Pourquoi avons-nous encore besoin de Martin Luther King?

RPFH_MLKVoici le texte de ma conférence faite en introduction au colloque « Martin Luther King, un rêve brisé? » organisé en 4 avril 2018 à la bibliothèque municipale de Lyon dans le cadre de son exposition commémorative.

Pourquoi avons-nous encore besoin de Martin Luther King?

Martin Luther King fait partie de la longue liste des personnages de l’histoire dont on cherche à édulcorer la pensée et l’action en le transformant en icône de T-shirts, en papier peint décoratif, en marchandise à bon marché, reproductible à l’infini.

Nous sommes à l’époque de la reproduction mécanique dont parlait Walter Benjamin dans son analyse de l’œuvre d’art intitulée « l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ». Cette reproduction qui produit la marchandisation de l’icône, lui fait perdre son aura, c’est à dire au fond sa qualité de présence.

De ce fait, l’icône (là on peut en référer à celles des églises par exemple) perd sa dimension éthique, voire politique et religieuse, pour devenir un simple objet esthétique, décoratif.

En d’autres termes, on l’expurge de son sens, on lui retire sa force, on l’émascule.

Qui est ce on ? Ceux qui veulent garder la main sur la marche des choses. Ceux qui ne veulent en aucune façon que les choses changent. Ceux qui disaient à Martin Luther King « il faut attendre ». Ceux qui veulent être au début et à la fin de toute choses et qui craignent par-dessus tout d’être débordés.

On dit que l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Alors réciproquement, si on veut rester vainqueur, il faut garder la main haute sur l’histoire et écrire soi-même le sens de l’histoire.

A ceux-là MLK dit : on ne peut plus attendre et il écrit un ouvrage intitulé « why we can’t wait ».

Est-il alors abusif de comparer MLK à une icône dans le sens d’une œuvre d’art, une icône première dont l’aura est non reproductible ? Je ne crois pas.

Car ce qui les caractérise c’est cette capacité d’affirmer leur présent en tout temps, de faire toujours irruption, d’être intempestif. Ils sont dans un présent agissant. Un présent qui, comme toute création, fracture le temps, créé du nouveau. Mais un nouveau toujours en mouvement, toujours en présence, dans l’ici et maintenant.

Au moment même où nous commémorons les 50 ans de l’assassinat de MLK au printemps 1968, nous commémorons également le surgissement intempestif des manifestations de mai 68. Et les étudiants qui manifestaient ne disaient rien d’autre que c’est hic et nunc, ici et maintenant qu’il faut vivre, aimer, agir et changer le cours de l’histoire.

A peine 7 mois plus tôt, en l’automne 1967, une autre icône était tombée sous les balles yankees : Che Guevara. Et les étudiants ont repris son slogan en le déformant déjà : « soyons réalistes, demandons l’impossible » disaient-ils. En réalité Che Guevara disait beaucoup mieux « Soyons réalistes, réalisons l’impossible ». Car aussi bien que MLK, ce dernier ne demandait pas, ne quémandait pas. Il voulait faire, créer, construire.

On ne demande pas sa liberté, on la proclame, on l’impose, on la construit. C’est un travail.

Pas plus que Che Guevara, MLK n’était en fait un rêveur. Ces deux personnages qui semblent diamétralement opposés, l’un athée, l’autre croyant, l’un violent, l’autre non violent, avaient cependant beaucoup de points communs. Notamment une certaine idée de l’humain et, paradoxalement, de l’amour, comme nous le verrons plus tard.

Alors attention à la récupération des mots, à leur sournoise transformation. Le rêve de Martin Luther King n’était pas, loin de là, un rêve de rêveur. C’était un homme d’action doublé d’un stratège.

On a tendance à oublier que le moment d’énonciation de ce fameux rêve, n’est que l’aboutissement d’un long chemin de combat qu’il a mené depuis Montgomery en 1955 à partir du boycott des bus dans lesquels Rosa Parks a refusé de se lever pour laisser sa place à un blanc.

8 ans d’un combat acharné, épuisant pour les droits civiques. 8 ans pendant lesquels il s’est battu sur tous les fronts : économiques, sociaux, juridiques, éthiques, philosophiques, moraux et religieux. 8 ans durant lesquels il a risqué maintes fois d’être assassiné, de voir ses enfants exposés, sa maison soufflée par une bombe du Ku Klux Klan.

