Aujourd’hui, 31 décembre 2011. 11h30 à Sainte-Anne, Guadeloupe, 16h 30 à Paris. Mon année 2011 durera cinq heures de plus. Depuis ce balcon où un chapelet multicolore de boules de noël se découpe en grand sourire sur un ciel qui se fronce, je regarde l’arbre à pain, le goyavier et le manguier se balançant au vent qui souffle en rafales. Le temps, radieux ce matin, se dégrade en averse tropicale. Le ciel est bouché, mais pas tout à fait. Une mince ligne bleue se dessine déjà sur l’horizon. Dans quelques jours je serai de nouveau à Paris.
J’aimerais comme l’oiseau migrateur avoir le temps qui se lisse entre mes deux horizons. Que le temps ne soit qu’un dans un continuum reliant comme un pont ses deux rives, comme un arc-en-ciel ses deux bouts de ciel.
L’an dernier, à la même époque, je me préparais à monter cette pièce, Rue Saint-Denis, écrite à l’époque où je pensais encore que l’horizon final était celui-ci où jappent des chiens jaunes et chantent des coqs de midi sur les arbres à pain. Une pièce tout empreinte de nostalgie et où ma langue se créolise. Je l’ai montée, cette pièce, dans le théâtre, la scène nationale de Guadeloupe, dont 20 ans plus tôt j’avais signé le projet architectural. Je bouclais une boucle. J’en finissais avec la nostalgie. Je passais à autre chose. Mais quoi ? Cette pièce, une fois montée (et démontée) dort de nouveau en moi et joue en moi. Pourtant je sais maintenant ma distance avec elle. Je l’ai mise en scène et pour cela pris la distance nécessaire avec l’écrivain que je suis. Cette pièce fut de mon point de vue et de celui de quelques personnes, auteurs, comédiens, et metteurs en scène dont j’estime le jugement, une réussite. Mais quelque chose en moi dit finalement son insatisfaction. Peut-être celle propre à l’artiste. Peut-être pas. Je suis venu ici pour embrasser ma mère au dernier jour de l’an. Je sens que c’est aussi pour embrasser ma terre. Ma terre et ma mère se confondent dirait-on. Et je suis là à quelques heures du jour de l’an. Je rentrerai le lendemain et me demande, question idiote, sans doute : quel est le sens de tout cela ? Un sens qui s’inscrit d’Est en Ouest.
J’écoutais Trinh Xuan Thuan, hier dans la voiture à Pointe-à-Pitre. C’était dans l’émission le Grand entretien sur France-Inter. Ce grand astronome répondait aux questions de François Busnel : « Y a-t-il selon vous un sens à la vie ? ». « Certainement, répondit-il en substance, l’univers a créée la conscience et la conscience est l’instrument par lequel l’univers se voit et exprime son sens. » C’est exactement ce que je pense depuis longtemps. Notre pensée est le miroir de l’univers. Miroir par lequel il se voit. Nous sommes ses yeux. Chacun de nous. Le sens de la vie est aussi le regard que nous portons à la nôtre. Alors je cherche encore. Je cherche cette identité. Certains l’ont paraît-il trouvée d’emblée en levant leur drapeau, en vantant leur folklore. Heureux les simples d’esprit.
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Heureux les simples d’esprit
Dans Chronique des matins calmes le 31 décembre 2011 à 4:21Du côté de Simone Schwartz-Bart
Dans Chronique des matins calmes le 28 décembre 2011 à 2:18
Ce bruissement de feuilles. Ces balancements au vent. Ces cris d’oiseaux perçants, suraigus et réguliers. Ces coqs qui chantent en plein midi. Ce linge multicolore qui se balance dans l’alizé sous le grand goyavier. Ces cris joyeux d’enfants venant de loin et ces coups de marteaux répétés sur un toit de tôle ondulée. Ce colibri qui s’immobilise sous mes yeux faisant vibrer toute la palette de vert de son plumage. Il semble sortir de l’arc-en-ciel qui étale comme un paon sa roue sous les nuages après l’averse brutale qui vient d’immobiliser le paysage. Ce balancement encore dont je ressens toujours les effets au sortir du grand ballet des algues océaniques, alangui, encore humide sur mon rocking-chair. Je suis chez moi. Oui, chez moi. Je suis chez moi. Tout est si calme en moi. Et cependant, je suis d’ailleurs aussi. L’autre chez moi, là-bas dans le froid, est l’autre temps. Pas le temps qu’il fait, plutôt le temps qui passe. L’identité c’est d’abord un paysage. Un paysage est d’abord une qualité de temps. Deux temps en moi, au moins. Celui qui cherche en la multiplicité de ses essences, de ses parfums, de ses couleurs et de ses sons, à arrêter le temps au cœur du balancement. Et l’autre là bas, qui court après la vie, qui se veut être le temps dans sa fluidité même, qui existe dans l’urgence, dans la ligne droite ou à peine courbée. La faim toujours, l’appétit de courir, sans cesse dans la recherche, celui du temps perdu, du temps à ne pas perdre. C’est la vie rêvée du surfer. Ici, je ne surfe pas. Je me balance et me laisse emplir. Je prends et je n’attrape pas. Ce pourrait être le simple effet des vacances. Je ne crois pas. C’est le retour au temps qui sourd en moi, à mon temps-source.
Hier, je suis allé rendre visite à Simone Schwartz-Bart dans sa grande maison au cœur de la forêt. Sa voix d’eau douce, son calme fondamental, son exquise gentillesse. La Guadeloupe profonde. Un merle siffle. Depuis, la lecture de son livre « Pluie et vent sur Télumée miracle », il y a maintenant des décennies, je ne peux voir un de ces merles noirs aux yeux jaunes sans penser à elle. Elle, que j’ai filmé il y a bien des années, se balançant sur son rocking-chair dans son ancienne boutique d’antiquités à Pointe-à-Pitre, me racontant avec émotion la vie des scieurs de long de sa chère commune de Goyave, je la retrouve là et nous nous parlons entre écrivains. Je l’ai rejointe en littérature comme une rivière rejoint un fleuve. Quelques mornes plus loin, Maryse Condé, l’autre visage de l’île, plus sévère et plus sombre sur les hauteurs de Montebello, m’avait accueilli dans sa maison. Ces deux visages-là dans leur opposition et leur complémentarité reflètent si bien l’ombre et la lumière qui se jouent aux faciès, aux caractères des gens d’ici. Curieux comme la littérature dans ses hauteurs, tout comme la politique ici, semblent portés par le versant féminin. Maryse, elle, a quitté le pays parce que son fleuve d’écriture lui semblait se tarir au milieu d’un paysage qui l’absorbait comme un buvard. Tout au contraire celle de Simone s’étale en vives et molles ravines au milieu des ajoncs. Elle est maîtresse de l’ombre. Je baigne entre ces eaux femelles. Sans doute suis-je incapable de rompre dans l’écriture avec ce paysage. Sans doute suis-je incapable tout autant d’y rester. Mes deux temps jouent en moi. Ils sont dans leurs frottements mes moteurs d’écrivain.
Je quitte Simone. Nous avons un projet ensemble. Il semble que mon ici-là-bas lui soit utile. Je n’en dirai pas plus. Ca tourne autour de la littérature. Je la quitte et je la vois au milieu de ses petits enfants, leur faisant leur goûter. Je la vois aussi partir dans l’autre maison, la grande, celle d’à côté, celle qu’elle vient d’abandonner à l’Histoire et aux souvenirs et où elle a tant vécu et écrit avec la complicité de son mari, l’immense André Schwartz-Bart aujourd’hui disparu. Elle n’y peut plus écrire. Elle va y préparer à manger à une chercheuse israélienne venue en résidence étudier la vie et l’œuvre de son mari. Elle me dit : « Elle ne mange que casher ». Je la regarde en la quittant, son œil clair et ses cheveux de vent. Mais oui, bien-sûr, elle est ici ailleurs et elle tient son ailleurs ici. Elle est toute créole, créole fondamentale.
Rugby, poème gestuel
Dans 2.4- Théâtre, Chronique des matins calmes le 25 octobre 2011 à 3:00Article paru dans Libération (pages Rebonds)
Rugby, poème gestuel
par Alain Foix, écrivain
Comme au sortir d’une mêlée, j’émerge ébouriffé et défrisé de cette finale de la coupe du monde de rugby que nous a offert ce matin l’Eden Park stadium d’Auckland. A l’affiche France contre All Blacks. Les All Blacks ! Ce mot me fait courir un frisson par tout le corps. Ce mot me couvre du maillot numéro 14, celui d’un trois quarts ailes droite trempé de sueur adolescente.
J’ai dix-huit ans, et mes quatre vingt cinq kilos sont lancés à 40km/h dans un étroit couloir bordé d’une demi-tonne de muscles et de rage tentant de m’empêcher d’écraser derrière la ligne adverse cet énorme œuf de poule que je porte sous le bras.
La ligne française en blanc et la ligne Black en noir, un jeu d’échec sur tapis vert. Un jeu d’échec tout en muscles et mouvements, en folles diagonales, en hommes tours, en hommes chevaux courant en zigzagant. Un jeu d’échec sans roi ni reine, aux règles claires et sans appel, à la confrontation directe. Un jeu aux sources moyenâgeuses où les buts érigés en H majuscules font figure de châteaux forts. Un jeu qui comme les échecs ne cache pas sa symbolique de guerre. Un jeu qui joue la guerre pour ne jamais la faire. Et avec les All-Blacks, tout commencera par un poème. Un poème gestuel qu’on attend dans un frisson, qui donne à cette confrontation sa dimension rituelle. C’est le Haka qui fait penser au Waka, cette forme poétique japonaise qui a donné naissance aux fameux haïkus.
Celui des All-Blacks fut écrit par le chef maori Te Rauparaha en hommage à un autre chef, Te Wharerangi (connu pour sa pilosité abondante), qui l’aida à échapper à une tribu ennemie lancée à ses trousses et le sauva d’une mort certaine. Voici donc ce que dansent les All Blacks, guerriers maoris, face aux lignes ennemies : “Frappez des mains sur les cuisses Que vos poitrines soufflent Pliez les genoux Laissez vos hanches suivre le rythme Tapez des pieds aussi fort que vous pouvez C’est la mort ! C’est la mort ! C’est la vie ! C’est la vie ! Voici l’homme poilu Qui est allé chercher le soleil, et l’a fait briller de nouveau Faites face ! Faites face en rang ! Faites face ! Faites face en rang ! Soyez solides et rapides devant le soleil qui brille !”
Une danse de guerre scandée sur un poème tendu entre la vie et la mort, qui va chercher le soleil au fond de la nuit noire, qui va chercher la vie dans les mains de la mort.
Et avec ce poème, le sport devient théâtre. Ou plus exactement, retrouve dans le théâtre sa dimension profonde. Oui, les athlètes affectifs d’Artaud, c’est eux aussi car le théâtre est d’abord une mise à l’épreuve du corps, car le stade est un théâtre où se joue ce qui se joue dans tout théâtre : le jeu de la vie et de la mort, du hasard et de la nécessité, du réel et de sa mimesis, du conflit et de sa résolution, du vertige et de l’assiette, le tout dans une dramaturgie d’action et de mouvement donnée à l’ovation, à la critique et à l’arbitrage.
Ce matin, la rage de vaincre des français butant contre la nécessité de ne pas perdre des All Blacks nous a offert ce que le rugby a de plus beau. Et ce, dans le jeu d’apparence le plus simple, le plus archaïque du monde : une tête de bélier (les avants allant pilonner les lignes ennemies) et un bras armé comme une catapulte (la ligne des ailiers) qui transforme la force en mouvement et qui à son bout va lancer ce boulet humain, cette masse de chair, de vie, et d’espérance que je rêve d’être encore, lancée dans un frisson adolescent à 40 km/h vers la ligne ennemie avec sous les bras son œuf de Pâques, œuf d’un printemps toujours recommencé.
Alain Foix
Sauvons les faux-départs
Dans Chronique des matins calmes le 30 août 2011 à 4:24
Ce dimanche 28 Août, j’étais, comme tout passionné d’athlétisme, rivé devant mon téléviseur à 13h 45 précises en attendant le départ du 100 mètres hommes. L’événement avait lieu juste avant la diffusion à 14h sur France-Inter de mon entretien préenregistré avec Paula Jacques. Entretien au cours duquel elle m’a longuement interrogée sur mon enfance. Tout compte fait
Alors, après avoir hurlé de dépit devant ce calamiteux faux-départ éliminatoire d’Usain Bolt, super favori, il m’est revenu à l’esprit ce mot de Descartes repris plus tard par Frantz Fanon : « le malheur de l’homme est d’avoir été enfant ».
Pourquoi cette pensée ? L’enfant est, selon Descartes pris dans la contingence et les errements des passions dues à cette machine immature qu’est son corps soumis à des pressions d’énergie et un sang surabondant (cf Descartes, Les passions de l’âme).
Le corps de l’enfant est donc ce labyrinthe initial d’où doit s’évader l’âme adulte par la force de sa volonté qui est par nature infinie (non finie). La volonté, par son infinitude étant, selon ce philosophe, la seule dimension que nous partageons avec Dieu.
Un monde parfait serait donc un monde sans enfance, sans errements de l’âme dans la mécanique des passions. Un monde sans faux-départ. Un monde donc où l’erreur serait abolie, car la cause principale de l’erreur est l’illusion, et l’illusion est ce qui caractérise le mieux l’état d’enfance qu’il faut sans cesse corriger pour faire l’homme.
Ainsi, me dis-je, pour l’homme du mass-média, le malheur, c’est l’enfance des hommes et des événements. Il faut arriver à produire immédiatement le produit final. Supprimer les faux-départs, les bégayements et les errements. Le spectateur (il veut dire l’annonceur) veut un 100 mètres compris entre 9, 7 et 10,5 secondes. Le produit doit être livré dans les temps et dans son package. Qu’importe l’ivresse, pourvu qu’il y ait le flacon. C’est une question de raison, de volonté et d’efficacité (il veut dire d’argent). Supprimons donc les faux-départs. Supprimons l’erreur qui fait perdre du temps (de l’argent). Allons droit à la perfection du produit. Jetons d’emblée l’ivraie et gardons le grain, jetons la bagasse et gardons le sucre. Le reste n’est pas à vendre. Le réel, quel ennui ! L’idéel et le télévisuel, voilà l’être en soi dans sa vérité. Ainsi, exit Usain Bolt.
Manque de chance, c’était lui le produit. C’est embêtant, surtout pour les annonceurs qui comptaient mettre le paquet derrière la victoire annoncée. Voilà notre Usain Bolt relégué au rang des délinquants juvéniles. Ceux des faux-départs. Ceux dont on détecte dès le prime âge qu’ils sont nés hors-la-loi et ont le vice en eux. Vous savez, ceux « qui pâlissent au lieu de pleurer (qui) est ordinairement une marque de mauvais naturel : à savoir lorsque cela vient de ce qu’ils sont enclins à la haine ou à la peur » (Descartes, Les passions de l’âme, article CXXXIV Pourquoy quelques enfans palissent, au lieu de pleurer). Il faut des lois pour ces délinquants du faux-départ. Des lois d’exclusion et d’élimination directe les empêchant de nuire à la société idéelle télévisuelle. Descartes l’a rêvé au XVIIe. La politique spectacle du XXIe siècle le fait. Car c’est évidemment l’image (dépouillée de tout sentiment d’illusion et conduisant au réel, au vrai selon Saint Média) qui conduit le politique et l’économique.
Mais prenons un 100 mètres dans son état de nature (c’est-à-dire hors petit écran). Les sprinteurs sur les starting-blocks sont comme des chevaux tenus par le guide de la loi et de la raison. Ils savent qu’ils ne doivent pas partir avant le coup de feu. Mais le sang (celui qui, chez Descartes, cause les larmes et toutes sortes de vapeurs) est en ébullition. La volonté tient les rênes mais certains se cabrent. La pression est intense : 365 jours de travail, d’espérance et de rêve, comprimés sur une ligne de 10 secondes. Il y a comme pour tout chef-d’œuvre du brouillon, des errements, puis le trait définitif. Il y a des faux-départs. Cela fait partie de l’état de nature d’un 100 mètres, son état d’enfance. Puis c’est le coup de feu définitif. Tous partent comme un seul homme. Certains plus vite que d’autres. Tous savent que tout se joue dans les 30 premiers mètres qui sont l’enfance du 100 mètres. Le reste n’est qu’ajustement, gestion et développement de l’acquis. De l’expérience aussi. Dans ces 30 premiers mètres, il y a de la recherche, du tâtonnement, mais surtout la mise en œuvre d’un potentiel, d’une énergie. Ceux qui sont partis les plus vite ne sont pas nécessairement ceux qui seront les premiers car ils n’ont pas forcément structuré et déployé tout ce potentiel qui demande une certaine patience pour sa mise en acte. L’enfance du100 mètres est aussi la patience, plus que la précipitation.
Voilà ces 30 mètres passés, et là, l’homme apparaît. D’abord en état d’adolescence. Moment crucial où tout est encore possible, réversible. Il s’agit d’un passage, d’une transformation de données brutes en foulées limpides, sures d’elles-mêmes, conquérantes de l’espace. Cela dure peu. 20 à 30 mètres tout au plus. Passée cette passerelle fragile sur laquelle le sprinteur prend la mesure totale de tout son être, sa dimension et ses fonctions, c’est l’étape finale de maturité. L’homme s’est redressé. Tout l’espace lui appartient, il s’appuie sur le noyau initial de sa puissance et de sa vitesse. C’est à ce moment qu’apparaissent les champions. Certains semblent surgir du diable vauvert et l’on comprend alors qu’ils étaient déjà les premiers bien qu’étant initialement dépassés. Le fruit est mûr et la victoire est à cueillir.
Mais pour cette beauté là, de grâce, messieurs les médiacrates, laissez faire la nature, laissez vivre l’enfance, laissez vivre les faux-départs. Ce pouvoir de conditionnement des événements est un leurre dans lequel vous vivez, une prison d’imaginaire que vous voulez imposer. Mais rappelez-vous qu’avant toute grande révolution le pouvoir (le tsar autant que Louis XVI) vivait dans l’illusion esthétique. L’histoire des arts, de la musique et de la danse nous en fournit les preuves. Une esthétique gommant le réel.
Alors rejetez l’enfance, la vraie, celle des tâtonnements et des erreurs nécessaires. Oubliez la nature, ce réel dans lequel vivent vos consommateurs d’images artificielles, et elle reviendra à la vitesse d’un cheval au galop, bousculant les étals bien dressés de vos produits conditionnés pour consommateur conditionné et idéel.
Alain Foix
Lettre aux comédiens de Rue Saint Denis
Dans Chronique des matins calmes le 7 avril 2011 à 8:23Chers amis
De l’autre côté de l’océan où je me trouve actuellement, j’ai de très bons échos de la pièce. Bravo, continuez ainsi.
Cette lettre pour creuser le chemin de lumière et éclairer encore les détails de votre relation à la mise en scène. Ce, afin de vous aider à mieux appréhender, de façon maintenant plus intellectuelle que pratique, distanciée, et saisir autrement et sous une autre lumière dans leur fond obscur, mes choix de direction et mes intentions de mise en scène.
Comme je vous l’ai déjà dit, Marylin et Joseph qui ont le même sang, ont quelque chose de commun dans leur expression, leur comportement, leur « idiosyncrasie » comme on disait au XVIIIè siècle pour parler du schéma comportemental propre à un individu. Ils sont à la fois solaires et lunaires. Attirés par les profondeurs et facteurs de vertige en même temps qu’icariens, cherchant à sortir par le haut du labyrinthe. Mais le soleil leur brûle les ailes. Ils sont semblables, mais aussi opposés, complémentaires comme le yin et le yang.
Dans la pièce, le jeune homme distingué va tout à coup basculer dans le débraillement en brisant son armure et dévoilant par là même toute l’horreur qu’il cache sous son costume d’étudiant. Marylin, suit le trajet inverse. Son débraillement physique et mental, son errance psychique l’entraînant vers le bas, va se ressaisir dans une remontée stellaire, lunaire, sur les toits.
L’articulation des deux chemins opposés se fera sur le toit, justement, précisément au moment où Marylin dit : « Je tombe encore, je ne remonterai pas. Mais si, Joseph est là ». C’est à ce moment précis où les deux amants allongés de part et d’autre du chien assis d’Oreste (qui vient d’ « ouvrir le lit de deux désespérés”, deux colombes amoureuses dans leur nid sur son toit. Le « colombophobe », se fait violence en abritant les roucoulements d’amoureux ailés, on comprend qu’ils viennent de faire l’amour et commettre l’irréparable). C’est à ce moment précis, dis-je, que leur chemin se sépare déjà. Le boitement de Joseph surgit, son débraillement aussi, alors que Marylin devient solaire, la reine Jocaste qui se brulera à sa propre lumière et brulera son fils, brulure de rétine.
L’inversion est là : Marylin tombe, elle doit physiquement tomber, aller à genoux, pour se relever, et lorsqu’elle s’est relevée, c’est son fils qui tombe à genoux.
Concernant le dispositif scénique : j’ai choisi ce décor et cette structure scénographique globale pour jouer l’inversion des perspectives, car tout s’inverse. Ce texte est construit comme un ruban de Moebius qui fait que « la poule a gobé son œuf, qu’hier est demain, qu’Amadeo petit-fils est Amadeo grand-père ». Que leur nom même : « Théo » (Dieu) « Amadeo » (aimé de Dieu, entendu qu’il doit aimer Dieu en retour), alors qu’ils n’aiment pas Dieu et ne s’aiment pas eux-mêmes, dit tout. Nous sommes dans l’inversion absolue et la contradiction relative. Nous sommes dans le fond même de la complexion créole et baroque selon moi.
C’est pour cela qu’Oreste dans son chien assis est devant et en bas alors qu’il est censé être derrière et en haut. Il inverse toute perspective. Le devant devient derrière et le haut devient bas. Parce que cette histoire suppose que ce qui fut sera. Le devenir est derrière. Figure du destin. Ainsi, ce n’est pas pour rien que l’axe de la rue Saint-Denis allant du Nord au Sud, recoupe l’axe Outre-mer allant de l’Est à l’Ouest par la Seine qu’on devine au fond et qui est en même temps le sourire de l’océan, celui qui sépare les deux mondes comme la Seine sépare la rive gauche de la rive droite. Moulineaux tient son nom de Jehan Dumoulin de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Dumoulin est l’étudiant de la rive gauche qui se commet sur la rive droite, lieu de la cour des miracles où il est amoureux d’Esméralda, fille de prostituée. Moulineaux est un ancien étudiant, et Joseph est la figure de son renouveau. Mais Moulineaux se redouble à la fois de Claude Frollo, l’archidiacre de Notre-Dame de Paris, penché du haut de sa tour et amoureux d’Esméralda (« sa danse tournoyait dans ma tête et me donnait le vertige » lui fait dire Victor Hugo), et de Quasimodo le boiteux. Claude Frollo boite de la tête : Claudo en latin signifie boiter, claudiquer, racine de cloche, de clochard. Et c’est Quasimodo qui est le sonneur de cloche de Notre-Dame. Une cloche, c’est boiteux. Ca marque le temps. Mais ici, le temps s’inverse puisque Joseph alias Œdipe « pied enflé », boiteux, l’inverse en engrossant sa mère.
Tout donc est paradoxal et c’est le paradoxe du temps qui est le fond véritable de cette pièce, comme de toute vraie quête humaine et philosophique.
C’est pour cela que j’ai invoqué un conteur qui prenant sa distance d’avec le présent, joue de la fatuité de celui-ci, de l’ici et maintenant, jusqu’à intervenir paradoxalement dans son propre récit pour monter avec un de ses personnages (Josette), la rendant de chair, alors qu’elle est d’imaginaire dans son récit, mais réelle dans la rue qu’elle occupe et marque de ses pas (les pas, marqueurs de temps).
C’est pour cela que j’ai médité ce décor. Un décor pensé pour être faux, figure et cadre de l’artifice et objectivement ainsi.
Le décor, dans son artificialité criante donne sens au récit comme continuum. La mode (qu’on confond trop souvent avec modernité) aurait pu me pousser à faire une scénographie abstraite. Mais outre que je considère que cette tendance à l’abstraction du décor relève souvent du maniérisme contemporain et ne s’ancre pas nécessairement dans une nécessité, mais dans une facilité de connivence, un « entre-nous s’entend », il me semble que dans le cas particulier de ce texte, l’abstraction du décor aurait été nuisible à sa lisibilité. Souvent, l’abstraction des décors contemporains s’accommode d’un prosaïsme du texte qui se veut minimalisme. Mais le minimalisme lui-même devient (à l’opposé de son surgissement dans les années 70) une forme nouvelle de maniérisme.
Ce texte de Rue Saint-Denis est un texte qui assume totalement sa dimension baroque. Créole parce que baroque. La créolité n’est de mon point de vue qu’un sous-ensemble, très singulier et très agissant, du baroque contemporain. Un texte de cette nature dans un décor abstrait, aurait été trop libre et aurait manifesté une dimension par trop élégiaque. C’est un texte de théâtre, résolument de théâtre, mais qui joue avec les limites du théâtre. C’est pour cela que la mise en scène doit convoquer une « théâtralité » formelle qui lui sert de mur et qu’il tend à rejouer par ses mots.
Ce décor est abstrait, mais au sens de la peinture moderne et non de l’art contemporain. Ce n’est pas l’abstraction comme négation de, jouant sur le vide formel, mais l’abstraction comme essence de, tirée de. Jean-Claude Drouot invoquait à ce sujet une dimension cubiste. Il n’a pas tort si on se réfère au cubisme analytique.
Ce décor dans la manière dont il est agencé et positionné, oblige, un peu à la manière des tableaux métaphysiques de Chirico, le spectateur à s’impliquer, à entrer dans la rue et dans sa perspective. Il est existentialiste. Il l’empêche de prendre une distance physique ou mentale, l’oblige à être sujet lui-même au vertige, alors que le conteur lui impose une distanciation théâtrale, quasi brechtienne, et lui rend sa place de spectateur.
C’est sur ce jeu de vertige et de distance que tout se joue. Et lorsque qu’intervient le monologue de Joseph, le public est pris au piège. L’artifice le saisit et lui dit que cet imaginaire est réel. C’est pour cela qu’il est capital que Joseph soit en avant-scène comme à la proue d’un navire. Mais il n’est pas tout à fait frontal parce qu’il ouvre une perspective nouvelle.
Si on regarde la symbolique perspectiviste (je vous renvoie quand vous aurez le temps un jour à ce fabuleux essai d’Ernst Cassirer : « La perspective comme forme symbolique »), on voit se dessiner alors entre Joseph et Marylin une incidente perspective qui prend la diagonale avant-scène-cour/fond de scène-jardin et qui passe par un centre, coupant la ligne de fuite. Ligne de fuite qui symbolise aussi le « passage de Nord-Ouest », la bascule entre deux monde : Paris et les Antilles. Lorsque Marylin dit à Achille, absent, mais si présent, en se projetant dans cette ligne de fuite, tournant le dos au spectateur « c’est la dernière fois, la dernière fois que je te vois », elle se projette à la fois dans l’arrière, le passé, et l’outre-mer. Il est donc capital qu’elle se retourne pour marquer ce lieu. Sinon, on n’y comprend rien.
(C’est ce même axe qu’empruntera Oreste Moulineaux qui, après avoir opéré la rencontre des amoureux qui partent ensemble vers l’horizon de la Seine et de leurs rêves – l’outre-mer est là, toujours présent comme dans les chansons d’amour de Marylin – , va emboiter dans une valse boiteuse, les pas des amoureux en se dirigeant vers l’au-delà de sa jeunesse, la rive gauche, en chantant « c’est le printemps au bout de la rue Saint-Denis et qui jubile, quai de la Mégisserie »)
Au finale, Marylin reculera jusqu’au centre, marqué par le croisement de ces lignes. Ce n’est pas un hasard s’il y a là un cercle. Le choix de cette salle en pierre doit beaucoup à ce rail de chemin de fer et à ce cercle qui est en fait un aiguillage. C’est presqu’un hasard miraculeux tellement cela prend sens dans ma pièce. Cet aiguillage est le lieu où tout bascule. Basculement horizontal, mais renvoyant à un basculement vertical, Lucrèce dirait un clinamen. Le clinamen est selon Lucrèce, cet axe penché du monde, et qui fait que le monde existe, car il permet aux « atomes crochus » de se croiser et d’enfanter la matière. Le clinamen permet au temps de créer l’événement. Tout est là.
Ce changement d’axe est le lieu de l’événement, la matrice de la puissance, de la déflagration, du choc inaugural. Et cela est renforcé par la présence, matérielle, des rails et de l’aiguillage. Symbolique de la locomotive « locomotive à gros tambour » dit Joseph.
C’est lui qui tire le TOUT. C’est lui, qui, à la tête du carnaval (le carnaval est le lieu de l’inversion sociale, les maîtres sont esclaves, les rois des bouffons, les hommes des femmes, le cul la tête et inversement) emmène le monde vers sa fin, sa faillite, qui brûle Vaval , le roi du carnaval, le roi des fous (Quasimodo fut couronné roi des fous) et expie les pêchés après avoir causé le pêché fondamental. C’est pour cela qu’il doit être puissant et invoquer le monde entier en lui, entrainant sa mère, sa matrice dans sa chute, son vertige. « Jusqu’au cul noir de la nuit » doit être alors hurlé, manifestant la puissance du chaos, ce « cul noir » de l’enfantement du désordre inaugural. Il y a donc une montée en puissance de cette locomotive qui mène le monde à l’indicible, au cri primal, répercuté par le cri du saxophone.
Lorsque Marylin s’est reculée sous l’effet du choc, lui-même se retourne dans l’axe et voit que sa mère s’est « désaxée ». D’où l’importance de ce mouvement D’où l’importance que, prise d’effroi, Marylin recule, happée par le passé.
D’où l’importance de cette fuite qui fait fléchir et fait tomber Joseph à genoux.
Si on ne respecte pas ces chutes et ces directions, la mise en scène se met en contradiction avec la structure symbolique de mon texte.
A la fin, par le conteur entré dans son conte et dans le temps et par le saxophone qui emprunte ce même rail, mais à l’envers, on a une fin-commencement. Un vieux boiteux retournant au passé d’où il vient et un jeune saxophone venant de l’horizon pour ouvrir un commencement-fin qui se ponctue par les pas des talons aiguilles toujours-déjà là qui claquent sur le trottoir. Pas des femmes, pas de tout commencement et de toute fin.
Voilà, tout cela aussi vous dire que pour moi, mettre en scène, c’est avant tout faire vivre un texte dans toute sa complexité et son sens. Il ne s’agit pas de beauté, mais d’abord de vérité. La beauté et la joliesse m’importent peu. Ce qui compte, c’est la chair, c’est le sens, la vérité. Et de la vérité assumée vient la beauté, même au travers de la laideur.
La scène peut et doit assumer l’ob-scène.
Si on s’en tient au beau comme tel, on ne fait que du joli, du précieux ou du maniéré. Artaud a cent mille fois raison : le théâtre est d’abord théâtre de la cruauté. Cruauté assumée par les acteurs mêmes, sur eux-mêmes.
C’est pour cela qu’il est si beau et si difficile et si admirable d’être comédien. Etre comédien est être crucifié sur la croix qu’on porte soi-même. C’est porter le péché du monde. C’est pour cela qu’on ne vous enterrait pas religieusement, jusqu’à Molière lui-même. Le théâtre en soi n’est pas religieux, mais il est sacré, au cœur même du lien qui fait le religare (lier, relier).
Je vous embrasse fort.
Alain Foix
Le Gosier, hôtel Créole Beach/Guadeloupe, le 7 avril 2011
Fabuleux Jean-Claude DROUOT
Dans Chronique des matins calmes le 20 mars 2011 à 9:43Question: Qu’est-ce qu’un acteur?
Réponse: Celui dont la parole vous saisit, et parfois vous sidère.
Vendredi 18 mars, 17h 30, stand des Outre-mers. Je suis invité à lire des extraits de ma pièce “Rue Saint-Denis” devant le public du salon du livre de Paris. Cette pièce étant en cours de création (rappel: à partir du 24 mars 2011 au théâtre de l’Epée de bois), je demande à Jean-Claude DROUOT qui fait partie de la distribution, de dire deux ou trois de ses monologues. Je demande également à Assane TIMBO de lire au débotté des passages du texte joué par Modeste NZAPASSARA, indisponible ce jour-là. Ce qu’il accepte volontiers et va faire avec brio.
Aux abords du stand, c’est l’inquiétude. L’espace de lecture, déchiré par plusieurs rayons de livres, dessiné dans la largeur, nous semble assez impropre à une bonne écoute. Le public est déjà là, assez nombreux. Mais autour, la rumeur des lecteurs et badauds du salon, crée autour de nous des nuages de mots irradiant notre espace de manière intrusive. Tout à fait l’opposé des conditions requises pour faire entendre une parole de théâtre.
Jean-Claude parle et le silence se fait. Il devient peu à peu Oreste Moulineaux, son personnage, et se dessine tout autour de nous une zone de silence qui se répand comme une nappe de pétrole sur la mer. Le silence est d’or, il a lancé son filet. Mais la parole est d’argent. Voici que celle de Jean-Claude a capté les poissons dans ses mailles. Il tire, il tire, il parle, il joue, et voici que, pêche miraculeuse, des bancs d’auditeurs sidérés et bouche bée se massent autour de nous. Assis à côté de Jean-Claude, j’observe, incrédule cet étrange phénomène. J’expérimente in vivo la capacité d’une voix à cueillir des esprits. La puissance de Jean-Claude joue à plein. Il en jouit, j’en ai conscience. Il semble exulter intérieurement. Il est ici général de l’armée du théâtre. Il conquiert un nouveau territoire, il colonise pour un temps les esprits, les soumet à ses mots. Il pourra les livrer à Assane TIMBO qui, à l’aarière-garde les cueille bellement dans les nappes mélodiques d’une lecture maîtrisée Je suis, comme tous ces spectateurs inattendus, sidéré. Je me laisse emporter dans mon propre texte. Il m’a dépossédé de mon texte pour mieux le livrer au public, et j’applaudis des quatre mains. Bravo l’artiste!
Que la neige soit! (et la neve va)
Dans Chronique des matins calmes le 8 décembre 2010 à 7:02
Neige, ô neige. J’ai passé toute l’après-midi bloqué dans ma voiture à cause de tes flocons. Mais je t’aime quand même. Devant toi, je suis toujours un petit enfant, comme celui que j’étais en débarquant de ma Guadeloupe natale et te voyant pour la première fois, les yeux émerveillés, à travers les vitres de ma grand’tante Justine, morte à 106 ans, ayant vécu soixante ans sous la neige de Saint Rémi-les chevreuse, et puis a décidé, à l’âge de 100 ans, de mourir sous son soleil. Elle était déjà pleine de neige et fatiguée des flocons lorsque que je suis arrivé chez elle avec mon petit soleil. Bien sûr, elle avait oublié l’émerveillement que je raconte dans ce passage de mon livre Ta mémoire petit monde (Gallimard):
Et c’est là qu’un beau jour, je rencontrai la neige. Je n’en crus pas mes yeux. Un matin blanc derrière un vitrage embué.
La neige est tombée ! La neige est tombée ! J’y serais allé m’y rouler toutouni si tante Justine ne m’avait pas forcé à m’habiller. Elle tombait à gros flocons comme dans les illustrés et la campagne s’ornait d’un manteau blanc. Je croyais rêver. J’ai fait une boule de neige et l’ai sucée très goulûment. J’y aurais bien versé un peu de sirop vert, y coulé sa lumière. Raymond m’apprit à faire un bonhomme de neige et Kiki excité bondissait tout autour. Tante Justine, debout dans l’entrebâillement de la porte, regardait bras croisés avec l’air consterné.
En classe, j’ai fait une rédaction sur la neige et j’ai eu neuf sur dix. J’y évoquais le bruit et les pas étouffés, cette impression que la neige ralentissait la marche monde. C’est ça qui m’avait étonné, ce qu’on ne voyait pas dans les petits illustrés. Et puis, le cerisier du jardin a fleuri et suis retourné à Paris.
Pipirit chantant
Dans Chronique des matins calmes le 13 novembre 2010 à 11:53C’est toujours, quoi que j’en dise, une émotion. Une émotion qui se lève là, au cœur de moi sitôt que sous l’aile blanche se dessine l’aquarelle des eaux bordant les côtes tout en dentelles de ma Guadeloupe. Qui se lève là, au premier choc du train d’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport Pole Caraïbe. Et cette puissante décélération dans le sifflement des turbines des rétro réacteurs qui vous écrase et vous fait tout petit, vous met en culotte courte. Et quand je sors, je ne suis pas au cœur de l’agitation climatisée de cet aéroport ultramoderne. Non, je descends là, par une passerelle branlante, dans le souvenir encore vivace du vieil aéroport du Raizet, recevant une nouvelle fois la bouffée de chaleur d’une île qui me prend dans ses bras. Et toujours mes yeux se lèvent là-haut vers les badauds du belvédère venus admirer ces fabuleuses machines à s’envoler qui déposent là leurs rampants à deux pieds encore tout étourdis, tout égarés. Toujours sans le vouloir, mes yeux recherchent des silhouettes qui reviennent du passé. Aurèle, toujours-là, toujours-là et à ses bras ma mère toute belle et jeune et en dentelles et chapeau blanc qui bat des ailes sous l’alizé. Elle n’est pas là, bien-sûr, elle est trop vieille maintenant et je la prie de laisser sa voiture, c’est moi qui la rejoins là bas, au bord de mer, au-dessus de l’église, sur les hauteurs ventées de la ville de Sainte-Anne. Et puis toujours le même rituel. La longue conversation dans le chant des grillons et des nouvelles de la famille et celles du voisinage, de madame Poumba et ses 97 ans au rire toujours tonitruant qui fait vibrer les planches de sa vieille case. On pleure une disparue, celle du coin de la rue. « Je l’ai vue le matin, elle était tout sourire et le soir elle nous a quittés avant même d’arriver à l’hôpital. Tu comprends ça, toi ? » me dit ma mère. Et le rétro freinage n’en finit pas de me faire tout petit. Et je suis avec elle dans ce salon mal éclairé. Sur la table, des lampes portatives. « C’est pour les coupures de courant et en cas de cyclone », m’explique-t-elle. Puis vient le temps des questions. Elle ne comprend pas bien l’intérêt de faire venir 40 écrivains dans un hôtel pour s’entretenir de littérature et de théâtre. Mais c’est bien quand même puisque je suis là. « Et ça ne te coûte pas de l’argent, j’espère ? ». « Mais, non, maman, mais non, rassure toi. » Elle allume la télé et, derrière elle j’ai encore rétréci. Ils passent une émission de variété à l’occasion du sommet de la francophonie en Suisse. Des chansons françaises des années 70. Joe Dassin et Nana Mouskouri, Claude François et Nino Ferrer. Les idoles de ma petite mère émue. Et on est là comme autrefois, comme dans cet HLM de Bondy Nord à regarder le Palmarès de la chanson avec Guy Lux. C’est sa culture comme on dit et je respecte. Je la regarde s’endormir devant son vieux téléviseur et je l’embrasse sur le front avant de monter dans ma chambre.
J’écris ces mots au pipirit chantant, à l’aube (littéralement à l’heure où chante le coq). Sur un ciel sombre aux multicouches vermeil, moutonnent des nuages noirs qui peu à peu rosissent. C’est drôle ici comme chaque matin est un vieillard semblant sortir du plus profond du temps pour peu à peu se déplisser et donner vie à la jeunesse d’un jour nouveau.
Merci Jenny
Dans Chronique des matins calmes le 9 septembre 2010 à 4:15
Jenny Alpha nous a quittés hier à 13 heures, au moment de sa sieste. Peut-être avait-elle pris comme à son habitude son petit verre de punch avant de nous quitter en douceur, cette douceur même qui fut l’étoffe de sa vie, une vie de cent ans. Je l’espère bien.
Il y a peu de temps, dans ces mêmes colonnes, j’avais célébré son centième anniversaire. Que dire de plus? Le bonheur d’avoir connu et fréquenté une personne si belle, si riche, si oxygénante. Celui d’avoir travaillé avec elle et d’avoir fait graver sa voix lisant un de mes textes. Celui d’avoir même dansé avec elle et partagé chez elle ce verre de punch en écoutant ses belles histoires du temps longtemps.
Jenny, tu étais un amour, et on t’a tant aimé et admiré.
Tu nous quittes en laissant derrière toi ton sourire ineffaçable, comme celui du chat d’Alice.
Ce sourire là, plein de tendresse et de malice, nous le gardons en nous, il nous aide à vivre.
Et dans notre ciel cette lumière, comme ces étoiles qui nous éclairent bien lontemps après qu’elles se soient effacées.
Merci Jenny pour ce que tu as été.
Les dieux du stade anal
Dans Chronique des matins calmes le 21 juin 2010 à 10:54
J’ai chaussé mes premières pointes de sprint au stade de Bondy. C’était un pauvre petit stade en cendrée à peine plus plat qu’un champ de patates, bordé d’une tribune de guingois sous laquelle se trouvaient les douches et les vestiaires avec son habituelle ambiance virile parfumé d’effluves amoureuses émanant des vestiaires des filles jouxtant ceux des garçons. De l’autre côté de la piste, l’espace non mixte du terrain de football d’où nous provenaient des cris, des invectives et des injures. Ce stade est situé près du centre de la ville, de l’autre côté du canal de l’Ourcq et de la nationale 3 qui coupe Bondy en deux. Au nord, les quartiers aujourd’hui dits sensibles, au Sud le lycée, les administrations, les zones pavillonnaires, la gare. Nous venions du Nord, Aziz, Ali, les frères italiens Enzo et Vincent P., Michel W. (un colosse blond, ancien chef de bande redouté de tous), Martial (un Martiniquais mutique et ceinture noire de karaté) et moi. Nous y rencontrions tous ceux qui venaient du centre et du Sud, notamment un certain Jean-Claude S., poète adolescent de son état, fils du concierge du collège d’à côté. Est-ce son humour élevé sur son adoration de Rabelais, son allure de barde gaulois sautant allègrement, cheveux blonds au vent, au-dessus d’une barre placée à deux mètres de hauteur dans un style inénarrable et en fosbury flop, ou la présence à ses côtés de sa magnifique sœur aux yeux d’or et aux jambes de gazelle, qui déclenchèrent une immense sympathie et une amitié immédiate ? Toute cette bande hétéroclite se retrouvait à l’échauffement courant à petits trots autour du stade et conversant comme autour d’une tasse de thé. Aux abords du terrain de football, les cris et invectives, les disputes incessantes des footballers nous faisaient sourire d’un sourire entendu. « Pauvres ploucs » entendis-je dire un jour. Nous le pensions très fortement. Nous avions, je dois l’avouer, un fort sentiment de supériorité, nous qui en silence, l’un dans sa cage de lancers, l’autre sur son aire de saut, et moi dans mes starting-blocks face à mes dix rangées de haies, perfectionnions notre geste pour la seule beauté et l’efficacité du geste. Pas de faute à rejeter sur l’autre, pas de triche, pas d’à peu près, pas de hasard, juste le geste, sa justesse ou son erreur. Juste nous même face à nous même et notre entraîneur. Répéter, toujours répéter le geste. L’affiner pour trouver son eau comme il se dit d’une pierre précieuse. Nous nous sentions au-dessus de cette boue dans laquelle des garçons aux pattes courtes et shorts longs se chamaillaient. Les seigneurs du stade en quelque sorte. Nous travaillions la grâce, ce « je ne sais quoi » qui faisait notre distinction, notre noblesse. Et, pour marquer cela, entre deux séries d’efforts, nous sortions parfois ostensiblement nos livres de littérature et de philosophie pour les potasser à l’ombre des gradins. Nous n’aimions pas le football. Non pas le sport en soi, mais ce qu’il exprimait comme vulgarité, comme bassesse, l’esprit de gagne pour la gagne, et déjà l’esprit mercantile qu’il apportait sur le stade. On y entendait parler d’argent et cela nous choquait nous dont le sport à l’époque n’était qu’affaire d’amateurs du plus bas au plus haut niveau mondial.
L’athlétisme pour nous était une école de vie, un terrain de construction d’adultes et de citoyens en devenir. Toutes les composantes sociales de la cité s’y retrouvaient et notre sentiment de noblesse n’exprimait pas celui d’une caste, d’une classe ou d’un clan, mais celui d’un esprit, d’un goût partagé pour la beauté, la poésie et pour l’intelligence du geste humain. Le phénomène hooligan appartient à l’esprit du football, non à celui de l’athlétisme ou du rugby, autre sport noble que j’ai pratiqué. Je dis noble pour dire désintéressé, au-dessus de la vulgate de l’argent, du chauvinisme ou du nationalisme. Le football en cela représente tout ce que je déteste : la flatterie des plus bas penchants humains. Non pas sport populaire, mais populiste. Pourrait-il en être autrement ? Bien-entendu. Mais c’est au plus bas niveau que cela doit commencer, à celui de la formation de base. Les responsables ne sont pas les gosses qui jouent mais leur encadrement. Je me souviens qu’au Paris Université Club notre entraîneur nous vouvoyait et parlait un langage châtié, presque précieux. Sans aller jusque là, l’apprentissage du respect de l’autre, de la morale du sport et du respect absolu des règles, y compris langagières, me semble la base de tout encadrement sportif. Or il suffit de mettre le pied sur un terrain de football pour comprendre, en entendant parler les entraîneurs, qu’on est loin de la noblesse du geste sportif. Ce qui arrive aujourd’hui à l’équipe de France qui se met à ressembler à son public n’est qu’une conséquence du manque de respect du sport comme art. Art au sens du XVIe siècle, ou à celui de Malraux rapporté au geste sportif : “Le sens du mot art est tenter de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. ” Les footballers de haut niveau ont pu jusqu’au tournant des années 80, porter cet esprit là dans la représentation sociale car ils étaient encadrés par des dirigeants qui avaient une certaine conscience de la force symbolique du comportement de leurs sportifs. Mais dès lors qu’un Président de la République ou encore l’ensemble des médias se permettent de parler comme un hooligan, les verrous sautent.
Le journal l’Equipe en est un bel exemple. Le rôle d’un grand média est-il de rapporter tel quel et d’étaler en pleine page des mots grossiers sortis des urinoirs d’un vestiaire ? Est-ce de l’information ? On n’aurait pas pu imaginer cela il y a encore quelques années. Non, monsieur Finkielkraut, ne vous déplaise. Ce n’est pas un problème de cités, mais celui généralisé du populisme et de la vulgarité générale dont l’exemple est donné au plus haut, qui fait la déliquescence de la nation française dont l’équipe de France n’est que le porte drapeau. Nous sommes aujourd’hui dans une grande mascarade, c’est-à-dire le lieu où sans distinction se confondent le haut et le bas, le cul et la tête. Alors, retravaillons s’il vous plaît et pour le bien de notre société toute entière cette dimension de la distinction qui fait la noblesse du sport et par extension celle des peuples qui la pratiquent.
Karl Marx Ville
Dans Chronique des matins calmes le 31 mai 2010 à 4:41
Voilà que se termine pour moi ce joli mois de m… pluvieux et venteux, gai comme un après-midi de toussaint, dans le train poussif qui me ramène à Dresde au rythme d’un sénateur en provenance de Chemnitz. Chemnitz anciennement dénommée Karl Marx Stadt (Karl Marx Ville), ville de l’ex RDA dans laquelle se produit un charmant festival de théâtre. L’arrivée à Chemnitz en plein début d’après midi est saisissante. Personne dans la rue, de vastes places et d’immenses avenues vides. Cà et là un vieillard trottinant, courbé sous le poids du passé, un chien errant et pensif perdu sans son mur, qui ne sait où pisser, un punk blond dont la coupe d’iroquois coupe le crâne en deux hémisphères, soleil triste cherchant son horizon d’Est en Ouest et en quête d’un futur après la mort du futur. Au centre de la ville, un buste monumental de Karl Marx, seule présence qui s’affirme vraiment, une fierté verticale derrière laquelle est gravé en français dans le marbre : « prolétaires de tous pays, unissez vous ».
Au-delà du surréalisme, nous sommes ici dans l’espace métaphysique d’une peinture de Chirico. Espace vide où les statues ont pris la place des humains dans un temps arrêté. Ce n’est pas une ville, mais un immense mausolée en la mémoire d’une utopie perdue. Quelques tramways bardés de pubs que personne ne regarde, tentent en couleurs criardes d’accrocher un peu de lumière sous le sale gris du ciel. Montant par le charmant parc dénommé joliment Antifascismus Park pour aller vers le Schauspielehaus, théâtre où se produit ce festival, on croise un petit groupe de tombes coulées à l’ombre de grands arbres dans un métal vert de gris, prises d’assaut par le lierre. On y lit des patronymes français et allemands. Ce sont des soldats d’une guerre oubliée, une petite compagnie perdue pour toujours dans une nuit romantique. Mais on y croise aussi une petite foule de punks bien épinglés et bien rasés qui jouent la mort en plein cœur de la vie. La terre tremble sous l’impulsion de basses à réveiller les morts. Un festival punk s’est improvisé aux abords du festival de théâtre. Un festival des mots contre celui de l’indicible, du fracas des silences. Ici on dit et là on dit qu’il n’y a plus rien à dire. Ici l’espoir par l’éveil des histoires, et là toute l’expression de la désespérance qui gesticule après la fin annoncée de toute histoire.
C’est dans ce contexte que FENCE, notre réseau international d’auteurs de théâtre s’est réuni pour parler d’histoires de théâtre. Cinq jours d’échanges sans discontinuer autour du verbe totem érigé au centre de notre cercle. Le théâtre est le lieu où le corps prend chair autour du mot, du sens vertical qui fait sa colonne vertébrale et qu’on appelle aussi dramaturgie. Cinq jours pour bouleverser le monde à moitié. L’autre moitié est celle qui ne parle pas, qui s’exprime par sa violence de l’autre côté de la scène, la crête hérissée, dans l’antifascismus park. Combat de l’ombre et de la lumière où toutes les ruses sont permises. Une troupe de théâtre organise une pièce multiple « one to one », un spectateur et un acteur. Nous sommes conviés à entrer dans une pièce où une comédienne ou un comédien nous attendent. J’entre, je suis seul face à elle. Elle me raconte une histoire, son histoire. C’est une histoire imaginaire mais sur le mode biographique. Elle m’invite avec tant de charme (et comment refuser ?) à me bander les yeux. Je suis dans le noir et elle m’entraîne dans son histoire. Elle me la susurre à l’oreille. Elle me touche, elle me tourne, me fait marcher. Où est-elle ? Je la suis à l’oreille. Ah ! Elle est là, derrière moi. Maintenant, elle me prend par l’épaule, me tient la main, me tire à elle. Je marche, je passe une porte. Des escaliers. Je descends, j’ai confiance. Je monte maintenant. Je descends de nouveau. Les marches sont innombrables. Je vais à gauche, à droite, je suis son histoire. Elle me conduit les yeux fermés. Je sens une fraîcheur, une odeur de fleurs, le bruit environnant m’indique que l’espace où je marche est vaste maintenant. Je sens sur ma nuque la fraîcheur de quelques gouttes de pluie. Nous sommes dans l’antifascismus park. Nous sommes seuls, peut-être. Peut-être pas. Qu’importe. Elle me parle et nous sommes seuls. Elle part. Elle n’a pas fini son histoire. Je reste seul avec une histoire dont je ne sais que faire. Peut-être la continuer moi-même. Rien n’est dit. Un long moment de silence, de solitude. Et puis tant pis. J’enlève le bandeau. Personne. Je suis là, dans ce parc avec moi-même et cette absence et cette histoire non finie. On m’a dit de me rendre « après », (mais après quoi ?) à la salle numéro 100. Là une autre personne m’attend. Elle est toute habillée de noir. Très belle, et elle m’interroge sur moi-même, cette expérience. D’autres spectateurs me rejoignent. Mais je dois partir, un autre rendez-vous. C’est fini. Je suis maintenant dans une salle de théâtre où se raconte une histoire tout en allemand. Je ne comprends pas l’allemand, mais je comprends. Mystère du théâtre. Le mot n’est pas que le mot. Le sens n’est pas la signification. C’est ce que dit le théâtre. Me voici maintenant dans une immense salle où des tables mises bout à bout font de longues tablées.
De part et d’autre, face à face des gens se parlent « one to one ». C’est ce qu’ils appellent un speed dating. On a 8 minutes montre en mains pour se parler, répondre à des questions, puis changer de partenaire. Une foule se presse à ce jeu, fort prisé. Je m’y prête avec une légère réticence. Que dire à des inconnus en 8 minutes qui vaille la peine d’être dit ou entendu ? Chaque interlocuteur est très différent, mais lié plus ou moins au théâtre, au festival ou à la ville. Une question lancinante : « comment faire pour repeupler cette ville qui se meurt ? Comment faire pour attirer de nouveau des jeunes ici ? » Ma réponse est la même, nuancée selon l’interlocuteur : « D’abord rebaptiser cette ville Karl Marx stadt. Dépasser l’image d’une cité morte du stalinisme par Marx lui-même, car c’est d’abord un philosophe. Il n’est en rien responsable de la folie des staliniens. Et il est beau qu’une ville porte le nom d’un philosophe. Personne ne connait Chemnitz, tout le monde connait Karl Marx. Ensuite, lui redonner une histoire, une dimension mythologique. Comment ? Tout simplement en retrouvant dans l’ombre épaisse où les ont jetés les occidentaux depuis la chute du mur, ces vieux qui s’y cachent, honteux de leur histoire. Il y a là des trésors cachés d’histoires personnelles qui peuvent être mis à jour par la curiosité des jeunes avides d’histoires. Le rôle des vieux de tout temps est aussi de raconter des histoires aux plus jeunes. Sur cet amas d’histoires pêle-mêle, sans doute naîtra une histoire nouvelle, celle de cette ville, et sur laquelle elle pourra structurer son mythe, son épine dorsale, son théâtre. Car toute ville est théâtre, théâtre où le corps individuel prend chair autour d’un sens, un sens partagé, un « sens commun » en ce sens là. Une doxa qui attend son paradoxe, l’autre moitié critique, nécessaire, d’elle-même. Une ville : espace de dialogues contradictoires. Chemnitz est morte car elle a perdu sa dialectique.
Il était un prince nommé Sotigui Kouyaté
Dans Chronique des matins calmes le 18 avril 2010 à 5:36C’était un prince. Pas besoin d’attributs, de titres ou d’oripeaux pour en être convaincu. Il le portait sur toute sa personne, dans tous ses gestes, en chacun de ses sourires. La grâce et la distinction faites homme. Au milieu de la foule, à Avignon ou ailleurs, sa haute silhouette se dessinait avec une netteté étonnante. Aucun bruit visuel, aucun espace parasite entre lui et le monde, comme un de ces portraits en pied où le sujet se détache du paysage par le jeu de la couleur et de la lumière. Une sorte de silence accompagnant tous ses mouvements faisait peau sur son corps, le séparant du reste de son environnement. Comme un très bon danseur, il semblait saisir l’espace, le mettre en mouvement par son mouvement même. Il en prenait le centre. Le danseur est conteur du silence, gardien d’une mémoire non dite. Et lui était de plus conteur, griot de surcroit. Il était de cette noblesse africaine des griots qui a pour charge de transmettre la mémoire par la parole, de la véhiculer et de l’enchanter. Un maître du mouvement du temps immémorial. Alors cette distance, cette distinction visible en sa personne, ce n’est en réalité que de la proximité retenue. Une distance fonctionnelle due à la nécessité d’avoir du recul pour mieux transmettre, pour mieux communiquer. Ce dernier terme devant se lire en son sens premier de « mettre en commun ». Cette distinction que Baltasar Gracian eût honorée comme la plus belle démonstration de sa pensée, cette grâce paraissant naturelle, mais fruit d’un travail culturel aux origines ancestrales, était mise au service de la communauté. En Sotiguy Kouyaté l’homme et la fonction ne faisaient qu’un.
Cette fonction d’artiste léguée depuis les temps les plus anciens était la permanence de son identité profonde. Il était pétri, sculpté, de cette glaise d’Afrique puisée dans les couches les plus fines de sa culture. Il portait l’Afrique en lui. Et partout dans le monde où il fut accueilli, il était chez lui comme un ambassadeur. La particularité d’une ambassade étant que le terrain sur lequel elle s’implante, est la propriété irréductible du pays accueilli sur la terre étrangère. Son corps était son ambassade. Non pas un immigré. Partout chez lui. Il allait de l’avant, et le retour n’était toujours qu’un nouveau pas devant. Et lorsqu’il racontait l’Afrique sans distinction aux enfants et aux adultes, ceux-ci devenaient africains.
J’ai eu la grande chance de le rencontrer et de travailler avec lui. En tant que directeur du Prisme, je l’ai reçu dans mon théâtre. Son indicible délicatesse, sa gentillesse illuminée d’une lueur de tendresse, faisaient merveille autour de lui. Et je vis des grands yeux d’adultes devenus des enfants, et des enfants bouche bée devenus des géants gober la mélodie de ses paroles et le suivre à travers toute l’Afrique comme le feraient les rats hallucinés du joueur de flûte de Hamelin. Je le vis jouer Shakespeare sous la direction de Peter Brook comme jamais personne ne l’avait encore joué. Et lorsque j’écrivis ma pièce Le ciel est vide pour la mise en scène de Bernard Bloch, j’ai évidemment immédiatement pensé à lui pour le rôle d’Othello. Je l’ai appelé sans hésiter. Mais il était déjà faible et souffrant. Et c’est son fils, Hassane Kouyaté qui nous a fait le plaisir et l’honneur d’accepter ce rôle qu’il a incarné avec puissance. J’ai appris par Hassane que loin d’être simples comédiens ou griots, lui, son père, et toute sa famille, œuvraient politiquement et socialement pour l’Afrique avec leurs propres deniers. Pas seulement d’un point de vue culturel (il a créé en compagnie de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, le Mandeka théâtre, structure de promotion et de création littéraire et artistique), mais réellement social. Hassane m’a informé du fait qu’ils ont crée une fondation au Burkina Faso pour accueillir des orphelins dont ils sont officiellement les parents. Plus de deux cents, paraît-il.
La mort de Sotigui, je n’en doute pas, ajoutera à ce nombre des milliers d’orphelins de cœur, pleurant la disparition irremplaçable de cette silhouette comme découpée sur le tableau du monde, laissant un blanc irrémédiable.
Les cendres du temps
Dans Chronique des matins calmes le 18 avril 2010 à 1:37« Laisser faire la nature » disais-je dans mon précédent article en regardant les fantomatiques sculptures de baleines échouées dans une impasse comme d’énormes tas de cendres. En passant hier soir au même endroit, je fus frappé par leur absence. L’artiste les avait enlevées, et ne restait d’elles que des traces au sol dessinant à la craie blanche sur le bitume la forme de leur corps comme sur les lieux d’un accident ou ceux d’un crime. Pincement au cœur lié au sentiment d’absence, de passage du temps. Je sortais du Merriam Theatre où j’avais eu au contraire le sentiment euphorique d’une remontée du temps. Les filles venaient de danser devant une salle immense, comble et enthousiaste j’ai du mal à m’endormir, pièce signée Manuèle Robert, à la création de laquelle j’avais participé, et dans laquelle dansait Myriam Hervé, chorégraphe et cosignataire de cette soirée de danse. La veille je n’avais pas été totalement convaincu et je trouvais comme Manuèle elle-même que bien que correctement dansée, il manquait ce petit quelque chose qui faisait vivre cette pièce. Les filles se retenaient trop. Trop timorées. « Lâchez vous, leur dit Manuèle lors du débriefing, laissez passer le souffle, n’ayez pas peur de souffler et qu’on l’entende, ne vous laissez pas prendre par la forme, cassez la s’il le faut, trouvez son énergie spécifique, jouez la » La plupart de ces filles n’étaient pas encore nées au moment de la création de cette pièce qui a un peu plus de 20 ans. En marchant à leurs côtés, je rajoutai : « Peut-être le secret est de vous imaginer que vous avez au moins dix ans de plus, que vous avez plus de poids, que vous avez vécu. » En effet, je pensais que bien que Manuèle, Myriam et les autres filles qui avaient créée cette pièce étaient quasiment de leur âge au moment de la création, elles étaient dotées d une expérience et d’une maturité que celles-ci ne possédaient pas encore au même âge, et ça se voyait sur scène.
Hier soir fut un de ces moments magiques que vous offrent parfois la scène. Mêmes gestes, même souffle, même énergie, même allure dans les mêmes costumes, cette pièce reprenait vie sous mes yeux. Elle retrouvait toute sa magie et j’avais l’impression de voir danser les mêmes filles que lors de sa création, de faire une remontée prodigieuse dans le temps. Ce n’était pas un sentiment totalement subjectif. Le public réagissait au quart de tour, les filles le soulevaient et lui, en retour, renvoyait sur la scène son énergie. Cette pièce est belle, réellement étonnante lorsqu’elle est dansée avec justesse. Il faut qu’elle soit vraie pour être belle. Ce séjour à Philadelphie se terminait dans l’euphorie. J’avais 20 ans de moins. Il se clôtura par une fête organisée à l’université pour fêter à la fois la fin de cet événement franco-américain entre Reims, Paris et Philadelphie, et la retraite de la directrice du département de la danse, Susan Glazer qui, ce soir là, tira sa révérence en disant : « Maintenant, je suis une vieille femme et je vais profiter de ce temps-là comme il se doit ».
Nos valises étaient prêtes. L’avion pour Paris devait partir le lendemain à 18h 20. Tout était parfaitement réglé, rond, plein comme un œuf. Nous bouclions nos valises comblés par un séjour sans tache lorsqu’un regard matinal sur Internet nous apprit que le volcan d’Islande crachant ses cendres sur l’Europe avait fermé les aéroports jusqu’à lundi au moins. Accrochés au téléphone, nous descendions encore plus bas. C’est au dimanche suivant, 8 jours plus tard, qu’American Airlines nous avait inscrits pour un nouveau vol. Le ciel devint d’un seul coup plus lourd.
Un vent glacé soufflait dans Philadelphie. Les filles avaient perdu leur légèreté. Le temps pesait sur nous. Nous étions maintenant dans l’immense sablier empli des cendres d’un volcan intempestif. Nous étions à sa merci. « Laissez faire la nature » disais-je. Elle nous oblige à repenser le temps, elle nous rappelle que nous n’en sommes pas les maîtres. Nous devons inventer notre existence en fonction d’elle. Le temps pèse. Comme une baleine, comme une baleine de cendres au milieu d’une impasse. L’art peut-être, et notre puissance d’imaginer nous permettent de le soulever un instant pour mieux en mesurer le poids.
Les baleines de Philadelphie
Dans Chronique des matins calmes le 16 avril 2010 à 4:38
Nous remontons l’avenue des arts épuisés et heureux. Surtout les filles et les deux chorégraphes Manuèle Robert et Myriam Hervé. Dans l’immense et magnifique théâtre Merriam de Philadelphie, elles viennent de danser la première de cette soirée française que les organisateurs ont curieusement appelée (in french) « Laissez faire ». Soulagées aussi car elles ont frisé la catastrophe. Les techniciens ici, très professionnels mais très branchés sur leurs chronomètres, n’ont pas vu que toutes les filles n’avaient pas eu le temps, en quelques secondes, de changer de costume entre deux pièces et ont lancé la musique. Panique. Celles qui étaient prêtes se sont lancées à temps, les autres ont suivi dans le tempo pour rattraper la mesure et la synchronie des gestes, faisant preuve d’un formidable professionnalisme pour leur jeune âge et d’un sang froid à toute épreuve. Je n’y ai vu que du feu. Manuèle qui connaît Mechanical Organ, cette pièce d’Alwin Nikolaïs par cœur, puisque c’est elle qui l’ a remontée ici, a poussé un petit cri. Catastrophe ! Mais non. Applaudissements à tout rompre. A la sortie, une ancienne danseuse de Nikolaïs qui, elle-aussi connait cette pièce sur le bout des doigts, est venue la féliciter. On lui raconte la mésaventure. Elle est étonnée. « Mais non, dit-elle, ça ne s’est pas vu. C’était parfait ». Lorsqu’on est dans les coulisses ou dans la salle devant son propre spectacle, on voit tous les défauts. On ne voit qu’eux d’ailleurs. Notre sens critique affûté par le stress cherche la perfection formelle. Il y a toujours un petit quelque chose qui cloche. Décidément la matière comme disait Descartes résiste toujours à la forme et à l’idée. Elle y met son grain de sel, sa part d’impondérable, sa dimension événementielle. C’est ce qui fait le charme singulier du spectacle vivant : ce risque du présent, de l’immédiat qui suppose toujours une part d’improvisation, c’est-à-dire d’intelligence du moment. Mais cela est aussi vrai d’une autre manière dans les autres formes d’art et dans la littérature. Il est un moment où on ne peut pas toujours tout tenir. Certaines phrases ou paragraphes résistent. On a beau repasser et lisser sans cesse, on reste insatisfait. Il arrive un moment où il faut lâcher, “laisser-faire” comme dit le titre de cette soirée. Car c’est parfois cette matière résistante qui a raison et donne du poids à ce qui est écrit. Le lecteur n’est pas critique à la manière de l’auteur devant sa propre œuvre. Il voit souvent l’essentiel pendant que l’artiste s’attarde encore sur les détails que personne ne peut voir à part lui-même. On ne joue pas, on n’écrit pas, on ne peint pas que pour soi même. Il faut admettre que la part d’imperfection visible au microscope de l’auteur fait partie du partage avec le spectateur ou le lecteur, une valeur ajoutée en quelque sorte par la matière elle-même. Voilà pourquoi je ne suis pas cartésien. J’ai confiance en la nature, en l’événement en ce qu’ils portent de dialogue entre les hommes. De manière horizontale, et non uniquement verticale entre Dieu (projection de toute perfection) et l’artiste qui, parfois, ne voudrait ne dialoguer qu’avec lui. Dialogue finalement solipsiste, entre soi et soi-même.
Dans un renfoncement de la rue des arts, les baleines échouées de Philadelphie, dansant leur curieuse danse des matières au milieu des immeubles, nous rappellent dans leur chant silencieux, la nécessité de préserver toujours par l’art lui-même la nature au milieu de notre monde humain, de “laisser faire” la nature.
5e Avenue
Dans Chronique des matins calmes le 15 avril 2010 à 6:04
Abandonnant les filles à leur filage, je prends la fille de l’air me faufilant dans Philadelphie pour filer à New-York. J’ai rendez vous à Greenwich village avec Catherine Coray, directrice de l’excellent festival international de lecture de pièces de théâtre contemporain organisé par le département de théâtre de l’Université où elle est également enseignante.
Je la retrouve dépitée dans un café chaleureux aux tables de bois brut où nous croquons ensemble des toasts au saumon. Son nouveau directeur trouve que s’intéresser aux auteurs contemporains n’a rien de sexy, préférant orienter les forces du département de théâtre vers Broadway et la comédie musicale. Tiens, tiens, cela a quelque écho avec ce qui se passe à Paris et un peu partout dans le monde. La création artistique et exigeante est une île qui se rétrécit telle peau de chagrin, atoll polynésien sous la montée des eaux. Tout le contraire de Manhattan qui s’agrandit par les dépôts de son activité de construction, les déchets des fondations d’immeubles étant rejetés sur les berges et gagnant quotidiennement sur la mer. Pourquoi n’en est-il pas de même pour les œuvres de l’intelligence ? Bien au contraire, c’est un vrai tsunami qui voit partout dans le monde les eaux brillantes et scintillantes de Broadway se déverser sur les frêles îlots de tous les Greenwich.
Je quitte Catherine en tentant tant bien que mal de la consoler en lui affirmant sans trop y croire que le pire n’est jamais sûr et que la raison peut encore l’emporter. Je lui rappelle, masquant un gros demi-mensonge, que pour les gens de la culture en France, c’est Greenwich village plus que Broadway qui fait référence. Qu’il rappelle ça à son chef qui semble accorder de l’importance à l’image internationale de son département.
Vaguement honteux d’une telle mauvaise foi, j’embrasse Catherine et tourne le dos ostensiblement au quartier d’affaires de Wall Street au bout de l’île, pour enfiler la 5ème rue droit devant, direction Nord-Nord Est. L’Empire State building me happe. Je monte sur les traces de King Kong. Mais le gros singe des fantasmes d’antan a pris aujourd’hui le visage d’un terroriste anonyme. Fouille obligatoire et au peigne fin pour gagner son ticket pour l’énième ciel. Deux ascenseurs, pas moins pour vous emporter vers les nuages. Au deuxième ascenseur, un vieux liftier qui semble faire partie de l’immeuble depuis sa fondation, répète mécaniquement et inlassablement les mêmes mots depuis toujours. Je l’imagine jeune et pimpant dans un film des années trente. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui porte sur son visage une telle expression d’ennui. C’est un damné qui monte et qui descend depuis sa tendre jeunesse dans les cercles de l’enfer. Je le salue. Il m’ignore, il n’y est pour personne. Vertige au dessus d’une mégalopole. Pas tant la hauteur que l’étendue. Ca grouille là-dessous. Ca consomme des mégawatts à la minute. Une ville-usine, une termitière humaine. Au loin, vers la pointe Sud Ouest, une béance douloureuse dans le quartier de la finance internationale : la cicatrice ouverte des Twin Towers, le membre fantôme et douloureux de l’Amérique. Je colle à mon oreille le guide électronique qui me parle en français avec l’accent des Pyrénées orientales. La voix féminine commente le paysage urbain avec des anecdotes qui se veulent pittoresques. Elle me raconte que sur les ruines fumantes des tours jumelles un sauveteur creusait encore longtemps après que les fouilles furent terminées. A ceux qui lui demandaient ce qu’il cherchait encore, le désespéré répondait invariablement « ma liberté, ils m’ont volé ma liberté ». Je hausse les épaules d’indignation. Sur la tombe de milliers d’innocents tués par la folie du fanatisme, s’élève de nouveau une idéologie masquée sous le drapeau de la liberté, et ce sauveteur sans doute imaginé devient héros réel d’une mythologie nouvelle. J’en ai assez vu et assez entendu. Direction Rockefeller center et sa statue dorée (l’or n’a pas honte de lui ici, au pays de la ruée). J’ai vu, j’ai senti, l’argent a une odeur. Le MOMA (Modern Museum of Arts) me tend les bras. Je résiste. Il me faudrait plus d’une journée si je mets les pieds là-dedans. Je reviendrai. Quelque chose m’appelle là-bas vers le Nord Est, à l’autre bout de l’île. Je le ressens confusément. Mes pas s’accélèrent car il est déjà près de 15h et je dois retourner à Chinatown, dans la direction strictement opposée, pour prendre le bus du retour vers 17h 30. Je cours presque.
Cette avenue est infinie. A la hauteur de la 59è rue, l’immense poumon rectangulaire de Central Park. Je file en longeant son flanc droit. 68e, 72e, 77e rue. Les blocks se suivent et se ressemblent. Si je ne jetais un œil de temps à autre sur Central Park à ma gauche, j’aurais l’impression de faire du surplace. J’arrive au niveau de l’Upper East Side où m’attend une vaste manifestation. Rangés sagement derrière des barricades en attendant qu’on leur donne la permission de défiler des milliers de manifestants, agitent leurs pancartes. Dessus je vois se répéter le mot « not fair ». Je me renseigne. On m’explique qu’il s’agit d’une manifestation pour obtenir des contrats réguliers et en bonne et due forme. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Je les regarde. Ils sont tous noirs ou basanés. Comme par hasard. Je file. Je désespère d’arriver au bout de Central Park. Mes jambes ont pris leur autonomie. Elles ont passé le cap de la première douleur. La mécanique est lancée, difficile de l’arrêter. Passés l’immense Museum Mile et le Jewish Museum, j’entrevois enfin le bout du parc. J’accélère sans le vouloir vraiment. Au bout de Central Park, un espace comme un no man’s land. C’est le Duke Ellington Circle qui sépare Harlem du reste de la ville. Duke Ellington à la pointe du monde noir faisant rotule avec le monde blanc. Duke Ellington, premier musicien noir à pénétrer et jouer dans la forteresse imprenable de la musique blanche qu’était Carnegie Hall. Duke Ellington, premier noir à qui une pièce de monnaie fut consacrée. C’est bien sa place ici, dans l’articulation entre le blanc et le noir. Je continue, j’entre dans Harlem et je suis en Seine Saint Denis.
Ces immeubles de briques délavées, sans grâce, purement fonctionnels, au moins à leur début, car les fonctions sont toutes en panne. Ce sentiment d’espace abandonné, cette misère assise sur les marches d’escalier, cette déshérence, cette puanteur d’ennui qui recèle l’odeur de tous les crimes de sang, de la violence fermentée dans l’eau dormante de l’indifférence. Sentiment de déjà vu. La banlieue Nord Est de Paris n’est rien d’autre que la réplique française de la banlieue Nord Est de Manhattan. Un pâle et lamentable copié/collé. Aux mêmes causes les mêmes effets, aux mêmes cadres, les mêmes crimes. Oui, en France, nous avons le talent de copier le pire. Je continue, je vais au bout. La 5e avenue née dans le quartier d’affaires va mourir sur la plaque de Marcus Garvey ornant le portillon du pauvre parc qui porte son nom. Parc qui hésite entre le terrain vague aménagé et une jungle urbaine aux nuits peuplées des fauves les plus féroces, et où quelques gamins jouent au basket ball en écoutant du rap.
Je suis arrivé au bout de ma longue marche. Je m’en retourne vers China town. Je m’interroge sur cette marche qui a toute l’apparence d’un pèlerinage. Rien de religieux là-dedans, ni même de mystique ou d’idéologique. Je ressentis tout à coup ce besoin tout simplement pour embrasser un des horizons qui font partie de ma personne. Moi, arrière petit-fils d’un marin bigouden embarqué à Brest pour les Antilles, arrière petit-fils d’un indien caraïbe rescapé du génocide colonial, arrière-arrière petit fils d’un esclave noir, combien de sangs se mélangent dans mes veines ? Combien de combats ont fait ce que je suis ? Et sans doute là, devant la plaque du parc Marcus Garvey, je ressens qu’il y a là aussi quelque chose qui a fait ma personne. Juste besoin de le ressentir, de ressentir aussi ma liberté. Je suis ici, ailleurs aussi. J’ai la grande chance de pouvoir m’évader physiquement et spirituellement de ce passé pour construire mon histoire.
Je regarde ces enfants jouer. Ils ressemblent à s’y méprendre à ceux de ma banlieue. Je sais que peu auront la même chance que moi : ma liberté. Je sais aussi que cette liberté acquise autant par la chance que par le travail sur moi-même, je la cultive avec l’espoir que d’une manière ou d’une autre, elle soit contagieuse. La liberté peut se transmettre par l’art ou par l’écriture. Je le crois, je l’espère. Mais pour cela bien-sûr, il faut un terrain, un terrain favorable. Je sais qu’ici, au cœur d’Harlem, malgré le cordon sanitaire posé par l’espace social et politique qui structure cette ville même, des agents de liberté, comme autant de jeunes Marcus Garvey, travaillent inlassablement, Sisyphe sociaux, à la fermentation de cette liberté qu’on ne trouve pas en grattant les gravats ni les ruines de l’espérance.
Lost in Manhattan
Dans Chronique des matins calmes le 11 avril 2010 à 4:03
Pourquoi j’aime tant la danse ? La photo ci-dessus n’offre certainement pas une explication suffisante. Certainement pas.
Accompagner une escadre de danseuses en plein milieu de Manhattan n’est pas de tout repos. Ca virevolte, ça s’éparpille, ça vole de boutique en boutique comme une ruche d’abeilles ivres de pollen, ça s’égare, ça s’affole dans l’invraisemblable jungle de néons clignotants et d’écrans rutilants, véritable shoot d’informations futiles de Time Square, temple de la surabondance galopante dédié au dieu vorace de la nation yankee. Je m’assieds sur les marches en plexiglas rouge bonbon dédiées aux dévots de la grande consommation les yeux écarquillés, pupilles dilatées, baignées de l’horizon vertical des gratte-ciels totem qui laissent couler de haut en bas leurs cascades d’images dans un flot multicolore ininterrompu.
Espace psychotrope, hallucinogène. J’ai le vertige, au bord de l’overdose. Bonbon, rouge bonbon, vert, jaune citron, toutes ces couleurs qui me remuent, le mal de mer. Où est le bastingage ? Une lessiveuse dans l’estomac. Pas mélanger les couleurs, pas mélanger, jamais. Dans le tambour tous ces bonbons. .. C’était incontournable qu’elles disaient. Il fallait y aller, et nous voilà traversant Manhattan pour nous engouffrer dans l’invraisemblable grotte aux gloutons, la caverne d’Ali Bonbon que constitue cette boutique nommée le Dylan’s candy bar. Dès l’entrée nous voilà accueillis par des fontaines de chocolat dignes d’une scène de Charlie et la chocolaterie. Des brochettes de marshmallows tenues par des maints expertes de 7 à 77 ans s’y plongent goulûment pour aussitôt, dégoulinant de chocolat, être avalées par des Gargantua et des Pantagruel de tout âge et de tous horizons.
Ca stalactite et ça stalagmite de partout. Pas un centimètre carré qui ne soit, du sol au plafond, recouvert de bonbons, de sculptures ou d’images de bonbons. Le cauchemar d’Hansel et Gretel. Fuyons ! Je profite de cette pause pour briser séance tenante un mythe persistant. Non les danseuses ne sont pas des oiseaux sans appétit, et non il ne faut pas dire « un appétit d’oiseau » lorsqu’on parle d’une personne qui mange peu car à vrai dire, si on observe bien un oiseau, on se rend compte que ça picore tout le temps. Les danseuses c’est tout pareil, surtout les américaines. Rien à voir avec les porte-manteaux faméliques des podiums de la mode. Celles-ci marchent lourdement malgré leur poids de plume, et leur expression est de plomb. Celles-là volent et rient et chacun de leurs gestes embrasse la vie. .
La vie et le plaisir du mouvement, c’est ça qui frappe de prime abord ici, bien plus qu’à Paris. La danse ici s’expose, elle prend l’espace, elle ne se confine pas. Elle est dans la rue autant que sur la scène. Il y a un dynamisme si particulier des danseurs américains qui est sans doute lié au fait que la danse n’est en rien réservée, elle est publique et se donne publiquement. Elle n’a rien à cacher. Et comme elle n’a rien à cacher, elle n’est pas pudibonde. Elle va même jusqu’à s’exposer en vitrine sur la rue. C’est l’image qui m’a frappée lorsque nous sommes arrivés à l’école d’Alwin Ailey. Une classe de danse dans un studio entièrement vitré donnant dans un carrefour sur toute la rue comme la boutique d’un grand magasin. A l’intérieur, un cours de danse, des danseurs concentrés ignorant les yeux qui les regardent.
Très étonnant pour des Français habitués aux salles intimement fermées, repliées sur elles-mêmes comme la cuisine d’une maîtresse de maison jalouse de ses recettes. A l’intérieur de cette immense verrière, le même esprit que les studios de Philadelphie : de larges baies vitrées ouvertes aux regards spectateurs. Mon regard s’arrête médusé sur une brochette de magnifiques danseuses aux corps étonnamment dessiné, aux grâces de flamant rose qui, comme la chose la plus naturelle au monde, vous font une pirouette, six petits tours sur pointe et puis s’en vont.
Et nous voilà repartis dans Manhattan, en plein milieu de Central Park. Autour du lac, loin de l’agitation des foules et des néons affolés, sous le chant des oiseaux et l’œil curieux des écureuils, ça danse encore. Et moi, je suis lessivé.
Le miroir du pénitencier
Dans Chronique des matins calmes, Pas de catégorie le 8 avril 2010 à 4:33
Ironiquement situé juste en face du pénitencier de Philadelphie, le musée Africain Américain se pose dans un angle de la 11è rue. Le titre m’a interpellé. Que peut-il se trouver de si particulier là-dedans? La manière dont il nargue cette prison est déjà tout un programme. On comprend qu’il inscrit l’histoire vivante dans le présent en marche. L’histoire, ce n’est pas simplement du passé mais bien une manière de signifier et comprendre les questions du présent. Il est clair que ce musée se pose en miroir du pénitencier, que le présent de celui-ci se reflète dans le passé que recèle les façades de celui-là. Je tourne le dos aux murs patibulaires de la maison d’arrêt et, traversant la rue, j’entre circonspect dans cet immeuble d’apparence à peine plus sympathique qui abrite le musée.
Un sourire chaleureux m’accueille. De vieilles dames noires aux cheveux gris me tendent un dépliant et m’invitent à entrer dans une pièce sur un mur duquel une étrange fresque où se découpent de célèbres visages, s’anime. Je vois des noms, des dates, des lieux. Une voix me raconte la longue et lente émancipation des noirs américains brisant le joug des discriminations raciales.
C’est un musée où l’histoire s’enrichit d’une mise en scène entremêlant des œuvres d’art et des installations inventives à vocation pédagogique. Des tableaux vivants s’animent lorsqu’on les y invite, et des personnages d’époque nous parlent de leur histoire. Oui, le tableau est vivant, l’histoire est vivante. Ces personnages du passé parlent aux présents depuis leur époque. Ils sont comme des cartes animées du monde d’Alice. Un forme de merveilleux qui nous parle d’une histoire qui ne le fut pas. Rien ici de triste ou de plaintif. Bien au contraire.
Tout ici est ludique et joyeux. Les enfants, on le devine ici, sont au centre du discours et des installations leur sont spécialement dédiées. Beaucoup de vieilles personnes aussi. On comprend la volonté de ce musée de nouer le dialogue des générations. Les grands parents parlent aux enfants, les enfants questionnent leur aïeux.
Je respire. Ce n’est pas un de ces musées mémoriels fait pour pleurer sur le sort de ceux “qui ont tant souffert” et qui se repaissent de leur souffrance. Non, il y a dans ce musée, à travers les vastes rampes qui relient en douceur un étage à l’autre, une déambulation joyeuse, quelque chose qui inscrit l’histoire en marche dans une dimension positive et optimiste. Le passé ne nous tire pas à lui mais nous pousse vers l’avenir. L’avenir au-delà d’Obama qui est une étape seulement, qui est loin d’être la fin de l’histoire. Beaucoup de responsables politiques comme l’actuel maire de Philadelphie, sont noirs. Mais les inégalités sociales persistent. Il ne s’agit pas de pleurer le passer mais d’agir en prenant pied sur les marches du passé. La grande salle tout entière consacrée à Rosa Parks et au fameux boycott des bus de Montgomery, nous indique le chemin.
A quand un tel musée en France concernant l’histoire coloniale? Cela serait sans doute nécessaire pour qu’enfin notamment les Antillais et créoles de France cessent de se lamenter sur leur sort de descendants d’esclaves et puissent, main dans la main avec ceux qui ne connaissent pas cette histoire et ne l’ont pas subie directement, enfin imaginer un avenir commun.
Fabuleuse Philadelphie
Dans Chronique des matins calmes le 7 avril 2010 à 11:10
Trois jours que je suis dans la capitale de la déclaration de l’indépendance des Etats-Unis et je quadrille les rues et avenues les yeux écarquillés comme celui d’un enfant devant l’immensité et la beauté des immeubles qui marient l’antique, en pierres et briques, au miroir rutilant de leurs façades baignées de ciel. Je mitraille à tout va comme le premier touriste japonais venu. Que me disent ces artères taillées au cordeau, ces angles impeccables, cet espace dessiné comme un immense jardin à la française? Loin du baroque de Bucarest que je viens de quitter, où chaque immeuble est un soliste imposant sa personnalité à l’espace et attire le visiteur à lui, il y a ici une autre forme de chorégraphie. Je revois le Broadway boogie woogie, fameux tableau de Mondrian, où le quadrillage de New-York danse la danse infernale de ses artères multicolores, je retrouve le premier plan séquence de West-Side Story qui en un vol d’oiseau nous plonge dans la danse guerrière des quartiers.
C’est le Nouveau-Monde, monde de l’abstraction géométrique dominante. Tout fait tableau, la ville est un vaste musée d’art contemporain. Plus proche de Forsythe que de Maguy Marin et bien loin du tanztheater, cette ville se moque de l’expressionnisme. Son expression, elle la trouve dans l’espace donné à la liberté individuelle. Chacun s’y débrouille comme il peut sous le regard de Benjamin Franklin qui, du haut de son gratte ciel domine la ville en brandissant sa fameuse déclaration d’indépendance. Ce qu’est devenue sa ville correspond-il exactement à ce qu’il a rêvé? Je n’en suis pas certain, et j’ai hâte de lire L’esprit de Philadelphie d’Alain Supiot, sous-titré la justice sociale face au marché total.
Il y a sans doute entre l’abstraction d’une idée et la réalité, un grand écart qui laisse plus d’un danseur sur le pavé. L’abstraction chorégraphique parfois, met à mal le danseur lui-même et la chorégraphie peut briser le corps sur lequel elle se construit. Ce, jusqu’à donner cette absurdité qu’est la non-danse. 
J’entre dans cette chorégraphie abstraite et je cherche pour l’heure le danseur. Il me faudra plus de temps pour le saisir que pour entrer dans le mouvement global de cette ville. Je cherche à comprendre ce qui derrière cette fascination immédiate que je ressens, se recèle comme indicible et latente angoisse.
C’est la danse qui m’emmène ici car j’accompagne Manuèle Robert, présidente de ma compagnie Quai des arts venue travailler à l’Université des arts pour mettre en place une soirée chorégraphique. Soirée qui aura lieu dans quelques jours dans le magnifique Merriam Theater. J’entre dans l’université, je tombe sous le charme de cette usine moderne du mouvement dansé. Ca danse de partout, une ruche. Je me laisse piquer comme d’habitude. La danse me saisit. Je regarde. Je raconterai plus tard.
J’ai pas fini mon rêve
Dans Chronique des matins calmes le 16 mars 2010 à 1:27
Cette chanson, je l’ai chantée toute la nuit. Elle m’a tourné et retourné comme une crêpe entre mes draps, m’empêchant de dormir. Pourquoi celle-ci et pas une autre? Elle me fait pleurer comme un enfant, des larmes irrésistibles, et le jour levé, en plein midi, je pleure encore. Jean sera enterré dans quelques heures à trois jours du printemps.
Est-ce cette émission que j’ai regardée hier soir sur une chaîne publique? On y voyait des images oubliées, des journalistes tournant le dos à la caméra, ou bien restant dans l’ombre, une ombre pensante, sensible, intelligente dialoguant avec l’artiste qu’elle met à la lumière. Et au milieu de cette lumière, pas un visage seulement, pas un sourire seulement, une voix, un être, une sensibilité. Le noir et blanc peut-être a cette vertu sur la couleur, mais c’est sûrement qu’il ne s’agit plus de la même télévision, des mêmes artistes, des mêmes journalistes, une télévision à l’écoute de la personne, respectueuse de l’individu, même si en même temps elle était capable de la pire des censures. Ferrat, tu me fais devenir un vieux con avec cette nostalgie du noir et blanc.
Je dis noir et blanc, mais en réalité cela est faux, elle était bleue, comme l’ombre et la neige. C’est cet oeil bleu que j’ai vu pour la première fois dans le magasin de Continental Edison de Clignancourt clignotant dans mes yeux d’enfant lorsque je suis arrivé en ce novembre glacé de ma Guadeloupe natale. Ce bleu en plein hiver me ramenant là-bas.
Je me retourne dans mon lit et je me vois assis au bord de l’océan couché sous l’horizon comme un immense écran de télévision et je me vois chanter: “attends encore attends, j’ai pas fini mon rêve.” Et ma mère qui reprend la voix sucrée d’Isabelle Aubret qu’elle adorait, le double évaporé de cette mâle voix claire des profondeurs, comme elle chantait Joe Dassin ou Nana Mouskouri. C’est peut-être ça, cette nostalgie, celle de la voix d’un enfant et de sa mère se mêlant devant l’écran océanic de leurs dimanches de banlieue.
Monsieur Jean Cap Ferrat, toi qui t’es choisi un nom du bord de l’horizon, tu me fais pleurer comme un bébé. Et je te vois là dans mon lit ou à ma place au bord de l’océan qui dis à la mort tapotant sur tes épaules: “attends, encore, attends, j’ai pas fini mon rêve”. Et je comprends pourquoi je pleure. Ton rêve, c’est mien, le nôtre. Chacun un jour viendra à ta place sur cette plage déserte de notre vie chanter cet hymne à l’existence, à l’espérance, au lendemain qui songe. Tu laisses ta place à regrets, comme je te comprends, mais moi, mais nous, tous ceux qui rêvent et osent songer, sommes déjà là pour chanter ta chanson et pour finir ton rêve sans fin.
En voyant un vol d’hirondelles
Dans Chronique des matins calmes le 13 mars 2010 à 8:43Pourtant, que sa voix était belle. Comment peut-on s’imaginer en voyant un vol d’hirondelles, que Jean Ferrat vient de nous quitter?
Chacun de nous pourrait lui chanter ces paroles d’Aragon:
J’ai tout appris de toi sur les choses humaines.
Et j’ai vu désormais le monde à ta façon.
Une voix s’est éteinte qu’on croyait immortelle
Sombre et profonde comme l’Ardèche qu’il enchantait, sonore comme un gourd noir, claire comme l’eau claire. La nature faite homme par le corps, par l’esprit, par la voix, par ses choix. Plus qu’un chanteur, un aède, un barde qui nous disait la poésie brutale, subtile, cruelle, vivante du monde.
Nous serons vingt et cent, nous serons des milliers et bien plus certainement orphelins de sa voix.
Nous continuerons longtemps à chanter ses chansons que voici:
Départements Oubliés des Médias
Dans Chronique des matins calmes le 11 mars 2010 à 10:34
Très en colère, ce matin, l’Alain. DOM voudrait-il dire Départements Oubliés des Médias? Force est de constater qu’il en est de même pour les ROM (Régions d’Outre Mer) vers lesquels aucun chemin médiatique ne mène. Ce matin, sur France Inter, écoutant ma radio préférée, j’ai failli, d’indignation, avaler de travers mon café chaud bouillant. C’en était trop. Marie-George Buffet que j’aime pourtant bien et qui se porte à la pointe du combat contre le néocolonialisme, venait elle aussi, après le long défilé des politiques de tous bords au sujet des régionales, parler des 22 régions françaises, rayant d’un trait de salive toutes les régions d’outre-mer. Si l’outre-mer ne fait pas partie de la France, alors qu’on le dise clairement. Ce n’est pas un simple lapsus, car je constate que la fameuse vigilance des journalistes de France Inter fut prise constamment à défaut sur l’expression de ces “22 régions françaises”. Comme s’il était convenu entre tous les politiques et les journalistes qu’on ne parlait que de ça: des élections régionales en France métropolitaine. Comme s’il était entendu que l’outre-mer ne faisait pas partie de la France. C’est grave, très grave. On raye de la carte de France par le mépris du silence, ces millions de Français qui vous écoutent et qui avalent leur café de travers. Après on parle de lutte contre l’exclusion, on parle d’identité française, on parle d’égalité des chances et j’en passe. Je pense que le racisme et la xénophobie s’alimentent de telles impasses, de tels silences, de tels dénis d’existence. Les voix du racismes sont impénétrables et il se loge au fond même de notre inconscient. Seule la clarté du langage et sa précision sont de nature à le débusquer. Alors si on prétend lutter contre le racisme et la xénophobie, la première chose est de veiller à être exact lorsqu’on s’exprime. Et s’il est bien vrai que l’outre-mer fait partie intégrante de la France, alors on ne peut pas parler des 22 régions françaises au sujet d’un scrutin national de telle importance.
Bon, mon café s’est refroidi.
La recherche, un temps perdu?
Dans Chronique des matins calmes le 8 mars 2010 à 12:47Je publie ci-dessous une lettre d’une doctorante, Clara Boyer-Rossol, à la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Cette lettre m’a frappée par la manière dont elle raconte très simplement et de manière sensible la situation de la recherche en France à travers l’expérience quotidienne d’une doctorante. Frappant, touchant et édifiant. A méditer.
Paris, le 22 février 2010
Madame la Ministre,
Je me permets de vous écrire afin de vous adresser mon témoignage sur la condition actuelle des doctorants en France.
Il est précisément 22h30, après une journée de travail à temps plein (un travail alimentaire il va sans dire), je commence la deuxième partie de la journée, consacrée à mes activités de recherche. En quatrième année de doctorat, je devrais m’investir à la rédaction de ma thèse, mais par manque de temps et de moyens, j’essaye seulement de maintenir ces activités.
Certains jours, je puise ma volonté de persévérer dans mon intérêt constant pour la recherche, d’autres jours, je m’appuie sur ces longues années de travail acharné pour relancer ma motivation. D’autres jours encore, je continue à travailler doublement pour le simple principe d’avoir payé 552 euros à la rentrée universitaire. Enfin, certains soirs comme ce soir, je peine à trouver du sens à cette situation. Je dresse un premier bilan : un parcours universitaire honorable, mené dans une perspective de professionnalisation (publications, interventions en conférences, terrains, enseignement…), des résultats encourageants et malgré tout ce travail, toute cette volonté déployée, je ne sais pas même comment je vais pouvoir matériellement finir ma thèse.
Je suis de cette majorité silencieuse qui n’a pas eu d’allocation de recherche et qui jongle quotidiennement entre activités rémunérées et études que l’on doit soi-même financer. Je suis de cette majorité silencieuse qui ne bénéficie d’aucun vrai statut (salariée tout en étant toujours étudiante, je ne bénéficie ni des avantages des travailleurs ni de ceux des étudiants telles que réductions, etc…). Je suis de cette majorité silencieuse qui perçoit ses débouchés comme un brouillard épais.
Ce dernier sentiment est particulièrement vivace chez mes collègues en sciences humaines. Pourtant, à l’heure des débats sur l’identité nationale ou autres polémiques médiatisées, ce sont bien les chercheurs en sciences humaines – historiens, sociologues, anthropologues – qui sont sollicités pour tâter le pouls de notre société. Je suis un de ces futurs docteurs en sciences humaines, j’ai un niveau bac plus 8 et, lorsque je ne troque pas un poste d’hôtesse d’accueil pour un poste de remplaçante dans une quelconque administration, ma préoccupation quotidienne est de trouver un énième prochain CDD – les congés payés ne font pas encore partie du vocabulaire des doctorants.
On entend parler de milliards d’euros que le gouvernement serait prêt à débloquer pour financer l’Enseignement Supérieur et la Recherche. Moi, je voudrais seulement savoir comment payer mes factures et soutenir ma thèse.
En aucun cas, mon intention est de dépeindre un portrait misérabiliste de ma situation. J’ai fait le choix de m’engager dans la recherche, et je l’ai fait avec conviction. Je crois en mes aptitudes et compétences de jeune chercheur comme en ceux de nombreux de mes collègues, je crois en la qualité de la recherche francophone et en sa production scientifique. Seulement, je m’interroge sur son devenir. Qu’en est-il, Madame la Ministre, lorsque finalement la seule perspective qui s’offre à un(e) doctorant(e) français(e) est de se tourner vers l’étranger pour espérer vivre de son travail ?
Je ne suis pas un chercheur de renom ou un spécialiste reconnu, je ne suis qu’une doctorante parmi tant d’autres, je ne suis pas au fait des derniers chiffres, statistiques et prévisions dont dispose votre Ministère, je n’ai rien d’autre que mon découvert à plusieurs chiffres, mes stratégies quotidiennes et un manque de visibilité à l’horizon.
Mais je continuerai demain, à mener tant bien que mal mon projet d’étude, non pas pour encadrer au mur mon diplôme, ni même pour un hypothétique débouché à la clé. Je continuerai demain parce que je crois en mon travail. Je déplore uniquement qu’en France, le pays de la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, l’écho qui m’est quotidiennement renvoyé est celui de la Précarité.
En vous remerciant très sincèrement de votre attention, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de mes sentiments distingués.
Klara Boyer-Rossol
Doctorante en Histoire
Université Paris VII
Les migrants votent avec leurs pieds
Dans Chronique des matins calmes le 6 mars 2010 à 3:22Trouvé dans mes archives, un article sur les migrations que j’avais écrit en 1993 dans Africa International, suivant le rapport du Fonds des Nations Unies pour la Population. Il est toujours intéressant de retrouver des articles oubliés et de voir à quel point les politiques sont en retard sur les alarmes émises par les experts des diverses intitutions, relayés par les médias. Les médias semblent également amnésiques oubliant vite leur propres alarmes pour se faire l’écho immédiat des politiques qui semblent souvent avoir découvert l’eau tiède et se positionnent en retard sur des urgences annoncées des décennies auparavant. Dans cet article, le mot de mondialisation n’est pas prononcé, et pour cause, le terme n’était pas encore médiatisé, mais il s’agit bien de ça. Autre chose: à la veille la journée internationale des femmes, et des débats suscités par le port du voile, la burqa et autres modes de minorisation de la femme, il est intéressant de noter ici le rôle primordial qu’elles jouent dans la question des migrations.
LES MIGRANTS VOTENT AVEC LEURS PIEDS
L’Etat de la population mondiale, le rapport 93 du Fonds des Nations Unies pour la Population.
Présent‚ comme chaque année par le Fonds des Nations Unies pour la Population, le rapport 93 se penche tout particulièrement sur le problème des migrations tel qu’il se pose aujourd’hui, avec acuité‚ depuis la fin de la guerre froide. Il note que la pression démographique mondiale est amenée à se renforcer et qu’au cours des vingt prochaines années, nous allons assister à des migrations massives et cela , malgré le fait que les pays occidentaux consacrent aujourd’hui 7 milliards de dollars par an à la résorption de ce problème et qu’ on assiste aujourd’hui à une légère réduction des inégalités de croissance entre le Nord et le Sud. En effet, de 73% du PNB mondial attribué‚ aux pays riches en 1989, nous sommes passés à 65% en 1993, soit une réduction de 16%.
On estime, par ailleurs, à 1,7% par an la croissance démographique mondiale, ce qui portera probablement la population mondiale, de 5,57 milliards actuellement, à 6,25 milliards d’habitants en l’an 2OOO, et à 11,6 milliards en l’an 215O, seuil projet‚ de stabilisation.
Quant à l’Afrique, elle est en train de battre des records de croissance démographique, puisqu’ elle devrait passer de 7OO millions de personnes actuellement à 1,6 milliards – soit plus du double - en l’an 2O25, c’est à dire demain.
Le FNUAP estime que 95% de la croissance démographique mondiale est imputable aujourd’hui aux pays en développement et que ce déséquilibre constitue un des principaux facteurs des migrations internationales.
Cette croissance est, selon cet organisme, un facteur d’aggravation de la pauvreté et non, comme on pourrait le penser un élément de développement potentiel. Car ce n’est pas une croissance maîtrisée. Il y a donc un distinguo à faire entre croissance et dimension de la population, en termes de développement économique. Dans les pays en développement, la demande d’emploi se développe beaucoup plus vite que le marché du travail, ce qui est une des causes d’ ‚migration massive.
La pandémie mondiale du SIDA peut-elle être un facteur de réduction démographique? Le FNUAP estime que, malgré l’ampleur du drame, cela n’aura pas une portée statistique déterminante puisque l’Afrique, le continent le plus touché, devrait atteindre en l’an 2OOO une croissance démographique de 1,8%.
Par contre, la dégradation de l’environnement devrait être une cause beaucoup plus certaine d’influence sur des tendances démographiques.
La désertification, l’érosion des sols, les inondations, l’élévation prévisible du niveau de la mer dû, selon certains scientifiques, au réchauffement de la planète, obligeant les habitants des zones sinistrées à fuir leur lieu d’habitation, tout cela peut fortement aggraver le phénomène de migration international.
Ces populations rurales migreront vers les grandes villes du Sud et du Nord, ce qui renforcera le phénomène des mégalopoles. On estime que d’ici l’horizon 2OOO, la moitié de la population mondiale vivra dans les villes et qu’il y aura 5 mégalopoles de plus de 15 millions d’habitants dont 3 dans les pays en développement. Tout cela risque de poser de sérieux problèmes de développement économique et social, avec, très certainement de nouveaux paramètres inédits à gérer et des situations on ne peut plus explosives. Si donc le phénomène de migration mondial continue de s’accentuer, cela risque, selon de FNUAP, de constituer une véritable menace pour la communauté internationale.
Mais quelles mesures adopter? N’y a-t-il pas là, dans les causes de migration, des facteurs purement liés à la modernisation générale de la planète? La distinction entre ville et campagne, par exemple, pour des raisons liées à la modernisation des moyens de communication; télévision, radio et facilité des voyages, se fait plus fluctuante.
“Exposés à des horizons plus vastes qui leur donnent une autre idée de leur avenir possible, note le rapport, les ruraux sont devenus plus tributaires de centres urbains d’achat et de vente de biens et de services et, à bien des égards, ils font déjà partie du monde urbain”. Leur déplacement vers les zones urbaines rencontre donc de moins en moins de barrières physiques ou psychologiques.
Il est important à ce sujet de bien avoir conscience que les migrations humaines sont d’ abord l’expression collective de millions de décisions individuelles et familiales comme le rappelle ce rapport. C’est donc au niveau de l’environnement individuel et familial qu’il faut chercher les solutions à ces phénomènes de masse. Mais il est clair par ailleurs que le ressort du mouvement migratoire se trouve dans la pauvreté et l’insécurité‚ bien que, sauf en cas de crise politique et écologique, les migrants ne sont pas les membres les plus pauvres de leur communauté. Ces membres migrants s’avèrent assez bien renseignés sur leur destination, généralement volontaires et débrouillards, ce sont souvent des individus ayant un rôle actif au sein de leur groupe. Leur départ contribue à affaiblir encore plus leur communauté d’origine. Ce simple constat pour nous rappeler que le phénomène migratoire n’est pas seulement un phénomène d’invasion des régions favorisées, mais une vraie nuisance causée aux régions d’émigration. La cause psychologique liée à l’angoisse du manque de perspective à long terme, à l’ennui et au désespoir régnant dans certaines campagnes est aussi à prendre en compte. Si, comme le précise le FNUAP, les migrations ont toujours été avantageuses sur le plan social et économique pour toutes les personnes concernées, il n’en reste pas moins qu’elles créent un certain traumatisme lié au déracinement. L’émigration apparait pour beaucoup de familles comme le dernier recours, la solution de la survie du groupe, un espoir de jours meilleurs. Et il n’est pas rare de voir des familles prendre la décision d’envoyer leurs jeunes chercher des ressources dans d’autres régions. Une étude montre que les fonds que les migrants internationaux envoient chaque année à leur famille restée en arrière s’élèvent à 66 milliards de dollars et se placent, en valeur, au deuxième rang de l’économie mondiale après le pétrole. Leur montant dépasse toute l’assistance au développement venant de gouvernements étrangers. Mais il apparait aussi que ces fonds n’apportent finalement qu’assez peu au développement de l’économie globale des pays d’origine de ces migrants.
Pour apprécier l’ampleur du phénomène migratoire mondial qui pourrait devenir ” la crise humaine de notre époque”, il est important de savoir que le nombre de migrants internationaux est estimé à 100 millions d’âmes, soit presque 2% de la population mondiale vivant hors du pays de naissance.
Il est faux de penser que cette migration se polarise du Sud vers le Nord.
Non seulement une bonne partie des migrations se situe à l’intérieur même des pays du Nord, mais depuis la fin de la guerre froide et depuis l’apparition de nouvelles puissances économiques du Sud Est asiatique et du moyen orient, on voit se multiplier à l’Est et à l’Ouest les nouveaux pays d’immigration.
Un autre préjugé dont il faut se débarrasser pour mieux apprécier la nature de ces migrations : elles ne sont pas uniquement le fait des hommes. Près de la moitié des migrants sont des femmes. Elles constituent ce qu’il est convenu d’ appeler ” la migration invisible” à cause du fait que les politiques d’immigration continuent souvent à considérer que les migrants sont des hommes et que les femmes sont à charge. Elles constituent aussi près de 75% de la population mondiale des réfugiés (6O à 80 % de ménages de réfugiés ont pour chef une femme) et une partie importante des immigrés clandestins. Les femmes, dans la migration, prennent en fait leur destin en main. Elles n’émigrent plus seulement pour suivre leur mari, mais pour chercher du travail. Les causes de leurs migrations individuelles sont bien sûr multiples, mais on peut noter que, notamment en Afrique, la perte de leur conjoint pour cause de SIDA entre en ligne de compte. C’est un facteur important de déstabilisation des familles, donc d’émigration. – L’étude estime que 10 à 15 millions d’enfants dans le monde pourraient, d’ici l’an 2000, perdre leurs parents à cause du SIDA -.
La situation des femmes dans la migration n’est pas tellement plus enviable que dans leur pays d’origine. Elles sont souvent considérées par leurs employeurs comme une main d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Sans compter qu’elles sont très exposées aux viols, à l’exploitation sexuelle et aux mauvais traitements en tous genres.
L’amélioration de la condition des femmes dans leurs pays d’origine apparaît donc comme une des clés de la limitation du phénomène migratoire.
Certains pays comme l’Algérie, la Bolivie, le Brésil, le Pérou, l’Egypte et la Zambie commencent à se rendre compte qu’il importe de mettre fin à l’inégalité‚ entre les sexes et d’ouvrir plus aux femmes l’accès aux ressources économiques, comme, par exemple, la propriété‚ des terres.
Ainsi, la dignité‚ de la femme comme celle de l’homme au sein de son groupe et de son pays doit être au centre de tout dispositif visant à ralentir le phénomène migratoire. Telle est, en partie, la conclusion du rapport de la FNUAP qui préconise les mesures suivantes:
-Dispenser des services sociaux aux zones rurales, notamment en matière d’éducation, de santé et de planification familiale.
-Dans les zones urbaines, s’intéresser de plus près aux infrastructures et aux services dispensés aux pauvres, encourager la croissance des petites et moyennes agglomérations par des interventions en matière d’ emploi, d’ éducation et de promotion sociale qui favorisent l’équilibre entre l’urbain et le rural.
- Les nations industrialisées doivent tenir compte des répercussions que leurs propres politiques économiques, commerciales et en matière de développement ont sur les migrations internationales.
La responsabilité des mouvements migratoire doit donc être, en matière politique imputable à l’ensemble des pays concernés. Il est clair que les migrants “votent avec leurs pieds” et dénoncent par le mouvement, un échec en matière politique, économique et sociale.
Les auteurs du rapport sont très clairs en l’occurrence lorsqu’ ils affirment dans leur conclusion : “L’environnement juridique et politique doit permettre à ceux qui sont au bas de l’échelle de mieux maîtriser leur propre vie.”
Alain Foix
AFRICA INTERNATIONAL
A quoi sert la philo?
Dans Chronique des matins calmes le 16 février 2010 à 12:42C’est le sourire du jour. Une image trouvée ce matin en fouillant dans mes archives. Offerte il y a quelques années par un ami voulant se payer ma tête. Elle me fait encore sourire. Et je crois qu’il est salutaire pour quelqu’un qui se prétend philosophe, de se poser régulièrement cette question, même affalé sur le toit de sa niche. Comme il peut être salutaire de se poser la question de savoir pourquoi je me lève tous les jours avant de ne plus pouvoir me la poser. Je me demande d’ailleurs si je n’aurais pas mieux fait de me demander pourquoi j’écris cet article. Mais on ne peut pas toujours se poser des questions. C’est fatiguant.
Haïti, petite épine dans les scandales
Dans Chronique des matins calmes le 28 janvier 2010 à 7:53Avant-hier je vous donnais des nouvelles de mon ami Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien. En voici de plus fraiches (en même temps cuisantes) montrant que le scandale ordinaire en Haïti est le petit poisson baignant dans ses eaux et alimentant au jour le jour le gros scandale qui fait le quotidien de ses habitants. Un exemple parmi tant d’autres qui montre que derrière l’urgence humanitaire, il y a une autre urgence: celle de reconsidérer ce peuple et de le respecter vraiment.
Cette mésaventure, il en fait part par lettre à Michel Le Bris, directeur du Festival Etonnants voyageurs, et je l’ai piquée sur le blog papalagui de l’excellent Christian Tortel, journaliste de son état.
En Haïti, la littérature ne plaît pas à tout le monde
Voici la lettre envoyée de Port-au-Prince (Haïti) par Louis-Philippe Dalembert aux prises avec la petitesse rance et le colonialisme sordide.
Louis-Philippe Dalembert est auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier (université de Paris III-Sorbonne Nouvelle). Derniers titres parus : Les dieux voyagent la nuit Le Rocher, 2006, Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati (en créole), Éditions des Presses Nationales, 2008, Le roman de Cuba Le Rocher, 2009.
Cher Michel Le Bris,
Je ne sais plus si j’ai encore envie ni si, même en le voulant, je pourrai participer à l’émission La Grande Librairie à prévue le 28 janvier prochain en hommage aux victimes du tremblement de terre en Haïti. En tout cas, un certain M. Hervé Lebarbé m’a menacé, ce midi, de ne pas me laisser partir demain mercredi 27, malgré l’autorisation écrite déjà apposée sur mon passeport par la personne en charge. Dans cette situation difficile que nous vivons tous ici, je n’ai pas, en plus, envie de faire face aux préjugés de ce monsieur qui, visiblement, en a après les Haïtiens.
Tout a commencé à mon arrivée à la résidence de l’ambassadeur, le Manoir des Lauriers, où ont rendez-vous ceux qui souhaitent partir (repartir, dans mon cas) d’Haïti pour aller en Guadeloupe d’où ils peuvent prendre un avion pour Paris. De nombreuses personnes sont agglutinées devant la barrière de la résidence. Malgré la tension, l’ensemble des gendarmes en charge de la sécurité reste d’une grande courtoisie. Il convient à la fois de le souligner et d’apprécier à sa juste valeur leur fair-play. Idem pour le personnel de l’ambassade, en particulier Mme Chantal Roques. Jointe au téléphone, elle m’avait suggéré de préciser ma situation d’écrivain invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs qui, comme vous le savez, n’a pu avoir lieu à cause du séisme.
Tout le monde est donc très courtois, sauf ce monsieur que, à un moment, j’entends traiter les gens en attente de « bande de bourriques qui ne comprennent ni le créole ni le français ». Pour ma part, tandis qu’il vise mon passeport, après lui avoir fait savoir que je suis le dernier écrivain invité d’étonnants voyageurs à ne pas être encore reparti, je lui demande si, à sa connaissance, il y a un avion prévu aujourd’hui. J’ai droit à : « Ici, on ne fait pas de la littérature », alors qu’il vient juste de répondre à deux journalistes français qui lui avaient posé la même question de revenir vers 15 heures… Je n’ai, bien entendu, pas relevé la provocation. Une fois à l’intérieur, tous ceux qui sont passés par ses fourches caudines ne cessent de se plaindre de son arrogance. D’après ceux-là, certains ont l’air de bien le connaître, il serait venu en renfort de Guadeloupe.

