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Archives de la catégorie ‘Chronique des matins calmes’

Correspondances avec Baudelaire. Petit-Canal, Guadeloupe.

Dans Chronique des matins calmes le 9 novembre 2012 à 6:36

Curieux la vie. Lorsque j’ai écrit, tout jeune encore cette nouvelle du haut des Marches de l’esclavage de Petit Canal, en 1983, je ne pouvais me douter que trente ans plus tard, j’y disperserais les cendres de mon père selon sa volonté. Il y a des correspondances comme disait Baudelaire.

Cent sept marches

 

 

 

 

 

Aujourd’hui la pluie. La pluie à perte de vue, à perte de temps, à bout de patience. La pluie. Rien que de l’eau. Sauve qui peut. Il pleut, nous pleuvons, vous pleuvez, ils ou elles pleuvent. Nom de Dieu. Ma pauvre calebasse pleine d’eau oublie que pleuvoir ne se conjugue qu’au singulier de la troisième personne. Je récite ma leçon : "pleuvoir, verbe impersonnel…" C’est ça que les maîtres d’école bien au sec dans leur poêle apprennent à ceux qui sont nés, bouche bée, de la dernière pluie. Et le grand "Il" transcendant nous pleut ses jours humides sans lune et sans soleil, nous pétrit et  repétrit corps et âme, jusqu’à ne plus savoir ni hier ni demain, ni tu ni toi ni soi, ni Eve, jusqu’à se sentir pleuvoir soi-même, transmuté de sang en eau, de chair en boue parmi d’autres morceaux de boue à forme courbée face à terre, vaguement humaine, reconjugués sans passé, sans présent, sans futur en un "nous" compact et aqueux. Mais ceux qui ont pataugé dans la boue tropicale de Petit-Canal, Guadeloupe, au mois d’Août, savent bien eux, dans leur petit coin de glaise qu’on peut bien dire "je pleus, tu pleus, nous pleuvons".

 

Ici à Petit-Canal, d’habitude sec comme un coup de fouet, quand il pleut, on pleut. Rien d’autre à faire. On est pluie, on pense pluie, on pense flique, on pense flaque, on ne pense pas, on a l’âme pluvieuse et l’esprit spongieux. Corps mous, esprits mous et boues coagulés, le cerveau se répand goutte à goutte, à vau-l’eau la pensée va. La pluie a réponse à tout. Qui suis-je? La pluie. Où vais-je? A la pluie. Que puis-je espérer? La pluie. Après la philosophie des Lumières, il faudrait une philosophie de la pluie et de la pensée trouble. Descartes, poule mouillée. Répète après moi "je pense donc je suis sec."

 

Pas de doute, Petit-Canal apporte à sa manière, une contribution humide à la Pensée de l’Etre.

 

Nom d’un chien, Petit-Canal. Je me sens l’âme d’une éponge de mer qui rumine dans ses bas-fonds des pensées de crabe. Assis en haut de tes cent sept marches de l’esclavage, vestige hideux d’un temps lamentable, je les recompte une à une, ces marches pour passer le temps. Un… grand coup de fouet, deux… jarrets coupés pour marronnage, trois… bras arrachés dans un moulin de canne, quatre… langues retournées dans des gosiers, cinq… femmes qui mâchent la terre pour en mourir, six … révoltes mâtées dans le sang et dans l’horreur, sept… peaux noires dans des crocs blancs, huit… nourrissons tués pour fuir la vie qui ne tient qu’à une chaîne… trente deux… dents arrachées d’un grand sourire, cinquante… viols de toutes petites négresses, soixante… jours à fond de cale, quatre vingt quinze… tonnes de café noir, autant de sang versé… cent sept… cris de douleur… et… cent sept par trois… ans d’esclavage.

 

Des pensées rouges de crabe tourlourou au fond de son trou de terre humide. Je me sens percé de partout. Ce n’est pas la pluie, la pluie est tiède. D’en haut on les jetait ces hommes pour les punir de n’être pas des chiens, dans des tonneaux percés de clous qui roulaient qui roulaient, tambours … cris humains, du haut des cent sept marches. A l’arrivée c’était de la boue, de la boue rouge, de la boue d’homme dans un déluge de larmes.

 

Pas de doute, Petit-Canal à sa manière apporte sa contribution criante à la Pensée de l’Homme.

 

Et le poète disait:

 

 

 

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,

 

Au milieu de l’Azur, des vagues, des splendeurs

 

Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs

 

 

 

Ah! Baudelaire, Baudelaire, immense albatros, vaste poète égaré dans l’insondable Léthé, le bel azur et l’éther glacé. O esprit gémissant en proie aux longs ennuis. Toi, mon semblable, mon frère soumis d’amour aux yeux noirs d’une belle créole. Que n’as tu pleuré de ta fenêtre ouverte aux enfers, cette horreur d’un autre âge qu’on appelle l’esclavage.

 

 

 

Quand la terre est changée en un cachot humide

 

Quand la pluie étalant ses immenses traînées 

 

D’une vaste prison imite les barreaux…

 

 

 

Et je suis là, assis en haut des marches  de pierre à trembler tout à coup. Ce n’est pas à cause de la pluie. Elle est douce, elle est tiède. Et je suis là, assis en haut de ces marches mouillées à parler aux poètes bien au sec à leur fenêtre et qui pleurent par-dessus leur balcon les dames créoles au parfum envoûtant. Poète. Hypocrite poète.

 

 

 

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits.

 

 

 

C’est beau comme un tonneau de rhum clouté qui roule son homme marche par marche dans les cris rythmés d’un vers à cent sept pieds.

 

Et je tremble tout à coup. Ce n’est rien, c’est la pluie. La pluie tropicale qui  tatam, tamtamise sur les toits de tôle, les feuilles de bananier et mon crâne bien fatigué, répétitive, lancinante, fascinante, fascinante.

 

 

 

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle…

 

 

 

 

… Sur un peuple innocent noirci sous le harnais. Harnais, Beauharnais, belle Salope.

 

Ah! Baudelaire, Baudelaire, poète imperator du haut de ta pyramide, général mille étoiles régnant sur une armée de vers luisants, toi qui te dis roi d’un pays pluvieux qui dis avoir plus de souvenirs que s’il avait mille ans, toi l’amoureux d’une dame créole, que ne clames-tu ô poète lucide, que ta belle Joséphine te fit rétablir l’esclavage.

 

Par vers ou par décret qu’importe, serviteur volontaire d’une immonde infamie qui feint drôlement de croire que la morsure de l’amour vaut bien celle du fouet.

 

 

 

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs

 

 

 

Des cascades d’eau de pluie dévalent les marches mille fois lavées. Une rangée de cocotiers court mollement vers la jetée comme les notes mouillées d’une triste mélodie, comme une longue portée de chants déportés. Et je ne sais pourquoi, descendant l’escalier, je me dis, titubant, que vraiment, alors vraiment, je hais le rhum et je hais la poésie.

 

 

 

Je suis le roi d’un pays pluvieux

 

 

 

Une bouteille de rhum vide du haut des cent sept marches du passé regarde dans l’aube d’un jour pluvieux l’ivresse d’une longue nuit blanche descendre les escaliers à pas comptés. Je suis noir, je suis gris, je suis rond. Mais je tiens bon. Cent trois, cent quatre, cent cinq, cent six …cent six … mais où est passée la cent septième? Allez, je remonte … et puis zut, je descends. Je retourne en Afrique. Où est passée la cent septième? Garde-à-vous! A ma droite, un régiment de bananiers plutôt débraillé, la fleur au clair qui pend par terre. A ma gauche, la mélodie des cocotiers qui bat de l’aile. Droit devant, la mer étale et salace sur le gris sale du matin glauque au bout de la jetée, pénétrée, empêtrée d’espérance. A moi l’Afrique oublieuse du passé. A moi la négraille d’avant la négritude. A moi Pénélope, à moi Ariane tisseuses infatigables, je remonte le fil du temps, d’un long voyage de trois cents ans.

 

A moi Eurydice, douce Eurydice, je tourne le dos à l’enfer. Je ne regarderai pas en arrière. J’ai crevé l’œil cannibale du grand Cyclope. Je suis né de la dernière pluie. Je suis libre. Je suis ma pente. Je sors de la gueule  du père Cronos. Adieu l’île aux belles larmes, née pour pleurer sur le passé, fille languissante de l’Echo, amoureuse des rêves de Narcisse. La jetée craque, la jetée crisse. Me voilà au bord du bout du monde. Il n’y a plus rien entre moi et moi. A moi l’absolu de l’eau. Je plonge.

 

Des canots verts et bleus barbotent dans ma soupe de mer salée. Une chaudière sous pression siffle dans mon crâne chargé comme un paquebot. J’émerge doucement de la brume. La mer recrache avec douceur ma longue nuit d’ivrogne.

 

 

Alain Foix

 

 

 

Petit-Canal/Guadeloupe le 16/août 1983

 

 

 

 

 

 

OBAMA REELU, SOYONS "REVE ACTIONNAIRES".

Dans Chronique des matins calmes le 7 novembre 2012 à 9:22

CA C’EST AUJOURD’HUI!!!

ET CA C’ETAIT HIER, C’EST A DIRE EXACTEMENT 50 ans, 1962.

Martin Luther King n’avait pas encore fait sa Marche sur Washington et offert son Rève au monde entier, en 1963, sous la statue de Lincoln. Il n’avait pas encore prédit comme il le fit en 1964, l’élection dans une quarantaine d’années d’un noir à la présidence des Etats-Unis comme le fit également le Président Kennedy. Et c’est sans doute aussi pour ça qu’ils ont été tués, comme je l’écris dans ma biographie de Martin Luther King : "N’a-t-il pas en 1964, annoncé à la télévision, la possibilité que les Etats-Unis éliraient d’ici quarante ans un président noir, en total accord avec le Président John Fitzgerald Kennedy qui avait pronostiqué la même chose ? Peut-être est-ce même cette pensée, si complice de celle d’un noir qui a précipité JFK dans une tombe ?  MLK comme JFK voit loin, trop loin peut-être. Sans doute a-t-il tort d’avoir raison trop tôt… Que s’est-il passé pour que le 15 juillet 2011, Barack Obama, Président des Etats-Unis, contemple avec Ruby Bridges elle-même dans une aile ouest de la Maison Blanche, près du bureau ovale, le tableau de Norman Rockwell qui y est accroché ? C’est le produit du combat de Martin Luther King qui, dès 1960, prit un nouveau tour à l’occasion des élections présidentielles."

Le rêve de Martin Luther King est toujours en marche. Mais cela n’est pas qu’un rêve américain. Il est par nature universel. Le rêve, on le sait depuis Freud, est la part consciente de l’activité inconsciente. Et dans la masse du non-dit, il y a toujours la part du refoulé et son retour possible. Mitt Romney pouvait derrière sa face souriante, apporter cette part grimaçante du "Tea Party" Un rêve éveillé peut être aussi une entreprise qui suppose des actionnaires. Ce rêve-là est une entreprise multinationale. Son siège est actuellement aux Etats-Unis, alors qu’il le fut d’abord en France. Une entreprise, on le sait, est ce qu’en font ses actionnaires et ses employés qui peuvent aussi l’être. Regarder ce qui se passe aux US sans mettre soi-même la main à la pâte, c’est courir à l’échec. Qu’aurait été la révolution américaine sans l’intervention de la France et de La Fayette? Qu’en est-il en France et ailleurs de la promotion sociale de ceux qu’on enferme dans les ghettos de banlieue? Le rêve se relève en titubant de l’autre côté de l’Océan. Il pourrait retourner aux limbes parce que comme le dit Bertolt Brecht, "Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde."
Alors, Français, Américains, démocrates du monde entier, encore un effort pour être "rêve actionnaires". Et plutôt que dénigrer, comme le font certains assis sur leurs certitudes de gauche et regardant le premier président américain non wasp se débattre contre la réaction d’un pays si violent qui cherche à entraver ses réformes les plus sociales, en disant "oh! qu’il est décevant", pourquoi pas agir à notre manière sur nos propres inégalités, rejoignant cet espoir fragile qu’il tient à bout de bras? Oui, on peut rêver et s’exclamer: "Obama, nous voilà".

Chat vibre!

Dans Chronique des matins calmes le 29 octobre 2012 à 5:47

Je n’ai jamais été un écrivain à chat. Pourtant, ma Kiara ne manque pas une occasion, dès que je suis assis sur un canapé, de se blottir sur mes genoux pour laisser à mon grand dam ses touffes de poils de bâtarde d’angora sur mes vêtements. On m’entend aussi régulièrement hurler, constatant que je viens de repasser un pantalon sur une table couverte de poils invisibles, car la table à repasser, avec son molleton moelleux, est un des lits qu’elle affectionne. Mais jamais, ô grand jamais, elle ne s’aventure dans mon bureau lorsque j’y suis, sinon pour me réclamer de ses miaulements autoritaires et péremptoires, de lui ouvrir la porte ou de lui servir son repas. Ainsi, loin de l’image d’Epinal, jamais on ne me verra, écrivain, méditer et travailler avec le support rêveur des yeux d’un chat.

Par contre je puis affirmer maintenant, que je deviens un musicien à chat. Grâce à mon nouveau saxophone, je suis en train d’établir une relation nouvelle avec ce vieux chat mélomane, noir et blanc. Dès que je sors le premier son, je le vois accourir du diable vauvert, traverser mon jardin et venir se blottir contre ma porte vitrée. Il s’installe sur le paillasson devenu sa loge de concert. Même mes couacs ne l’effraient pas. Il ne semble pas se lasser de mes gammes et de mes arpèges. Mon opinion sur ce chat qui était notablement désastreuse, est en train de changer. Et j’ai l’impression que celle qu’il se faisait de moi aussi. Nous devenons amis grâce à la musique. Je ne joue plus pour moi-même, mais également pour un chat de gouttière. Cela peut paraître idiot, mais sa présence m’encourage et m’inspire. Je ne joue pas pour moi seul ou pour d’abstraits auditeurs, mais pour un être de chair, d’os et de poils.

Lorsque j’écris, je m’adresse à un lecteur idéal que je ne croiserai jamais. Lorsque je joue, je communique avec un auditeur idéal qui est un chat. Un vieux chat de gouttière noir et blanc et c’est, comment dire…. Miaou!

Les chats, la flûte, le saxophone et moi

Dans Chronique des matins calmes le 27 octobre 2012 à 10:22

Je suis tombé amoureux d’un saxophone. Il s’appelle Jupiter, c’est sa marque, et c’est un ténor. Amoureux de sa forme, de sa taille, de sa couleur dorée, de sa peau rutilante. Je le prends à pleines mains, je l’embrasse à pleine bouche. Mes doigts parcourent avec sensualité ses clefs douces et subtiles, dociles aussi. J’aime sentir la vibration de ses basses sur ma poitrine et sur ma cuisse, ses hurlements d’aigus qui me font frémir de plaisir dans des montées d’octave. J’aime sentir sa puissance lorsque sa colonne d’air m’emporte tout entier dans les bas-fonds d’un Stormy Weather où mon âme se renverse, et ses caresses lorsqu’il m’apaise dans le lit de douceur d’un Blueberry Hill. Cet instrument si viril en apparence et si féminin en sa nature profonde, me fait vivre une passion nouvelle. Nous faisons corps comme si nous étions depuis toujours destinés l’un à l’autre. Et cependant je le maîtrise à peine. Pour tout dire je pense que c’est lui qui m’apprivoise. Il m’apparaît plein de mystère, de ce mystère dont je sais bien que je n’aurai jamais fini de creuser les arcanes. C’est le début d’une passion que je soupçonne dévorante. Je le couche dans son étui et admire ses formes sur son drap noir. Je le reprends dans mes bras, l’accroche à mon cou, mords son bec de mes incisives supérieures, pousse ma lippe sous son anche et la titille de ma langue.

J’ai parfois une pensée pour ma flûte traversière au bec d’argent que je délaisse quelque part sur une étagère. Et je suis traversé du sentiment de trahison, une vague culpabilité. Cette bonne vieille flûte qui m’accompagne depuis mon adolescence. Une grande tendresse pour elle, mais j’ai le sentiment qu’il s’agissait entre nous deux moins de passion que d’une profonde amitié et complicité d’enfance.

Je me souviens de ce jour où je fis sa connaissance. J’avais quinze ans et j’ai traversé le terrain vague qui séparait mon immeuble de Bondy Nord du conservatoire de Bobigny. On y prêtait des instruments aux jeunes gens désargentés mais désireux d’apprendre. Je voulais être Miles Davis. Alors j’ai demandé une trompette. Hélas, la dernière venait de partir. Pensant à Charlie Parker dit « The Bird », j’ai alors demandé un saxophone. Il n’y en avait plus depuis belle lurette. Il ne restait qu’une flûte, alors faisant contre mauvaise fortune bon coeur, je suis reparti avec et suis devenu flûtiste. J’étais heureux de toute manière d’avoir un instrument à moi et de jouer de la musique. Elle sut se faire aimer. Je sus la faire chanter et elle me berça de Bach et de Mozart, de Haydn et Vivaldi pendant de longues années jusqu’à ce mois de juillet dernier où tout à coup, passant devant la boutique d’un luthier d’Avignon, la beauté rutilante d’un saxophone Selmer m’arrêta net, faisant remonter en moi ce vieux démon de midi, cet appétit de jazz.

Glisser de la flûte traversière au saxophone ténor n’a rien en apparence de compliqué puisque les clefs et les doigtés se ressemblent comme des frères. Et cependant, on passe dans un tout autre monde. La musique est un dédale où l’on apprend l’oiseau. Tous ses chemins mènent à Icare. Mais chaque chemin perd son homme à sa manière. Celui du saxophone me conduira ailleurs, dans mon ailleurs, un autre ailleurs que celui de la flûte.

Chose étrange, lorsque je joue dans mon bureau, je vois venir les chats du voisinage qui, dans mon jardin s’aventurent sous ma fenêtre, se collent à la porte vitrée. Mon saxophone serait-il un chat ou un appeau à chats ? Ses miaulements auraient-ils quelque résonnance singulière parlant à l’ouïe de ces félins ? Ma flûte jamais n’attira les oiseaux.

J’observe le vieux chat noir et blanc, malin et sage qui reste d’habitude à bonne distance de moi mais ne semble pas me craindre outre mesure, le chat voyou tout blanc qui fait régner la terreur dans les parages et se frotte parfois aux griffes du vieux sage jaloux de sa domination. Le petit roux craintif est là aussi. Ce n’est pas cette fois-ci ma jolie chatte Kiara, cette petite bourgeoise enroulée au coin de ma cheminée qui les attire, mais bien mon saxophone ténor. Une pensée me traverse tout à coup l’esprit : Les Aristochats ! Me voilà plongé dans un dessin animé. L’inventeur de cette comédie musicale pour chats de gouttière était-il lui-même saxophoniste ? Ceci expliquerait cela. Je décide de m’en enquérir quand tout à coup, une autre image me vient. Je me revois à vingt ans chantant et jouant à minuit sous les fenêtres de ma bien-aimée un air de West-side Story en compagnie d’acolytes éméchés. Serais-je moi- même un Cat? Décidément, les voies du saxophone ténor sont impénétrables.

Le livre et la chair

Dans Chronique des matins calmes le 26 octobre 2012 à 9:24

Samedi dernier, j’ai troqué mon Martin Luther King avec mon crémier, contre deux douzaines d’oeufs, un morceau de fromage et un autographe. Il avait l’air content (voir la photo) et moi aussi.

Le poissonnier d’en face en réclama un tout de suite contre deux truites.

Toni, le fleuriste, l’Italien malin et coquin qui est aussi mon voisin, en veut bien un contre un gros bouquet plein de parfum.

Mais pour ma bouchère qui est plus chère, il faudra compter trois exemplaires pour une belle côte de boeuf posée sur son étagère.

Ca me fait déjà quatre lecteurs sur le marché de Bondy. Qui a dit que la littérature ne nourrissait pas son homme?

Heureux les simples d’esprit

Dans Chronique des matins calmes le 31 décembre 2011 à 4:21

Aujourd’hui, 31 décembre 2011. 11h30 à Sainte-Anne, Guadeloupe, 16h 30 à Paris. Mon année 2011 durera cinq heures de plus. Depuis ce balcon où un chapelet multicolore de boules de noël se découpe en grand sourire sur un ciel qui se fronce, je regarde l’arbre à pain, le goyavier et le manguier se balançant au vent qui souffle en rafales. Le temps, radieux ce matin, se dégrade en averse tropicale. Le ciel est bouché, mais pas tout à fait. Une mince ligne bleue se dessine déjà sur l’horizon. Dans quelques jours je serai de nouveau à Paris.
J’aimerais comme l’oiseau migrateur avoir le temps qui se lisse entre mes deux horizons. Que le temps ne soit qu’un dans un continuum reliant comme un pont ses deux rives, comme un arc-en-ciel ses deux bouts de ciel.
L’an dernier, à la même époque, je me préparais à monter cette pièce, Rue Saint-Denis, écrite à l’époque où je pensais encore que l’horizon final était celui-ci où jappent des chiens jaunes et chantent des coqs de midi sur les arbres à pain. Une pièce tout empreinte de nostalgie et où ma langue se créolise. Je l’ai montée, cette pièce, dans le théâtre, la scène nationale de Guadeloupe, dont 20 ans plus tôt j’avais signé le projet architectural. Je bouclais une boucle. J’en finissais avec la nostalgie. Je passais à autre chose. Mais quoi ? Cette pièce, une fois montée (et démontée) dort de nouveau en moi et joue en moi. Pourtant je sais maintenant ma distance avec elle. Je l’ai mise en scène et pour cela pris la distance nécessaire avec l’écrivain que je suis. Cette pièce fut de mon point de vue et de celui de quelques personnes, auteurs, comédiens, et metteurs en scène dont j’estime le jugement, une réussite. Mais quelque chose en moi dit finalement son insatisfaction. Peut-être celle propre à l’artiste. Peut-être pas. Je suis venu ici pour embrasser ma mère au dernier jour de l’an. Je sens que c’est aussi pour embrasser ma terre. Ma terre et ma mère se confondent dirait-on. Et je suis là à quelques heures du jour de l’an. Je rentrerai le lendemain et me demande, question idiote, sans doute : quel est le sens de tout cela ? Un sens qui s’inscrit d’Est en Ouest.
J’écoutais Trinh Xuan Thuan, hier dans la voiture à Pointe-à-Pitre. C’était dans l’émission le Grand entretien sur France-Inter. Ce grand astronome répondait aux questions de François Busnel : « Y a-t-il selon vous un sens à la vie ? ». « Certainement, répondit-il en substance, l’univers a créée la conscience et la conscience est l’instrument par lequel l’univers se voit et exprime son sens. » C’est exactement ce que je pense depuis longtemps. Notre pensée est le miroir de l’univers. Miroir par lequel il se voit. Nous sommes ses yeux. Chacun de nous. Le sens de la vie est aussi le regard que nous portons à la nôtre. Alors je cherche encore. Je cherche cette identité. Certains l’ont paraît-il trouvée d’emblée en levant leur drapeau, en vantant leur folklore. Heureux les simples d’esprit.

Du côté de Simone Schwartz-Bart

Dans Chronique des matins calmes le 28 décembre 2011 à 2:18

Ce bruissement de feuilles. Ces balancements au vent. Ces cris d’oiseaux perçants, suraigus et réguliers. Ces coqs qui chantent en plein midi. Ce linge multicolore qui se balance dans l’alizé sous le grand goyavier. Ces cris joyeux d’enfants venant de loin et ces coups de marteaux répétés sur un toit de tôle ondulée. Ce colibri qui s’immobilise sous mes yeux faisant vibrer toute la palette de vert de son plumage. Il semble sortir de l’arc-en-ciel qui étale comme un paon sa roue sous les nuages après l’averse brutale qui vient d’immobiliser le paysage. Ce balancement encore dont je ressens toujours les effets au sortir du grand ballet des algues océaniques, alangui, encore humide sur mon rocking-chair. Je suis chez moi. Oui, chez moi. Je suis chez moi. Tout est si calme en moi. Et cependant, je suis d’ailleurs aussi. L’autre chez moi, là-bas dans le froid, est l’autre temps. Pas le temps qu’il fait, plutôt le temps qui passe. L’identité c’est d’abord un paysage. Un paysage est d’abord une qualité de temps. Deux temps en moi, au moins. Celui qui cherche en la multiplicité de ses essences, de ses parfums, de ses couleurs et de ses sons, à arrêter le temps au cœur du balancement. Et l’autre là bas, qui court après la vie, qui se veut être le temps dans sa fluidité même, qui existe dans l’urgence, dans la ligne droite ou à peine courbée. La faim toujours, l’appétit de courir, sans cesse dans la recherche, celui du temps perdu, du temps à ne pas perdre. C’est la vie rêvée du surfer. Ici, je ne surfe pas. Je me balance et me laisse emplir. Je prends et je n’attrape pas. Ce pourrait être le simple effet des vacances. Je ne crois pas. C’est le retour au temps qui sourd en moi, à mon temps-source.

Hier, je suis allé rendre visite à Simone Schwartz-Bart dans sa grande maison au cœur de la forêt. Sa voix d’eau douce, son calme fondamental, son exquise gentillesse. La Guadeloupe profonde. Un merle siffle. Depuis, la lecture de son livre « Pluie et vent sur Télumée miracle », il y a maintenant des décennies, je ne peux voir un de ces merles noirs aux yeux jaunes sans penser à elle. Elle, que j’ai filmé il y a bien des années, se balançant sur son rocking-chair dans son ancienne boutique d’antiquités à Pointe-à-Pitre, me racontant avec émotion la vie des scieurs de long de sa chère commune de Goyave, je la retrouve là et nous nous parlons entre écrivains. Je l’ai rejointe en littérature comme une rivière rejoint un fleuve. Quelques mornes plus loin, Maryse Condé, l’autre visage de l’île, plus sévère et plus sombre sur les hauteurs de Montebello, m’avait accueilli dans sa maison. Ces deux visages-là dans leur opposition et leur complémentarité reflètent si bien l’ombre et la lumière qui se jouent aux faciès, aux caractères des gens d’ici. Curieux comme la littérature dans ses hauteurs, tout comme la politique ici, semblent portés par le versant féminin. Maryse, elle, a quitté le pays parce que son fleuve d’écriture lui semblait se tarir au milieu d’un paysage qui l’absorbait comme un buvard. Tout au contraire celle de Simone s’étale en vives et molles ravines au milieu des ajoncs. Elle est maîtresse de l’ombre. Je baigne entre ces eaux femelles. Sans doute suis-je incapable de rompre dans l’écriture avec ce paysage. Sans doute suis-je incapable tout autant d’y rester. Mes deux temps jouent en moi. Ils sont dans leurs frottements mes moteurs d’écrivain.