8 ans où prêche sur prêche, marche sur marche, conférence sur conférence, livre sur livre, par tous les chemins d’Amérique et du monde, il a combattu le monstre de la ségrégation raciale.

Ce long chemin l’a mené en août 1963 sur la marche de Washington intitulée « marche pour la liberté et le travail » (l’association de ces deux termes n’est pas le fruit du hasard, car MLK mieux que quiconque savait que la liberté est un travail et que le travail peut être un moyen d’émancipation).

Cette marche sur Washington va aboutir aux pieds de la statue de Lincoln, président ayant aboli l’esclavage en 1863, soit cent ans déjà. La marche sur Washington est en réalité la marche d’un siècle. Cent ans déjà et on leur demande encore d’attendre.

Non, on ne peut plus attendre. C’est le sens de son intervention au memorial park de Washington.

Il n’a pas fait un rêve, mais il le fait, au présent. Il le construit, il le met en marche. On oublie de citer la phrase dans sa totalité. I have a dream today.

C’est un hexamètre, un vers hexasyllabique, construit donc sur 6 pieds. 4 qui s’élèvent « I Have a dream », 2 qui s’abattent brutalement comme le marteau du commissaire priseur mettant fin aux enchères « today ». Oui, aujourd’hui, ici et maintenant. Nous sommes en marche pour la liberté et l’égalité, pour le travail pour tous. On ne peut plus attendre.

Alors je dirai d’abord, pour donner une première réponse à la question initiale qui fait le titre de cette conférence, « pourquoi a-t-on encore besoin de MLK ? », que c’est de cette force, de cette présence, de cette présentification, de cette puissance intermédiaire entre temporel et le spirituel qu’il incarne si bellement, si authentiquement dont nous avons besoin.

Nous avons aussi besoin de sa pensée pour mieux comprendre le présent, et y trouver des solutions.

Une pensée qui s’appuie sur quelques concepts fort comme :

  • L’Amour. Ce concept d’amour a constamment été utilisé contre lui, soit pour se moquer comme l’ont fait au départ Malcolm X et les partisans de la violence et de la lutte armée, soit pour édulcorer totalement sa pensée.

En réalité ce concept d’amour comme il l’explique n’est pas Philia qui était pour les grecs une sorte d’amour réciproque entre amis personnels, ni Eros qui était l’amour qu’on peut dire esthétique,  mai s Agapè  qui est un amour spirituel dirigé vers tous, de manière universelle. Un amour débordant qui n’attend rien en retour.

Cet amour-là n’a rien d’un amour à l’eau de rose. Il surplombe et transcende son objet. Bien plus puissant que la haine qui se cristallise et se perd sur son objet, Agapè soulève l’objet vers un soi commun, le pose sur le socle d’une humanité commune, d’un projet commun. Alors on peut aimer son ennemi comme il le dit, non pas pour ce qu’il est et ce qu’il vous fait, mais pour ce qu’il devrait être.

En ceci, l’autre icône, celui de la lutte armée, Che Guevara, le rejoint totalement lorsqu’il dit : « Le vrai révolutionnaire est guidé par de grands sentiments d’amour. Il est impossible d’imaginer un révolutionnaire authentique sans cette qualité…  Nos révolutionnaires d’avant- garde doivent idéaliser cet amour des peuples, des causes les plus sacrées, et le rendre unique, indivisible. Ils ne peuvent descendre au niveau où l’homme ordinaire exerce sa petite dose d’affection quotidienne. »

Bien-sûr, Che Guevara était un extrémiste. Mais MLK aussi. Il le dit lui-même. Il est un extrémiste comme Jésus-Christ « qui est un extrémiste de l’amour ».

Dans cette vision de l’amour, il y a bien-sûr cette dimension christique, cette capacité de faire don de soi pour l’amour de l’autre.

Étonnamment, ce sacrifice se fait au moment de Pâques. C’est bien le 4 avril que MLK tombe sous le coup d’une balle assassine. Et curieusement, MLK avait fait ce type de rapprochement calendaire en parlant d’un de ses maîtres spirituels, Gandhi. Il écrit : « Et n’est-ce pas signifiant que Gandhi soit mort le même jour que le Christ ? C’était un vendredi. » Etrange, vraiment. Le christ est mort le 3 avril.