Une heure plus tard, une dame, peut-être du service consulaire, procède à un dernier contrôle des passeports, destiné visiblement à établir les priorités. Monsieur Hervé Lebarbé est assis à ses côtés. Une Française d’origine haïtienne, venue de province, et qui en est à sa quatrième tentative de départ depuis samedi, a le malheur de demander à la dame s’il y a un avion prévu dans la journée. M. Lebarbé, qui décidément apprécie les formules provocatrices, intervient pour dire : « Ici, ce n’est pas un aérotap-tap » ; le tap-tap, comme tu le sais, désigne les taxis collectifs en Haïti. Il n’a pas d’heure de départ ni d’arrivée.
Après nous être fait dire qu’il n’y a pas de vol prévu aujourd’hui et de revenir le lendemain, certains d’entre nous sont restés dans la cour de la résidence en attendant qu’on vienne nous chercher. A l’invitation d’une autre dame, M. Barbé s’approche et nous demande, en hurlant, de ne pas rester dans la cour. Ce que, soit dit en passant, il n’a pas cessé de faire chaque fois qu’une voiture pénétrait ou sortait de la cour. Cette fois-ci, je lui demande de s’adresser aux gens sur un autre ton. Il nous doit, ai-je ajouté, au moins le respect. Ce à quoi il répond qu’il a le droit de nous adresser la parole comme bon lui semble, et que nous pouvions, si nous le voulions, porter plainte : « Je n’en ai rien à branler », dit-il en appelant les gendarmes. En ce qui me concerne, s’est-il adressé à moi en particulier, je n’aurai qu’à prendre un avion privé, car il ne me laissera pas rentrer à la résidence.
Au moment où des marques de sollicitude nous viennent du monde entier, en particulier de la France, voilà comment ce monsieur Lebarbé se permet de traiter les gens. Je tenais, cher Michel, à ce que tu le saches.
Bien amicalement,
Louis-Philippe Dalembert
La santé du malheur
Dans Chronique des matins calmes le 22 janvier 2010 à 12:01Mon amie Murielle Bloch me fait parvenir ce beau texte sur Haïti que je me fais un plaisir de publier ici.
Haïti ou la santé du malheur
TRIBUNE
Yanick Lahens enseigne la littérature à Port-au-Prince. Le 14 janvier, elle a envoyé un message : «La famille est vivante.»
Par YANICK LAHENS
A 4 heures 53 minutes, le mardi 12 janvier 2010, Haïti a basculé dans l’horreur. Le séisme a duré une minute trente secondes. Debout dans l’embrasure d’une porte, pendant que les murs semblent vouloir céder tout autour, le sol se dérober sous vos pieds, une minute trente secondes c’est long, très long. Dans les secondes qui ont suivi, la clameur grosse de milliers de hurlements d’effroi, de cris de douleur, est montée comme d’un seul ventre des bidonvilles alentour, des immeubles plus cossus autour de la place et est venue me saisir à la gorge jusqu’à m’asphyxier. Et puis j’ai ouvert le portail de la maison. Sur le commencement de l’horreur. Là, déjà, au bout de ma rue. Des corps jonchés au sol, des visages empoussiérés, des murs démolis. Avec cette certitude que plus loin, plus bas dans la ville, ce serait terrifiant. Nous avons tout de suite porté secours aux victimes mais nous ne pouvions pas ne pas pleurer.
Et dans ce crépuscule tropical toujours si prompt à se faire dévorer par la nuit, je n’ai pas pu m’empêcher de poser cette question qui me taraude depuis : pourquoi nous les Haïtiens ? Encore nous, toujours nous ? Comme si nous étions au monde pour mesurer les limites humaines, celles face à la pauvreté, face à la souffrance, et tenir par une extraordinaire capacité à résister et à retourner les épreuves en énergie vitale, en créativité lumineuse. J’ai trouvé mes premières réponses dans la ferveur des chants qui n’ont pas manqué de se lever dans la nuit. Comme si ces voix qui montaient, tournaient résolument le dos au malheur, au désespoir. J’ai parcouru le lendemain matin une ville chaotique, jonchée de cadavres, certains déjà recouverts d’un drap blanc ou d’un simple carton, des corps d’enfants, de jeunes, empilés devant des écoles, des mouches dansant déjà autour de certains autres, des blessés, des vieillards hagards, des bâtiments et des maisonnettes détruits. Il ne manquerait que les trompettes de l’Ange de l’Apocalypse pour annoncer la fin du monde si le courage, la solidarité et l’immense patience des uns et des autres n’étaient venus nous rattacher au plus tenu de l’essentiel…
Une longueur d’avance
A ce principe d’humanité, de solidarité qui ne devrait jamais faire naufrage et que les pauvres connaissent si bien. Pour dire la puissance de la vie. ces vivants si farouchement vivants dans une ville morte. Patients jusqu’à l’extrême limite.Les quelques inévitables pillards systématiquement relayés par la presse internationale ne font pas le poids face à tant de vie et de dignité revendiquées.
Et je tirai ma leçon en pensant à un mot de Camus envoyé par un ami écrivain : «Nous avons maintenant la familiarité du pire. Cela nous aide à lutter encore.» Cet acharnement m’a semblé non point le fait d’une quelconque fatalité (laissons cela à ceux qui voudraient encore par paresse ou dérobade évoquer le cliché d’une Haïti maudite) mais celui d’une suite de hasards qui nous ont propulsés au cœur de tous les enjeux du monde moderne. Pour de nouvelles leçons d’humanité. Encore et encore…
Hasard géologique qui nous a fixés sur la faille dantesque des séismes, hasard géographique qui nous a placés sur la route des cyclones en nous sommant, en sommant le monde de repenser à chacune de ces catastrophes, les causes profondes de la pauvreté. Hasard historique qui nous a amenés à réaliser l’impensable au début du XIXe siècle, une révolution pour sortir du joug de l’esclavage et du système colonial. Notre révolution est venue indiquer aux deux autres qui l’avaient précédée l’américaine et la française, leurs contradictions et leurs limites, qui sont celles de cette modernité dont elles ont dessiné les contours, la difficulté à humaniser le Noir et à faire de leurs terres des territoires à part entière. A la démesure du système qui nous oppressait nous avons répondu par la démesure d’une révolution. Pour exister. Exister, entre autres, au prix d’une dette à payer à la France, au prix d’une mise au ban des nations. Ce qui ne nous a pas soustraits du devoir de solidarité agissante envers tous ceux qui, comme Bolivar en Amérique latine ou ailleurs, au début de ce XIXe siècle, luttaient pour leur liberté. Et puisque nous avons ouvert la terre d’Haïti à tous ceux-là, nous avons une longueur d’avance dans ce savoir-là. Savoir qui se révèle d’une brûlante actualité dans ce moment où, à travers la catastrophe qui frappe Haïti, devrait se jouer la réciproque et pourquoi pas la redéfinition sinon la refondation des principes de la solidarité à l’échelle mondiale.
La Révolution américaine et la Révolution française, contrairement à la nôtre, ont, elles, su faire avancer la question de la citoyenneté. Nous n’avons pas su user de la constance et de la mesure qu’exigeait la construction de la citoyenneté qui aurait dû mettre les hommes et les femmes de cette terre à l’abri de conditions infra-humaines de vie. Parce que la démesure a ses limites, la glorification stérile du passé comme refuge aussi. Qu’on se souvienne de Césaire qui fait dire à l’épouse du roi Christophe, dans la tragédie du même nom, de prendre garde que l’on ne juge les malheurs des fils à la démesure du père.
Sur un pied d’égalité
En dépit de ces limites-là, en dépit de sa pauvreté, de ses vicissitudes politiques, de son exiguïté, Haïti n’est pas une périphérie. Son histoire fait d’elle un centre. Je l’ai toujours vécu comme tel. Comme une métaphore de tous les défis auxquels l’humanité doit faire face aujourd’hui et pour lesquels cette modernité n’a pas tenu ses promesses. Son histoire fait qu’elle dialogue sur un pied d’égalité avec le reste du monde. Qu’elle oblige encore aujourd’hui à la faveur de cette catastrophe à poser les questions essentielles des rapports Nord-Sud, celles aussi fondamentales des rapports Sud-Sud, et à ne pas esquiver les questions et les urgences de fond. Qu’elle somme aussi plus que jamais ses élites dirigeantes à changer radicalement de paradigme de gouvernance. Tous les symboles déjà faibles de l’Etat se sont effondrés, la population est aux abois et la ville dévastée. De cetteTabula rasa devra naître un Etat enfin réconcilié (même partiellement) avec sa population.
Mais Haïti donne une autre mesure tout essentielle du monde, celle de la créativité. Parce que nous avons aussi forgé notre résistance au pire dans la constante métamorphose de la douleur en créativité lumineuse. Dans ce que René Char appelle «la santé du malheur».Je n’ai aucun doute que nous, écrivains, continuerons à donner au monde une saveur particulière.
Port-au-Prince, Haïti, dimanche 17 janvier 2010
Fais danser la poussière, le film
Dans Chronique des matins calmes le 17 janvier 2010 à 1:29
Dehors, la pluie étend son empire sur les Champs Elysées. La vie continue tête baissée, dos courbé et moi, j’offre mon visage à l’averse, laissant pleurer le ciel sur mes yeux embués. Camouflage baudelairien. Il pleut dans mon cœur. De belles larmes en vérité. Je sors de la projection privée de Fais danser la poussière. L’émotion m’est venue par les pieds, poussant ses racines de la terre vers l’écran, m’accrochant littéralement à cette danse de la vie qui me happe dès les premiers mouvements de caméra. Ce n’est pas une femme, mais la ville qui danse. New-York en ballet, «New-York city ballet » dont le corps étiré en gratte-ciels danse un branle de vertige sous le son lancinant d’une ambulance alarmée qui sinue, à ses pieds. Contre-plongée abyssale qui me projette dans le tumulte d’une autre ouverture, celle de la musique de Léonard Bernstein et son envol vertigineux sur la danse des quartiers de Los Angeles dans West Side Story. Magnifiques entrées en matière qui là, dans cette plongée nous dessine un ballet sociétal dont les héros, Roméo et Juliette modernes, enlacent dans la danse de l’amour des corps arrachés à la haine des quartiers opposés, et ici en cette contreplongée New-yorkaise, nous ramène à un corps allongé dans une ambulance hurlant sa souffrance, sa détresse solitaire. Et l’on voit que c’est de ce corps allongé, entre la vie et la mort, que naîtra la danse d’une vie. Je n’en saurai pas plus car un impératif horaire m’arrachera à contrecœur de ce film à 30 minutes de la fin. Je ne saurai pas ce qu’il est advenu de cette enfant métissée que j’ai vu commencer à danser dans la poussière d’une cour de ferme devant son grand-oncle qui joue de l’accordéon. Cette enfant non désirée née de l’amour contrarié d’un père africain qui passait par là et d’une mère envoyée au purgatoire des solitudes de filles mères ayant accouché d’un enfant noir sur le lit d’un monde blanc. Enfant rejetée par la famille bourgeoise de son beau-père, solitaire lui aussi, ayant épousé sa mère malgré l’infirmité sociale d’une fille handicap dont elle lisse sans cesse les cheveux crépus.
Cette enfant, lâchant pour la première fois ses cheveux sauvages dans la danse impulsée par l’accordéon de ce grand-oncle paysan, humaniste et aimant, s’élèvera peu à peu par la danse. Ruant dans les brancards et sautant la barrière où voulait l’enfermer son beau-père au cœur amidonné de conventions, elle cherchera son corps, sa liberté autant que sa vérité. Un corps pour elle et non pour les autres. Cette flamme noire filiforme trouvera une nouvelle cage, celle de la danse classique, mais pour apprendre l’oiseau.
Par ses pieds elle s’élève tandis que sa mère s’effondre terrassée par une sclérose en plaques foudroyante qui lui vole la marche. Elle, elle s’envole pour New York rejoignant la troupe noire d’Alwin Ailey (Calvin Bailey dans le film), foyer irradiant de flammes noires où l’amant qu’elle avait enlacé à Paris en dansant se brûlera parce que blanc. Il l’abandonnera à sa négritude non voulue pour rentrer à Paris. Elle, déchirée, perdue de nouveau entre le blanc et le noir dans la ville qui hurle, océan de sirènes. C’est là que je l’ai laissée, emportée par la vague d’un malheur dont tout me porte à croire qu’il dévore la couleur de sa peau.
J’attends avec impatience de voir la suite de cette histoire devant mon téléviseur car c’est un téléfilm. Téléfilm ? Non, cinéma pour la télévision mais qui sur grand écran ouvre ses ailes. Film français de télévision pour France2, d’une vérité, d’une authenticité qui en fait toute la beauté. Un scénario tout en justesse aux dialogues percutants qui sonnent juste, écrit à quatre mains par Bruno Tardon et Marie Dô auteur du roman dont ce film est une adaptation (une histoire autobiographique), réalisé avec maestria et une belle direction d’acteurs par Christian Faure, produit par Eloa production. Une belle brochette d’acteurs danseurs parmi lesquels on trouve le magnifique Lario Ekson campant avec sa prestance naturelle « Calvin Bailey », et une mention spéciale pour toutes les petites, moyennes et grandes filles qui incarnent Maïa, l’héroïne du film à toutes les époques de sa vie.
Haïti, Martinique, identité française, même combat
Dans Chronique des matins calmes le 14 janvier 2010 à 5:18
Les personnes qui ont réagi le plus positivement à mon précédent article « Pensées pour Haïti » sont les amis haïtiens eux-mêmes, ou plus généralement des Antillais. Rien d’étonnant car l’émotion suscitée par une telle catastrophe et qui est due à un mouvement de sympathie naturelle (au sens précis qu’Adam Smith donne à ce terme) voudrait empêcher l’immédiate prise de distance qui se manifeste dans cet article. Sans doute ai-je pu écrire sur ce ton parce que l’Antillais en moi a réagi. Ceux qui sont victimes d’un accident sont souvent ceux qui, au moment de l’accident sont les plus distanciés par rapport à l’événement. Chacun a pu faire cette expérience. Cela n’empêche pas l’inquiétude pour ses proches ni pour soi. L’humour est comme on dit la politesse du désespoir, mais il n’y a pas de désespoir sans capacité d’espérer.
Ce qui me fait désespérer cependant, est le Niagara de pleurs et contritions sur cette île frappée, dit-on, de fatalité, et l’on entend derrière ces pleurs une lamentation sur ces pauvres noirs qui ne peuvent gérer eux-mêmes leur destin. Tout est contre eux : la nature autant que l’économie, la politique, la misère résidente (comme on dit des fantômes), la peste et le choléra. J’entends dans les médias s’étonner du fait que dans des interviews, ces pauvres malheureux s’expriment cependant avec distance, clairvoyance et lucidité dans un langage qu’on dit châtié. Alors je ris. Oui, je ris encore une fois (toujours le désespoir). On a tout oublié. On a par exemple oublié que c’est à Haïti que fut instituée la première école laïque, gratuite et obligatoire du monde, ce par Toussaint Louverture secondé en cela par Sonthonax émissaire de la République française. République alors bien intentionnée après que celui-là ait contraint celui-ci à déclarer la première abolition de l’esclavage le 29 Août 1793 (date tombée, oops, dans les poubelles de l’histoire). On a simplement oublié que pendant la gouvernance de Toussaint Louverture, Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), fut un pays prospère (eh oui), dirigé par un noir, et qui plus est ancien esclave devenu général de la République française.
Ah ! me dira-t-on, de la République française. C’est donc que la France était présente. Oui, mais ce n’est pas elle qui dirigeait l’économie, mais ce même Toussaint Louverture. Et si Napoléon n’avait grossièrement mis ses grosses bottes dans le plat antillais en voulant rétablir l’esclavage en 1802, nul doute que Louverture aurait continué à faire prospérer ce pays, notamment en continuant à développer comme il le faisait le commerce avec les Etats-Unis et l’ensemble de la Caraïbe. Tiens, justement, c’est bien parce que les puissances mondiales comme la France, l’Angleterre et finalement les Etats-Unis ont eu peur que la contagion de la liberté et de l’exemple de la réussite haïtienne ne contamine leurs peuples noirs soumis à l’esclavage que fut fermé ce robinet d’abondance, et Toussaint envoyé se glacer dans l’endroit le plus froid de France, le Fort de Joux. On dit à tort que Toussaint voulait l’indépendance totale de Saint-Domingue. Rien de plus faux. Il désirait simplement une autonomie commerciale lui permettant de développer l’économie et donc la liberté réelle de ses concitoyens. Il savait d’expérience que la République française garantissait la liberté en droit, mais pas en fait. Il distinguait donc la nécessité de rester dans le cadre du droit français et de sa nation et celle, tout aussi vitale de vivre en usant de la richesse productive et naturelle de son environnement immédiat. Distinguer le commerce et le politique, une hérésie ? Oui, on le dit.
Mais peut-être faudrait-il réviser nos manières de penser la politique. Un tel mode de pensée qui pèse tant sur les actuelles Antilles françaises, par exemple. Et l’on s’étonne que la Martinique ait voté à près de 80%, non à l’autonomie politique. La raison en est que les Martiniquais ont bien conscience comme en son temps Toussaint Louverture, que s’il est important d’avoir une liberté de commerce avec la Caraïbe et les pays voisins, il est tout aussi vital, voire primordial que les lois de la République ne puissent être préemptées et gauchies par une poignée de politiques qui en usent à leur manière pas forcément républicaine. Un acte de méfiance vis à vis des politiques locaux ? Oui, mais surtout ils ont voté pour une liberté de droit garantie par la France sachant que leur liberté de fait, même si elle est fort bousculée par une économie problématique, leur laisse même dans l’indigence, aménager leur vie dans une condition pas trop inacceptable encore pour les plus pauvres, loin de celle d’Haïti qui, on le sait, évidemment, sert de repoussoir. Mais justement, n’y a-t-il pas corrélation entre une misère haïtienne née en partie par l’impossibilité de développer le commerce avec les autres îles, notamment françaises, et cette problématique de l’autonomie commerciale désirée depuis tant de temps par les Antillais français ?
Alors peut-être, faudrait-il enfin se pencher sur l’histoire de France et ses erreurs (horreurs) politiques. Sans doute découvririons nous alors que nous sommes tous, nous Français, grandement responsables de cette situation et que ô surprise ! La misère d’Haïti fait partie intégrante de l’identité française, puisque liée à son histoire même et sa manière, devenue culturelle, de gérer la relation avec ses ex (colonies).
Pensées pour Haïti
Dans Chronique des matins calmes le 13 janvier 2010 à 3:52
J’étais en grande conversation avec Toussaint Louverture auquel une importante chaîne de télévision française souhaite (enfin) consacrer deux longs téléfilms (dont je suis en train de coécrire le scénario), lorsque j’ai appris la catastrophe dont est victime son pays, Haïti. Haïti qui vient tout juste de célébrer, ce 1er janvier, le 206e anniversaire de sa naissance en tant que première république du monde occidental dite noire et indépendante.
Haïti devenue malgré elle le symbole universel du malheur de la condition humaine. Haïti, anciennement pays de cocagne et grenier de la France, dont les sillons fertiles se creusaient des coups de fouets sur le dos de l’Afrique. Haïti à laquelle Toussaint Louverture a relevé la tête, refleuri les vergers, offert la corne d’abondance et qui, malgré l’acharnement haineux d’un petit corse au grand bicorne terrassé sur terre noire par un petit homme à tête de Maure ceinte de madras, fut le premier pays réel de cette liberté universelle dont avaient rêvé tant de philosophes.
Haïti, jadis paradis sur terre, refleuri après l’incendie puis tourné en enfer. Enfer non par le fait d’une utopie déréalisante mais par la trahison d’une utopie en marche. Trahison fomentée par ceux-là mêmes qui à l’ombre du bicorne couvrant l’arène d’une liberté conquise, affutaient les banderilles sur le sang séché noir d’un rêve mort-né.
Banderilles comme longs tuteurs d’une liane envahissante qu’on appellera libéralisme. Une liane vivant comme toute liane sur l’arbre qu’elle étouffe.
Haïti pleure encore sur le ventre tremblé de sa terre, de la terre mère de liberté et d’espérance de ce peuple nouveau-né, né dans les spasmes.
Dans ma Guadeloupe natale, j’entendis rire juste après l’ouragan Hugo. On racontait qu’après avoir dévasté Cuba, Sainte-Lucie, la Dominique et la Guadeloupe, mais épargné Césaire, le cyclone s’approcha des rivages d’Haïti, et regardant le paysage, il se dit : « Suis-je bête, je suis déjà passé par là ».
Oui, on rit après l’ouragan comme on rit parfois en son œil. Un rire secousse, frottement et mélancolie comme une biguine. Un rire existentiel. Et ce rire là se lève dans l’explosion florale des flamboyants, des hibiscus et des bougainvillées comme une manière de pied de nez à un cyclone au dos tourné. Au cœur même de l’ouragan, ma grand-mère réfugiée chez ses voisins voyant Hugo soulever une à une les pauvres tôles de sa vieille case s’amusa : « Il l’aime, un peu, beaucoup, passionnément… »
La nature est stoïcienne et le stoïcisme philosophie de la nature, car son principe est dans la grâce, autrement dit la liberté inaliénable de l’homme comme la nature en son moment de surgissement. Instant insaisissable qui rit de celui qui entend le soumettre par le corps supplicié. C’est le rire moqueur d’Epictète, élève de Rufus (cela ne s’invente pas) qui dit, esclave, à son maître qui lui écrase la jambe dans un outil de torture : « Maître, tu vas la casser ». Une fois la jambe cassée : « Je te l’avais bien dit. » Ce rire là, c’est la force de l’instant, moment d’éternité de toute liberté et de son expression. Cette force là s’exprime chez l’homme dans toutes les terres tremblées et secouées, depuis la Californie où naquit le « flower power », passant par les Antilles où se dit en riant : « demain est un couillon », puis ceinturant la terre jusqu’au Japon où le seul Zen et son instant d’éternité défie d’avance tout tremblement de terre. Le maître Zen est l’homme qui rit.
Et cependant, Haïti ne rit pas. Cela sans doute parce qu’on ne peut l’imaginer Sisyphe heureux, pour parodier Camus. La roche qu’elle roule n’atteint aucun sommet car son sommet est derrière elle, sa liberté volée. Volée par ses élites mêmes qui l’ont trahie en se revendiquant de la lignée des grands libérateurs, comme d’aucuns aujourd’hui se revendiquent de Jean Jaurès, ou le libéralisme de la liberté. Et comment rire lorsque la vie est derrière soi et la douleur devant. Les zombis ne rient pas.
Mais l’Haïtien est un beau peuple et Haïti une belle nation. Elle garde en elle cet essentiel qui fait sa force : la puissance d’espérance.
Alors, après ce tremblement de terre comme après l’ouragan, elle peut encore nous dire en reprenant les mots de Toussaint Louverture: « Vous avez arraché l’arbre de la liberté mais il repoussera par ses racines car elles sont profondes et nombreuses. »
Ah! La France.
Dans Chronique des matins calmes le 2 janvier 2010 à 4:20Chose vue : une jeune et jolie beurette occupe toute en grâce et mouvements ondulatoires le comptoir d’un bureau de tabac, gare de Bondy. Elle s’y attarde. Derrière une telle dépense de séduction dans chaque geste, la queue de clients qui s’allonge prend patience et observe le manège, un sourire en coin. La belle est une enquiquineuse, elle prend un article, le repose, demande un briquet, non, celui-ci, c’est trop cher, elle le rend, critique ceci et cela. Le buraliste, un maghrébin d’une cinquantaine d’années, semble moins accessible au charme de la belle, et on voit l’impatience dessiner en grands traits noirs et gras ses sourcils, rides et commissures. Il est au bord d’exploser quand celle-ci se décide enfin. Elle n’achète rien et s’en va en tournant les talons (jolis talons). Un œil noir et de braise suit la flamme qui s’en va virevoltant sans briquet. Le buraliste, bras tombés, yeux au ciel, se lâche : « Ah ! La France. »
Tout est dit, rien à rajouter.
A propos, où en est ce débat imbécile sur l’identité nationale ?
Quels sourires pour 2010?
Dans Chronique des matins calmes le 31 décembre 2009 à 4:51
Le sourire est sans doute la plus belle invention de l’homme. Du sourire agressif, tous crocs dehors à celui intérieur, tendre ou énigmatique, l’homme réinvestit son héritage animal aux fins complexes de la sociabilité. Le sourire est en ceci également l’expression la plus aboutie de la complexité humaine. Il porte sa part d’énigme, et celui de la Joconde a de singulier qu’il renvoie à l’énigme fondamentale de tout sourire. L’homme est celui qui pose la question de son identité énigmatique, et dans la réponse, il y a la question, celle que nous connaissons tous : l’homme.
Ainsi, le sphinx ou plutôt la sphinge, puisqu’il s’agit en l’occurrence d’un être féminin, est celui, celle, qui sourit renvoyant l’homme, en miroir de son sourire, à l’abysse de son identité fondamentale. Identité qui fait sourire puisqu’elle est par nature impénétrable, reflet de celui qui se regarde sourire.
Mona Lisa n’est autre que la Sphinge d’une renaissance. En elle se reflète le peintre et sa peinture comme énigme de la représentation de l’énigme. Ce tableau de Léonard est en effet l’œuvre des œuvres, maître étalon, dont l’énigme renvoie à celle de toute œuvre d’art, comme un sourire renvoie à tout sourire. Sourire caché dans l’œuvre, qui, comme la mer de Valéry, est toujours recommencé.
C’est sans doute pour cela que les plus grands artistes questionnant l’art et son énigme, de Duchamp à Basquiat en passant par Fernand Léger, Picasso, Dali ou Wharol, ont questionné par un sourire recommencé le sourire de Mona Lisa.
L’art est ce qui pose question au temps. Au temps qu’il fait comme au temps qui passe, dans lequel l’homme, sur quatre, deux, trois pieds, avance son énigme au bord du précipice.
Alors, à l’aube d’une nouvelle année, il est sans doute d’actualité, sinon de nécessité, d’interroger de nouveau le sourire sans la question renouvelée duquel l’homme arrête de marcher pour revenir à quatre pattes et pour montrer ses crocs. Quels sourires pour 2010 ?
L’artiste est par nature et par fonction ce lui qui aide à l’interrogation. En voici quelques uns pour commencer.
Bonne et heureuse année, pleine de sourires créatifs et permanents (malgré tout). ALAIN FOIX