Je quitte Simone. Nous avons un projet ensemble. Il semble que mon ici-là-bas lui soit utile. Je n’en dirai pas plus. Ca tourne autour de la littérature. Je la quitte et je la vois au milieu de ses petits enfants, leur faisant leur goûter. Je la vois aussi partir dans l’autre maison, la grande, celle d’à côté, celle qu’elle vient d’abandonner à l’Histoire et aux souvenirs et où elle a tant vécu et écrit avec la complicité de son mari, l’immense André Schwartz-Bart aujourd’hui disparu. Elle n’y peut plus écrire. Elle va y préparer à manger à une chercheuse israélienne venue en résidence étudier la vie et l’œuvre de son mari. Elle me dit : « Elle ne mange que casher ». Je la regarde en la quittant, son œil clair et ses cheveux de vent. Mais oui, bien-sûr, elle est ici ailleurs et elle tient son ailleurs ici. Elle est toute créole, créole fondamentale.

Rugby, poème gestuel

Dans 2.4- Théâtre, Chronique des matins calmes le 25 octobre 2011 à 3:00

Article paru dans Libération (pages Rebonds)

Rugby, poème gestuel

par Alain Foix, écrivain

Comme au sortir d’une mêlée, j’émerge ébouriffé et défrisé de cette finale de la coupe du monde de rugby que nous a offert ce matin l’Eden Park stadium d’Auckland. A l’affiche France contre All Blacks. Les All Blacks ! Ce mot me fait courir un frisson par tout le corps. Ce mot me couvre du maillot numéro 14, celui d’un trois quarts ailes droite trempé de sueur adolescente.

J’ai dix-huit ans, et mes quatre vingt cinq kilos sont lancés à 40km/h dans un étroit couloir bordé d’une demi-tonne de muscles et de rage tentant de m’empêcher d’écraser derrière la ligne adverse cet énorme œuf de poule que je porte sous le bras.

La ligne française en blanc et la ligne Black en noir, un jeu d’échec sur tapis vert. Un jeu d’échec tout en muscles et mouvements, en folles diagonales, en hommes tours, en hommes chevaux courant en zigzagant. Un jeu d’échec sans roi ni reine, aux règles claires et sans appel, à la confrontation directe. Un jeu aux sources moyenâgeuses où les buts érigés en H majuscules font figure de châteaux forts. Un jeu qui comme les échecs ne cache pas sa symbolique de guerre. Un jeu qui joue la guerre pour ne jamais la faire. Et avec les All-Blacks, tout commencera par un poème. Un poème gestuel qu’on attend dans un frisson, qui donne à cette confrontation sa dimension rituelle. C’est le Haka qui fait penser au Waka, cette forme poétique japonaise qui a donné naissance aux fameux haïkus.

Celui des All-Blacks fut écrit par le chef maori Te Rauparaha en hommage à un autre chef, Te Wharerangi (connu pour sa pilosité abondante), qui l’aida à échapper à une tribu ennemie lancée à ses trousses et le sauva d’une mort certaine. Voici donc ce que dansent les All Blacks, guerriers maoris, face aux lignes ennemies : "Frappez des mains sur les cuisses Que vos poitrines soufflent Pliez les genoux Laissez vos hanches suivre le rythme Tapez des pieds aussi fort que vous pouvez C’est la mort ! C’est la mort ! C’est la vie ! C’est la vie ! Voici l’homme poilu Qui est allé chercher le soleil, et l’a fait briller de nouveau Faites face ! Faites face en rang ! Faites face ! Faites face en rang ! Soyez solides et rapides devant le soleil qui brille !"

Une danse de guerre scandée sur un poème tendu entre la vie et la mort, qui va chercher le soleil au fond de la nuit noire, qui va chercher la vie dans les mains de la mort.

Et avec ce poème, le sport devient théâtre. Ou plus exactement, retrouve dans le théâtre sa dimension profonde. Oui, les athlètes affectifs d’Artaud, c’est eux aussi car le théâtre est d’abord une mise à l’épreuve du corps, car le stade est un théâtre où se joue ce qui se joue dans tout théâtre : le jeu de la vie et de la mort, du hasard et de la nécessité, du réel et de sa mimesis, du conflit et de sa résolution, du vertige et de l’assiette, le tout dans une dramaturgie d’action et de mouvement donnée à l’ovation, à la critique et à l’arbitrage.

Ce matin, la rage de vaincre des français butant contre la nécessité de ne pas perdre des All Blacks nous a offert ce que le rugby a de plus beau. Et ce, dans le jeu d’apparence le plus simple, le plus archaïque du monde : une tête de bélier (les avants allant pilonner les lignes ennemies) et un bras armé comme une catapulte (la ligne des ailiers) qui transforme la force en mouvement et qui à son bout va lancer ce boulet humain, cette masse de chair, de vie, et d’espérance que je rêve d’être encore, lancée dans un frisson adolescent à 40 km/h vers la ligne ennemie avec sous les bras son œuf de Pâques, œuf d’un printemps toujours recommencé.

Alain Foix

Sauvons les faux-départs

Dans Chronique des matins calmes le 30 août 2011 à 4:24

Ce dimanche 28 Août, j’étais, comme tout passionné d’athlétisme, rivé devant mon téléviseur à 13h 45 précises en attendant le départ du 100 mètres hommes. L’événement avait lieu juste avant la diffusion à 14h sur France-Inter de mon entretien préenregistré avec Paula Jacques. Entretien au cours duquel elle m’a longuement interrogée sur mon enfance. Tout compte fait

Alors, après avoir hurlé de dépit devant ce calamiteux faux-départ éliminatoire d’Usain Bolt, super favori, il m’est revenu à l’esprit ce mot de Descartes repris plus tard par Frantz Fanon : « le malheur de l’homme est d’avoir été enfant ».

Pourquoi cette pensée ? L’enfant est, selon Descartes pris dans la contingence et les errements des passions dues à cette machine immature qu’est son corps soumis à des pressions d’énergie et un sang surabondant (cf Descartes, Les passions de l’âme).

Le corps de l’enfant est donc ce labyrinthe initial d’où doit s’évader l’âme adulte par la force de sa volonté qui est par nature infinie (non finie). La volonté, par son infinitude étant, selon ce philosophe, la seule dimension que nous partageons avec Dieu.

Un monde parfait serait donc un monde sans enfance, sans errements de l’âme dans la mécanique des passions. Un monde sans faux-départ. Un monde donc où l’erreur serait abolie, car la cause principale de l’erreur est l’illusion, et l’illusion est ce qui caractérise le mieux l’état d’enfance qu’il faut sans cesse corriger pour faire l’homme.

Ainsi, me dis-je, pour l’homme du mass-média, le malheur, c’est l’enfance des hommes et des événements. Il faut arriver à produire immédiatement le produit final. Supprimer les faux-départs, les bégayements et les errements. Le spectateur (il veut dire l’annonceur) veut un 100 mètres compris entre 9, 7 et 10,5 secondes. Le produit doit être livré dans les temps et dans son package. Qu’importe l’ivresse, pourvu qu’il y ait le flacon. C’est une question de raison, de volonté et d’efficacité (il veut dire d’argent). Supprimons donc les faux-départs. Supprimons l’erreur qui fait perdre du temps (de l’argent). Allons droit à la perfection du produit. Jetons d’emblée l’ivraie et gardons le grain, jetons la bagasse et gardons le sucre. Le reste n’est pas à vendre. Le réel, quel ennui ! L’idéel et le télévisuel, voilà l’être en soi dans sa vérité. Ainsi, exit Usain Bolt.

Manque de chance, c’était lui le produit. C’est embêtant, surtout pour les annonceurs qui comptaient mettre le paquet derrière la victoire annoncée. Voilà notre Usain Bolt relégué au rang des délinquants juvéniles. Ceux des faux-départs. Ceux dont on détecte dès le prime âge qu’ils sont nés hors-la-loi et ont le vice en eux. Vous savez, ceux « qui pâlissent au lieu de pleurer (qui) est ordinairement une marque de mauvais naturel : à savoir lorsque cela vient de ce qu’ils sont enclins à la haine ou à la peur » (Descartes, Les passions de l’âme, article CXXXIV Pourquoy quelques enfans palissent, au lieu de pleurer). Il faut des lois pour ces délinquants du faux-départ. Des lois d’exclusion et d’élimination directe les empêchant de nuire à la société idéelle télévisuelle. Descartes l’a rêvé au XVIIe. La politique spectacle du XXIe siècle le fait. Car c’est évidemment l’image (dépouillée de tout sentiment d’illusion et conduisant au réel, au vrai selon Saint Média) qui conduit le politique et l’économique.

Mais prenons un 100 mètres dans son état de nature (c’est-à-dire hors petit écran). Les sprinteurs sur les starting-blocks sont comme des chevaux tenus par le guide de la loi et de la raison. Ils savent qu’ils ne  doivent pas partir avant le coup de feu. Mais le sang (celui qui, chez Descartes, cause les larmes et toutes sortes de vapeurs) est en ébullition. La volonté tient les rênes mais certains se cabrent. La pression est intense : 365 jours de travail, d’espérance et de rêve, comprimés sur une ligne de 10 secondes. Il y a comme pour tout chef-d’œuvre du brouillon, des errements, puis le trait définitif. Il y a des faux-départs. Cela fait partie de l’état de nature d’un 100 mètres, son état d’enfance. Puis c’est le coup de feu définitif. Tous partent comme un seul homme. Certains plus vite que d’autres. Tous savent que tout se joue dans les 30 premiers mètres qui sont l’enfance du 100 mètres. Le reste n’est qu’ajustement, gestion et développement de l’acquis. De l’expérience aussi. Dans ces 30 premiers mètres, il y a de la recherche, du tâtonnement, mais surtout la mise en œuvre d’un potentiel, d’une énergie. Ceux qui sont partis les plus vite ne sont pas nécessairement ceux qui seront les premiers car ils n’ont pas forcément structuré et déployé tout ce potentiel qui demande une certaine patience pour sa mise en acte. L’enfance du100 mètres est aussi la patience, plus que la précipitation.

Voilà ces 30 mètres passés, et là, l’homme apparaît. D’abord en état d’adolescence. Moment crucial où tout est encore possible, réversible. Il s’agit d’un passage, d’une transformation de données brutes en foulées limpides, sures d’elles-mêmes, conquérantes de l’espace. Cela dure peu. 20 à 30 mètres tout au plus. Passée cette passerelle fragile sur laquelle le sprinteur prend la mesure totale de tout son être, sa dimension et ses fonctions, c’est l’étape finale de maturité. L’homme s’est redressé. Tout l’espace lui appartient, il s’appuie sur le noyau initial de sa puissance et de sa vitesse. C’est à ce moment qu’apparaissent les champions. Certains semblent surgir du diable vauvert et l’on comprend alors qu’ils étaient déjà les premiers bien qu’étant initialement dépassés. Le fruit est mûr et la victoire est à cueillir.

Mais pour cette beauté là, de grâce, messieurs les médiacrates, laissez faire la nature, laissez vivre l’enfance, laissez vivre les faux-départs. Ce pouvoir de conditionnement des événements est un leurre dans lequel vous vivez, une prison d’imaginaire que vous voulez imposer. Mais rappelez-vous qu’avant toute grande révolution le pouvoir (le tsar autant que Louis XVI) vivait dans l’illusion esthétique. L’histoire des arts, de la musique et de la danse nous en fournit les preuves. Une esthétique gommant le réel.

Alors rejetez l’enfance, la vraie, celle des tâtonnements et des erreurs nécessaires. Oubliez la nature, ce réel dans lequel vivent vos consommateurs d’images artificielles, et elle reviendra à la vitesse d’un cheval au galop, bousculant les étals bien dressés de vos produits conditionnés pour consommateur conditionné et idéel.

 

Alain Foix

Lettre aux comédiens de Rue Saint Denis

Dans Chronique des matins calmes le 7 avril 2011 à 8:23

Chers amis

De l’autre côté de l’océan où je me trouve actuellement, j’ai de très bons échos de la pièce. Bravo, continuez ainsi.

Cette lettre pour creuser le chemin de lumière et éclairer encore les détails de votre relation à la mise en scène. Ce, afin de vous aider à mieux appréhender, de façon maintenant plus intellectuelle que pratique, distanciée, et saisir autrement et sous une autre lumière dans leur fond obscur, mes choix de direction et mes intentions de mise en scène.

Comme je vous l’ai déjà dit, Marylin et Joseph qui ont le même sang, ont quelque chose de commun dans leur expression, leur comportement, leur « idiosyncrasie » comme on disait au XVIIIè siècle pour parler du schéma comportemental propre à un individu. Ils sont à la fois solaires et lunaires. Attirés par les profondeurs et facteurs de vertige en même temps qu’icariens, cherchant à sortir par le haut du labyrinthe. Mais le soleil leur brûle les ailes. Ils sont semblables, mais aussi opposés, complémentaires comme le yin et le yang.

Dans la pièce, le jeune homme distingué va tout à coup basculer dans le débraillement en brisant son armure et dévoilant par là même toute l’horreur qu’il cache sous son costume d’étudiant. Marylin, suit le trajet inverse. Son débraillement physique et mental, son errance psychique l’entraînant vers le bas, va se ressaisir dans une remontée stellaire, lunaire, sur les toits.

L’articulation des deux chemins opposés se fera sur le toit, justement, précisément au moment où Marylin dit : « Je tombe encore, je ne remonterai pas. Mais si, Joseph est là ». C’est à ce moment précis où les deux amants allongés de part et d’autre du chien assis d’Oreste (qui vient d’ « ouvrir le lit de deux désespérés", deux colombes amoureuses  dans leur nid sur son toit. Le « colombophobe »,  se fait violence en abritant les roucoulements d’amoureux ailés, on comprend qu’ils viennent de faire l’amour et commettre l’irréparable). C’est à ce moment précis, dis-je, que leur chemin se sépare déjà. Le boitement de Joseph surgit, son débraillement aussi, alors que Marylin devient solaire, la reine Jocaste qui se brulera à sa propre lumière et brulera son fils, brulure de rétine.

L’inversion est là : Marylin tombe, elle doit physiquement tomber, aller à genoux, pour se relever, et lorsqu’elle s’est relevée, c’est son fils qui tombe à genoux.

Concernant le dispositif scénique : j’ai choisi ce décor et cette structure scénographique globale pour jouer l’inversion des perspectives, car tout s’inverse. Ce texte est construit comme un ruban de Moebius qui fait que « la poule a gobé son œuf, qu’hier est demain, qu’Amadeo petit-fils est Amadeo grand-père ». Que leur nom même : « Théo » (Dieu) « Amadeo » (aimé de Dieu, entendu qu’il doit aimer Dieu en retour), alors qu’ils n’aiment pas Dieu et ne s’aiment pas eux-mêmes, dit tout. Nous sommes dans l’inversion absolue et la contradiction relative. Nous sommes dans le fond même de la complexion créole et baroque selon moi.

C’est pour cela qu’Oreste dans son chien assis est devant et en bas alors qu’il est censé être derrière et en haut. Il inverse toute perspective. Le devant devient derrière et le haut devient bas. Parce que cette histoire suppose que ce qui fut sera. Le devenir est derrière. Figure du destin.  Ainsi, ce n’est pas pour rien que l’axe de la rue Saint-Denis allant du Nord au Sud, recoupe l’axe Outre-mer allant de l’Est à l’Ouest par la Seine qu’on devine au fond et qui est en même temps le sourire de l’océan, celui qui sépare les deux mondes comme la Seine sépare la rive gauche de la rive droite. Moulineaux tient son nom de Jehan Dumoulin de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Dumoulin est l’étudiant de la rive gauche qui se commet sur la rive droite, lieu de la cour des miracles où il est amoureux d’Esméralda, fille de prostituée. Moulineaux est un ancien étudiant, et Joseph est la figure de son renouveau. Mais Moulineaux se redouble à la fois de Claude Frollo, l’archidiacre de Notre-Dame de Paris, penché du haut de sa tour et amoureux d’Esméralda (« sa danse tournoyait dans ma tête et me donnait le vertige » lui fait dire Victor Hugo), et de Quasimodo le boiteux. Claude Frollo boite de la tête : Claudo en latin signifie boiter, claudiquer, racine de cloche, de clochard. Et c’est Quasimodo qui est le sonneur de cloche de Notre-Dame. Une cloche, c’est boiteux. Ca marque le temps. Mais ici, le temps s’inverse puisque Joseph alias Œdipe « pied enflé », boiteux, l’inverse en engrossant sa mère.

Tout donc est paradoxal et c’est le paradoxe du temps qui est le fond véritable de cette pièce, comme de toute vraie quête humaine et philosophique.

C’est pour cela que j’ai invoqué un conteur qui prenant sa distance d’avec le présent, joue de la fatuité de celui-ci, de l’ici et maintenant, jusqu’à intervenir paradoxalement dans son propre récit pour monter avec un de ses personnages (Josette), la rendant de chair, alors qu’elle est d’imaginaire dans son récit, mais réelle dans la rue qu’elle occupe et marque de ses pas (les pas, marqueurs de temps).

C’est pour cela que j’ai médité ce décor. Un décor pensé pour être faux,  figure et cadre de l’artifice et objectivement ainsi.

Le décor, dans son artificialité criante donne sens au récit comme continuum. La mode (qu’on confond trop souvent avec modernité) aurait pu me pousser à faire une scénographie abstraite. Mais outre que je considère que cette tendance à l’abstraction du décor relève souvent du maniérisme contemporain et ne s’ancre pas nécessairement dans une nécessité, mais dans une facilité de connivence, un « entre-nous  s’entend », il me semble que dans le cas particulier de ce texte, l’abstraction du décor aurait été nuisible à sa lisibilité. Souvent, l’abstraction des décors contemporains s’accommode d’un prosaïsme du texte qui se veut minimalisme. Mais le minimalisme lui-même devient (à l’opposé de son surgissement dans les années 70) une forme nouvelle de maniérisme.

Ce texte de Rue Saint-Denis est un texte qui assume totalement sa dimension baroque. Créole parce que baroque. La créolité n’est de mon point de vue qu’un sous-ensemble, très singulier et très agissant, du baroque contemporain. Un texte de cette nature dans un décor abstrait, aurait été trop libre et aurait manifesté une dimension par trop élégiaque. C’est un texte de théâtre, résolument de théâtre, mais qui joue avec les limites du théâtre. C’est pour cela que la mise en scène doit convoquer une « théâtralité » formelle qui lui sert de mur et qu’il tend à rejouer par ses mots.

Ce décor est abstrait, mais au sens de la peinture moderne et non de l’art contemporain. Ce n’est pas l’abstraction comme négation de, jouant sur le vide formel, mais l’abstraction comme essence de, tirée de. Jean-Claude Drouot invoquait à ce sujet une dimension cubiste. Il n’a pas tort si on se réfère au cubisme analytique.

Ce décor dans la manière dont il est agencé et positionné, oblige, un peu à la manière des tableaux métaphysiques de Chirico, le spectateur à s’impliquer, à entrer dans la rue et dans sa perspective. Il est existentialiste. Il l’empêche de prendre une distance physique ou mentale, l’oblige à être sujet lui-même au vertige, alors que le conteur lui impose une distanciation théâtrale, quasi brechtienne, et lui rend sa place de spectateur.

C’est sur ce jeu de vertige et de distance que tout se joue. Et lorsque qu’intervient le monologue de Joseph, le public est pris au piège. L’artifice le saisit et lui dit que cet imaginaire est réel. C’est pour cela qu’il est capital que Joseph soit en avant-scène comme à la proue d’un navire. Mais il n’est pas tout à fait frontal parce qu’il ouvre une perspective nouvelle.

Si on regarde la symbolique perspectiviste (je vous renvoie quand vous aurez le temps un jour à ce fabuleux essai d’Ernst Cassirer : « La perspective comme forme symbolique »), on voit se dessiner alors entre Joseph et Marylin une incidente perspective qui prend la diagonale avant-scène-cour/fond de scène-jardin et qui passe par un centre, coupant la ligne de fuite. Ligne de fuite qui symbolise aussi le « passage de Nord-Ouest », la bascule entre deux monde : Paris et les Antilles. Lorsque Marylin dit à Achille,  absent, mais si présent, en se projetant dans cette ligne de fuite, tournant le dos au spectateur « c’est la dernière fois, la dernière fois que je te vois », elle se projette à la fois dans l’arrière, le passé, et l’outre-mer. Il est donc capital qu’elle se retourne pour marquer ce lieu. Sinon, on n’y comprend rien.

(C’est ce même axe qu’empruntera Oreste Moulineaux qui, après avoir opéré la rencontre des amoureux qui partent ensemble vers l’horizon de la Seine et de leurs rêves – l’outre-mer est là, toujours présent comme dans les chansons d’amour de Marylin – , va emboiter dans une valse boiteuse, les pas des amoureux en se dirigeant vers l’au-delà de sa jeunesse, la rive gauche, en chantant « c’est le printemps au bout de la rue Saint-Denis et qui jubile, quai de la Mégisserie »)

Au finale, Marylin reculera jusqu’au centre, marqué par le croisement de ces lignes. Ce n’est pas un hasard s’il y a là un cercle. Le choix de cette salle en pierre doit beaucoup à ce rail de chemin de fer et à ce cercle qui est en fait un aiguillage. C’est presqu’un hasard miraculeux tellement cela prend sens dans ma pièce. Cet aiguillage est le lieu où tout bascule. Basculement horizontal, mais renvoyant à un basculement vertical, Lucrèce dirait un clinamen. Le clinamen est selon Lucrèce, cet axe penché du monde, et qui fait que le monde existe, car il permet aux « atomes crochus » de se croiser et d’enfanter la matière. Le clinamen permet au temps de créer l’événement. Tout est là.

Ce changement d’axe est le lieu de l’événement, la matrice de la puissance, de la déflagration, du choc inaugural. Et cela est renforcé par la présence, matérielle, des rails et de l’aiguillage. Symbolique de la locomotive « locomotive à gros tambour » dit Joseph.

C’est lui qui tire le TOUT. C’est lui, qui, à la tête du carnaval (le carnaval est le lieu de l’inversion sociale, les maîtres sont esclaves, les rois des bouffons, les hommes des femmes, le cul la tête et inversement) emmène le monde vers sa fin, sa faillite, qui brûle Vaval , le roi du carnaval, le roi des fous (Quasimodo fut couronné roi des fous) et expie les pêchés après avoir causé le pêché fondamental. C’est pour cela qu’il doit être puissant et invoquer le monde entier en lui, entrainant sa mère, sa matrice dans sa chute, son vertige. « Jusqu’au cul noir de la nuit » doit être alors hurlé, manifestant la puissance du chaos, ce « cul noir » de l’enfantement du désordre inaugural. Il y a donc une montée en puissance de cette locomotive qui mène le monde à l’indicible, au cri primal, répercuté par le cri du saxophone.

Lorsque Marylin s’est reculée sous l’effet du choc, lui-même se retourne dans l’axe et voit que sa mère s’est « désaxée ». D’où l’importance de ce mouvement  D’où l’importance que, prise d’effroi, Marylin recule, happée par le passé.

D’où l’importance de cette fuite qui fait fléchir et fait tomber Joseph à genoux.

Si on ne respecte pas ces chutes et ces directions, la mise en scène se met en contradiction avec la structure symbolique de mon texte.

A la fin, par le conteur entré dans son conte et dans le temps et par le saxophone qui emprunte ce même rail, mais à l’envers, on a une fin-commencement. Un vieux boiteux retournant au passé d’où il vient et un jeune saxophone venant de l’horizon pour ouvrir un commencement-fin qui se ponctue par les pas des talons aiguilles toujours-déjà là qui claquent sur le trottoir. Pas des femmes, pas de tout commencement et de toute fin.

Voilà, tout cela aussi vous dire que pour moi, mettre en scène, c’est avant tout faire vivre un texte dans toute sa complexité et son sens.  Il ne s’agit pas de beauté, mais d’abord de vérité. La beauté et la joliesse m’importent peu. Ce qui compte, c’est la chair, c’est le sens, la vérité. Et de la vérité assumée vient la beauté, même au travers de la laideur.

La scène peut et doit assumer l’ob-scène.

Si on s’en tient au beau comme tel, on ne fait que du joli, du précieux ou du maniéré. Artaud a cent mille fois raison : le théâtre est d’abord théâtre de la cruauté. Cruauté assumée par les acteurs mêmes, sur eux-mêmes.

C’est pour cela qu’il est si beau et si difficile et si admirable d’être comédien. Etre comédien est être crucifié sur la croix qu’on porte soi-même. C’est porter le péché du monde. C’est pour cela qu’on ne vous enterrait pas religieusement, jusqu’à Molière lui-même.  Le théâtre en soi n’est pas religieux, mais il est sacré, au cœur même du lien qui fait le religare (lier, relier).

Je vous embrasse fort.

Alain Foix

Le Gosier, hôtel Créole Beach/Guadeloupe, le 7 avril 2011

Fabuleux Jean-Claude DROUOT

Dans Chronique des matins calmes le 20 mars 2011 à 9:43

Jean-Claude DROUOT, Assane TIMBO, Alain FOIX au salon du livre

Question: Qu’est-ce qu’un acteur?

Réponse: Celui dont la parole vous saisit, et parfois vous sidère.

Vendredi 18 mars, 17h 30, stand des Outre-mers. Je suis invité à lire des extraits de ma pièce "Rue Saint-Denis" devant le public du salon du livre de Paris. Cette pièce étant en cours de création (rappel: à partir du 24 mars 2011 au théâtre de l’Epée de bois), je demande à Jean-Claude DROUOT qui fait partie de la distribution, de dire deux ou trois de ses monologues. Je demande également à Assane TIMBO de lire au débotté des passages du texte joué par Modeste NZAPASSARA, indisponible ce jour-là. Ce qu’il accepte volontiers et va faire avec brio.

