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Vénus et Adam (teasing)

In 2.4- Théâtre on 20 juin 2009 at 12:16

Lundi 22 juin, 20h au théâtre Darius Milhaud à Paris, lecture de Vénus et Adam.

Voici un petit extrait de la pièce (l’entrée) à mettre en bouche:

VENUS ET ADAM

1

Noir, musique comme un générique. Lumière progressive sur une scène nue ou presque, un plateau de télévision. Un personnage, le journaliste, entre et vient à l’avant-scène. Il s’adresse à une caméra. Son image est projetée en fond de scène comme chaque intervention filmée dans cette scène.

Le journaliste : A quoi ça tient la paix ! Juste une question de lumière. Un œil distrait qui se détourne, un petit crachin, du vent faisant friser la chevelure du fleuve, et ça passait pour l’ombre filante d’une mouette rieuse. Encore un peu de brume et moi je continuais comme chaque matin à mâchouiller tranquille mes œufs brouillés les yeux perdus dans la Tamise. Un petit peu de brume et on dormait tranquille sans ce morceau de bois flottant à l’air insignifiant, qui vient gâter notre sommeil.

Ce 21 septembre 2001, le monde avait de quoi s’occuper et c’est au ciel qu’on regardait l’enfer. Mais il y a toujours des gens qui gardent la tête baissée, qui ne veulent rien savoir, qui rêvent au fil de l’eau. Au tout début, ça n’avait l’air de rien. Un petit matin d’automne comme Londres les aime bien. Blanchâtre, clairet et tristounet comme le thé tiède d’une vieille rombière, avec un vent frisquet qui vous ramène des feuilles mortes, des petits bateaux sur l’eau. Elles voguaient en rangs serrés sur la Tamise en frissonnant vers le grand large. Qu’est-ce qu’on avait à faire de ça ? Un bout de bois flottant au fil de l’eau. Ce n’était rien d’autre que rien, du genre non-événement. Un truc qui aurait pu passer incognito devant les yeux indifférents de l’univers. C’était pas fait pour être vu. Un truc intime qui ne regardait que ceux qui l’avaient fait. Un truc communautaire, un truc vicieux en cercle fermé. Eh bien voilà que ça s’étale en plein mitan du jour, dans les journaux, à la télé, dans tout ce qui parle et qui se lit et c’est l’écho du monde, tiré aux quatre coins. Jusqu’à New-York, jusqu’à Pékin, Paris, Johannesbourg ou Istanbul. Et moi qui suis journaliste, un envoyé spécial, je vis tranquille à Londres et j’écris pour Paris. Je suis contraint de mettre les mains dans cette horreur. Mon Dieu oui, cette horreur. De la décortiquer et de la découper, et mon stylo est un scalpel qui a l’odeur du sang, qui va fouiller profond, qui a pris goût à ça. Ma main est comme un chien sauvage. Elle fouille, elle fouille, elle gratte, elle gratte car l’opinion réclame, car l’opinion a faim.

Voix off : coupez !

Noir, sur l’écran du fond de scène, le journaliste sur fond d’images d’eau, de fleuve et de brouillard, musique. Un autre personnage entre. On aperçoit juste sa silhouette sur le fond d’images qui suggèrent un ambiance londonienne. Il s’adresse au public.

Le détective: Que voulez-vous ? on a besoin, des journalistes. Enfin, maintenant bien plus qu’avant. Avant, c’était plus simple. C’était un jeu d’enfants. On coursait les voleurs et ils nous couraient après. Les assassins passaient à table et eux mangeaient les restes. Fallait faire attention à ne pas laisser de bons morceaux parce qu’ils étaient sitôt lâchés à la grande meute et ils partaient hurler à tous les vents. Maintenant, ils font partie de notre métier. On nous apprend à faire avec, à les utiliser. Un journaliste bien dressé, ça vous en ramène des trucs et des pas clairs. Non, non, je plaisante. Oui, bien-sûr, c’est ça, je ris jaune, comme ils disent mes collègues, toujours très spirituels. Il ne faut pas croire, il n’y a pas que des gentlemen à Scotland Yard. Y a plein de rigolos. Au début, ils rigolaient, c’était comme un réflexe. Ils se marraient comme des gorets, après, ils riaient jaune et je riais avec. Dans ces cas là, on est bien tous pareils.