Je suis partout
Dans Chronique des matins calmes le 7 décembre 2009 à 10:41Sarkozy veut supprimer l’histoire-géo en terminale S. On le comprend. C’est vrai quoi! Depuis que l’éducation nationale est devenue un centre de formation à l’industrie et au commerce, pourquoi maintenir des disciplines qui ne servent à rien comme l’histoire-géo, la philosophie, la musique, l’éducation physique, les arts plastiques, voire la littérature? Un comptable a-t-il besoin de ça pour faire des comptes? Un technicien ou un ingénieur doit-il s’embarasser l’esprit de ces choses superflues et risquer de n’être plus compétitif dans son domaine pointu? Dès le second cycle, on lui a préparé sa case toute chaude où il passera sa vie au coeur de l’industrie en attendant sa retraite. Et puis, en ce qui concerne l’histoire-géo, c’est notre président omniprésent himself qui se charge de la faire, photos (montées) à l’appui, puisque l’histoire, c’est désormais de l’image (“faut rigoler, faut rigoler pour empêcher le ciel de tomber” disait notre inénarrable et regretté philosophe chanteur en citant ses ancêtres les Gaulois):
Identité toi-même, identité ta mère
Dans Chronique des matins calmes le 4 décembre 2009 à 6:50
L’initiative prise par Sarkozy-Besson de lancer un vaste débat sur l’identité nationale relève non seulement d’une grande perversité, mais qui plus est d’une escroquerie intellectuelle. Escroquerie car la particularité même du concept d’identité appliquée à un individu « je » ou à une communauté ou nation « nous » est que ce « je » ou ce « nous » ne peuvent s’identifier eux-mêmes. C’est l’autre qui nous identifie et c’est dans le regard de l’autre que se dessinent les contours de notre identité. L’identité est un outil de combat soit pour une minorité en regard du dominant, soit pour un camp en regard du camp adverse. Elle est ce qui nous enferme dans une posture définie en fonction de l’image qu’elle renvoie à l’autre ou qu’elle nous renvoie du regard de l’autre.
Il faut donc qu’il y ait crise pour lever la question de l’identité. Ainsi, poser le débat sur l’identité est, en soi, affirmer l’état de crise et créer nécessairement en face de celui qui cherche à définir son identité un autre, bouc émissaire dont la fonction est à la fois de justifier le sentiment de crise et de l’expliquer. Ce n’est donc pas une question critique sur soi-même, mais sur l’autre dans son rapport à un soi cherchant à se définir.
Outre le simple constat d’arrière-pensées politiques à deux pas des élections régionales, on pourrait aussi penser que nos dirigeants actuels ont lancé en période de crise une vaste opération de narcissisme national qui n’aurait finalement pour conséquence que de passer du baume devant un miroir tendu. Il n’y aurait donc pas de mal à se faire du bien comme dit la voix populaire. Hélas, c’est une erreur communément répandue que de penser que Narcisse est amoureux de lui-même. Non, il l’est de son image, et son image n’est pas lui mais une illusion, au mieux une projection. Narcisse est donc fondamentalement malheureux car il ne peut s’atteindre lui-même, et la surface de l’eau qui lui renvoie son image en miroir l’efface à la moindre caresse. L’image de soi n’est pas en soi mais pour soi, et fait de soi un autre. L’image n’est que le retour d’une expression. Retour comme Echo dont la mythologie dit qu’elle est amoureuse de Narcisse. Car elle aime celui qui lui ressemble, non pas physiquement mais ontologiquement.
La vérité est que l’identité est en soi une énigme. Elle n’a pas de définition, pas de clef, elle est un mot. Il n’est pas juste lexicalement de dire la clef, mais bien le mot de l’énigme. Et c’est le mot, le nom, seul qui identifie.
Etre identifié c’est être nommé, rien de plus, et l’on ne se nomme pas soi-même, sauf à être en crise vis à vis de son ascendance ou de son passé. Celui qui ne se connaît pas car il ne connaît pas son père, ni sa mère, passe devant le sphinx et découvre que le mot de l’énigme est « homme ». Faute d’avoir été nommé par eux et se reconnaître en eux, il tuera son père et profanera sa mère avant de se crever les yeux pour ne plus voir son image, car celle-ci devient mensonge flagrant, n’est plus en mesure de créer l’illusion de son identification en tant qu’homme.
Alors, il n’y a d’autre identité française que l’entité nationale qui vous définit français. A la question « qu’est-ce que l’identité française », il faudrait donc répondre : « être français ». Et qu’est-ce qu’être français sinon être nommé, identifié comme tel par l’instance qui vous dépasse car elle est autre que vous et antérieure à vous, et qui a la capacité comme vos parents, de vous donner un nom. C’est bien pour cela qu’une nation est, pour reprendre une expression de Barack Obama, « bien plus que la somme de ses parties ».
Or les termes de ce débat sur l’identité nationale semble présupposer que la nation française est la somme de ses parties se reconnaissant en elle. C’est cette vision qui appartient au nationalisme comme une des expressions du totalitarisme. Lequel fait de la mère patrie un monstre dangereux. Si ma mère qui me nomme ne suppose pas que je suis en soi différent d’elle, c’est une mère abusive et monstrueuse qui ne veut qu’elle pour seul horizon et qui, pour mon plus grand malheur fera lever en moi Narcisse tenant la main aveugle d’Œdipe.
JUSTE POUR RIRE
Dans Chronique des matins calmes le 23 novembre 2009 à 11:44
Une jeune journaliste de CNN avait entendu parler d’un très, très vieux juif qui se rendait deux fois par jour prier au mur des lamentations, depuis toujours. Pensant tenir un sujet, elle se rend sur place et voit un très vieil homme marchant lentement vers le mur. Après trois quarts d’heure de prière et alors qu’il s’éloigne lentement, appuyé sur sa canne, elle s’approche pour l’interviewer: “Excusez-moi, monsieur, je suis Rebecca Smith de CNN. Quel est votre nom ?” “Morris Zilberstein” répond-t-il. “Depuis combien de temps venez-vous prier ici ?” “Plus de 60 ans” répond-t-il. “60 ans ! C’est incroyable ! Et pour quoi priez-vous ?” “Je prie pour la paix entre les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans. Je prie pour la fin de toutes les guerres et de la haine. Je prie pour que nos enfants grandissent en sécurité et deviennent des adultes responsables, qui aiment leur prochain.” “Et que ressentez-vous après 60 ans de prières ?” “J’ai l’impression de parler à un mur.” |
Main gauche et identité nationale
Dans Chronique des matins calmes le 19 novembre 2009 à 10:31
Par un hold-up inattendu, la France a fait main basse sur les qualifications pour la coupe du monde, mais est rentrée aux vestiaires la queue basse, honte sur elle et sur un match lamentable qu’elle devait remporter haut-la-main. Mais voilà, le magicien Thierry Henry a, comme on dit en Haïti, « travaillé de la main gauche », celle du diable dit-on. Ainsi pour une triste qualification, la France vend son âme à Lucifer. Ce n’est que du football, direz-vous, un jeu où les hommes se transforment en manchots devant des pingouins qui criaillent et applaudissent par millions avant de se prendre le bec et se jeter à bras raccourcis les uns contre les autres. Un jeu oui, mais agôn, métaphore de la guerre selon la classification du regretté Roger Caillois. Le football ou la guerre par d’autres moyens. Il est vrai que dans les guerres l’arbitre laisse à désirer et que la morale a déserté les champs de bataille. Il y a bien-sûr l’ONU qui semble-t-il fait ce qu’elle peut dit-on, en distribuant des cartons jaunes et rouges (on voit le résultat en Palestine notamment) et le Tribunal International de La Haye qui siffle les hors-jeu et sanctionne quand il peut. Mais précisément ce qui fait la différence entre le sport et la guerre proprement dite, c’est qu’il y a un arbitre, garant de la morale et de l’intégrité humaine et qui fait appliquer immédiatement les règles. Ainsi le sport y gagne en principe une fonction d’humanisation et d’élévation, d’émancipation humaine au sens le plus fort. Et cette immédiateté du respect de la loi qui sanctionne derechef le fauteur, en est l’outil principal, comme le deuxième coup de feu du faux départ. Il y a pour aider à cette immédiateté des outils modernes comme l’image vidéo qui peut permettre de rectifier une erreur d’arbitrage en temps-réel comme disent les informaticiens. Or Platini s’oppose à cela sous prétexte que ça casserait la continuité du jeu et sa fluidité (tu parles d’une fluidité de ce match là !). Ce qui revient en fait à faire valoir le fait sur le droit, l’esthétique ou la fin justifiant les moyens. C’est ce même cynisme qui prévaut chez ceux qui, à compter par une bonne part de nos politiques, amènent à applaudir de fait cette déchirure du cordon sanitaire et moral séparant le sport de la guerre, et qui est là occasionnée par une erreur d’arbitrage non rectifiée. Aujourd’hui, les Français sont divisés en Spartiates tenants de la loi du plus fort ou du plus chanceux et en Athéniens qui ont inventé une philosophie posant la pensée de la prééminence du droit sur le fait dans la dimension de l’humanité. Je rappelle que ce qui fait précisément le ferment de notre « identité nationale » (terme éminemment problématique), est la République française précisément basée sur les principes du droit comme émancipant l’homme et le citoyen de la condition sauvage et de la loi du plus fort. Sa liberté de principe étant immédiatement reliée au respect de la loi qui garantit l’égalité, laquelle suppose aussi la fraternité.
C’est donc, en ne respectant pas ce principe de démocratie et de justice qui se joue symboliquement au cœur même du sport contemporain, que la France qui devrait montrer l’exemple, se disqualifie en se qualifiant honteusement. Cette main gauche la suivra tout au long de la prochaine coupe du monde, car même si elle y accède, elle a perdu toute légitimité. Il serait alors plus sage pour des raisons à la fois morales, politiques et d’ »identité nationale » que la France décide de rejouer ce match .Ceci l’élèverait alors aux yeux du monde et d’elle-même au niveau de ses principes fondateurs.
C’est pour cela que suivant l’idée de mon ami et excellent éditorialiste Jean-Michel Helvig qui m’a appelé, outré, juste après le coup de sifflet final, j’en appelle à une pétition pour demander de rejouer ce match. Que vous soyez pour ou contre, n’hésitez pas à laisser vos commentaires sur ce blog.
Comme une théorie des nuages. Art lucinant!
Dans Chronique des matins calmes le 17 novembre 2009 à 7:37L’espace n’est qu’un visage du temps car le temps vit dans toute forme, toute matière, toute structure. Tout être est temps et toute forme mouvement. Et si tout n’était que nuages ? Comme la pensée qui est mouvement et comme l’art qui est d’abord danse et geste, saisie formelle du temps. Et si l’art n’était d’abord que cela : un condenseur humain qui offre à l’homme toute l’épaisseur du temps, une fenêtre sur l’empire de son envol ? Alors quel effroyable blasphème envers l’essence même du grand Tout que ce vers du poète : Ô temps suspends ton vol. Un vers comme lame d’un impossible suicide car même mort le temps charrie notre être dans le mouvement de la matière. Alors il faut bien croire que l’artiste est ouvrier du temps comme le prêtre est ouvrier de Dieu. Il est celui qui par le geste, le mot, le son, l’image et le rituel raccorde chacun à l’infini. L’artiste travaille le temps et le saisit en chaque instant. Instant qui fait de lui un artisan, un travailleur qui travaille à tâtons et qui demande qu’on lui laisse du temps, matière insaisissable de son ouvrage.
Comme une manière d’illustration de mes pauvres mots, je vous invite à regarder ci-dessous la vidéo d’une œuvre saisissante et proprement hallucinante où rien n’est centre, toujours périphérie comme un nuage qui danse et qui se plie au mouvement incontrôlé de ses molécules. Comme dans tout mouvement borroméen, le tout est dépendant du mouvement de ses parties. Est-ce de la danse ? De la peinture ? De l’écriture ? De la musique ou de l’architecture ? Le tout bien certainement. Ici chaque partie vit comme une réponse au tout qui le précède, créant un nouveau tout et ce à l’infini. Une lancinance, hallucinant, art lucinance.
Et c’est signé Blu and David Ellis
LE PRIX DU SILENCE
Dans Chronique des matins calmes le 12 novembre 2009 à 12:03
Eh bien, nous y voilà ! Comme la vérité sort de la bouche des enfants, elle est ce soir, au 20 heures de France 2, sortie toute crue et grasse de celle de l’inénarrable Eric Raoult, maire de Neuilly-sur-93, c’est-à-dire Le-Raincy, ville où le Prince Louis Philippe d’Orléans (dit Philippe Egalité) avait son pavillon de chasse. Et il est vrai que dans ces parages du bois de Bondy, ça sent encore l’hallali, et plus précisément aujourd’hui l’hallali contre l’halal de l’Ali. Cette fois-ci, juste après le couvre-feu des délinquants, forcément délinquants, de 13 ans et moins, le coup de feu est parti en direction du gibier de potence littéraire qui non content de manger à la table de Drouant le bon pain bien français des Goncourt , vont bramer de par le monde (qui plus est chez les teutons et casques pointus, nous sommes le 11 novembre que diantre) qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de France. Alors là, c’en est trop pour notre Eric Ragoult national. Que Marie N’Diaye se permette de clamer de Berlin qu’elle a quitté notre pays parce que ça sentait trop la vulgarité et la répression sous la nouvelle gouvernance quelle indécence et quel affront de la part d’une personne au nom si bizarrement pas français que la France a daigné couronner d’un prix si illustre et si français. Magnifique, Eric, superbe sortie, en plein dans le mille ! D’une pierre trois coups !
1-Qu’il soit bien entendu que tout artiste et écrivain subventionné et primé est aux ordres, le petit doigt sur la couture du pantalon (et qu’on chante à tue-tête la Marseille et sans fausse note, tudieu ! Profitons de cette parenthèse pour vous inciter à lire le livre de l’excellent Rainer ROCHLITZ., Subvention et subversion, Gallimard, 1994 qui donne à réfléchir à ce sujet)
2- Toute association artistique et culturelle est une association sous contrôle de la France même si elle n’est pas subventionnée parce que la culture est française et donc nationale (où ne va pas se cacher l’identité, dites donc). Par conséquent, la bande à Goncourt comme les autres n’ont qu’à bien se tenir et qu’ils remettent leur prix sous réserve afin que nos bêtes littéraires ne sortent pas de la réserve dorée que la France dans sa grande générosité leur offre sous les dais de la République. Ces artistes là, ne sont-ils pas comme des fonctionnaires, dixit Ragoult (étant entendu que tout fonctionnaire, de l’armée à La poste en passant par l’Education Nationale doit se la boucler ou quitter sa fonction).
3- Bien rappeler au bon peuple que ce n’est pas parce qu’on est écrivain ou artiste qu’on est au-dessus de la loi commune qui est de souffrir en silence sous le règne du bon Nicolas 1er.
N’avez-vous pas remarqué que ce bon vieux Eric est en ce moment le préposé aux basses œuvres et qu’il dit tout haut ce que son maître pense tout bas ? Voir l’épisode de Jean de Neuilly dont il a défendu sur toutes les ondes la candidature avec la meilleure mauvaise foi dont il est capable. Cette fois-ci, le dérapage contrôlé vient ponctuer et parachever un autre passé quasi inaperçu par l’autre inénarrable, Frédéric Le Neveu de François. N’a-t-il pas dit sans sourciller au sujet de l’affaire Polanski qu’il était « Le ministre des artistes » ? Et le mot était passé comme une lettre à la poste. Ah bon ! Première nouvelle, le ministre de la Culture serait ministre des artistes. Voilà qui aurait fait bondir André Malraux, lui qui affirmait bien fort que le ministère de la Culture n’avait d’autre objet que de faciliter l’accès du public aux œuvres. Et pourquoi pas en sus ministre du public ? Il y a des glissements sémantiques qui ont, l’air de rien, de graves conséquences, notamment entre autres d’ajuster la mire de l’Eric qui voit rouge dès qu’on agite le mot culture. Ah les mots ! Voilà le danger. Ils le savent bien nos gouvernants pour si bien les manipuler en artilleurs de la pensée (T) unique.
Ci-dessous, petit portrait D’Eric Raoult dans sa bonne ville du Raincy (que je connais bien pour y avoir été prof de philo. Une de mes élèves de terminale A3 m’ayant durablement traumatisé, découvrant dans sa copie qu’elle avait écrit qu’Hitler était un génie qui a inventé une “race aérienne”. Authentique). Au fait que disait Marie N’Diaye pour provoquer l’ire de l’édile?
Trous de mémoire dans le mur, ou le songe d’une nuit d’automne
Dans Chronique des matins calmes le 10 novembre 2009 à 12:52
Comment jouer le mur ? se demandent Bottom et ses compagnons du Songe d’une nuit d’été. Comment raconter une histoire (tell a story) en représentant les objets et personnages qu’on veut raconter ? Bottom allant dans les coulisses (un buisson dans les bois) se fait faire une tête d’âne par Puck. Et c’est bien une histoire sans queue ni tête racontée par des ânes à laquelle on assiste. Et voilà nos comédiens amateurs qui se prennent les sabots dans le tapis de mensonges d’une nuit pleine de symboles qu’ils aimeraient ordonner pour leur gloire d’histrions. Et quoi de plus symbolique qu’un mur qui sépare deux amants. Et quoi de plus beau que la fin d’une histoire lorsque le mur abattu rassemble les amants. Et si on est là, présent, narrateur et acteur d’une histoire si édifiante, on est le héros qu’embrasse à pleine bouche la vérité toute nue. On tient en vainqueur l’histoire par le bout de sa queue. Celui qui sait raconter l’histoire est celui qui se la fait au final. La politique n’est-elle pas l’art du story telling ? Mais l’art est un mensonge vrai, et pour cela il faut être artiste. Ceux qui, aujourd’hui, jour de commémoration de la chute du mur, veulent nous raconter à leur manière la chute/élévation du symbole en l’incarnant par leur soi-disant présence héroïque au jour j et se prennent les pieds dans leur tapis de mensonges, me font irrésistiblement penser à Bottom et ses amis pieds-nickelés. Si ce n’était que théâtre, c’est-à-dire du réel distancié, cela serait drôle. C’est hélas du réel bien banal que l’Argus des médias répercute en échos au quatre coins du monde. L’histoire de compagnons de réelle politique qui ne savent comment faire pour sceller leur personne bien vivante dans le mur de l’histoire, et qui pour cela n’hésitent pas à opérer quelques trous de mémoire dans leur agenda personnel à la date du 9 novembre 1989. Il ne faut jamais manquer de lire Shakespeare par le filtre politique. Il nous raconte des histoires qui ramènent toujours aux temps de notre histoire.
Pour le plaisir, et rien que le plaisir, voici donc un extrait du dialogue du mur dans le Songe :
LE MUR
Dans cet intermède, il arrive
Que moi, dont le nom est Groin, je représente un mur,
Mais un mur, je vous prie de le croire,
Percé de lézardes ou de fentes,
À travers lesquelles les amants, Pyrame et Thisbé,
Se sont parlé bas souvent très intimement.
Cette chaux, ce plâtras et ce moellon vous montrent
Que je suis bien un mur. C’est la vérité.
Et c’est à travers ce trou-ci qu’à droite et à gauche
Nos amants timides doivent se parler bas.
THÉSÉE Peut-on désirer que de la chaux barbue parle mieux que ça ?
DÉMÉTRIUS C’est la cloison la plus spirituelle que j’aie jamais ouïe discourir, monseigneur.
THÉSÉE Voilà Pyrame qui s’approche du Mur. Silence !
Entre Pyrame.
PYRAME
Ô nuit horrible ! ô nuit aux couleurs si noires !
Ô nuit qui es partout où le jour n’est pas !
Ô nuit : ô nuit ! hélas ! hélas ! hélas !
Je crains que ma Thisbé n’ait oublié sa promesse !
Et toi, ô Mur, ô doux, ô aimable Mur,
Qui te dresses entre le terrain de son père et le mien,
Mur, ô Mur, ô doux et aimable Mur,
Montre-moi ta fente que je hasarde un œil à travers.
Le mur étend la main.
Merci, Mur courtois ! Que Jupiter te protège !
Mais que vois-je ? je ne vois pas Thisbé.
Ô méchant Mur, à travers lequel je ne vois pas mon bonheur,
Maudites soient tes pierres de m’avoir ainsi déçu !
THÉSÉE Maintenant, ce me semble, c’est au Mur, puisqu’il est doué de raison, à riposter par des malédictions.
PYRAME, s’avançant vers Thésée. Non, vraiment, monsieur ; ce n’est pas au tour du Mur. Après ces mots : m’avoir ainsi déçu, vient la réplique de Thisbé ; c’est elle qui doit paraître, et je dois l’épier à travers le Mur. Vous allez voir, ça va se passer exactement comme je vous ai dit. . . . . La voilà qui arrive.
…
PYRAME, collant ses lèvres aux doigts du mur.
Oh ! baise-moi à travers le trou de ce vil Mur !
THISBÉ, collant ses lèvres de l’autre côté.
C’est le trou du Mur que je baise, et non vos lèvres.
PYRAME
Veux-tu me rejoindre immédiatement à la tombe de Nigaud ?
THISBÉ
Morte ou vive, j’y vais sans délai.
LE MUR, baissant le bras.
Ainsi, j’ai rempli mon rôle, moi, le Mur :
Et, cela fait, le Mur s’en va.
Sortent le Mur, Pyrame et Thisbé.
THÉSÉE Maintenant, le mur qui séparait les deux amants est à bas.
DÉMÉTRIUS Pas de remède à ça, monseigneur, quand les murs ont des oreilles.
HIPPOLYTE Voilà le plus stupide galimatias que j’aie jamais entendu.
THÉSÉE La meilleure œuvre de ce genre est faite d’illusions ; et la pire n’est pas pire quand l’imagination y supplée.
Le vrai tombeau de Claude Lévi-Strauss
Dans Chronique des matins calmes le 4 novembre 2009 à 1:37
Claude Lévi-Strauss
Claude Lévi-Strauss est mort. Il avait cent ans et il emporte avec lui tout un siècle d’intelligence. Il s’était tu depuis longtemps, laissant parler et babiller le monde, ce qu’il en reste. Il avait dit ce qu’il avait à dire et la musique, cette musique qu’il aimait tant, disait la suite. Il est mort comme meurent les civilisations, comme meurent peu à peu les peuples qu’ils nous a racontés (et dont il a suivi, avec une calme résignation, la lente agonie): en laissant le monde muet et comme hébété devant l’immense trou noir, cette entropie irrémédiable qui nous dévore à petit feu. Il nous a raconté ce que ces peuples avaient à nous léguer, c’est à dire la beauté, l’homme en son éternité, en sa structure profonde, en son refus de la bestialité. Il nous a dit la culture non comme opposition absolue, mais relative à la nature, comme transcendance, comme sublimation et comme travail. Travail sur la nature et dessin sur le monde pour en tirer quelque dessein. J’ai pris le bateau de l’ethnologie alors qu’il l’avait abandonné depuis longtemps comme triste épave rêvant encore dans les vagues du temps des derniers grands voyages. Je suis monté sur ce bateau qui coulait par le fond à la recherche de l’homme. Mais sur ce pont, à l’université, je fus reçu froidement par la glace de ces mots jetés sur un ton sans appel: “l’ethnologie c’est terminé”. Je ne fus pas saisi, pas plus que lorsque quelque temps auparavant, mettant le pied sur le bateau philosophie, je fus reçu par un étonnant professeur qui m’asséna: “tout est dit”. Mais il y avait Jankélévitch, mais il y avait Lévi-Strauss et tous ces grands penseurs qui me furent contemporains et qui m’apprenaient la grâce, le je-ne-sais-quoi toujours indécidé qui fait que le monde pas plus que l’art ou la pensée ne sont jamais clos. Qu’il y a toujours du jeu, et le jeu c’est l’homme. Tant qu’il y a du jeu il y a de la pensée, et tant qu’il y a de la pensée, il y a de l’avenir. Ils m’ont transmis cette attitude permanente de toujours chercher la faille du rideau d’eau ou de fumée qui veut faire de l’univers infini un monde clos. Claude Lévi-Strauss comme tous les grands penseurs ne peuvent vraiment mourir car ils nourrissent notre pensée et notre coeur. Le vrai tombeau des morts disait Cocteau, c’est le coeur des vivants.
En hommage à Claude Lévi-Strauss, voici un passage de mon livre Ta mémoire, petit monde (Ed. Gallimard, 2005) que je lui ai dédié:
Je me voyais petit monde au milieu des grands mondes dans l’eau du monde entier et fus assailli d’une soif immense de connaissance. Je voulais savoir l’homme.
Perdu dans sa clairière native au milieu des taillis, cet homme me souriait sur la jaquette d’un livre beau et imposant qui ne cessait depuis longtemps d’alimenter mes rêveries. Je le prenais souvent en mains et le feuilletais sans lire. Sur cette couverture, un jeune Indien aux tatouages mystérieux. A l’intérieur, des êtres magnifiques au sourire calme et imposant qui me faisaient penser à ma douce Tata. De grands chapitres en lettres capitales, ces noms étonnants : Tupi-kawahib, Nambikwara, Bororo, Caduveo, et ce mot qui m’emportait très loin : « le retour ». Tristes Tropiques, ce titre me transportait, dans une onde nostalgique, vers mon enfance. Je revoyais la pluie sur sa tôle ondulée, les flamboyants tout dénudés de fleurs, le morne échangé en rivière, le balancement des cocotiers dans l’or du crépuscule et la biguine dont la gaîté est tissée de tristesse. Tristes Tropiques de Lévi-Strauss, dans la collection « Terre Humaine », disait quelque chose de mon enfance. Mais je commençais à percevoir que cette enfance se mêlait d’autres enfances et que ce livre tenait toutes les enfances. Ce livre soutenait le ciel d’une utopie, d’une île, d’une île monde, d’un pays toutouni, du pays de l’enfant.
Alors je lus Tristes Tropiques. Un livre qui s’ouvre par « La fin des voyages », et proclame d’entrée : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Un livre pourtant qui m’a fait voyager comme jamais ne voyagerai. Un livre qui se clôt sur la pose du chat au sourire songeur que nous comprenons sans le savoir « en deçà de la pensée et au-delà de la société », au-delà du miroir.
Je marchais de plain-pied sur la terre sauvage. J’avais glissé imperceptiblement de l’animal à l’homme par l’œuvre d’un petit pont, ce petit « n » reliant l’éthologie à l’ethnologie.
Je partais avec Lévi-Strauss dans le transatlantique qui ramenait au pays, à Fort-de-France et Pointe-à-Pitre. Puis pagayant dans sa pirogue à l’embouchure de l’Orénoque, je remontais le rio Pimenta-Bueno, passais un rapide sur le Gi-Parana et nous campions au bord du Machado avec les Tupi-Kawahib. Les Kawahib, pour moi, étaient les cousins proches des Caraïbes de Vieux-Habitants. Nous étions en famille. Je retournais à la source même, la fontaine du temps.
Oui, c’était décidé. Je resterais auprès de Lévi Strauss. Je suivrais son chemin, car c’était aussi le mien. Je suivrais son parcours qui monte à la philosophie pour redescendre au creux sombre des vallées humaines.
De l’identité nationale
Dans Chronique des matins calmes, Pas de catégorie le 31 octobre 2009 à 2:38
Après la sécurité, l’identité nationale, nouveau cheval de bataille de politiques qui, à court de projet font jouer la fibre ethnique et la corde patriotique juste avant les élections régionales. Le mot est lancé en pâture aux médias, tous vont se jeter dans ce piège, tous vont monter au Front, au Front national bien-entendu qui s’érige comme garant de l’identité nationale. Va-t-on aller au fond de ce concept? le mettre en question? Etudier sa validité, son sens historique, sa pertinence dans un monde désormais ouvert? Peu de chances. Il est plus que certain qu’on va agiter les couleurs du noir au rouge en passant par le blanc, le rose et le bleu. Les drapeaux vont claquer, la marseillaise résonner et la France de 2009 retrouvera les spasmes et les odeurs fétides d’un 19è siècle raciste et impérialiste qui a commis ce fameux concept d’identités nationales sur les bases d’une perception essentialiste et romantique des peuples. L’arbitre sifflera la fin du match juste avant que le Front national ne marque le but décisif. Les maillots bleus auront alors peut-être gagné des points sur les roses et rouges, mais le mal sera fait et l’on verra se lever des tribunes des chemises brunes entonnant des chants de hooligans.Juste pour gagner quelques voix et quelques régions, on remue la boue dans laquelle sommeille la bête immonde. Ecoeurant.
La question doit être posée, mais pas de cette manière par le fameux ministre de l’identité nationale qui sans doute ne sait pas quel ministère il dirige puisqu’il pose la question à la nation entière. Cela dit, il n’y a pas le choix, il va falloir s’y coller et faire entendre de nouvelles voix qui montrent d’autres voies.
A propos voici un extrait de mon dernier essai (Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama, ed. Galaade) où je parle justement de cette question:
Identité, mot policier, mot administratif, fondamentalement, outil de classement, de recherche, de mise en carte. Avant que le mot identité ne devienne un concept de combat de nations dominées cherchant à faire valoir leur existence dans l’ordre de la diversité contre le dominant, il fut un outil de marquage de territoires et de populations mis à disposition de l’administration par les anthropologues. Ceux-ci dessinaient les contours humains de la carte du monde après que les géographes de la force militaire de l’occupant en eurent tracé les contours physiques. Ainsi chacune de ces populations du monde qui, dans leur langue s’auto-désignaient «les hommes », fut marquée d’un nom, d’une particularité qui la classait dans une sous-catégorie d’homme. Et de sous-catégorie d’homme à catégorie de sous-hommes, il n’y a qu’un pas allègrement franchi. (Alain Foix, Extrait de Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama, ed. Galaade)
Simone et André Schwartz-Bart contre la pluie et le vent
Dans Chronique des matins calmes le 21 octobre 2009 à 11:04
Simone Schwartz-Bart lors d'un dîner au Maud'huy (Guadeloupe). Photo A.F.
A l’heure où Bernard Bloch reprend les répétitions de notre pièce le “Ciel est vide” (qui sera jouée en novembre et décembre à la Filature de Mulhouse et au TJP de Strasbourg), pièce qui dénonce les bêtises identitaires et communautaristes en confrontant sur une même scène Shylock et Othello, je lis cet article ci-dessous, sur le magnifique couple d’écrivains que furent Simone et André Schwartz-Bart. Tous deux ont eu à lutter à la fois contre la bêtise identitaire de leur “communauté” respective et contre celle de leur conjoint.
J’ai rencontré Simone Schwartz-Bart pour la première fois en 1986 en Guadeloupe alors que j’étais un jeune réalisateur de documentaires. Je l’avais filmée dans sa boutique d’antiquités à Pointe-à-Pitre, se balançant nonchalamment sur un rocking chair. Je me souviens du calme souverain de cette dame dont la parole coulait comme une rivière de sous-bois. J’étais ému et admiratif de l’auteure de Pluie et Vent sur Télumée Miracle, livre d’une incroyable puissance poétique. Elle me parlait de sa maison à Goyave, de la campagne environnante et de son admiration pour les scieurs de long travaillant dans cette région. J’étais loin d’imaginer son combat quotidien contre la bêtise politique et populiste qui amenait certains nationalistes à rejeter ou soutenir les artistes, écrivains et penseurs selon leur supposée appartenance ethnique. Deux ans plus tard, je fus nommé directeur de la scène nationale de la Guadeloupe. Sa pièce, Ton beau capitaine, produite par ce théatre était jouée à Chaillot tandis que j’étais confronté à ce monstre de bêtise identitaire que je n’avais pu soupçonner derrière le calme souverain de cette gracieuse guerrière des stupidités communautaires. Je n’étais pas alors écrivain ou artiste, ou du moins, je ne m’identifiais pas comme tel, juste le directeur d’un théâtre qui entendait faire son travail de manière consciencieuse en direction du public, le vrai, pas de cette frange d’idéologues et d’artistes frustrés qui faisaient entendre leur voix aux politiques complaisants jusque de l’autre côté de l’océan. Le combat était inégal. La simple honnêteté du travail bien fait, le simple souci de vérité et d’authenticité ne peuvent rien contre la mauvaise foi politique. L’art et la création artistique, la culture en son acception la plus haute étaient battus en brèche par une certaine idée de la culture comme identité ethnique. Je jetai l’éponge au bout de 3 ans de combats au cours desquels je comptabilisais de belles victoires en présentant à un public nombreux et conquis de belles oeuvres de la création mondiale. Je ne désirais pas céder sur le terrain de l’exigence artistique au profit de l’idéologie. C’est pour cela que je quittai ce poste lorsque j’ai compris que je ne gagnerais pas cette guerre. Si à l’époque j’étais artiste ou écrivain peut-être que comme André et Simone Schwartz-Bart, j’aurais trouvé en moi-même et en mon oeuvre matière à continuer ce combat. Et c’est à cette aune que je mesure le courage de ces artistes qui tiennent bon contre vents et marées. Mais hélas, comme il est dit dans cet article, ils finissent par s’exiler au moins un moment pour parfois revenir comme ce fut le cas pour Simone et André, ou partir de façon définitive comme ce fut le cas récemment pour Maryse Condé. Je continue à regarder ma Guadeloupe natale et tant aimée comme la terre d’un immense gâchis où tant de potentialités sont étouffées par les fautes politiques de quelques uns.
Juste retour des choses
PORTRAIT
Simone Schwarz-Bart. Elle est noire des Antilles, il était juif de Pologne. Ils ont croisé leur écriture pour mêler douleurs et cultures.
Par NATALIE LEVISALLES
Simone passe le bac dans un mois, mais elle a perdu sa convocation, elle perd toujours tout. La voilà rue du Cardinal-Lemoine à Paris, qui cherche le rectorat pour en demander une copie. Un jeune homme l’aborde en créole, il l’accompagne au rectorat, ils parlent, ils s’asseyent dans un café. A eux deux, ils ont un franc, le café coûte 45 centimes, ils en commandent deux qu’ils ne boivent pas pour pouvoir rester tout l’après-midi. Simone rentre très tard chez sa mère. Interrogatoire en règle. «- D’où tu viens ? – J’ai rencontré un jeune homme, nous avons bavardé jusqu’à présent. – Il est antillais pour que tu lui fasses pareille confiance ? – Non, il m’a abordée en créole, mais il est juif. – Ma pauvre enfant, il n’y a plus de juifs, c’est le peuple de la Bible. Et que fait-il dans la vie ? – Ecrivain. – Un jour, on va te retrouver morte au bois de Boulogne, il n’y a plus d’écrivains depuis le XIXe siècle.»
Simone Brumant venait de rencontrer André Schwarz-Bart, le jour même où il avait déposé au Seuil le manuscrit du Dernier des Justes, un des premiers romans sur la Shoah, qui allait lui apporter le prix Goncourt en 1959.
Cinquante ans plus tard, trois ans après la mort d’André, Simone, sa femme, écrivain elle aussi, fait publier un inédit, l’Etoile du matin,qui reprend certains thèmes du Dernier des Justes, la magie de l’enfance, les shtetls de Pologne et l’extermination des Juifs. Qu’elle soit guadeloupéenne et lui juif polonais n’est pas anecdotique, c’est au centre de leurs livres et de leur histoire. Simone vit aujourd’hui entre sa maison de Goyave en Guadeloupe et son pied-à-terre parisien. Cette femme qui a deux fils et quatre petits-enfants a une silhouette et une vivacité de jeune fille. Légère et solide, elle sert un café italien dans son appartement de Chinatown, là où les marchands de fruits vendent surtout du gingembre et des durians et où, tous les matins, de vieux Chinois qui mourront en France s’installent sur un banc pour prendre le soleil.
La grand-mère paternelle de Simone était une négresse de Saint-Martin qui parlait anglais et créole. Elle était entrée au service d’un négociant en vins (bordelais mais né en Guadeloupe) tombé amoureux d’elle au point de l’épouser. «Les Békés le lui ont fait payer, il a dû laisser son affaire. Ils sont partis à l’îlet Brumant, dans la rade de Pointe-à-Pitre, pour se préserver de l’imbécillité des deux communautés, les Noirs non plus n’étaient pas prêts à accepter ça.»Plus tard, ils se sont installés à Goyave, à l’époque une commune déshéritée où venaient se réfugier les Blancs gâchés, ces déclassés qui «s’étaient mis à la négresse ou à l’Indienne». Ils auront quatre enfants, dont le père de Simone, militaire de carrière. La mère de Simone était institutrice à Trois-Rivières, «tellement soucieuse de tirerses élèves du joug de la canne à sucre». Dans la petite salle à manger familiale, il y avait un énorme tableau noir, la mère faisait rattraper les enfants qui manquaient parce qu’il fallait aller au charbon ou soigner les bêtes.
André, lui, venait d’une modeste famille de juifs polonais installés à Metz. Ses parents et deux de ses frères sont morts déportés. Restaient deux frères dont il s’est occupé et une petite sœur qu’il a sauvée en la cachant dans une salle de cinéma où ils ont regardéGoupi mains rouges en boucle. Il l’a ensuite cachée dans un grand manteau et posée dans le filet à bagages d’un train qui partait en zone libre.
Quand Simone et André se sont rencontrés, ils ne se sont plus quittés. Simone fréquente les amis d’André, anars, artistes, disciples de Lévi-Strauss. Elle est fascinée par les «âpres critiques des Juifs contre les Juifs. Et pourtant un lien fort les unissait, ça m’a appris à questionner ma propre communauté».
Après le Goncourt, blessé par l’accueil mêlé rencontré en France, en particulier parmi les Juifs dont certains lui reprochent le côté christique de son héros, André veut s’éloigner. Ils partent au Sénégal puis en Suisse où ils resteront dix ans et écriront beaucoup. D’abord, ensemble, Un Plat de porc aux bananes vertes (1967). Puis lui se met à la Mulâtresse Solitude, elle à Ti Jean l’horizon et à Pluie et vent sur Télumée miracle, qui seront achevés plus tard en Guadeloupe. Simone écrira encore une pièce, Ton beau capitaine(1987) et ils feront ensemble une encyclopédie, Hommage à la femme noire (1989). C’est tout.
Quand André publie la Mulâtresse Solitude, le grand roman de la résistance à l’esclavage, il déclenche encore une fois des réactions mêlées, chez les Noirs cette fois. Simone lit ce passage d’une lettre de Léopold Senghor à André : «Je crois savoir que vous avez du sang juif. Et en effet, seul un Juif pouvait nous sentir à ce point, pouvait être à notre niveau de souffrance et de puissance imaginante : de force et de tendresse en même temps.»Mais tout le monde n’est pas Senghor.
En Guadeloupe, les années 70 sont des années de nationalisme radical. «Les Noirs ne lui reconnaissaient pas le droit de parler en leur nom»,dit Simone. D’autres décrivent le climat de l’époque : la seule musique politiquement juste est le gwo ka (populaire et paysan) pas la biguine (bourgeoise et urbaine). La seule langue identitaire est le créole, pas le français, langue de l’aliénation. En 1986 encore, l’écrivain Raphaël Confiant écrivait : «Je somme les écrivains antillais de cesser la désertion de leur langue maternelle.»Pendant plus de vingt ans, l’ambiance est irrespirable. Maryse Condé, autre Guadeloupéenne, part pour continuer à écrire. La Mulâtresse Solitude (1972) d’André et Pluieet vent… (1979) de Simone sortent dans cette période. Pour certains, il est insupportable qu’un Blanc écrive le grand livre de la résistance à l’esclavage. Quant au succès de Pluie et vent… en métropole, il est suspect pour les indépendantistes. Certains se souviennent du quasi-procès politique dont Simone est sortie en pleurant.Contrairement à Maryse Condé, André et Simone sont restés en Guadeloupe, ils n’ont plus jamais publié. Simone passe la main sur la nappe, pensive.«Certains ont même nié qu’il ait écrit Solitude. Il ne fallait pas qu’il soit dit que ce petit juif avait fait ce travail-là. Ça a changé maintenant.» Inutile de dire qu’elle n’est pas dans la concurrence des mémoires.
Dans les années qui suivent, ils ouvrent une boutique d’antiquités coloniales, puis Simone tient une table d’hôte dans sa maison de l’îlet Brumant. C’est bon, pas cher, joyeux, certains jours on y joue du gwo ka. Simone n’écrit plus une ligne. André écrit tout le temps, des milliers de pages, qu’il détruit toutes, ou presque. Après sa mort, en triant ses papiers dans la maison blanche de Goyave, Simone retrouve le manuscrit de l’Etoile du matin. «Ces personnages qu’il portait, c’est comme s’il me les avait confiés et que je les portais comme lui a porté mon monde. Il m’a restitué cette ignominie de l’esclavage à laquelle je ne voulais pas m’atteler, pour me préserver. C’est un cadeau qu’il m’a fait. Et un cadeau double, car en éditant ce manuscrit, j’ai repris le goût d’écrire.»
En 5 dates
1er août 1938
Naissance en Charente.
1967
Un Plat de porc aux bananes vertes (avec André Schwarz-Bart).
1989 Hommage à la femme noire
(avec André).
20 septembre 2006
Mort d’André.
2009
Fait publier l’Etoile du matin d’André.
Ma promesse de l’aube
Dans Chronique des matins calmes le 16 octobre 2009 à 1:09
plage de Big Sur
Il est des livres qui vous hantent à votre insu. Je devais avoir 12 ans lorsque, prenant sa reliure de carton pour du cuir doré, je me saisis d’un des Reader’s Digest que ma mère lisait à l’hôpital pendant ses longues nuits d’aide-soignante. Que n’ai-je entendu sur ces ouvrages calibrés pour la digestion légère d’une littérature jetée en pâture au plus grand nombre. Certes, il n’y a pas que du bon, loin de là, dans ces recueils, et il est vrai qu’à l’instar du fameux Lagarde et Michard, ils peuvent, par l’aperçu livré à la lecture, donner le sentiment de connaissance, une docte ignorance. Mais j’ai toujours tenu le mépris affiché pour ce type d’ouvrages, pour l’expression hautaine de ceux qui sont nés dans la bibliothèque de leurs parents. Ceux-là mêmes aimeraient sans doute aujourd’hui que leur fils ou petit-fils daignât sortir un instant le nez de son ordinateur ou de l’écran de son portable pour le plonger ne serait-ce qu’un moment dans un de ces ouvrages. Las, le Reader’s Digest a subi de plein fouet la crise qui frappe l’édition et la presse écrite, et a posé le bilan en 2008.
Cet après-midi là qui pleuvait l’ennui à seaux versés sur la cité HLM de Bondy-Nord où je vivais, j’ouvris ce livre, calé chaudement sur l’oreiller, sur un extrait de La promesse de l’aube de Romain Gary. A peine le titre lu, je me sentis emporté dans les profondeurs d’une poésie nouvelle. Mes lectures se bornaient habituellement à Jules Verne, Le Club des cinq ou Bob Morane. Avec cet extrait, j’entrais dans la grande eau de la littérature, et j’en avais pleinement conscience. Ce que je ressentis à la fin de ce grand moment de lecture, ne fut pas la petite frustration causée par le mot à suivre au terme d’un feuilleton, mais une faim immense qui me prit à l’estomac. Ce livre, j’allais le lire un jour, le dévorer en entier, je me l’étais promis. Il m’ouvrait une immense perspective sur le monde. Les années ont passé, par dizaines, et récemment, au milieu d’un tas de livres épars, je tombe sur lui. J’avais lu maints ouvrages de Romain Gary et de son pseudonyme Emile Ajar, et j’ai une grande admiration pour cet auteur. Mais sans doute par un des effets pervers du Reader’s Digest, j’avais, par le travail du temps et de l’oubli, l’impression d’avoir lu ce récit jusqu’à son terme, et j’en ai oublié ma « promesse de l’aube », celle du petit lecteur qui deviendra un jour, dans l’emmêlement de ses chemins de vie, un écrivain. Et peut-être le suis-je devenu un peu à cause de cette lecture du Reader’s Digest.
Je ressentis immédiatement au milieu de ces pages le même sentiment d’immensité qui m’avait saisi à l’aube de mon adolescence. Mais cette fois-ci, avec un air de familiarité. Immédiatement projeté sur une plage de Big Sur, Californie, je retrouvais une baie que j’arpentais il y a tout juste un an sur les traces de Steinbeck, Miller, Faulkner, Stevenson, Fante ou Kerouac, recevant de plein fouet la puissance frémissante de l’océan Pacifique. Elle s’écrivait sur la page vierge de sable blanc toujours recommencée, ouverte sur l’infini comme un cahier de poésie. C’est en écrivain que je captais alors toute la puissance de ce lieu littéralement enivrant. Mais le lecteur que je suis, emporté par les mots de Romain Gary au milieu des phoques et des oiseaux marins, revivait son enfance attachée à celle de cet auteur dans les reflets dorés d’un crépuscule fermant en la reliure de l’horizon le grand livre du monde sur nos existences si différentes, si lointaines et si proches.
Loto école
Dans Chronique des matins calmes le 7 octobre 2009 à 9:50
Scène dans un collège pilote de l’académie de Créteil:
Aubry ! … Présente!… Borloo!…Présent !… Bayrou!…Présent !… Besancenot ! …Présent !… Boutin !… Présente !…Cohn-Bendit!… Présent!… Delanoë !… Présent ! Debré !…Présent… De Villepin !… Emmanuelli !… Présent… Fabius !… Présent !… Guigou !… Présent !… Giscard d’Estaing ! … Présent !… Hollande!… Présent… Jospin !… Présent !… Kahn !… Présent !… Lepage !… Présente !… Le Pen !… Présente !… Mammère !.. Présent !… Mitterrand !… Présent ! Royal !… Présente !… Sarkozy !… Sarkozy !…. Sarkozy… !
- Absent, monsieur
- Comment absent ? Encore absent ! Si ça continue, on n’ira pas au match du Paris Saint Germain.
- Il dit qu’il s’en moque, monsieur.
- Comment il s’en moque ?
- Il préfère rester à la maison jouer au loto en ligne et aux paris sportifs. Ca rapporte plus que l’école. D’ailleurs, il dit qu’il n’aime pas le football
- Mais il parie sur des joueurs.
- Les joueurs, c’est que de l’argent
- Et sa classe, et son équipe ? Il y pense ?
- Il dit qu’il s’en moque, monsieur. Chacun pour sa pomme qu’il dit, monsieur. Il veut jouer plus pour gagner plus.
- Et son avenir ? Il pense à son avenir ?
- Ben oui, monsieur, il dit qu’il veut être Président de la République
- Eh bien alors ?
- Eh ben, il dit que l’école ça sert à rien, que pour être président il suffit de savoir tchatcher.
- Tchatcher ?
- Oui, tchatcher, parler plus vite et plus fort que les autres, ne pas leur laisser le temps de répondre, s’agiter et faire croire qu’on sait tout quand on ne sait rien. Ca s’apprend pas à l’école, surtout pas.
- Ca me laisse sans voix
- Eh ben, on peut partir maintenant, si vous n’avez plus rien à dire
- Partir ?
- Oui, de toutes façons, ça sert à rien de rester, vu que Sarko il n’est pas là, on n’a aucune chance de gagner les billets pour le match. Et nous aussi, on veut être présidents.
De mal en pis
Dans Chronique des matins calmes le 19 septembre 2009 à 10:14
Marée blanche sur le Mont Saint-Michel. Les producteurs de lait, montés au sommet de l’absurde, skient sur l’immaculée abjection de 11 millions de litres de lait qu’ils ont déversé sur tout le sol français. Quelque soient les raisons (hausse des quotas laitiers et faible rémunération des éleveurs) qui veulent justifier un tel acte de désespoir, il n’en reste pas moins que l’impensable se répand à nos pieds. Je le vois, je ne le crois pas. Comment est-ce possible. ? Comment est-ce pensable ? Ma mère me disait : « si tu te regardes trop longtemps dans la glace, tu vas voir le diable ». J’en ai fait l’expérience. Le diable se cache derrière notre propre image. A la fixer trop longtemps, nous effaçons le monde autour de nous. Le monde n’est plus. Il ne reste plus que l’image figée de notre visage derrière lequel se déploie peu à peu l’horreur d’un néant grimaçant dans les ténèbres Notre image nous échappe. Elle flotte désormais sur un monde dépeuplé et navigue sur son ombre. C’est maintenant Lucifer qui contrôle cette image. Il sort toujours fraîchement diplômé et bronzé d’une grande école de communication qui délivre des masters internationaux. Il a une Rolex au poignet et a tatoué sur son front : « celui qui n’a pas pu s’offrir une Rolex avant l’âge de 50 ans a raté sa vie. ». Les producteurs de lait ont fait appel à lui et ont signé du sang de leur désespérance au bas d’un parchemin. Ce vendredi 18 septembre, le Styx est un grand fleuve blanc qui déverse ses millions de litres de lait. Au bord du fleuve, un enfant édenté médite, le crâne chauve et le ventre gonflé par le vide d’une écuelle qu’il tient au bout d’un bras décharné. Il se dit que la vie est un enfer où la folie blanche avance à la vitesse d’un cheval au galop.
Cependant, des ingénieurs ont inventé un système informatique pour optimiser le moment de la traite d’une vache. Ils ont inséré un capteur dans son pis, et dès que le lait est prêt à s’écouler, elle envoie un sms à son éleveur. Qui a dit que le monde allait de mal en pis ?
De retour
Dans Chronique des matins calmes le 15 septembre 2009 à 4:22
Photo Serge Guichard
Sans doute l’escapade au milieu des cigales du dernier article fut-il un signe annonciateur d’un plus profond silence et d’un long marronnage loin de toute écriture. J’ai pris des vacances. Pas possible? Un écrivain prend des vacances? Mais si, mais si. J’en suis moi-même étonné. Plus d’un mois sans aller sur mon blog et y laisser un petit mot, une petite humeur. Oserais-je vous avouer que cela ne m’a pas manqué? Sans doute la grosse fatigue contractée à Avignon y est-elle pour quelque chose, une sorte de grippe Avignonaise qui m’a cloué dans un transat avec la flemme comme compagne. Toujours est-il que l’écrivain en moi s’est fait la fille de l’air. Pas moyen de lui mettre la main dessus, trop accaparé par le temps qu’il fait. Bon les choses semblent s’être remises en ordre, et je vais pouvoir alimenter ce blog qui s’ouvre de nouveau dans le vent de l’automne. C’est tout pour aujourd’hui. That’s all folks.
Le cadeau de Pandore
Dans Chronique des matins calmes le 4 juillet 2009 à 9:28
Peut-être, me dis-je, que mon caractère indépendant vient du fait que je suis né un 4 juillet du côté des Amériques, mais cancer né sous les tropiques du cancer, vivant sous le 50° degré de latitude Nord, et pourtant casanier, je passe mon temps à remonter le temps, remonter en descendant vers ma source, en bas, saumon humain, voyageur pantouflard, plutôt pantouflard voyageur. Jamais en place et pourtant immobile. Les amis me disent qu’ils ne me voient pas bouger, et pourtant qu’est-ce que je remue. Je remonte le courant pour rester immobile. C’est un truc de famille. Ma grande tante Justine qui vivait à Saint Rémi les Chevreuse depuis l’âge de 40 ans, a plaqué son mari à son 100è anniversaire pour prendre, pour la première fois de sa vie, l’avion et retrouver son petit frère, l’oncle Félix qui bêchait encore son jardin sous le vent, ses grands yeux bleus plangeant dans la mer caraïbe comme tous les jours depuis 96 ans, et sa peau noire et lisse couverte de sueur faisant miroir au ciel. Elle est morte près de lui à l’âge de 106 ans et lui l’a suivi comme s’il l’attendait depuis toujours pour s’en aller ensemble. Ma grande-tante Emilie Perrinette que tout le haut de Basse-terre appelait Tata, a gardé sa jeunesse et peut-être même son pucelage pendant 77 ans puis décida d’entrer en vieillesse en se mariant avec Fanfan, le docker du Port, musclé encore comme un athlète malgré son litre de rhum quotidien, et qui lui faisait sa cour depuis plus de 40 ans. Une fois marié, Fanfan mourut d’une cirrhose. Peut-être avait-il atteint le but de sa vie. Tata le suivit peu de temps après. Elle s’ennuyait tellement sans son Fanfan, son éternel prétendant. Et puis, ma grand-mère Estelle que tout le monde du côté de Campêche, anse-Bertrand appelait maman Telle depuis que tout petit j’avais décidé de l’appeler ainsi. Rescapée d’une grande fratrie centenaire, elle souffla ses cent bougies aux côtés de sa petite soeur de 96 ans en récitant par coeur le plus long poème de la langue française: “la mort de Jeanne d’Arc” de Charles Péguy appris sur les bancs de l’école communale. Et mes yeux émerveillés voyaient bien deux jeunes filles qui récitaient par coeur leur si longue récitation, en un français éclatant ressorti sous des décennies de créole quotidien. Maman Telle pria alors quotidiennement le Bon Dieu qu’il vienne le chercher. Elle se sentait vieillir et ne supportait pas la vieillesse. Il vint effectivement le chercher après un an de prières. Alors, que sonne l’heure de mon anniversaire, peut me chaut, je reste immobile en écrivant dans le courant. Je bois et respire la langue française, j’y nage comme un saumon car c’est elle qui est la mesure du temps qui m’alimente et qui me porte. Je suis écrivain parce que je ne veux pas vieillir sans l’avoir décidé. Mon grand ami et néanmoins excellent dramaturge Jacques Guimet, me dit un jour alors que nous regardions ensemble depuis ma terrasse les rouleaux de la mer Caraïbe: “Alain, je crois que tu as un problème entre Prométhée et Epiméthée”. Je le regardai étonné et lui dis enfin: “Personne ne m’avait encore qualifié de façon si exacte”. Prométhée vole le feu et va toujours à l’avant du présent. Epiméthée, son frère jumeau, mari de Pandore, est au contraire celui qui remonte le temps, qui garde les valeurs anciennes, gardien de la tradition. Alors tous les 4 juillet, lorsque Pandore, qu’on appelait également Anésidora « celle qui fait sortir les présents des profondeurs » m’apporte son coffret cadeau, je fais le point et me demande où je me trouve encore exactement entre ces deux là.
Culture et identité nationale en débat à Avignon
Dans Chronique des matins calmes le 2 juillet 2009 à 12:53Mercredi 15 juillet : 11 h Théâtre des Halles, le Collectif Culture du PCF organise un débat sur le thème “L’identité nationale peut-elle fonder un projet culturel ?” Débat avec Thierry Fabre, écrivain, animateur des Rencontres Averroës, Alain Foix, philosophe, dramaturge, Mohamed Kacimi, écrivain, dramaturge, Pierre Laurent, coordinateur national du PCF, Michèle Riot-Sarcey, historienne. Modérateur, Alain Hayot.
Question sensible par excellence.
Sur le même thème de l’identité nationale, j’ai écrit un article commandité par le journal L’humanité que je vous livre ci-dessous (paru samedi 27 juin):
Histoire de l’esclavage et identité nationale
L’histoire officielle retient que la première abolition de l’esclavage fut décrétée le 4 février 1794 par la Convention qui dépêcha Victor Hugues aux Antilles pour l’y faire appliquer. Les békés martiniquais ayant livré l’île aux Anglais, il ne put débarquer qu’en Guadeloupe. Mais le 16 juillet 1802, Napoléon fit rétablir l’esclavage qui ne fut aboli que le 27 avril 1848 à l’instigation de Victor Schœlcher. Mais cette histoire passe curieusement sous silence le 29 août 1793, date de la toute première proclamation d’abolition promulguée par Sonthonax, envoyé par la Convention à Saint-Domingue pour y faire régner l’ordre républicain. Se trouvant alors sous les feux croisés des colons français, des Anglais et des Espagnols, il n’eût d’autre recours que de faire appel à Toussaint Louverture, leader des esclaves révoltés devenu général de l’armée espagnole, en lui promettant l’abolition de l’esclavage contre son ralliement à la République. C’était la seule carte à jouer pour conserver à la France ce pays de cocagne, véritable grenier de la France qui représentait une valeur économique telle que Robespierre, au nom de l’intérêt suprême de la Nation, avait combattu toute idée d’abolition de l’esclavage. Et c’est contrainte et forcée que la Convention signa le décret de 1794.
Toussaint Louverture, après s’être retourné contre les Espagnols, devint alors général en chef de l’armée française de Saint-Domingue puis, ayant pacifié l’île, gouverneur de cette colonie. Dès lors Napoléon voulut en reprendre une totale possession en rétablissant l’économie esclavagiste. Mal lui en prit car Toussaint Louverture par une résistance acharnée réussit à vaincre la plus grande armée du monde et 1er Janvier 1804, Dessalines, son bras droit, déclara Saint Domingue devenue Haïti, indépendante.
Ainsi, le troisième terme de la devise républicaine, Fraternité, conquis de haute lutte, ne fut ajouté qu’en 1795 au binôme Liberté-Egalité après que Louverture ait envoyé à l’Assemblée nationale trois députés : un blanc, un mulâtre, un noir représentant Saint-Domingue, part alors intégrante de la nation française. Fraternité maculée dès 1802 par la marée noire coloniale qui, dans les faits et dans les esprits, posait une tache sombre sur la devise républicaine.
Cette tache demeure malgré la décolonisation dans les esprits, l’organisation sociale, économique, et les lois coutumières de la société française. N’est-il pas long et laborieux de décontaminer une construction ou une usine ayant beaucoup servi ? C’est ainsi que les noirs, mais aussi les ressortissants des anciennes colonies paient encore l’impôt de la couleur, c’est-à-dire une dévalorisation de leurs droits d’accès à l’égalité citoyenne par le travail et le statut social. La loi ne suffit pas s’il n’y a pas un véritable travail de l’histoire, du savoir, de la réflexion critique, et d’éducation sur la condition historique de citoyens français d’une république une et indivisible qu’on appelle à tort les minorités. Si le 10 mai on s’en tient à la seule date de 1848, on s’interdit en pleurant, de comprendre en quoi le commerce triangulaire fut la pierre angulaire d’une colonisation des terres et des esprits dont les effets se font ressentir jusqu’aujourd’hui. Cette date de commémoration doit être un moment de réflexion sur l’identité française et sa construction à travers l’histoire de la République. Elle ne concerne pas seulement les noirs mais d’abord et avant tout les fondements de notre unité et identité républicaine. Ce que nous dit l’insurrection sociale née en Guadeloupe cet hiver sous l’impulsion du LKP, est que cette histoire n’est pas close. On feint de croire que ces événements sont le produit d’une simple particularité des outres-mers, alors qu’ils concernent le fonctionnement général d’une nation en mal d’identité qui n’a pas réglé son histoire coloniale.
Lorsque Toussaint envoya à l’Assemblée nationale les trois députés représentant les trois couleurs de Saint-Domingue, il signifiait à France la réalité colorée de sa république. Mais il savait, en vieux guerrier, que le combat à venir était plus long que ses neuf années de guerre pour la reconnaissance des droits de tous à la liberté, l’égalité, la fraternité. Distinguer le combat des noirs et autres dites minorités à la lumière de lois et manifestations mémorielles sans les intégrer dans l’unité réflexive d’une nation en marche, c’est en quelque sorte trahir ce « Spartacus noir » qui mena la révolte des siens pour l’intégrer dans une révolution qui restitue la République à elle-même et la réconcilie avec son esprit même.
Alain Foix
Michael Jackson est mort, les statistiques ethniques aussi
Dans Chronique des matins calmes le 26 juin 2009 à 8:42
En voilà un, l’homme gris comme l’appellent les Inconnus, qui aurait échappé aux statistiques ethniques comme il a toute sa vie échappé à toute identification extérieure à sa personne même. C’est l’artiste absolu, l’individu qui finit par se confondre avec son œuvre même. On est ce qu’on fait et non ce que l’on dit ou l’on se dit être. Voilà la leçon laissée dans le ciel universel de cette comète qui a illuminé nos nuits noires, nos nuits blanches. Comète dont la queue tire au 21è siècle les illuminations des sixties dont elle est issue. Voilà l’homme qui a grisé toutes les couleurs de l’arc en ciel humain est la faisant danser un pas, le moonwalk, créé à partir du shuffle-step, un pas inventé par les esclaves noirs auquel on avait interdit de danser. Le shuffle-step (pas frotté) et le stomp-step (pas frappé) sont à l’origine des subterfuges géniaux qu’ont trouvé les noirs pour danser en bafouant les négriers. Pourquoi ? Parce que selon les critères occidentaux, traîner les pieds ou marcher lourdement en les frappant au sol n’entrait pas dans le lexique permettant d’identifier l’acte de danser. Ces danses se jouent donc du concept, des cadres d’identification canoniques. La danse comme la création en général, la vraie, est toujours détournement, acte de déjouer en jouant. C’est pour cela aussi qu’il est resté enfant, Michaël. Un artiste qui va jusqu’au bout de lui-même. Alors, il est amusant de constater qu’au même moment, celui qui ne sait pas danser sinon avec les concepts détournés à des fins politiques et qui se rend aux Antilles, une des sources du jazz, admet que le problème des inégalités sociales ne peut pas être réglé par l’indentification des individus dans des catégories raciales, mais par la lutte contre les sources de l’inégalité qui ne sont pas fondamentalement ethniques mais sociales et économiques.
De l’utilité de la philosophie
Dans Chronique des matins calmes le 19 juin 2009 à 12:42
Aujourd’hui, grand jour. Les postulants au baccalauréat ont planché sur la traditionnelle épreuve inaugurale de la philosophie. Par quel miracle cette discipline persiste-t-elle encore dans le cursus de nos lycéens? En ces temps bien sombres du sophisme galopant où certains politiciens ont tendance à prendre des libertés avec la langue et le concept, où ce dernier fait l’objet d’une gadgétisation sans précédent, où la pensée unique, c’est à dire l’absence de pensée, la contre-pensée, ourdit une véritable machination contre la pensée critique, cela paraît une étrange persistance d’un temps révolu. Un acte de résistance intempestif. Pourquoi la philosophie puisqu’elle ne sert à rien et que l’école est devenue simple pourvoyeuse de main-d’oeuvre et de savoir-faire pour le commerce et l’industrie? On voit bien certaines tentatives pour la contraindre à servir des manoeuvres politiciennes. N’exhibe-t-on pas de temps à autre un dit philosophe gominé, brillant à force d’être astiqué pour rutiler sous les spotlights, et qu’on renvoie illico à la poussière de ses études dès lors qu’on estime qu’il a servi la cause? Et plus personne n’ose affirmer haut et fort que l’existence de la philosophie comme celle de l’art n’est pas liée à son utilité, et que c’est précisément pour cela qu’elle est nécessaire. Au lieu de chercher à utiliser les penseurs, ces politiciens feraient souvent mieux de retourner dans des ouvrages de philosophie lorsqu’il leur prend d’utiliser des mots comme ethnie, nation, identité, sujet, engagement, liberté, pour ne citer que ceux-ci dont le s discours actuels dégradent le sens. Et si on les faisait plancher sur cette question: “L’identité est-elle prison de l’être ou expression de sa liberté?” Allez, pour traiter d’une telle question, nous n’accordons pas quatre heures ni sept, mais le temps d’une législature. A la veille de la nouvelle élection, on ramasse les copies.
Manuel Valls sur la race et danse sur le Front
Dans Chronique des matins calmes le 18 juin 2009 à 10:08
Voilà, il suffit d’avoir des ambitions présidentielles et les afficher pour que la race et la vase remontent au front (et du front) à la vitesse d’un cheval au galop. Allez, come on Evry body! Ce ne sont pas les odeurs, mais la vision des corps colorés étalés en brocante qui vont mettre le souk. Et l’édile de l’Essonne qui nous sonne l’hallali, et la horde affamée des médias pointe sa truffe aux semelles d’un Tartuffe qui dit vouloir cacher toute cette race qu’il ne saurait voir et qui parle de white et de blancos. Qu’on appelle une caravane de Roumains sur ce souk. Ne sont-ils pas blancs eux-aussi? Au fait, qu’entend-il par blanc? Et voilà, le Coppé décapoté qui, en équipier de la course à l’échalotte présidentielle, lui apporte son soutien en parlant d’identité française. Décidément, ces gens là creusent leurs tombes politiques avec leurs dents qui rayent le plancher. Tous ont appris la leçon réthorique dont est passé maître l’actuel hébergé de l’Elysée, et leur langue sent mauvais. Beaux discours mais haleine pestilentielle. Ils jouent de la forme et du fond où le haut et le bas, l’humain et l’abject contractent un mariage de raison scellé sur l’autel d’une vraie déraison. Car il est déraisonnable de jouer avec ce feu là. Pure folie que de mêler en un même discours le raisonnable et l’irrationnel. De jouer sans cesse entre race et justice. De parler d’apparence là où il s’agit de conditions, de parler de culture, d’appartenance et d’identité, là où il s’agit d’économie, de mélanger le social et le sociétal. Appelons un chat un chat disent-ils en sortant leur vrai faux passeport du pays du pouvoir tamponné “langage de vérité”. Mais justement, les hommes ne sont pas des chats, même si un fameux syllogisme dénoncé par les traqueurs de sophistes affirme que l’un d’eux, Socrate, est un chat. C’est pour combattre ces sophismes que me suis fendu d’un petit essai intitulé NOIR de Toussaint Louverture à Barack Obama. Appelons donc un sophiste un sophiste et travaillons sur la langue, sur les mots, luttons contre cette vague de concepts fumeux qui nous sont lancés à longueur de jours à travers les médias. Désossons les! Il y a urgence. Il y a du travail. Alors je commence derechef sur ce blog. Voici ci-dessous un premier article que j’intitule “un chat un chat” pour commencer à faire le point dans cette vaste brocante des idées reçues et vide-grenier des concepts frelatés.
UN CHAT UN CHAT
Voici venu le temps crépusculaire où l’esprit de géométrie comme disait Pascal, annonce la défaite de l’esprit de finesse. Les philosophes se terrent tandis que règnent géomètres et statisticiens d’une pensée guerrière, pensée glacée figeant l’individu dans les catégories où ils deviennent mobilisables. C’est l’ère de la pensée abusive des généralisations, des identifications factices. Etes vous ceci ? Etes vous cela ? Cochez ici et regardez en fin de page (c’est écrit à l’envers), vous saurez qui vous êtes. Signez, vous êtes engagé.
Où sont passés les philosophes ? Face au silence de ces derniers, certains hâbleurs mondains s’érigent en penseurs du monde et des statisticiens échappant au contrôle de la raison apportent leurs solutions frappées au coin du sens commun, estampillées par l’évidence du chiffre. Et l’on entend alors clamer du ciel des idées vides que seule la statistique peut lutter contre les discriminations. Et l’on nous dit sans sourciller : qu’importent les mots pourvu qu’on ait les chiffres, à bas la sémantique et soyons pragmatiques, dissocions la forme et le fond. Le mot discrimination positive blesse l’oreille ? Qu’importe ! puisque monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, on peut bien faire ces choses sans le dire. D’ailleurs le chiffre peut remplacer le mot puisque la chose existe sans le mot qui désigne.
« L’ennui, glisse timidement le philosophe sorti de sa caverne, est que celui qui désigne c’est l’homme, et la statistique a bien besoin de désigner pour comptabiliser ». La sémantique ! encore un truc de philosophe, un truc à couper des cheveux en quatre. Alors, rasons les donc! boules à zéro sur le boulier des crânes. Ce n’est pas compliqué : un noir est un noir, un juif est un juif, un arabe un arabe, un blanc un blanc, un chat un chat. Maintenant qu’on a les unités rasées de toute singularité, on peut compter, pas mélanger les torchons et serviettes.
Voilà que notre philosophe s’enhardit et revient à la charge : « additionner, c’est soustraire, dit-il, c’est même diviser. Car pour additionner des humains ou toute autre chose, il faut les séparer. Or les humains ne sont point des choses. »
Du coup, le statisticien se fâche car il est de bonne foi et croit bien faire. Il ne voit pas que la solution préconisée est de même nature que le problème qu’il entend combattre. Il suffirait, pense-t-il de s’auto désigner pour régler le problème de la désignation par l’autre. Où sont les Sartre pour expliquer ce que se désigner veut dire ? Lui faire voir clair dans ce grand jeu de dupes. Lui rappeler qu’à Auschwitz la défaite de l’humain commença par l’auto désignation, c’est à dire la soumission, l’abdication de soi en vue d’une comptabilité fermant les portes de l’espoir. Où sont nos Barthes pour signifier que la sémantique c’est du sang tout autant que du sens, nos Foucault et Deleuze pour rappeler que le pouvoir et la loi passent par la surveillance et la marque sur les corps ?
Cet outil statistique qu’on préconise du haut de ce ciel vide, semble une machine célibataire, comme un « marteau sans maître » d’autant plus efficace que s’absente la main qui le tient.
Kafka n’est pas bien loin. Où est le projet politique ? Qui gère cet outil statistique ? Comment l’utiliser si (ce qu’à Dieu ne plaise) il devenait opératoire ? On oublie de nous le dire. La statistique est une chose bien trop sérieuse pour la laisser aux seules mains des statisticiens.
Et en ces temps crépusculaires, des noirs sortent leur CRAN d’arrêt. Puisqu’on les a désignés noirs, que le noirceur devienne leur uniforme. Voilà la symétrie rêvée par la pensée géométrique. S’affirmer noir, renforcer sa noirceur pour obtenir les droits refusés aux noirs à cause de leur noirceur. Tel est le paradoxe qui ferme le cercle vicieux. Comment sortir de ça sans une pensée critique ? Une pensée dénonçant par la sémantique même l’état de sédimentation des esprits pétrifiés par d’épaisses couches d’histoire.
En ce même temps, des historiens soulèvent toute la cendre et les fers d’esclavage cachés sous le tapis empire et mettent à jour une vérité sur l’Empereur. Hegel le voyait passer à Iéna comme « l’esprit du monde à cheval », un particulier, un singulier portant l’universel en marche. Le philosophe aurait eu tort ? Certes, à vouloir incarner, comme on fait encore aujourd’hui, la marche de l’histoire dans une personne, il en a occulté les ombres inavouables, nauséabondes. Il faut admettre que l’histoire est comme l’individu, elle a plusieurs facettes. Le rôle de l’historien alors rejoint celui du philosophe : distinguer et individualiser sous peine d’être un idéologue forgeant en sous-main la raison de guerre et la pensée comptable. La distinction, voilà la chose. Elle s’enracine dans le sujet et dans l’individu. Elle est à la source même de la pensée européenne. Pensée qui dans son flux premier pose le sujet comme fer de lance de toute pensée. Ce « connais toi toi-même » de Socrate qui signifie que là est le travail jamais fini, chemin qui ne mène nulle part sinon à l’autre en soi, serait battu par le « désigne toi » ? Ce sujet, pierre de pensée que Descartes sortit de sa gangue, que Spinoza tailla, que Leibniz et Diderot mirent en lumières comme prisme aux mille facettes insaisissable en un regard, que Kant porta au sublime et Goethe sertit dans l’ombre, serait à jeter comme pierraille d’Intifada en monticules d’identités massées et comptabilisées ? Impensable. Comment mesurer l’homme et le peser ? Dans quelle balance sinon celle d’une potence? Mais la potence, disait Hugo, « est une balance qui a un homme à un bout et toute la terre à l’autre. Il est beau d’être l’homme ».
En cette balance, l’individu est le Tout-monde. Voilà son unité. C’est pour cela que lorsqu’on veut poser son pied en terre de Martinique là où s’élève de nouveau la pensée du monde, il faut tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de désigner les hommes comme pierres qui roulent de charybde en scylla, de rocaille à racaille, hors du flot agité de leur histoire.
Où sont nos chercheurs d’or, de pierre philosophale, pour expliquer que ce qui nous vient à l’aval nous revient de l’amont ? Que dans ce flux de matière, de mouvements et de sédiments qu’est notre histoire, l’individu doit être saisi avec prudence et distinction dans le tamis de la pensée ?
Histoire d’un vieil arabe
Dans Chronique des matins calmes le 20 avril 2009 à 11:04Une fois n’est pas coutume, je publie dans ce blog qui se voudrait sérieux, mais pas trop, une blague que je viens de recevoir via Internet. Je la trouve drôle et très en accord avec l’air du temps. Pourquoi perdre une occasion de rire? Félix de Félice écrivait dans un vieux livre érudit sur la danse intitulé L’enchantement des danses et la magie du verbe (Albin Michel, 1957) “qu’on n’a jamais autant dansé que dans les pires heures de l’histoire”. Réaction sans doute naturelle. Le rire est de ce point de vue de même nature que la danse. Alors rions maintenant.
LE VIEIL ARABE
Un vieil Arabe vit depuis plus de 40 ans à Chicago. Il aimerait bien planter des pommes
de terre dans son jardin, mais il est tout seul, vieux et faible.
Il envoie alors un email à son fils qui étudie à Paris pour lui faire part de son problème.
Cher Ahmed,
Je suis très triste car je ne peux pas planter des pommes de terre dans mon
jardin. Je suis sûr que si tu étais ici avec moi, tu aurais pu m’aider à retourner la terre.
Ton père qui t’aime. Jamil.
Le lendemain, le vieil homme reçoit ce courriel :
Cher Père,
S’il te plaît, ne touche surtout pas au jardin! J’y ai caché ce que tu sais.
Moi aussi je t’aime.
Ton fils Ahmed.
À 4 heures du matin arrivent chez le vieillard la US Army, les Marines, le FBI, la CIA et même une unité d’élite des Rangers.
Ils fouillent tout le jardin, milimètre par millimètre, et repartent bredouilles.
Quelques heures plus tard, le vieil homme reçoit un nouveau courriel de son fils :
Cher Père,
Je suis certain que la terre de tout le jardin est désormais retournée et
que tu peux planter tes pommes de terre. Je ne pouvais pas faire mieux.
Ton fils qui t’aime,
Ahmed.
Jeudi NOIR
Dans Chronique des matins calmes le 9 avril 2009 à 7:21Aujourd’hui, c’est l’enfant qui paraît et le cercle de famille s’agrandit. Il est NOIR. C’est mon petit essai paru ce jour chez Galaade.
Pour l’occasion je me fends d’un petit poème au pied levé à boire coude levé au comptoir à la santé du nouveau-né. Boire cul sec et sans modération, renversé tête penchée et la gorge déployée même pour rire.
Petit noir
(Poème à boire au comptoir)
Aujourd’hui Jeudi NOIR beau soleil printanier
Aujourd’hui paraît NOIR livre blanc sur le noir sous le blanc
Blanc sur noir
Blanc qui crisse tableau noir qui s’efface sans un cri
Un silence sous l’histoire qui s’écrit pas à pas tout en blanc
Pas de cri sans espoir
La mémoire un grimoire désespoir
Sans la poire pour la soif
Pour la soif de l’histoire
Qui s’écrit sans les cris
Blanc et noir et couleurs sans la peur
Sans fureur
Un chat noir ne l’appelle pas un chat
Nomme le Noir
Comme la nuit qui fait gris mistigris
Même Socrate le vieux chat qui écrit
Mais si noir n’est pas Noir
Il nous reste l’espoir
Pour Socrate bien-sûr
Mais pour tous qu’ils soient gris blancs ou noirs et bien libres
Libres, libres surtout, libres d’abord, libres
Libres comme zèbres échappés des barreaux noirs et blancs
De savane en savane en courant les couleurs
De savane en savane les savants courants d’air
Un autre discours de Dakar
Dans Chronique des matins calmes le 7 avril 2009 à 12:13Disons le d’emblée: je ne suis pas un très chaud partisan de Ségolène Royal qui fait souvent de la démagogie une arme première de son action politique et des actions rélles des outils d’abord conçus pour la communication. Mais je reproduits ici un extrait de son discours de Dakar dont le bon sens remet les choses à l’endroit et a le grand mérite d’atténuer le rouge, monté aux visages sombres ou clairs, d’une honte levée sous la douche glacée d’un trop fameux discours de Dakar.
Extrait du discours de Ségolène Royal à Dakar
“Pour le meilleur et parfois hélas le pire, nos destins ont été liés. Ils sont liés.
Le pire : ce fut l’esclavage, cette « déportation la plus massive et la plus longue de l’histoire des hommes », comme l’a écrit Christiane Taubira dans l’exposé des motifs de notre loi de 2001 qui reconnaît ce « crime orphelin » pour ce qu’il fut : un crime contre l’humanité.
Le pire : ce fut la colonisation dont une partie de la droite, dans un projet de loi, a essayé de nous faire croire, en 2005, qu’elle eut des « aspects positifs » (…)
Permettez-moi d’être très claire. Qu’il y ait eu à cette époque des hommes et des femmes sincères de bonne volonté, cela est sûr. Mais on n’a rien dit quand on n’a dit que cela. Le problème est que la colonisation fut un système. Ce système doit être condamné pour ce qu’il fut : une entreprise systématique d’assujettissement et de spoliation. Ses séquelles doivent être combattues sans fléchir.
Les colonisés n’avaient pas le choix. Le travail forcé et le Code de l’Indigénat étaient la règle. Et le mépris. Et le racisme. Et la violence d’un système qui fit les uns ployés sous le joug des autres.
Je veux rendre honneur à ceux qui, dans toute l’Afrique, se sont battus et sont morts dans une combat qui était le combat des Africains, oui, et de toute l’humanité.
Et je suis fière qu’il y ait eu en France des consciences pour s’insurger et des militants pour se porter aux côtés de ceux qui luttaient pour leur indépendance. Ceux-là défendaient nos valeurs quand la colonisation en était la négation.
Je crois que nous avons le devoir de poser les mots justes sur ce qui fut. Car les mots font plus que nommer : ils construisent la réalité et le regard qu’on porte sur elle. Nos plaies d’histoire ne sont pas toutes cicatrisées. Le devoir de mémoire n’a pas besoin de permission. Chacun s’en acquitte avec la subjectivité et l’héritage qui est le sien. Ce dont, en revanche, nous sommes collectivement comptables et responsables, c’est du droit à l’histoire et du devoir de vérité.
Ce droit à l’histoire et ce devoir de vérité, c’est ce qui permet de regarder les faits en face et de partager un récit qui ne soit pas ressassement du passé mais moyen de le dépasser sans amnésie et de se projeter ensemble dans l’avenir.
Dans la dernière lettre qu’il a écrite à sa femme avant d’être assassiné, Patrice Lumumba a dit sa foi inébranlée dans l’établissement de la vérité historique : « L’Histoire dira un jour son mot. L’Afrique écrira sa propre histoire ».
Honneur aux maîtres de la parole qui conservèrent et transmirent. Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont rappelé au monde que non seulement l’Afrique était le berceau de l’humanité mais qu’elle était avec l’Asie mineure le berceau de la civilisation humaine.
Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont rappelé au monde l’existence des grands royaumes et des grands empires de l’Afrique. Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont retracé les mille et une relations nouées bien avant la conquête, en des temps où le Sahara, la Méditerranée et l’Océan Indien n’étaient pas des frontières mais des points de passage et de mise en contact.
Quelqu’un est venu ici vous dire que « l’Homme africain n’est pas entré dans l’Histoire ».
Pardon pour ces paroles humiliantes et qui n’auraient jamais dû être prononcées et qui n’engagent pas la France. Car vous aussi, vous avez fait l’histoire, vous l’avez faite bien avant la colonisation, vous l’avez faite pendant, et vous la faites depuis.
Et ce que Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire ont magistralement accompli avec le concept « négritude » , vous l’avez poursuivi avec le mot « Afrique », cet étendard d’une dignité reconquise.
C’est pour cela que les œuvres des historiens Cheikh Anta Diop du Sénégal et de Joseph Ki-Zerbo du Burkina Faso, constituent non seulement un sommet de la science, mais aussi un sommet de la lutte pour la liberté.
C’est pour cela qu’il était si important de démontrer comme ils l’ont fait que la Grèce ancienne devait tant à l’Egypte ancienne qui elle-même devait beaucoup à l’Afrique. Ils ont montré que les langues africaines permettent le même déploiement de la rationalité humaine que les langues européennes.
Il leur a souvent été reproché d’être partisans.
En insistant sur leur engagement indépendantiste et panafricain, on a voulu mettre en doute la rigueur scientifique de leurs recherches.
Mais aujourd’hui, chaque jour, les découvertes de l’égyptologie valident les thèses de Cheikh Anta Diop.
Une certaine histoire européenne de l’Afrique a voulu dénier aux Africains la fierté d’être Africains.
Et comme le pensait Lumumba, écrire c’est agir et agir c’est écrire.
Pour aujourd’hui, il est bon que se constituent autant que cela est possible des équipes mixtes de chercheurs africains et européens pour retracer le destin commun de l’Afrique et de l’Europe. Car c’est en élucidant ensemble les pages communes de nos histoires que nous pourrons écrire ensemble les pages communes de nos futurs.
Alors oui, il est temps que nous pratiquions davantage entre nous l’égalité vraie, loin des paternalismes, des misérabilismes, des ostracismes, loin des doubles langages qui masquent mal les doubles jeux.
Oui, la France doit honorer sa dette à l’égard de l’Afrique et que les Français doivent apprendre à l’école ce qu’ils ont reçu de l’Afrique.
Quand notre territoire national fut envahi, l’Afrique fut un refuge et une aide pour les forces de la France Libre.
Les soldats africains ont contribué, sur tous les champs de bataille, à inverser le cours de l’histoire.
Le 8 mai 1945, sans l’Afrique et les Africains, jamais la France n’aurait retrouvé sa liberté.
Alors comment oublier la sanglante répression menée au camp de Thiaroye contre des Tirailleurs qui réclamaient simplement le respect, leur dû et le droit de porter leurs galons car ils croyaient qu’à l’égalité du sang versé devait succéder l’égalité des droits. Ils avaient raison.
Il y a des mots que le peuple français doit au peuple sénégalais et à tous les peuples africains qui ont souffert pour nous et par nous, ce sont des mots simples mais puissants, trois mots que j’ai envie de dire ici en tant que citoyenne et élue de la République française :
Pardon. Merci pour le passé. Et s’il vous plaît, pour l’avenir, bâtissons ensemble.
Je veux que nous ayons la force de reconnaître enfin tout ce que nous vous devons et tout ce que nous pouvons ensemble.
Et c’est parce que j’aime la France, parce que je la crois suffisamment forte et généreuse, que je la veux capable de regarder son histoire en face. Je le veux capable d’assumer son devoir de vérité et son devoir de responsabilité.
Nous devons créer ensemble, à l’échelle de nos deux continents, une “Commission Vérité du passé et avenir commun” qui aurait accès à toutes les archives civiles et militaires, qui accueillerait tous les témoignages et qui aurait pour mission de dire le vrai, de pacifier les mémoires et de récueillir tous les témoignages.
La France républicaine mérite aussi que cesse ce qu’on appelle – et on sait ce que cela veut dire – la Françafrique et l’opacité de décisions prises dans le secret de quelques bureaux.”
Patrick Weil et la diversité
Dans Chronique des matins calmes le 13 mars 2009 à 3:37Dans quelques jours, je publie deux ouvrages: le premier, un essai intitulé NOIR ou de l’administration de la couleur de Toussaint Louverture à Barack Obama (chez Galaade), le second un album pour la jeunesse intitulé Marianne et le mystère de l’Assemblée Nationale (coédition Gallimard/jeunesse et Assemblée nationale). Le premier pose les questions concernant la République et la démocratie française dans sa relation avec les gens dits de couleur, le second a pour objet d’offrir au jeune publique sous la forme d’une histoire fantastique, une compréhension claire du fonctionnement et de l’esprit qui anime notre Assemblée nationale. Les deux ouvrages mettent en valeur l’esprit de la République et le fonctionnement de notre démocratie et donc cet esprit des lois qui fondent notre mode de vivre ensemble. Je vous en parlerai plus longuement.
Alors, Alain Foix se met-il à faire de la politique? Non, si on entend par cela l’engagement dans un parti quel qu’il soit. Oui, et j’en ai toujours fait autant dans ma vie professionnelle, civile, littéraire et artistique en tant que citoyen impliqué dans la vie de sa société. En ceci, je souscris tout à fait à la position de Patrick Weil qui, dans un article de Libération paru ce jour, explique pourquoi il refuse de participer au Comité de la diversité. Une belle attitude politique de quelqu’un qui n’est pas un politique mais un citoyen responsable et conséquent quant à la cohérence entre sa pensée et ses actes. Penser c’est agir, écrire c’est agir. Alors oui, l’artiste, l’homme de lettre, le philosophe, le sociologue ou le scientifique sont des hommes politiques dans la mesure où toute action est engagement. Voici donc reproduit ici l’article de Patrick Weil sous la couverture de mon livre racontant un nouvel épisode des aventures citoyennes de ma petite Marianne.
Patrick Weil: “pourquoi je refuse de participer au Comité sur la diversité”
Comment participer à un comité chargé de lutter contre les discriminations, alors que ce même comité a été nommé par un gouvernement qui mène une politique discriminatoire à un niveau jamais atteint depuis la deuxième guerre mondiale? C’est pour cette raison notamment que Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS et historien de l’immigration, a refusé la proposition de Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, de participer à son Comité pour la mesure et l’évaluation des discriminations et de la diversité.
Monsieur le Commissaire,
J’ai bien reçu votre invitation à participer à un «comité pour la mesure et l’évaluation des discriminations
et de la diversité» et vous en remercie.
J’ai toujours pensé que pour un chercheur, accepter de faire partie d’un comité, d’une commission nommée par le pouvoir politique, c’était faire de la politique. En faire avec la formation et l’information du scientifique, mais en faire tout de même puisqu’il s’agit de faire des propositions politiques ce qui implique, non pas un accord complet, mais un minimum d’accord avec le cadre général de la politique suivie dans le domaine de la mission ou de la commission.
Or dans des domaines qui sont particulièrement de ma compétence, ceux de l’immigration et de la nationalité, qui ne sont pas étrangers à la mission de votre commissariat, le gouvernement qui a vous a nommé mène une politique discrètement et objectivement discriminatoire, à un niveau jamais atteint depuis la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, inédit dans notre histoire politique.
Je ne me vois pas travailler aux outils de la lutte contre la discrimination dans le cadre d’une commission nommée par vous, pendant que les naturalisations et l’accès à la nationalité par mariage, le regroupement des conjoints de Français, pour ne citer que quelques exemples, continueront de s’effectuer de façons de plus en plus discrétionnaire et discriminatoire.
Je ne saisis pas non plus très bien l’objectif de cette commission et il m’inquiète même pour le moins. S’agit-il mettre en oeuvre une politique de lutte contre les discriminations en raison de l’origine réelle ou supposée? Si c’est le cas, les instruments existent, ils ont été rappelés clairement par la commission présidée parMadame Simone Veil dont j’approuve l’excellent rapport.
Au mois de juin dernier Patrick Simon et moi-même rappelions que dans le cadre constitutionnel existant, une meilleure connaissance des nationalités et lieux de naissance des ascendants, croisée avec des données socioprofessionnelles permettraient dans les statistiques publiques et au niveau des grandes entreprises privées de mieux approcher les phénomènes discriminatoires et d’ainsi mieux les combattre.
De façon ponctuelle, pour permettre notamment de relier les informations recueillies à partir de ces données objectives à la perception ou la réalité des discriminations, sur échantillon anonyme et sous le contrôle de la CNIL, des enquêtes conduites par la statistique publique pourraient contenir des questions faisant référence à la religion, aux origines ou à la couleur de la peau.
Mesurer la diversité dans la société française est un objectif différent, qui ne me paraît ni prioritaire ni de même de la compétence légitime des pouvoirs publics,contraire en réalité à l’article 1 de notre Constitution.
Pour toutes ces raisons, je ne peux accepter votre proposition.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Commissaire, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Patrick Weil

