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Aujourd’hui rien ? Non, Stockhausen.

In Chronique des matins calmes on 8 décembre 2007 at 1:41

« Aujourd’hui, rien ». Cette phrase écrite par Louis XVI sur son journal intime le jour de la prise de la Bastille a quelque chose de… royal. La faire mienne ce jour vide était tentant. Tentant d’apposer le sceau d’une négation superbe sur le tumulte du monde. Le vide d’une petite vie sur le chaos de l’univers. Un geste plein d’impérial isolement. Il est certain que l’annonce de 105 morts dans une mine de Chine, le crash d’un avion Rafale, la mise en examen d’un journaliste pour « divulgation » de documents de la DGSE, sans compter tous les drames quotidiens mâchés et remâchés comme un chewing-gum amer de l’âme, avaient de quoi ralentir mon geste. Mais tous ces drames ne donnaient ils pas plus de force et d’absurde mélancolie à ce rien tapé dans un bureau sur un petit clavier ?

Mais voilà que Stockhausen vient par sa mort inattendue arrêter net mon geste. Ce 7 décembre 2007, une grande lumière de la musique contemporaine vient de s’éteindre. Lui qui fit du chaos même du monde le matériau d’un univers sonore. Peut-être est-ce cette superbe tentative de faire entendre l’inouï et parler l’indicible qui lui fit dire le 11 septembre 2001 cette belle absurdité : « l’attaque contre le World Trade Center est le plus grand acte artistique de tous les temps », avant heureusement, de se rétracter. Mais c’était dit, comme ce « rien » de Louis XVI qui restera suspendu au-dessus de son col comme lame de guillotine. Il y a des riens qui néantisent et des mots absurdes qui expriment tout le sens d’une œuvre. Karlheinz Stockhausen était un génie musical, et sa musique a empli tant de jours où je n’aurais pu écrire « rien » tant elle portait au cœur de la désespérance l’enchantement chaotique du monde. Ce n’est pas une musique, c’est une quête. C’est un voyage dans l’âme. Stockhausen fait partie de ces grands amiraux musicaux comme Ligeti, Kagel et quelques autres qui nous font affronter les lames de fond d’un monde tumultueux. Ils ont armé notre âme. Leur mort ne donne que plus de force à leur vie même et à leur œuvre qui est résistance au néant. Alors, en ce sens là nous pouvons dire comme on le disait du roi. Karlheinz est mort. Vive Stockhausen.

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  1. Bravo pour cet hommage à Stockhausen, ce gigantesque innovateur que l’histoire retiendra sans doute comme un des tout premiers compositeurs du XXème siècle. Il fut dès les années 50 le premier à penser certains concepts-clé de l’écriture musicale comme la relation durée-son (cf son article « Comment passe le temps »)et par là le précurseur – et sans doute le fédérateur, mais çà nous le verrons plus tard – des principaux courants actuels. Son oeuvre résulte d’une exceptionnelle conjugaison du sens architectural et de l’intuition, au service d’un imaginaire à la fois formel et sensible. A une époque où primait l’élaboration des outils structurels il fut le premier, sans aucun reniement, à se lancer passionnément dans l’expérimentation sonore la plus intuitive, voire l’improvisation, mais sans jamais renoncer comme tant d’autres à une grande exigence dans l’organisation du matériau et du discours musical. Esprit particulièrement libre, il a profondément sondé chacun des « paramètres » de la composition, sans a priori ni exclusive, qu’il s’agisse du timbre, du temps, de la forme ou de l’espace.
    P.Marcland

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