Voix off : on tourne !

Le journaliste (à la caméra) : Ce bout de bois flottant, c’était du bois d’ébène. Du bois qu’on entassait dans des silos flottants bien attaché à de grosses chaînes. Parce que ce genre de bois sauvage, ça remuait dans le voyage. Ca ne bougeait pas seulement, mais ça criait, mais ça mordait et ça pleurait. Du bois vivant avec des yeux exorbités, des jambes faites pour courir, des bras pour étouffer, des mains pour étrangler. Eh oui, du bois d’ébène. Mais celui-là, qui se baladait dans la Tamise, et qui aurait bien pu tomber d’un des navires du temps passé, ce n’était rien qu’un tout petit bout de bois. Quarante ou cinquante centimètres à peine. Oh, presque rien ou pas grand-chose. Il n’avait rien en soi de dangereux. Pas de dents pour arracher le nez, pas d’œil pour effrayer, pas de voix et pas de cri. Pas de jambes pour maronner et se carapater. Pas même de mains pour étrangler. Il n’avait rien. Rien. Juste un tronc, un petit tronc. Un tronc sans branche, avec rien qui dépasse. Tout lisse.

Voix off : coupez !

Le détective (au public) : Ce rire nous faisait mal, il nous serrait les tripes à dégueuler. C’était de l’humour noir. On est œcuméniques dans la police (il pouffe). Et l’autre qui la ramène : « pas même moyen de lui mettre des menottes » (il contient un fou-rire). Ah oui, je vous jure, on rigole bien dans la police. Ca fait passer l’angoisse.

Le journaliste (au public hors caméra pendant que la caméra filme le détective)

Un tronc humain, mon dieu. Un tronc humain. Sans tête, sans bras, sans jambes. Un tronc d’enfant. C’était… presque un bébé. Emmailloté au fil de l’eau, juste habillé d’un short orange. Un petit Moïse mais sans berceau. Mais c’était quoi, Bon Dieu. Mais c’était quoi sa terre promise ?

Le détective (à la caméra) : Quel Hyde ? quel Jack ? quel éventreur ? Pour quel mobile ? sur un enfant ! un truc sexuel, de pédophile ? Un crime raciste ? On en voit plein. Mais pas comme ça. Ca, c’est pas du racisme ou alors, sauce martienne bien pimentée, un gars qui en a contre toute l’humanité. On a même pensé à un déchet de trafic d’organe. Mais pourquoi jeter ça dans la Tamise, pourquoi le vider de tout son sang, bien le nettoyer à l’intérieur comme un poisson de court-bouillon et l’habiller d’un short orange ? Parce que le môme, c’est sûr, quand on l’a égorgé, il n’avait pas sur lui de short orange. On lui a mis le short après. Le sang était à l’intérieur.

Voix off : coupez !

Le journaliste (toujours hors caméra) : Mais c’était quoi sa terre promise ? Il allait où ? Il venait d’où l’enfant de l’eau, le petit poisson? Quelles étaient ses attaches ? A qui accrochait-il ses petits bras? Quels seins lui donnaient la tétée, l’enfant sans tête ?

Voix off : ça tourne !

Le détective : (à la caméra) : Mais plus le temps passait, et moins ça rigolait. Petit à petit, on voyait bien que les regards ne se croisaient plus, on évitait de se parler en face de peur de voir sur nos visages les plis des draps froissés.

Voix off : coupez !

Le journaliste :(hors caméra): Il venait d’où l’enfant de l’eau et c’était quoi sa terre promise ?

Le détective : (à la caméra  pendant que le journaliste s’apprête à se faire filmer)

L’enfant sans tête nous grignotait nos nuits et nous mettait dans l’embarras. On ne savait plus quoi faire de lui. Une armée de sans-papiers à côté de ça, c’est de la plaisanterie. C’est qu’il revendiquait, de jour en jour un petit peu plus de place. C’est qu’il manifestait dans son silence. Mais pas moyen de l’expulser. Aucune identité, aucune adresse, pas de destination. Drôle de colis. Ca nous est tombé dessus. Drôle d’héritage. Un petit paquet de chair que nul ne réclamait.