Guadeloupe sur Seine
Dans Chronique des matins calmes le 3 mars 2009 à 10:17Le problème guadeloupéen tel qu’il s’exprime aujourd’hui est l’expression d’une situation sociale qui a des racines profondes dans l’histoire coloniale française. Ce n’est pas le moindre intérêt de cette crise qui trouve en France un bel écho médiatique que de jeter une lumière nouvelle sur cette partie de l’histoire de France. Histoire de France, oui, et non simplement histoire des outre-mers. Car c’est une question posée à la relation séculaire qu’entretient la France avec ses territoires dits outre-mer. Gerty Archimède fait partie de ces élus qui, en 1947 se sont battus avec Césaire pour que les Antilles, la Guyane et la Réunion deviennent des départements français, ce dans le but d’obtenir les mêmes droits sociaux et politiques que ceux qui sont en vigueur dans l’hexagone. La départementalisation a eu lieu, mais l’espoir d’égalité territoriale a été déçue. Gerty Archimède (décédée en 1980), m’a confié peu de temps avant sa mort (elle était ma grande-tante), qu’elle en venait à regretter cette victoire de la départementalisation parce que sous certains aspects, notamment ceux des droits sociaux, rien n’avait progressé en regard de l’ancien statut colonial.
Le combat actuel tel qu’il s’exprime dans cette grève qui dure depuis plus de cinq semaines, est bien à la fois une lutte sociale et une lutte politique de fond pour que soit enfin pris en compte la question du statut des départements d’outre-mer. Révision du statut ne signifiant pas nécessairement indépendance, mais reconsidération de la réalité sociale, économique et politique du fobctionnement de ces département et de leur relation avec la métropole. Ne répondre qu’aux demandes sociales actuelles pour faire taire momentanément la colère, reviendrait tout compte fait à mettre une cautère sur une jambe de bois, soigner le symptôme et laisser courir la maladie.
Dans ma pièce Pas de prison pour le vent ( écrite en 2005, créee en Martinique en 2006, elle va être reprise cet été en Avignon), Angela Davis et Gerty Archimède s’entretiennent sur la question antillaise. Voici un extrait de ce dialogue qui me semble jeter une lumière particulière sur ce qui se passe aujourd’hui en Guadeloupe:

Gerty Archimède à Paris. Pain et force de l'ordre...
Une approche anthropologique du contexte de la révolte en Guadeloupe par Henry Petit-Jean Roget
Dans Chronique des matins calmes le 19 février 2009 à 5:06Henry Petit-Jean Roget outre d’être une figure haute en couleurs de l’intelligentsia guadeloupéenne, fut le conservateur départemental des musées de la Guadeloupe. Spécialiste des arts amérindiens, notamment des pierres gravées des indiens de la caraïbe, il est également un écrivain ayant un net penchant pour la littérature pour la jeunesse, et un artiste de la vie dont la fréquentation est toujours stimulante et pleine d’enseignements. Cet homme taillé dans un sourire permanent est un de ces guadeloupéens à la peau blanche et dont la créolité ouverte et plongée dans des racines profondes va de sa Martinique originaire à la Guadeloupe en passant par l’ensemble de l’arc caribéen bandant sa flèche tout à la fois vers la métropole et l’Amérique continentale. Cet article très intéressant publié dans l’excellent magazine martiniquais Internet Madininart, donne une approche claire et juste des racines du problème guadeloupéen, à l’usage de ceux qui découvrent l’amérique, aujourd’hui, en Guadeloupe.
Emeutes en Guadeloupe février 2009.