Aux abords du stand, c’est l’inquiétude. L’espace de lecture, déchiré par plusieurs rayons de livres, dessiné dans la largeur, nous semble assez impropre à une bonne écoute. Le public est déjà là, assez nombreux. Mais autour, la rumeur des lecteurs et badauds du salon, crée autour de nous des nuages de mots irradiant notre espace de manière intrusive. Tout à fait l’opposé des conditions requises pour faire entendre une parole de théâtre.

Jean-Claude parle et le silence se fait. Il devient peu à peu Oreste Moulineaux, son personnage, et se dessine tout autour de nous une zone de silence qui se répand comme une nappe de pétrole sur la mer. Le silence est d’or, il a lancé son filet. Mais la parole est d’argent. Voici que celle de Jean-Claude a capté les poissons dans ses mailles. Il tire, il tire, il parle, il joue, et voici que, pêche miraculeuse, des bancs d’auditeurs sidérés et bouche bée se massent autour de nous. Assis à côté de Jean-Claude, j’observe, incrédule cet étrange phénomène. J’expérimente in vivo la capacité d’une voix à cueillir des esprits. La puissance de Jean-Claude joue à plein. Il en jouit, j’en ai conscience. Il semble exulter intérieurement. Il est ici général de l’armée du théâtre. Il conquiert un nouveau territoire, il colonise pour un temps les esprits, les soumet à ses mots. Il pourra les livrer à Assane TIMBO qui, à l’aarière-garde les cueille bellement dans les nappes mélodiques d’une lecture maîtrisée Je suis, comme tous ces spectateurs inattendus, sidéré. Je me laisse emporter dans mon propre texte. Il m’a dépossédé de mon texte pour mieux le livrer au public, et j’applaudis des quatre mains. Bravo l’artiste!

Que la neige soit! (et la neve va)

Dans Chronique des matins calmes le 8 décembre 2010 à 7:02

Neige, ô neige. J’ai passé toute l’après-midi bloqué dans ma voiture à cause de tes flocons. Mais je t’aime quand même. Devant toi, je suis toujours un petit enfant, comme celui que j’étais en débarquant de ma Guadeloupe natale et te voyant pour la première fois, les yeux émerveillés, à travers les vitres de ma grand’tante Justine, morte à 106 ans, ayant vécu soixante ans sous la neige de Saint Rémi-les chevreuse, et puis a décidé, à l’âge de 100 ans, de mourir sous son soleil. Elle était déjà pleine de neige et fatiguée des flocons lorsque que je suis arrivé chez elle avec mon petit soleil. Bien sûr, elle avait oublié l’émerveillement que je raconte dans ce passage de mon livre Ta mémoire petit monde (Gallimard):

Et c’est là qu’un beau jour, je rencontrai la neige. Je n’en crus pas mes yeux. Un matin blanc derrière un vitrage embué.

La neige est tombée ! La neige est tombée ! J’y serais allé m’y rouler toutouni si tante Justine ne m’avait pas forcé à m’habiller. Elle tombait à gros flocons comme dans les illustrés et la campagne s’ornait d’un manteau blanc. Je croyais rêver. J’ai fait une boule de neige et l’ai sucée très goulûment. J’y aurais bien versé un peu de sirop vert, y coulé sa lumière. Raymond m’apprit à faire un bonhomme de neige et Kiki excité bondissait tout autour. Tante Justine, debout dans l’entrebâillement de la porte, regardait bras croisés avec l’air consterné.

En classe, j’ai fait une rédaction sur la neige et j’ai eu neuf sur dix. J’y évoquais le bruit et les pas étouffés, cette impression que la neige ralentissait la marche monde. C’est ça qui m’avait étonné, ce qu’on ne voyait pas dans les petits illustrés. Et puis, le cerisier du jardin a fleuri et suis retourné à Paris.


Pipirit chantant

Dans Chronique des matins calmes le 13 novembre 2010 à 11:53

C’est toujours, quoi que j’en dise, une émotion. Une émotion qui se lève là, au cœur de moi sitôt que sous l’aile blanche se dessine l’aquarelle des eaux bordant les côtes tout en dentelles de ma Guadeloupe. Qui se lève là, au premier choc du train d’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport Pole Caraïbe. Et cette puissante décélération dans le sifflement des turbines des rétro réacteurs qui vous écrase et vous fait tout petit, vous met en culotte courte. Et quand je sors, je ne suis pas au cœur de l’agitation climatisée de cet aéroport ultramoderne. Non, je descends là, par une passerelle branlante, dans le souvenir encore vivace du vieil aéroport du Raizet, recevant une nouvelle fois la bouffée de chaleur d’une île qui me prend dans ses bras. Et toujours mes yeux se lèvent là-haut vers les badauds du belvédère venus admirer ces fabuleuses machines à s’envoler qui déposent là leurs rampants à deux pieds encore tout étourdis, tout égarés. Toujours sans le vouloir, mes yeux recherchent des silhouettes qui reviennent du passé. Aurèle, toujours-là, toujours-là et à ses bras ma mère toute belle et jeune et en dentelles et chapeau blanc qui bat des ailes sous l’alizé. Elle n’est pas là, bien-sûr, elle est trop vieille maintenant et je la prie de laisser sa voiture, c’est moi qui la rejoins là bas, au bord de mer, au-dessus de l’église, sur les hauteurs ventées de la ville de Sainte-Anne. Et puis toujours le même rituel. La longue conversation dans le chant des grillons et des nouvelles de la famille et celles du voisinage, de madame Poumba et ses 97 ans au rire toujours tonitruant qui fait vibrer les planches de sa vieille case. On pleure une disparue, celle du coin de la rue. « Je l’ai vue le matin, elle était tout sourire et le soir elle nous a quittés avant même d’arriver à l’hôpital. Tu comprends ça, toi ? » me dit ma mère. Et le rétro freinage n’en finit pas de me faire tout petit. Et je suis avec elle dans ce salon mal éclairé. Sur la table, des lampes portatives. « C’est pour les coupures de courant et en cas de cyclone », m’explique-t-elle. Puis vient le temps des questions. Elle ne comprend pas bien l’intérêt de faire venir 40 écrivains dans un hôtel pour s’entretenir de littérature et de théâtre. Mais c’est bien quand même puisque je suis là. « Et ça ne te coûte pas de l’argent, j’espère ? ». « Mais, non, maman, mais non, rassure toi. » Elle allume la télé et, derrière elle j’ai encore rétréci. Ils passent une émission de variété à l’occasion du sommet de la francophonie en Suisse. Des chansons françaises des années 70. Joe Dassin et Nana Mouskouri, Claude François et Nino Ferrer. Les idoles de ma petite mère émue. Et on est là comme autrefois, comme dans cet HLM de Bondy Nord à regarder le Palmarès de la chanson avec Guy Lux.  C’est sa culture comme on dit et je respecte. Je la regarde s’endormir devant son vieux téléviseur et je l’embrasse sur le front avant de monter dans ma chambre.

J’écris ces mots au pipirit chantant, à l’aube (littéralement à l’heure où chante le coq). Sur  un ciel sombre aux multicouches vermeil, moutonnent des nuages noirs qui peu à peu rosissent. C’est drôle ici comme chaque matin est un vieillard semblant sortir du plus profond du temps pour peu à peu se déplisser et donner vie à la jeunesse d’un jour nouveau.

Merci Jenny

Dans Chronique des matins calmes le 9 septembre 2010 à 4:15

Jenny Alpha nous a quittés hier à 13 heures, au moment de sa sieste. Peut-être avait-elle pris comme à son habitude son petit verre de punch avant de nous quitter en douceur, cette douceur même qui fut l’étoffe de sa vie, une vie de cent ans. Je l’espère bien.

Il y a peu de temps, dans ces mêmes colonnes, j’avais célébré son centième anniversaire. Que dire de plus? Le bonheur d’avoir connu et fréquenté une personne si belle, si riche, si oxygénante. Celui d’avoir travaillé avec elle et d’avoir fait graver sa voix lisant un de mes textes. Celui d’avoir même dansé avec elle et partagé chez elle ce verre de punch en écoutant ses belles histoires du temps longtemps.

Jenny, tu étais un amour, et on t’a tant aimé et admiré.

Tu nous quittes en laissant derrière toi ton sourire ineffaçable, comme celui du chat d’Alice.

Ce sourire là, plein de tendresse et de malice, nous le gardons en nous, il nous aide à vivre.

Et dans notre ciel cette lumière, comme ces étoiles qui nous éclairent bien lontemps après qu’elles se soient effacées.

Merci Jenny pour ce que tu as été.

Les dieux du stade anal

Dans Chronique des matins calmes le 21 juin 2010 à 10:54

J’ai chaussé mes premières pointes de sprint au stade de Bondy. C’était un pauvre petit stade en cendrée  à peine plus plat qu’un champ de patates, bordé d’une tribune de guingois sous laquelle se trouvaient les douches et les vestiaires avec son habituelle ambiance virile parfumé d’effluves amoureuses émanant des vestiaires des filles jouxtant ceux des garçons. De l’autre côté de la piste, l’espace non mixte du terrain de football d’où nous provenaient des cris, des invectives et des injures. Ce stade est situé près du centre de la ville, de l’autre côté du canal de l’Ourcq et de la nationale 3 qui coupe Bondy en deux. Au nord, les quartiers aujourd’hui dits sensibles, au Sud le lycée, les administrations, les zones pavillonnaires, la gare. Nous venions du Nord, Aziz, Ali, les frères italiens Enzo et Vincent P., Michel W. (un colosse blond, ancien chef de bande redouté de tous), Martial (un Martiniquais mutique et ceinture noire de karaté) et moi. Nous y rencontrions tous ceux qui venaient du centre et du Sud, notamment un certain Jean-Claude S., poète adolescent de son état, fils du concierge du collège d’à côté. Est-ce son humour élevé sur son adoration de Rabelais, son allure de barde gaulois sautant allègrement, cheveux blonds au vent, au-dessus d’une barre  placée à deux mètres de hauteur dans un style inénarrable et en fosbury flop, ou la présence à ses côtés de sa magnifique sœur aux yeux d’or et aux jambes de gazelle, qui déclenchèrent une immense sympathie et une amitié immédiate ? Toute cette bande hétéroclite se retrouvait à l’échauffement courant à petits trots autour du stade et conversant comme autour d’une tasse de thé. Aux abords du terrain de football, les cris et invectives, les disputes incessantes des footballers nous faisaient sourire d’un sourire entendu. « Pauvres ploucs » entendis-je dire un jour. Nous le pensions très fortement. Nous avions, je dois l’avouer, un fort sentiment de supériorité, nous qui en silence, l’un dans sa cage de lancers, l’autre sur son aire de saut, et moi dans mes starting-blocks face à mes dix rangées de haies, perfectionnions notre geste pour la seule beauté et l’efficacité du geste. Pas de faute à rejeter sur l’autre, pas de triche, pas d’à peu près, pas de hasard, juste le geste, sa justesse ou son erreur. Juste nous même face à nous même et notre entraîneur. Répéter, toujours répéter le geste. L’affiner pour trouver son eau comme il se dit d’une pierre précieuse. Nous nous sentions au-dessus de cette boue dans laquelle des garçons aux pattes courtes et shorts longs se chamaillaient. Les seigneurs du stade en quelque sorte. Nous travaillions la grâce, ce « je ne sais quoi » qui faisait notre distinction, notre noblesse. Et, pour marquer cela, entre deux séries d’efforts, nous sortions parfois ostensiblement nos livres de littérature et de philosophie pour les potasser à l’ombre des gradins. Nous n’aimions pas le football. Non pas le sport en soi, mais ce qu’il exprimait comme vulgarité, comme bassesse, l’esprit de gagne pour la gagne, et déjà l’esprit mercantile qu’il apportait sur le stade. On y entendait parler d’argent et cela nous choquait nous dont le sport à l’époque n’était qu’affaire d’amateurs du plus bas au plus haut niveau mondial.

L’athlétisme pour nous était une école de vie, un terrain de construction d’adultes et de citoyens en devenir. Toutes les composantes sociales de la cité s’y retrouvaient et notre sentiment de noblesse n’exprimait pas celui d’une caste, d’une classe ou d’un clan, mais celui d’un esprit, d’un goût partagé pour  la beauté, la poésie et pour  l’intelligence du geste humain. Le phénomène hooligan appartient à l’esprit du football, non à celui de l’athlétisme ou du rugby, autre sport noble que j’ai pratiqué. Je dis noble pour dire désintéressé, au-dessus de la vulgate de l’argent, du chauvinisme ou du nationalisme. Le football en cela représente tout ce que je déteste : la flatterie des plus bas penchants humains. Non pas sport populaire, mais populiste. Pourrait-il en être autrement ? Bien-entendu. Mais c’est au plus bas niveau que cela doit commencer, à celui de la formation de base. Les responsables ne sont pas les gosses qui jouent mais leur encadrement. Je  me souviens qu’au Paris Université Club notre entraîneur nous vouvoyait et parlait un langage châtié, presque précieux. Sans aller jusque là, l’apprentissage du respect de l’autre, de la morale du sport et du respect absolu des règles, y compris langagières, me semble la base de tout encadrement sportif. Or il suffit de mettre le pied sur un terrain de football pour comprendre, en entendant parler les entraîneurs, qu’on est loin de la noblesse du geste sportif. Ce qui arrive aujourd’hui à l’équipe de France qui se met à ressembler à son public n’est qu’une conséquence  du manque de respect du sport comme art. Art au sens du XVIe  siècle, ou à celui de Malraux rapporté au geste sportif : "Le sens du mot art est tenter de  donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. " Les footballers de haut niveau ont pu jusqu’au tournant des années 80, porter cet esprit là dans la représentation sociale car ils étaient encadrés par des dirigeants qui avaient une certaine conscience de la force symbolique du comportement de leurs sportifs. Mais dès lors qu’un Président de la République ou encore l’ensemble des médias se permettent de parler comme un hooligan, les verrous sautent. Le journal l’Equipe en est un bel exemple. Le rôle d’un grand média est-il de rapporter tel quel et d’étaler en pleine page des mots grossiers sortis des urinoirs d’un vestiaire ? Est-ce de l’information ? On n’aurait pas pu imaginer cela il y a encore quelques années. Non, monsieur Finkielkraut, ne vous déplaise. Ce n’est pas un problème de cités, mais celui généralisé du populisme et de la vulgarité générale dont l’exemple est donné au plus haut, qui fait la déliquescence de la nation française dont l’équipe de France n’est que le porte drapeau. Nous sommes aujourd’hui dans une grande mascarade, c’est-à-dire le lieu où sans distinction se confondent le haut et le bas, le cul et la tête. Alors, retravaillons s’il vous plaît et pour le bien de notre société toute entière cette dimension de la distinction qui fait la noblesse du sport et par extension celle des peuples qui la pratiquent.

Karl Marx Ville

Dans Chronique des matins calmes le 31 mai 2010 à 4:41

Voilà que se termine pour moi ce joli mois de m… pluvieux et venteux, gai comme un après-midi de toussaint, dans le train poussif qui me ramène à Dresde au rythme d’un sénateur en provenance de Chemnitz. Chemnitz anciennement dénommée Karl Marx Stadt (Karl Marx Ville), ville de l’ex RDA dans laquelle se produit un charmant festival de théâtre. L’arrivée à Chemnitz en plein début d’après midi est saisissante. Personne dans la rue, de vastes places et d’immenses avenues vides. Cà et là un vieillard trottinant, courbé sous le poids du passé, un chien errant et pensif perdu sans son mur, qui ne sait où pisser, un punk blond dont la coupe d’iroquois coupe le crâne en deux hémisphères, soleil triste cherchant son horizon d’Est en Ouest et en quête d’un futur après la mort du futur. Au centre de la ville, un buste monumental de Karl Marx, seule présence qui s’affirme vraiment, une fierté verticale derrière laquelle est gravé en français dans le marbre : « prolétaires de tous pays, unissez vous ».

Au-delà du surréalisme, nous sommes ici dans l’espace métaphysique d’une peinture de Chirico. Espace vide où les statues ont pris la place des humains dans un temps arrêté. Ce n’est pas une ville, mais un immense mausolée en la mémoire d’une utopie perdue. Quelques tramways bardés de pubs que personne ne regarde, tentent en couleurs criardes d’accrocher un peu de lumière sous le sale gris du ciel. Montant par le charmant parc dénommé joliment Antifascismus Park pour aller vers le Schauspielehaus, théâtre où se produit ce festival, on croise un petit groupe de tombes coulées à l’ombre de grands arbres dans un métal vert de gris, prises d’assaut par le lierre. On y lit des patronymes français et allemands. Ce sont des soldats d’une guerre oubliée, une petite compagnie perdue pour toujours dans une nuit romantique. Mais on y croise aussi une petite foule de punks bien épinglés et bien rasés qui jouent la mort en plein cœur de la vie. La terre tremble sous l’impulsion de basses à réveiller les morts. Un festival punk s’est improvisé aux abords du festival de théâtre. Un festival des mots contre celui de l’indicible, du fracas des silences. Ici on dit et là on dit qu’il n’y a plus rien à dire. Ici l’espoir par l’éveil des histoires, et là toute l’expression de la désespérance qui gesticule après la fin annoncée de toute histoire.

C’est dans ce contexte que FENCE, notre réseau international d’auteurs de théâtre s’est réuni pour parler d’histoires de théâtre. Cinq jours d’échanges sans discontinuer autour du verbe totem érigé au centre de notre cercle. Le théâtre est le lieu où le corps prend chair autour du mot, du sens vertical qui fait sa colonne vertébrale et qu’on appelle aussi dramaturgie. Cinq jours pour bouleverser le monde à moitié. L’autre moitié est celle qui ne parle pas, qui s’exprime par sa violence de l’autre côté de la scène, la crête hérissée, dans l’antifascismus park. Combat de l’ombre et de la lumière où toutes les ruses sont permises.  Une troupe de théâtre organise une pièce multiple « one to one », un spectateur et un acteur. Nous sommes conviés à entrer dans une pièce où une comédienne ou un comédien nous attendent. J’entre, je suis seul face à elle. Elle me raconte une histoire, son histoire. C’est une histoire imaginaire mais sur le mode biographique. Elle m’invite avec tant de charme (et comment refuser ?) à me bander les yeux. Je suis dans le noir et elle m’entraîne dans son histoire. Elle me la susurre à l’oreille. Elle me touche, elle me tourne, me fait marcher. Où est-elle ? Je la suis à l’oreille. Ah ! Elle est là, derrière moi. Maintenant, elle me prend par l’épaule, me tient la main, me tire à elle. Je marche, je passe une porte. Des escaliers. Je descends, j’ai confiance. Je monte maintenant. Je descends de nouveau. Les marches sont innombrables. Je vais à gauche, à droite, je suis son histoire. Elle me conduit les yeux fermés. Je sens une fraîcheur, une odeur de fleurs, le bruit environnant m’indique que l’espace où je marche est vaste maintenant. Je sens sur ma nuque la fraîcheur de quelques gouttes de pluie. Nous sommes dans l’antifascismus park. Nous sommes seuls, peut-être. Peut-être pas. Qu’importe. Elle me parle et nous sommes seuls. Elle part. Elle n’a pas fini son histoire. Je reste seul avec une histoire dont je ne sais que faire. Peut-être la continuer moi-même. Rien n’est dit. Un long moment de silence, de solitude. Et puis tant pis. J’enlève le bandeau. Personne. Je suis là, dans ce parc avec moi-même et cette absence et cette histoire non finie. On m’a dit de me rendre « après », (mais après quoi ?) à la salle numéro 100. Là une autre personne m’attend. Elle est toute habillée de noir. Très belle, et elle m’interroge sur moi-même, cette expérience. D’autres spectateurs me rejoignent. Mais je dois partir, un autre rendez-vous. C’est fini. Je suis maintenant dans une salle de théâtre où se raconte une histoire tout en allemand. Je ne comprends pas l’allemand, mais je comprends. Mystère du théâtre. Le mot n’est pas que le mot. Le sens n’est pas la signification. C’est ce que dit le théâtre. Me voici maintenant dans une immense salle où des tables mises bout à bout font de longues tablées.

photo Małgorzata Semil

De part et d’autre, face à face des gens se parlent « one to one ». C’est ce qu’ils appellent un speed dating. On a 8 minutes montre en mains pour se parler, répondre à des questions, puis changer de partenaire. Une foule se presse à ce jeu, fort prisé. Je m’y prête avec une légère réticence. Que dire à des inconnus  en 8 minutes qui vaille la peine d’être dit ou entendu ? Chaque interlocuteur est très différent, mais lié plus ou moins au théâtre, au festival ou à la ville. Une question lancinante : « comment faire pour repeupler cette ville qui se meurt ? Comment faire pour attirer de nouveau des jeunes ici ? » Ma réponse est la même, nuancée selon l’interlocuteur : « D’abord rebaptiser cette ville Karl Marx stadt. Dépasser l’image d’une cité morte du stalinisme par Marx lui-même, car c’est d’abord un philosophe. Il n’est en rien responsable de la folie des staliniens. Et il est beau qu’une ville porte le nom d’un philosophe. Personne ne connait  Chemnitz, tout le monde connait Karl Marx. Ensuite, lui redonner une histoire, une dimension mythologique. Comment ? Tout simplement en retrouvant dans l’ombre épaisse où les ont jetés les occidentaux depuis la chute du mur, ces vieux qui s’y cachent, honteux de leur histoire. Il y a là des trésors cachés d’histoires personnelles qui peuvent être mis à jour par la curiosité des jeunes avides d’histoires. Le rôle des vieux de tout temps est aussi de raconter des histoires aux plus jeunes. Sur cet amas d’histoires pêle-mêle, sans doute naîtra une histoire nouvelle, celle de cette ville, et sur laquelle elle pourra structurer son mythe, son épine dorsale, son théâtre. Car toute ville est théâtre, théâtre où le corps individuel prend chair autour d’un sens, un sens partagé, un « sens commun » en ce sens là. Une doxa qui attend son paradoxe, l’autre moitié critique, nécessaire, d’elle-même. Une ville : espace de dialogues contradictoires. Chemnitz est morte car elle a perdu sa dialectique.

Il était un prince nommé Sotigui Kouyaté

Dans Chronique des matins calmes le 18 avril 2010 à 5:36

C’était un prince. Pas besoin d’attributs, de titres ou d’oripeaux pour en être convaincu. Il le portait sur toute sa personne, dans tous ses gestes, en chacun de ses sourires. La grâce et la distinction faites homme. Au milieu de la foule, à Avignon ou ailleurs, sa haute silhouette se dessinait avec une netteté étonnante. Aucun bruit visuel, aucun espace parasite entre lui et le monde, comme un de ces portraits en pied où le sujet se détache  du paysage par le jeu de la couleur et de la lumière. Une sorte de silence accompagnant tous ses mouvements faisait peau sur son corps, le séparant du reste de son environnement. Comme un très bon danseur, il semblait saisir l’espace, le mettre en mouvement par son mouvement même. Il en prenait le centre. Le danseur est conteur du silence, gardien d’une mémoire non dite. Et lui était de plus conteur, griot de surcroit. Il était de cette noblesse africaine des griots qui a pour charge de transmettre la mémoire par la parole, de la véhiculer et de l’enchanter. Un maître du mouvement du temps immémorial. Alors cette distance, cette distinction visible en sa personne, ce n’est en réalité que de la proximité retenue. Une distance fonctionnelle due à la nécessité d’avoir du recul pour mieux transmettre, pour mieux communiquer. Ce dernier terme devant se lire en son sens premier de « mettre en commun ». Cette distinction que Baltasar Gracian eût honorée comme la plus belle démonstration de sa pensée, cette grâce paraissant naturelle, mais fruit d’un travail culturel aux origines ancestrales, était mise au service de la communauté. En Sotiguy Kouyaté l’homme et la fonction ne faisaient qu’un. Cette fonction d’artiste léguée depuis les temps les plus anciens était la permanence de son identité profonde. Il était pétri, sculpté, de cette glaise d’Afrique puisée dans les couches les plus fines de sa culture. Il portait l’Afrique en lui. Et partout dans le monde où il fut accueilli, il était chez lui comme un ambassadeur. La particularité d’une ambassade étant que le terrain sur lequel elle s’implante, est la propriété irréductible du pays accueilli sur la terre étrangère. Son corps était son ambassade. Non pas un immigré. Partout chez lui. Il allait de l’avant, et le retour n’était toujours qu’un nouveau pas devant. Et lorsqu’il racontait l’Afrique sans distinction aux enfants et aux adultes, ceux-ci devenaient africains.

J’ai eu la grande chance de le rencontrer et de travailler avec lui. En tant que directeur du Prisme, je l’ai reçu dans mon théâtre. Son indicible délicatesse, sa gentillesse illuminée d’une lueur de tendresse, faisaient merveille autour de lui. Et je vis des grands yeux d’adultes devenus des enfants, et des enfants bouche bée devenus des géants gober la mélodie de ses paroles et le suivre à travers toute l’Afrique comme le feraient les rats hallucinés du joueur de flûte de Hamelin. Je le vis jouer Shakespeare sous la direction de Peter Brook comme jamais personne ne l’avait encore joué. Et lorsque j’écrivis ma pièce Le ciel est vide pour la mise en scène de Bernard Bloch, j’ai évidemment immédiatement pensé à lui pour le rôle d’Othello. Je l’ai appelé sans hésiter. Mais il était déjà faible et souffrant. Et c’est son fils, Hassane Kouyaté qui nous a fait le plaisir et l’honneur d’accepter ce rôle qu’il a incarné avec puissance. J’ai appris par Hassane que loin d’être simples comédiens ou griots, lui, son père, et toute sa famille, œuvraient politiquement et socialement pour l’Afrique avec leurs propres deniers. Pas seulement d’un point de vue culturel (il a créé en compagnie de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, le Mandeka théâtre, structure de promotion et de création littéraire et artistique), mais réellement social. Hassane m’a informé du fait qu’ils ont crée une fondation au Burkina Faso pour accueillir des orphelins dont ils sont officiellement les parents. Plus de deux cents, paraît-il.

