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Après le chaos

In Chronique des matins calmes on 11 septembre 2008 at 10:25  

7 ans ! 7 ans déjà et cette déflagration toujours là, toujours là. Un blanc, un noir, un trou noir, un entonnoir, le désespoir. Et la mémoire. Brûlante et irradiée. Non pas le souvenir. Le souvenir se pose là, quelque part. Une table ou un chevet, une cheminée ou un coin de mémoire. Mais la mémoire. C’est un oiseau aux ailes immenses qui battent, qui battent, qui combattent le néant, toujours en surplomb du chaos. Alors faire acte de mémoire n’est pas seulement se souvenir. C’est battre, rebattre le vide, l’inconcevable. C’est questionner. Sans cesse. Les ailes largement déployées. Ce 11 septembre, pour faire acte de mémoire, je vous livre de nouveau ce texte que j’ai fait publier dans Libération il y a 7 ans, une fois que mon esprit commençait à se remettre de cette déflagration d’inconcevable. Ce texte est une question. Une question à reposer. Sans cesse.

La poésie après le Chaos

Comment faire de la poésie après l’apocalypse? Question posée par les poètes après Auschwitz, question à reposer sans cesse après chaque crime contre l’humanité. Il n’y a pas d’échelle de l’horreur dont les degrés soient mesurables car elle dépasse la mesure même de l’entendement. Chaque crime de cette nature par sa déflagration inouïe creuse la fosse d’un absolu silence de l’âme. Alors on est en droit, au-delà de toute raison ou de comparaison de reposer cette même question après Sabra et Chatila, après les génocides qui ont plombé l’actualité, les crimes de la Bosnie et hier encore, ce 11 septembre 2001, après les Twin Towers. Question qui peut paraître futile voire déplacée, hors de propos. Qu’a-t-on besoin d’artistes, que peut faire un poète lorsque la chair et L’âme sont à ce point meurtries? Et puis l’horreur n’a-t-elle jamais empêché l’artiste de subsister? On jouait bien Mozart au seuil des chambres à gaz. Bien entendu, mais la question n’est pas celle de l’artiste ou du poète mais par ce biais, celle de l’humanité. Cette question que se pose le poète est celle de l’homme qui s’interroge sur son humanité.

A quoi bon l’art,à quoi bon le poète si je ne suis sûr d’être un humain? Ce ne sont pas les poètes mais les guerriers armés de certitude qui lèvent sans sourciller le glaive vengeur du Bien contre les hordes du Mal.

L’artiste en tant qu’artiste a cette nécessité de se trouver au cœur de la blessure. Ce qui blesse l’homme par ces actes indicibles n’est pas qu’il soit meurtri par un autre que lui, par un monstre ou un alien. L’horreur ici, c’est le visage humain, celui de son prochain. Ainsi, en quelque sorte un crime contre l’humanité est un suicide de l’homme par procuration. Au cœur de la blessure, l’artiste est la victime et le bourreau, indissociablement. La question ici n’est pas la faute, pas la culpabilité, mais bien leur dépassement. C’est l’acte en lui-même comme déflagration, comme irruption d’un impossible pourtant bien advenu. Alors crier vengeance, c’est un peu comme se divertir selon Pascal, c’est s’oublier. Ici, le vrai divertissement prend le masque de la guerre. Poser la question de l’Art après le crime, c’est refuser de divertir, c’est refuser l’oubli. C’est dire que l’art n’est pas en son essence divertissement, mais nécessaire lucidité. En se posant cette question l’artiste pose celle de la mémoire, celle de l’après, de la rupture entre passé et avenir. Cette question de l’après comporte celle du re-commencement. Du nouveau commencement. Comment renaître après la catastrophe? Comment danser encore? Comment danser après Hiroshima et Nagasaki?

La danse du buthô, la danse des ténèbres, fut la réponse des Japonais après les bombes. Une danse de morts vivant leur mort, une danse du comment être mort en demeurant vivant.