La chanson de Jocelyne Labille : ” Je n’ai pas demandé mes dents blanches, mon nez plat, mes cheveux crépus….” remporte en ce moment un succès incroyable. Cette reprise permanente sur les radios de cette chanson devrait nous amener à nous poser des questions sur les causes de ce succès.
En repartant assez loin en arrière dans le temps, on peut tenter de dégager les raisons profondes de l’adéquation entre une révolte populaire en cours – qui s’exprime par une grève générale dure et digne jusqu’à maintenant – et la chanson d’une artiste jusque là peu connue du grand public. Nous savons par expérience, et toute personne qui occupe des responsabilités le sait bien, dans le cas de la moindre négociation, que nous vivons dans une société dont les mots qu’utilisent ses membres ne disent pas ce qu’ils semblent exprimer.
L’exprimé se situe presque à chaque fois dans le registre du non-dit et pourtant du bien compris. Les échanges verbaux dans un contexte conflictuel ou de simple opposition hiérarchique, se produisent de façon croisée. On ne répond pas à ce qui est dit. On répond à ce qui est supposé avoir être signifié.
L’un des fantasmes exprimés les plus fortement et clairement se réfère à l’actualité de l’esclavage. ” nou pa esklav !”. La locution signifie en fait que le locuteur veut imposer à l’autre sa croyance : Toi qui me parles, tu penses que je suis esclave. Alors, si on admet la forme de pensée à laquelle nous sommes confrontés quotidiennement pour appartenir à la société guadeloupéenne, le ” nou pa esklav ” ne veut pas dire que nous sommes au temps de l’esclavage. Le fait est admis. Il est du domaine de l’acquit.
Que signifierait alors la référence permanente à un état antérieur dont on sait bien qu’il n’existe plus. Il faut se souvenir que Lacan a bien montré, et l’école freudienne l’a accepté et utilisé, que “l’Imaginaire est le Réel”.
L’esclavage a bien été aboli, rétabli et aboli à nouveau. Ici, le rétablissement de l’esclavage dans sa proximité temporelle 1802 et sa présence dans les mémoires par la révolte de Delgrès, constitue un traumatisme et paradoxalement une honte. Il est curieux que personne ne parle en ce moment de Louis Delgrès, officier métis originaire de la Martinique, présenté pourtant comme le héros de l’indépendance temporaire et de la résistance au colonialisme de la Guadeloupe. C’est peut-être qu’il n’est pas considéré comme un héros dans un inconscient collectif traumatisé par le rétablissement d’un régime ancien abominable. Il est un perdant. Delgrès n’a pas gagné, il n’a pas rusé, il s’est suicidé. L’esclavage a été rétabli malgré la révolte. Plus tard, 1848, c’est l’abolition définitive. Le contexte tel qu’il est fantasmé présente cet évènement fondamental et fondateur sous un jour différent. L’esclavage n’a pas été aboli par un soulèvement général d’une population. La liberté a d’abord été concédée par la République, le maître blanc fantasmé, c’est un fait établi historiquement – bien que contesté et c’est leur droit par des auteurs – et exprimé par la formule lapidaire : « A pa Schoelcher ki libéré Nèg ! ». Les révoltes d’esclaves ont accéléré l’aboutissement d’un processus d’émancipation déjà enclenché, que des penseurs et des êtres éclairés avaient contribué à mettre en œuvre.
Révolte et opposition au pouvoir dans un cas (c’est le soulèvement de la Guadeloupe en 1802 avec la rébellion conduite par Louis Delgrès) acceptation et concession d’un nouvel état en 1848 malgré des sursauts de révolte (émeutes à Trois Rivières, Guadeloupe, par exemple).
Nous vivrions ici dans une société analogue dans son fonctionnement à l’une de celles que l’ethnopsychiatre G. Devereux a étudiées et qualifiées de sociétés “pathologiques normales”. C’est à dire une société dans laquelle la névrose collective établit la normalité des comportements. L’une des différences entre la constitution de la société Guadeloupéenne et celle de la Martinique provient des conséquences sur sa formation sociale de l’absence de l’épisode révolutionnaire conduit par Victor Hugues, celui du soulèvement de Delgrès et le traumatisme d’un rétablissement de la servitude. Les différences de structure sociale entre ces deux sociétés insulaires n’excluent pas les ressentiments et l’ambigüité des relations inter communautaires en Martinique dus à la présence toujours tangible d’un groupe endogame, descendant des colons. Ce groupe qui assoie sa légitimité sur l’antériorité de l’occupation d’un territoire conquis, comme pendant des centenaires d’autres groupes l’ont fait avant lui, a engendré une société métisse avec laquelle il entretient des relations de haine et d’amour dont la complexité n’a rien à envier à celles d’autres sociétés pluriethniques.
En Guadeloupe, la position du groupe des blancs créoles est différente. Ils ne sont pas perçus comme étant au sommet de la pyramide sociale et économique. Ils sont guadeloupéens, historiquement là, et peut-être même que leur statut de survivants des révolutions de 1774 et 1802 concourt à leur faire reconnaître leur légitimité dans une société qui est sans homogénéité, sans classes définies, sans stratifications affichées. La caractéristique de la Guadeloupe, me semble-t-il, est d’être constituée de groupes ethniques, de communautés. Ces groupes, les Indiens, les Syro-libanais, les Blancs-créoles, les Métropolitains, les Haïtiens et depuis quelques années les Juifs d’Afrique du Nord, se côtoient et se mélangent, peu ou pas du tout. Cette hétérogénéité sur un territoire éclaté sur plusieurs îles est sans doute l’un des facteurs qui explique l’absence de projet d’ensemble pour la Guadeloupe. Chaque élu ne pense qu’à ses échéances électorales et met en œuvre une politique à courte vue, quand la motivation d’une élection ne serait pas les perspectives de l’enrichissement personnel toujours possible que confère la détention du pouvoir au détriment de l’intérêt général du pays. C’est pourquoi la question de l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour. La population a une vision négative de ses élus alors qu’elle constitue la clientèle de la classe politique qu’elle met au pouvoir, dont elle sollicite les faveurs et l’octroi de privilèges. Le revendication évoquée d’un changement de statut, sous jacent au discours, comme remède à tous les maux, solution à tous les problèmes est actuellement, une autre ruse. S’agit-il-pour la Guadeloupe du statut politique qu’il faut revoir, ou plutôt d’une forte demande de changement de statut social, de respect, que réclame la population toute entière ? N’avons-nous pas entendu à maintes reprises au cours des négociations : « Respectez-nous » ?
Le Ministère des DOM TOM de la rue Oudinot ne se trompe-t-il pas ? A-t-il une vision claire de l’Outremer. Le pouvoir central d’une France perçue d’ici comme lointaine, blanche et dominatrice, s’oppose point par point à l’image idéalisée d’une Caraïbe proche, noire et libérée. Il n’y a pas l’Outremer des Départements Français d’Amérique, DFA. Il y a des Outremers. Ce sont trois pays, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique, avec trois structures sociales et trois histoires différentes. Le reconnaître marquerait un respect pour les populations de ces trois DFA et la reconnaissance de leurs identités particulières. Alors, si ce qui est dit n’est pas ce qui est signifié, le succès d’une chanson qui défie toute les ventes au hit parade des chansons en créole en cette période de grève générale et de fortes revendications, traduit bien ce qui n’est pas exprimé. Si on continue à emprunter le chemin du langage camouflé, on découvre alors que l’abolition de l’esclavage est une réalité admise contre laquelle on ne peut pas aller. Les faits sont là dans leur réalité. Personne sur le territoire de la République française n’est encore maintenu en esclavage. Cette situation serait perçue comme effroyable car elle ne peut pas être changée. Personne n’est plus esclave, et contre quoi pourrions-nous nous insurger, contre qui pourrions-nous nous révolter ?
Il semble alors apparemment possible de saisir ce qu’exprime profondément et tragiquement la chanson de Jocelyne Labille. Ce serait le désamour pour eux-mêmes des individus qui composent notre société post esclavagiste. Le, Je n’aime pas le, Moi. Je ne m’aime pas. Je suis un Noir. C’est là, sur cette question, – comme l’a montré l’anthropologue Jean Luc Bonniol dans son ouvrage « La couleur comme maléfice » – d’être différent du « Blanc », qui reste chaque fois la référence en tant qu’individu et comme couleur. C’est autour de la question de couleur que se situe le point de convergence de toutes les contradictions de notre société, le cœur du problème social. Ce qui est exprimé dépasse ce qui est pensé et autocensuré.
Le langage devient précis, car l’expression dans sa réalité n’est pas l’expression du : “Je suis descendant d’esclave”, mais bien celle d’un imaginaire rendu réel et actuel : “Je suis fils d’esclave”. Autrement dit, moi en tant qu’individu, je me perçois comme étant dans la relation d’immédiateté qu’établit le lien père-fils, celle d’un père présent et esclave. La notion de père présent semble contradictoire et devoir s’opposer à la réalité sociologique d’une société matrifocale au sein de laquelle le père est absent ou relégué au rang de géniteur. C’est aussi un des points sur lequel il faudrait s’attarder pour l’englober au sein d’une analyse plus vaste.
Le fait historique est aboli au profit d’une réalité actuelle. Dans l’expression orale, les discours, les revendications, on parle de l’esclavage pour n’avoir pas à accepter la réalité d’un fait perçu comme une souillure indélébile qui, elle, ne peut pas être lavée, celle de se situer dans la lignée d’une descendance d’asservis. Ce fait, être le descendant d’êtres humains chassés, capturés, déportés contre leur gré, vendus, réduits en esclavage, considérés comme des biens meubles, est vécu comme une souffrance permanente et odieusement insupportable. Il occulte toutes les autres situations qui permettraient à l’inconscient collectif de faire le travail nécessaire d’une psychothérapie de groupe. C’est pourtant peut-être ce qui se passe en ce moment avec la libération de la parole à laquelle on assiste. Jamais on n’a autant échangé, confronté d’idées, de façon affichée ou de façon anonyme par le truchement d’internet. L’écrivain Ernest Pépin l’a fait, l’un des tout premiers après le professeur de philosophie Jacky Dahomay, qui a pris position par un article paru dans la presse locale dès le début des évènements. Il n’en reste pas moins qu’à aucun moment autant de personnes ont laissé si librement cours à leur besoin de s’exprimer, d’évacuer un mal-être. Nous vivons un mai 68 guadeloupéen.
Cette libération de l’expression de toutes les frustrations par la grève générale pourrait entraîner, et on doit l’espérer, la fin de ce repli confortable dans la rébellion d’un état névrotique que l’on pourrait qualifier d’infantile. Ecartons d’emblée le cliché du Noir grand enfant que laisserait supposer l’emploi du qualificatif « infantile ». Utilisé dans un contexte d’examen des manifestations discursives d’une crise sociale, avec les outils que fournit l’anthropologie, il se réfère à la phase d’opposition par laquelle passent tous les êtres humains quand ils grandissent. A un moment donné de leur existence, pour mûrir, pour affirmer leur personnalité, ils doivent s’opposer à l’autorité, quelle qu’elle soit. C’est la période du refus de céder, du non ! Alors, la rupture de négociations dont on rejette la responsabilité sur l’autre partenaire au risque d’entraîner des dommages irréparables, économiques et sociologiques, sur une société déjà fragilisée par un coût de la vie contre lequel elle s’insurge, la mise en cause de l’action de l’Etat pour faire respecter la libre circulation des personnes par la destructions de barrages érigés par des adolescents révoltés, trouverait peut-être ses fondements psychologiques dans un système traditionnel d’éducation de l’enfant. N’alterne-t-il pas permissivité la plus totale et ferme répression, soudaine et imprévue, le châtiment corporel, le coup de ceinture ? Une personnalité solide ne peut pas se construire sans la frustration dans l’enfance des désirs, et sans les limites qu’impose l’éducation à la vie en société, quelle que soit la société, sa localisation et sa culture. L’absence de bornes mises à l’infini possible du vouloir, débouche immanquablement sur l’insatisfaction perpétuelle.
Le slogan, refrain phare des manifestants du LKP, «”liyannaj kont pwofitasyon” » contre la vie chère, se situe lui aussi dans le registre du dit non dit. Ce slogan scandé, chanté par la foule des manifestants, rythme depuis un mois tous les déplacements du collectif : «La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo»… la Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux ! Le « yo » qui se traduit par « eux » renvoie à un autre indéterminé. Les « eux » ne sont pas nommés. Eux, ne désigne personne en particulier. Il s’inscrit dans le registre d’une pensée somme toute commune à nombre de sociétés précapitalistes ou traditionnelles qui ont conservé des relations étroites avec leur environnement naturel. Dans ces sociétés, il est interdit de nommer une chose dangereuse, un être craint, sous peine de le faire apparaître. En Martinique, le chasseur ou le pêcheur d’écrevisses en forêt ne prononce jamais le mot « serpent ». Il parlera prudemment de la bête longue, d’une cravate pour le désigner. Le «yo» dans un climat de crise, de tensions inter ethniques ravivées par un reportage télévisé, «Les derniers maîtres de la Martinique», et commenté pour les propos racistes, inadmissibles, d’un membre de la communauté békée, désigne l’oppresseur, l’exploiteur, et met en garde. La Guadeloupe ne leur appartient pas, ils n’y feront pas ce qu’ils veulent.
On pourrait craindre que le slogan fédérateur du mouvement LKP ne se transforme et ne livre précisément à la vindicte populaire l’oppresseur, le colon toujours présent, le « blanc pays. La signification apparente esquive la confrontation. On ne dit pas : «La Gwadloup sé tan nou, sé pa ta zot», la Guadeloupe n’est pas à vous. On ne peut pas soutenir cette affirmation sans rentrer dans le champ ambivalent de l’admis et du contesté. C’est un fait que les blancs au 17° siècle, s’insérant au sein de la société des Caraïbes insulaires, qui occupent les îles depuis au moins 600 ans, avec violence en Guadeloupe, avec plus de douceur en Martinique, ont forgé ces pays. Ils l’ont fait d’abord en tant qu’engagés, les 36 mois, ou comme petits colons, les habitants, puis avec l’aide et l’exploitation d’esclaves. Personne pour l’instant ne veut transgresser le tabou de l’institutionnalisation des clivages sociaux historiques. Le langage camouflé permet un artifice pour rejeter l’animosité sur un objet caché, afin que chacun des protagonistes du jeu dramatique qui se déroule, s’exonère de la culpabilité de ne pas pouvoir entamer le dialogue. Se parler, se connaître conduirait l’une et l’autre communauté à apprendre à se comprendre, à abandonner les relations intransgressibles dans le registre du dominant/dominé, au profit de relations entre classes socialement différentes, qui seraient, elles, porteuses d’espoir et d’apaisement, car la mobilité sociale y aurait sa place.
On constate le repli grandissant d’une Guadeloupe sur elle-même, la montée de la xénophobie, les bouffées discriminatoires. Cette attitude de protection narcissique dans sa quête de construction, reconstruction, de son identité, exclue toute ouverture de la Guadeloupe sur le monde, d’accepter ce qui vient de l’extérieur et d’envisager avec réalisme un projet de société qui reste à élaborer et à bâtir. Il ne suffit pas de dire qu’il y a des jeunes diplômés et que l’on recrute des non guadeloupéens, façon déguisée de ne pas dire un métropolitain, un blanc, un « étranger ». Il conviendrait de s’interroger sur les raisons qui font que nombre de ces jeunes diplômés d’origine guadeloupéenne, quand ils reviennent au pays, sont rejetés. Beaucoup d’entre eux insérés dans la vie professionnelle dans l’Hexagone, n’envisagent même pas de revenir en Guadeloupe malgré le désir qu’ils ont de rapporter au pays leur expérience, leurs qualités. Ils sont ici considérés de façon méprisante, comme des « Bounty », noirs dehors, blancs dedans.
L’acceptation de l’histoire, du métissage culturel et biologique de la société qui compose la Guadeloupe, conduira peut être notre pays à se tourner vers l’avenir pour préparer et travailler avec réalisme et sans exclusion à ce désir contenu ou exprimé, un changement de statut. Ce qui est encore du domaine de l’utopie pourrait devenir alors une réalité tangible et offrir à toutes les composantes ethniques de la Guadeloupe, d’origine européenne, africaine, indienne, syro libanaise, pour citer les plus anciennes, qui chacune a sa justification historique de guadeloupéanité, un fonctionnement de société démocratique, respectueuse de toutes ses différences et résolument tournée vers le futur. Prendre une autre voie risquerait de nous conduire, après la destruction totale du tissu social, à rebâtir une société entièrement fondée sur les abus de toutes sortes, les passe-droits, l’instauration d’une nomenklatura et de ses gardes, autant de ces « pwofitasyon », que tous dénoncent aujourd’hui. La Guadeloupe comme sa parente proche et différente, la Martinique, doit devenir une île cannibale non pas pour dévorer tous ceux qui la gênent, mais au contraire où tout ce qui passerait à sa portée, courants littéraires, musicaux, plastiques… serait examiné, reniflé, capturé, transformé et assimilé pour créer un nouveau courant métis multiforme, une nouvelle créolité guadeloupéenne.
H. PR. le 17 février
Henry Petitjean Roget Dpl. VI° section Sciences Economiques et Sociales
EHSS Paris.
Docteur en Préhistoire
Cette approche repose en grande partie sur les travaux de, Jean Benoist, Edith Kovacks-Beaudoux, Jean Luc Bonniol, A et J Petitjean Roget, Michel Giraud, Georges Devereux, Claude Levi-Strauss, Sydney Mintz, R et S Price …
De l’héritage d’une infamie
Dans Chronique des matins calmes le 17 février 2009 à 10:17Voici un article de Toni Delsham qu’il vient de me faire parvenir. Toni est Martiniquais, écrivain, journaliste. Libre penseur. Ses interventions, souvent pertinentes, donnent toujours à méditer sur une situation complexe qui est celle de la société antillaise.
LA CONFRONTATION DIRECTE ENTRE BEKES NEGRES MULATRES EST-ELLE ENFIN ENCLENCHÉE ?
Martiniquais et Guadeloupéens sont des milliers à descendre dans la rue pour exiger l’augmentation de leur pouvoir d’achat quand le reportage de Roman Bolzinger de Canal + est diffusé sur les écrans télé. Jamais, journaliste ne pouvait trouver pareille audience. Ces brutales affirmations qui, sans doute aucun, vont acculer le monde béké à faire entendre sa voix et ses vérités, vont-elles enfin conduire à cette confrontation martinico- martiniquaise, que j’ai toujours souhaitée car, me semble-t-il, indispensable pour l’amorce de solutions pour le futur. Voilà ce que j’écrivais dans Cénesthésie et l’urgence d’être, il y a quatre ans de cela.
« La racisation des rapports intergroupe à la Martinique comme le démontre Juliette Esméralda Amon dans son ouvrage, suivie par ce qui ressemble à une dérive raciale, anti-mulâtre, anti-blanc, anti-kouli, par les utilisateurs politiques du concept de la Négritude, ont déjà rendu pareilles situations dangereuses et explosives, car portant en elles les germes d’une exclusion ou d’un repli conduisant droit à l’affrontement. L’exploration interne de la Martinique traversée d’autoroute et désormais amputée de poches de résistance, ne révèle pas un pays déstructuré en attente du baiser, ou de l’épée, qui réveillerait la belle aux bras dormants, mais bien un pays en formation stoppée et déchiqueté par des obus à tête chercheuse. La mise en relation dominés dominants n’a pas obéi au schéma classique, à savoir : des ressortissants d’un pays colonisateur imposés dans un lieu habité par un peuple identitaire et d’origine que l’on se hâtait d’exterminer. Il y a eu brutale mise en présence, dans un lieu étranger, d’individus transplantés et disparates d’Europe et d’Afrique, déjà nourris l’un et l’autre par des matrices concurrentes, déjà adultes de souffrances communes, déjà forgés de guerres et d’épidémies, déjà illuminés de joies et d’espoirs. Mais, contrairement aux Amériques, la résultante ne fut pas l’apparition d’un peuple composite uni sous la bannière de la digenèse, comme aux U.S.A, comme au Brésil, comme en Argentine, etc. Dans la Caraïbe le départ de la métropole anglaise et de la métropole espagnole enclencha le processus de formation des peuples. Le cursus très particulier des Martiniquais est vide de l’action collective, situation les dressant les uns contre les autres, les affaiblissant de douleurs rentrées et partagées, dans la soumission et la fatalité, ne les grandit pas d’actions guerrières, les étourdit, au contraire, de l’écho de leurs propres lamentations, les contraint à la lecture de leur mal-être, et non à la conscience de leur force. Pourtant les Martiniquais, tous les Martiniquais, ont soif de ne plus être les bâtards que l’on n’attend pas. Ils ont hâte, quelles que soient leurs convictions politiques, de signifier leur existence, d’abord à leurs propres yeux, ensuite au reste du monde. Cette fois, forts de ce que l’exploration interne leur a révélé : En premier lieu, la nécessité d’une convergence d’intérêts qui passe par une normalisation des rapports entre les différentes composantes de leur personnalité, de leur identité à savoir : Négres, békés, mulâtres, koulis. Les instruments de cette normalisation peuvent, et doivent être les lois. Soient celles qui existent déjà dans le cadre français et européen si tel est le souhait de la Martinique, soient les lois que se donneront les Martiniquais, s’ils décident d’un changement de statut. L’important est, que cette décision soit prise par un peuple guéri de toute schizophrénie, car ayant stabilisé et intégré sa propre image. En pays du métissage et de créolisation accélérée, à cause du déséquilibre existant entre les ingrédients en concurrence, on ne saurait substituer au racisme blanc, un racisme noir avec comme victime expiatoire le … métis, le mulâtre. Il est fou de prétendre lutter contre le vent en niant éternellement notre réalité. Dès lors, que les éléments racistes des héritiers du groupe des blancs ne soient pas d’accord sur le discours du métissage et de la créolisation, ou que ceux qui, parmi les héritiers des deux autres groupes, autoproclamés légataires universels et exclusifs de l’esclave martyrisé, ne soient pas d’accord, eux non plus, importe peu. Le temps, à son rythme, fait ses affaires. Le François n’est qu’une étape de plus, un défi de plus, une ultime résistance des pesanteurs du passé. Hélas, avoir tant tardé à poser le problème afin de le résoudre dans un franc débat martinico- martiniquais, a multiplié les quartiers clos, à Trinité, au Diamant, mais cette fois avec de la terre apportée qui expriment une autre approche des conflits raciaux, car n’ayant pas l’expérience de plusieurs siècles de cohabitation tumultueuse, aux règles établies dans un tragi-comique ballet amour- haine, des descendants des immigrants du dix sept et dix huitième siècle. »
PLANTER LES INGRÉDIENTS DE LA CONVERGENCE D’INTÉRÈTS.
Si le reportage de Canal + permet le débat entre Martiniquais blancs et Martiniquais noirs, alors vive Canal+. Dans un pays né dans de telles conditions, je doute que la volonté d’épuration ethnique soit le souhait, ni pour l’un, ni pour l’autre. Le reproche de la Martinique du plus grand nombre n’est pas le François replié sur lui-même, avec une volonté affirmée de préserver une identité Martiniquaise plus proche de l’Europe que de l’Afrique, mais bien d’être le repère de ceux que Camille Chauvet appelle les héritiers du crime. Le dictionnaire précise qu’un héritier est la personne qui reçoit ou qui doit recevoir des biens en héritage. Le même dictionnaire dit que l’héritier est également le continuateur, le successeur. Et d’illustrer la définition par un exemple : les héritiers d’une civilisation. Jusqu’en 1848, les békés étaient tous des esclavagistes jouissant du système, donc acceptant d’être les héritiers d’une « civilisation ».
Après cette date quelques uns, extrêmement minoritaires, hommes ou femmes, refusèrent cet héritage. Ils, et elles, furent bannis du clan. Alors, peut-être que l’héritier du crime est celui qui s’obstine à être le continuateur, le successeur de la « civilisation » des racistes et des esclavagistes. Comment démontrer que l’on n’est pas l’héritier de la « civilisation » du crime ? Sans doute en courant le vidé du carnaval, en hurlant à s’éclater les poumons sur un stade, en cessant de penser qu’un béké peut faire des enfants à une noire mais… ne doit pas l’épouser, en n’exilant pas sa fille aux Etats-Unis parce qu’elle est amoureuse d’un nègre, en ne contrariant pas les projets de Dieu quand l’amour fait battre le cœurs des enfants noirs et blancs, blancs et noirs. Bref, vivre normalement dans un pays normal. A ce niveau-là, c’est vrai, il est urgent que les Békés communiquent sur leur passé, leur présent et leur futur. Car, je le répète la Martinique, département, ou autonome, a besoin de toutes ses forces vives unies dans une convergence d’intérêts. En cas d’indépendance la question ne se pose pas, les nouveaux patrons établiront les règles du jeu.
Je crois.
Tony DELSHAM
De retour
Dans Chronique des matins calmes le 5 février 2009 à 2:21Pardon à tous mes lecteurs pour ce long silence. Il n’est pas toujours simple de tenir à jour un blog lorsqu’on est par ailleurs submergé par l’écriture et autres activités très prenantes comme le théâtre. Je viens enfin de mettre un point final aux premiers jets avant corrections de deux ouvrages à paraître bientôt. Le premier intitulé Marianne et le mystère de l’Assemblée nationale est un livre pour la jeunesse illustré par Benjamin Bachelier. C’est le deuxième épisode des aventures de Marianne, petite députée junior qui s’était déjà illustrée dans l’album intitulé Histoires de l’esclavage racontées à Marianne. Elle est taillée pour devenir un personnage récurrent qui parle aux enfants de questions citoyennes, éthiques et politiques par le truchement de ses aventures pleines de fantaisie et de rêves. C’est une coédition de l’Assemblée nationale et de Gallimard qui me l’ont commandé. Il est à paraître au mois de mai, juste avant l’assemblée des députés juniors qui se tiendra à l’Assemblée Nationale au mois de juin. Cet ouvrage, mis en vente dans le circuit commercial, sera offert aux 577 petits édiles représentant l’ensemble des circonscriptions françaises.
Le second ouvrage est une commande de Galaade dans la collection intitulée “Auteur de vues”. Ce sera le deuxième d’une collection inaugurée par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau dont le livre intitulé “L’intraitable beauté du monde” vient de faire un véritable tabac médiatique. Le mien sera tout simplement intitulé “Noir”. Gageons que son contenu sera de nature à soulever une belle polémique. A paraître dans les semaines qui viennent.
J’entends derrière moi la calme rumeur du port de plaisance de Saint-Raphaël où nous venons de présenter ma pièce “Pas de prison pour le vent”. Nous rentrons fatigués et heureux de l’accueil qui lui a été réservé. Un spécial coup de chapeau aux comédiens, et en particulier Nanténé Traoré qui, pour une seule date isolée, a repris avec brio le rôle très conséquent d’Angela Davis crée par Sonia Floire. Une incroyable performance. Après seulement cinq séances de répétitions, elle a joué son rôle comme s’i elle en était à la 15è représentation. Elle fait l’admiration de toute l’équipe. Un nom à suivre. Coup de chapeau aussi aux techniciens de ce très beau théâtre à l’étonnate acoustique et au parfait rapport scène-salle. Une équipe formidable, professionnelle et artisane qui communique à tout ce qu’elle touche l’amour de leur beau métier. On le fait rarement et eux, méritent comme on dit, une spéciale dédicace.
La journée fut très longue. Bonne nuit.
La bonne blague!
Dans Chronique des matins calmes le 22 janvier 2009 à 12:32En déplacement en Seine-et-Marne mardi, Nicolas Sarkozy a fait savoir qu’il avait “hâte” que Barack Obama se mette au travail après son investiture pour “changer le monde avec lui”.

Je ne sais pas pourquoi je pense tout à coup à cette blague:
Un éléphant et une souris courent côte à côte dans la savane. La souris tout à coup s’arrête, regarde derrière elle et dit à l’éléphant: “Eh! t’as vu la poussière qu’on soulève?”

Sacré Victor
Dans Chronique des matins calmes le 19 janvier 2009 à 5:08L’ami Patrick Marcland me fait parvenir ce texte d’une cruelle actualité:
“Que peut-il? Tout. Qu’a-t-il fait? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n’en sait rien faire. Dieu sait pourtant que le Président se démène: il fait rage, il touche à tout, il court après les projets; ne pouvant créer, il décrète; il cherche à donner le change sur sa nullité; c’est le mouvement perpétuel; mais, hélas! Cette roue tourne à vide. L’homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme car, la France , il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue! Triste spectacle que celui du galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé.”
Victor HUGO, extrait de “Napoléon, le petit”.
Réédité chez Actes Sud, 2007.
Peut-être pensiez-vous à quelqu’un d’autre?
Le swing de Shakespeare
Dans Chronique des matins calmes le 2 janvier 2009 à 12:46Bonne année à tous.
Voici, pour commencer, un petit texte que m’ont commandé les Ecrivains Associés du Théâtre, paru dans le B illet des Ecrivains du Théâtre. Le principe de ce billet est d’associer un auteur contemporain à un auteur classique. J’ai choisi Shakespeare comme parrain, et sans hésiter une seconde. En lisant le texte qui suit vous comprendrez pourquoi.
Le swing de Shakespeare, l’ami créole.
Contrairement à ce que les apparences, souvent trompeuses, pourraient laisser accroire, mon inconditionnelle admiration de Shakespeare, ne vient pas du fait qu’il a écrit les plus beaux personnages noirs de l’histoire du théâtre (Othello, Aaron, Caliban…), mais que ces personnages sont l’expression logique d’une écriture du théâtre qui se saisit du monde, du globe, comme une perle imparfaite. Perle qui, rayonnant par les diverses aspérités de sa forme, offre en son improbable rondeur, d’infinies possibilités de lumières
Le baroque est cette perle, étymologiquement. Sa surface, sa matière, sa géométrie irrégulière posent comme préalable que le centre n’est pas en l’objet lui-même mais dans le regard, forcément subjectif, et la position de celui qui regarde. Le sujet est l’objet, c’est-à-dire le public en la main duquel cette perle est posée. Elle doit être touchée, caressée, manipulée, tournée, retournée, renversée. Sa conformation lui interdit l’abstraction, lui impose le sens, le sensible, le sensuel. La saisie de sa forme implique un temps propre, une durée, celle du sujet qui s’empare de l’objet, le fait sien, s’y implique, s’y projette, s’y perd et médite dans le mouvement impulsé par la forme. Rien de cartésien en tout ça. L’unité de temps, de lieu, d’action n’est autre que celle du mouvement, de cette danse du regard, des oreilles, de l’intelligence et du corps du spectateur qui s’implique tout entier dans les circonvolutions de la dramaturgie.
Pas de monochrome dans l’œuvre de Shakespeare, pas de carré blanc sur fond blanc. Dans ce globe de théâtre, l’homme est couleurs et la couleur est mouvement.
Que le romantisme ait été pensé sur le socle d’une théorie des couleurs émise par Goethe contre l’abstraction des pensées newtonienne et cartésienne de la mécanique des lumières (excluant la subjectivité de l’œil humain), rien d’étonnant. Que le romantisme en ceci retrouve les sources du baroque et s’y abreuve, cela n’est pas surprenant. Et que par retour, le premier grand héros romantique soit Othello ressuscité par la grâce d’un grandiose opéra de Verdi, rien de plus naturel. La couleur est le centre parce que la couleur est ce qui décentre.
Elle décentre car elle existe toujours pour autre qu’elle-même, pas en soi mais pour soi, pour l’autre soi et le soi autre. Elle ne peut s’exprimer qu’en dialogue, qu’en mouvement aller-retour. Ainsi vont les héros shakespeariens qui ne jouent que dans les jeux de couleurs, qui ne trouvent leur identité que dans la trame polychrome des caractères qui composent le monde, l’homme dans le monde. Leur peau se dessine par celle des autres, elle se forme en s’y frottant. L’isolement ontologique, le solipsisme, y sont impossibles. Je est toujours un autre pour paraphraser Rimbaud. Pas seulement solidaire de l’autre, mais attaché à lui ontologiquement.
Pas d’Othello sans Desdémone et réciproquement. Pas d’Othello sans Iago et réciproquement. D’ailleurs, ils se reflètent l’un dans l’autre. Ils sont partie de l’autre. Iago est en Othello, Othello en Iago. L’unité de l’homme, celle de son individu est celle de son mouvement, de sa condition, sa situation interpénétrée de l’autre.
Le boitement du hideux, difforme et inachevé Gloucester de Richard III comme plus tard, celui de Quasimodo chez Victor Hugo, trouve sa raison d’être dans le cercle parfait de la danse auquel par nature il s’oppose. La danse de la paix est à Gloucester ce que celle d’Esméralda est à Quasimodo : une antithèse existentielle et fonctionnelle. Ils sont les « trouble-fête des jours frivoles », les contretemps nécessaires à la marche d’un temps qui se décline en « délicieuses mesures ». Ils sont diabolus in musica, cet intervalle musical, ce triton qui rendait impossible le rêve d’une harmonie musicale totale. Ce diabolus in musica qui permet aujourd’hui le swing, c’est-à-dire le boitement intégré de la danse qui jamais ne se referme en un cercle parfait, qui toujours se clôt en s’ouvrant, se dérive sur ailleurs, ne s’équilibre qu’en son contraire ou son complémentaire. Et lorsque l’harmonie est parfaite entre deux êtres s’aimant comme les jumeaux du Banquet, comme Roméo et Juliette, on le retrouve, ce diabolus in musica, sous la forme d’une mort dans la vie tirée tout droit d’un rituel africain et vaudou organisé sous la main noire d’un prêtre ensorceleur.
Alors, que de trahisons, de malentendus et d’impostures lorsque qu’un metteur en scène s’empare de l’œuvre du poète anglais pour traiter ses personnages et ses actions en des unités classiques, fermées, sans portes et sans fenêtres. Quelles abominations. Il faut être baroque pour jouer Shakespeare ou ne jamais y toucher. Il faut savoir saisir la diversité comme facteur d’unité en son mouvement. Savoir penser la totalité ouverte jamais réductible à la somme de ses parties. Penser l’unité dans le mouvement et le mouvement comme unité en construction. Rien n’y est donné par avance comme réalité ou comme abstraction.
Tout est déplacement. Le déplacement est comme la forêt de Macbeth, le possible comme impossible déplacé. Le lieu n’est pas le lieu mais sa projection utopique. En cela Shakespeare est bien fils spirituel de Thomas Moore. Utopie est le lieu du non lieu (topos, u-topos). Tout lieu renvoie à un autre lieu, tout royaume comprend d’autres royaumes, et ce qui est pourri en celui du Danemark touche à la pourriture du royaume d’Angleterre. De Venise à Vérone, de Windsor à Paris, de Stratford à Copenhague, de Barcelone à Leipzig, c’est l’Europe du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest comme totalité en mouvement, unité dans la diversité en dialogue avec l’Afrique, l’Asie et l’Amérique qui arrondit le monde. C’est le banquet européen ouvert par Erasme, cet inventeur d’Europe, ami intime de Thomas Moore avec qui il pensa Utopia. Une Europe écrite au galop d’un cheval, celui sur lequel ce Hollandais trottant avait fait poser un écritoire, et écrivait en sillonnant tous les chemins d’Europe. Erasmus, errans mus (le rat errant) comme l’appelait Luther. Un rat qui convoque l’homme au banquet d’une fête galante. Shakespeare est l’Erasme du théâtre. Son humanisme convoque le monde au plateau, le tout-monde dirait-on aujourd’hui en glissant. Un tout-monde comme espace mobile de toutes les rencontres et de toutes les métamorphoses, de l’homme en la nature et de la nature en l’homme. Copulations, hybridations, métissages. Le songe est une réalité et la réalité un songe, et Puck parcourt la planète en un éclair, facteur surpuissant de toute créolisation. Il y a de l’inversion, de la tête en bas et du cul en l’air. La surface est profonde comme dirait Nietzsche, et le rire est abyssal comme celui des fossoyeurs d’Hamlet. C’est carnaval.
Bien-sûr, Shakespeare est un créole et son verbe porte le swing. Bien-sûr ses héritiers les plus fidèles sont nés de l’autre côté de l’océan sous le ventre arrondi du Nouveau-Monde. Lire Le partage des eaux ou Concert baroque d’Alejo Carpentier, ou encore les œuvres théâtrales d’Aimé Césaire, celles de José Marti, René Depestre ou de Gabriel Garcia Marques, c’est entrer dans un ordre poétique du monde dont Shakespeare est le totem.
Et si, balayant tout agacement, j’accepte finalement avec le sourire de lire dans les pages des journaux, du Figaro comme de l’Humanité, que je suis un écrivain créole alors que je vis en l’hexagone depuis l’âge de 8 ans, c’est tout simplement par le fait que je sais que « créole » n’est pas en réalité un marquage territorial ni culturel au sens restreint, mais l’expression d’un genre universel et multiple. Et ces racines créoles je les puise autant d’un côté de l’océan que de l’autre, dans la brume des métamorphoses, entre Londres et Stratford, où règne encore sur les remparts du théâtre l’esprit du maître du Globe qui sait se faire entendre des écrivains adolescents, éternellement.
joyeux noël (quand même)
Dans Chronique des matins calmes le 24 décembre 2008 à 4:19
Quel est le contraire du Père Noël?
Réponse: des pères noël
Et pourtant….
Par ces temps d’inflation…
Joyeux Noël quand même…

Et, avec toute cette abondance de valailles en tout genre, et d’alcools frelatés, n’allez pas attrapper le chicken bougnat.
(rire en coin… coin, coin…)
Retour d’Athènes par Anastassia Politi
Dans Chronique des matins calmes le 19 décembre 2008 à 4:03
Je reviens d’Athènes,
Il est indescriptible l’état dans lequel se retrouve mon pays.
Par quoi commencer ?
Par l’état de corruption de l’appareil de l’état et du gouvernement ?
Par la colère et le désespoir d’une grande partie des gens ?
J’essaie d’organiser mes idées, merci de votre patience de me lire :
Ce que tout citoyen grec sait (et que, quasiment tous les médias
admettent), c’est que le gouvernement vend notre pays, ses terres
publiques, ses lacs ( et ses ports, ses autoroutes, ses services
publiques), de façon illégale, depuis longtemps.
Hier, le premier ministre ” a pris la responsabilité en personne” disant
qu’il “n’avait pas compris” ce qui se passait depuis de longues années
avec l’affaire dite ” Monastère Vatopaidiou” et qu’il ne recherchera pas
de responsabilité politique (et encore moins pénale) pour un scandale
auquel au moins une dizaine de ministres en poste sont impliqués et
devraient démissionner s’ils avaient un peu d’honneur…
D’autre part, notre état ne versera pas les retraites ni ne couvrira les
frais de santé de personnes âgées et handicapées ayant cotisé pendant
des années. Les médecins conventionnés refusent dorénavant de soigner
les malades s’ils ne reçoivent pas à l’avance, en argent comptant, la
totalité de leurs honoraires, car la sécurité sociale ne prend plus en
charge la somme qu’en théorie elle doit prendre en charge. Les
pharmaciens refusent aussi dorénavant de donner de médicaments, s’ils ne
reçoivent pas la totalité des prix indiqués, pour les mêmes raisons,
pour la même défaillance de la sécurité sociale (IKA) grecque.
Les salaires des jeunes en plein temps (diplômés de deuxième ou de
troisième cycle ) sont de l’ordre de six cents ou sept cents euros net
par mois. Dorénavant, vu que la flexibilité de l’emploi va être d’une
toute autre nature, un employeur pourra engager sur un seul poste deux
personnes, chacun étant payé à mi-temps, le salaire étant divisé en deux
parties égales. Or, en cas de maladie d’une des deux personnes attachées
au poste, l’autre salarié aura l’obligation de remplacer l’absent sans
aucune récompense de salaire supplémentaire…
Il semble que les personnes âgées et handicapées et les agriculteurs
seront aussi dans la rue bientôt, bloquant, les uns, avec leur chaises
roulantes, les places publiques, les autres, avec leurs automobiles, les
autoroutes.
Ils manifesteront leur désarroi aux côtés des étudiants, lycéens,
collégiens, immigrants, employés, cadres moyens ou supérieurs,
marginaux, citoyens qui se sentent “trahis” par l’état de décomposition
de ce que nous avions -il y a longtemps- convenu d’appeler “LA CITE”…
Des arrestations de plusieurs jeunes et de manifestants ont eu lieu mais
il semble que se sont les immigrés qui en sont le plus visés.
Ce qui se joue en Grèce, aujourd’hui, est non seulement la crise
financière internationale et locale et ses conséquences matérielles,
mais aussi la noblesse du coeur et de l’esprit de ses citoyens qui
exigent de ne plus être pris pour des “moutons” ne comprenant rien, ne
réagissant pas aux absurdités écrasantes.
Espérons que les Grecs, jeunes ou moins jeunes, ne supportent plus un
mécanisme d’état complètement corrompu et inefficace (qui a été
responsable du fait que la moitié du pays a brûlé l’année dernière, sans
secours).
Espérons que l’on ne supportera plus l’hypothétique “régulation” de
l’économie par le marché (sachant que plus d’un billion d’euros en
chèques “en bois” ont été repérés depuis novembre dernier sur le marché
d’Athènes…).
Et que des économistes éclairés plaideront à nouveau pour l’Etat
-Providence.
Demain, 18 décembre, des manifestations auront lieu dans toutes les
villes grecques.
Six cent collèges et lycées sont déjà occupés, la majorité des
universités, des mairies, des radios, des plateaux de télévisions…
Une grande fête, fière, joyeuse, dangereuse et coûteuse aussi – tout
comme manipulable, et fragile.
Pensons-y…
Pour finir ce “reportage” qui n’en est pas un, voici une adaptation du
chant d’un groupe de rockers (Kitrina Podilata), à la mémoire de
l’adolescent assassiné, Alexis Grigoropoulos .
“Je tourne le dos à l’avenir
que vous m’avez construit
sans demander mon avis
Sur de terrains brûlants
je retrouve mon élan
je donne des coups de pieds
à vos chemins
Je me laisse habiter
par une humeur panique
humeur sacrée, antique
Je prends de l’élan
les rues dansant
je donne des coups de pieds
à vos carcans
Toutes vos armées de policiers
ne suffiront pas
pour empêcher
ma volupté
de vous voir trembler
devant ma soif
de liberté
Alexis,
je ne t’oublie pas
tu vis dans mon coeur
Alexis
je n’oublie
ni notre Héllade,
ni notre Terre
ôtons-les
d’entre les mains
des assassins,
des faussaires
rendons à Héllade
son coeur
sa dignité
son bonheur
Ah,
les copains
Ah,
Aléxis
rendons à la Terre
son coeur
sa santé
son bonheur
Chassons les imposteurs,
banquiers, politiciens, clergé,
bonimenteurs…
Je tourne le dos à l’avenir…”
Anastassia
May day, may day! Médias en détresse, sauve qui peut la culture, laisse béton la télé
Dans Chronique des matins calmes le 15 décembre 2008 à 12:14
la télé dans le béton
Des lecteurs m’ont fait remarquer la politisation galopante de mon blog. C’est aussi mon constat, malheureusement. Oui, malheureusement car je préférerais parler poésie, délices, calices et clitoris (comme ce fut la cas il y a quelque temps, avec un certain succès public). Mais voilà qu’Athènes nous fait son mai en hiver et que Sarkozy nous prépare un printemps d’époque glaciaire, retournant aux pratiques antédiluviennes du contrôle des médias et censure culturelle. May day, may day! Quel est le plan de vol? Le commandant du nouvel aéronef de la compagnie France-télévision sur ses lignes intérieures et internationales n’a pas la taille réglementaire, a des semelles compensées, son engin pique du nez et la chef de cabine, une ancienne top modèle, qui inspecte avec grâce les rangs bien alignés, fait “comme si de rien n’était” et nous demande de la boucler pour notre sécurité. Espace médiatique sous contrôle. Les aiguilleurs du ciel sont à la manoeuvre. Les lignes privées de subvention le sont aussi de parole critique car on ne parle pas la bouche pleine tandis que les publiques sans pub serrent les dents les yeux rivés sur le niveau de kérozen. Pubique et publique sont dans le même ciel, et il est dégagé, et gare aux Cesnas médiatiques qui viendraient croiser la route du nouvel Air Force One. Dépêchons nous de virevolter au volant de nos blogs pendant qu’il est encore temps, car bientôt nos aiguilleurs du ciel formés à Moscou ou à Pékin pourront contrôler nos plans de vols et toutes nos connexions nationales et internationales.

Eléphant francophone sous contrôle
RFI ne parlera bientôt plus allemand ni russe ni chinois, seul son site internet écrira dans ces langues, mais personne pour les lire. Bien-sûr, manquerait plus qu’on viole l’espace aérien des Chinois et des Russes. Que RFI parle français, peu importe, la francophonie est sous contrôle. Ah! reste à maîtriser nos aires atterrissage internationales, ce qu’on appelle encore nos centres culturels à l’étranger. Pas de problème. Réduction de crédits. On leur laisse juste assez pour gérer l’alimentation en kérozen d’Air Force One sur terre étrangère. La chef de cabine a une jolie voix, elle nous chante, rassurante, les instructions du commandant de bord. Sérénité retrouvée, sentiment de sécurité. La sécurité d’abord, c’est la loi de tous les transports, qu’ils soient physiques, médiatiques ou culturels, pas vrai?
Tiens, je reçois en provenance d’un centre culturel à l’étranger (sans doute d’un pirate infiltré) ce texte signé d’un certain Dominique Wolton du CNRS. Tiens, ça existe encore le CNRS? Ils ont encore accès au kérozen, cette compagnie de pirates d’ultra gauche? Cette Compagnie Non Républicaine de Sécurité?
Coup de gueule
La France brade son réseau
culturel à l’étranger
Alors qu’un rapport sénatorial met en question l’efficacité de l’action culturelle française à l’étranger, on annonce des restrictions budgétaires pour 2009 : la coupe est pleine par Dominique Wolton*.
Rien de va plus au Quai-d’Orsay, dans l’organisation de son réseau culturel à l’étranger, incomparable maillage de centres culturels, d’Alliances françaises, d’instituts français et d’établissements scolaires à travers le monde dont l’action sur le terrain est peu connue tant elle est peu mise en valeur. Or voici qu’une réforme préparée à la va-vite se profile tandis que l’utilité des centres et des instituts était récemment contestée par un récent rapport sénatorial (du senateur UMP de la Haute-Loire Adrien Gouteyron). En 2009, les budgets seraient réduits de 13% à 35%, alors que l’Allemagne annonce une augmentation de l’ordre de 7,5% de son budget pour son action culturelle à l’étranger. Au lieu de réfléchir à une politique européenne, on ferme des centres au coup par coup en Europe, centres qui, avant la chute du mur de Berlin, furent de hauts lieux de repérage de jeunes talents, d’échange et de formation des élites – artistes, archéologues ou scientifiques. Quant au réseau des 269 lycées français à l étranger, son financement est ébranlé par la coûteuse promesse du président de la République d’instaurer la gratuité d’inscription pour les étudiants français. Et sans augmentation de subventions à la clé. Décision qui fait craindre une désaffection des étudiants étrangers. Autant de décisions qui révoltent Dominique Wolton, chercheur au CNRS et auteur de «Demain la francophonie» .
«A l’heure de la mondialisation, la France doit mener une grande politique offensive. Non plus en termes de puissance, mais d’influence, et cette dernière réside dans sa capacité à agir sur la culture, l’art, la science et la communication. Or c’est au moment où la mondialisation nous rend indirectement hommage et nous permet d avoir un retour sur investissement – c’est-à-dire de valoriser ce que notre réseau culturel à l’étranger a réalisé depuis un siècle – qu’on réduit fortement la voilure ! Alors qu’il ne dispose déjà que d’un tout petit budget, on diminue encore les crédits de ce réseau, on ferme ses centres. Diminuer les crédits du réseau culturel du Quai-d’Orsay, c’est amputer la France de sa capacité d’action mondiale. Les Chinois, les Russes sont en train d’étudier notre modèle pour l’adapter, et c’est à ce moment-là qu’on l’estime dépassé ? Arrêtons ce masochisme !
Des technocrates et des politiques se demandent si on a besoin d’amener Balzac à Berlin, en Haïti, à Hanoi ou à Ouagadougou ? Eh bien oui, non seulement Balzac, mais aussi du cinéma, de la science, des techniques, pour essayer d apprivoiser cette mondialisation sans âme.
Alors que faut-il faire ? D’abord valoriser toutes ces femmes et tous ces hommes – plus de 2 000 personnes – qui assurent la présence française à l’étranger et qui possèdent une expérience extraordinaire, totalement négligée. Il faudrait sortir de cette règle de la fonction publique qui veut que personne n’ait le droit de parler en dehors du ministre. Que le ministre ait le monopole de la parole politique, c’est normal. Mais, pour le reste, que cent fleurs s’épanouissent !