La mort de Sotigui, je n’en doute pas, ajoutera à ce nombre des milliers d’orphelins de cœur, pleurant la disparition irremplaçable de cette silhouette comme découpée sur le tableau du monde, laissant un blanc irrémédiable.

Les cendres du temps

Dans Chronique des matins calmes le 18 avril 2010 à 1:37

« Laisser faire la nature » disais-je dans mon précédent article en regardant les fantomatiques sculptures de baleines échouées dans une impasse comme d’énormes tas de cendres. En passant hier soir au même endroit, je fus frappé par leur absence. L’artiste les avait enlevées, et ne restait d’elles que des traces au sol dessinant à la craie blanche sur le bitume  la forme de leur corps comme sur les  lieux d’un accident ou ceux d’un crime. Pincement au cœur lié au sentiment d’absence, de passage du temps. Je sortais du Merriam Theatre où j’avais eu au contraire le sentiment euphorique d’une remontée du temps. Les filles venaient de danser devant une salle immense, comble et enthousiaste  j’ai du mal à m’endormir, pièce signée Manuèle Robert, à la création de laquelle j’avais participé, et dans laquelle dansait Myriam Hervé, chorégraphe et cosignataire  de cette soirée de danse. La veille je n’avais pas été totalement convaincu et je trouvais comme Manuèle elle-même que bien que correctement dansée, il manquait ce petit quelque chose qui faisait vivre cette pièce. Les filles se retenaient trop. Trop timorées. « Lâchez vous, leur dit Manuèle lors du débriefing,  laissez passer le souffle, n’ayez pas peur de souffler et qu’on l’entende, ne vous laissez pas prendre par la forme, cassez la s’il le faut, trouvez son énergie spécifique, jouez la » La plupart de ces filles n’étaient pas encore nées au moment de la création de cette pièce qui a un peu plus de 20 ans. En marchant à leurs côtés, je rajoutai : « Peut-être le secret est de vous imaginer que vous avez au moins dix ans de plus, que vous avez plus de poids, que vous avez vécu. » En effet, je pensais que bien que Manuèle, Myriam et les autres filles qui avaient créée cette pièce étaient quasiment de leur âge au moment de la création, elles étaient dotées d une expérience et d’une maturité que celles-ci ne possédaient pas encore au même âge, et ça se voyait sur scène.

Hier soir fut un de ces moments magiques que vous offrent parfois la scène. Mêmes gestes, même souffle, même énergie, même allure dans les mêmes costumes, cette pièce reprenait vie sous mes yeux. Elle retrouvait toute sa magie et j’avais l’impression de voir danser les mêmes filles que lors de sa création, de faire une remontée prodigieuse dans le temps. Ce n’était pas un sentiment totalement subjectif. Le public réagissait au quart de tour, les filles le soulevaient et lui, en retour, renvoyait sur la scène son énergie. Cette pièce est belle, réellement étonnante lorsqu’elle est dansée avec justesse. Il faut qu’elle soit vraie pour être belle. Ce séjour à Philadelphie se terminait dans l’euphorie. J’avais 20 ans de moins. Il se clôtura par une fête organisée à l’université pour fêter à la fois la fin de cet événement franco-américain entre Reims, Paris et Philadelphie, et la retraite de la directrice du département de la danse, Susan Glazer qui, ce soir là, tira sa révérence en disant : « Maintenant, je suis une vieille femme et je vais profiter de ce temps-là comme il se doit ».

Nos valises étaient prêtes. L’avion pour Paris devait partir le lendemain à 18h 20. Tout était parfaitement réglé, rond, plein comme un œuf. Nous bouclions nos valises comblés par un séjour sans tache lorsqu’un regard matinal sur Internet nous apprit que le volcan d’Islande crachant ses cendres sur l’Europe avait fermé les aéroports jusqu’à lundi au moins. Accrochés au téléphone, nous descendions encore plus bas. C’est au dimanche suivant, 8 jours plus tard, qu’American Airlines nous avait inscrits pour un nouveau vol. Le ciel devint d’un seul coup plus lourd.

Un vent glacé soufflait dans Philadelphie. Les filles avaient perdu leur légèreté. Le temps pesait sur nous. Nous étions maintenant dans l’immense sablier empli des cendres d’un volcan intempestif. Nous étions à sa merci. « Laissez faire la nature » disais-je. Elle nous oblige à repenser le temps, elle nous rappelle que nous n’en sommes pas les maîtres. Nous devons inventer notre existence en fonction d’elle. Le temps pèse. Comme une baleine, comme une baleine de cendres au milieu d’une impasse. L’art peut-être, et notre puissance d’imaginer nous permettent de le soulever un instant pour mieux en mesurer le poids.

Les baleines de Philadelphie

Dans Chronique des matins calmes le 16 avril 2010 à 4:38

Nous remontons l’avenue des arts épuisés et heureux. Surtout les filles et les deux chorégraphes Manuèle Robert et Myriam Hervé. Dans l’immense et magnifique théâtre Merriam de Philadelphie, elles viennent de danser la première de cette soirée française que les organisateurs ont curieusement appelée (in french) « Laissez faire ». Soulagées aussi car elles ont frisé la catastrophe. Les techniciens ici, très professionnels mais très branchés sur leurs chronomètres, n’ont pas vu que toutes les filles n’avaient pas eu le temps, en quelques secondes, de changer de costume entre deux pièces et ont lancé la musique. Panique. Celles qui étaient prêtes se sont lancées à temps, les autres ont suivi dans le tempo pour rattraper la mesure et la synchronie des gestes, faisant preuve d’un formidable professionnalisme pour leur jeune âge et d’un sang froid à toute épreuve. Je n’y ai vu que du feu. Manuèle qui connaît Mechanical Organ, cette pièce d’Alwin Nikolaïs par cœur, puisque c’est elle qui l’ a remontée ici, a poussé un petit cri. Catastrophe ! Mais non. Applaudissements à tout rompre. A la sortie, une ancienne danseuse de Nikolaïs qui, elle-aussi connait cette pièce sur le bout des doigts, est venue la féliciter. On lui raconte la mésaventure. Elle est étonnée. « Mais non, dit-elle, ça ne s’est pas vu. C’était parfait ». Lorsqu’on est dans les coulisses ou dans la salle devant son propre spectacle, on voit tous les défauts. On ne voit qu’eux d’ailleurs. Notre sens critique affûté par le stress cherche la perfection formelle. Il y a toujours un petit quelque chose qui cloche. Décidément la matière comme disait Descartes résiste toujours à la forme et à l’idée. Elle y met son grain de sel, sa part d’impondérable, sa dimension événementielle. C’est ce qui fait le charme singulier du spectacle vivant : ce risque du présent, de l’immédiat qui suppose toujours une part d’improvisation, c’est-à-dire d’intelligence du moment. Mais cela est aussi vrai d’une autre manière dans les autres formes d’art et dans la littérature. Il est un moment où on ne peut pas toujours tout tenir. Certaines phrases ou paragraphes résistent. On a beau repasser et lisser sans cesse, on reste insatisfait. Il arrive un moment où il faut lâcher, "laisser-faire" comme dit le titre de cette soirée. Car c’est parfois cette matière résistante qui a raison et donne du poids à ce qui est écrit. Le lecteur n’est pas critique à la manière de l’auteur devant sa propre œuvre. Il voit souvent l’essentiel pendant que l’artiste s’attarde encore sur les détails que personne ne peut voir à part lui-même. On ne joue pas, on n’écrit pas, on ne peint pas que pour soi même. Il faut admettre que la part d’imperfection visible au microscope de l’auteur fait partie du partage avec le spectateur ou le lecteur, une valeur ajoutée en quelque sorte par la matière elle-même. Voilà pourquoi je ne suis pas cartésien. J’ai confiance en la nature, en l’événement en ce qu’ils portent de dialogue entre les hommes. De manière horizontale, et non uniquement verticale entre Dieu (projection de toute perfection) et l’artiste qui, parfois, ne voudrait ne dialoguer qu’avec lui. Dialogue finalement solipsiste, entre soi et soi-même.

Dans un renfoncement de la rue des arts, les baleines échouées de Philadelphie, dansant leur curieuse danse des matières au milieu des immeubles, nous rappellent dans leur chant silencieux, la nécessité de préserver toujours par l’art lui-même la nature au milieu de notre monde humain, de "laisser faire" la nature.

5e Avenue

Dans Chronique des matins calmes le 15 avril 2010 à 6:04


Abandonnant les filles à leur filage,  je prends la fille de l’air me faufilant dans Philadelphie pour filer à New-York. J’ai rendez vous à Greenwich village avec Catherine Coray, directrice de l’excellent festival international de lecture de pièces de théâtre  contemporain organisé par le département de théâtre de l’Université où elle est également enseignante.

Je la retrouve dépitée dans un café chaleureux aux tables de bois brut où nous croquons ensemble des toasts au saumon. Son nouveau directeur trouve que s’intéresser aux auteurs contemporains n’a rien de sexy, préférant orienter les forces du département de théâtre vers Broadway et la comédie musicale. Tiens, tiens, cela a quelque écho avec ce qui se passe à Paris et un peu partout dans le monde. La création artistique et exigeante est une île qui se rétrécit telle peau de chagrin, atoll polynésien sous la montée des eaux. Tout le contraire de Manhattan qui s’agrandit par les dépôts de son activité de construction, les déchets des fondations d’immeubles étant rejetés sur les berges et gagnant quotidiennement sur la mer. Pourquoi n’en est-il pas de même pour les œuvres de l’intelligence ? Bien au contraire, c’est un vrai tsunami qui voit partout dans le monde les eaux brillantes et scintillantes de Broadway se déverser sur les frêles îlots de tous les Greenwich.

Je quitte Catherine en tentant tant bien que mal de la consoler en lui affirmant sans trop y croire que le pire n’est jamais sûr et que la raison peut encore l’emporter. Je lui rappelle, masquant un gros demi-mensonge, que pour les gens de la culture en France, c’est Greenwich village plus que Broadway qui fait référence. Qu’il rappelle ça à son chef qui semble accorder de l’importance à l’image internationale de son département.

Vaguement honteux d’une telle mauvaise foi, j’embrasse Catherine et tourne le dos ostensiblement au quartier d’affaires de Wall Street  au bout de l’île, pour enfiler la 5ème rue droit devant, direction Nord-Nord Est. L’Empire State building me happe. Je monte sur les traces de King Kong. Mais le gros singe des fantasmes d’antan a pris aujourd’hui le visage d’un terroriste anonyme. Fouille obligatoire et au peigne fin pour gagner son ticket pour l’énième ciel. Deux ascenseurs, pas moins pour vous emporter vers les nuages. Au deuxième ascenseur, un vieux liftier qui semble faire partie de l’immeuble depuis sa fondation, répète mécaniquement et inlassablement les mêmes mots depuis toujours. Je l’imagine jeune et pimpant dans un film des années trente. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui porte sur son visage une telle expression d’ennui. C’est un damné qui monte et qui descend depuis sa tendre jeunesse dans les cercles de l’enfer. Je le salue. Il m’ignore, il n’y est pour personne. Vertige au dessus d’une mégalopole. Pas tant la hauteur que l’étendue. Ca grouille là-dessous. Ca consomme des mégawatts à la minute. Une ville-usine, une termitière humaine. Au loin, vers la pointe Sud Ouest, une béance douloureuse dans le quartier de la finance internationale : la cicatrice ouverte des Twin Towers, le membre fantôme et douloureux de l’Amérique. Je colle à mon oreille le guide électronique qui me parle en français avec l’accent des Pyrénées orientales. La voix féminine commente le paysage urbain avec des anecdotes qui se veulent pittoresques. Elle me raconte que sur les ruines fumantes des tours jumelles un sauveteur creusait encore longtemps après que les fouilles furent terminées. A ceux qui lui demandaient ce qu’il cherchait encore, le désespéré répondait invariablement « ma liberté, ils m’ont volé ma liberté ». Je hausse les épaules d’indignation. Sur la tombe de milliers d’innocents tués par la folie du fanatisme, s’élève de nouveau une idéologie masquée sous le drapeau de la liberté, et ce sauveteur sans doute imaginé devient héros réel d’une mythologie nouvelle. J’en ai assez vu et assez entendu. Direction Rockefeller center et sa statue dorée (l’or n’a pas honte de lui ici, au pays de la ruée). J’ai vu, j’ai senti, l’argent a une odeur. Le MOMA (Modern Museum of Arts) me tend les bras. Je résiste. Il me faudrait plus d’une journée si je mets les pieds là-dedans. Je reviendrai. Quelque chose m’appelle là-bas vers le Nord Est, à l’autre bout de l’île. Je le ressens confusément. Mes pas s’accélèrent car il est déjà près de 15h et je dois retourner  à Chinatown, dans la direction strictement opposée, pour prendre le bus du retour vers 17h 30. Je cours presque. Cette  avenue est infinie. A la hauteur de la 59è rue, l’immense poumon rectangulaire de Central Park. Je file  en longeant son flanc droit. 68e, 72e, 77e rue. Les blocks se suivent et se ressemblent. Si je ne jetais un œil de temps à autre sur Central Park à ma gauche, j’aurais l’impression de faire du surplace. J’arrive au niveau de l’Upper East Side où m’attend une vaste manifestation. Rangés sagement derrière des barricades en attendant qu’on leur donne la permission de défiler des milliers de manifestants, agitent leurs pancartes. Dessus je vois se répéter le mot « not fair ». Je me renseigne. On m’explique qu’il s’agit d’une manifestation pour obtenir des contrats réguliers et en bonne et due forme. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Je les regarde. Ils sont tous noirs ou basanés. Comme par hasard. Je file. Je désespère d’arriver au bout de Central Park. Mes jambes ont pris leur autonomie. Elles ont passé le cap de la première douleur. La mécanique est lancée, difficile de l’arrêter. Passés l’immense Museum Mile et le Jewish Museum, j’entrevois enfin le bout du parc. J’accélère sans le vouloir vraiment. Au bout de Central Park, un espace comme un no man’s land. C’est le Duke Ellington Circle qui sépare Harlem du reste de la ville. Duke Ellington à la pointe du monde noir faisant rotule avec le monde blanc. Duke Ellington, premier musicien noir à pénétrer et jouer dans  la forteresse imprenable de la musique blanche qu’était Carnegie Hall. Duke Ellington, premier noir à qui une pièce de monnaie fut consacrée. C’est bien sa place ici, dans l’articulation entre le blanc et le noir. Je continue, j’entre dans Harlem et je suis en Seine Saint Denis. Ces immeubles de briques délavées, sans grâce, purement fonctionnels, au moins à leur début, car les fonctions sont toutes en panne. Ce sentiment d’espace abandonné, cette misère assise sur les marches d’escalier, cette déshérence, cette puanteur d’ennui qui recèle l’odeur de tous les crimes de sang, de la violence fermentée dans l’eau dormante de l’indifférence. Sentiment de déjà vu. La banlieue Nord Est de Paris n’est rien d’autre que la réplique française de la banlieue Nord Est de Manhattan. Un pâle et lamentable copié/collé. Aux mêmes causes les mêmes effets, aux mêmes cadres, les mêmes crimes. Oui, en France, nous avons le talent de copier le pire. Je continue, je vais au bout. La 5e avenue  née dans le quartier d’affaires va mourir sur la plaque de Marcus Garvey  ornant le portillon du pauvre parc qui porte son nom. Parc qui hésite entre le terrain vague aménagé et une jungle urbaine aux nuits peuplées des fauves les plus féroces, et où quelques gamins jouent au basket ball en écoutant du rap.

Je suis arrivé au bout de ma longue marche. Je m’en retourne vers China town. Je m’interroge sur cette marche qui a toute l’apparence d’un pèlerinage. Rien de religieux là-dedans, ni même de mystique ou d’idéologique. Je ressentis tout à coup ce besoin tout simplement pour embrasser un des horizons qui font partie de ma personne. Moi, arrière petit-fils d’un marin bigouden embarqué à Brest pour les Antilles, arrière petit-fils d’un indien caraïbe rescapé du génocide colonial, arrière-arrière petit fils d’un esclave noir, combien de sangs se mélangent dans mes veines ? Combien de combats ont fait ce que je suis ? Et sans doute là, devant la plaque du parc Marcus Garvey, je ressens qu’il y a là aussi quelque chose qui a fait ma personne. Juste besoin de le ressentir, de ressentir aussi ma liberté. Je suis ici, ailleurs aussi. J’ai la grande chance de pouvoir m’évader physiquement et spirituellement de ce passé pour construire mon histoire.

Je regarde ces enfants jouer. Ils ressemblent à s’y méprendre à ceux de ma banlieue. Je sais que peu auront la même chance que moi : ma liberté. Je sais aussi que cette liberté acquise autant par la chance que par le travail sur moi-même, je  la cultive avec l’espoir que d’une manière ou d’une autre, elle soit contagieuse. La liberté peut se transmettre par l’art ou par l’écriture. Je le crois, je l’espère. Mais pour cela bien-sûr, il faut un terrain, un terrain favorable. Je sais qu’ici, au cœur d’Harlem, malgré le cordon sanitaire posé par l’espace social et politique qui structure cette ville même, des agents de liberté, comme autant de jeunes Marcus Garvey, travaillent inlassablement, Sisyphe sociaux, à la fermentation de cette liberté qu’on ne trouve pas en grattant les gravats ni les ruines de l’espérance.

Lost in Manhattan

Dans Chronique des matins calmes le 11 avril 2010 à 4:03

Pourquoi j’aime tant la danse ? La photo ci-dessus n’offre certainement pas une explication suffisante. Certainement pas.

Accompagner une escadre de danseuses en plein milieu de Manhattan n’est pas de tout repos. Ca virevolte, ça s’éparpille, ça vole de boutique en boutique  comme une ruche d’abeilles ivres de pollen, ça s’égare, ça s’affole dans l’invraisemblable jungle de néons clignotants et d’écrans rutilants, véritable shoot d’informations futiles de Time Square, temple de la surabondance galopante dédié au dieu vorace de la nation yankee. Je m’assieds sur les marches en plexiglas rouge bonbon dédiées aux dévots de la grande consommation les yeux écarquillés, pupilles dilatées, baignées de l’horizon vertical des gratte-ciels totem qui laissent couler de haut en bas leurs cascades d’images dans un flot multicolore ininterrompu.

Espace psychotrope, hallucinogène. J’ai le vertige, au bord de l’overdose. Bonbon, rouge bonbon, vert, jaune citron, toutes ces couleurs qui me remuent,  le mal de mer. Où est le bastingage ? Une lessiveuse dans l’estomac. Pas mélanger les couleurs, pas mélanger, jamais. Dans le tambour tous ces bonbons. .. C’était incontournable qu’elles disaient. Il fallait y aller, et nous voilà traversant Manhattan pour nous engouffrer dans l’invraisemblable grotte aux gloutons, la caverne d’Ali Bonbon que constitue cette boutique nommée le Dylan’s candy bar. Dès l’entrée nous voilà accueillis par des fontaines de chocolat dignes d’une scène de Charlie et la chocolaterie. Des brochettes de marshmallows tenues par des maints expertes de 7 à 77 ans s’y plongent goulûment pour aussitôt, dégoulinant de chocolat, être avalées par des Gargantua et des Pantagruel de tout âge et de tous horizons.

Ca stalactite et ça stalagmite de partout. Pas un centimètre carré qui ne soit, du sol au plafond, recouvert de bonbons, de sculptures ou d’images de bonbons. Le cauchemar d’Hansel et Gretel. Fuyons ! Je profite de cette pause pour briser séance tenante un mythe persistant. Non les danseuses ne sont pas des oiseaux sans appétit, et non il ne faut pas dire « un appétit d’oiseau » lorsqu’on parle d’une personne qui mange peu car à vrai dire, si on observe bien un oiseau, on se rend compte que ça picore tout le temps. Les danseuses c’est tout pareil, surtout les américaines. Rien à voir avec les porte-manteaux faméliques des podiums de la mode.  Celles-ci marchent lourdement  malgré leur poids de plume, et leur expression est de plomb. Celles-là volent et rient et chacun de leurs gestes embrasse la vie. .

La vie et le plaisir du mouvement, c’est ça qui frappe de prime abord ici, bien plus qu’à Paris. La danse ici s’expose, elle prend l’espace, elle ne se confine pas. Elle est dans la rue autant que sur la scène. Il y a un dynamisme si particulier des danseurs américains qui est sans doute lié au fait que la danse n’est en rien réservée, elle est publique et se donne publiquement. Elle n’a rien à cacher. Et comme elle n’a rien à cacher, elle n’est pas pudibonde. Elle va même jusqu’à s’exposer en vitrine sur la rue. C’est l’image qui m’a frappée lorsque nous sommes arrivés à l’école d’Alwin Ailey. Une classe de danse dans un studio entièrement vitré donnant dans un carrefour sur toute la rue comme la boutique d’un grand magasin. A l’intérieur, un cours de danse, des danseurs concentrés ignorant les yeux qui les regardent.

Très étonnant pour des Français   habitués aux salles intimement fermées, repliées sur elles-mêmes comme la cuisine d’une maîtresse de maison jalouse de ses recettes. A l’intérieur de cette immense verrière, le même esprit que les studios de Philadelphie : de larges baies vitrées ouvertes aux regards spectateurs. Mon regard s’arrête médusé sur une brochette de magnifiques danseuses aux corps étonnamment dessiné, aux grâces de flamant  rose qui, comme la chose la plus naturelle au monde, vous font une pirouette, six petits tours sur pointe  et puis s’en vont.

Et nous voilà repartis dans Manhattan, en plein milieu de Central Park. Autour du lac, loin de l’agitation des foules et des néons affolés, sous le chant des oiseaux et l’œil curieux des écureuils, ça danse encore. Et moi, je suis lessivé.

Le miroir du pénitencier

Dans Chronique des matins calmes, Pas de catégorie le 8 avril 2010 à 4:33

Ironiquement situé juste en face du pénitencier de Philadelphie, le musée Africain Américain se pose dans un angle de la 11è rue. Le titre m’a interpellé. Que peut-il se trouver de si particulier là-dedans? La manière dont il nargue cette prison est déjà tout un programme. On comprend qu’il inscrit l’histoire vivante dans le présent en marche. L’histoire, ce n’est pas simplement du passé mais bien une manière de signifier et comprendre les questions du présent. Il est clair que ce musée se pose en miroir du pénitencier, que le présent de celui-ci se reflète dans le passé que recèle les façades de celui-là. Je tourne le dos aux murs patibulaires de la maison d’arrêt et, traversant la rue, j’entre circonspect dans cet immeuble d’apparence à peine plus sympathique qui abrite le musée.

Un sourire chaleureux m’accueille. De vieilles dames noires aux cheveux gris me tendent un dépliant et m’invitent à entrer dans une pièce sur un mur duquel une étrange fresque où se découpent de célèbres visages, s’anime. Je vois des noms, des dates, des lieux. Une voix me raconte la longue et lente émancipation des noirs américains brisant le joug des discriminations raciales.

C’est un musée où l’histoire s’enrichit d’une mise en scène entremêlant des œuvres d’art et des installations inventives à vocation pédagogique. Des tableaux vivants s’animent lorsqu’on les y invite, et des personnages d’époque nous parlent de leur histoire. Oui, le tableau est vivant, l’histoire est vivante. Ces personnages du passé parlent aux présents depuis leur époque. Ils sont comme des cartes animées du monde d’Alice. Un forme de merveilleux qui nous parle d’une histoire qui ne le fut pas. Rien ici de triste ou de plaintif. Bien au contraire.

Tout ici est ludique et joyeux. Les enfants, on le devine ici, sont au centre du discours et des installations leur sont spécialement dédiées. Beaucoup de vieilles personnes aussi. On comprend la volonté de ce musée de nouer le dialogue des générations. Les grands parents parlent aux enfants, les enfants questionnent leur aïeux.

Je respire. Ce n’est pas un de ces musées mémoriels fait pour pleurer sur le sort de ceux "qui ont tant souffert" et qui se repaissent de leur souffrance. Non, il y a dans ce musée, à travers les vastes rampes qui relient en douceur un étage à l’autre, une déambulation joyeuse, quelque chose qui inscrit l’histoire en marche dans une dimension positive et optimiste. Le passé ne nous tire pas à lui mais nous pousse vers l’avenir. L’avenir au-delà d’Obama qui est une étape seulement, qui est loin d’être la fin de l’histoire. Beaucoup de responsables politiques comme l’actuel maire de Philadelphie, sont noirs. Mais les inégalités sociales persistent. Il ne s’agit pas de pleurer le passer mais d’agir en prenant pied sur les marches du passé. La grande salle tout entière consacrée à Rosa Parks et au fameux boycott des bus de Montgomery, nous indique le chemin.

A quand un tel musée en France concernant l’histoire coloniale? Cela serait sans doute nécessaire pour qu’enfin notamment les Antillais et créoles de France cessent de se lamenter sur leur sort de descendants d’esclaves et puissent, main dans la main avec ceux qui ne connaissent pas cette histoire et ne l’ont pas subie directement, enfin  imaginer un avenir commun.

Fabuleuse Philadelphie

Dans Chronique des matins calmes le 7 avril 2010 à 11:10

Trois jours que je suis dans la capitale de la déclaration de l’indépendance des Etats-Unis et je quadrille les rues et avenues les yeux écarquillés comme celui d’un enfant devant l’immensité et la beauté des immeubles qui marient l’antique, en pierres et briques, au miroir rutilant de leurs façades baignées de ciel. Je mitraille à tout va comme le premier touriste japonais venu. Que me disent ces artères taillées au cordeau, ces angles impeccables, cet espace dessiné comme un immense jardin à la française? Loin du baroque de Bucarest que je viens de quitter, où chaque immeuble est un soliste imposant sa personnalité à l’espace et attire le visiteur à lui, il y a ici une autre forme de chorégraphie. Je revois le Broadway boogie woogie, fameux tableau de Mondrian, où le quadrillage de New-York danse la danse infernale de ses artères multicolores, je retrouve le premier plan séquence de West-Side Story qui en un vol d’oiseau nous plonge dans la danse guerrière des quartiers.