Le journaliste (à la caméra, avec un autre ton) : Il allait où, il venait d’où, quelles étaient ses attaches?

Guadeloupe sur Seine

In Chronique des matins calmes on 3 mars 2009 at 10:17

Le problème guadeloupéen tel qu’il s’exprime aujourd’hui est l’expression d’une situation sociale qui a des racines profondes dans l’histoire coloniale française. Ce n’est pas le moindre intérêt de cette crise qui trouve en France un bel écho médiatique que de jeter une lumière nouvelle sur cette partie de l’histoire de France. Histoire de France, oui, et non simplement histoire des outre-mers. Car c’est une question posée à la relation séculaire qu’entretient la France avec ses territoires dits outre-mer. Gerty Archimède fait partie de ces élus qui, en 1947 se sont battus avec Césaire pour que les Antilles, la Guyane et la Réunion deviennent des départements français, ce dans le but d’obtenir les mêmes droits sociaux et politiques que ceux qui sont en vigueur dans l’hexagone. La départementalisation a eu lieu, mais l’espoir d’égalité territoriale a été déçue. Gerty Archimède (décédée en 1980), m’a confié peu de temps avant sa mort (elle était ma grande-tante), qu’elle en venait à regretter cette victoire de la départementalisation parce que sous certains aspects, notamment ceux des droits sociaux, rien n’avait progressé en regard de l’ancien statut colonial.

Le combat actuel tel qu’il s’exprime dans cette grève qui dure depuis plus de cinq semaines, est bien à la fois une lutte sociale et une lutte politique de fond pour que soit enfin pris en compte la question du statut des départements d’outre-mer. Révision du statut ne signifiant pas nécessairement indépendance, mais reconsidération de la réalité sociale, économique et politique du fobctionnement de ces département et de leur relation avec la métropole. Ne répondre qu’aux demandes sociales actuelles pour faire taire momentanément la colère, reviendrait tout compte fait à mettre une cautère sur une jambe de bois, soigner le symptôme et laisser courir la maladie.

Dans ma pièce Pas de prison pour le vent ( écrite en 2005, créee en Martinique en 2006, elle va être reprise cet été en Avignon), Angela Davis et Gerty Archimède s’entretiennent sur la question antillaise. Voici un extrait de ce dialogue qui me semble jeter une lumière particulière sur ce qui se passe aujourd’hui en Guadeloupe:

Gerty Archimède à Paris. Pain et force de l'ordre...

Gerty Archimède à Paris. Pain et force de l'ordre...

Gerty : Et pourquoi tout cela, parce que ce n’est pas l’océan qui sépare, c’est la Seine. Rive gauche et rive droite. Nous sommes rive droite, très au large, à la dérive, périphériques extérieurs. Pour se battre contre cela, nous n’avons d’autre choix que passer rive gauche dans cette grande cathédrale où les lois scélérates sont votées, et se battre contre elles.

Angela : La Seine, je l’ai vue, étudiante à Paris. J’ai vu des femmes antillaises pleurer et trembler, s’enfermer dans leur chambre. Dehors, au milieu de la Seine, des cadavres par dizaines. Elles tremblaient d’être prises pour des femmes algériennes. Êtes-vous donc des rois et des reines, avez-vous un sang bleu qui vous coule dans les veines ? En quoi seriez-vous différents de tous ceux qu’on poussait ces jours-là dans les eaux de la Seine ?

Gerty : En quoi serions-nous différents ? Mais c’est simple, mademoiselle, nous, on se jette tous seuls dans la Seine. Pas besoin de pousser. Quand la loi s’applique de manière différente d’un côté ou de l’autre de la Seine, on se jette au milieu. La République nous a faits ce que nous sommes et la République est ce qui se trouve au milieu. Elle est ce sang bleu qui nous coule en plein cœur et nettoie nos artères qu’un sang rouge oxygène. Elle est notre liberté et nos chaînes, notre amour et la haine de nous-mêmes, notre défi et toute notre tragédie. Car le blanc au milieu parfois nous sépare de nous-mêmes.