Vers une culture de clones?
Il faut ne rien lâcher de la culture traditionnelle qui a fait le rayonnement de la France : la langue, les sciences sociales, la littérature, les arts, les spectacles vivants. Mais il doit étendre son périmètre aux sciences, à la technique, prendre pied dans les industries culturelles et de la communication, être créateur de cette fameuse diversité culturelle dont nous avons et aurons tant besoin. Il va de soi que les universités et le CNRS devraient être plus impliqués. Il faudra trouver de l’argent et s’ouvrir aux partenariats privés, au mécénat. On n’y perdra pas notre âme !
Autre masochisme : notre pays est le coeur historique de la francophonie, enjeu essentiel car celle-ci est le plus grand laboratoire de la diversité culturelle mondiale, avec l’Europe. Or la France finance près de 80% de la francophonie en restant entravée par une culpabilité coloniale qui ne correspond plus à rien. Nous devons mieux assumer notre rôle et passer à ce que j’appelle la «franco- sphère». Le français doit être non seulement une langue culturelle et politique, mais aussi la langue pour les affaires, les sciences ou les industries de la connaissance. Bref, une langue de la modernité. Pourquoi ne pas crée rait-on pas une «académie de la francophonie» afin de valoriser cette langue dans toute sa diversité ?
Dernier point : les multinationales françaises ont besoin de marcher sur deux pieds pour mieux réussir. La puissance économique d’une part, et ce réseau diplomatique, politique, culturel et scientifique, qui est la traduction du souci de dialogue et de la dimension universaliste de la France, d’autre part.»
(*) Né en 1947, Dominique Wolton est directeur de l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS, et de la revue «Hermès».
Pas de paix sans justice
Dans Chronique des matins calmes le 12 décembre 2008 à 2:51Il paraît que Sarkozy s’intéresse particulièrement en ce moment à Athènes. Il a raison, car ce qui s’y passe est une réponse violente à un contexte de violence policière et de mise à mal des droits de l’homme et du citoyen qui ressemble étrangement à ce que sa politique encourage en France. Les même causes produisant les même effets…
Voici un communiqué de presse émanant du Réseau Pour les Droits Citoyens et Sociaux, un groupe d’intellectuels vivant à Athènes. Communiqué résonnant étrangement ici, dans l’hiver de Paris.
IL N’Y A PAS DE PAIX SANS JUSTICE
L’impunité de la police
Hélas,
l’assassinat cruel d’Alexandros Grigoropoulos ne fut pas “un tonnerre par un ciel dégagé”. Il fut un acte prémédité, à froid, ne répondant à aucune provocation de la part de l’adolescent. Or, il s’agit d’ “une mort annoncée”. Pourquoi ?
Parce que la main du meurtrier a été armée, et ce, depuis longtemps :
– par la violence policière qui reste sans punition, car, reglémentée, légitimée, diffuse, visant les immigrés, les victimes des marchands de drogues, les gitans, la jeunesse révoltée…
– par l’omniprésence de la police, par l’infiltration dans la société du “cannibalisme policier” et de la figure du “ super Agent à la Rambo”, qui se vante à propos du nombre d’ immigrés ou de junkies qu’il aurait humiliés…
Hélas,
Alexandros a été sacrifié sur l’autel de “Sécurité”.
Terrible déesse contemporaine que cette “Sécurité” qui remplit nos villes d’assassins en costumes de forces de l’ordre, qui renvoie dans les profondeurs des eaux de la Mer Egée des réfugiés, qui tente de convaincre le salarié et le chomeur, le licencié et le membre actif des rangs des travailleurs, que ceux-ci ne sont pas menacés par les nantis, ils ne sont pas menacés par le capital, ni par les mécanismes repressifs de l’état, ni par les multinationales, mais par quelques “individus dangereux” – en particulier par ceux qui sont plus faibles qu’eux, plus exploités qu’eux,plus opprimés encore : par les sans abri, les sans papiers, les sans travail, les sans salaire, les sans avenir…
Bien que cela paraît utopique et paradoxal, nous persistons et signons :
- Nous demandons la dissolution des MAT (CRS) et des Corps de Gardes Spéciaux
- Nous exigeons le désarmement de la police
Le pillage de nos vies
Le néolibéralisme impose l’autorité incontrôlée du marché.
Il impose l’exploitation agrandissante et l’opression de plus en plus dure de ceux qui sont placés sur les bas étages de la pyramide des hiérarchies économiques et sociales. Mais le néolibéralisme n’est pas que cela.
Le néolibéralisme est la domination sans frein des pauvres par les riches, le mépris absolu des droits individuels et collectifs, pire encore :
Le néolibéralisme cultive la “démonisation” des plus faibles et leur culpabilisation face à leur propre pauvreté et misère…
Heureusement, le mythe de “la fin de l’Histoire” s’est déjà écroulé.
L’idéologie de la “prospérité née grâce aux libres marchés” est trainée dans la boue. La crise économique mondiale ne laisse plus aucune marge pour fonder la moindre illusion nourrie des mensonges des archontes.
En Grèce, le gouvernement de droite actuellement en place, sous l’impulsion de son premier ministre, M. Karamanlis, a dissous le domaine du service public. Il a contribué à ce que les prix décollent et les salaires stagnent, voir, baissent. Il a pillé les bien sociaux, a cambriolé les caisses de la protection sociale, a condamné des centaines de milliers de personnes à vivre dans la précarité, la pauvreté et l’exclusion sociale. Et pour arriver à ses fins, ce gouvernement s’est incliné devant la boulimie de l’Eglise, il a pratiqué l’anthropophagie de la Justice et de la Police.
Ce gouvernement qui pille l’environnement, qui brade le domaine public,
qui humilie le labeur humain, qui tue des réfugiés et assassine des enfants doit tomber.
Non pas pour que lui succède le parti socialiste, dit PASOK, sous le mandat duquel nous avons vécu l’assassinat , par les mêmes forces de l’ordre, d’un autre adolescent, Michalis Kaltetzas … Non pas pour que lui succède ce parti socialiste qui a voté pour la loi anti-terroriste, piègeant depuis la vie publique et la libre expréssion citoyenne…
Ce gouvernement doit tomber car nous n’en pouvons plus,
car nous ne pouvons plus le supporter,
car nous méritons une vie humaine digne de ce nom.
L’insurrection
Le meutre froid d’Alexandros a mis le feu au plus grand mouvement insurrectionnel en Grèce depuis la chute de la dictature militaire, en 1974.
Le mouvement d’aujourd’hui est plus important et plus massif, plus suivi – au niveau panhellénique – et plus dur encore que celui du 25 mai 1976, contre la loi 330. Il est plus important que celui de l’Ecole Polytechnique de 1980, il s’avère plus suivi que le mouvement contre l’assassinat de Michalis Kaltetzas en 1985, plus décisif que l’explosion suite au meurtre de Nikos Temponeras en janvier 1991.
Cette révolte n’a pas été provoquée seulement par la mort de l’adolescent.
Ce mouvement exprime l’asphyxie, la colère, la haine ressenties par tout un monde – appelé “les précaires” – qui subit, au niveau quotidien, la réalité de l’univers vertueux des nantis : la précarité, le nomadisme salarial et la fléxibilité de l’emploi, les humiliations de toutes sortes, la violence policière sur les places publiques, dans les terrains de football, dans les rues, l’étouffement de tout espoir pour une vie humaine et digne de ce nom.
Parmi les milliers de personnes (jeunes ou moins jeunes) qui caillassent les policiers et les comissariats (et parmi les personnes qui attaquent aussi des banques et cassent des commerces – petits et grands – à tort, certes, mais, oh ! combien peut – on énumérer de motifs alimentant leur colère et leur haine aveugles…), parmi ces manifestants, donc, se trouvent des grandes parties de la jeunesse hellénique, des personnes surqualifiées et sous-employées, des chomeurs, des étudiants, des lycéens et des collégiens, des enfants d’ici ou d’ailleurs, des citoyens politisées à l’ancienne – ou non, qui trouvent l’occasion d’exprimer leur désaccord, leur haine, leur désaveux face aux représentants des forces de l’ordre, aux politiciens, aux riches, aux symboles de la puissance économique, de la ploutocratie, de la marchandisation de la vie. Ils expriment aussi leur haine et leur mépris face à ce qu’ils désirent mais ne possèdent point dans ce système fait de “luxe illusoire” et d’”hypocrisie prospère”.
Dans cet état de choses, mise à part les Anarchistes et les contestataires du pouvoir, qui, par principe, participent, en pionniers, aux heurts contre la police, de grands partis de la gauche radicale ont refusé de se placer du côté de l’ordre et de l’obéissance. Ceci est en leur honneur. Malgré toutes leurs divergeances, malgré toutes leurs oppositions contre les “casses” et les “pillages”, de grands partis de la gauche radicale, donc, n’ont pas “condamné les incidents” et sont sortis dans les rues manifester, malgré ou avec les “cagoulés”, criant des slogans tels : “ ils vous parlent de profits et de dommages matériaux, nous vous parlons de coûts en vies humaines…”.
De grands partis de la gauche radicale et de nombreux citoyens ont compris que “l’action précède la théorie…” .
Ils ont haussé sans conditions leurs corps contre la barbarie de la police.
Nous voulons espérer que cela va durer.
Ce qui se passe actuellement en Grèce est tellement important, que nous ne pouvons changer d’avis à cause de quelques faits.
Désobéissance et confrontation
De Brixton à Los Angeles, de Gènes à la révolte des Banlieues françaises, heureusement ou malheureusement, de façon bien réelle, les passages et les chemins de la révolte sociale s’avèrent dépendre de l’état général de la société.
Comment serait-il possible qu’il en soit autrement ?
L’état de la société, tout comme l’état du mouvement social et de la Gauche (toutes tendances confondues), nous permettent de descendre à plusieurs milliers dans les rues pour protester contre la mort d’un jeune de 15 ans.
Or, ceci n’est pas suffisant pour développer un mouvement de lutte défendant un projet politique abouti. Aurions-nous donc une préférence pour les commémorations et les anniversaires ?
Il est préférable – et urgent – que nous pensions les chemins et les moyens grâce auxquels ce potentiel social, ce monde pillé et asphyxié qui manifeste depuis cinq jours dans les rues, puisse s’exprimer – par d’autres voies aussi – et donner des résultats qui perdurent.
En tant que Réseau athénien pour les Droits citoyens et sociaux, nous participons et soutenons sans conditions la révolte actuelle contre le gouvernement, les ploutocrates et la police.
Nous saluons la colère sociale contre le pillage de nos vies pratiqué par le gouvernement et contre le terrorisme de l’Etat. Nous saluons la rage des millions de gens face au meurtre d’Alexandros Grigoropoulos, nous saluons la participation de milliers de jeunes et d’adolescents aux sièges de commissariats de police à travers le pays.
Nous sommes :
- contre les déclarations de poigne du Premier ministre,
- contre l’adoration de la légalité à tout prix, exprimée par l’opposition parlementaire,
- contre les opérations de “nettoyage” menées par la police,
- contre les “expressions spontanées” de “commerçants excédés par la situation”, voire, contre les attaques de manifestants par des fascistes qui épaulent farouchement les agents de police,
- contre les révérances devant les autorités établies et le maintien de l’ordre que le “Syndicat national des Travailleurs Hellènes” aime à faire,
- contre les déclarations du parti communiste grec dénigrant ceux qu’il ne peut contrôler
- contre la déformation de la réalité et contre la calomnie à notre égard pratiquées par les médias – les chaînes télévisées en particulier.
Notre réponse est la suivante :
Les combats sociaux ne sont ni innoccents, ni coupables. Ils sont justes.
Si des milliers de personnes portent des cagoules, alors, ils obtiennent un visage !
Exarcheia,
Athènes, 9 décembre 2008.
Δίκτυο για τα Πολιτικά και Κοινωνικά Δικαιώματα
Appel à un monde meilleur
Dans Chronique des matins calmes le 11 décembre 2008 à 11:40
Les amis d’Alexandros, tué à Athènes par la police, ont écrit une lettre aux médias. Elle est touchante. Traduite par Anastassia Politi qui vient de me la remettre. Je la publie ici. Ca me fait penser à quelque chose, il y a bien longtemps… Un soleil rouge se lève ce matin sous l’arche de la Défense. Il semble si solitaire. Est-il rouge de colère ou bien de honte, de désespoir ou d’impatience? Pour l’heure il semble n’éclairer que le chemin qu’il a parcouru, et il semble harassé d’avance d’ouvrir ce nouveau congrès du PCF. Sait-on jamais, sait-on jamais. Suivons sa course chauve vers le zénith, sait-on jamais. Sous le ciel bleu d’Athènes, il éclaire de nouveau et d’une autre lumière ces jeunes espoirs semblables à ceux qui, il y a bien longtemps dans le gris de Paris, gris comme un pigeon jeté de l’ardoise sur le pavé de même couleur par un nuage gris, tentèrent de se chauffer à ce soleil si décevant. Sait-on jamais, suivons sa course au loin. Mais tout d’abord, écoutons ces jeunes gens:
LETTRE DES AMIS D’ALEXANDROS AUX MEDIAS GRECS
Nous voulons un monde meilleur.
Aidez-nous.
Nous ne sommes pas des terroristes, des « cagoulés », des « connus-inconnus ».
NOUS SOMMES VOS ENFANTS.
Ces « connus-inconnus » …
Nous avons des rêves. Ne tuez pas nos rêves.
Nous avons de l’élan. Ne stoppez pas notre élan.
SOUVENEZ-VOUS.
Un temps, vous étiez jeunes aussi.
Maintenant vous cherchez de l’argent, vous n’êtes intéressés qu’à la vitrine, vous avez pris du poids, vous avez perdu vos cheveux.
ET VOUS AVEZ OUBLIE.
Nous attendions votre soutien.
Nous attendions votre attention, nous pensions que nous allions être fiers de vous – pour une fois. EN VAIN.
Vous vivez des vies fausses, la tête penchée, vous êtes alliénés, rendus au système…
Vous avez jeté l’éponge et vous attendez le jour de votre mort.
Vous n’ avez plus d’imagination, vous ne tombez plus amoureux, vous ne créez pas.
Vous vendez seulement et vous achetez.
De la marchandise partout.
L’AMOUR ET LA VERITE ? NULLE PART.
Où sont les parents ?
Où sont les artistes ?
Pourquoi ne sortent-ils pas dans les rues ?
Au coeur brûlant d’Athènes
Dans Chronique des matins calmes le 10 décembre 2008 à 2:04J’ai demandé à mon amie Anastassia Politi, comédienne et metteur en scène Grecque qui m’avait fait part de son émoi au sujet des événements actuels d’Athènes, de m’écrire un billet sur ce blog afin d’aider à comprendre ce qui se passe dans cette capitale du sud européen. Elle m’a envoyé deux textes. Le premier à 3h ce matin où elle me fait part de son impossibilité d’écrire dans le trouble qui la submerge, le second à 3h33 où elle fait un état de l’histoire permettant d’avoir un éclairage du présent. Je vous livre les deux textes tels quels.
3 heures du matin

Anasstassia Politi
Mon cher Alain, je n’arrive pas à écrire…En Grèce c’est très grave ce qui se passe, je suis plus que déprimée et inquiète, mon quartier à Athènes est en flammes depuis trois jours, ma mère n’arrive pas à se faire soigner, elle ne peut sortir à cause des bombes lacrymogènes et des incendies, ni le médecin ne peut accéder chez elle, c’est une ville en état de siège…
Mais on s’y attendait, le récent meurtre de l’adolescent est la goutte qui a fait déborder le verre, tout cela se passe sur fond : de la récente crise financière mondiale, sachant que notre gouvernement a arrosé les banques grecques de 23 billions d’euros, sur fond de scandales financiers locaux (l’état bradant à l’église illégalement des terrains publiques sur lesquels des archevêques installent des sociétés off shore…), sur fond d’incendies et de catastrophe écologique inouie de l’année dernière, sur fond de chomage à plus de 15% , avec environ deux millions de la population sur onze qui vivent en dessous du seuil de la pauvreté.
Il y a cent familles qui se partagent le pouvoir et les richesses et les autres vivotent…
Maintenant, les partis politiques, se disputent, l’extrême droite boit du petit lait, je n’arrive pas à écrire, je pleure.
A.
3 heures 33 mn
Ce qui se passe aujourd’hui c’est dans l’Histoire, récente ou
lointaine, qui trouve aussi son origine.
La politique en Grèce, elle est piégée.
Le siècle de Périclès fut certes très admirable mais reste lointain…
En matière de politique, ce qui arriva après est révélateur :
Quatre siècles d’occupation ottomane, depuis 1451, donc, la féodalité à l’orientale, évitant la révolution industrielle de l’Occident, et plusieurs résurrections, dont une guerre d’indépendance réussie, pour aboutir, en 1830, à la création de l’état grec moderne, Celui-ci s’est voulu démocratique, une République Hellénique. Les quelques milliers de paysans libérés du joug ottoman, rejoints par les érudits de la diaspora, ont alors réalisé leurs assemblées nationales et ont voté une constitution qui crystalsait celle de Périclès, de la révolution française et l’étasunienne. Or, son premier gouverneur, Kapodistrias, fut assassiné, la République n’a pas duré plus que six mois, car nos “alliés” nous ont dit clairement qu’il était impossible de laisser faire les Grecs, en créant une démocratie à l’ancienne, avec tout le poids du symbole, en plein Europe de monarches. Ainsi, c’est la monarchie absolu, de droit divin qui nous a été IMPOSEE, avec l’arrivée d’un roi Bavarois, Othon. Je te laisse lire la suite sur Wikipédia….
Alors, des institutions républicaines, tu parles, il n’y en a pas…
La monarchie bavaroise [modifier
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:1834_Teesdale_Map_of_Greece.jpg>
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:1834_Teesdale_Map_of_Greece.jpg>
La Grèce en 1834
Les puissances qui avaient apporté leur aide à la Grèce dans la lutte pour son indépendance <http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27ind%C3%A9pendance_grecque>,
France <http://fr.wikipedia.org/wiki/France>, Royaume-Uni <http://fr.wikipedia.org/wiki/Royaume-Uni> et Russie <http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Russie> tenaient à retirer des bénéfices de leur intervention. La vie politique et économique du pays passa très vite sous le contrôle des États qui s’autoproclamèrent “Puissances Protectrices”.
Une de leurs premières décisions fut de refuser aux Grecs le libre choix de leur régime et de leur chef d’État. Alors que la Troisième Assemblée Nationale réunie à Trézène <http://fr.wikipedia.org/wiki/Tr%C3%A9z%C3%A8ne_%28ville%29> avait opté pour une République, dirigée par Ioannis Kapodistrias <http://fr.wikipedia.org/wiki/Kapodistrias>, les Puissances Protectrices imposèrent la monarchie et le second fils du roi de Bavière Louis Ier, Othon <http://fr.wikipedia.org/wiki/Othon_Ier_de_Gr%C3%A8ce>, comme souverain.
Celui-ci arriva en Grèce à bord d’un navire de guerre britannique. Il était accompagné de 4 000 soldats bavarois, d’un Conseil de Régence (il était mineur) bavarois et d’architectes bavarois qui entreprirent de redessiner Athènes <http://fr.wikipedia.org/wiki/Ath%C3%A8nes>, choisie comme nouvelle capitale. Commença alors la période de la /xénocratie/.
Le chef du gouvernement, Ludwig von Armansperg <http://fr.wikipedia.org/wiki/Josef_Ludwig_von_Armansperg>, un Bavarois, est plus particulièrement détesté.
Othon gouverna d’abord de façon autoritaire, instaurant une monarchie absolue de droit divin, et refusant d’accorder la constitution promise.
Le pays fut malgré tout modernisé : réorganisation (voire organisation tout court) de l’administration, de la justice, d’une armée régulière, de l’Église et de l’enseignement (création de la première université <http://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_nationale_capodistrienne_d%27Ath%C3%A8nes>
de Grèce (1837). Cette politique était facilitée par les prêts nombreux et importants que les Puissances Protectrices accordaient à la Grèce.
Ces prêts, ainsi que l’intervention directe des Ambassades dans la vie politique (création de partis politiques dits /parti français/ <http://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_fran%C3%A7ais_%28Gr%C3%A8ce%29>,
/parti anglais/
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_anglais_%28Gr%C3%A8ce%29> ou /parti russe/ <http://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_russe_%28Gr%C3%A8ce%29>),
faisaient que la Grèce était surtout gouvernée depuis Londres, Paris ou Saint-Pétersbourg. Mais, si les Puissances Protectrices avaient su se mettre d’accord pour aider à l’indépendance de la Grèce, elles divergeaient quant à la direction à lui faire prendre ensuite. Surtout, la Russie cherchait à utiliser la Grèce dans sa tentative de démantèlement de l’Empire ottoman (visant à garantir à la Russie un accès aux mers chaudes), alors que le Royaume-Uni voulait maintenir l’intégrité de celui-ci (au moins jusqu’au moment où il serait prêt à le remplacer).
La Grèce s’engagea dans la guerre turquo-égyptienne, aux côtés de Mehmet Ali, le Pacha d’Égypte, qui voulait se séparer définitivement d’Istanbul. Les dépenses militaires ruinèrent littéralement le pays. Les Puissances Protectrices imposèrent des conditions plus qu’humiliantes au règlement de la dette extérieure.
Articles liés : Othon Ier de Grèce
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Othon_Ier_de_Gr%C3%A8ce>
Anes blancs, ânes noirs par Claude Ribbe
Dans Chronique des matins calmes le 8 décembre 2008 à 12:21Ce n’est pas que je me défausse, mais pourquoi écrire une chose qu’un autre dit aussi bien que vous? C’est le cas de Claude Ribbe dans cet article qui rapporte une ânerie de journaliste sur la question de la race. Et puis que le lecteur me pardonne, en ce moment je suis un peu submergé, mais je me ressaisis bientôt, promis.
Anes blancs, ânes noirs.
Par Claude Ribbe, dimanche 7 décembre 2008

Un journaliste – dont la différence avec moi n’est pas la mélanine mais qu’il dispose, lui, d’une tribune sur France Ô… – avoue dans une émission de télévision, non sans une certaine naïveté, qu’il croit – comme tout le monde, pense-t-il – aux « races humaines ». La jeune fille à la peau sombre qui est en face n’est pas de sa « race » à lui. Il le dit, il le répète. « C’est évident ». Au sens étymologique. Ses yeux ne peuvent le tromper. Manque de chance, la fille est intelligente et cultivée. Elle s’étonne d’être ainsi négrifiée et c’est dévastateur. Elle a raison. L’autre, en face, visiblement, ne comprend pas. Il écarquille les yeux comme s’il essayait, finalement, d’y voir plus clair. Il cherche des arguments. Il peine. Il s’enfonce. Il a dérapé. Pour le coup, sa race, la gamine la lui a fait manger, comme on dit dans les banlieues. C’est le Titanic. Là, en direct. Glouglou le gladiateur. Son trou dans l’eau se refermera vite. Il disparaîtra comme il est apparu. Sa mère regrettera de ne plus le voir dans la lucarne. A force de le laisser sur toutes les chaînes tirer tout seul, pour le compte de ceux qui pensent comme lui mais ne se mouillent pas, le lourd fardeau de la sottise, ça devait forcément finir mal un jour ou l’autre.

Voici le landernau germanopratin qui se démène. Et les ânes bâtés habituels de se mettre à la queue leu leu pour venir donner leur coup de pied à leur collègue fait aux pattes. J’espère que ma réaction était attendue. En tout cas, la voici.
Quand on commence ses études de philosophie, on apprend que les sens sont trompeurs, que croire n’est pas savoir, qu’un bâton plongé dans l’eau paraît brisé alors qu’il ne l’est pas, que la couleur n’est pas dans les choses, mais dans la lumière qui se pose sur les objets. La nuit, tout est gris, tout est noir. Les ânes et les vaches aussi. Si on éteint la lumière, la jeune fille n’est plus «noire» et le journaliste n’est plus «blanc». Un enfant de sept ans en déduira avec justesse que ce n’est pas parce qu’une jeune fille a la peau d’une couleur a priori différente de la mienne qu’il y aurait des groupes humains qui différeraient par la couleur de leur peau. Gageons que ce journaliste n’a pas été un très bon élève en philosophie et qu’en disant tout haut ce que malheureusement beaucoup pensent tout bas, il a perdu une bonne occasion de se taire. On a tous des idées aberrantes qui nous passent par la tête. C’est humain. Mais, à l’analyse, on s’aperçoit facilement qu’elles sont absurdes. Cela s’appelle réfléchir. Quand on exprime à la télévision une idée fausse en soutenant qu’elle est vraie, évidemment, on peut s’attendre à des réactions, même si cette idée fausse est largement partagée chez les ignorants, qui sont toujours majoritaires, donc flattés par les politiques, ne l’oublions jamais. À la « sacralisation » des races de la période nazie aurait succédé, toujours selon ce journaliste, une «négation» des races propre à la période contemporaine. À lire les journaux les plus réputés comme Le Monde (on a vu les réactions de Véronique Maurus lorsque je m’étonnais de la majuscule au substantif « noir » ou « blanc »), on n’a pas le sentiment, pourtant, que la période contemporaine soit une période de négation de l’idée de « race humaine ». Bien au contraire. Cette idéologie de la “race”, communément admise du début du XIXe siècle à la fin du XXe, simplement pour donner une justification morale à l’esclavage puis à la colonisation, semble au contraire revenir en force sinon dans les mentalités du moins dans les médias. Cette fois pour donner une justification morale à l’ordre économique et politique mondial. Et c’est justement là que la réaction indignée contre les propos du journaliste, simple épiphénomène, est intéressante. Dire que l’affirmation de l’existence de “races humaines” est raciste est une évidence pour toute personne un peu éduquée, une absurdité pour les ignorants, toujours prompts à l’invective lorsqu’ils sont pris en flagrant délit de bêtise. On pourrait même dire que le racisme, heureusement, n’est à peu près que cela : la croyance naïve aux “races”. Donc on peut en sortir. Je ne prendrai même pas la peine d’invoquer les scientifiques qui, depuis plus de trente ans, ont démontré que l’idée de “race humaine” était dépourvue de toute valeur. Qu’on relise le discours du Pr Ruffié lors de son entrée au collège de France en 1975. En fait, le débat n’est pas scientifique mais philosophique. Il est donc extrêmement sain que, grâce à ces propos de journaliste, qui révèlent un manque évident de réflexion et de culture, ce qui n’est pas rare chez les journalistes auxquels on tend le plus souvent les micros de la démagogie « idiot-visuelle », une réflexion durable s’engage enfin. Bien au-delà de la polémique, toujours éphémère. Grâce à ce journaliste, qu’il faut peut-être finalement remercier, des contradicteurs prennent enfin conscience de ce que je ne cesse justement de répéter depuis des années dans mes livres et sur mon blog : l’idée de “race humaine” est raciste. C’est le racisme même. Le journaliste pris à partie était invité à parler de la question du “métissage” et il déclarait, non sans une certaine logique, que s’il n’y a pas de “races humaines”, la question du “métissage” n’a pas de sens et qu’on peut clore le débat. On pourrait s’interroger, en effet, sur la manière donc ceux qui avaient organisé l’émission voyaient, eux, les choses. Bien sûr que l’idée de “métissage” suppose implicitement une croyance aux « races humaines ». « Métis » vient du latin mixtus et renvoie à l’idée de mélange de deux éléments différents. S’il n’y a pas de « races humaines », donc pas de différence malgré les apparences, il ne peut évidemment y avoir de mélange. Si les responsables de l’émission avaient fait ce raisonnement enfantin, ils auraient choisi un autre titre. Le journaliste a eu le malheur d’exprimer ce que pensent la majorité des Français. Soixante douze pour cent des Français, pour être précis. Les chiffres nous sont donnés par le sondage annuel de la commission nationale consultative des droits de l’homme, une institution salutaire, méconnue et sous-utilisée, au sein de laquelle j’ai eu l’occasion de siéger pendant trois ans. J’ai d’ailleurs moi-même participé activement au pilotage de ce sondage, donc à l’examen des questions posées. La discussion avec les techniciens de l’institut chargé de l’enquête fut parfois des plus savoureuses. Certains d’entre eux pensaient, comme le journaliste, que l’idée de « race humaine » allait de soi et que « noir c’est noir »… Pour revenir au sondage (publié par la Documentation française en 2008), 12 % des Français non seulement croient aux races, mais pensent qu’il y a des races supérieures à d’autres. Soixante pour cent croient aux races, mais estiment que toutes les races se valent. Espérons que c’est dans cette catégorie de gens (qui ne pensent pas un instant être racistes) que se situe le journaliste; qu’il ne pèche que par ignorance, comme la plupart de ses compatriotes. Heureusement, 23 % des Français, dont je me réjouis de faire partie, affirment que la notion de “race humaine” n’a pas de sens. Ce chiffre a évolué. Voici seulement deux ans, ils n’étaient que 17 % à le penser et cela prouve qu’il ne faut pas désespérer. N’oublions pas, pour que le compte soit juste, les 5 % de Français qui n’ont pas d’opinion ou qui, peut-être, n’osent pas l’exprimer… Voilà qui fait froid dans le dos et explique peut être que l’extrême droite puisse recueillir, à certaines occasions, jusqu’à 17 % des suffrages (les 12 % qui pensent que certaines « races » sont supérieures à d’autres, renforcés par les 5 % « sans opinion »).
Parmi ceux qui ont crié haro sur le journaliste, on trouve curieusement des personnes dont le fonds de commerce était jusqu’alors lié à l’idée de « race humaine » et qui semblent à présent virer de bord à 180°. Tant mieux ! Il faut être cohérent : on ne peut pas d’un côté valider l’existence d’un groupe humain fondé sur la couleur de l’épiderme et, de l’autre, s’en prendre à ceux qui disent exactement la même chose. Celui qui affirme croire aux races et dont la peau est plus claire ne peut pas être stigmatisé par celui qui dit la même chose mais se croit autorisé à le faire parce que sa peau est plus sombre. Il y a des ânes blancs et des ânes noirs. J’engage donc à la prudence ceux qui voudraient donner à cette affaire une suite judiciaire. Il est évident que le journaliste, devant un tribunal, ne manquera pas de faire remarquer que la partie civile est mal placée pour l’accuser si elle dit exactement la même chose que lui. Il soutiendra également que la notion de « race humaine » est inscrite dans la constitution française (article 1) et dans tous les textes antiracistes. Enfin, la proportion des Français qui croient aux races (72 %) doit être identique chez les magistrats et chez les journalistes. Donc le résultat attendu n’est pas garanti. J’ajoute qu’en France, aussi bizarre que cela paraisse, aucune loi – non absolument aucune ! – ne stigmatise le fait de se déclarer raciste. Si quelqu’un affirme demain à la télévision qu’il est raciste, qu’il n’a pas peur de le dire, qu’il l’assume, les bien-pensants auront beau engager des poursuites, aucun texte ne sera applicable. On ne tombe sous le coup des lois antiracistes que si l’on s’en prend à un groupe supposé, ce qui n’est pas le cas en se déclarant habilement raciste dans l’absolu.
Alors que faire ? On se souvient que Stéphane Pocrain, auquel j’avais posé exactement la même question que la jeune fille de l’émission de télévision a posée au journaliste mis en cause – à savoir : « Qu’entendez-vous par « noir » ? » – m’avait rétorqué avec aigreur : « Je ne suis pas votre élève ! ». C’est vrai que j’ai longtemps enseigné la philosophie, parcourant chaque année des dizaines de milliers de kilomètres sur des routes parfois fort enneigées pour aller parler de Descartes ou de Spinoza à des adolescents a priori peu motivés. Tout cela pour un salaire de misère et pour rentrer épuisé après des cours toujours improvisés pour être plus vrais. Mais je ne regrette pas ces années de jeunesse consacrées, au fond de la province, à l’éducation des jeunes esprits. Plutôt que de stigmatiser l’ignorant, il me semble toujours plus simple d’essayer de l’éduquer. Beaucoup de mes anciens élèves ont aujourd’hui l’âge du journaliste incriminé. J’ai la quasi-certitude qu’ils font, pour la plupart, partie des 23 % qui ne croient pas aux « races humaines ».
J’en appelle à présent aux parlementaires, aux politiques. Qu’attendent-ils pour supprimer le mot de « race » de notre constitution et voter des deux mains la proposition de loi Lurel portant remplacement du mot « race » par celui d’ « origine » ? Qu’attendent-ils pour supprimer ce mot dépassé (et abominable) de « race » des textes antiracistes répressifs ? Qu’attendent-ils pour déposer une proposition de loi réprimant l’apologie du racisme et combler ainsi un vide juridique surprenant ? Nous sommes à la veille du soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme qui eut lieu à Paris le 10 décembre 1948. Or, soixante ans plus tard, le racisme est resté non seulement l’une des atteintes les plus graves aux principes de l’humanité, mais l’une des principales causes de discrimination. Ce serait le bon moment, me semble-t-il, pour que le gouvernement français, en souvenir de René Cassin (l’initiateur de la déclaration de 1948) déclare enfin la guerre au racisme. D’abord en s’efforçant, une bonne fois pour toutes, de définir de quoi on parle – ce qui pourrait être l’objet d’un rapport que je suis prêt à rédiger en urgence après avoir auditionné tout le monde, y compris le journaliste aujourd’hui cloué au pilori– ensuite en prenant des mesures rapides pour en finir. Le ministère de l’Éducation nationale pourrait donner l’exemple en intégrant clairement dans les programmes – philosophie, sciences naturelles, histoire, littérature –un enseignement spécifique, de sorte qu’on ne puisse plus, au XXIe siècle, sortir de l’école en débitant des âneries sur les prétendues « races humaines ». Il appartient aussi au CSA de veiller au grain. Les programmes de télévision ne doivent plus être l’occasion, comme c’est trop souvent le cas, d’une apologie du racisme. Le propos même de l’émission où s’est exprimé le journaliste fauteur de polémique était le “métissage”. En choisissant un titre pareil, en invitant un journaliste connu pour ses écarts de langage et en ne mettant pas en face de lui de contradicteur capable de le remettre en place une fois pour toutes, les responsables de l’émission ont pris des risques, pour ne pas dire plus. On remarquera que je n’étais pas invité, que je ne suis jamais invité dans ce type d’émission alors que j’aurais peut-être des choses à dire. Je vois d’ailleurs dans cette attitude systématique, qu’il faut bien appeler une censure, le plus bel hommage à mes qualités médiatiques (dont je ne suis au demeurant pas très fier). On sait trop que le journaliste incriminé aurait eu du fil à retordre en m’ayant en direct en face de lui. Pour ceux qui aiment le spectacle, je suis d’ailleurs prêt à le démontrer quand on veut sur n’importe quelle chaîne, posément, avec des arguments, ce qui serait plus intéressant, j’en suis sûr, qu’un procès ridicule.
Il suffirait d’être un peu plus vigilant au moment de la nomination des responsables de l’audiovisuel public et tout irait beaucoup mieux. De bons patrons de chaînes ne laisseraient pas longtemps des incapables notoires à la direction des programmes. De bons directeurs des programmes ne confieraient pas des émissions à des crétins incultes. Et de bons responsables d’émission n’inviteraient pas systématiquement n’importe qui pour parler n’importe comment de n’importe quoi.
Des dispositions devraient rapidement être prises pour assurer l’égalité effective entre Français. Des mesures concrètes qui ne seraient pas fondées sur les préjugés mais reconnaîtraient une évidence :
Ceux qui sont aujourd’hui les victimes des discriminations racistes n’ont pas forcément la même couleur de peau ni la même religion ni la même origine ni la même culture mais se trouvent être, tous sans exception aucune, les descendants des esclaves de jadis et des indigènes de naguère. Qu’on y réfléchisse un peu et on trouvera facilement les solutions.
Claude Ribbe
Attention, libertés en danger!
Dans Chronique des matins calmes le 2 décembre 2008 à 10:55Sale temps pour les libertés. Choqué par la succession des abus de pouvoirs policiers et judiciaires de ces derniers temps, de la visite de Sarko dans un hôpital psychiatrique, et de sa sortie (on ne l’a pas gardé, et il en a profité), je publie ici le communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme. Atterrant!
Le 28 novembre 2008 à 6h30 du matin, la police sonne au domicile d’un journaliste de Libération
Il est, devant ses jeunes enfants, menotté, humilié, traité de manière insultante. En garde à vue, il sera contraint de se déshabiller entièrement et soumis à deux fouilles intégrales. Motif : 2 ans plus tôt, un commentaire avait été laissé sur le site de Libération par un internaute à propos d’une procédure judiciaire ; la personne visée par cette procédure avait porté plainte pour diffamation contre le journaliste qui était à l’époque directeur de publication. Affaire banale, la justice de la République en a traité des centaines.
Quelques jours plus tôt, la police recherche en Limousin les auteurs de plusieurs sabotages, dont la ministre de l’Intérieur elle-même reconnaît qu’il n’ont mis aucune vie en danger. Là encore, intrusion violente en pleine nuit dans les domiciles ; fouilles et arrestations d’une brutalité qui a provoqué l’indignation dans toute la région. Les personnes arrêtées, pourtant présumées innocentes, sont présentées à l’opinion comme de dangereux terroristes, en violation délibérée du secret de l’instruction.
Une semaine auparavant, le 17 novembre 2008, 4 gendarmes et un maître-chien font irruption à l’improviste dans dix classes du collège de Marciac, dans le Gers. Sans un mot, le chien est lancé à travers les classes. Les enseignants ne peuvent obtenir aucune explication. Trente jeunes « suspects » sont regroupés dans une salle, fouillés, parfois déshabillés ; leurs témoignages relatent des propos humiliants, menaçants et agressifs face à ces élèves tous traités comme des dealers présumés. En sortant, les gendarmes, qui n’ont rien trouvé, félicitent tous les élèves pour avoir « caché leur came et abusé leur chien ».
Point commun entre ces trois affaires : un journaliste à Paris, quelques villageois en Limousin, quelques dizaines de collégiens dans le Gers, sont présumés être de dangereux malfaiteurs et traités de manière brutale, humiliante et pour le moins disproportionnée par rapport aux missions de la police judiciaire.
Liberté de la presse, présomption d’innocence, droit des justiciables, et simple respect en toute circonstance de la dignité des personnes : qu’est ce qui, dans l’attitude des autorités politiques, laisse croire à des magistrats, à des gendarmes, à des policiers qu’ils peuvent impunément ignorer toutes ces règles constitutionnelles et internationales de protection des droits de l’Homme ?
La LDH considère qu’il est urgent de réagir contre des dérives de plus en plus inacceptables de pratiques judiciaires et policières qui deviennent incompatibles avec l’Etat de droit.
Paris, le 1er décembre 2008
La rafle du Val d’Is et autres abominations
Dans Chronique des matins calmes le 2 décembre 2008 à 12:11Les faits sont suffisamment graves pour que je sente la nécessité d’en faire état sur mon blog afin que cette information soit diffusée le plus largement possible. J’ai reçu ce matin un courrier intitulé “les chiens de l’Etat” signé Emmanuelle pour le Réseau Education Sans Frontières 38, suivi de témoignages de brutalités policières et gendarmières. C’est sans commentaire.
Une première en Isère : des enfants raflés à l’école
Bonsoir,
Hier s’est produit un fait très grave à l’école du Jardin de Ville, à Grenoble. A 15h45, un père de quatre enfants (un moins de trois ans, deux scolarisés en maternelle et un en CE1 à l’école du Jardin de Ville) est venu, accompagné de deux policiers en civil, chercher ses enfants, pour “un rendez-vous en préfecture”, ont compris les enseignants. A 19h, on apprenait que la famille au complet était au centre de rétention de Lyon. Ils y ont dormi. Ils étaient injoignables hier soir. On a réussi à les joindre tôt ce matin aux cabines téléphoniques du centre de rétention (qui, rappelons-le, est une prison). Ils étaient paniqués. On a prévenu le centre que la CIMADE, seule association ayant le droit d’entrer dans les centres de rétention, irait voir la famille ce matin. Arrivés au centre, les militants de la CIMADE les ont cherchés, sans succès : la famille était en route pour l’aéroport, leur avion décollant une demi-heure plus tard. Nous n’avons rien pu faire, nous attendions que les militants des la Cimade comprennent la situation de la famille, afin de pouvoir les aider en connaissance de cause. Ils ont été expulsés ce matin. Leurs chaises d’école resteront vides. C’est une première en Isère : la traque des étranger-e-s pénètre dans les écoles.
> > Les seuls enfants en situation irrégulière sont ceux qui ne sont pas à l’école. Nous vous demandons de bien vouloir faire circuler cette information le plus largement possible. Personne ne doit pouvoir dire “on ne savait pas”.
Merci,
Emmanuelle, pour le Réseau Education Sans Frontières 38
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Ecole des Métiers du Gers
Lundi 17 novembre 2008, 10h.30
(récit de Patrick Poumirau, professeur témoin des faits)
Descente musclée de la gendarmerie dans les classes. Je fais cours quand, tout à coup, sans prévenir, font irruption dans le lieu clos de mon travail 4 gendarmes décidés, accompagnés d’un maître-chien affublé de son animal. Personne ne dit bonjour, personne ne se présente. Sans préambule, le chien est lancé à travers la classe. Les élèves sont extrêmement surpris. Je pose des questions aux intrus, demande comment une telle démarche en ce lieu est possible. On ne me répond pas, j’insiste, on me fait comprendre qu’il vaut mieux que je me taise. Les jeunes sont choqués, l’ambiance est lourde, menaçante, j’ouvre une fenêtre qu’un gendarme, sans rien dire, referme immédiatement, péremptoirement.
Le chien court partout, mord le sac d’un jeune à qui l’on demande de sortir, le chien bave sur les jambes d’un autre terrorisé, sur des casquettes, sur des vêtements. La bête semble détecter un produit suspect dans une poche, et là encore on demande à l’élève de sortir. Je veux intervenir une nouvelle fois, on m’impose le silence. Des sacs sont vidés dans le couloir, on fait ouvrir les portefeuilles, des allusions d’une ironie douteuse fusent.
Ces intrusions auront lieu dans plus de dix classes et dureront plus d’une heure. Une trentaine d’élèves suspects sont envoyés dans une salle pour compléter la fouille. Certains sont obligés de se déchausser et d’enlever leurs chaussettes, l’un d’eux se retrouve en caleçon. Parmi les jeunes, il y a des mineurs.
Dans une classe de BTS, le chien fait voler un sac, l’élève en ressort un ordinateur endommagé, on lui dit en riant qu’il peut toujours porter plainte. Ailleurs (atelier de menuiserie-charpente), on aligne les élèves devant le tableau. Aux dires des jeunes et du prof, le maître-chien lance : « Si vous bougez, il vous bouffe une artère et vous vous retrouvez à l’hosto ! »
Il y a des allées et venues incessantes dans les couloirs, une grande agitation, je vois un gendarme en poste devant les classes. J’apprendrais par la suite qu’aucun évènement particulier dans l’établissement ne justifiait une telle descente.
La stupeur, l’effroi ont gagné les élèves. On leur dira le lendemain, dans les jours qui suivent qu’ils dramatisent. Ils m’interrogent une fois la troupe partie, je ne sais que dire, je reste sans voix. Aucune explication de la direction pour le moins très complaisante. Je comprends comment des gens ont pu jadis se laisser rafler et conduire à l’abattoir sans réagir : l’effet surprise laisse sans voix, l’effet surprise, indispensable pour mener à bien une action efficace, scie les jambes.
Ensuite, dans la journée, je m’étonne de ne lire l’indignation que sur le visage de quelques collègues. On se sent un peu seul au bout du compte. Certains ont même trouvé l’intervention normale, d’autres souhaitable.
Je me dis qu’en 50 ans (dont 20 comme prof), je n’ai jamais vu ça. Que les choses empirent ces derniers temps, que des territoires jusque là protégés subissent l’assaut d’une idéologie dure.
Ce qui m’a frappé, au-delà de l’aspect légal ou illégal de la démarche, c’est l’attitude des gendarmes : impolis, désagréables, menaçants, ironiques, agressifs, méprisants, sortant d’une classe de BTS froid-climatisation en disant : « Salut les filles ! » alors que, bien sûr il n’y a que des garçons, les félicitant d’avoir bien « caché leur came et abusé leur chien ». A vrai dire des marlous, de vrais durs n’auraient pas agi autrement. C’est en France, dans une école, en 2008. Je me dis que ces gens-là, les gendarmes, devraient accompagner les gens, les soutenir, qu’ils devraient être des guides lucides et conscients. Au lieu de ça, investis d’un drôle de pouvoir, ils débarquent, on dirait des cow-boys, et terrorisent les jeunes.
Mercredi 19 novembre 2008
Collège de Marciac (32)
Un papa un peu bouleversé et très en colère !!!
J’ai eu cette semaine un mail concernant une descente de police dans un lycée du Gers …On a pu entendre aussi le témoignage sur France inter. J’étais absolument abasourdi par les méthodes utilisées….Mais vous savez parfois on se dit que les gens exagèrent dans leur témoignage….
Bref je reste interrogateur !
Mais voilà que ce WE, j’accueille ma fille Zoé -elle a 13 ans- de retour du collège de Marciac…. Elle me raconte son mercredi au collège….colère à l’intérieur de moi…. révolte…… que faire ???
J’ai demandé à Zoé d’écrire ce qu’elle me disait là. Elle a accepté.
Voici donc son témoignage, avec ses mots à elle :
« Il nous l’avait dit, le CPE, que des gendarmes allaient venir nous faire une prévention pour les 4ème et les 3ème.
Ce mercredi là (19/11/2008), toutes les classes sont entrées en cours comme à leur habitude, en suivant les profs.
A peine 10 minutes plus tard – nous étions assis-, deux gendarmes faisaient déjà le tour de la salle où nous étions. La prof avec qui nous étions, les regardait en nous disant « Ils font leur ronde !?? » . Elle n’était à priori au courant de rien bien sûr. Soudain , la porte s’est ouverte, laissant entrer deux gendarmes… Enfin non, pas exactement !!! Il y avait un monsieur chauve habillé en militaire ( le dresseur de chien en fait !) et un gendarme très gros.
Le chauve nous a dit : « Nous allons faire entrer un chien ! Mettez vos mains sur les tables, restez droit, ne le regardez pas ! Quand il mord, ça pique ! »
Enfin il a dit ça, à peu près… Je me rappelle surtout du « Quand il mord, ça pique ! »
Après, il est sorti deux minutes et est revenu avec deux autres gendarmes et le chien. Les gendarmes se sont placés aux deux extrémités de la classe tandis que le dresseur regardait son chien déjà à l’œuvre. Le chien s’appelait Bigo. Bigo s’est acharné sur plusieurs sacs, en mordant et arrachant tout ce qui dépassait. Quand à la prof, elle restait derrière son bureau bouche bée.
Le chien s’est attaqué au sac de mon amie, à coté de moi. Le dresseur a claqué des doigts en disant : « Sortez mademoiselle, avec toutes vos affaires ! » Elle a rangé son sac, s’est levée et s’est apprêtée à sortir mais le dresseur l’a repris vite : « Et ton manteau ! »
Elle a rougi et emporté aussi son blouson.
Plusieurs personnes de la classe sont ainsi sorties. Le chien vient alors sentir mon sac. Voyant que le chien ne scotchait pas, que rien ne le retenait là, le dresseur lui a fait sentir mon corps avant de s’empresser de me faire sortir. Dehors m’attendait une petite troupe de gendarmes… Enfin, non, pas dehors : nous étions entre deux salles de classe.
Me voyant arriver, ils se dépêchèrent de finir de fouiller une autre fille. Mon amie était déjà retournée dans la classe. Quand ils eurent fini, ils s’emparèrent de mon sac et le vidèrent sur le sol. Un gendarme me fit vider les poches du devant de mon sac. Il vérifia après moi. Je n’étais pas la seule élève. Avec moi, il y avait une autre fille qui se faisait fouiller les poches par une gendarme.
Ils étaient deux gendarmes hommes à la regarder faire. Le Gendarme qui fouillait mon sac vida ma trousse, dévissa mes stylos, mes surligneurs et cherchait dans mes doublures.
La fille qui était là fouillée elle aussi, se fit interroger sur les personnes qui l’entouraient chez elle. Elle assurait que personne ne fumait dans son entourage. Ils la firent rentrer en classe.
C’était à mon tour ! La fouilleuse me fit enlever mon sweat sous le regards des deux autres gendarmes…..
Je décris : Un gendarme à terre disséquait mes stylos, un autre le surveillait, un autre qui regardait la fouilleuse qui me fouillait et le reste de la troupe dehors. Ne trouvant rien dans ma veste, elle me fit enlever mes chaussures et déplier mes ourlets de pantalon. Elle cherche dans mes chaussettes et mes chaussures. Le gars qui nous regardait, dit à l’intention de l’autre gendarme: « On dirait qu’elle n’a pas de hash mais avec sa tête mieux vaut très bien vérifier ! On ne sait jamais… » Ils ont souri et la fouilleuse chercha de plus belle ! Elle cherche dans les replis de mon pantalon, dans les doublures de mon tee shirt sans bien sûr rien trouver. Elle fouilla alors dans mon soutif et chercha en passant ses mains sur ma culotte ! Les gendarmes n’exprimèrent aucune surprise face à ce geste mais ce ne fut pas mon cas !!!!!!
Je dis à l’intention de tous « C’est bon arrêtez, je n’ai rien !!!! »
La fouilleuse s’est arrêtée, j’ai remis mon sweat et mon fouilleur de sac m’a dit : « tu peux ranger ! ».
J’ai rebouché mes stylos et remis le tout dans mon sac et suis repartie en classe après avoir donner le nom du village où j’habite.
De retour en classe, la prof m’a demandé ce qu’ils ont fait. Je lui ai répondu qu’ils nous avaient fouillé. Je me suis assise et j’ai eu du mal à me consacrer au math !
Tout ça c’est ce que j’ai vécu mais mon amie dans la classe à coté m’a aussi raconté.
Le chien s’est acharné sur son sac à elle et elle a eu le droit au même traitement. Mais ses affaires sentaient, alors ils l’ont carrément emmené à l’internat où nous dormons. Le chien s’est acharné sur toutes ses affaires m’a t-elle dit. Le gendarme lui a demandé si elle connaissait des fumeurs de hash, vue qu’ils ne trouvaient rien. Elle leur a simplement répondu que le WE dernier elle a assisté à un concert !
Le CPE l’a ramené ensuite au collège et elle m’a raconté.
Après les cours, le principal a rassemblé tous les élèves et nous a dit que bientôt allait avoir lieu une prévention pour tout le monde.
Une prévention ? Avec des chiens ? Armés comme aujourd’hui ?
Une élève de 4ème nous a dit que le chien s’est jeté sur son sac car il y avait à manger dedans. Elle a eu très peur.
Les profs ne nous en ont pas reparlé….Ils avaient l’air aussi surpris que nous !
Tous les élèves de 3ème & 4ème ont du se poser la même question :
Que se passe t il ?
Et tous les 6ème et 5ème aussi même si ils n’ont pas été directement concernés ! »
Zoé.D.R
Sur l’érotisme, encore
Dans Chronique des matins calmes le 27 novembre 2008 à 3:04
Certes le sujet est inépuisable, mais il épuise aussi et j’ai besoin en ce moment de toute mon énergie mentale aspirée déjà en grande partie par ce ciel vide, glacé et gris, pour faire face à la grande charge de travail qui m’attend tous les matins sur mon bureau. Nous allons passer à autre chose incessamment, mais je ne résiste pas, ne serait-ce que pour emplir une page pleine et trois colonnes sur ce sujet, d’en écrire une dernière avant la prochaine. C’est Maurice Merleau-Ponty qui m’en offre l’occasion. Il m’arrive souvent de visiter ce philosophe qui hante par ses livres ma bibliothèque, et relire au hasard un de ses nombreux articles et conférences, toujours pleins d’enseignements et de questionnement. Ce matin j’ai ouvert Signes (éditions Gallimard,), et suis tombé comme par hasard sur un article intitulé Sur l’érotisme. Je vous en livre sans commentaire un extrait. L’érotisme est un véritable enchantement et une bonne douche froide, rien de tel pour faire…déchanter.
Bon, j’agrémente l’article de quelques illustrations pour relever le tout… et faire passer la pilule.
Sur l’érotisme
L’érotisme est-il une forme de courage intellectuel et de liberté ? Mais que deviendrait Valmont sans l’innocence de Cécile, sans la chasteté de la présidente ? Il n’aurait rien à faire. Que deviendraient les mauvais sentiments sans les bons ? Le plaisir de profaner suppose les préjugés et l’innocence. Il les suppose peut-être même chez le profanateur, et le concours de méchanceté que Mme de Merteuil et Valmont ont institué entre eux, on soupçonne à la fin du livre, qu’elle du moins ne l’a peut-être accepté que parce que Valmont comptait pour elle. Il n’y a de fleurs du mal que si il y a un Mal et un Bien, et de postulation vers Satan que s’il y a une postulation vers Dieu. Un certain érotisme suppose tous les liens traditionnels et n’a ni le courage de les accepter ni celui de les rompre. Ici libertin est un diminutif.
…
L’érotisme de profanation est trop attaché à ce qu’il nie pour être une forme de liberté. Il n’est pas toujours signe de force d’âme. J’ai connu un écrivain qui ne parlait que sang et destruction, et qui, comme on lui demandait ce qu’il sentait après avoir tué, répondit qu’après tout, il n’avait tué personne, mais que, s’il l’avait fait, il aurait assurément le sentiment d’être « tombé dans un trou ». Nos sadiques sont souvent bonasses. Il y a des lettres de Sade qui le montrent geignard et timide devant l’opinion. Ni Laclos ni Sade n’ont joué pendant la Révolution française le rôle de
Lucifer. Et, par contre, ce que l’on sait de la vie personnelle de Lénine et de Trotski montre qu’ils étaient des hommes classiques. La candeur et l’optimisme des thèses marxistes sur la sexualité n’ont pas grand rapport avec le libertinage. L’aventure d’une révolution se joue sur une scène plus aérée que celle de Sade et, plus qu’à Sade, Lénine ressemble à Richelieu.
Considérons que nos grands érotiques sont toujours la plume à la main : la religion de l’érotisme pourrait bien être un fait littéraire Le propre de la littérature est de faire croire au lecteur qu’on trouverait dans l’homme et dans ce qu’il vit, à l’état concentré, la substance rare que ses œuvres laissent deviner. Ce n’est pas vrai : tout est là, dans le livre, ou du moins le meilleur. Le public aime mieux croire que l’écrivain, comme un être d’espèce inconnue, doit avoir certaines sensations qui contiennent tout, et qui sont comme des sacrements noirs. L’écrivain érotique mise sur cette légende (et l’accrédite d’autant mieux que le sexe est en beaucoup d’hommes le seul accès à l’extraordinaire). Mais il y a là un jeu de miroir entre l’écrit et le vécu. Une bonne part de l’érotisme est sur le papier. L’écrivain non érotique, plus franc, plus courageux, n’élude rien de sa tâche, qui est de changer la vie des signes, à lui tout seul et sans complice.
Quant aux philosophes, il y en a de très grands, comme Kant, qui passent pour avoir été aussi peu érotiques que possible. En principe, comment resteraient-ils dans le labyrinthe de Sade et de Masoch puisqu’ils cherchent à comprendre tout cela ? En fait, ils y sont comme tout le monde, mais avec l’idée d’en sortir. Comme Thésée, ils emportent avec eux un fil. Ecrivains eux aussi, leur liberté de regard ne se mesure pas à la violence de ce qu’ils sentent, et il arrive qu’un morceau de cire leur en apprenne beaucoup sur le monde charnel. La vie humaine ne se joue pas sur un seul registre : de l’un à l’autre il y a des échos, des échanges, mais tel affronte l’histoire qui n’a jamais affronté les passions, tel est libre avec les mœurs qui pense de manière ordinaire, et tel vit apparemment comme tout le monde dont les pensées
déracinent toutes choses.
Maurice Merleau-Ponty, octobre 1954
A fleur de sexe, suite des aventures de Clitoris
Dans Chronique des matins calmes le 19 novembre 2008 à 5:55
Il suffit de parler de sexe pour voir la fréquentation de son blog exploser de façon exponentielle. J’ai vu le graphique statistique des clics sur mon site saisi d’une soudaine érection, et vu affluer une foule de lecteurs surgis du diable vauvert qui telle une ruée de bourdons lubriques, ont butiné mes mots et belles fleurs virtuelles. Encourageant ou déprimant ? J’ai tendance à pencher pour le deuxième terme à moins que… à moins que le suc de mes mots savoureusement répandus sur le large pétale de leur écran ait donné à certains le goût du revenez-y et finalement les ait fidélisé.
C’est ce qui semble apparaître finalement puisque n’ayant rien écrit ces deux derniers jours, la moyenne statistique des visites est restée au-dessus de la moyenne habituelle. Alors, j’ai décidé d’en remettre une couche juste pour voir, mais aussi parce que ça m’amuse et, pour tout avouer, en panne d’inspiration, ce champ là reste un domaine inépuisable. D’autant que ce site me servant également de cour de récréation, cela me permet de me défouler entre deux séances d’écriture sérieuse. Je dois vous confier que ma tête explose en ce moment car je dois rendre d’ici peu deux ouvrages de commande et les premiers chapitres d’un roman qui est en passe d’en devenir une. Rien que ça pour ce qui ne concerne que l’écriture. Mais foin de raconter ma vie, parlons de sexe.
Par où commencer ? Tiens, pourquoi pas continuer sur le thème de la littérature, les fleurs et le sexe ?
A ce propos il me vient une question : quel est celui qui a dit « le premier qui a comparé la femme à une fleur était un poète. Le second était un imbécile » ? Réponse sur la fonction commentaires de mon blog. Le premier qui donne la bonne réponse a droit à… toute mon estime.
Tant que nous y sommes, une autre question : quels sont le titre du film, et le nom de son metteur en scène, où l’on voit, dans une séquence torride de séduction, un homme qui ouvre une figue et enseigne à la jeune femme en face de lui la meilleure manière de la manger ?
Bon, je passe du coq à l’âne. En regardant les belles fleurs tropicales insérées dans le dernier article et en me laissant aller à la rêverie d’une promenade dans un jardin tropical, notamment celui de ma mère à Sainte-Anne en Guadeloupe, je me suis dit en pensant à toutes ces fleurs et tous ces fruits turgescents, que peut-être que c’est là, finalement, que se ressource le style des écrivains tropicaux : dans les fleurs et les fruits, leurs formes et leurs couleurs.
La libido propre à tout écrivain se répand et dessine leur forme et leur lumière en contours de mots.
Finalement les poètes tropicaux restent poètes sans jamais devenir des imbéciles puisqu’ils ne comparent pas les femmes aux fleurs mais les fleurs aux femmes.
Voilà, c’est tout, et je garnis cet article de belles fleurs féminines et de fruits aussi, des deux sexes, un jardin propre à votre inspiration. Et puis aussi et surtout pour donner un peu de couleurs et de formes à ce ciel uniformément gris d’un automne qui nous recouvre d’un linceul de tristesse. Bon, je retourne au travail.
Clitoris, mon amour
Dans Chronique des matins calmes le 15 novembre 2008 à 4:37
Est-ce d’avoir vu hier soir à la télévision l’inénarrable feuilleton américain « Sex and the city » où un quarteron d’hurluberlues New-Yorkaises se débattent dans leurs (més) aventures truculentes, ou d’avoir lu dans Libération cette incroyable histoire d’un homme enceint pour la deuxième fois (en fait un transsexuel à l’origine femme qui veut faire des enfants) ? Toujours est-il qu’au terme d’une nuit passablement agitée dont je ne me souviens plus d’une bribe (hello Mr Freud !), je me suis réveillé avec un clitoris en plein milieu du front.
En prenant calmement mon petit déjeuner, œil noir reflétant ma question sur la surface lisse et noire de ma tasse de café noir, je me suis demandé ce que ce clitoris faisait sur mon front. Jolie réminiscence sans doute de ces pistils d’hibiscus qu’enfant de la Guadeloupe je me collais sur la tête en guise de furoncles de fée Carabosse. Il se dressait solitaire et insistant comme un point d’interrogation à la recherche de ses racines en plein cœur de mon cerveau encore baigné de brume.
« Drôle de chose, me dis-je rêveur, que cet organe si justement appelé clitoris (petite clef) par la sagesse des grecs. Un organe qui n’a pas son pareil dans le règne animal. » En effet, ce petit organe qui, à la loupe (acte à n’accomplir qu’avec le consentement express de sa propriétaire), ressemble étrangement à un phallus, ne semble pas avoir d’autre raison d’être que le plaisir, alors que tout organe a une fonction vitale dûment répertoriée. Est-ce alors à dire que le plaisir féminin serait de l’ordre vital ? Ici s’ouvre, en me grattant la nuque courbet, sous ma tasse de café, un abîme en forme de naissance du monde. Serait-ce la réponse à la question cent fois répétée de ce feuilleton féminin enflammé d’une Amérique folle de fantaisie aux jambes découvertes ? Sans doute.
Je regarde ma chatte endormie sur son coussin vert pomme près de ma bibliothèque, la queue appuyée sur le formidable roman de Robert Musil « L’homme sans qualités ». Elle vient sans doute de passer une folle nuit de sabbat au milieu de la jungle de mon jardin. Et pourtant je la plains. Avez-vous déjà vu le phallus d’un chat (je ne vous recommande pas de tenter de le regarder à la loupe) ? Eh ! bien, c’est un affreux instrument de torture. La chose est faite comme un grappin de pirate qui permet l’abordage en pleine mer. Une fois accostée et accrochée, la proie ne peut s’échapper car le grappin s’est ouvert à l’intérieur et interdit toute possibilité de fuite. Une amie vétérinaire m’assure que ça leur fait horriblement mal. Pauvres chattes. Soit dit en passant, appeler ainsi l’organe féminin, si ce n’est à cause de cette jolie forme triangulaire, me semble pour le coup totalement inadéquat, car celui-ci est muni de ce fameux organe de plaisir qui pousse sa question dans ma tête.
En réalité, et c’est cela le cœur de l’énigme, le sexe féminin est à l’organe viril ce qu’une décapotable est à un combi. Ce dernier intègre dans une unité aérodynamique plusieurs fonctions vitales, et le plaisir est l’expression de la pénétration de l’ensemble par ce drôle de capot qu’on appelle étrangement le gland (ce qu’on donne à manger aux cochons), tandis que son alter ego féminin laisse paraître de manière ouverte et séparée ses différentes fonctions à l’admiration du connaisseur. Au centre de cette ouverture, le clitoris qui s’érige au milieu des pétales ouverts comme le pistil d’un anthurium ou celui des hibiscus de mon enfance. Et c’est avec un plaisir tout enfantin que me je penche sans peur de retomber, mais avec un certain vertige, sur cette origine du monde.
Bien-sûr, me dira-t-on, s’il ressemble tant à un phallus, c’est du fait qu’il apparaît comme un résidu de l’évolution, une espèce de caput mortuum (horrible !), comme l’est le coccyx pour la queue perdue du singe que nous étions, ou l’appendice, organe rendu inutile, voire nuisible, par notre passage à la station debout.
Que nenni ! Le clitoris n’est pas un résidu de phallus, car il a une fonction propre, une raison d’être. Mais sa fonction est de ne pas avoir de fonction, précisément, sinon celle du plaisir. Le plaisir, une fonction ? Oui, messieurs, bien-sûr, mesdames. Et c’est bien lui qui rend la femme (en disant la femme, j’inclus l’homme n’en déplaise aux virilocrates) supérieure à l’animal, notamment à ma chatte qui dort auprès de « L’homme sans qualités ». Supérieure, mais aussi inférieure, d’une certaine façon, car le clitoris supplée ce que la femme n’a pas : l’instinct animal.
Ma chatte cherche à se reproduire malgré la douleur causée par la pénétration du mâle, car c’est son instinct qui l’y pousse, tandis que dans une situation historique où la femme devient l’égale de l’homme, si ce n’était le plaisir, qu’est-ce qui pousserait la femme à accepter la copulation ? Tant que l’homme, par divers stratagèmes sociaux, pouvait imposer son plaisir de manière unilatérale, le problème ne se posait pas (je veux dire, du point de vue de la reproduction animale). Je soupçonne d’ailleurs que la clitoridectomie pratiquée dans certaines sociétés, s’inscrit sur cette angoisse masculine de la possible égalité féminine face au plaisir, donc face à la reproduction. D’autant que cette égalité devient en fait une supériorité par la capacité interdite jusqu’alors à l’homme de la gestation.
Voilà qui nous ramène directement à la figure monstrueuse de cette femme qui s’est fait implanter un phallus en lieu et place du clitoris tout en ayant gardé, malgré son apparence aujourd’hui virile et son taux effarant d’hormones mâles, un utérus capable de procréer. Il-elle est enceint ! Dame nature ne sait plus à quels seins se vouer, elle qui, pour déjouer le manque d’instinct de sa pauvre créature humaine avait inventé le plaisir partagé souvent bafoué par l’homme lui-même et son monophalluthéisme érigeant ses obélisques en plein cœur de la place de la discorde.
Le discours de la journaliste de Libération qui rapporte ce fait divers me fait froid dans le dos et me glace telle une stalagmite en pleine érection au milieu d’une caverne. Ce discours con sensuel du relativisme décadent (je parle de la débandade généralisée de la pensée) où tout est dans tout et réciproquement, lui fait dire au nom de la relativité du sacro-saint désir : “Offrir aux gens le choix, c’est toujours mieux que les astreindre à accomplir leur devoir biologique… non ?“.
Nom d’une pipe ! si je puis dire, « devoir biologique », voilà un surprenant oxymore car le biologique se moque du devoir, et le devoir comme dimension de la conscience morale ne peut être contraint par le déterminisme biologique. De l’art de dire n’importe quoi au nom de la liberté de penser n’importe quoi. « Offrir aux gens le choix », dans le supermarché du sexe, voilà le bon slogan. Choisissez à votre aise la marque de votre sexe. « Vous vous changez ? changez de sexe », dirait la marque aux mille montres qui se mordent la queue. Il y aurait lieu ici d’épiloguer tant ce type de bêtises offre d’ouvertures aux courants d’airs de la pensée. Mais je m’en garderai ici. Je m’interroge seulement sur la condition psychologique de la compagne de cet homme-femme qui elle, aussi, que je sache, est dotée d’un organe de reproduction. Pourquoi n’est-ce pas elle qui porte l’enfant ?
Pauvre clitoris ! Le voilà en face du plus mortel danger. Cet organe du plaisir se voit destitué de sa fonction vitale première par le cerveau malade de notre état de civilisation qui fait passer le désir de puissance de l’homme-femme (qui se prend, à l’égal de Dieu pour maître du destin) par-dessus le plaisir de nature. Et voilà la femme de nouveau bafouée. Et voilà le destin de l’homme suspendu aux caprices du désir de puissance.
Alors, je regarde en louchant ce joli clitoris poussé ce matin sur mon front soucieux et je me dis qu’il est sans doute le seul espoir de l’homme. A suivre… forcément.
Obama et moi par Gabriel Gbadamosi
Dans Chronique des matins calmes le 10 novembre 2008 à 7:34
En attendant d’en faire la traduction (pardon pour les amis qui ne lisent pas l’anglais), voici un texte très intéressant que m’a envoyé mon ami Gabriel Gbadamosi, auteur britannique, responsable d’ AHRC Creative and Performing Arts Fellow, Goldsmiths College et également animateur de FENCE, réseau international d’écrivains de théâtre, auprès de Jonathan Meth.
Obama and me
It’s not because Barack Obama shares with me a black and white ancestry – his white American and Kenyan, mine Irish and Nigerian – but rather because we were born in the same year, 1961, that I’m interested in reflecting on his American story from my position in an English one.
Unlike him I was brought up by both my parents until they died in my twenties; no broken home, but rather stable and comfortable. Like him, I was in my twenties before I went to Africa hoping to find out more about my father’s people and move on from my loss with greater knowledge of who he was and where my own future might lie. But it’s as an Irishman that I come to my first realisation about an Obama presidency.
I was seven when Bobby Kennedy was assassinated; his brother, John F. Kennedy, brought the Irish Catholics as a people, my mother’s people, from second-class to full citizenship in the United States through military service in the Second World War and attainment of the office of the Presidency. The film actor, Audie Murphy, as my mother never tired of pointing out, was one of the most decorated soldiers in that war. As she sat crying in her bedroom at the news of that second Kennedy assassination, I now realise the cost to her of a martyred leader was a calculation of suffering still to be gone through, the reversibility of gains, the fragility of hope and, dare I say it, the necessity of sacrifice.
Earlier that year, 1968, my African American primary school teacher in London had written the name Martin Luther King out on the blackboard and told us to remember it as the name of a man who had been killed in America for freedom.
African-Americans have known freedom was coming and, according to the writer WEB DuBois at the start of the 20th century, even made it their religion, but as of this election of a black President, that day has come: they as a people are now, finally, free. What has changed is subtle, worth registering and momentous. It has changed the meaning of African-American to include the son of a Kenyan goat-herd with no experience in his ancestry of slavery. All African-descended people in America share in this emancipation: African-American identity is no longer defined by slavery. And it has allowed Barack Obama in his acceptance speech to refer ‘we as a people’ – an explicit paraphrase of Martin Luther King’s clarion call in the Civil Rights movement – to all Americans: black, white, Hispanic, Asian, native.
Black leadership of the United States of America has the moral force and aspirational quality of African-American religious rhetoric, but in aiming as it always has to transcend the barriers of race it can now further its aim by re-founding as well as restating the basis of American values. The values of democracy, opportunity, determination and so on, will not obscure the additional quality demanded of American society at a time of global economic, environmental and political crisis: sacrifice, and even, self-sacrifice.
Barack Obama’s rhetoric, his skills as an orator, will have struck anyone during the course of this election contest; the ‘silver-tongued, one-term Senator’ is now America’s President-elect and his word, his writ will run. Unlike Obama, it occurs to me that I don’t have a black voice; he does, out-pacing Hillary Clinton in the search for the African-American vote. My public voice as a writer and broadcaster in Britain has been shaped by a need to defend against the ordinary hostility and harassment I’m used to as an ostensibly black man in a white society. I tend to hide, to shield myself behind my class, education and voice in order to be free of some of the more troubling aspects of my encounters with discrimination. My tactical language skills are not the equal of Obama’s: they are not based on a tradition of black preaching, of self-assertion, openly offered recognition; I am not schooled in a rhetoric openly scornful or critical of injustice. You can hear me now: analytic, intuitive, but not passionate, not steeped in what have been the tragic possibilities of black experience in America. I can’t mobilise and organise with my voice; I can warn. I can’t inspire; I can question. I’m not a politician; I’m a poet and playwright whose job has been to widen the possibilities of my own society. I’m not American; I’m English.
What, then, I wonder, is the equivalent in Britain of Barack Obama’s profound grasp on America’s electoral psyche through his deployment of an American language of hope? Or, to put it another way, what would he say if he were born here? Or again, would he have become Prime Minister? The question was put to British audiences by the Reverend Jesse Jackson in relation to the black populations of Europe: are they as enfranchised as African-Americans turn out to be in the formerly slave-holding States of the US? Change has come to America; will it come to this country?
I sometimes imagine we will have to wait another generation for that change to come; that race has never been an issue here as it has in the United States, and no language has been evolved to tackle its insidious grip on our imagining of the possibility that black people in Britain might aspire to leadership of a predominantly white society. Or, to put that another way, we don’t have a problem here, so can we fix it?
No wonder my own limitations feed so easily into a feeling that being a part of this country kills me. My only hope is that my age-mate, Barack Obama, as well as demonstrating the non-racial basis for a re-invigoration of America’s core values of openness and opportunity to us in Britain, will end up living for his country rather than dying for it.
Gabriel Gbadamosi
AHRC Creative and Performing Arts Fellow, Goldsmiths College
November 2008
Un nouveau monde
Dans Chronique des matins calmes le 5 novembre 2008 à 11:15
Cette symphonie du Nouveau Monde commence par un quatuor.
Le rêve américain est aujourd’hui, le 5 novembre 2008, devenu le rêve de l’univers entier.
Jamais ce pays n’a autant mérité le titre de Nouveau monde.
Nous y reviendrons, bien-sûr. Ca soulève tant de questions qu’on ne pouvait se poser avant.
Un bouleversement, une révolution au sens d’un renversement du monde sur lui-même.
Pour l’heure, c’est l’émotion, les larmes en torrents d’un lac si longtemps contenu.
Je regarde ces images si belles, si incroyables, comme sorties de l’imagination d’un peintre surréaliste.
Une révolution sans armes, une révolution en larmes, larmes de fond.
Une révolution par la démocratie. La victoire sans appel de l’idéal démocratique.
Quelle leçon pour tous les peuples, à commencer par la France!