C’est le Nouveau-Monde, monde de l’abstraction géométrique dominante. Tout fait tableau, la ville est un vaste musée d’art contemporain. Plus proche de Forsythe que de Maguy Marin et bien loin du tanztheater, cette ville se moque de l’expressionnisme. Son expression, elle la trouve dans l’espace donné à la liberté individuelle. Chacun s’y débrouille comme il peut sous le regard de Benjamin Franklin qui, du haut de son gratte ciel domine la ville en brandissant sa fameuse déclaration d’indépendance. Ce qu’est devenue sa ville correspond-il exactement à ce qu’il a rêvé? Je n’en suis pas certain, et j’ai hâte de lire L’esprit de Philadelphie d’Alain Supiot, sous-titré la justice sociale face au marché total.

Il y a sans doute entre l’abstraction d’une idée et la réalité, un grand écart qui laisse plus d’un danseur sur le pavé. L’abstraction chorégraphique parfois, met à mal le danseur lui-même et la chorégraphie peut briser le corps sur lequel elle se construit. Ce, jusqu’à donner cette absurdité qu’est la non-danse.

J’entre dans cette chorégraphie abstraite et je cherche pour l’heure le danseur. Il me faudra plus de temps pour le saisir que pour entrer dans le mouvement global de cette ville. Je cherche à comprendre ce qui derrière cette fascination immédiate que je ressens, se recèle comme indicible et latente angoisse.

C’est la danse qui m’emmène ici car j’accompagne Manuèle Robert, présidente de ma compagnie Quai des arts venue travailler à l’Université des arts pour mettre en place une soirée chorégraphique. Soirée qui aura lieu dans quelques jours dans le magnifique Merriam Theater. J’entre dans l’université, je tombe sous le charme de cette usine moderne du mouvement dansé. Ca danse de partout, une ruche. Je me laisse piquer comme d’habitude. La danse me saisit. Je regarde. Je raconterai plus tard.

J’ai pas fini mon rêve

Dans Chronique des matins calmes le 16 mars 2010 à 1:27

Cette chanson, je l’ai chantée toute la nuit. Elle m’a tourné et retourné comme une crêpe entre mes draps, m’empêchant de dormir. Pourquoi celle-ci et pas une autre? Elle me fait pleurer comme un enfant, des larmes irrésistibles, et le jour levé, en plein midi, je pleure encore. Jean sera enterré dans quelques heures à trois jours du printemps.

Est-ce cette émission que j’ai regardée hier soir sur une chaîne publique? On y voyait des images oubliées, des journalistes tournant le dos à la caméra, ou bien restant dans l’ombre, une ombre pensante, sensible, intelligente dialoguant avec l’artiste qu’elle met à la lumière. Et au milieu de cette lumière, pas un visage seulement, pas un sourire seulement, une voix, un être, une sensibilité. Le noir et blanc peut-être a cette vertu sur la couleur, mais c’est sûrement qu’il ne s’agit plus de la même télévision, des mêmes artistes, des mêmes journalistes, une télévision à l’écoute de la personne, respectueuse de l’individu, même si en même temps elle était capable de la pire des censures. Ferrat, tu me fais devenir un vieux con avec cette nostalgie du noir et blanc.

Je dis noir et blanc, mais en réalité cela est faux, elle était bleue, comme l’ombre et la neige. C’est cet oeil bleu que j’ai vu pour la première fois dans le magasin de Continental Edison de Clignancourt clignotant dans mes yeux d’enfant lorsque je suis arrivé en ce novembre glacé de ma Guadeloupe natale. Ce bleu en plein hiver me ramenant là-bas.

Je me retourne dans mon lit et je me vois assis au bord de l’océan couché sous l’horizon comme un immense écran de télévision et je me vois chanter: "attends encore attends, j’ai pas fini mon rêve." Et ma mère qui reprend la voix sucrée d’Isabelle Aubret qu’elle adorait, le double évaporé de cette mâle voix claire des profondeurs, comme elle chantait Joe Dassin ou Nana Mouskouri. C’est peut-être ça, cette nostalgie, celle de la voix d’un enfant et de sa mère se mêlant devant l’écran océanic de leurs dimanches de banlieue.

Monsieur Jean Cap Ferrat, toi qui t’es choisi un nom du bord de l’horizon, tu me fais pleurer comme un bébé. Et je te vois là dans mon lit ou à ma place au bord de l’océan qui dis à la mort tapotant sur tes épaules: "attends, encore, attends, j’ai pas fini mon rêve". Et je comprends pourquoi je pleure. Ton rêve, c’est mien, le nôtre. Chacun un jour viendra à ta place sur cette plage déserte de notre vie chanter cet hymne à l’existence, à l’espérance, au lendemain qui songe. Tu laisses ta place à regrets, comme je te comprends, mais moi, mais nous, tous ceux qui rêvent et osent songer, sommes déjà là pour chanter ta chanson et pour finir ton rêve sans fin.

En voyant un vol d’hirondelles

Dans Chronique des matins calmes le 13 mars 2010 à 8:43

Pourtant, que sa voix était belle. Comment peut-on s’imaginer en voyant un vol d’hirondelles, que Jean Ferrat vient de nous quitter?

Chacun de nous pourrait lui chanter ces paroles d’Aragon:

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines.
Et j’ai vu désormais le monde à ta façon.

Une voix s’est éteinte qu’on croyait immortelle

Sombre et profonde comme l’Ardèche qu’il enchantait, sonore comme un gourd noir, claire comme l’eau claire. La nature faite homme par le corps, par l’esprit, par la voix, par ses choix. Plus qu’un chanteur, un aède, un barde qui nous disait la poésie brutale, subtile, cruelle, vivante du monde.

Nous serons vingt et cent, nous serons des milliers et bien plus certainement orphelins de sa voix.

Nous continuerons longtemps à chanter ses chansons que voici:

Départements Oubliés des Médias

Dans Chronique des matins calmes le 11 mars 2010 à 10:34

Très en colère, ce matin, l’Alain. DOM voudrait-il dire Départements Oubliés des Médias? Force est de constater qu’il en est de même pour les ROM (Régions d’Outre Mer) vers lesquels aucun chemin médiatique ne mène. Ce matin, sur France Inter, écoutant ma radio préférée, j’ai failli, d’indignation, avaler de travers mon café chaud bouillant. C’en était trop. Marie-George Buffet que j’aime pourtant bien et qui se porte à la pointe du combat contre le néocolonialisme, venait elle aussi, après le long défilé des politiques de tous bords au sujet des régionales, parler des 22 régions françaises, rayant d’un trait de salive toutes les régions d’outre-mer. Si l’outre-mer ne fait pas partie de la France, alors qu’on le dise clairement. Ce n’est pas un simple lapsus, car je constate que la fameuse vigilance des journalistes de France Inter fut prise constamment à défaut sur l’expression de ces "22 régions françaises". Comme s’il était convenu entre tous les politiques et les journalistes qu’on ne parlait que de ça: des élections régionales en France métropolitaine. Comme s’il était entendu que l’outre-mer ne faisait pas partie de la France. C’est grave, très grave. On raye  de la carte de France par le mépris du silence, ces millions de Français qui vous écoutent et qui avalent leur café de travers. Après on parle de lutte contre l’exclusion, on parle d’identité française, on parle d’égalité des chances et j’en passe. Je pense que le racisme et la xénophobie s’alimentent de telles impasses, de tels silences, de tels dénis d’existence. Les voix du racismes sont impénétrables et il se loge au fond même de notre inconscient. Seule la clarté du langage et sa précision sont de nature à le débusquer. Alors si on prétend lutter contre le racisme et la xénophobie, la première chose est de veiller à être exact lorsqu’on s’exprime. Et s’il est bien vrai que l’outre-mer fait partie intégrante de la France, alors on ne peut pas parler des 22 régions françaises au sujet d’un scrutin national de telle importance.

Bon, mon café s’est refroidi.

La recherche, un temps perdu?

Dans Chronique des matins calmes le 8 mars 2010 à 12:47

Je publie ci-dessous une lettre d’une doctorante, Clara Boyer-Rossol, à la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Cette lettre m’a frappée par la manière dont elle raconte très simplement et de manière sensible la situation de la recherche en France à travers l’expérience quotidienne d’une doctorante. Frappant, touchant et édifiant. A méditer.

Paris, le 22 février 2010

Madame la Ministre,

Je me permets de vous écrire afin de vous adresser mon témoignage sur la condition actuelle des doctorants en France.
Il est précisément 22h30, après une journée de travail à temps plein (un travail alimentaire il va sans dire), je commence la deuxième partie de la journée, consacrée à mes activités de recherche. En quatrième année de doctorat, je devrais m’investir à la rédaction de ma thèse, mais par manque de temps et de moyens, j’essaye seulement de maintenir ces activités.
Certains jours, je puise ma volonté de persévérer dans mon intérêt constant pour la recherche, d’autres jours, je m’appuie sur ces longues années de travail acharné pour relancer ma motivation. D’autres jours encore, je continue à travailler doublement pour le simple principe d’avoir payé 552 euros à la rentrée universitaire. Enfin, certains soirs comme ce soir, je peine à trouver du sens à cette situation. Je dresse un premier bilan : un parcours universitaire honorable, mené dans une perspective de professionnalisation (publications, interventions en conférences, terrains, enseignement…), des résultats encourageants et malgré tout ce travail, toute cette volonté déployée, je ne sais pas même comment je vais pouvoir matériellement finir ma thèse.
Je suis de cette majorité silencieuse qui n’a pas eu d’allocation de recherche et qui jongle quotidiennement entre activités rémunérées et études que l’on doit soi-même financer. Je suis de cette majorité silencieuse qui ne bénéficie d’aucun vrai statut (salariée tout en étant toujours étudiante, je ne bénéficie ni des avantages des travailleurs ni de ceux des étudiants telles que réductions, etc…). Je suis de cette majorité silencieuse qui perçoit ses débouchés comme un brouillard épais.
Ce dernier sentiment est particulièrement vivace chez mes collègues en sciences humaines. Pourtant, à l’heure des débats sur l’identité nationale ou autres polémiques médiatisées, ce sont bien les chercheurs en sciences humaines – historiens, sociologues, anthropologues – qui sont sollicités pour tâter le pouls de notre société. Je suis un de ces futurs docteurs en sciences humaines, j’ai un niveau bac plus 8 et, lorsque je ne troque pas un poste d’hôtesse d’accueil pour un poste de remplaçante dans une quelconque administration, ma préoccupation quotidienne est de trouver un énième prochain CDD – les congés payés ne font pas encore partie du vocabulaire des doctorants.
On entend parler de milliards d’euros que le gouvernement serait prêt à débloquer pour financer l’Enseignement Supérieur et la Recherche. Moi, je voudrais seulement savoir comment payer mes factures et soutenir ma thèse.
En aucun cas, mon intention est de dépeindre un portrait misérabiliste de ma situation. J’ai fait le choix de m’engager dans la recherche, et je l’ai fait avec conviction. Je crois en mes aptitudes et compétences de jeune chercheur comme en ceux de nombreux de mes collègues, je crois en la qualité de la recherche francophone et en sa production scientifique. Seulement, je m’interroge sur son devenir. Qu’en est-il, Madame la Ministre, lorsque finalement la seule perspective qui s’offre à un(e) doctorant(e) français(e) est de se tourner vers l’étranger pour espérer vivre de son travail ?
Je ne suis pas un chercheur de renom ou un spécialiste reconnu, je ne suis qu’une doctorante parmi tant d’autres, je ne suis pas au fait des derniers chiffres, statistiques et prévisions dont dispose votre Ministère, je n’ai rien d’autre que mon découvert à plusieurs chiffres, mes stratégies quotidiennes et un manque de visibilité à l’horizon.
Mais je continuerai demain, à mener tant bien que mal mon projet d’étude, non pas pour encadrer au mur mon diplôme, ni même pour un hypothétique débouché à la clé. Je continuerai demain parce que je crois en mon travail. Je déplore uniquement qu’en France, le pays de la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, l’écho qui m’est quotidiennement renvoyé est celui de la Précarité.
En vous remerciant très sincèrement de votre attention, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de mes sentiments distingués.

Klara Boyer-Rossol
Doctorante en Histoire
Université Paris VII

Les migrants votent avec leurs pieds

Dans Chronique des matins calmes le 6 mars 2010 à 3:22

Trouvé dans mes archives, un article sur les migrations que j’avais écrit en 1993 dans Africa International, suivant le rapport du Fonds des Nations Unies pour la Population. Il est toujours intéressant de retrouver des articles oubliés et de voir à quel point les politiques sont en retard sur les alarmes émises par les experts des diverses intitutions, relayés par les médias. Les médias semblent également amnésiques oubliant vite leur propres alarmes pour se faire l’écho immédiat des politiques qui semblent souvent avoir découvert l’eau tiède et se positionnent en retard sur des urgences annoncées des décennies auparavant. Dans cet article, le mot de mondialisation n’est pas prononcé, et pour cause, le terme n’était pas encore médiatisé, mais il s’agit bien de ça. Autre chose: à la veille la journée internationale des femmes, et des débats suscités par le port du voile, la burqa et autres modes de minorisation de la femme,  il est intéressant de noter ici le rôle primordial qu’elles jouent dans la question des migrations.

LES MIGRANTS VOTENT AVEC LEURS PIEDS

L’Etat de la population mondiale, le rapport 93 du Fonds des Nations Unies pour la Population.

Présent‚ comme chaque année par le Fonds des Nations Unies pour la Population, le rapport 93 se penche tout particulièrement sur le  problème  des migrations tel qu’il se pose aujourd’hui, avec acuité‚ depuis la fin de la guerre froide. Il note que la pression démographique mondiale est amenée à se renforcer et qu’au cours des vingt prochaines années, nous allons assister à des migrations massives et cela , malgré le fait que les pays occidentaux consacrent aujourd’hui 7 milliards de dollars par an à la résorption de ce problème et qu’ on assiste aujourd’hui à une légère réduction des inégalités de croissance entre le Nord et le Sud. En effet, de 73% du PNB mondial attribué‚ aux pays riches en 1989, nous sommes passés à 65% en 1993, soit une réduction de 16%.

On estime, par ailleurs, à 1,7% par an la croissance démographique mondiale, ce qui portera probablement la population mondiale, de 5,57 milliards actuellement, à 6,25 milliards d’habitants en l’an 2OOO, et à 11,6 milliards en l’an 215O, seuil projet‚ de stabilisation.

Quant à l’Afrique, elle est en train de battre des records de croissance démographique, puisqu’ elle devrait passer de 7OO millions de personnes actuellement à 1,6 milliards – soit plus du double -  en l’an 2O25, c’est à dire demain.

Le FNUAP estime que 95% de la croissance démographique mondiale est imputable aujourd’hui aux pays en développement  et que ce déséquilibre   constitue un des principaux facteurs des migrations internationales.

Cette croissance  est, selon cet organisme, un facteur d’aggravation de la pauvreté et non, comme on pourrait le penser un élément de développement potentiel. Car ce n’est pas une croissance maîtrisée. Il y a donc un distinguo à faire entre croissance et dimension de la population, en termes de développement économique. Dans les pays en développement, la demande d’emploi se développe beaucoup plus vite que le marché du travail, ce qui est une des causes d’ ‚migration massive.

La pandémie mondiale du SIDA peut-elle être un facteur de réduction démographique? Le FNUAP estime que, malgré l’ampleur du drame, cela n’aura pas une portée statistique déterminante puisque l’Afrique, le continent le plus touché, devrait atteindre en l’an 2OOO une croissance démographique de 1,8%.

Par contre, la dégradation de l’environnement devrait être une cause beaucoup plus certaine d’influence sur des tendances démographiques.

La désertification, l’érosion des sols, les inondations, l’élévation prévisible du niveau de la mer dû, selon certains scientifiques, au réchauffement de la planète, obligeant les habitants des zones sinistrées à fuir leur lieu d’habitation, tout cela peut fortement aggraver le phénomène de migration international.

Ces populations rurales migreront vers les grandes villes du Sud et du Nord, ce qui renforcera le phénomène des mégalopoles. On estime que d’ici l’horizon 2OOO, la moitié de la population mondiale vivra dans les villes et qu’il y aura 5 mégalopoles  de plus de 15 millions d’habitants dont 3 dans les pays en développement.  Tout cela risque de poser de sérieux problèmes de développement économique et social, avec, très certainement de nouveaux paramètres inédits à gérer et des situations on ne peut plus explosives. Si donc le phénomène de migration mondial continue de s’accentuer, cela risque, selon de FNUAP, de constituer une véritable menace pour la communauté internationale.

Mais quelles mesures adopter? N’y a-t-il pas là, dans les causes de migration, des facteurs purement liés à la modernisation générale de la planète? La distinction entre ville et campagne, par exemple, pour des raisons liées à la modernisation des moyens de communication; télévision, radio et facilité des voyages,  se fait plus fluctuante.

"Exposés à des horizons plus vastes qui leur donnent une autre idée de leur avenir possible, note le rapport, les ruraux sont devenus plus tributaires de centres urbains d’achat et de vente de biens et de services et, à bien des égards, ils font déjà partie du monde urbain". Leur déplacement vers les zones urbaines rencontre donc de moins en moins de barrières physiques ou psychologiques.

Il est important à ce sujet de bien avoir conscience que les migrations humaines sont d’ abord l’expression collective de millions de décisions individuelles et familiales comme le rappelle ce rapport. C’est donc au niveau de l’environnement individuel et familial qu’il faut chercher les solutions à ces phénomènes de masse. Mais il est clair par ailleurs que le ressort du mouvement migratoire se trouve dans la pauvreté et l’insécurité‚ bien que, sauf en cas de crise politique et écologique, les migrants ne sont pas les membres les plus pauvres de leur communauté. Ces membres migrants s’avèrent assez bien renseignés sur leur destination, généralement volontaires et débrouillards, ce sont souvent des individus ayant un rôle actif au sein de leur groupe. Leur départ contribue à affaiblir encore plus leur communauté d’origine. Ce simple constat pour nous rappeler que le phénomène migratoire n’est pas seulement un phénomène d’invasion des régions favorisées, mais une vraie nuisance causée aux régions d’émigration. La cause psychologique liée à l’angoisse du manque de perspective à long terme, à l’ennui et au désespoir régnant dans certaines campagnes est aussi à prendre en compte. Si, comme le précise le FNUAP,   les migrations ont toujours été avantageuses sur le plan social et économique pour toutes les personnes concernées, il n’en reste pas moins qu’elles créent un certain traumatisme lié au déracinement. L’émigration apparait pour beaucoup de familles comme le dernier recours, la solution de la survie du groupe, un espoir de jours meilleurs. Et il n’est pas rare de voir des familles prendre la décision d’envoyer leurs jeunes chercher des ressources dans d’autres régions. Une étude montre que les fonds  que les migrants internationaux envoient chaque année à leur famille restée en arrière s’élèvent à 66 milliards de dollars et se placent, en valeur, au deuxième rang de l’économie mondiale après le pétrole. Leur montant dépasse toute l’assistance au développement venant de gouvernements étrangers. Mais il apparait aussi que ces fonds n’apportent finalement qu’assez peu au développement de l’économie globale des pays d’origine de ces migrants.

Pour apprécier l’ampleur du phénomène migratoire mondial qui pourrait devenir " la crise humaine de notre époque", il est important de savoir que le nombre de migrants internationaux est estimé à 100 millions d’âmes, soit presque 2% de la population mondiale vivant hors du pays de naissance.

Il est faux de penser que cette migration se polarise du Sud vers le Nord.

Non seulement une bonne partie des migrations se situe à l’intérieur même des pays du Nord, mais depuis la fin de la guerre froide et depuis l’apparition de nouvelles puissances économiques du Sud Est asiatique et du moyen orient, on voit se multiplier à l’Est et à l’Ouest les nouveaux pays d’immigration.

Un autre préjugé dont il faut se débarrasser pour mieux apprécier la nature de ces migrations : elles ne sont pas uniquement le fait des hommes. Près de la moitié des migrants sont des femmes. Elles constituent ce qu’il est convenu d’ appeler " la migration invisible" à cause du fait que les politiques d’immigration continuent souvent à considérer que les migrants sont des hommes et que les femmes sont à charge. Elles constituent aussi près de 75% de la population mondiale des réfugiés (6O à 80 % de ménages de réfugiés ont pour chef une femme) et une partie importante des immigrés clandestins. Les femmes, dans la migration, prennent en fait leur destin en main. Elles n’émigrent plus seulement pour suivre leur mari, mais pour chercher du travail. Les causes de leurs migrations individuelles sont bien sûr multiples, mais on peut noter que, notamment en Afrique, la perte de leur conjoint pour cause de SIDA  entre en ligne de compte. C’est un facteur important de déstabilisation des familles, donc d’émigration. – L’étude estime que 10 à 15 millions d’enfants dans le monde pourraient, d’ici l’an 2000, perdre leurs parents à cause du SIDA -.

La situation des femmes dans la migration n’est pas tellement plus enviable que dans leur pays d’origine. Elles sont souvent considérées par leurs employeurs comme une main d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Sans compter qu’elles sont très exposées aux viols, à l’exploitation sexuelle et aux mauvais traitements en tous genres.

L’amélioration de la condition des femmes dans leurs pays d’origine apparaît donc comme une des clés de la limitation du phénomène migratoire.

Certains pays comme l’Algérie, la Bolivie, le Brésil, le Pérou, l’Egypte et la Zambie commencent à se rendre compte qu’il importe de mettre fin à l’inégalité‚ entre les sexes et d’ouvrir plus aux femmes l’accès aux ressources économiques, comme, par exemple, la propriété‚ des terres.

Ainsi, la dignité‚ de la femme comme celle de l’homme au sein de son groupe et de son pays doit être au centre de tout dispositif visant à ralentir le phénomène migratoire. Telle est, en partie, la conclusion du rapport de la FNUAP qui préconise les mesures suivantes:

-Dispenser des services sociaux aux zones rurales, notamment en matière d’éducation, de santé et de planification familiale.

-Dans les zones urbaines, s’intéresser de plus près aux infrastructures et aux services dispensés aux pauvres, encourager la croissance des petites et moyennes agglomérations par des interventions en matière d’ emploi, d’ éducation et de promotion sociale qui favorisent l’équilibre entre l’urbain et le rural.

- Les nations industrialisées doivent tenir compte des répercussions que leurs propres politiques économiques, commerciales et en matière de développement ont sur les migrations internationales.

La responsabilité des mouvements migratoire doit donc être, en matière politique imputable à l’ensemble des pays concernés. Il est clair que les migrants "votent avec leurs pieds" et dénoncent par le mouvement, un échec en matière politique, économique et sociale.

Les auteurs du rapport sont très clairs en l’occurrence lorsqu’ ils affirment dans leur conclusion : "L’environnement juridique et politique doit permettre à ceux qui sont au bas de l’échelle de mieux maîtriser leur propre vie."

Alain Foix

AFRICA INTERNATIONAL

A quoi sert la philo?

Dans Chronique des matins calmes le 16 février 2010 à 12:42

C’est le sourire du jour. Une image trouvée ce matin en fouillant dans mes archives. Offerte il y a quelques années par un ami voulant se payer ma tête. Elle me fait encore sourire. Et je crois qu’il est salutaire pour quelqu’un qui se prétend philosophe, de se poser régulièrement cette question, même affalé sur le toit de sa niche. Comme il peut être salutaire de se poser la question de savoir pourquoi je me lève tous les jours avant de ne plus pouvoir me la poser. Je me demande d’ailleurs si je n’aurais pas mieux fait de me demander pourquoi j’écris cet article. Mais on ne peut pas toujours se poser des questions. C’est fatiguant.

Haïti, petite épine dans les scandales

Dans Chronique des matins calmes le 28 janvier 2010 à 7:53

Avant-hier je vous donnais des nouvelles de mon ami Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien. En voici de plus fraiches (en même temps cuisantes) montrant que le scandale ordinaire en Haïti est le petit poisson baignant dans ses eaux et alimentant au jour le jour le gros scandale qui fait le quotidien de ses habitants. Un exemple parmi tant d’autres qui montre que derrière l’urgence humanitaire, il y a une autre urgence: celle de reconsidérer ce peuple et de le respecter vraiment.

Cette mésaventure, il en fait part par lettre à Michel Le Bris, directeur du Festival Etonnants voyageurs, et je l’ai piquée sur le blog papalagui  de l’excellent Christian Tortel, journaliste de son état.

En Haïti, la littérature ne plaît pas à tout le monde

Voici la lettre envoyée de Port-au-Prince (Haïti) par Louis-Philippe Dalembert aux prises avec la petitesse rance et le colonialisme sordide.

Louis-Philippe Dalembert est auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier (université de Paris III-Sorbonne Nouvelle). Derniers titres parus : Les dieux voyagent la nuit Le Rocher, 2006, Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati (en créole), Éditions des Presses Nationales, 2008, Le roman de Cuba Le Rocher, 2009.

Cher Michel Le Bris,

Je ne sais plus si j’ai encore envie ni si, même en le voulant, je pourrai participer à l’émission La Grande Librairie à prévue le 28 janvier prochain en hommage aux victimes du tremblement de terre en Haïti. En tout cas, un certain M. Hervé Lebarbé m’a menacé, ce midi, de ne pas me laisser partir demain mercredi 27, malgré l’autorisation écrite déjà apposée sur mon passeport par la personne en charge. Dans cette situation difficile que nous vivons tous ici, je n’ai pas, en plus, envie de faire face aux préjugés de ce monsieur qui, visiblement, en a après les Haïtiens.

Tout a commencé à mon arrivée à la résidence de l’ambassadeur, le Manoir des Lauriers, où ont rendez-vous ceux qui souhaitent partir (repartir, dans mon cas) d’Haïti pour aller en Guadeloupe d’où ils peuvent prendre un avion pour Paris. De nombreuses personnes sont agglutinées devant la barrière de la résidence. Malgré la tension, l’ensemble des gendarmes en charge de la sécurité reste d’une grande courtoisie. Il convient à la fois de le souligner et d’apprécier à sa juste valeur leur fair-play. Idem pour le personnel de l’ambassade, en particulier Mme Chantal Roques. Jointe au téléphone, elle m’avait suggéré de préciser ma situation d’écrivain invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs qui, comme vous le savez, n’a pu avoir lieu à cause du séisme.