Certainement, lors de sa dernière conférence au Mason Temple de Memphis le 3 avril, MLK devait être hanté par cette date et parlait de sa mort certaine et prochaine.

Alors par Gandhi et la notion d’amour, se cristallise celle de la non-violence, elle aussi si mal comprise.

Ce n’est pas la passivité, mais une action, un peu comme les techniques martiales japonaises, visant à utiliser la haine et l’agression de l’autre contre lui-même.

Oui, on a besoin d’un Martin Luther King pour sans cesse expliquer aux jeunes gens qui sont habités par une légitime colère que la violence n’est pas la solution. Elle se retourne toujours contre soi-même. Arrêter de dire « j’ai la haine » car la haine vous enferme dans son ghetto mental. Mais tenter de trouver des stratégies d’actions pour que l’injustice dont beaucoup de jeunes et moins jeunes d’aujourd’hui sont victimes soit combattue en détournant l’arme du dominateur contre lui-même.

Oui, on a besoin d’un Martin Luther King pour comprendre que les ghettos dont il a découvert les horreurs dans le nord du pays dans les années 60, sont des nids de racisme et de haine de soi-même. Des chaudrons où bouillonne la violence.

Qu’édicter des lois les unes après les autres ne règle rien si on ne prend pas le problème à bras le corps, d’un point de vue social, économique et culturel, si on ne développe pas la mixité, si on relègue ces parties de la population dans l’angoisse du chômage, si on ne valorise pas le travail comme valeur en lui-même et non comme simple emploi.

Oui, on a besoin d’un Martin Luther King pour comprendre comme il le dit lui-même, que ce n’est pas la race qui fait le racisme, mais le racisme qui crée la race. La race, c’est la séparation, la distinction fondamentale entre le bon grain et l’ivraie. Autrefois le mot race rapportée à l’humain n’avait aucune dimension morphogénétique. On n’avait pas encore inventé l’anthropométrie qui avec des Cuvier et autres ont structuré le mot race sur des bases génétiques, c’est à dire du point de vue de la genèse et donc de la séparation initiale. Non, l’usage du mot race distinguait simplement les gens dits de race noble des autres.

Othello selon Shakespeare était de race noble.

Le racisme comme l’explique Martin Luther King est un effet de la domination et de l’exploitation. Le besoin pour le dominant comme pour le négrier son ancêtre, de créer l’idée de races inférieures pour asseoir son commerce et son pouvoir.

On a besoin de Martin Luther King pour comprendre que la lutte des minorités dites de couleur ne peut aboutir à elle seule si on ne comprend pas que par exemple le combat pour les droits civiques des noirs doit aussi s’inscrire dans un combat plus large intégrant les blancs pauvres et tous les laissés pour compte.

C’est d’ailleurs ce qui a rendu MLK dangereux pour le pouvoir. Tant qu’il s’en tenait au combat de sa communauté, tout allait bien. Mais il a passé la ligne blanche, la ligne des couleurs en s’associant avec les syndicats et les ouvriers. Il remettait en cause les bases inégalitaires sur lesquelles reposent l’économie américaine.

Obama avait compris cela en prenant en compte dans ses discours préélectoraux la question du pauvre blanc qui doit être prise autant en considération que l’injustice faite aux noirs.

Non, le rêve de Martin Luther King est loin d’être brisé tant que sa présence, son aura, n’est pas complètement affadie par le commerce de l’image qui réduit les idées et les rêves à des réflexes de consommation.

Tant qu’on saura se replonger dans son combat, relire ses textes et comprendre leur actualité, il reste encore invincible.

MLK le savait en tant que lecteur de Hegel. Il y a une dialectique de l’histoire humaine. Elle n’avance pas comme ce qu’on se figure du progrès dans une ligne droite ininterrompue. Ca c’est une pensée du XIXe siècle d’Auguste Comte.

L’histoire a ses retournements, ses soubresauts. Trump en est un. Mais la vague de fond qui a élu un Obama continue à gonfler de manière souterraine. Elle renversera le vieux monde.

Oui, si et seulement si on continue à travailler, oui travailler dans le bon sens en suivant le chemin que le révérend King a tracé pour l’avenir.

Travailler, c’est à dire construire pas à pas notre liberté qui ne peut pas être sans la liberté de tous.

Alain Foix, Lyon, le 4 avril 2018

 

 

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