Last dance before Obama
Dans Chronique des matins calmes le 4 novembre 2008 à 2:31
Nous sommes aujourd’hui au jour moins un avant Obama. Ce sera la nouvelle datation universelle. Il y a eu les années BC (Before Christ), il y aura désormais les années BO (Before Obama), si l’avènement a lieu en la crèche de la Maison Blanche. La pucelle Amérique va peut-être accoucher d’un enfant métis. Son père est le dénommé Personne alias Toutlemonde, car il est fils de l’Univers qui se prépare demain à danser.
Jamais l’Amérique n’a mérité autant qu’aujourd’hui son titre de Nouveau Monde. Car c’est vraiment du nouveau, de l’inédit dont elle est grosse. Rappelons que le monde s’est arrondi comme un ventre féminin lorsqu’un certain Christophe l’a découverte il y a à peine 516 ans.
C’est un nouveau rameau qui porte une mutation. Car s’il nait demain, le monde ne sera jamais plus comme avant. Il ne s’agit pas de l’avènement d’un quelconque messie, et je ne suis pas en cette page un prédicateur illuminé. Il apporte simplement une nouvelle foi en l’homme, et toute foi est en elle-même porteuse de déception. On ne peut être déçu que lorsqu’on a la foi, mais la foi permet de dépasser les déceptions car elle se pose toujours au-dessus de ce qu’elle génère dans sa marche. Ici je parle d’une foi laïque, d’une foi en l’homme.
Ainsi, Obama n’est pas un dieu, il sera seulement si l’Amérique en accouche, le fils de Dieu c’est à dire de Toulemonde, du Tout qui est le monde. Porteur d’espoir et de déceptions tout à la fois. Je ne crois pas en Obama, je crois en ce qu’il représente, c’est à dire Nous, ce Nous universel qui danse au-dessus des frontières.
Peut-être demain le monde va danser, et aujourd’hui, il s’est comme arrêté pour retenir son souffle. Depuis quelques jours, je suis comme fatigué, incapable de bouger et même d’écrire vraiment. Je fais semblant de travailler mais le coeur n’y est pas. Je sens que tout mon être est en attente. C’est une heure décisive, l’heure d’une bascule, c’est un midi ou un minuit. Heure de la danse.
Les sociétés dites traditionnelles organisent des danses avant tout événement d’importance. Des danses préparatoires ou propitiatoires. Danses de guerre, danses de chasse, danses nuptiales… Danser pour préparer l’action, danser parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, parce qu’il y a un vide qui se creuse à l’avant de la voile et permet le mouvement du navire monde qui prend le vent. Danser parce qu’à ce moment, toute parole est vide et inutile. Le philosophe, comme Nietzsche, devient danseur car il comprend que la danse est ce vide agissant qui se place devant le concept pour le mettre en mouvement.
Il y avait autrefois, dans la défunte ORTF, ce petit train qui dansait dans l’intermède et préparait la diffusion d’une émission d’importance. Il créait cette vacuité qui rend le cerveau disponible comme dit, hélas, un certain PDG d’une grande chaine commerciale. Disponible aussi pour l’action, pour recevoir pleinement l’information, la création, le vent nouveau, comme au théâtre en ce moment particulier où le silence se fait juste avant le lever du rideau.
Alors, je vous invite à danser sur cette page en l’illustrant de dessins d’El don Guillermo que j’ai tirés de mon livre “Je danse donc je suis”. Dansons en attendant demain, dansons pour être à l’heure
universelle et recevoir demain.
I have a dream
Dans Chronique des matins calmes le 31 octobre 2008 à 2:02
I am happy to join with you today in what will go down in history as the greatest demonstration for freedom in the history of our nation.
Five score years ago, a great American, in whose symbolic shadow we stand today, signed the Emancipation Proclamation. This momentous decree came as a great beacon light of hope to millions of Negro slaves who had been seared in the flames of withering injustice. It came as a joyous daybreak to end the long night of their captivity.
But one hundred years later, the Negro still is not free. One hundred years later, the life of the Negro is still sadly crippled by the manacles of segregation and the chains of discrimination. One hundred years later, the Negro lives on a lonely island of poverty in the midst of a vast ocean of material prosperity. One hundred years later, the Negro is still languishing in the corners of American society and finds himself an exile in his own land. So we have come here today to dramatize a shameful condition.

In a sense we have come to our nation’s capital to cash a check. When the architects of our republic wrote the magnificent words of the Constitution and the Declaration of Independence, they were signing a promissory note to which every American was to fall heir. This note was a promise that all men, yes, black men as well as white men, would be guaranteed the unalienable rights of life, liberty, and the pursuit of happiness.
It is obvious today that America has defaulted on this promissory note insofar as her citizens of color are concerned. Instead of honoring this sacred obligation, America has given the Negro people a bad check, a check which has come back marked “insufficient funds.” But we refuse to believe that the bank of justice is bankrupt. We refuse to believe that there are insufficient funds in the great vaults of opportunity of this nation. So we have come to cash this check — a check that will give us upon demand the riches of freedom and the security of justice. We have also come to this hallowed spot to remind America of the fierce urgency of now. This is no time to engage in the luxury of cooling off or to take the tranquilizing drug of gradualism. Now is the time to make real the promises of democracy. Now is the time to rise from the dark and desolate valley of segregation to the sunlit path of racial justice. Now is the time to lift our nation from the quick sands of racial injustice to the solid rock of brotherhood. Now is the time to make justice a reality for all of God’s children.
It would be fatal for the nation to overlook the urgency of the moment. This sweltering summer of the Negro’s legitimate discontent will not pass until there is an invigorating autumn of freedom and equality. Nineteen sixty-three is not an end, but a beginning. Those who hope that the Negro needed to blow off steam and will now be content will have a rude awakening if the nation returns to business as usual. There will be neither rest nor tranquility in America until the Negro is granted his citizenship rights. The whirlwinds of revolt will continue to shake the foundations of our nation until the bright day of justice emerges.
But there is something that I must say to my people who stand on the warm threshold which leads into the palace of justice. In the process of gaining our rightful place we must not be guilty of wrongful deeds. Let us not seek to satisfy our thirst for freedom by drinking from the cup of bitterness and hatred.
We must forever conduct our struggle on the high plane of dignity and discipline. We must not allow our creative protest to degenerate into physical violence. Again and again we must rise to the majestic heights of meeting physical force with soul force. The marvelous new militancy which has engulfed the Negro community must not lead us to a distrust of all white people, for many of our white brothers, as evidenced by their presence here today, have come to realize that their destiny is tied up with our destiny. They have come to realize that their freedom is inextricably bound to our freedom. We cannot walk alone.
As we walk, we must make the pledge that we shall always march ahead. We cannot turn back. There are those who are asking the devotees of civil rights, “When will you be satisfied?” We can never be satisfied as long as the Negro is the victim of the unspeakable horrors of police brutality. We can never be satisfied, as long as our bodies, heavy with the fatigue of travel, cannot gain lodging in the motels of the highways and the hotels of the cities. We cannot be satisfied as long as the Negro’s basic mobility is from a smaller ghetto to a larger one. We can never be satisfied as long as our children are stripped of their selfhood and robbed of their dignity by signs stating “For Whites Only”. We cannot be satisfied as long as a Negro in Mississippi cannot vote and a Negro in New York believes he has nothing for which to vote. No, no, we are not satisfied, and we will not be satisfied until justice rolls down like waters and righteousness like a mighty stream.
I am not unmindful that some of you have come here out of great trials and tribulations. Some of you have come fresh from narrow jail cells. Some of you have come from areas where your quest for freedom left you battered by the storms of persecution and staggered by the winds of police brutality. You have been the veterans of creative suffering. Continue to work with the faith that unearned suffering is redemptive.
Go back to Mississippi, go back to Alabama, go back to South Carolina, go back to Georgia, go back to Louisiana, go back to the slums and ghettos of our northern cities, knowing that somehow this situation can and will be changed. Let us not wallow in the valley of despair.
I say to you today, my friends, so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream.
I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed: “We hold these truths to be self-evident: that all men are created equal.”
I have a dream that one day on the red hills of Georgia the sons of former slaves and the sons of former slave owners will be able to sit down together at the table of brotherhood.
I have a dream that one day even the state of Mississippi, a state sweltering with the heat of injustice, sweltering with the heat of oppression, will be transformed into an oasis of freedom and justice.
I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character.
I have a dream that one day, down in Alabama, with its vicious racists, with its governor having his lips dripping with the words of interposition and nullification; one day right there in Alabama, little black boys and black girls will be able to join hands with little white boys and white girls as sisters and brothers.
I have a dream today.
I have a dream that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain, and the crooked places will be made straight, and the glory of the Lord shall be revealed, and all flesh shall see it together.
This is our hope. This is the faith that I go back to the South with. With this faith we will be able to hew out of the mountain of despair a stone of hope. With this faith we will be able to transform the jangling discords of our nation into a beautiful symphony of brotherhood. With this faith we will be able to work together, to pray together, to struggle together, to go to jail together, to stand up for freedom together, knowing that we will be free one day.
This will be the day when all of God’s children will be able to sing with a new meaning, “My country, ’tis of thee, sweet land of liberty, of thee I sing. Land where my fathers died, land of the pilgrim’s pride, from every mountainside, let freedom ring.”
And if America is to be a great nation this must become true. So let freedom ring from the prodigious hilltops of New Hampshire. Let freedom ring from the mighty mountains of New York. Let freedom ring from the heightening Alleghenies of Pennsylvania!
Let freedom ring from the snowcapped Rockies of Colorado!
Let freedom ring from the curvaceous slopes of California!
But not only that; let freedom ring from Stone Mountain of Georgia!
Let freedom ring from Lookout Mountain of Tennessee!
Let freedom ring from every hill and molehill of Mississippi. From every mountainside, let freedom ring.
And when this happens, when we allow freedom to ring, when we let it ring from every village and every hamlet, from every state and every city, we will be able to speed up that day when all of God’s children, black men and white men, Jews and Gentiles, Protestants and Catholics, will be able to join hands and sing in the words of the old Negro spiritual, “Free at last! free at last! thank God Almighty, we are free at last!”
Double ration de croquettes!!
Dans Chronique des matins calmes le 30 octobre 2008 à 2:12
Le chat est le meilleur ami de l’écrivain. Je l’ai vérifié cette nuit lorsque ma chatte m’a réveillé en poussant de drôles de miaulements m’avertissant de la présence d’intrus dans la maison. Une vraie oie du Capitole. J’ai ainsi sauvé in extremis mon pc portable que, dans leur fuite, les voleurs ont dû abandonner. J’ entends d’ici frémir, mes amis écrivains. Documents, roman en cours, pièces de théâtre et textes divers, envolés en un instant dans un ordinateur et son disque dur externe. Catastrophe déjà survenue il y a quatre ans dans les mêmes lieux. L’horreur ! Oui, bien sûr, les inconditionnels du papier à gratter et de l’encre à mouches et à pâtés auront beau jeu de hausser les épaules. Ce n’est pas à eux qu’une telle mésaventure peut arriver tant qu’il y a du papier et que Wall Street en flammes n’a pas brûlé son cours. Je les comprends. Ce sont d’ailleurs parfois les mêmes qui stigmatisent l’usage des nouvelles technologies et leur irruption sur nos scènes de théâtre. Je les comprends aussi tant il est vrai que le bois, les planches, le papier, sont le socle essentiel de l’écriture et de la voix qui se porte au théâtre. C’est vrai aussi que le silex fait du feu. Mais comment dire ? J’ai l’impression qu’il n’est pas de la même nature que celui qui sort de mon briquet et allume ma cigarette. Une perte de sacralisation mais le gain d’autre chose. Disons que le sacré s’est déplacé. J’écris bien avec mon temps lorsque je prends une feuille de papier ou pianote sur mon ordinateur, mais ce n’est pas le même temps et pas exactement la même écriture. C’est-à-dire que la manière dont j’écris me fait saisir le temps différemment. Pourquoi ai-je choisi l’ordinateur plutôt que le papier ? Pas seulement par fainéantise. C’est parce qu’en écrivant je suis en connexion avec la rumeur immédiate du monde. Parce que mes doigts sur le clavier jouent une espèce de musique. J’écris dans un rythme et un espace mobile. J’écris sur une mémoire qui danse une gigue en gigas dans ma bibliothèque personnelle qui fait tapis sous mon nouvel écrit. J’écris et reçois en même temps par une fenêtre (window en anglais) qui me regarde (un peu trop parfois), mon regard extérieur (outlook). J’écris dans une maison ouverte au monde avec sa boite de déception qui me fait réagir. Et comment dire ? Lorsque j’ai cru un instant que les voleurs avaient encore dérobé l’ordinateur, j’ai bien-sûr pleuré immédiatement mes documents envolés, mais aussi tous mes contacts. Je me suis senti comme nu et moins vivant.
Vivant, voilà le mot. Je vis parce que je partage au jour le jour, je communique, je reçois des écrits du tout venant mais aussi d’amis écrivains. Ce même sentiment de vivre en plus puissant, plus réel et plus charnel que j’ai ressenti il y a quelques jours à Timisoara avec mes amis écrivains du réseau international FENCE. Jours de fête, rires, embrassades, bonne chère, bon vin, lectures, critiques de textes, écritures improvisées, juste pour l’immédiat du temps partagé. Partage, échange, potlatch dans une communauté ouverte et informelle où nous sommes tous si différents et si semblables. Où l’écrit est le cœur de la relation. Tout cela au milieu d’un festival de dramaturgie roumain où des metteurs en scène de renom s’emparent de textes d’écrivains vivants, jeunes ou moins jeunes devant un public pléthorique. Non, pas un rêve. C’est du réel. Ecrire, c’est aussi interagir, c’est-à-dire vivre. Mon ordinateur m’offre virtuellement et réellement cela.
Les policiers venus faire le constat chez moi m’ont dit : « Vous avez une belle maison, dommage qu’elle soit à Bondy ». Où ai-je déjà entendu cela ? Bien-sûr, mais c’est bon sang! C’est au sujet de la MC 93. On songe à la remplacer par la Comédie Française. C’est vrai que ça, c’est du solide, du compact, du silex, de l’essentiel. Du centre dans la périphérie. Pourquoi pas si la périphérie changeait le centre.
J’ai bien songé cadenasser ma maison trop ouverte et en faire un bunker. Mais alors, serais-je encore le même ? Est-ce moi qui fais ma maison ou elle qui me fait ? Histoire de l’œuf et de la poule ? Je crois en fait qu’il y a interaction, que nous écrivons ensemble sur un espace, un territoire. Ma maison est aussi ce territoire. Le feu que j’y allume n’est pas le même qu’ailleurs. Une question d’écriture. Une question de vie. L’écriture est le centre quelque soit le média. Un centre qui se décentre et se transforme en fonction du média mais qui y fait sa loi. Parce que l’écriture, c’est la vie et la vie le mouvement. Alors, pourquoi pas mettre de la vie dans la MC 93 et y installer de l’écriture, des auteurs vivants ? Alors qu’importe le flacon, pourvu qu’il y ait l’ivresse. C’est ça que m’a soufflé mon chat.
Qu’est-ce qu’un auteur vivant?
Dans Chronique des matins calmes le 17 octobre 2008 à 10:36A la question “qu’est-ce qu’un auteur vivant”, je ne donnerai aucune définition car il faudrait que je définisse ce qu’est la vie, et tout le monde par nature sait ce que c’est. Les mots sont ici inutiles. Par conséquent, une fois n’est pas coutume, je leur préférerai ici les images. Ce sont celles, prises à Istanbul, Timisoara ou Londres lors des rencontres internationales du réseau FENCE d’auteurs vivants pour la vie dans les théâtres.
TIMISOARA
ISTANBUL
LONDRES
Le pain du théâtre à Timisoara
Dans Chronique des matins calmes le 8 octobre 2008 à 8:28
Le festival dramaturgique de Timisoara produit par le Théâtre National a cette belle particularité qu’il offre un espace privilégié à des dramaturges plus ou moins jeunes pour présenter leurs œuvres à un très nombreux public. Œuvres mises en scène par des metteurs en scène confirmés, et non pas simplement lues. C’est, pour un auteur français, simplement incroyable par les temps qui courent. Imagine-t-on l’équivalent en France, la Comédie Française offrant une telle opportunité à des auteurs ? Des metteurs en scène mis au service d’auteurs vivants et non simplement à leur propre service. Prenant un risque de création qui n’est pas simplement de revisiter pour la énième fois un auteur mort, mais dire par la dramaturgie, l’écriture nouvelle, le fondement du théâtre, le monde d’aujourd’hui.
Ce festival a invité FENCE, un réseau international d’auteurs de théâtre dont je fais partie. Auteurs britanniques, palestiniens, suédois, américains, allemands, autrichiens, finlandais, turcs, africains ou d’origine africaine, maghrébins, suisses ou français (moi seul en l’occurrence) sont venus rencontrer leurs homologues roumains. Au cœur du théâtre, l’auteur (ça fait du bien) qui partage son expérience d’auteur avec d’autres expériences. Ce réseau informel qui s’agrandit à chaque rencontre d’Istanbul à Timisoara, de Londres à Paris pose le texte au centre. On se lit, on expérimente, on aide par la critique constructive une œuvre en chantier soumise à l’appréciation des collègues. On analyse collectivement les questionnements spécifiques concernant le statut des auteurs dans son pays d’origine. Parmi nous des comédiens, des metteurs en scène, des managers, des traducteurs.
La traduction, justement. Problème central. Faire connaître une œuvre par le sur-titrage comme c’est actuellement la mode, est très insuffisant. C’est ne pas prendre en compte le fait que le texte est d’abord une langue et non un ensemble de signifiés. Le sur-titrage ne montre rien de plus que le squelette d’un scénario. Roméo et Juliette dans la langue de Shakespeare ne se limite pas à l’histoire de deux jeunes qui s’aiment contre l’avis de leur clan. C’est oublier la part du poète, et mettre en évidence la seule fonction de mise en scène d’une histoire. C’est opérer une pseudomorphose du théâtre sur le cinéma. C’est oublier que le théâtre et le cinéma sont deux langages différents. L’un s’appuie d’abord sur le scénario comme construction d’une histoire, l’autre sur le texte, la langue et le dialogue. Le sous-titrage au cinéma fonctionnant quasiment plan par plan permet de traduire le sens en mettant en valeur au plus près du sens la langue originale de l’écriture et de l’acteur.