Kazuo Ono et à sa suite tant d’autres comme Carlotta Ikeda et Ko Murobushi, Amagatsu et Sankaï Juku ont dansé cette mort dans la vie après Hiroshima. Corps-fœtus rentrés en soi en implosion de soi, visages irradiés et extatiques souriant d’une douleur inexprimable. Corps tordus et desquamés. La peau s’arrache avec les dents et tombe en cent lambeaux: c’est Carlotta Ikeda qui danse Ainsi parlait Zarathoustra. Et le groupe Sankaï Juku s’accroche blancs comme des cadavres, crâne rasé et tête en bas en haut d’un grand gratte-ciel comme d’improbables chauve-souris dans les ténèbres éblouissantes du jour. L’un d’eux tombe et perd la vie. Et une enfant qui hurle en courant vers une caméra, le dos brûlé par le napalm. La forêt flambe derrière elle. Ce napalm brûle dans les veines saillantes du grand Jimmy échevelé. Sa guitare flambe en distordant l’hymne américain fondu en un grand cri. En prime time, les hélicoptères des marines se jettent dans les eaux vertes du Mékong comme des poissons panique se jettent sur la rive, des incendiés par la fenêtre. L’Oncle Sam se suicide en direct. Comment faire du cinéma après tout ça? Et Coppola revient en mascarade. Hélicoptère tout neuf et chapeau blanc texan vissé sur un crâne chauve, un général absurde fait du surf sous la mitraille. Le même sinon son frère qui chevauchait la bombe du bon Docteur Folamour. A pleins gaz, les hauts-parleurs recrachent la chevauchée des Walkyries. Au fond fétide de la forêt, un vieux fœtus au beau visage, ayant bien trop vécu, se tient le crâne nu pour contenir une implosion de soi. On ne sait s’il vit encore ou s’il est l’âme vivante d’une forêt de morts. On ne peut rien pour lui. Il ne peut rien pour nous. On peut tout juste l’avoir perçu dans les ténèbres de son trou noir. Ce fœtus-là revient déjà de loin, bien au-delà de nous, de l’an 2001, de l’Odyssée, sur la musique de Zarathoustra. Zarathoustra, encore lui, encore ce vieux danseur, marcheur infatigable avec son cadavre sur le dos. Il aura traversé le siècle. Il est son propre chemin, celui de l’éternel recommencement. Kubrick et Coppola ou comment filmer après l’apocalypse. Zarathoustra est la réponse.

Sankai Juku

Sankai Juku

Car la vie renaît après les incendies. Ce nouveau siècle qui devait voir la fin du monde nous dit qu’il y a autant de fins qu’il y a de catastrophes. Qu’il y a autant de mondes qu’il y a de fins, autant de fins qu’il y a de mondes.

On savait les civilisations mortelles. Mais maintenant, on peut les voir mourir. Et seuls les mythes sont immortels. Ils sont comme des phénix renaissant sur les ruines des édifices. La tour de Babel tombe, les tours jumelles s’effondrent. Une autre tour naîtra. Mais le Nouveau-monde se découvre déjà vieux en date du 11 septembre, aussi vieux qu’un vieux fœtus. Et l’Amérique alors découvre enfin le monde. Non, nous ne sommes pas tous des Américains comme le claironnent certains médias. Mais nous sommes bien tous des Indiens, nus devant l’effondrement venu du ciel du grand totem de Manhattan. Faut-il lancer des tomahawks d’un monde devenu vieux sur un monde déjà en ruines? Ou bien sortir la plume, écrire encore et encore sur la braise encore brûlante, danser pieds-nus dans la fournaise? Sans doute faut-il toujours recommencer. Sans doute la poésie est-elle la peau brûlée du monde.

Alain Foix

Article tiré de la rubrique Rebonds de Libération, 01 octobre 2001


Alain Foix est directeur du Quai des Arts

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