Tout le monde est donc très courtois, sauf ce monsieur que, à un moment, j’entends traiter les gens en attente de « bande de bourriques qui ne comprennent ni le créole ni le français ». Pour ma part, tandis qu’il vise mon passeport, après lui avoir fait savoir que je suis le dernier écrivain invité d’étonnants voyageurs à ne pas être encore reparti, je lui demande si, à sa connaissance, il y a un avion prévu aujourd’hui. J’ai droit à : « Ici, on ne fait pas de la littérature », alors qu’il vient juste de répondre à deux journalistes français qui lui avaient posé la même question de revenir vers 15 heures… Je n’ai, bien entendu, pas relevé la provocation. Une fois à l’intérieur, tous ceux qui sont passés par ses fourches caudines ne cessent de se plaindre de son arrogance. D’après ceux-là, certains ont l’air de bien le connaître, il serait venu en renfort de Guadeloupe.


Une heure plus tard, une dame, peut-être du service consulaire, procède à un dernier contrôle des passeports, destiné visiblement à établir les priorités. Monsieur Hervé Lebarbé est assis à ses côtés. Une Française d’origine haïtienne, venue de province, et qui en est à sa quatrième tentative de départ depuis samedi, a le malheur de demander à la dame s’il y a un avion prévu dans la journée. M. Lebarbé, qui décidément apprécie les formules provocatrices, intervient pour dire : « Ici, ce n’est pas un aérotap-tap » ; le tap-tap, comme tu le sais, désigne les taxis collectifs en Haïti. Il n’a pas d’heure de départ ni d’arrivée.

Après nous être fait dire qu’il n’y a pas de vol prévu aujourd’hui et de revenir le lendemain, certains d’entre nous sont restés dans la cour de la résidence en attendant qu’on vienne nous chercher. A l’invitation d’une autre dame, M. Barbé s’approche et nous demande, en hurlant, de ne pas rester dans la cour. Ce que, soit dit en passant, il n’a pas cessé de faire chaque fois qu’une voiture pénétrait ou sortait de la cour. Cette fois-ci, je lui demande de s’adresser aux gens sur un autre ton. Il nous doit, ai-je ajouté, au moins le respect. Ce à quoi il répond qu’il a le droit de nous adresser la parole comme bon lui semble, et que nous pouvions, si nous le voulions, porter plainte : « Je n’en ai rien à branler », dit-il en appelant les gendarmes. En ce qui me concerne, s’est-il adressé à moi en particulier, je n’aurai qu’à prendre un avion privé, car il ne me laissera pas rentrer à la résidence.

Au moment où des marques de sollicitude nous viennent du monde entier, en particulier de la France, voilà comment ce monsieur Lebarbé se permet de traiter les gens. Je tenais, cher Michel, à ce que tu le saches.

Bien amicalement,

Louis-Philippe Dalembert

La santé du malheur

Dans Chronique des matins calmes le 22 janvier 2010 à 12:01

Mon amie Murielle Bloch me fait parvenir ce beau texte sur Haïti que je me fais un plaisir de publier ici.


Haïti ou la santé du malheur

TRIBUNE

Yanick Lahens enseigne la littérature à Port-au-Prince. Le 14 janvier, elle a envoyé un message : «La famille est vivante.»

Par YANICK LAHENS

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A 4 heures 53 minutes, le mardi 12 janvier 2010, Haïti a basculé dans l’horreur. Le séisme a duré une minute trente secondes. Debout dans l’embrasure d’une porte, pendant que les murs semblent vouloir céder tout autour, le sol se dérober sous vos pieds, une minute trente secondes c’est long, très long. Dans les secondes qui ont suivi, la clameur grosse de milliers de hurlements d’effroi, de cris de douleur, est montée comme d’un seul ventre des bidonvilles alentour, des immeubles plus cossus autour de la place et est venue me saisir à la gorge jusqu’à m’asphyxier. Et puis j’ai ouvert le portail de la maison. Sur le commencement de l’horreur. Là, déjà, au bout de ma rue. Des corps jonchés au sol, des visages empoussiérés, des murs démolis. Avec cette certitude que plus loin, plus bas dans la ville, ce serait terrifiant. Nous avons tout de suite porté secours aux victimes mais nous ne pouvions pas ne pas pleurer.

Et dans ce crépuscule tropical toujours si prompt à se faire dévorer par la nuit, je n’ai pas pu m’empêcher de poser cette question qui me taraude depuis : pourquoi nous les Haïtiens ? Encore nous, toujours nous ? Comme si nous étions au monde pour mesurer les limites humaines, celles face à la pauvreté, face à la souffrance, et tenir par une extraordinaire capacité à résister et à retourner les épreuves en énergie vitale, en créativité lumineuse. J’ai trouvé mes premières réponses dans la ferveur des chants qui n’ont pas manqué de se lever dans la nuit. Comme si ces voix qui montaient, tournaient résolument le dos au malheur, au désespoir. J’ai parcouru le lendemain matin une ville chaotique, jonchée de cadavres, certains déjà recouverts d’un drap blanc ou d’un simple carton, des corps d’enfants, de jeunes, empilés devant des écoles, des mouches dansant déjà autour de certains autres, des blessés, des vieillards hagards, des bâtiments et des maisonnettes détruits. Il ne manquerait que les trompettes de l’Ange de l’Apocalypse pour annoncer la fin du monde si le courage, la solidarité et l’immense patience des uns et des autres n’étaient venus nous rattacher au plus tenu de l’essentiel…

Une longueur d’avance

A ce principe d’humanité, de solidarité qui ne devrait jamais faire naufrage et que les pauvres connaissent si bien. Pour dire la puissance de la vie. ces vivants si farouchement vivants dans une ville morte. Patients jusqu’à l’extrême limite.Les quelques inévitables pillards systématiquement relayés par la presse internationale ne font pas le poids face à tant de vie et de dignité revendiquées.

Et je tirai ma leçon en pensant à un mot de Camus envoyé par un ami écrivain : «Nous avons maintenant la familiarité du pire. Cela nous aide à lutter encore.» Cet acharnement m’a semblé non point le fait d’une quelconque fatalité (laissons cela à ceux qui voudraient encore par paresse ou dérobade évoquer le cliché d’une Haïti maudite) mais celui d’une suite de hasards qui nous ont propulsés au cœur de tous les enjeux du monde moderne. Pour de nouvelles leçons d’humanité. Encore et encore…

Hasard géologique qui nous a fixés sur la faille dantesque des séismes, hasard géographique qui nous a placés sur la route des cyclones en nous sommant, en sommant le monde de repenser à chacune de ces catastrophes, les causes profondes de la pauvreté. Hasard historique qui nous a amenés à réaliser l’impensable au début du XIXe siècle, une révolution pour sortir du joug de l’esclavage et du système colonial. Notre révolution est venue indiquer aux deux autres qui l’avaient précédée l’américaine et la française, leurs contradictions et leurs limites, qui sont celles de cette modernité dont elles ont dessiné les contours, la difficulté à humaniser le Noir et à faire de leurs terres des territoires à part entière. A la démesure du système qui nous oppressait nous avons répondu par la démesure d’une révolution. Pour exister. Exister, entre autres, au prix d’une dette à payer à la France, au prix d’une mise au ban des nations. Ce qui ne nous a pas soustraits du devoir de solidarité agissante envers tous ceux qui, comme Bolivar en Amérique latine ou ailleurs, au début de ce XIXe siècle, luttaient pour leur liberté. Et puisque nous avons ouvert la terre d’Haïti à tous ceux-là, nous avons une longueur d’avance dans ce savoir-là. Savoir qui se révèle d’une brûlante actualité dans ce moment où, à travers la catastrophe qui frappe Haïti, devrait se jouer la réciproque et pourquoi pas la redéfinition sinon la refondation des principes de la solidarité à l’échelle mondiale.

La Révolution américaine et la Révolution française, contrairement à la nôtre, ont, elles, su faire avancer la question de la citoyenneté. Nous n’avons pas su user de la constance et de la mesure qu’exigeait la construction de la citoyenneté qui aurait dû mettre les hommes et les femmes de cette terre à l’abri de conditions infra-humaines de vie. Parce que la démesure a ses limites, la glorification stérile du passé comme refuge aussi. Qu’on se souvienne de Césaire qui fait dire à l’épouse du roi Christophe, dans la tragédie du même nom, de prendre garde que l’on ne juge les malheurs des fils à la démesure du père.

Sur un pied d’égalité

En dépit de ces limites-là, en dépit de sa pauvreté, de ses vicissitudes politiques, de son exiguïté, Haïti n’est pas une périphérie. Son histoire fait d’elle un centre. Je l’ai toujours vécu comme tel. Comme une métaphore de tous les défis auxquels l’humanité doit faire face aujourd’hui et pour lesquels cette modernité n’a pas tenu ses promesses. Son histoire fait qu’elle dialogue sur un pied d’égalité avec le reste du monde. Qu’elle oblige encore aujourd’hui à la faveur de cette catastrophe à poser les questions essentielles des rapports Nord-Sud, celles aussi fondamentales des rapports Sud-Sud, et à ne pas esquiver les questions et les urgences de fond. Qu’elle somme aussi plus que jamais ses élites dirigeantes à changer radicalement de paradigme de gouvernance. Tous les symboles déjà faibles de l’Etat se sont effondrés, la population est aux abois et la ville dévastée. De cetteTabula rasa devra naître un Etat enfin réconcilié (même partiellement) avec sa population.

Mais Haïti donne une autre mesure tout essentielle du monde, celle de la créativité. Parce que nous avons aussi forgé notre résistance au pire dans la constante métamorphose de la douleur en créativité lumineuse. Dans ce que René Char appelle «la santé du malheur».Je n’ai aucun doute que nous, écrivains, continuerons à donner au monde une saveur particulière.

Port-au-Prince, Haïti, dimanche 17 janvier 2010



Fais danser la poussière, le film

Dans Chronique des matins calmes le 17 janvier 2010 à 1:29

Dehors, la pluie étend son empire sur les Champs Elysées. La vie continue tête baissée, dos courbé et moi, j’offre mon visage à l’averse, laissant pleurer le ciel sur mes yeux embués. Camouflage baudelairien. Il pleut dans mon cœur. De belles larmes en vérité. Je sors de la projection privée de  Fais danser la poussière. L’émotion m’est venue par les pieds, poussant ses racines de la terre vers l’écran, m’accrochant littéralement à cette danse de la vie qui me happe dès les premiers mouvements de caméra. Ce n’est pas une femme, mais la ville qui danse. New-York en ballet, «New-York city ballet » dont le corps étiré en gratte-ciels danse un branle de vertige sous le son lancinant d’une ambulance alarmée qui sinue, à ses pieds. Contre-plongée abyssale qui me projette dans le tumulte d’une autre ouverture, celle de la musique de Léonard Bernstein et son envol vertigineux sur la danse des quartiers de Los Angeles dans West Side Story. Magnifiques entrées en matière qui là, dans cette plongée nous dessine un ballet sociétal dont les héros, Roméo et Juliette modernes, enlacent dans la danse de l’amour des corps arrachés à la haine des quartiers opposés, et ici en cette contreplongée New-yorkaise, nous ramène à un corps allongé dans une ambulance hurlant sa souffrance, sa détresse solitaire. Et l’on voit que c’est de ce corps allongé, entre la vie et la mort, que naîtra la danse d’une vie. Je n’en saurai pas plus car un impératif horaire m’arrachera à contrecœur de ce film à 30 minutes de la fin. Je ne saurai pas ce qu’il est advenu de cette enfant métissée que j’ai vu commencer à danser dans la poussière d’une cour de ferme devant son grand-oncle qui joue de l’accordéon. Cette enfant non désirée née de l’amour contrarié d’un père africain qui passait par là et d’une mère envoyée au purgatoire des solitudes de filles mères ayant accouché d’un enfant noir sur le lit d’un monde blanc. Enfant rejetée par la famille bourgeoise de son beau-père, solitaire lui aussi, ayant épousé sa mère malgré l’infirmité sociale d’une fille handicap dont elle lisse  sans cesse les cheveux crépus.

Cette enfant, lâchant pour la première fois ses cheveux sauvages dans la danse impulsée par l’accordéon de ce grand-oncle paysan, humaniste et aimant, s’élèvera peu à peu par la danse. Ruant dans les brancards et sautant la barrière où voulait l’enfermer son beau-père au cœur amidonné de conventions, elle cherchera son corps, sa liberté autant que sa vérité. Un corps pour elle et non pour les autres. Cette flamme noire filiforme trouvera une nouvelle cage, celle de la danse classique, mais pour apprendre l’oiseau.

Par ses pieds elle s’élève tandis que sa mère s’effondre terrassée par une sclérose en plaques foudroyante qui lui vole la marche. Elle, elle s’envole pour New York rejoignant la troupe noire d’Alwin Ailey (Calvin Bailey dans le film), foyer irradiant de flammes noires où l’amant qu’elle avait enlacé à Paris en dansant se brûlera parce que blanc. Il l’abandonnera à sa négritude non voulue pour rentrer à Paris. Elle, déchirée, perdue de nouveau entre le blanc et le noir dans la ville qui hurle, océan de sirènes. C’est là que je l’ai laissée, emportée par la vague d’un malheur dont tout me porte à croire qu’il dévore la couleur de sa peau.

J’attends avec impatience de voir la suite de cette histoire devant mon téléviseur car c’est un téléfilm. Téléfilm ? Non, cinéma pour la télévision mais qui sur grand écran ouvre ses ailes. Film français de télévision pour France2, d’une vérité, d’une authenticité qui en fait toute la beauté. Un scénario tout en justesse aux dialogues percutants qui sonnent juste, écrit à quatre mains par Bruno Tardon et Marie Dô auteur du roman dont ce film est une adaptation (une histoire autobiographique), réalisé avec maestria et une belle direction d’acteurs par Christian Faure, produit par Eloa production. Une belle brochette d’acteurs danseurs parmi lesquels on trouve le magnifique Lario Ekson  campant avec sa prestance naturelle « Calvin Bailey », et une mention spéciale pour toutes les petites, moyennes et grandes filles qui incarnent Maïa, l’héroïne du film à toutes les époques de sa vie.

Haïti, Martinique, identité française, même combat

Dans Chronique des matins calmes le 14 janvier 2010 à 5:18

Les personnes qui ont réagi le plus positivement à mon précédent article « Pensées pour Haïti » sont les amis haïtiens eux-mêmes, ou plus généralement des Antillais. Rien d’étonnant car l’émotion suscitée par une telle catastrophe et qui est due à un mouvement de sympathie naturelle (au sens précis qu’Adam Smith donne à ce terme) voudrait empêcher l’immédiate prise de distance qui se manifeste dans cet article. Sans doute ai-je pu écrire sur ce ton parce que l’Antillais en moi a réagi. Ceux qui sont victimes d’un accident sont souvent ceux qui, au moment de l’accident sont les plus distanciés par rapport à l’événement. Chacun a pu faire cette expérience. Cela n’empêche pas l’inquiétude pour ses proches ni pour soi. L’humour est comme on dit la politesse du désespoir, mais il n’y a pas de désespoir sans capacité d’espérer.

Ce qui me fait désespérer cependant, est le Niagara de pleurs et contritions sur cette  île frappée, dit-on, de fatalité, et l’on entend derrière ces pleurs une lamentation sur ces pauvres noirs qui ne peuvent gérer eux-mêmes leur destin. Tout est contre eux : la nature autant que l’économie, la politique, la misère résidente (comme on dit des fantômes), la peste et le choléra. J’entends dans les médias s’étonner du fait que dans des interviews, ces pauvres malheureux s’expriment cependant avec distance, clairvoyance et lucidité dans un langage qu’on dit châtié. Alors je ris. Oui, je ris encore une fois (toujours le désespoir). On a tout oublié. On a par exemple oublié que c’est à Haïti que fut instituée la première école laïque, gratuite et obligatoire du monde, ce par Toussaint Louverture secondé en cela par Sonthonax émissaire de la République française. République alors bien intentionnée après que celui-là ait contraint celui-ci à déclarer la première abolition de l’esclavage le 29 Août 1793 (date tombée, oops, dans les poubelles de l’histoire). On a simplement oublié que pendant la gouvernance de Toussaint Louverture, Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), fut un pays prospère (eh oui), dirigé par un noir, et qui plus est ancien esclave devenu général de la République française.

Ah ! me dira-t-on, de la République française. C’est donc que la France était présente. Oui, mais ce n’est pas elle qui dirigeait l’économie, mais ce même Toussaint Louverture. Et si Napoléon n’avait grossièrement mis ses grosses bottes dans le plat antillais en voulant rétablir l’esclavage en 1802, nul doute que Louverture aurait continué à faire prospérer ce pays, notamment en continuant à développer comme il le faisait le commerce avec les Etats-Unis et l’ensemble de la Caraïbe. Tiens, justement, c’est bien parce que les puissances mondiales comme la France, l’Angleterre et finalement les Etats-Unis ont eu peur que la contagion de la liberté et de l’exemple de la réussite haïtienne ne contamine leurs peuples noirs soumis à l’esclavage que fut fermé ce robinet d’abondance, et Toussaint envoyé se glacer dans l’endroit le plus froid de France, le Fort de Joux. On dit à tort que Toussaint voulait l’indépendance totale de Saint-Domingue. Rien de plus faux. Il désirait simplement une autonomie commerciale lui permettant de développer l’économie et donc la liberté réelle de ses concitoyens. Il savait d’expérience que la République française garantissait la liberté en droit, mais pas en fait. Il distinguait donc la nécessité de rester dans le cadre du droit français et de sa nation et celle, tout aussi vitale de vivre en usant de la richesse productive et naturelle de son environnement immédiat. Distinguer le commerce et le politique, une hérésie ? Oui, on le dit. Mais peut-être faudrait-il réviser nos manières de penser la politique. Un tel mode de pensée qui pèse tant sur les actuelles Antilles françaises, par exemple.  Et l’on s’étonne que la Martinique ait voté à près de 80%, non à l’autonomie politique. La raison en est que les Martiniquais ont bien conscience comme en son temps Toussaint Louverture, que s’il est important d’avoir une liberté de commerce avec la Caraïbe et les pays voisins, il est tout aussi vital, voire primordial que les lois de la République ne puissent être préemptées et gauchies par une poignée de politiques qui en usent à leur manière pas forcément républicaine. Un acte de méfiance vis à vis des politiques locaux ? Oui, mais surtout ils ont voté pour une liberté de droit garantie par la France sachant que leur liberté de fait, même si elle est fort bousculée par une économie problématique, leur laisse même dans l’indigence, aménager leur vie dans une condition pas trop inacceptable encore pour les plus pauvres, loin de celle d’Haïti qui, on le sait, évidemment, sert de repoussoir. Mais justement, n’y a-t-il pas corrélation entre une misère haïtienne née en partie par l’impossibilité de développer le commerce avec les autres îles, notamment françaises, et cette problématique de l’autonomie commerciale désirée depuis tant de temps par les Antillais français ?

Alors peut-être, faudrait-il enfin  se pencher sur l’histoire de France et ses erreurs (horreurs) politiques. Sans doute découvririons nous alors que nous sommes tous, nous Français, grandement responsables de cette situation et que ô surprise ! La misère d’Haïti fait partie intégrante de l’identité française, puisque liée à son histoire même et sa manière, devenue culturelle, de gérer la relation avec ses ex (colonies).

Pensées pour Haïti

Dans Chronique des matins calmes le 13 janvier 2010 à 3:52

J’étais en grande conversation avec Toussaint Louverture auquel une importante chaîne de télévision française souhaite (enfin) consacrer deux longs téléfilms (dont je suis en train de coécrire le scénario), lorsque j’ai appris la catastrophe dont est victime son pays, Haïti. Haïti qui vient tout juste de célébrer, ce 1er janvier, le 206e anniversaire de sa naissance en tant que première république du monde occidental dite noire et indépendante.

Haïti devenue malgré elle le symbole universel du malheur de la condition humaine. Haïti, anciennement pays de cocagne et grenier de la France, dont les sillons fertiles se creusaient des coups de fouets sur le dos de l’Afrique. Haïti à laquelle Toussaint Louverture a relevé la tête, refleuri les vergers, offert la corne d’abondance et qui, malgré l’acharnement haineux d’un petit corse au grand bicorne terrassé sur terre noire par un petit homme à tête de Maure ceinte de madras, fut le premier pays réel de cette liberté universelle dont avaient rêvé tant de philosophes.

Haïti, jadis paradis sur terre, refleuri après l’incendie puis tourné en enfer. Enfer non par le fait d’une utopie déréalisante mais  par la trahison d’une utopie en marche. Trahison fomentée par ceux-là mêmes qui à l’ombre du bicorne couvrant l’arène d’une liberté conquise, affutaient les banderilles sur le sang séché noir d’un rêve mort-né.

Banderilles comme longs tuteurs d’une liane envahissante qu’on appellera libéralisme. Une liane vivant comme toute liane sur l’arbre qu’elle étouffe.

Haïti pleure encore sur le ventre tremblé de sa terre, de la terre mère de liberté et d’espérance de ce peuple nouveau-né, né dans les spasmes.

Dans ma Guadeloupe natale, j’entendis rire juste après l’ouragan Hugo. On racontait qu’après avoir dévasté Cuba, Sainte-Lucie, la Dominique et la Guadeloupe, mais épargné Césaire, le cyclone s’approcha des rivages d’Haïti, et regardant le paysage, il se dit : « Suis-je bête, je suis déjà passé par là ».

Oui, on rit après l’ouragan comme on rit parfois en son œil. Un rire secousse, frottement et mélancolie comme une biguine. Un rire existentiel. Et ce rire là se lève dans l’explosion florale des flamboyants, des hibiscus et des bougainvillées comme une manière de pied de nez à un cyclone au dos tourné. Au cœur même de l’ouragan, ma grand-mère réfugiée chez ses voisins voyant Hugo soulever une à une les pauvres tôles de sa vieille case s’amusa : « Il l’aime, un peu, beaucoup, passionnément… »

La nature est stoïcienne et le stoïcisme philosophie de la nature, car son principe est dans la grâce, autrement dit la liberté inaliénable de l’homme comme la nature en son moment de surgissement. Instant insaisissable qui rit de celui qui entend le soumettre par le corps supplicié.  C’est le rire moqueur d’Epictète, élève de Rufus (cela ne s’invente pas) qui dit, esclave, à son maître qui lui écrase la jambe dans un outil de torture : « Maître, tu vas la casser ». Une fois la jambe cassée : « Je te l’avais bien dit. » Ce rire là, c’est la force de l’instant, moment d’éternité de toute liberté et de son expression. Cette force là s’exprime chez l’homme dans toutes les terres tremblées et secouées, depuis la Californie où naquit le « flower power », passant par les Antilles où se dit en riant : « demain est un couillon », puis ceinturant la terre jusqu’au Japon où le seul Zen et son instant d’éternité défie d’avance tout tremblement de terre. Le maître Zen est l’homme qui rit.

Et cependant, Haïti ne rit pas. Cela sans doute parce qu’on ne peut l’imaginer Sisyphe heureux, pour parodier Camus. La roche qu’elle roule n’atteint aucun sommet car son sommet est derrière elle, sa liberté volée. Volée par ses élites mêmes qui l’ont trahie en se revendiquant de la lignée des grands libérateurs, comme d’aucuns aujourd’hui se revendiquent de Jean Jaurès, ou le libéralisme de la liberté. Et comment rire lorsque la vie est derrière soi et la douleur devant. Les zombis ne rient pas.

Mais l’Haïtien est un beau peuple et Haïti une belle nation. Elle garde en elle cet essentiel qui fait sa force : la puissance d’espérance.

Alors, après ce tremblement de terre comme après l’ouragan, elle peut encore nous dire en reprenant les mots de Toussaint Louverture: « Vous avez arraché l’arbre de la liberté mais il repoussera par ses racines car elles sont profondes et nombreuses. »

Ah! La France.

Dans Chronique des matins calmes le 2 janvier 2010 à 4:20

Chose vue : une jeune et jolie beurette occupe toute en grâce et mouvements ondulatoires le comptoir d’un bureau de tabac, gare de Bondy. Elle s’y attarde. Derrière une telle dépense de séduction dans chaque geste, la queue de clients qui s’allonge prend patience et observe le manège, un sourire en coin. La belle est une enquiquineuse, elle prend un article, le repose, demande un briquet, non, celui-ci, c’est trop cher, elle le rend, critique ceci et cela. Le buraliste, un maghrébin d’une cinquantaine d’années, semble moins accessible au charme de la belle, et on voit l’impatience dessiner en grands traits noirs et gras ses sourcils, rides et commissures. Il est au bord d’exploser quand celle-ci se décide enfin. Elle n’achète rien et s’en va en tournant les talons (jolis talons). Un œil noir et de braise suit la flamme qui s’en va virevoltant sans briquet. Le buraliste, bras tombés, yeux au ciel, se lâche : « Ah ! La France. »

Tout est dit, rien à rajouter.

A propos, où en est ce débat imbécile sur l’identité nationale ?

Quels sourires pour 2010?

Dans Chronique des matins calmes le 31 décembre 2009 à 4:51

Le sourire est sans doute la plus belle invention de l’homme. Du sourire agressif, tous crocs dehors à celui intérieur, tendre ou énigmatique, l’homme réinvestit son héritage animal aux fins complexes de la sociabilité. Le sourire est en ceci également l’expression la plus aboutie de la complexité humaine. Il porte sa part d’énigme, et celui de la Joconde a  de singulier qu’il renvoie à l’énigme fondamentale de tout sourire. L’homme est celui qui pose la question de son identité énigmatique, et dans la réponse, il y a la question, celle que nous connaissons tous : l’homme.

Ainsi, le sphinx ou plutôt la sphinge, puisqu’il s’agit en l’occurrence d’un être féminin, est celui, celle, qui sourit renvoyant l’homme, en miroir de son sourire, à l’abysse de son identité fondamentale. Identité qui fait sourire puisqu’elle est par nature impénétrable, reflet de celui qui se regarde sourire.

Mona Lisa n’est autre que la Sphinge d’une renaissance.  En elle se reflète le peintre et sa peinture comme énigme de la représentation de l’énigme. Ce tableau de Léonard est en effet l’œuvre des œuvres, maître étalon, dont l’énigme renvoie à celle de toute œuvre d’art, comme un sourire renvoie à tout sourire. Sourire caché dans l’œuvre, qui, comme la mer de Valéry, est toujours recommencé.