Edward Broomberg, auteur américano-suédois et juif et Taher Nejib, auteur et comédien Palestinien débattant du problème israélo-palestien
Ceci est impossible au théâtre où le sur-titrage demeure un pis-aller. Le rôle du traducteur devient alors essentiel. On imagine mal ne connaître Shakespeare que par les pièces sur-titrées. Il y a aujourd’hui un mouvement international d’auteurs qui, notamment avec l’action de FENCE et la complicité des traducteurs, rejoint l’action des associations nationales d’auteurs comme les Ecrivains Associés du Théâtre (dont en France je fais également partie) pour contribuer à remettre le texte à la place qui lui échoit au théâtre : le centre. Mais ce qui caractérise FENCE est que sa dimension internationale permet à chacun par la confrontation des ressemblances et dissemblances spécifiques des démarches, de se mieux comprendre soi-même et d’affuter ses armes dramaturgiques.
Mais aussi on rit, boit, mange, échange les impressions sur les mêmes spectacles, on fait la fête et danse. Bref, sortant de nos tables d’écriture solitaire, on vérifie qu’on est vivants. Oui, vivants dans le monde, avec le monde, le monde réel, le monde d’aujourd’hui, écrivant un théâtre d’aujourd’hui. C’est bien ce qu’ont compris les metteurs en scène roumains collaborant avec ce festival national. Ils pétrissent une nouvelle matière faite de l’écume de nos jours, et le public la mange comme du bon pain. Ca fait du bien.
Comédie Française Versus MC 93
Dans Chronique des matins calmes le 7 octobre 2008 à 11:22
Sur le front de scène du Théâtre National de Timisoara (TNT), où je me trouve actuellement, là où est né à coups de fusils et dans un bain de sang, la révolution roumaine de 1989, il est inscrit ce mot aux connotations guerrières : Venisti, vedisti, advisti, autrement dit « vini, vidi, vici », je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Le théâtre a toujours quelque chose à voir avec la guerre ou avec la politique. Le mot est dur de prime abord mais il est juste même en temps de paix. Venir, voir et vaincre c’est sans doute le mot de passe secret de tout spectateur lorsqu’il va au théâtre. Venir pour voir, vaincre en ayant vu. Vaincre quoi ? Ses peurs, ses angoisses, ses doutes, dans les rires et dans les larmes, dans l’émotion ou l’agacement. Car ce qu’on vainc ici au théâtre, c’est soi-même. On n’y vient pas pour dormir mais pour se secouer. On prend un risque toujours, et le prendre c’est gagner, c’est passer le Rubicond. Seulement il y a des Rubicond qui ont des allures d’Amazonie. Passer la porte d’un théâtre, c’est simple pour tous les Césars qui s’ignorent. C’est beaucoup plus complexe pour ceux qui doivent d’abord passer la douve symbolique et sociale de ce qui se présente souvent comme un château-fort au pont levis levé. On sait tous ça lorsqu’on habite dans la banlieue. C’est pour cela justement que sont nées les Maisons de la Culture qui autrefois étaient gérées par des associations ouvertes aux utilisateurs et à la société civile. Si elles ont en grande partie échoué du fait qu’elles ont abandonné une part de la mission essentielle d’action territoriale que leur avait confié André Malraux (dont je rappelle qu’il a passé une grande partie de son enfance à Bondy-93), il n’en reste pas moins que dans le paysage où elles ont été fondées, ces « cathédrales de la culture » ont imposé leur marque et, au fil des ans, gagné peu ou prou du terrain cultivé dans la jachère de la banlieue. Certes, le bilan est loin d’être suffisant et il y a beaucoup à imaginer dans le mode de programmation et d’action publique pour rendre ces forteresses accessibles à tous. Mais ces maisons ont leur fonction ne serait-ce qu’emblématique et de ce point de vue elles font l’objet d’une appropriation symbolique par la population, même celle qui n’y a jamais mis les pieds. Une église concerne aussi les non croyants et les non pratiquants. Le très regretté Bernard Birsinger, ancien maire de Bobigny aujourd’hui décédé, me dit un jour que la fonction culturelle de la Maison de la Culture dépassait largement le nombre de ses spectateurs. En effet, le public n’est pas seulement le nombre de spectateur mais l’ensemble d’une population concernée par l’existence d’un lieu vivant.
J’ai grandi à l’ombre de cette institution car Bobigny n’est qu’à quelques kilomètres d’où je vivais à Bondy. Et je puis affirmer que la MC 93 a énormément compté dans mon esprit même si je n’y étais jamais allé de moi-même avant un âge avancé. Une seule fois, même une sortie scolaire, suffit pour être marqué à vie. C’est pour cela que je défendrai toujours bec et ongles l’existence de ce lieu à Bobigny et la hauteur où il place l’exigence artistique. Mais que dire du fait qu’on veuille en haut-lieu faire de la MC93 la coquille d’une succursale de la Comédie Française ? Les arguments que je viens d’avancer ne sont-ils pas susceptibles de se retourner contre cette maison même dont je défends l’existence ? On pourrait en effet m’objecter que la présence de la Comédie Française en banlieue est hautement symbolique et constitue un acte politique fort signifiant le respect dû à ce territoire. La Comédie Française à Bobigny n’est-ce pas comme Science-Pô qui prend pied au lycée de Bondy ou la maîtrise de Radio-France en ce même Bondy ? Oui, justement. Beaucoup se souviennent encore des fameux Petits Ecoliers Chantants de Bondy rivaux laïques des non moins célèbres petits écoliers à la Croix de Bois. Sans doute la maîtrise de Radio-France a-t-elle pris la place laissée vacante par leur quasi disparition. Le fait que la maîtrise de Radio-France soit présente sur ce territoire est très important car elle va contribuer à drainer et révéler des talents locaux, tout comme les écoliers chantants.
Mais ce faisant, il y a comme une perte d’identité. Une équipe nationale n’aura jamais l’impact social collectif d’une équipe locale en termes de cohésion territoriale. Et Sciences Pô donc ? Eh bien parlons-en. Je pense qu’il s’agit du même phénomène, mais en pire. Ancien lycéen de Bondy, je me souviens que beaucoup de mes camarades rêvaient d’entrer à Sciences Pô. Il suffisait d’une mention Bien. Beaucoup y sont parvenus. J’en connais aussi qui sont entrés à Polytechnique et dirigent maintenant de grosses sociétés nationales. Que s’est-il donc passé entre mon adolescence et aujourd’hui ? Tout simplement la faillite d’un système dont l’école est la face émergée de l’iceberg. La douve s’est creusée entre l’institution et le public. La mise en réserve de toute une population d’immigrés, le parcage et puis le phénomène de garderie. On laisse les enfants à l’école pour aller travailler. L’Etat a abandonné ces territoires, les enseignants se sont trouvés en position de colons délaissés par leur métropole et sans moyens suffisants. Mettre science Pô au lycée de Bondy « sauvera » symboliquement quelques individus, et l’Etat pourra faire ses comptes. Mais cela ne règlera rien du problème de fond qui est social et politique. J’ai bien peur que la présence de la Comédie Française à Bobigny relève du même procédé. Présence symbolique de l’Etat mais déni du territoire. Or ce qui a fait entre les années 60 et 80 la particularité et la fonction des établissements de la décentralisation, est qu’ils avaient à leur tête des directions censées gérer un mode de relation approprié avec la nature du territoire. Cela ne voulait pas dire qu’on devait faire de la culture à la carte, mais que la proposition de diffusion et d’action de qualité devait être à l’écoute du territoire, de ses rythmes et des couleurs spécifiques de son langage. On reproche à la Mc 93 de ne pas faire de hip-hop ou une diffusion artistique au rabais en fonction du public. C’est non seulement une absurdité mais une injure à ce public même qui s’il le désire peut trouver aujourd’hui de multiples lieux pour ce type de spectacles. C’est ce qu’on appelle le maillage territorial qui fut mis en place par le Conseil Général du 93 qui consacrait une partie non négligeable à la culture. Alors, partant du constat erroné en grande partie que la MC 93 a failli dans ses missions parce qu’il n’a pas fait de culture populaire, on veut la remplacer par une institution qui, avec tout le respect que je lui dois, le moins qu’on puisse dire ne se présente pas comme populaire. D’ailleurs, ce n’est pas sa mission. Celle de la Comédie française est irremplaçable. Celle de la MC 93 aussi. Les grands cuisiniers qui nous dirigent se sont-ils mis en tête de faire des œufs au plat dans un chaudron ? Faire de la bonne cuisine c’est utiliser les outils appropriés. Mais j’admets que l’action culturelle et l’esprit premier de la décentralisation a failli et que le réseau des scènes nationales se transforme peu à peu en réseau de distribution nationale des mêmes produits pré-formatés à partir de Paris. Faut-il parce qu’une belle idée a failli parce que trahie par les errements politiques, l’abandonner ? Parce que l’école publique est en difficulté pour des raisons politiques, la remplacer par des écoles privées ? Parce que le Parti socialiste est par sa faute en difficulté le remplacer par l’UMP ?
Je pense que l’intelligence politique comme l’intelligence tout court est de savoir user de tact, faire des nuances et adapter la pensée et l’action au contexte qui se présente. Je ne veux pas que la MC 93 soit remplacée par la Comédie Française parce que je respecte l’une comme l’autre et chacune à sa place où elles sont nécessaires. Je ne veux pas de cette uniformisation de l’art et de la culture qui a pour conséquence de tuer ce qu’ils supposent d’appareillage critique, de progrès humain et d’émancipation au cœur du spectateur.
Dominique Aru, des nuages dans les yeux
Dans Chronique des matins calmes le 3 octobre 2008 à 1:30Elle a des nuages dans les yeux. Elle les regarde depuis si longtemps. Une fascination qui remonte à l’enfance et qu’elle partage avec une grande partie de l’humanité. Qui n’a pas rêvé allongé dans un champ, la pâquerette au coin des lèvres, les yeux dans les nuages ? Mais Dominique, c’est différent, ce sont les nuages qui sont dans ses yeux. Elle n’en dessine pas les contours, ne leur impose pas son imagination, elle n’a aucun sens du commandement. Elle n’est pas le Jean-Christophe de Romain Rolland, cet enfant solitaire qui commandait aux nuages : « Il commandait aux nuages. Il voulait qu’ils allassent à droite. Mais ils allaient à gauche. Alors, il les injuriait, et réitérait son ordre. Il les guettait du coin de l’œil, avec un battement de cœur, observait s’il n’y en aurait pas au moins un petit qui lui obéirait; mais ils continuaient de courir tranquillement vers la gauche. Alors il tapait du pied, il les menaçait de son bâton, et il leur ordonnait avec colère de s’en aller à gauche et, en effet, cette fois, ils obéissaient parfaitement. Il était heureux et fier de son pouvoir. » Elle n’est pas celle qui dit comme Beaumarchais : « Ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ». Non, elle accepte la nature même du dépassement. Les nuages, ces événements météorologiques laissent bien leurs traces en formes d’images dans nos yeux. Ces images là nous appartiennent. Nous en sommes responsables. Nous arrêtons les nuages en dessinant au ciel les formes de notre imagination. Mais ce faisant, nous les trahissons. Car leur nature n’est pas l’image mais le mouvement. C’est cela qui depuis l’enfance attire au ciel les yeux de Dominique : les mouvements des nuages. Mouvements qui laissent leurs traces au fond de nous, mouvements qui nous mettent en mouvement. Les nuages sont nos maîtres à danser. Leurs formes et leurs visages ne sont que des arrêts du temps, un temps qui est celui de notre durée, de notre manière forcément subjective de saisir les événements, de les saisir, de les prendre, les « com-prendre », les prendre en soi, se les approprier. Dominique est cinéaste, c’est-à-dire danseuse d’images car c’est le mouvement générant les images qui lui importe, et non l’image en soi qui n’est qu’une posture, une attitude comme on dit en danse d’un mouvement arrêté. Toute émotion dans une image vient du mouvement qui la génère et dont elle est la trace. L’émotion est mouvement, c’est-à-dire vie. C’est le théâtre d’abord, comme mouvement, comme expression humaine de la vie qui fut sa première expression. Mais les formes l’ont fascinée, les structures, l’espace, le point, le plan. Alors elle est entrée aux Beaux Arts où elle a vu la mort.
La mort comme pétrification de la forme par une pensée qui veut la dominer comme Jean-Christophe pense dominer les nuages. Elle a vu le concept cherchant à saisir la matière en une idée, le mouvement en une forme. « Le concept c’est la mort » dit-elle, et elle a fui l’hégémonie des nouveaux plasticiens sur le réel pour se réfugier dans l’image –mouvement du cinéma. Elle a fait l’IDHEC. Mais là encore, elle perçut que son attente était insatisfaite. Il n’y avait pas, dit-elle, d’apprentissage de la direction d’acteurs pour le cinéma. Or l’acteur est la matière première, celui d’où vient le mouvement. Aucun mouvement de caméra ne pourra remplacer le geste d’un acteur. Alors Dominique balance entre la scène et le cinéma dont elle connaît les langages différents. Elle a, à la place où elle est, cette juste mesure de leurs oppositions, des incompatibilités entre leurs mouvements et leurs images. Relier les deux en un même espace dramaturgique comme je le fais dans « Le ciel est vide » est pour elle une gageure et un enjeu dont elle mesure bien les difficultés et la nécessité. « Ca fait bouger, ça fait bouger le théâtre, ça fait bouger l’image » dit-elle, un nuage dans les yeux.
Philippe Dormoy et le démon des mots
Dans Chronique des matins calmes le 30 septembre 2008 à 11:10Un orchestre tsigane fait la balance de son concert, le son du violon semble s’enrouler autour du visage de Philippe Dormoy et lui fleurir la barbe. Je le sens pénétré par la musique. Il a le sourire du bon vin. Dans ce bar chaleureux du marché de Montreuil, il me fait face, assis à la table. Je lui mets mentalement le chapeau de Shylock. A vrai dire, je ne sais pas vraiment si je parle à Philippe Dormoy ou au personnage de la pièce. Il semble comme retiré derrière le quatrième mur du théâtre encore présent entre nous. C’est que nous sortons tout juste d’un filage de répétition du « Ciel est vide », ma nouvelle pièce mise en scène par Bernard Bloch. En regardant Philippe travailler sur la scène, je faisais remarquer à Charlotte Villermet, costumière de la pièce assise à côté de moi, à quel point Philippe semblait pénétré par son personnage. A le voir parfois immobile comme un sphinx durant de longues minutes, se déplaçant à pas comptés, concentré pendant des heures, écoutant attentivement et pourtant retiré, je prenais conscience qu’il n’était pas sur les planches du théâtre Berthelot mais dans un non-lieu, un purgatoire, un désert sans temps où est plongé Shylock. « C’est curieux, dis-je à Charlotte, on a l’impression que Philippe a pris 400 ans depuis le début des répétitions. Je le vois tous les jours s’enfoncer dans le corps du personnage ». « Sais-tu, me répondit Charlotte, qu’il a refusé la barbe postiche que je lui proposais en me répondant que sa barbe devait pousser de l’intérieur ? »
Comme son personnage. Shylock fleurit sur Philippe. Ce n’est pas tant lui qui s’enfonce dans son personnage que le personnage qui sort de lui et le recouvre. Comme sa barbe. Je suis sur des œufs car j’ai conscience d’être en face de lui l’auteur de cette pâte de mots qu’il a pétri et malaxée avec les mains de Bernard Bloch pour lever en son corps un personnage de chair, de sang, d’intelligence. Je suis d’une prudence de sioux. Je mesure mes mots de peur superstitieuse qu’un verbe mal placé fragilise l’édifice si patiemment construit. Tout est interprétation. Tout ce que je dis peut être utilisé pour renforcer ou modifier un aspect du personnage. Peur infondée sans doute. Mais tout de même, tout de même… Je ressens chez lui cette même nature de prudence. Je tâtonne et cherche mes mots. Je les mesure non à l’aune de Philippe Dormoy mais à celle du personnage de Shakespeare que j’ai réécrit. Nous ne sommes pas deux dans cette conversation mais il y aussi l’ombre du grand poète anglais et celle de Bernard Bloch. Quatre complices pour un personnage. Et c’est lui, Philippe, qui a la lourde responsabilité de le porter avec mes mots ruminés en son âme, remâchés en son corps. Philippe, c’est peu de le dire, est un ruminant de mots, un amoureux du verbe. Il les savoure avec un plaisir non dissimulé et les fait partager. C’est dans ce goût des mots, dans leur musicalité autant que dans leurs sens jamais épuisés qu’il ancre toute sa vocation de comédien. Passionné de Bobby Lapointe, je l’ai vu récemment faire un récital de ses chansons sur cette même scène du théâtre Berthelot. Il était Bobby Lapointe lui-même semblant réinventer ses mots. Alors c’est sur les mots que notre conversation a roulé, filée par le violon tsigane. Nous sommes allés ensemble en Israël en empruntant le véhicule du verbe. Oui, Israël. Ce n’est pas la foi, ni une quelconque recherche d’identité qui l’a portée là-bas devant le mur. Mais le mot mur lui-même. Le mur murmure mille mots glissés en ses interstices. Le mur est mot, mot avant tout, mot mur. Et là, en Israël, Philippe le môme mûr murmure devant le mot mur.
Il est mot le mur car au commencement était le verbe. Un verbe retiré laissant le vide empli, jamais comblé, par un mur où se murmurent les mots devant l’imprononçable. Il est allé là-bas en Israël trouver une langue première : l’hébreu. Une langue écrite, une langue mère. La mère du mur. Une écriture qui sème sa polysémie. Elle s’écrit avec des consommes de telle sorte que c’est souvent la manière de prononcer induite par le sens qui donne le mot lui-même. Deux ou trois consonnes liées donnent un mot racine. Par exemple MR donnant mur, mère, mort. Le mot serait donc la racine de toute interprétation. Celui qui donne corps à celui qui le prend pour autant qu’il le prenne. Responsabilité de celui qui prononce. Celui qui prononce s’avance, se prononce. Celui qui dit se meut. Le mot dit est mouvement. Motion. Moteur. Moteur ! Mais avant le moteur, il y a le silence, motus. Mots tus. Silence d’avant le mot. Le mot tourne. Silence comme vide nécessaire pour que s’avance le mot, le mot porté par un porteur de mots. Le messager est le message qui s’avance. Philippe s’avance devant le mur des mots. Le mur des mots est au théâtre le quatrième. Il pose ses mots, turbulent message, messager message, c’est Shylock, mais si, c’est Philippe mais sage.
Ségolène danse, Michel arpente
Dans Chronique des matins calmes le 29 septembre 2008 à 10:33Michel Rocard ce matin sur France-Inter. Nicolas Demorand: « J’aimerais que vous nous parliez du show de Ségolène Royal au Zénith. L’avez-vous vu? » Rocard: « Non, je ne l’ai pas vu. Mais parlons d’une chose qui me semble importante: l’ Europe ». Magnifique.
Nicolas Demorand l’interroge sur la lutte de conquête du pouvoir au parti socialiste. Michel Rocard: Hollande se serait représenté et on aurait réélu celui qui est secrétaire général depuis onze ans, on aurait parlé du parti socialiste comme un parti soviétique. Aujourd’hui que la bonne santé de ce parti s’affiche par la diversité des candidats, on parle de pagaille. J’aimerais que les médias cessent de dire des bêtises. »
Bien balancé.
A propos de l’économie et de la crise actuelle, il met les pendules à l’heure: « On parle de crise du capitalisme alors qu’il s’agit d’une crise générée par la malhonnêteté et la filouterie de banquiers qui ont abusé du système… Ce n’est pas tant le système qui est en crise que l’analyse du système. Les économistes se trompent car ils se basent sur des faux paradigmes. Ils faut interroger les outils de l’analyse. La médecine ne comprenait rien aux maladies du sang tant qu’elle n’avait pas découvert la circulation sanguine. »
L’outil est le concept, le concept, le verbe. Le placement, la précision, la justesse du mot, sobre malgré parfois des surgissements intempestifs d’emphase, subtil toujours, efficient. C’est cela, Michel Rocard. Impressionnant. A l’entendre ce matin à la radio, c’est un souffle d’air pur. Un air du grand large. Ce grand large où volent les albatros, éternels incompris du peuple des marins balancés par les flots du quotidien. Le verbe de Rocard nous vient de loin. D’une tradition perdue d’orateurs politiques. Il n’utilise pas le verbe pour communiquer, mais pour donner à penser. Ségolène danse, Michel arpente. Un géomètre, un penseur, pas un poseur. Rocard fait du bien non pas tant par ce qu’il dit mais par la manière vérace dont il aborde les questions, les donne à penser de façon politique. Il suppose toujours son interlocuteur intelligent, et ce faisant, le rend intelligent comme tout grand maître. C’est sans doute pour cela qu’il n’eut jamais accès au poste suprême. Son langage professoral qui introduit le doute, fait de lui un chef de paix alors que les Français élisent un chef de guerre.
J’ai de l’admiration pour ce monsieur même si je suis loin de partager tous ses points de vue. Ce n’est pas tant qu’il me convainc. Il me donne à penser, il alimente avec justesse la réflexion. Il a la classe. Une classe surannée. Il y a quelque chose en lui et en sa posture de paradoxal.
J’ai l’image de Rocard alors chef du P.S.U (Parti Socialiste Unifié) juste avant de rejoindre le Parti Socialiste, frayant droit la foule d’étudiants hirsutes jouant les barbares à barre à mine, et à l’occasion « casseurs de fafs d’Assas », allant se poster sec et raide face à la houle, nœud papillon en bataille. Il était à la barre, navigateur du verbe. Il ne calmait pas la vague, mais il la dominait, y laissant son sillage. J’étais encore adolescent et me souviens d’un être, pour moi, totalement paradoxal. Le P.S.U. organisait tous les ans sa fête à la Courneuve, à deux pas de mes fenêtres, faisant un peu d’ombre à celle de l’Humanité. Cette fête était frappante pour son aspect libertaire. Surréaliste aussi. Comme dans le fameux déjeuner sur l’herbe de Manet, des femmes entièrement nues se promenaient au milieu d’une foule habillée. On a du mal à le croire aujourd’hui. Et c’est ce petit homme sec, raide et digne qui en était le chef. Je le vois toujours comme ces hommes élégants de ce tableau de Manet qui portent haut le verbe et la pensée sans dédaigner le corps et la bonne chère qui, en contrepoint, donnent de la chair à son discours. Il aurait quelque chose d’érotique ce monsieur là? Il faudrait demander cela aux filles.
Artistes, médias, morale et tolérance
Dans Chronique des matins calmes le 27 septembre 2008 à 6:28Plantu m’a envoyé ce dessin de Baha Boukhari, dessinateur palestinien qui se passerait de commentaire si le contexte dans lequel il l’a présenté ne soulevait pas un certain nombre de questions de fond.
Ce contexte, que notre dessinateur du Monde a pris en photo, il l’expose dans une légende placée en-dessous. C’était en novembre 2005, une rencontre de cartoonistes à Jérusalem. Boukhari y a présenté une série de dessins, dont celui-ci, devant une nombreuse assemblée composée en grande partie par des collègues israéliens. A-t-il été voué aux gémonies ? L’a-t-on immédiatement frappé d’ostracisme médiatique à vie pour antisémitisme flagrant ? A-t-on même tenté de lui casser la figure ou tout simplement hué ?
Non. Comme le dit Plantu, « le public israélien a applaudi le caricaturiste palestinien ». Incroyable non ? Pourtant ce dessin est un geste mûrement réfléchi, un acte prémédité, et il n’a rien de furtif. Le vrai public israélien serait-il plus intelligent que certains bien-pensants qui font la pluie et le beau temps dans nos médias ? On pourrait le croire. En tout cas cet événement rapporté par Plantu encourage cette conclusion, et je ne vois pas pour l’heure d’autre explication à cette incroyable différence de traitement entre celui réservé en Israël à ce dessinateur palestinien et celui dont fut l’objet un certain Dieudonné.
Loin de moi l’idée de prendre fait et cause pour ce comique français qui s’est surtout caractérisé en la matière par un sketch de très mauvais goût et pas drôle du tout. J’affirme par ailleurs que toutes les provocations qui ont suivi cette affaire, et ont amené Dieudonné à fréquenter le marigot d’extrême droite, m’ont profondément choqué. Mais fallait-il sanctionner une outrance par une autre outrance qui révèle un caractère d’intolérance et donne à celui qui en est victime une aura de martyr qu’il exploite commercialement et politiquement en renforçant auprès de son public resté fidèle, l’idée d’une conjuration masquée ?
Ce public là est constitué en partie par tous ceux qui, se considérant comme des « minorités visibles » invisibles des médias, voient en Dieudonné un porte-parole qui « dit tout haut ce qu’ils ne peuvent que penser tout bas ». On n’a pas cassé Dieudonné en l’interdisant de télévision. Il suffit de voir avec quelle facilité il remplit les zéniths en faisant peu de publicité, d’évaluer le nombre incroyable de dvd de ses sketchs qui circulent dans les banlieues et au-delà, et de suivre ses tournées nombreuses, nationales et internationales (les Québécois par exemple en sont friands). On n’a pas cassé Dieudonné, mais pire, on lui a donné paradoxalement une visibilité qu’il n’aurait pas eue en fréquentant naturellement ces médias. Au lieu de le banaliser, on l’a épinglé sur la stèle des victimes de l’intolérance. On n’a pas cassé Dieudonné, mais on a cassé en revanche une certaine idée de la transparence et de la démocratie propre au pouvoir médiatique.
Que ce geste de mauvais goût ait choqué beaucoup de téléspectateurs, il n’y a aucun doute là-dessus, et on peut le comprendre comme on peut bien comprendre le fait que des caricatures de Mahomet aient choqué beaucoup de musulmans. Mais le fait d’être choqué doit-il mettre en cause le fond de la liberté d’expression ? La justice est-elle le bras armé du désir de vengeance ? Si on ne peut se faire justice soi-même, n’est-ce pas parce que la justice suppose l’organisation sociale du vivre-ensemble ? Si le média qui représente un pouvoir et une personne morale, se fait justice lui-même au nom des seuls spectateurs qui ont émis une critique, ne se rend-il pas de fait coupable de non-respect des lois qui font de notre justice l’expression même de notre démocratie ? Les Israéliens qui ont applaudi Baha Boukhari se sont honorés non en signifiant par leurs applaudissements leur accord au fond ou à la forme d’un acte de pensée politique présenté de manière volontairement choquante, mais par le fait qu’ils ont souligné avec élégance leur respect d’un artiste au-delà du contenu de sa pensée politique. Ils ont signifié également par là qu’ils distinguaient clairement ce qui est de l’ordre d’une pensée politique présentée de manière outrée de ce qui ressort de la condamnation de tout un peuple en tant que peuple. Autrement dit, ils ont également signifié par ces applaudissements qu’ils n’ont pas vu en ce dessinateur un antisémite, ni peut-être même un antisioniste, mais une personne qui veut dénoncer avec force les excès d’un certain sionisme.
Le message de Boukkari peut clairement se lire ainsi : « S’il vous plaît, par pitié et par humanité, vous qui, on en a conscience, fûtes victimes du pire, ne prenez pas le chemin qui mène au même carrefour du pire ». Si selon Brecht « le ventre est encore fécond d’où peut renaître la bête immonde », c’est qu’il peut être fécondé par sa victime même. Au nom de la simple raison, prenant le risque de choquer, il est parfois nécessaire de mettre en garde ceux qui se croyant moralement protégés par leur statut de victimes peuvent sans même en avoir conscience reproduire ce dont ils ont été victimes. C’est un fait avéré par les psychologues que les victimes peuvent tendre à reproduire sur d’autres les exactions de leurs bourreaux. Ce n’est heureusement pas toujours le cas et cela ne l’est quasiment jamais lorsque la victime a pu ou su dépasser le stade victimaire, c’est-à-dire surmonter les fixations douloureuses de sa mémoire pour poser l’avenir. L’avenir ne se construit pas à partir de rien, bien-sûr. Il se construit à partir de l’histoire comme refondation consciente du passé. Ne pas confondre ainsi l’histoire et la mémoire. L’histoire est construction et ouverture. La mémoire est retour du même dans le présent.
Les applaudissements du public israélien ont ceci de réconfortant qu’ils expriment la bonne santé d’un Etat démocratique qui suppose la liberté d’expression et le débat contradictoire. C’est en cela qu’ils donnent une leçon universelle à ceux qui, se croient moralement fondés par leur seule conscience d’eux-mêmes à condamner sans jugement autre que leur sentiment moral. Condamner moralement ne signifie pas prendre des mesures punitives. Entre la condamnation morale et la punition existe la tolérance. La tolérance est sans doute une des plus hautes vertus de l’intelligence sociale et la démocratie est ce qui garantit l’expression de cette intelligence. Cette démocratie se fonde notamment en France par la séparation des pouvoirs. Seule la justice garante du respect des lois (et non de la moralité) peut condamner au nom de tous. Nous assistons au sein de notre démocratie à des dérives dangereuses dues au fait que les décisions de justice sont anticipées ou ne sont pas respectées en tant que telles par ceux-là mêmes qui en sont institutionnellement les garants et qui tendent au non respect de la séparation des pouvoirs (médiatique y compris).
Le dernier exemple en date d’une telle dérive où sont mêlés les médias, des artistes et l’Etat, est cette affaire qui concerne le groupe de rap La Rumeur. Affaire défendue par mon excellent ami Maître Dominique Tricaud. Dans cette affaire opposant le rappeur Hamé au ministère de l’Intérieur, relaxé par la cour d’Appel de Versailles le mardi 23 septembre 2008, un second pourvoi en cassation vient d’être déposé par le procureur général de Versailles. Un acharnement judiciaire qui marque le double fait d’un mépris profond pour la décision de justice et d’une volonté de se servir de la justice pour punir des propos qui auraient choqué le ministre de l’intérieur de l’époque. Suivez mon regard. Maître Tricaud parle à ce propos d’un acte « de portée historique ». Si on ne laisse pas la justice démêler d’elle-même ce qui est de l’ordre de l’expression libre de la presse et/ou de l’art, le risque est d’accréditer le fait d’un pouvoir autoritaire et partial, à des années lumières de l’intelligence de ce public israélien qui est l’objet de ce papier. Pour plus d’informations sur cette affaire, je vous renvoie à ce lien : Coup de théâtre, coup de tonnerre.
Aaron et Othello, pour le pire et le meilleur
Dans Chronique des matins calmes le 26 septembre 2008 à 1:27
Dans son costume de général Othello, Hassane Kouyaté frappe par sa prestance. Il semble plus vrai que nature. Il ne porte pas ce vêtement comme un costume de théâtre, mais comme un habit qui lui serait usuel. Cette aisance me frappe à tel point que je me pose des questions dont j’aurai bientôt la réponse.
Au cours d’une anodine conversation entre deux services de répétitions, il nous montre la cicatrice laissée par une balle au cours d’un entraînement militaire dans l’armée de Sankara, au Burkina Faso, où il fut engagé dès son plus jeune âge. Il était délégué de classe dans son lycée lorsqu’ils sont venus le chercher pour prendre la tête d’un bataillon. Poussé par notre curiosité, il nous raconte, médusés, avec quelle facilité on peut amener un jeune homme humaniste et militant pour l’égalité des droits à devenir un candidat tueur. Il parle de lavage de cerveau et ne s’explique pas ce moment de bascule qui fait d’un jeune homme de bonne famille, lucide, calme et équilibré, un fanatique prêt à mourir pour la cause. La vie, c’est comme au cinéma. On peut passer « cut » d’un plan à l’autre, de la cour de récréation au champ de bataille sans trop comprendre comment le scénario a pu amener un tel montage. Avec une facilité déconcertante, ce conteur né dans une grande famille de griots, tout sourire dehors, nous entraîne avec lui sur le champ de bataille. Les balles sifflent tout près de ses oreilles. « Ce sifflement, c’est ce qui a de plus terrible, nous dit-il. Cela rend fou au point qu’on préfèrerait en finir avec une balle bien placée en plein milieu du front ». On le voit tirer avec rage dans un taillis. « Je n’ai tué personne, heureusement » constate-t-il encore soulagé, les yeux perdus dans le passé.
Quel est le poids d’un homme mort sur le dos d’un jeune militaire de 18 ans ? Enorme sans doute. Mais quel est le poids d’une mère sur le dos d’un enfant qu’il a tuée pour obéir aux ordres d’un pervers fanatique ? Le scénario que nous filme Hassane dans sa prose imagée a soudain basculé dans l’horreur. L’horreur prenant le visage terrifiant d’un enfant souriant fixant Hassane de ses grands yeux. Il nous raconte ce jeune garçon qui vient d’assister à une pièce de théâtre qu’il a présenté à un groupe d’ex enfants-soldats de la Sierra Leone qu’on tente de réintégrer dans la vie civile. Ce Petit Prince aux yeux candides vient vers Hassane Kouyaté et lui dit ceci : « Dans ta pièce, tu as sauvé ta mère. Pourquoi l’as-tu sauvée ? Moi, je l’ai tuée. Oui, pan, pan ! (il mime le geste), comme on me l’a demandé, je l’ai tuée ! » dit-il fièrement du haut de ses 12 ans. Et ces mots là furent comme un coup de poing dans le ventre des mamans (Anne Azoulay et Morgane Lombard) qui écoutaient comme moi ce récit incroyable. Le théâtre convoque la vie, et c’est sa vérité.
Mais jamais l’horreur représentée au théâtre sous forme de tragédie n’atteindra la mesure du théâtre de la vie. Jamais la cruauté mise en scène d’un Titus Andronicus de Shakespeare, n’atteindra celle, devenue tristement banale, du théâtre de la guerre. Je regarde Hassane au grand sourire masquant la profondeur d’une vie qui a croisé, et croise encore l’horreur. Il pourrait faire un formidable Aaron, ce Maure de Titus Andronicus, amant de Tamora, la reine des Goths. Aaron, le seul véritable humain de cette horrible histoire. Capable du pire mais choisissant le meilleur. Il donne sa vie pour sauver son fils. Que ne donnerait Hassane pour sauver cet enfant qui a tué sa mère, lui qui est père de 135 enfants adoptés et pour lesquels sa famille a créé une fondation, Wambde ? Pour l’heure, il est cet Othello de ma pièce “Le ciel est vide”, hanté au-delà de sa mort par le crime de jalousie commis sur Desdémone, celui qui dit “l’horreur a ses délices… Mon Dieu, Shylock, j’étais un monstre”. “Un homme tout simplement” lui répond Shylock. Othello, est l’inversion existentielle d’Aaron. L’un est le meilleur des hommes capable du pire. L’autre est le pire des hommes capable du meilleur. Aaron et Othello, les deux plateaux d’une balance à égale distance du fléau des horreurs existentielles. Hassane est ce comédien qui par sa vie même mesure toute l’amplitude de cette balance. Balance qui sur un plateau de théâtre donne la mesure même de l’homme.
Un alcatraz d’amour
Dans Chronique des matins calmes le 25 septembre 2008 à 10:32
Une île, une fleur, un anthurium. Rouge. Battant. Un cœur au milieu de la mer. Pétale, pétale unique éclos qui bat, qui bat au milieu de la mer. Une île cœur. Un Alcatraz d’amour. Ecoutons ce silence creusé dans la rumeur des vagues et le tumulte du monde. Un silence battant la musique du monde, le cœur du monde au cœur de l’océan. Un phare, un nénuphar, un sémaphore. Une brise, breeze, au milieu de la terre, earth. Une respiration, un souffle, breath. Heart, un cœur au milieu de la terre, earth. Juste l’h aspiré d’un petit déplacement. Un déplacement vers l’homme, un petit h, tout silencieux au cœur qui bat dans une mer de silence. Ejima est son nom. Le nom de l’île comme un lotus, cœur de sagesse battant de toutes les pulsations de tous ces petits h qui aspirent à faire l’homme comme ce gros cœur, earth, qui bat, bleu, qui bat au cœur de l’univers. C’est là, à Ejima que Christian Boltanski a conçu ce projet fou, cette symphonie pour l’homme seul et l’univers entier. Cette île au large du Japon est un catafalque où se déposent le son, le chant des cœurs, des cœurs battants de tous ces petits h si silencieux qui tous ensemble font cette musique inouïe qui veut s’appeler l’humanité.
Des battements qui sont enregistrés pour une éternité dans des “archives du coeur“. Une bande magnitude au milieu des étoiles. Une pyramide sonore. Un sanctuaire à l’équateur des hommes. C’est là, dans la mer du Japon et dans ce sarcophage vivant, à Ejima, que se déplace le méridien de l’heure universelle se mesurant désormais aux battements irréguliers de cette musique infinitésimale comme l’océan aux vaguelettes imperceptibles qui font ensemble tout le fracas du monde déferlant. Le monde comme l’unité de la diversité à percevoir, de l’individu et de son coeur, du singulier, du sujet et de l’énergumène qui, par sa manière unique de battre le rythme de sa vie concourt à sculpter l’homme, cette somme irréductible à ses parties.
C’est la parole de Diderot, Leibniz et Spinoza que l’on entend de nouveau dans cette musique qui naît comme un nouveau rameau à Ejima, une île, un phare, un nénuphar, un sémaphore, un pharaon.
La logique du pourrissement
Dans Chronique des matins calmes le 23 septembre 2008 à 5:14
J’apprends simultanément que 5,5 millions de français ont connu un “épisode dépressif majeur” dans l’année, et que les Danois sont les gens les plus heureux du monde. Commentaire d’un sociologue, Peter Gundelach: “c’est parce qu’ils (les Danois) ont moins d’attentes que les autres. Ils sont donc moins souvent déçus”. Conclusion de l’étude sur le bonheur mondial: “le monde deviendrait globalement plus heureux”. Bonne nouvelle. Serait-ce que nous avons mondialement moins d’attentes et que nous serions moins déçus? Voilà que le bonheur lui aussi se mondialise. Alors, vraiment, Français, encore un effort. Arrêtez donc d’attendre et vous serez moins dépressifs, et entrez de plain-pied dans la mondialisation du bonheur. Regardez, au Canada, les femmes se suicident quatre fois moins que les hommes. C’est sans doute, si on suit Peter Gundelach, parce qu’elles ont beaucoup moins d’attentes. Et en Asie, qu’est-ce qu’ils attendent pour arrêter d’attendre? Ce sont les champions du monde toutes catégories des suicides (60% de tous les suicides du monde). L’attente, voilà le mal absolu. Résignons nous, l’espoir n’est plus de saison. D’ailleurs c’est l’automne. C’est l’attente du printemps qui cause la dépression et nous pousse au suicide. Regardons tomber les fruits et les feuilles. Assistons avec un plaisir résigné à leur lent pourrissement et nous serons heureux. Acceptez sans attendre la belle logique mondiale du pourrissement. Alors pour bien appréhender le bonheur et lutter activement contre la dépression, je vous propose d’apprendre par coeur ce long poème de l’excellent poète-chanteur martiniquais qui répond au nom de Joby Bernabé. La Martinique, voilà une île qui s’y connaît en bonheur. Une île où grâce au climat tropical tout pourrit si bien. Ce poème antidépresseur s’intitule justement “la logique du pourrissement”. Nous autres antillais et originaires, connaissons bien ce poème. C’est sans doute pour ça (bien que nous n’apparaissions dans aucune statistique) que nous sommes un peu comme des Danois du sud.
La logique du pourrissement
c’est le fruit mûr tombé foutu de n’avoir pas été cueilli
parce que l’homme n’avait pas prévu
voulu ou pu
connu ou su
parce que l’homme a trop attendu
ou peut-être tout bonnement
parce qu’il l’a parfaitement voulu et eu
si tant est que c’est l’homme qui veut.
La logique du pourrissement
c’est l’écorchure qui s’infecte
et le microbe qui se délecte
quand se rengorge le furoncle.
c’est la fissure qui rigole
et la rigole qui s’fend la gueule
c’est la chaussure qui prend l’eau
c’est la peinture qui s’écaille
la moisissure prend ses aises.
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
c’est la chemise qui se fait la malle
la redingote qui est en crise
d’avoir été par trop portée
souillée lavée et empesée
et la couture n’en peut plus
la crise se rit de la reprise
un petit point de chaîne à droite
un petit point de croix à gauche
un petit point arrière devant
un petit point devant derrière
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
C’est la centrale qui pisse la mort
et la rivière qui a mal au foie
c’est la crevette qui rend l’âme
et l’arbre à pain qui a le blues
c’est l’eau de coco en berlingot
c’est pour bientôt je vous le dis !
c’est la corde de la mère igname
qui étrangle la mère igname même.
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
c’est quand débarquent les maquereaux
avec leurs mines de sex-shops
qu’on vend du sable au marché blanc
pour peaux en mal de mélanine
et quand nos plages font le trottoir
sous leurs licences de maisons closes
nos enfants nus ne peuvent plus leur faire l’amour
au grand soleil
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
Ce sont les arbres qui s’emmurent
dans une névrose de béton
les oiseaux glissent à la dérive
les flics engraissent leurs papillons
les p.-v. jouent aux feuilles mortes
les voitures valsent à la pelle
la fourrière rêve de cimetières
la chaussée souffre de cors aux pieds
la ville a mal aux entournures
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
C’est le bébé qu’on s’est payé
dans la boutique du père crédit
il fait la loi dans la maison
il fait caca où bon lui chante
même dans le crâne des petits
on ne se parle plus quand il jacasse
on ne s’entend plus quand on se parle
avec sa tête rectangulaire
c’est le portrait de son papa
il a la bouche en sucre d’orge
il fait risette et c’est tout rose
il a les yeux bardés de guerres
et injectés d’apocalypse
il passe pourtant de temps en temps
un oiseau bleu en son iris.
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
C’est quand s’encombre le sinus
que la conserve en a ras-l’bol
le fer blanc gonfle
et puis se mouche et les décombres qui s’amoncellent
ont des dégaines de gratte-ciel
tel un grand rire au bord d’un gouffre
un matouba d’éclats de gorges
et comme un cormoran blessé
le rire s’élance en vol plané
et fouille une gueule de volcan
pour assouvir sa démesure.
La logique du pourrissement
La logique du pourrissement
C’est un destin que l’on marchande
dans un pays qui marche à l’os
une terre du sud qui perd son or
un chant d’amour qu’on hypothèque
ce sont deux sœurs qui se déchirent
dans un asile à ciel ouvert
l’espoir trimbale un goût de poisse
la lune rumine ses angoisses
les mots ont l’éléphantiasis
la rhétorique traîne la jambe
et la psy se fait son beurre
quand les neurones se font de la bile.
on vend de la foi à tour de bras
et les gourous ont le bras long
on brade la joie à coups de banque
on paie des gangs pour tuer le temps
dans les agences du Nirvana
le Père Noël s’informatise
et la culture se macoutise
les jeunes chevauchent dans leurs ghettos
le paradis de la défonce
le Diable solde ses miroirs,
Vaval refuse de mourir
et la folie pétrit ses jours
tandis qu’elle siffle un air de cendres.
La logique du pourris…
C’est dans le swing de cette logique
qu’un soir de mercredi des Cendres justement
un chien chauve travaillant du chapeau
au milieu d’un macadam vague
près d’un amas d’âmes paumées
et de dépouilles de sacs volés
me confia qu’il avait conçu
entre deux ulcères d’estomac :
la prodigieuse problématique de
la tactique du pourrissement
la logistique du pourrissement
la dialectique du pourrissement
la statistique du pourrissement
la balistique du pourrissement.
et dès l’école maternelle
l’instruction civique du pourrissement
toute une éthique du pourrissement
une poétique du pourrissement
celle d’une fleur inconnue ou presque
sidéralement transparente
aux confins de l’absurde
éclose.
Et moi, j’écris des chansons
Dans Chronique des matins calmes le 21 septembre 2008 à 6:40Ce week-end, attentat à Islamabad, 11 septembre au Pakistan, soixante morts, deux cents blessés, kamikaze dans un camion. La faute au gouvernement pakistanais disent les Talibans pour leur alliance avec Washington. Pendant ce temps la France s’enfonce dans le souk afghan sous l’égide de l’Otan. Un tiers des Français sont d’accord pour cette intervention. On apprend par un rapport que les soldats morts étaient démunis comme Job sous le feu fourni des canons. Les Talibans progressent dans leur prise de pouvoir au Pakistan et les Indiens sont dans le chaudron. Et que fait donc Washington? Il a jeté toutes ses forces en Irak, et pour l’Afghanistan, il n’y a plus de pognon. C’est pour ça que nous perdons nos garçons qui n’ont pas de munitions.
Et moi, j’écris des chansons.
Le piton de la Fournaise est entré en éruption, ce dimanche à la Réunion.
30 sénateurs réélus au premier tour. Une seule femme dans ce bastion, ça nous pose bien des questions. Une femme, la juge Eva Joly, nous dit que le sénat est peuplé de multirécidivistes comme Charles Pasqua qui auraient dû maintes fois croupir en prison. Quelque chose de pourri au royaume des Bourbons.
Et moi, j’écris des chansons.
Aujourd’hui Ehud Olmert, spécialiste en corruption a posé sa démission. On attend Tzipi Livni, une femme pour sa succession.
Au pays basque espagnol, une voiture a sauté, six blessés dans l’explosion
L’Afrique du Sud en émoi, Tabo Mbeki a posé sa démission
Un train en Meurthe et Moselle heurte une voiture sur la voie. Deux morts dans la collision.
Et moi, j’écris des chansons.
Trois jeunes gens d’Asnières-sur-Seine, arrêtés sur la chaussée, neutralisés par des tasers. Six policiers sont blessés au cours de l’interpellation. Le taser est une arme en mesure d’infliger une décharge de 50 000 volts à une distance de 7 mètres. Elle est sur le point d’équiper 3000 à 6000 policiers cette année. Des policiers municipaux notamment dont on n’est pas sûr de la compétence et de la formation. Certains sont recrutés, on le sait, parmi les anciens mauvais garçons. On n’a pas fini de parler de blessés au cours d’interpellations.
Et moi, j’écris des chansons.
Crise de la consommation, et grand risque de récession, et Wall Street sous haute tension. Bush décide de sauver le capitalisme des erreurs (des fautes plutôt) du capitalisme par une action non libérale, en fouillant dans les poches des contribuables américains qui devront sortir mille milliards de dollars pour payer la rançon. Je me pose naïvement une question: est-ce le signe d’une défaite annoncée aux prochaines élections? Bush et sa clique ne pratiquent-ils pas la politique de la terre brûlée devant l’avancée d’Obama ? Une fois les poches des contribuables asséchées, où notre futur président noir des Etats-Unis trouvera-t-il les ressources de son action? Ils préparent la Maison Blanche pour les démocrates comme un prison, les mains liées pour de bon sous le regard hilares de leurs geôliers républicains qui siffleront leur bourbon pendant quatre ans en attendant de gagner les prochaines élections.
Et moi qui écris des chansons.
J‘apprends dans la presse que le fichier Edvige mentionnera les origines raciales. La science nous a montré que le concept de race est à jeter dans les poubelles de l’histoire et des vieilles illusions. Mais la Sinistre de l’Intérieur s’accroche à ses vieilles illusions. Elle jette les orientations sexuelles ou politiques et garde la race, le cœur de la question, la question de l’orientation. La race serait le fond, le fond de l’orientation. On nous cache tout, on nous dit rien, on nous prend pour des cons. Mon cœur qui fait des bonds.
Mais moi, je continue à écrire mes chansons.
Ben quoi ? Il faut bien écrire des chansons.
Lettre à Bernard Bloch à propos du “Ciel est vide”
Dans Chronique des matins calmes le 18 septembre 2008 à 1:43
SMS de Bernard Bloch ce matin sur mon portable : « aie confiance. Je crois que ce sera vachement bien. On a trouvé la scène 7. Ton ami le feuj. B. »
J’ai confiance, l’ami feuj. Tu fais un formidable travail avec toute ta belle équipe. Le ciel est vide prend forme comme j’ai pu le constater hier après-midi. Les images réalisées par Dominique sont superbes, les acteurs crèvent l’écran et le rapport entre les comédiens sur scène et ceux qui sont à l’écran soulève une profonde vague d’émotion. C’est encore plus beau que je l’aurais imaginé, parce que c’est réel et que ça fonctionne vraiment. C’est toujours étonnant de voir comment une idée de dramaturge mise en scène avec tout le talent d’un metteur en scène donne vie, corps et vérité à ce qui n’était encore qu’écriture. La chose, évidente pour moi dans le processus d’écriture, était bien loin de l’être dans sa transposition scénique. Tu l’as réussi avec brio et en sachant utiliser tout le talent des comédiens, du scénographe, des artistes de l’image et du son, et des techniciens dont tu as su t’entourer. C’est une équipe formidable, je dirais même exceptionnelle, et je suis vraiment bluffé par la qualité de ce casting. Chacun est juste et comme idéal à la place que tu lui as assignée. Philippe Dormoy fait un Shylock plus vrai que nature avec un humour de la désespérance qu’il semble puiser avec délectation du puits profond de la culture yiddish. Tu voulais à tout prix Hassane Kouyaté pour sa puissance d’acteur soulevant l’humus d’une profonde et riche humanité. Tu voulais un Othello ancré dans la terre d’Afrique, exempt d’une mémoire d’esclavage, mais profondément conscient de ce que ce fléau a causé comme bouleversement et cicatrices profondes dans le continent africain.
Tu le voulais absolument crédible en général Maure, farouche et impressionnant mais aussi touchant et bouleversant. Eh bien tu l’as. Si Anne Sée, qui devait jouer Desdémone, a malheureusement dû y renoncer à son grand dam mais aussi au nôtre pour des raisons de calendrier (elle joue au même moment Madame de Sade au Théâtre de la Ville), tu as su trouver en Morgane Lombard une magnifique et très émouvante Desdémone à la féminité puissante et imposante qui apporte la couleur propre à sa personnalité de comédienne. Quant à Anne Azoulay, elle fait un travail formidable dans le rôle de Jessica. Comédienne intuitive, pleine d’une énergie adolescente emplissant sa jeune maturité d’une fraîcheur toujours renouvelée, sachant dans la vie comme à la scène user d’un humour qui crée de la proximité tout en préservant sa part profondément farouche, elle sait tirer tout le parti de son personnage complexe, à la fois profond et léger. J’ai pu apprécier également la qualité de tes partenaires de l’image et du son. J’aime quand Dominique Aru quittant sa table de montage monte sur scène près de l’écran, et droite comme un i, pose avec tact et autorité sa frêle corpulence face à ton imposante carcasse, et discute avec toi de la cohérence et la pertinence d’une image dans son rapport à la scène et le projet de jeu que tu expérimentes. Elle écoute tes arguments, mais ne lâche pas un morceau de ce qu’elle croit vraiment jusqu’à ce que vous tombiez d’accord. Elle maîtrise complètement son domaine. On sent chez elle une connaissance et une réflexion approfondie sur la sémiologie de l’image. Elle enseigne aussi le cinéma, mais jamais on ne sent chez elle quelque chose de professoral, toute empreinte de la modestie et du doute qui sont les aliments des véritables artistes.
Je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de croiser dans ce studio Rodolphe Burger, ses yeux ligne bleue des Vosges, son corps de colosse de l’Est et son sourire affable teinté d’une perpétuelle ironie. On a très peu échangé, mais je sens entre lui et moi l’imperceptible complicité de philosophes qui prennent le risque d’être des artistes. Je ne connaissais pas bien sa musique, mais j’ai pu apprécier l’intelligence musicale qui sait préserver une autonomie sonore tout en s’inscrivant avec justesse dans le propos dramaturgique, scénique et visuel. Tout cela avec l’aide du discret mais efficace Thomas Carpentier, jeune ingénieur du son qui parle avec ses yeux. Autre sourire ineffaçable, celui de Didier Payen qui réussit l’extraordinaire d’allier en une seule personne une allure d’intellectuel et un comportement de manuel, ses mains immenses et puissantes de paysan d’Auvergne toujours en action qui semblent sans cesse accompagner une profonde méditation à la fois artistique et pratique. Sa scénographie est belle et juste, discrète et efficace.
J’aime le voir travailler en compagnie de Luc Jenny, le concepteur lumière tant ils semblent à la fois différents et complémentaires. L’un, Didier Payen, semble toujours regarder le sol. L’autre, Luc Jenny, les yeux comme des oiseaux toujours prêts à prendre leur envol, semble sans cesse scruter le ciel. C’est de là que vient la lumière et c’est dans la terre que s’ancre la scénographie de Didier le terrien. Un autre terrien au pas lourd et assuré, au geste précis, à la parole rare mais au regard et au sourire directs et francs, est Michaël Serejnikoff le directeur technique. Il a choisi l’ombre qui lui convient, beau ténébreux sans affectation qui semble toujours savoir qui il est et où est sa place. Sa place est fondamentale. C’est lui le charpentier de la structure.
L’artisan du fondement, l’Atlas par qui tout ce qui est debout sur scène doit passer pour être ce qu’il est. Et gérant tout ce beau monde et consignant avec une précision remarquable tous ses actes, toutes ses réflexions et tous ses déplacements, Paul Allio, l’assistant à la mise en scène. Ce roi du calembour et du bon mot, attaché à toi, Bernard Bloch, comme une ombre critique, un Jiminy Cricket, cache derrière une attitude d’ancien clown, une rigueur intellectuelle indéfectible absolument nécessaire à une telle entreprise.
Enfin, Charlotte Villermet la costumière à la fois joviale et inquiète, une inquiétude d’artiste fondée sur la rigueur que taraude le doute. Je n’ai pas encore vu ses costumes, mais je sais pour l’avoir vue à l’œuvre dans son travail de scénographe qu’ils seront justes et beaux et surtout qu’ils seront vrais, habillant la vérité des personnages.
Voilà ce que je voulais te dire, cher Bernard, cher ami feuj, comme tu dis. Hier je t’ai surpris à dire à mes côtés comme parlant à toi-même : « C’est la chose la plus complexe à mettre en œuvre que je n’ai jamais réalisée ». A moi maintenant de te rassurer : Tu y arrives avec brio grâce à ton talent, ta rigueur intellectuelle et ta ténacité.
Laïcité positive contre positivisme
Dans Chronique des matins calmes le 17 septembre 2008 à 12:19
Cela a sauté aux yeux, mais tellement violemment que les médias en sont restés aveugles. Nulle part je n’ai vu relever dans les journaux la curieuse concomitance entre la déclaration de Benoît XVI stigmatisant « une société imprégnée de positivisme et de matérialisme. Ces idéologies, qui ont conduit à un enthousiasme excessif pour le progrès, déterminent la conception de la vie d’amples secteurs de la société » et celle de Nicolas Sarkozy affirmant la nécessité d’une laïcité positive. Appel à une laïcité positive et critique du positivisme, les deux termes pourraient dans ce contexte et en surface apparaître contradictoires, mais il n’en est rien, bien entendu. De fait, notre Président de la République ne fait qu’emboiter le pas du Saint-Père en lui empruntant son propre vocabulaire. Effet, le concept de laïcité positive est forgé par Benoît XVI et se rapporte aux Etats-Unis : « Il y a une chose que je trouve fascinante aux États-Unis : c’est que ce pays est né avec une conception positive de la laïcité. Ce nouveau peuple était constitué de communautés et de personnes ayant fui des Églises d’état. Elles voulaient un état laïc pour permettre aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur propre religion. […] Ils étaient laïcs justement par amour de la religion, de l’authenticité de la religion, qui ne peut être vécue que dans la liberté. […] Je pense que c’est quelque chose de fondamental et de positif, à prendre en considération, y compris en Europe » (discours prononcé le 29 février dernier, quand il a reçu au Vatican le nouvel ambassadeur des États-Unis près le Saint-Siège).
Que Sarkozy reprenne à son compte un concept forgé par l’Eglise, a des implications extrêmement importantes. Cela suppose le fait que le chef de l’Etat français se rallie à la notion de la laïcité édictée par l’église et qui se résume en ces mots de Benoît XVI : « laïc par amour de la religion ». Ainsi, sous l’apparente bonhommie de ce terme qui vient en se glissant derrière le concept déjà très contesté de discrimination positive, se cache une violente attaque contre une certaine conception de la démocratie à laquelle on veut en substituer une autre, celle d’une démocratie comme simple moyen. Conception partagée à la fois par les capitalistes intégristes du marché, par Bachar El Assad, Président Syrien (qui, juste après la visite de Sarkozy a déclaré au journaliste de France 2 qui a sursauté et le lui a fait répéter, que : « la démocratie est un simple moyen … pour libérer le commerce. ») , et par Jean-Paul II qui dans le n° 70 d’Evangelium vitae écrit : « Fondamentalement, elle (la démocratie) est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain: il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. Si l’on observe aujourd’hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positif (souligné par moi), ainsi que le Magistère de l’Église l’a plusieurs fois souligné. Autrement dit, la loi morale édictée par l’Eglise et la religion, est seule garante de la bonne marche d’un Etat. » Le cardinal Ratzinger (le futur Benoît XVI) dans une note en date de 2002 en rajoute une couche : « Pour la doctrine morale catholique la laïcité est comprise comme une autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique,- mais pas par rapport à la sphère morale…. la “laïcité”, en effet, désigne en premier lieu l’attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la connaissance naturelle sur l’homme vivant en société. Peu importe que ces vérités soient enseignées aussi par telle ou telle religion particulière puisque la vérité est une. ». Le professeur Thierry Boutet dans sa conférence du 26 juin 2008 au Vatican intitulée « Politique, forme exigeante de charité » enfonce le clou : « Le religieux précède le politique Il le précède historiquement mais aussi anthropologiquement et ontologiquement. La quête de sens, la quête religieuse, l’instinct religieux sont connaturels à l’homme… Comme l’a très bien remarqué Nicolas Sarkozy (souligné par moi), le politique n’a pas vocation à répondre à cette quête…A l’origine donc, l’autorité procède du religieux… Le questionnement religieux est bien antérieur au questionnement politique… La politique est fille de la religion et de la métaphysique (souligné par moi »)
Qu’on ne s’y méprenne pas. Il s’agit d’une attaque en règle de la philosophie des Lumières d’où nous vient l’esprit de la révolution française et notre conception de la laïcité comme séparation de ce qui est de l’ordre de la raison, de la sphère publique et de la foi appartenant au domaine de la sphère privée. A cette pensée philosophique posée comme négative, on veut affirmer une autre pensée qui serait positive. Le mot positif si fréquent dans la bouche de Sarkozy est de cet ordre. Cette positivité est à opposer au positivisme que Benoît XVI attaque de front. Qu’est-ce que le positivisme ? C’est la doctrine d’Auguste Comte qui affirme que seule la connaissance des faits est féconde, que le domaine des « choses en soi » est inaccessible et que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois. Affirmant la primauté de la notion de progrès, Auguste Comte met en valeur une avancée de l’histoire liée à l’esprit humain qui s’élève des ténèbres du passé. Il ne s’agit évidemment pas pour moi de soutenir la pensée de ce philosophe qui eut dans ses applications des conséquences absolument néfastes, notamment dans la pensée coloniale du XIXè siècle. Mais ce qui est important ici, est de savoir pourquoi Benoit XVI s’y attaque si violemment. Tout simplement parce qu’il est pour lui l’expression de l’horreur absolue, celle « d’une société sécularisée dont l’horizon est devenu le siècle, où l’homme est devenu la mesure de toute chose et qui n’a plus comme but ultime sa sanctification, mais sa sécurité et sa prospérité (dixit Thierry Boutet qui cite avec répugnance Auguste Comte : « Tout est relatif au temps… voila le seul principe absolu». Une telle philosophie empêche d’en revenir aux fondamentaux, notamment ceux de l’église, qui sont transhistoriques et qui depuis le passé le plus lointain, fonde le présent.
C’est ce qui s’appelle une position fondamentalement réactionnaire. Mais qui chez nos politiques s’élève aujourd’hui fortement contre de telles affirmations ? Je n’entends que silence, à gauche dans les rangs. On positive, comme il se dit à Carrefour, et bientôt, notre Président qui sait user des slogans publicitaires nous vendra son contrat de confiance comme il se dit chez Darty, sa belle famille, contre l’abandon du contrat social.
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Athlètes affectifs et régisseurs au bord de la crise de nerfs
Dans Chronique des matins calmes le 16 septembre 2008 à 12:19Galère ! Pas de son. La console en rideau. Il faut en trouver une. La seule disponible est requise pour un autre spectacle. On l’aura à 17 heures, l’heure de la représentation. Mais pas grave, la pièce qui passe avant nous a déjà du retard au montage. On aura bien 15 minutes pour faire la balance du son juste avant que le public entre, si la console marche. Pour l’heure il faut quitter la régie, l’équipe du spectacle qui commence à 13h 30 n’a pas encore fini son montage, et il est midi passé. Leur spectacle dure 2 heures. Royal ! Il nous restera bien 1h 30 à notre tour pour faire la conduite lumière juste avant de tester le son. Cool ! Allez, on va manger. Tout va bien se passer. Je transpire à grosses gouttes. Ce n’est pas qu’il fasse chaud sous ce chapiteau de l’espace théâtre de la fête de l’huma. Je soulève ma casquette pour essuyer mon front d’un revers de la main. Je suis le régisseur de la compagnie Quai des arts. Auteur et régisseur d’occase. Le contrat est trop riquiqui pour s’en payer un vrai, et c’est moi qui m’y colle. Il faut bien honorer le salaire des comédiens.
Je les regarde. Ils restent calmes, concentrés comme des gladiateurs avant l’entrée dans l’arène. Ils ont accepté avec joie de jouer ici malgré le tout petit cachet qu’on leur a proposé, malgré les conditions limites auxquelles ils sont confrontés. Parce que c’est la fête de l’huma, parce que faire du théâtre est aussi un acte militant. Militer ici, c’est rencontrer un public qui ne va pas souvent au théâtre. C’est poser la scène comme l’espace d’un don gratuit, espace d’échange humain, un potlatch au milieu de la foire. Ca vit dehors, ça chante, ça braille, ça hurle de terreur et de plaisir dans les manèges de la fête foraine, ça boit de la bière, et ça se gave de frites et de merguez. Ca sent la joie et le plaisir de se sentir ensemble. C’est jour de fête, c’est la fête de l’humanité, la bien nommée. Je me fais tous les ans cette réflexion en venant dans cette foule joyeuse : « s’il y avait autant de communistes qu’il y avait ici de fêtards, ce parti serait de loin le plus puissant de France. ». Moi-même qui ne suis adhérent d’aucun parti, je viens toujours ici car au-delà des slogans, des discussions politiques, des distributions de tracts, des cartes d’adhésion qui se remplissent quand même et de l’internationale qui se chante à tue-tête, il y a ici quelque chose d’unique, une ferveur populaire, un vrai parfum d’humanité, et tant d’amis. Je m’y plonge avec délectation. Mais cette année, je goute à cette fête différemment car je suis dans l’arène avec les lions, et je présente ma pièce « Pas de prison pour le vent ».
Angela Davis dont le personnage est joué par Sonia Floire, devait être présente ici, car invitée par les organisateurs. Elle m’a fait savoir personnellement par email, cet été, qu’elle ne pourra pas se déplacer. Tant pis. Je sais qu’une bonne partie des gens qui viennent voir cette pièce, viennent pour ce personnage célèbre que j’ai croqué, mis en scène par Antoine Bourseiller. J’espère ne pas les décevoir, mais j’espère surtout qu’ils y découvriront la valeur humaine d’autres personnages réels qui y sont représentés comme Gerty Archimède (jouée par Marie-Noëlle Eusèbe) et Sœur Suzanne (jouée par Mariann Mathéus). Je souhaite également qu’ils trouveront dans cette fiction qui prend en charge des personnages réels, le plaisir d’une poésie théâtrale qui met en jeu par la situation de frottement dramatique entre ces 3 femmes et cet homme (Joachim le jardinier, joué par Alain Aithnard aussi à la guitare) des questions d’humanité et une réflexion sur l’émancipation humaine.
16h déjà ! Le spectacle qui nous précède vient tout juste de se terminer avec un sacré retard. Il ne nous reste qu’une heure pour tout mettre en place (décors, lumière, son). Je cache avec grand-peine ma fébrilité. Le régisseur d’occasion que je suis maîtrise mal toutes les données techniques, et la conduite de la lumière et du son, que je corrige au fur et à mesure, me donne du fil à retordre. 17h ! Impossible de faire entrer le public. Fabien, le régisseur général demande de le faire patienter une demi-heure. Sa console lumière vient d’exploser. Courir chercher un ordinateur et entrer les données à toute vitesse. Voici qu’arrive la console son. Il va falloir faire la conduite et la balance en même temps. 17h 30 ! Impossible de faire attendre le public plus longtemps. Allez, ça ira. On improvisera s’il le faut au cours du jeu. La salle est bourrée à craquer, des gens restent debout. La pression est à son comble. Du calme, souffle, respire. Allez, je donne le top. Noir salle. Son, lumière, premier effet. Ca roule. Marie-Noëlle se lève et donne sa première réplique : « Si ce n’est le vent. Si ce n’est ce vent qui agace et soulève les jupons, Joachim. Si ce n’est ce souffle qui affole et chavire toute une île. » Et là, je réalise l’ampleur du bruit extérieur qui s’engouffre sous le chapiteau, le son d’un concert de rock envahit tout l’espace. C’est le vent qui l’apporte. Je vois, pour la connaître, que
Marie-Noëlle en jouant, prend toute la mesure de cette invasion sonore dans son espace de jeu. Elle hésite un bref instant, tâtonne, se mesure à la force de cet intrus, cherche au fond d’elle toute ses ressources psychiques et physiques. Elle trouve enfin au fond de sa gorge le ton, la bonne mesure, la puissance de sa voix. Ca doit tenir, pendant une heure et quinze minutes. Un combat inégal. Aucun doute là-dessus, ce sera une bataille, un jeu athlétique, celui d’ « athlètes affectifs » comme dit Artaud. La salle est à l’écoute, silencieuse, concentrée sur les mots. Les comédiens tiennent le public. Je suis admiratif autant de mes acteurs que du public car ce n’est pas un texte facile. 7è effet lumière. J’entends un « merde » étouffé proféré par Fabien qui me fait comprendre que l’ordinateur vient de « buger. ». « Il faut le redémarrer, est-ce qu’on a le temps avant le prochain effet ? » me demande-t-il ? Je lui montre la conduite : « ça devrait aller, il y a encore quelques répliques ». Jamais le temps qu’un ordinateur redémarre ne m’a semblé si long. C’était moins une. Il s’est remis en marche juste avant la catastrophe. Le public n’a vu que du feu. Mais patatras, voilà que c’est l’ampli de la guitare d’Alain qui vient de rendre l’âme. Au lieu d’un puissant riff accompagnant le « F.BI ! Estes vous Angela Davis ? Etes-vous bien Angela Davis ? Are you really Angela Davis ? » C’est un pauvre grattement de cordes sèches qui passe. Tant pis, il s’en est sorti quand même. 9è effet. La console lumière ne veut plus répondre et c’est en pleine lumière qu’Alain joue l’entrée de l’homme soûl alors que ce devait être dans une nuit bleutée.
Allez, on enchaîne. Les comédiens sont des pros, ils s’adaptent. Je dégouline. Vivement que ça finisse. Il ne faut à aucun prix rater le dernier effet son et lumière. A la régie, la tension est à son comble, les deux régisseurs de part et d’autre attendent mes tops avec une fébrilité palpable. Top ! Son, lumière… noir… lumière. Et d’un seul coup, une vague, une explosion. Les spectateurs sont debout, « standing ovation ». Je vois les comédiens sonnés, k.o. debout, tels des poids-lourds au bout du 15è round. Rappels sur rappels. Je les rejoints sur scène pour les soutenir, les embrasser, les féliciter, féliciter ce public qui a toute mon admiration et saluer l’exploit de ces deux régisseurs qui ont réalisé l’impossible dans cette situation extrême pour une pièce dont la nature est d’être intimiste.
Je reçois un email ce matin de la part de Marie-Noëlle Eusèbe qui me dit ceci : « J’étais épuisée après cette représentation qui demeurera dans les annales. Standing ovation, spectateurs enthousiastes après une représentation si désagréable …L’essentiel est bien que le public soit ravi et qu’il ait éprouvé de l’émotion. Ainsi va la loi du théâtre au delà de tout ego inutile. »
Il n’y a plus rien à ajouter.
Les médailles, voilà le but!
Dans Chronique des matins calmes le 15 septembre 2008 à 2:44
Xavier Darcos, notre ministre de l’Education nationale veut offrir des médailles aux meilleurs bacheliers. Enfin, il l’avoue : pour lui l’éducation est un sport de compétition. Les médaillés sont sur le podium, gloire, lauriers et tsoin-tsoin de la Marseillaise. Les autres sont perdus dans les profondeurs du classement selon l’expression consacrée. C’est la philosophie de la culture du résultat chère à Sarkhozy, adaptée aux bancs de notre école. C’est la philosophie de la négation de la philosophie, de la culture et de l’éducation comme émancipation de l’être humain :
« Qu’importent les leçons pourvu qu’on ait le stress. Ah ! L’ivresse de la réussite, l’adrénaline du pugilat. Qu’importe le chemin, qu’importent les moyens pourvu que le but soit atteint. Et honte aux humanistes et honte aux Coubertin de toute confession. L’essentiel n’est pas de participer, mais de gagner. But ! But ! Voilà ce qui se crie du haut de notre tribune présidentielle. Untel a triché, untel s’est dopé, celui-ci est parti avec une bonne longueur d’avance. Qu’importe. Pas vu pas pris, il a gagné. Vous dites manque de moyens ? Vous dites inégalités de classe ? Vous dites handicap sociaux, territoriaux ou culturels ? De quoi parlez-vous là ? Ne sommes nous pas en méritocratie ? Et ceux qui ont mérité sont ceux qui ont gagné. Mais comment madame ? Comment monsieur ? L’école républicaine n’est-elle pas celle de la réussite ? Celui qui réussit est celui qui est arrivé, arrivé le premier. Le but, voilà la finalité. But ! But ! Comment ? Ce jeu manque de beauté ? Ce jeu manque de grâce, d’intelligence et de finesse ? Qu’importe pourvu qu’on ait l’ivresse, et seule la victoire donne l’ivresse. Et tout le reste n’est que délire de poète, d’esthète ou de philosophe. Nous ne voulons pas de rêveurs, pas de chercheurs et pas d’artistes, mais des trouveurs, mais des gagneurs, mais des buteurs, mais des vraies stars. Des gens qui savent qu’il n’y a que la médaille qui vaille. Comment ? Le sport ne serait pas que ça, une recherche de médaille ? Que dites-vous là ? Un mode de vie, une philosophie ? Mais ouvrez donc les yeux et soyez réaliste. Quels sont les modèles de notre jeunesse ? Zidane, Thierry Henry, Anelka. Des buteurs, des gars bourrés de médailles et de pognon. Et je ne vous parle pas que de foot. Regardez même dans l’art, tenez, dans la chanson. Quelles sont les stars et quels sont les modèles ? Les vainqueurs de la Nouvelle Star ! Alors, alors, pourquoi l’école serait exempte de cette réalité ? Nous voulons une école moderne, qui soit à l’image de la société. Cette médaille qu’on veut offrir aux bacheliers n’est qu’une mise à niveau. Nous rénovons l’image de notre éducation. Oui, madame, oui monsieur, l’éducation est un sport de combat comme la vie en société. Voilà la vérité. Soyez donc réaliste, arrêtez de rêver. Et lorsque nous aurons atteint notre but. But ! But ! La France sera championne du monde. Il ne pourra plus rien nous arriver. Plus rien. »
Propos imaginaires de X.D. recueillis par Alain Foix
A ce propos, je vous invite à lire le livre de Claude Coulbaut dont j’ai écrit la préface:
Le plein du vide et les particules de dieu
Dans Chronique des matins calmes le 12 septembre 2008 à 1:14
Le vide est-il plein ? C’est la grande interrogation des physiciens aujourd’hui qui sont à la recherche de la matière absente de l’univers. On sait aujourd’hui que toute la matière connue et visible (étoiles, planètes, météores, galaxies…) ne représente que 4% de la masse totale de l’univers. Où se cache donc le reste ? La méga-montre à remonter le temps du LHC enterrée à 100 mètres sous la frontière franco-suisse a notamment pour objet de rechercher une part de la masse manquante de l’univers qui se cacherait dans les bosons de Higgs qui sont des particules élémentaires appelées aussi particules de Dieu. Elles tiennent leur nom d’une singularité : elles n’ont pas de masse propre, mais c’est elles qui donnent la masse de la matière. En cassant la matière avec ce gigantesque marteau que constitue l’accélérateur de particules du LHC, on devrait donc avoir accès par défaut à une partie de cette masse manquante générée par ces particules de dieu. Mais on estime qu’il s’agirait de 25 à 27% de la masse inconnue de l’univers. Donc 4% de masse connue + 27% de masse saisissable par défaut = 31%. Où sont donc les 69% restants de cette masse insaisissable? Réponse : dans le vide. Dans le vide ? Oui, le vide aurait en soi une masse. Autrement dit, le vide serait plein, plein d’énergie. Tangage et roulis, tourbillon et vertige. La science rejoint la pensée zen ! Le patriarche Hui Neng disait :
« Le vide contient le soleil, la lune, les étoiles, la grande terre, les montagnes, les rivières, les arbres, les herbes, les hommes bons, les hommes mauvais, les bonnes choses, les mauvaises choses, le paradis, l’enfer. Tous sont dans le vide. Le vide de la nature de l’homme est de la même sorte. » Wang Wei, le grand poète chinois du 8è siècle, parlait du « plein du vide », titre d’un de ses recueils de poèmes (édité chez Moundarren, avril 1991). Mon amie compositrice XU YI, admiratrice de ce poète s’en inspira pour une pièce musicale éponyme. Nous avions elle et moi, beaucoup parlé ensemble de cette notion de plein du vide d’un point de vue philosophique et poétique, et voilà que la science est en passe d’en prouver l’existence. Aujourd’hui on me questionne sur ma pièce de théâtre « Le ciel est vide » en me disant que paradoxalement il paraît bien plein. Quoi d’étonnant ?
Lao Tseu, « Tao Te King »
XI
Trente rayons autour d’un moyeu :
Le vide central fait l’unité du chariot
On moule l’argile en forme de vase :
Le vide du vase en fait l’unité.
Une maison est percée de portes et de fenêtres :
Ces vides font l’unité de la maison.
Ainsi tirons-nous avantage de quelque chose :
Le rien en fait l’unité
XL
Le retour est le mouvement de la Voie ;
La faiblesse est la méthode de la Voie.
Les dix mille êtres sous le Ciel
sont issus du « il y a » (yu) ;
Le « il y a » est issu du « il n’y a pas » (wu)
Tchouang-tseu
IV
Le souffle qui est le vide peut se conformer aux objets extérieurs. C’est sur le vide que se fixe le Tao. Le vide, c’est l’abstinence de l’esprit.
XIII
Le vide, la tranquillité, le détachement, l’insipidité, le silence, le non-agir sont le niveau de l’équilibre de l’univers, la perfection de la voie et de la vertu.
XXII
Ce qu’on appelle la plénitude et la vacuité, la décadence et la diminution ; contenu dans la plénitude et dans la vacuité, Lui (le Tao) n’est ni plénitude ni vacuité ; Lui n’est ni plénitude ni vacuité.
Panique dans la websphère
Dans Chronique des matins calmes le 10 septembre 2008 à 7:38
10 septembre 2008, frontière franco-suisse, 100 m sous terre, une montre immense, suisse, franco-suisse, de 27 km de circonférence. Une machine à remonter le temps, un gigantesque accélérateur de particules a été mis en mouvement. Tourne-t-elle banalement dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse comme les athlètes d’un stade ou l’eau dans un siphon de l’hémisphère nord ? Les deux, mon général, nous apprend-on, car il s’agit de provoquer des chocs de particules à la vitesse de la lumière. Plus vite encore que le crash de « La possibilité d’une île » de l’auteur des « Particules Elémentaires » jeté, à peine projeté, dans le trou noir de la critique de cinéma unanime.
Machine à remonter ou à démonter le temps ? Est-il encore temps de se poser la question ? Des cercles d’internautes ont relayé l’angoisse dans toute la websphère : cette machine capable de remonter jusqu’aux premiers moments du Big Bang serait aussi capable de créer des mini trous noirs qui pourraient engloutir toute la terre. Les savants rigolent : « ridicule » disent-ils. Mais certains philosophes suisses gardent leur Kant à soi car non loin de là, à quelques pieds sous terre, leur collègue de Königsberg se retourne dans sa tombe. On ne rigole pas avec le temps.
Peut-être sommes nous déjà engloutis par un trou noir depuis 7h 30 GMT ce matin, heure de la mise en route de la grande montre. Mais nous ne le savons pas encore. Tout semble pareil pour nous, mais nous aurions été effacés de la « surface » de l’univers. Il faudrait d’urgence envoyer un cosmonaute dans l’espace pour vérifier que nous existons toujours aux yeux de l’univers. Mais si le cosmonaute ne revient pas ? On serait obligés d’en envoyer un autre pour vérifier. Et s’il ne revenait toujours pas ? Nous serions obligés de continuer à en envoyer car rien d’autre ne pourrait nous prouver notre inexistence. Cela s’appellerait des holocaustes et l’action de les catapulter vers l’invisible, la foi.
A propos, vous la connaissez, celle-ci: un Africain rencontre un Suisse et lui dit : « Vous, vous avez la montre. Mais nous, on a le temps. »
Mais depuis l’accident cosmique de la frontière franco-suisse, tout le monde est d’accord sans le savoir encore. Personne n’a la montre et personne n’a le temps, car nous sommes le temps. Et Kant qui rigole dans sa tombe.
Edvige effeuillée
Dans Chronique des matins calmes le 9 septembre 2008 à 10:32
Trop occupés à étudier le meilleur point d’ancrage de leur stylet entre les omoplates de leurs coéquipiers, les joueurs de gauche ne l’ont pas vue passer la ligne blanche. Elle allait vite, Edvige, une trombe, un ouragan, balayant tout sur son passage comme son homonyme cyclone de l’océan indien de l’an 1996. Zigzaguant entre les arbitres et juges de touche, médusant les médias, maillotant leurs bla-bla, il s’en est fallu de peu qu’elle marque un point définitif contre le camp des démocrates et défenseurs des libertés individuelles. Mais venant du diable vauvert, très en arrière, en plein midi et pourtant en plein centre, Bayrou sortant du marécage des universités d’étiage, vieux caïman dansant, nous fit le beau final du spectre de la rose et, bondissant par la fenêtre ouverte aux courants d’airs et aux rhumes de cerveau, s’en vint plaquer sur le parisien pavé déserté par le P.S.G. et les germanopratins, la folle Edvige qu’il effeuilla sans plus attendre de ses belles pages liberticides. Dans un geste de panique, placé tout près du centre, pourtant chargé de la défense, Hervé Morin outré soudain de tout ces seings qu’il ne saurait voir et profitant du silence arrondi et tendre de la garde des sceaux (une rose ou bien un chou ?) s’en vint marquer contre son camp. Et voilà notre Edvige à moitié nue qui se faufile dans les tribunes telle un streaker dans un stade londonien et poursuivi par le Bayrou en tenue de bobby de la république et la rue derrière lui.
Mais ce fameux streaker, voilà qu’il ressurgit en plein milieu du soir dans une émission de France3 intitulée Les provocateurs et produite par Laurent Ruquier. C’était donc ça ! Une provocation. Ce n’était pas bien méchant alors. Et l’émission de nous montrer, extraits à l’appui que Charlie Hebdo, Coluche, Dutronc, Desproges, Thierry Le Luron, Bigard, Sardou et Mark Roberts, fameux streaker londonien faisant commerce de sa nudité au milieu des grands stades, forment un belle et formidable famille : les provocateurs. Tous les mêmes et pas méchants ces petits rigolos qui aiment nous provoquer. C’est juste pour rire, pas vrai les amis Québécois ? Ca mange pas de pain, en tout cas pas celui des Français. Alors, Edvige, elle fait partie de la même famille ? La bonne blague. Amis téléspectateurs bonsoirs et dormez bien tranquille. Après tout, tout ça, ce ne sont que des mots, juste pour rigoler entre Français qui n’ont rien à se reprocher.
De la dictature
Dans Chronique des matins calmes le 6 septembre 2008 à 10:34L’intervention ci-dessous d’un lecteur de mon blog, me donne l’occasion de préciser certains points .
Cher monsieur,
Je lis votre blog de temps en temps, c’est plus marrant que Le Monde et mieux écrit que Libé. Cela dit je ne suis pas sûr de partager votre fascination pour les USA (la société j’entends) ni vos réflexions sur les Black Panthers et la dictature du prolétariat. Il ne faut pas oublier que c’est une réaction à une autre dictature et on peut voir aujourd’hui à quoi mènent les démissions de ce type. Entre dictature du Capital et celle du Travail j’avoue ma préférence. En tout cas maintenant plus rien ne peut s’opposer à l’oligarchie qui nous mènera à coup sûr à la guerre (çà commence déjà) et au fascisme (çà suivra).
Il serait bien sûr préférable qu’il n’y ait pas de dictature tout court, et que tout le monde soit beau et gentil. On peut toujours espérer.
Quant aux Panthères (qui ont sans doute contribué largement à l’évolution des mentalités, notamment chez les noirs, alors que le King a agi principalement sur le pouvoir blanc), j’attends de voir Obama au pouvoir (ce qui ne retire rien au symbole formidable) défendre la politique des trusts, de Wall street (donc de la guerre là-aussi), de Coca Cola et en définitive des blancs !
Cher lecteur,
Si vous lisez bien ma rubrique « Cahiers de Californie », vous verrez que cette fascination pour les USA que vous croyez déceler chez moi est bien plus nuancée et ironique que cela.
Par ailleurs, toute dictature est une impasse, une tentation mentale proche de la pulsion et/ou de l’idéalisme, qui ne peut coller à aucune réalité humaine, quelle soit du prolétariat ou d’autre chose.
Je crois en la dialectique historique mais pas au fait qu’elle se résolve en un troisième terme. Je crois donc en une histoire ouverte, toujours, une dialectique négative comme disait Adorno. Par conséquent, je pense que le combat des Black Panthers a énormément compté dans l’évolution des choses, comme celui du Che, de Lénine, même de Robespierre à sa manière, comme des grands révolutionnaires de tous les temps. Mais je ne crois pas qu’il puisse y avoir maîtrise de l’état du monde ou de la société en un moment final qui serait conditionné par un moment intermédiaire forcément régi par la terreur. Voir l’échec du stalinisme. Voir l’échec de toute révolution qui se clôt en un Etat. L’Etat c’est toujours Moi dès qu’une unité singulière ou collective prétend le diriger unilatéralement. Ce Moi est mortifère, de toute façon.
Tout Etat démocratique génère en lui la négation de l’Etat, les luttes internes conditionnant sa vie et son évolution, à l’exemple d’un corps biologique.
L’art et l’artiste font partie de ces éléments critiques (porteurs de crise) qui sont nécessaires au développement de toute société saine, c’est-à-dire jamais fermée sur son histoire, impossible à prédéterminer, quelque soit la légitimité politique ou morale d’une entité sociale luttant pour le changement. Une dictature est un corps mort qui ne peut engendrer que de la pourriture : mafia, prostitution, gangs.
Donc oui à la lutte permanente et non à la dictature. Oui à l’éthique et non aux dictatures morales, politiques ou religieuses. Oui à la création artistique et non à la dictature de la beauté. Oui à l’espérance et l’utopie et non à l’homme providentiel. Oui aux révolutionnaires, non aux dictateurs. Oui à Obama et non à ceux qui en font un messie.
Les tribus indiennes avaient la sagesse d’avoir un chef de guerre et un chef de paix. Ce n’est pas pour rien. Je vous conseille à ce propos la lecture de « La société contre l’Etat » (Seuil) du regretté Pierre Clastres, ethnologue de son état.























































