C’est sans doute pour cela que les plus grands artistes questionnant l’art et son énigme, de Duchamp à Basquiat en passant par Fernand Léger, Picasso, Dali ou Wharol, ont questionné par un sourire recommencé le sourire de Mona Lisa.

L’art est ce qui pose question au temps. Au temps qu’il fait comme au temps qui passe, dans lequel l’homme, sur quatre, deux, trois pieds, avance son énigme au bord du précipice.

Alors, à l’aube d’une nouvelle année, il est sans doute d’actualité, sinon de nécessité, d’interroger de nouveau le sourire sans la question renouvelée duquel l’homme arrête de marcher pour revenir à quatre pattes et pour montrer ses crocs. Quels sourires pour 2010 ?

L’artiste est par nature et par fonction ce lui qui aide à l’interrogation. En voici quelques uns pour commencer.

Bonne et heureuse année, pleine de sourires créatifs et permanents (malgré tout). ALAIN FOIX

Je suis partout

Dans Chronique des matins calmes le 7 décembre 2009 à 10:41

Sarkozy veut supprimer l’histoire-géo en terminale S. On le comprend. C’est vrai quoi! Depuis que l’éducation nationale est devenue un centre de formation à l’industrie et au commerce, pourquoi maintenir des disciplines qui ne servent à rien comme l’histoire-géo, la philosophie, la musique, l’éducation physique, les arts plastiques, voire la littérature? Un comptable a-t-il besoin de ça pour faire des comptes? Un technicien ou un ingénieur doit-il s’embarasser l’esprit de ces choses superflues et risquer de n’être plus compétitif dans son domaine pointu? Dès le second cycle, on lui a préparé sa case toute chaude où il passera sa vie au coeur de l’industrie en attendant sa retraite. Et puis, en ce qui concerne l’histoire-géo, c’est notre président omniprésent himself qui se charge de la faire, photos (montées) à l’appui, puisque l’histoire, c’est désormais de l’image ("faut rigoler, faut rigoler pour empêcher le ciel de tomber" disait notre inénarrable et regretté philosophe chanteur en citant ses ancêtres les Gaulois):

Moi le jour de la chute du mur de Berlin

Moi à Yalta

Moi et mes amis scarabées

Moi le jour où j'ai battu le record du monde du 100 m

Moi le jour où les tours jumelles se sont effondrées

Moi et mes potes à l'île de Pâques

Moi en mai 68

Moi et mon pote Pelvis Presseles

Portrait de maman par Léo Vidi-VinciMoi et Marie (radieux)

Moi, pourtant, j'étais là ce jour là, mais là, j'ai pas pu

Identité toi-même, identité ta mère

Dans Chronique des matins calmes le 4 décembre 2009 à 6:50

L’initiative prise par Sarkozy-Besson de lancer un vaste débat sur l’identité nationale relève non seulement d’une grande perversité, mais qui plus est d’une escroquerie intellectuelle. Escroquerie car la particularité même du concept d’identité appliquée à un individu « je » ou à une communauté ou nation « nous » est que ce « je » ou ce « nous » ne peuvent s’identifier eux-mêmes. C’est l’autre qui nous identifie et c’est dans le regard de l’autre que se dessinent les contours de notre identité. L’identité est un outil de combat soit pour une minorité en regard du dominant, soit pour un camp en regard du camp adverse. Elle est ce qui nous enferme dans une posture définie en fonction de l’image qu’elle renvoie à l’autre ou qu’elle nous renvoie du regard de l’autre.

Il faut donc qu’il y ait crise pour lever la question de l’identité. Ainsi, poser le débat sur l’identité est, en soi, affirmer l’état de crise et créer nécessairement en face de celui qui cherche à définir son identité un autre, bouc émissaire dont la fonction est à la fois de justifier le sentiment de crise et de l’expliquer. Ce n’est donc pas une question critique sur soi-même, mais sur l’autre dans son rapport à un soi cherchant à se définir.

Outre le simple constat d’arrière-pensées politiques à deux pas des élections régionales, on pourrait aussi penser que nos dirigeants actuels ont lancé en période de crise une vaste opération de narcissisme national qui n’aurait finalement pour conséquence que de passer du baume devant un miroir tendu. Il n’y aurait donc pas de mal à se faire du bien comme dit la voix populaire. Hélas, c’est une erreur communément répandue que de penser que Narcisse est amoureux de lui-même. Non, il l’est de son image, et son image n’est pas lui mais une illusion, au mieux une projection. Narcisse est donc fondamentalement malheureux car il ne peut s’atteindre lui-même, et la surface de l’eau qui lui renvoie son image en miroir l’efface à la moindre caresse. L’image de soi n’est pas en soi mais pour soi, et fait de soi un autre. L’image n’est que le retour d’une expression. Retour comme Echo dont la mythologie dit qu’elle est amoureuse de Narcisse. Car elle aime celui qui lui ressemble, non pas physiquement mais ontologiquement.

La vérité est que l’identité est en soi une énigme. Elle n’a pas de définition, pas de clef, elle est un mot. Il n’est pas juste lexicalement de dire la clef, mais bien le mot de l’énigme. Et c’est le mot, le nom, seul qui identifie.

Etre identifié c’est être nommé, rien de plus, et l’on ne se nomme pas soi-même, sauf à être en crise vis à vis de son ascendance ou de son passé. Celui qui ne se connaît pas car il ne connaît pas son père, ni sa mère, passe devant le sphinx et découvre que le mot de l’énigme est « homme ». Faute d’avoir été nommé par eux et se reconnaître en eux, il tuera son père et profanera sa mère avant de se crever les yeux pour ne plus voir son image, car celle-ci devient mensonge flagrant, n’est plus en mesure de créer l’illusion de son identification en tant qu’homme.

Alors, il n’y a d’autre identité française que l’entité nationale qui vous définit français. A la question « qu’est-ce que l’identité française », il faudrait donc répondre : « être français ». Et qu’est-ce qu’être français sinon être nommé, identifié comme tel par l’instance qui vous dépasse car elle est autre que vous et antérieure à vous, et qui a la capacité comme vos parents, de vous donner un nom. C’est bien pour cela qu’une nation est, pour reprendre une expression de Barack Obama, « bien plus que la somme de ses parties ».

Or les termes de ce débat sur l’identité nationale semble présupposer que la nation française est la somme de ses parties se reconnaissant en elle. C’est cette vision qui appartient au nationalisme comme une des expressions du totalitarisme. Lequel fait de la mère patrie un monstre dangereux. Si ma mère qui me nomme ne suppose pas que je suis en soi différent d’elle, c’est une mère abusive et monstrueuse qui ne veut qu’elle pour seul horizon et qui, pour mon plus grand malheur fera lever en moi Narcisse tenant la main aveugle d’Œdipe.

JUSTE POUR RIRE

Dans Chronique des matins calmes le 23 novembre 2009 à 11:44

 


Une jeune journaliste de CNN avait entendu parler d’un très, très vieux juif qui se rendait deux fois par jour prier au mur des lamentations, depuis
toujours.

Pensant tenir un sujet, elle se rend sur place et voit un très vieil homme
marchant lentement vers le mur.

Après trois quarts d’heure de prière et alors qu’il s’éloigne lentement,
appuyé sur sa canne, elle s’approche pour l’interviewer:

"Excusez-moi, monsieur, je suis Rebecca Smith de CNN. Quel est votre nom ?"

"Morris Zilberstein" répond-t-il.

"Depuis combien de temps venez-vous prier ici ?"

"Plus de 60 ans" répond-t-il.

"60 ans ! C’est incroyable ! Et pour quoi priez-vous ?"

"Je prie pour la paix entre les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans.

Je prie pour la fin de toutes les guerres et de la haine.

Je prie pour que nos enfants grandissent en sécurité et deviennent des adultes responsables, qui aiment leur prochain."

"Et que ressentez-vous après 60 ans de prières ?"

"J’ai l’impression de parler à un mur."

Main gauche et identité nationale

Dans Chronique des matins calmes le 19 novembre 2009 à 10:31

Par un hold-up inattendu, la France a fait main basse sur les qualifications pour la coupe du monde, mais est rentrée aux vestiaires la queue basse, honte sur elle et sur un match lamentable qu’elle devait remporter haut-la-main. Mais voilà, le magicien Thierry Henry  a, comme on dit en Haïti, « travaillé de la main gauche », celle du diable dit-on. Ainsi pour une triste qualification, la France vend son âme à Lucifer. Ce n’est que du football, direz-vous, un jeu où les hommes se transforment en manchots devant des pingouins qui criaillent et applaudissent par millions avant de se prendre le bec et se jeter  à bras raccourcis les uns contre les autres. Un jeu oui, mais agôn, métaphore de la guerre selon la classification du regretté Roger Caillois. Le football ou la guerre par d’autres moyens. Il est vrai que dans les guerres l’arbitre laisse à désirer et que la morale a déserté les champs de bataille. Il y a bien-sûr l’ONU qui semble-t-il fait ce qu’elle peut dit-on, en distribuant des cartons jaunes et rouges (on voit le résultat en Palestine notamment) et le Tribunal International de La Haye qui siffle les hors-jeu et sanctionne quand il peut.  Mais précisément ce qui fait la différence entre le sport et la guerre proprement dite, c’est qu’il y a un arbitre, garant de la morale et de l’intégrité humaine et qui fait appliquer immédiatement les règles. Ainsi le sport y gagne en principe une fonction d’humanisation et d’élévation, d’émancipation humaine au sens le plus fort. Et cette immédiateté du respect de la loi qui sanctionne derechef le fauteur, en est l’outil principal, comme le deuxième coup de feu du faux départ. Il y a pour aider à cette immédiateté des outils modernes comme l’image vidéo qui peut permettre de rectifier une erreur d’arbitrage en temps-réel comme disent les informaticiens. Or Platini s’oppose à cela sous prétexte que ça casserait la continuité du jeu et sa fluidité (tu parles d’une fluidité de ce match là !). Ce qui revient en fait à faire valoir le fait sur le droit, l’esthétique ou la fin justifiant les moyens. C’est ce même cynisme qui prévaut chez ceux qui, à compter par une bonne part de nos politiques, amènent à applaudir de fait cette déchirure du cordon sanitaire et moral séparant le sport de la guerre, et qui est là occasionnée par une erreur d’arbitrage non rectifiée. Aujourd’hui, les Français sont divisés en Spartiates tenants de la loi du plus fort ou du plus chanceux et en Athéniens qui ont inventé une philosophie posant la pensée de la prééminence du droit sur le fait dans la dimension de l’humanité. Je rappelle que ce qui fait précisément le ferment de notre « identité nationale » (terme éminemment problématique), est la République française précisément basée sur les principes du droit comme émancipant l’homme et le citoyen de la condition sauvage et de la loi du plus fort. Sa liberté de principe étant immédiatement reliée au respect de la loi qui garantit l’égalité, laquelle suppose aussi la fraternité.

C’est donc, en ne respectant pas ce principe de démocratie et de justice qui se joue symboliquement au cœur même du sport contemporain, que la France qui devrait montrer l’exemple, se disqualifie en se qualifiant honteusement. Cette main gauche la suivra tout au long de la prochaine coupe du monde, car même si elle y accède, elle a perdu toute légitimité. Il serait alors plus sage pour des raisons à la fois morales, politiques et d’ »identité nationale » que la France décide de rejouer ce match .Ceci l’élèverait alors aux yeux du monde  et d’elle-même au niveau de ses principes fondateurs.

C’est pour cela que suivant l’idée de mon ami et excellent éditorialiste Jean-Michel Helvig qui m’a appelé, outré, juste après le coup de sifflet final, j’en appelle à une pétition pour demander de rejouer ce match. Que vous soyez pour ou contre, n’hésitez pas à laisser vos commentaires sur ce blog.

Comme une théorie des nuages. Art lucinant!

Dans Chronique des matins calmes le 17 novembre 2009 à 7:37

L’espace n’est qu’un visage du temps car le temps vit dans toute forme, toute matière, toute structure. Tout être est temps et toute forme mouvement. Et si tout n’était que nuages ? Comme la pensée qui est mouvement et comme l’art qui est d’abord danse et geste, saisie formelle du temps. Et si l’art n’était d’abord que cela : un condenseur humain qui offre à l’homme toute l’épaisseur du temps, une fenêtre sur l’empire de son envol ? Alors quel effroyable blasphème envers l’essence même du grand Tout que ce vers du poète : Ô temps suspends ton vol. Un vers comme lame d’un impossible suicide car même mort le temps charrie notre être dans le mouvement de la matière. Alors il faut bien croire que l’artiste est ouvrier du temps comme le prêtre est ouvrier de Dieu. Il est celui qui par le geste, le mot, le son, l’image et le rituel raccorde chacun à l’infini. L’artiste travaille le temps et le saisit en chaque instant. Instant qui fait de lui un artisan, un travailleur qui travaille à tâtons et qui demande qu’on lui laisse du temps, matière insaisissable de son ouvrage.

Comme une manière d’illustration de mes pauvres mots, je vous invite à regarder ci-dessous la vidéo d’une œuvre saisissante et proprement hallucinante où rien n’est centre, toujours périphérie comme un nuage qui danse et qui se plie au mouvement incontrôlé de ses molécules. Comme dans tout mouvement borroméen, le tout est dépendant du mouvement de ses parties. Est-ce de la danse ? De la peinture ? De l’écriture ? De la musique ou de l’architecture ? Le tout bien certainement. Ici chaque partie vit comme une réponse au tout qui le précède, créant un nouveau tout et ce à l’infini. Une lancinance, hallucinant, art lucinance.

Et c’est signé  Blu and David Ellis

LE PRIX DU SILENCE

Dans Chronique des matins calmes le 12 novembre 2009 à 12:03

trois-femmes-puissantes-de-marie-n-diaye_referenceEh bien, nous y voilà ! Comme la vérité sort de la bouche des enfants, elle est ce soir, au 20 heures de France 2, sortie toute crue et grasse de celle de l’inénarrable Eric Raoult, maire de Neuilly-sur-93, c’est-à-dire Le-Raincy, ville où le Prince Louis Philippe d’Orléans (dit Philippe Egalité) avait son pavillon de chasse. Et il est vrai que dans ces parages du bois de Bondy, ça sent encore l’hallali, et plus précisément aujourd’hui l’hallali contre l’halal de l’Ali. Cette fois-ci, juste après le couvre-feu des délinquants, forcément délinquants, de 13 ans et moins, le coup de feu est parti en direction du gibier de potence littéraire qui non content de manger à la table de Drouant le bon pain bien français des Goncourt , vont bramer de par le monde (qui plus est chez les teutons et casques pointus, nous sommes le 11 novembre que diantre) qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de France. Alors là, c’en est trop pour notre Eric Ragoult national. Que Marie N’Diaye se permette de clamer de Berlin qu’elle a quitté notre pays parce que ça sentait trop la vulgarité et la répression sous la nouvelle gouvernance quelle indécence et quel affront de la part d’une personne au nom si bizarrement pas français que la France a daigné couronner d’un prix si illustre et si français. Magnifique, Eric, superbe sortie, en plein dans le mille ! D’une pierre trois coups !

1-Qu’il soit bien entendu que tout artiste et écrivain subventionné et primé est aux ordres, le petit doigt sur la couture du pantalon (et qu’on chante à tue-tête la Marseille et sans fausse note, tudieu ! Profitons de cette parenthèse pour vous inciter à lire le livre de l’excellent Rainer ROCHLITZ., Subvention et subversion, Gallimard, 1994 qui donne à réfléchir à ce sujet)

2- Toute association artistique et culturelle est une association sous contrôle de la France même si elle n’est pas subventionnée parce que la culture est française et donc nationale (où ne va pas se cacher l’identité, dites donc). Par conséquent, la bande à Goncourt comme les autres n’ont qu’à bien se tenir et qu’ils remettent leur prix sous réserve afin que nos bêtes littéraires ne sortent pas de la réserve dorée que la France dans sa grande générosité leur offre sous les dais de la République. Ces artistes là, ne sont-ils pas comme des fonctionnaires, dixit Ragoult (étant entendu que tout fonctionnaire, de l’armée à La poste en passant par l’Education Nationale doit se la boucler ou quitter sa fonction).

3- Bien rappeler au bon peuple que ce n’est pas parce qu’on est écrivain ou artiste qu’on est au-dessus de la loi commune qui est de souffrir en silence sous le règne du bon Nicolas 1er.

N’avez-vous pas remarqué que ce bon vieux Eric est en ce moment le préposé aux basses œuvres et qu’il dit tout haut ce que son maître pense tout bas ? Voir l’épisode de Jean de Neuilly dont il a défendu sur toutes les ondes la candidature avec la meilleure mauvaise foi dont il est capable. Cette fois-ci, le dérapage contrôlé vient ponctuer et parachever un autre passé quasi inaperçu par l’autre inénarrable, Frédéric Le Neveu de François. N’a-t-il pas dit sans sourciller au sujet de l’affaire Polanski qu’il était « Le ministre des artistes » ? Et le mot était passé comme une lettre à la poste. Ah bon ! Première nouvelle, le ministre de la Culture serait ministre des artistes. Voilà qui aurait fait bondir André Malraux, lui qui affirmait bien fort que le ministère de la Culture n’avait d’autre objet que de faciliter l’accès du public aux œuvres. Et pourquoi pas en sus ministre du public ? Il y a des glissements sémantiques qui ont, l’air de rien, de graves conséquences, notamment entre autres d’ajuster la mire de l’Eric qui voit rouge dès qu’on agite le mot culture. Ah les mots ! Voilà le danger. Ils le savent bien nos gouvernants pour si bien les manipuler en artilleurs de la pensée (T) unique.

Ci-dessous, petit portrait D’Eric Raoult dans sa bonne ville du Raincy (que je connais bien pour y avoir été prof de philo. Une de mes élèves de terminale A3 m’ayant durablement traumatisé, découvrant dans sa copie qu’elle avait écrit qu’Hitler était un génie qui a inventé une "race aérienne". Authentique). Au fait que disait Marie N’Diaye pour provoquer l’ire de l’édile?

Trous de mémoire dans le mur, ou le songe d’une nuit d’automne

Dans Chronique des matins calmes le 10 novembre 2009 à 12:52

le-mur-de-berlinComment jouer le mur ? se demandent Bottom et ses compagnons du Songe d’une nuit d’été. Comment raconter une histoire (tell a story) en représentant les objets et personnages qu’on veut raconter ? Bottom allant dans les coulisses (un buisson dans les bois) se fait faire une tête d’âne par Puck. Et c’est bien une histoire sans queue ni tête racontée par des ânes à laquelle on assiste. Et voilà nos comédiens amateurs qui se prennent les sabots dans le tapis de mensonges d’une nuit pleine de symboles qu’ils aimeraient ordonner pour leur gloire d’histrions. Et quoi de plus symbolique qu’un mur qui sépare deux amants. Et quoi de plus beau que la fin d’une histoire lorsque le mur abattu rassemble les amants. Et si on est là, présent, narrateur et acteur d’une histoire  si édifiante, on est le héros qu’embrasse à pleine bouche la vérité toute nue. On tient en vainqueur l’histoire par le bout de sa queue. Celui qui sait raconter l’histoire est celui qui se la fait au final. La politique n’est-elle pas l’art du story telling ? Mais l’art est un mensonge vrai, et pour cela il faut être artiste. Ceux qui, aujourd’hui, jour de commémoration de la chute du mur, veulent nous raconter à leur manière la chute/élévation du symbole en l’incarnant par leur soi-disant présence héroïque au jour j et se prennent les pieds dans leur tapis de mensonges, me font irrésistiblement penser à Bottom et ses amis pieds-nickelés. Si ce n’était que théâtre, c’est-à-dire du réel distancié, cela serait drôle. C’est hélas du réel bien banal que l’Argus des médias répercute en échos au quatre coins du monde. L’histoire de compagnons de réelle politique qui ne savent comment faire pour sceller leur personne bien vivante dans le mur de l’histoire, et qui pour cela n’hésitent pas à opérer quelques trous de mémoire dans leur agenda personnel à la date du 9 novembre 1989.  Il ne faut jamais manquer de lire Shakespeare par le filtre politique. Il nous raconte des histoires qui ramènent toujours aux temps de notre histoire.

Pour le plaisir, et rien que le plaisir, voici donc un extrait du dialogue du mur dans le Songe :

LE MUR

Dans cet intermède, il arrive

Que moi, dont le nom est Groin, je représente un mur,

Mais un mur, je vous prie de le croire,

Percé de lézardes ou de fentes,

À travers lesquelles les amants, Pyrame et Thisbé,

Se sont parlé bas souvent très intimement.

Cette chaux, ce plâtras et ce moellon vous montrent

Que je suis bien un mur. C’est la vérité.

Et c’est à travers ce trou-ci qu’à droite et à gauche

Nos amants timides doivent se parler bas.

THÉSÉE Peut-on désirer que de la chaux barbue parle mieux que ça ?

DÉMÉTRIUS C’est la cloison la plus spirituelle que j’aie jamais ouïe discourir, monseigneur.

THÉSÉE Voilà Pyrame qui s’approche du Mur. Silence !

Entre Pyrame.

PYRAME

Ô nuit horrible ! ô nuit aux couleurs si noires !

Ô nuit qui es partout où le jour n’est pas !

Ô nuit : ô nuit ! hélas ! hélas ! hélas !

Je crains que ma Thisbé n’ait oublié sa promesse !

Et toi, ô Mur, ô doux, ô aimable Mur,

Qui te dresses entre le terrain de son père et le mien,

Mur, ô Mur, ô doux et aimable Mur,

Montre-moi ta fente que je hasarde un œil à travers.

Le mur étend la main.

Merci, Mur courtois ! Que Jupiter te protège !

Mais que vois-je ? je ne vois pas Thisbé.

Ô méchant Mur, à travers lequel je ne vois pas mon bonheur,

Maudites soient tes pierres de m’avoir ainsi déçu !

THÉSÉE Maintenant, ce me semble, c’est au Mur, puisqu’il est doué de raison, à riposter par des malédictions.

PYRAME, s’avançant vers Thésée. Non, vraiment, monsieur ; ce n’est pas au tour du Mur. Après ces mots : m’avoir ainsi déçu, vient la réplique de Thisbé ; c’est elle qui doit paraître, et je dois l’épier à travers le Mur. Vous allez voir, ça va se passer exactement comme je vous ai dit. . . . . La voilà qui arrive.

PYRAME, collant ses lèvres aux doigts du mur.

Oh ! baise-moi à travers le trou de ce vil Mur !

THISBÉ, collant ses lèvres de l’autre côté.

C’est le trou du Mur que je baise, et non vos lèvres.

PYRAME

Veux-tu me rejoindre immédiatement à la tombe de Nigaud ?

THISBÉ

Morte ou vive, j’y vais sans délai.

LE MUR, baissant le bras.

Ainsi, j’ai rempli mon rôle, moi, le Mur :

Et, cela fait, le Mur s’en va.

Sortent le Mur, Pyrame et Thisbé.

THÉSÉE Maintenant, le mur qui séparait les deux amants est à bas.

DÉMÉTRIUS Pas de remède à ça, monseigneur, quand les murs ont des oreilles.

HIPPOLYTE Voilà le plus stupide galimatias que j’aie jamais entendu.

THÉSÉE La meilleure œuvre de ce genre est faite d’illusions ; et la pire n’est pas pire quand l’imagination y supplée.

Le vrai tombeau de Claude Lévi-Strauss

Dans Chronique des matins calmes le 4 novembre 2009 à 1:37
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Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss est mort. Il avait cent ans et il emporte avec lui tout un siècle d’intelligence. Il s’était tu depuis longtemps, laissant parler et babiller le monde, ce qu’il en reste. Il avait dit ce qu’il avait à dire et la musique, cette musique qu’il aimait tant, disait la suite. Il est mort comme meurent les civilisations, comme meurent peu à peu les peuples qu’ils nous a racontés (et dont il a suivi, avec une calme résignation, la lente agonie): en laissant le monde muet et comme hébété devant l’immense trou noir, cette entropie irrémédiable qui nous dévore à petit feu. Il nous a raconté ce que ces peuples avaient à nous léguer, c’est à dire la beauté, l’homme en son éternité, en sa structure profonde, en son refus de la bestialité. Il nous a dit la culture non comme opposition absolue, mais relative à la nature, comme transcendance, comme sublimation et comme travail. Travail sur la nature et dessin sur le monde pour en tirer quelque dessein. J’ai pris le bateau de l’ethnologie alors qu’il l’avait abandonné depuis longtemps comme triste épave rêvant encore dans les vagues du temps des derniers grands voyages. Je suis monté sur ce bateau qui coulait par le fond à la recherche de l’homme. Mais sur ce pont, à l’université, je fus reçu froidement par la glace de ces mots jetés sur un ton sans appel: "l’ethnologie c’est terminé". Je ne fus pas saisi, pas plus que lorsque quelque temps auparavant, mettant le pied sur le bateau philosophie, je fus reçu par un étonnant professeur qui m’asséna: "tout est dit". Mais il y avait Jankélévitch, mais il y avait Lévi-Strauss et tous ces grands penseurs qui me furent contemporains et qui m’apprenaient la grâce, le je-ne-sais-quoi toujours indécidé qui fait que le monde pas plus que l’art ou la pensée ne sont jamais clos. Qu’il y a toujours du jeu, et le jeu c’est l’homme. Tant qu’il y a du jeu il y a de la pensée, et tant qu’il y a de la pensée, il y a de l’avenir. Ils m’ont transmis cette attitude permanente de toujours chercher la faille du rideau d’eau ou de fumée qui veut faire de l’univers infini un monde clos. Claude Lévi-Strauss comme tous les grands penseurs ne peuvent vraiment mourir car ils nourrissent notre pensée et notre coeur. Le vrai tombeau des morts disait Cocteau, c’est le coeur des vivants.

En hommage à Claude Lévi-Strauss, voici un passage de mon livre Ta mémoire, petit monde (Ed. Gallimard, 2005) que je lui ai dédié:

Je me voyais petit monde au milieu des grands mondes dans l’eau du monde entier et fus assailli d’une soif immense de connaissance. Je voulais savoir l’homme.
Perdu dans sa clairière native au milieu des taillis, cet homme me souriait sur la jaquette d’un livre beau et imposant qui ne cessait depuis longtemps d’alimenter mes rêveries. Je le prenais souvent en mains et le feuilletais sans lire. Sur cette couverture, un jeune Indien aux tatouages mystérieux. A l’intérieur, des êtres magnifiques au sourire calme et imposant qui me faisaient penser à ma douce Tata. De grands chapitres en lettres capitales, ces noms étonnants : Tupi-kawahib, Nambikwara, Bororo, Caduveo, et ce mot qui m’emportait très loin : « le retour ». Tristes Tropiques, ce titre me transportait, dans une onde nostalgique, vers mon enfance. Je revoyais la pluie sur sa tôle ondulée, les flamboyants tout dénudés de fleurs, le morne échangé en rivière, le balancement des cocotiers dans l’or du crépuscule et la biguine dont la gaîté est tissée de tristesse. Tristes Tropiques de Lévi-Strauss, dans la collection « Terre Humaine », disait quelque chose de mon enfance. Mais je commençais à percevoir que cette enfance se mêlait d’autres enfances et que ce livre tenait toutes les enfances. Ce livre soutenait le ciel d’une utopie, d’une île, d’une île monde, d’un pays toutouni, du pays de l’enfant.
Alors je lus Tristes Tropiques. Un livre qui s’ouvre par « La fin des voyages », et proclame d’entrée : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Un livre pourtant qui m’a fait voyager comme jamais ne voyagerai. Un livre qui se clôt sur la pose du chat au sourire songeur que nous comprenons sans le savoir « en deçà de la pensée et au-delà de la société », au-delà du miroir.
Je marchais de plain-pied sur la terre sauvage. J’avais glissé imperceptiblement de l’animal à l’homme par l’œuvre d’un petit pont, ce petit « n » reliant l’éthologie à l’ethnologie.
Je partais avec Lévi-Strauss dans le transatlantique qui ramenait au pays, à Fort-de-France et Pointe-à-Pitre. Puis pagayant dans sa pirogue à l’embouchure de l’Orénoque, je remontais le rio Pimenta-Bueno, passais un rapide sur le Gi-Parana et nous campions au bord du Machado avec les Tupi-Kawahib. Les Kawahib, pour moi, étaient les cousins proches des Caraïbes de Vieux-Habitants. Nous étions en famille. Je retournais à la source même, la fontaine du temps.
Oui, c’était décidé. Je resterais auprès de Lévi Strauss. Je suivrais son chemin, car c’était aussi le mien. Je suivrais son parcours qui monte à la philosophie pour redescendre au creux sombre des vallées humaines.

De l’identité nationale

Dans Chronique des matins calmes, Pas de catégorie le 31 octobre 2009 à 2:38

alain Foix,auteurAprès la sécurité, l’identité nationale, nouveau cheval de bataille de politiques qui, à court de projet font jouer la fibre ethnique et la corde patriotique juste avant les élections régionales. Le mot est lancé en pâture aux médias, tous vont se jeter dans ce piège, tous vont monter au Front, au Front national bien-entendu qui s’érige comme garant de l’identité nationale. Va-t-on aller au fond de ce concept? le mettre en question? Etudier sa validité, son sens historique, sa pertinence dans un monde désormais ouvert? Peu de chances. Il est plus que certain qu’on va agiter les couleurs du noir au rouge en passant par le blanc, le rose et le bleu. Les drapeaux vont claquer, la marseillaise résonner et la France de 2009 retrouvera les spasmes et les odeurs fétides d’un 19è siècle raciste et impérialiste qui a commis ce fameux concept d’identités nationales sur les bases d’une perception essentialiste et romantique des peuples. L’arbitre sifflera la fin du match juste avant que le Front national ne marque le but décisif. Les maillots bleus auront alors peut-être gagné des points sur les roses et rouges, mais le mal sera fait et l’on verra se lever des tribunes des chemises brunes entonnant des chants de hooligans.Juste pour gagner quelques voix et quelques régions, on remue la boue dans laquelle sommeille la bête immonde. Ecoeurant.

La question doit être posée, mais pas de cette manière par le fameux ministre de l’identité nationale qui sans doute ne sait pas quel ministère il dirige puisqu’il pose la question à la nation entière. Cela dit,  il n’y a pas le choix, il va falloir s’y coller et faire entendre de nouvelles voix qui montrent d’autres voies.

A propos voici un extrait de  mon dernier essai (Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama, ed. Galaade) où je parle justement de cette question:

Identité, mot policier, mot administratif, fondamentalement, outil de classement, de recherche, de mise en carte. Avant que le mot identité ne devienne un concept de combat de nations dominées cherchant à faire valoir leur existence dans l’ordre de la diversité contre le dominant, il fut un outil de marquage de territoires et de populations mis à disposition de l’administration par les anthropologues. Ceux-ci dessinaient les contours humains de la carte du monde après que les géographes de la force militaire de l’occupant en eurent tracé les contours physiques. Ainsi chacune de ces populations du monde qui, dans leur langue s’auto-désignaient «les  hommes », fut marquée d’un nom, d’une particularité qui la classait dans une sous-catégorie d’homme. Et de sous-catégorie d’homme à catégorie de sous-hommes, il n’y a qu’un pas allègrement franchi. (Alain Foix, Extrait de Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama, ed. Galaade)

Simone et André Schwartz-Bart contre la pluie et le vent

Dans Chronique des matins calmes le 21 octobre 2009 à 11:04
Simone Schwartz-Bart lors d'un dîner au Maud'huy (Guadeloupe). Photo A.F.

Simone Schwartz-Bart lors d'un dîner au Maud'huy (Guadeloupe). Photo A.F.

A l’heure où Bernard Bloch reprend les répétitions de notre pièce le "Ciel est vide" (qui sera jouée en novembre et décembre à la Filature de Mulhouse et au TJP de Strasbourg), pièce qui dénonce les bêtises identitaires et communautaristes en confrontant sur une même scène Shylock et Othello, je lis cet article ci-dessous, sur le magnifique couple d’écrivains que furent Simone et André Schwartz-Bart. Tous deux ont eu à lutter à la fois contre la bêtise identitaire de leur "communauté" respective et contre celle de leur conjoint.

J’ai rencontré Simone Schwartz-Bart pour la première fois en 1986 en Guadeloupe alors que j’étais un jeune réalisateur de documentaires. Je l’avais filmée dans sa boutique d’antiquités à Pointe-à-Pitre, se balançant nonchalamment sur un rocking chair. Je me souviens du calme souverain de cette dame dont la parole coulait comme une rivière de sous-bois. J’étais ému et admiratif de l’auteure de Pluie et Vent sur Télumée Miracle, livre d’une incroyable puissance poétique. Elle me parlait de sa maison à Goyave, de la campagne environnante et de son admiration pour les scieurs de long travaillant dans cette région. J’étais loin d’imaginer son combat quotidien contre la bêtise politique et populiste qui amenait certains nationalistes à rejeter ou soutenir les artistes, écrivains et penseurs selon leur supposée appartenance ethnique. Deux ans plus tard, je fus nommé directeur de la scène nationale de la Guadeloupe. Sa pièce, Ton beau capitaine, produite par ce théatre était jouée à Chaillot tandis que j’étais confronté à ce monstre de bêtise identitaire que je n’avais pu soupçonner derrière le calme souverain de cette gracieuse guerrière des stupidités communautaires. Je n’étais pas alors écrivain ou artiste, ou du moins, je ne m’identifiais pas comme tel, juste le directeur d’un théâtre qui entendait faire son travail de manière consciencieuse en direction du public, le vrai, pas de cette frange d’idéologues et d’artistes frustrés qui faisaient entendre leur voix aux politiques complaisants jusque de l’autre côté de l’océan. Le combat était inégal. La simple honnêteté du travail bien fait, le simple souci de vérité et d’authenticité ne peuvent rien contre la mauvaise foi politique. L’art et la création artistique, la culture en son acception la plus haute étaient battus en brèche par une certaine idée de la culture comme identité ethnique. Je jetai l’éponge au bout de 3 ans de combats  au cours desquels je comptabilisais de belles victoires en présentant à un public nombreux et conquis de belles oeuvres de la création mondiale. Je ne désirais pas céder sur le terrain de l’exigence artistique au profit de l’idéologie. C’est pour cela que je quittai ce poste lorsque j’ai compris que je ne gagnerais pas cette guerre. Si à l’époque j’étais artiste ou écrivain peut-être que comme André et Simone Schwartz-Bart, j’aurais trouvé en moi-même et en mon oeuvre matière à continuer ce combat. Et c’est à cette aune que je mesure le courage de ces artistes qui tiennent bon contre vents et marées. Mais hélas, comme il est dit dans cet article, ils finissent par s’exiler au moins un moment pour parfois revenir comme ce fut le cas pour Simone et André, ou partir de façon définitive comme ce fut le cas récemment pour Maryse Condé. Je continue à regarder ma Guadeloupe natale et tant aimée comme la terre d’un immense gâchis où tant de potentialités sont étouffées par les fautes politiques de quelques uns.

Juste retour des choses

PORTRAIT

Simone Schwarz-Bart. Elle est noire des Antilles, il était juif de Pologne. Ils ont croisé leur écriture pour mêler douleurs et cultures.

Par NATALIE LEVISALLES

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Simone passe le bac dans un mois, mais elle a perdu sa convocation, elle perd toujours tout. La voilà rue du Cardinal-Lemoine à Paris, qui cherche le rectorat pour en demander une copie. Un jeune homme l’aborde en créole, il l’accompagne au rectorat, ils parlent, ils s’asseyent dans un café. A eux deux, ils ont un franc, le café coûte 45 centimes, ils en commandent deux qu’ils ne boivent pas pour pouvoir rester tout l’après-midi. Simone rentre très tard chez sa mère. Interrogatoire en règle. «- D’où tu viens ? – J’ai rencontré un jeune homme, nous avons bavardé jusqu’à présent. – Il est antillais pour que tu lui fasses pareille confiance ? – Non, il m’a abordée en créole, mais il est juif. – Ma pauvre enfant, il n’y a plus de juifs, c’est le peuple de la Bible. Et que fait-il dans la vie ? – Ecrivain. – Un jour, on va te retrouver morte au bois de Boulogne, il n’y a plus d’écrivains depuis le XIXe siècle.»

Simone Brumant venait de rencontrer André Schwarz-Bart, le jour même où il avait déposé au Seuil le manuscrit du Dernier des Justes, un des premiers romans sur la Shoah, qui allait lui apporter le prix Goncourt en 1959.

Cinquante ans plus tard, trois ans après la mort d’André, Simone, sa femme, écrivain elle aussi, fait publier un inédit, l’Etoile du matin,qui reprend certains thèmes du Dernier des Justes, la magie de l’enfance, les shtetls de Pologne et l’extermination des Juifs. Qu’elle soit guadeloupéenne et lui juif polonais n’est pas anecdotique, c’est au centre de leurs livres et de leur histoire. Simone vit aujourd’hui entre sa maison de Goyave en Guadeloupe et son pied-à-terre parisien. Cette femme qui a deux fils et quatre petits-enfants a une silhouette et une vivacité de jeune fille. Légère et solide, elle sert un café italien dans son appartement de Chinatown, là où les marchands de fruits vendent surtout du gingembre et des durians et où, tous les matins, de vieux Chinois qui mourront en France s’installent sur un banc pour prendre le soleil.

La grand-mère paternelle de Simone était une négresse de Saint-Martin qui parlait anglais et créole. Elle était entrée au service d’un négociant en vins (bordelais mais né en Guadeloupe) tombé amoureux d’elle au point de l’épouser. «Les Békés le lui ont fait payer, il a dû laisser son affaire. Ils sont partis à l’îlet Brumant, dans la rade de Pointe-à-Pitre, pour se préserver de l’imbécillité des deux communautés, les Noirs non plus n’étaient pas prêts à accepter ça.»Plus tard, ils se sont installés à Goyave, à l’époque une commune déshéritée où venaient se réfugier les Blancs gâchés, ces déclassés qui «s’étaient mis à la négresse ou à l’Indienne». Ils auront quatre enfants, dont le père de Simone, militaire de carrière. La mère de Simone était institutrice à Trois-Rivières, «tellement soucieuse de tirerses élèves du joug de la canne à sucre». Dans la petite salle à manger familiale, il y avait un énorme tableau noir, la mère faisait rattraper les enfants qui manquaient parce qu’il fallait aller au charbon ou soigner les bêtes.

André, lui, venait d’une modeste famille de juifs polonais installés à Metz. Ses parents et deux de ses frères sont morts déportés. Restaient deux frères dont il s’est occupé et une petite sœur qu’il a sauvée en la cachant dans une salle de cinéma où ils ont regardéGoupi mains rouges en boucle. Il l’a ensuite cachée dans un grand manteau et posée dans le filet à bagages d’un train qui partait en zone libre.

Quand Simone et André se sont rencontrés, ils ne se sont plus quittés. Simone fréquente les amis d’André, anars, artistes, disciples de Lévi-Strauss. Elle est fascinée par les «âpres critiques des Juifs contre les Juifs. Et pourtant un lien fort les unissait, ça m’a appris à questionner ma propre communauté».

Après le Goncourt, blessé par l’accueil mêlé rencontré en France, en particulier parmi les Juifs dont certains lui reprochent le côté christique de son héros, André veut s’éloigner. Ils partent au Sénégal puis en Suisse où ils resteront dix ans et écriront beaucoup. D’abord, ensemble, Un Plat de porc aux bananes vertes (1967). Puis lui se met à la Mulâtresse Solitude, elle à Ti Jean l’horizon et à Pluie et vent sur Télumée miracle, qui seront achevés plus tard en Guadeloupe. Simone écrira encore une pièce, Ton beau capitaine(1987) et ils feront ensemble une encyclopédie, Hommage à la femme noire (1989). C’est tout.

Quand André publie la Mulâtresse Solitude, le grand roman de la résistance à l’esclavage, il déclenche encore une fois des réactions mêlées, chez les Noirs cette fois. Simone lit ce passage d’une lettre de Léopold Senghor à André : «Je crois savoir que vous avez du sang juif. Et en effet, seul un Juif pouvait nous sentir à ce point, pouvait être à notre niveau de souffrance et de puissance imaginante : de force et de tendresse en même temps.»Mais tout le monde n’est pas Senghor.

En Guadeloupe, les années 70 sont des années de nationalisme radical. «Les Noirs ne lui reconnaissaient pas le droit de parler en leur nom»,dit Simone. D’autres décrivent le climat de l’époque : la seule musique politiquement juste est le gwo ka (populaire et paysan) pas la biguine (bourgeoise et urbaine). La seule langue identitaire est le créole, pas le français, langue de l’aliénation. En 1986 encore, l’écrivain Raphaël Confiant écrivait : «Je somme les écrivains antillais de cesser la désertion de leur langue maternelle.»Pendant plus de vingt ans, l’ambiance est irrespirable. Maryse Condé, autre Guadeloupéenne, part pour continuer à écrire. La Mulâtresse Solitude (1972) d’André et Pluieet vent… (1979) de Simone sortent dans cette période. Pour certains, il est insupportable qu’un Blanc écrive le grand livre de la résistance à l’esclavage. Quant au succès de Pluie et vent… en métropole, il est suspect pour les indépendantistes. Certains se souviennent du quasi-procès politique dont Simone est sortie en pleurant.Contrairement à Maryse Condé, André et Simone sont restés en Guadeloupe, ils n’ont plus jamais publié. Simone passe la main sur la nappe, pensive.«Certains ont même nié qu’il ait écrit Solitude. Il ne fallait pas qu’il soit dit que ce petit juif avait fait ce travail-là. Ça a changé maintenant.» Inutile de dire qu’elle n’est pas dans la concurrence des mémoires.

Dans les années qui suivent, ils ouvrent une boutique d’antiquités coloniales, puis Simone tient une table d’hôte dans sa maison de l’îlet Brumant. C’est bon, pas cher, joyeux, certains jours on y joue du gwo ka. Simone n’écrit plus une ligne. André écrit tout le temps, des milliers de pages, qu’il détruit toutes, ou presque. Après sa mort, en triant ses papiers dans la maison blanche de Goyave, Simone retrouve le manuscrit de l’Etoile du matin«Ces personnages qu’il portait, c’est comme s’il me les avait confiés et que je les portais comme lui a porté mon monde. Il m’a restitué cette ignominie de l’esclavage à laquelle je ne voulais pas m’atteler, pour me préserver. C’est un cadeau qu’il m’a fait. Et un cadeau double, car en éditant ce manuscrit, j’ai repris le goût d’écrire.»

En 5 dates

1er août 1938

Naissance en Charente.

1967

Un Plat de porc aux bananes vertes (avec André Schwarz-Bart).

1989 Hommage à la femme noire

(avec André).

20 septembre 2006

Mort d’André.

2009

Fait publier l’Etoile du matin d’André.

Ma promesse de l’aube

Dans Chronique des matins calmes le 16 octobre 2009 à 1:09
plage de Big Sur

plage de Big Sur

Il est des livres qui vous hantent à votre insu. Je devais avoir 12 ans lorsque, prenant sa reliure de carton pour du cuir doré, je me saisis d’un des Reader’s Digest que ma mère lisait à l’hôpital pendant ses longues nuits d’aide-soignante. Que n’ai-je entendu sur ces ouvrages calibrés pour la digestion légère d’une littérature jetée en pâture au plus grand nombre. Certes, il n’y a pas que du bon, loin de là, dans ces recueils, et il est vrai qu’à l’instar du fameux Lagarde et Michard, ils peuvent, par l’aperçu livré à la lecture, donner le sentiment de connaissance, une docte ignorance. Mais j’ai toujours tenu le mépris affiché pour ce type d’ouvrages, pour l’expression hautaine de ceux qui sont nés dans la bibliothèque de leurs parents. Ceux-là mêmes aimeraient sans doute aujourd’hui que leur fils ou petit-fils daignât sortir un instant le nez de son ordinateur ou de l’écran de son portable pour le plonger ne serait-ce qu’un moment dans un de ces ouvrages. Las, le Reader’s Digest a subi de plein fouet la crise qui frappe l’édition et la presse écrite, et a posé le bilan en 2008.

Cet après-midi là qui pleuvait l’ennui à seaux versés sur la cité HLM de Bondy-Nord où je vivais, j’ouvris ce livre, calé chaudement sur l’oreiller,   sur un extrait de La promesse de l’aube de Romain Gary. A peine le titre lu, je me sentis emporté dans les profondeurs d’une poésie nouvelle. Mes lectures se bornaient habituellement à Jules Verne, Le Club des cinq ou Bob Morane. Avec cet extrait, j’entrais dans la grande eau de la littérature, et j’en avais pleinement conscience. Ce que je ressentis à la fin de ce grand moment de lecture,  ne fut pas la petite frustration causée par le mot à suivre au terme d’un feuilleton, mais une faim immense qui me prit à l’estomac. Ce livre, j’allais le lire un jour, le dévorer en entier, je me l’étais promis. Il m’ouvrait une immense perspective sur le monde. Les années ont passé, par dizaines, et récemment, au milieu d’un tas de livres épars, je tombe sur lui. J’avais lu maints ouvrages de Romain Gary et de son pseudonyme Emile Ajar, et j’ai une grande admiration pour cet auteur. Mais sans doute par un des effets pervers du Reader’s Digest, j’avais, par le travail du temps et de l’oubli, l’impression d’avoir lu ce récit jusqu’à son terme, et j’en ai oublié ma « promesse de l’aube », celle du petit lecteur qui deviendra un jour, dans l’emmêlement de ses chemins de vie, un écrivain. Et peut-être le suis-je devenu un peu à cause de cette lecture du Reader’s Digest.

Je ressentis immédiatement au milieu de ces pages le même sentiment d’immensité qui m’avait saisi à l’aube de mon adolescence. Mais cette fois-ci, avec un air de familiarité. Immédiatement projeté sur une plage de Big Sur, Californie, je retrouvais une baie que j’arpentais il y a tout juste un an sur les traces de Steinbeck, Miller, Faulkner, Stevenson, Fante ou Kerouac, recevant de plein fouet la puissance frémissante de l’océan Pacifique. Elle s’écrivait sur la page vierge de sable blanc toujours recommencée, ouverte sur l’infini comme un cahier de poésie. C’est en écrivain que je captais alors toute la puissance de ce lieu littéralement enivrant. Mais le lecteur que je suis, emporté par les mots de Romain Gary au milieu des phoques et des oiseaux marins, revivait son enfance attachée à celle de cet auteur dans les reflets dorés d’un crépuscule fermant en la reliure de l’horizon le grand livre du monde sur nos existences si différentes, si lointaines et si proches.

Loto école

Dans Chronique des matins calmes le 7 octobre 2009 à 9:50

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Scène dans un collège pilote de l’académie de Créteil:

Aubry ! … Présente!… Borloo!…Présent !… Bayrou!…Présent !… Besancenot ! …Présent !…  Boutin !… Présente !…Cohn-Bendit!… Présent!… Delanoë !… Présent !  Debré !…Présent…  De Villepin !… Emmanuelli !… Présent…  Fabius !… Présent !…  Guigou !… Présent !… Giscard d’Estaing ! … Présent !… Hollande!… Présent…  Jospin !… Présent !… Kahn !… Présent !… Lepage !…  Présente !… Le Pen !… Présente !… Mammère !.. Présent !… Mitterrand !… Présent !  Royal !… Présente !… Sarkozy !… Sarkozy !…. Sarkozy… !

-         Absent, monsieur

-          Comment absent ?  Encore absent ! Si ça continue, on n’ira pas au match du Paris Saint Germain.

-         Il dit qu’il s’en moque, monsieur.

-         Comment il s’en moque ?

-         Il préfère rester à la maison jouer au loto en ligne et aux paris sportifs. Ca rapporte plus que l’école. D’ailleurs, il dit qu’il n’aime pas le football

-         Mais il parie sur des joueurs.

-         Les joueurs, c’est que de l’argent

-         Et sa classe, et son équipe ? Il y pense ?

-         Il dit qu’il s’en moque, monsieur. Chacun pour sa pomme qu’il dit, monsieur. Il veut jouer plus pour gagner plus.

-         Et son avenir ? Il pense à son avenir ?

-         Ben oui, monsieur, il dit qu’il veut être Président de la République

-         Eh bien alors ?

-         Eh ben, il dit que l’école ça sert à rien, que pour être président il suffit de savoir tchatcher.

-         Tchatcher ?

-         Oui, tchatcher, parler plus vite et plus fort que les autres, ne pas leur laisser le temps de répondre, s’agiter et faire croire qu’on sait tout quand on ne sait rien. Ca s’apprend pas à l’école, surtout pas.

-         Ca me laisse sans voix

-         Eh ben, on peut partir maintenant, si vous n’avez plus rien à dire

-         Partir ?

-         Oui, de toutes façons, ça sert à rien de rester, vu que Sarko il n’est pas là, on n’a aucune chance de gagner les billets pour le match. Et nous aussi, on veut être présidents.

De mal en pis

Dans Chronique des matins calmes le 19 septembre 2009 à 10:14

kpnstvpsMarée blanche sur le Mont Saint-Michel. Les producteurs de lait, montés au sommet de l’absurde, skient  sur l’immaculée abjection de 11 millions de litres de lait qu’ils ont déversé sur tout le sol français. Quelque soient les raisons (hausse des quotas laitiers et faible rémunération des éleveurs) qui veulent justifier un tel acte de désespoir, il n’en reste pas moins que l’impensable se répand à nos pieds. Je le vois, je ne le crois pas. Comment est-ce possible. ? Comment est-ce pensable ? Ma mère me disait : « si tu te regardes trop longtemps dans la glace, tu vas voir le diable ». J’en ai fait l’expérience. Le diable se cache derrière notre propre image. A la fixer trop longtemps, nous effaçons le monde autour de nous. Le monde n’est plus. Il ne reste plus que l’image figée de notre visage derrière lequel se déploie peu à peu l’horreur d’un néant grimaçant dans les ténèbres  Notre image nous échappe. Elle flotte désormais sur un monde dépeuplé et navigue sur son ombre.  C’est maintenant Lucifer qui contrôle cette image. Il sort toujours fraîchement diplômé et bronzé d’une grande école de communication qui délivre des masters internationaux. Il a une Rolex au poignet et a tatoué sur son front : « celui qui n’a pas pu s’offrir une Rolex avant l’âge de 50 ans a raté sa vie. ». Les producteurs de lait ont fait appel à lui et ont signé du sang de leur désespérance au bas d’un parchemin.  Ce vendredi 18 septembre, le Styx est un grand fleuve blanc qui déverse ses millions de litres de lait. Au bord du fleuve, un enfant édenté médite, le crâne chauve et le ventre gonflé par le vide d’une écuelle qu’il tient au bout d’un bras décharné. Il se dit que la vie est un enfer où la folie blanche avance à la vitesse d’un cheval au galop.

Cependant, des ingénieurs ont inventé un système informatique pour optimiser le moment de la traite d’une vache. Ils ont inséré un capteur dans son pis, et dès que le lait est prêt à s’écouler, elle envoie un sms à son éleveur. Qui a dit que le monde allait de mal en pis ?

De retour

Dans Chronique des matins calmes le 15 septembre 2009 à 4:22
Photo Serge Guichard

Photo Serge Guichard

Sans doute l’escapade au milieu des cigales du dernier article fut-il un signe annonciateur d’un plus profond silence et d’un long marronnage loin de toute écriture. J’ai pris des vacances. Pas possible? Un écrivain prend des vacances? Mais si, mais si. J’en suis moi-même étonné. Plus d’un mois sans aller sur mon blog et y laisser un petit mot, une petite humeur. Oserais-je vous avouer que cela ne m’a pas manqué?  Sans doute la grosse fatigue contractée à Avignon y est-elle pour quelque chose, une sorte de grippe Avignonaise qui m’a cloué dans un transat avec la flemme comme compagne. Toujours est-il que l’écrivain en moi s’est fait la fille de l’air. Pas moyen de lui mettre la main dessus, trop accaparé par le temps qu’il fait. Bon les choses semblent s’être remises en ordre, et je vais pouvoir alimenter ce blog qui s’ouvre de nouveau dans le vent de l’automne. C’est tout pour aujourd’hui. That’s all folks.

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