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Des chiffres et des êtres

In Pas de catégorie on 15 mai 2009 at 7:04

Voici un article que j’ai écrit en 2005 et qui est d’une actualité encore criante:

Voici venu le temps crépusculaire où l’esprit de géométrie comme disait Pascal, annonce la défaite de l’esprit de finesse. Les philosophes se terrent tandis que règnent géomètres et statisticiens d’une pensée guerrière, pensée glacée figeant l’individu dans les catégories où ils deviennent mobilisables. C’est l’ère de la pensée abusive des généralisations, des identifications factices. Etes vous ceci ? Etes vous cela ? Cochez ici et regardez en fin de page (c’est écrit à l’envers), vous saurez qui vous êtes. Signez, vous êtes engagé.

Où sont passés les philosophes ? Face au silence de ces derniers, certains hâbleurs mondains s’érigent en penseurs du monde et des statisticiens échappant au contrôle de la raison apportent leurs solutions frappées au coin du sens commun, estampillées par l’évidence du chiffre. Et l’on entend alors clamer du ciel des idées vides que seule la statistique peut lutter contre les discriminations. Et l’on nous dit sans sourciller : qu’importent les mots pourvu qu’on ait les chiffres, à bas la sémantique et soyons pragmatiques, dissocions la forme et le fond. Le mot discrimination positive blesse l’oreille ? Qu’importe ! puisque monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, on peut bien faire ces choses sans le dire. D’ailleurs le chiffre peut remplacer le mot puisque la chose existe sans le mot qui désigne.

« L’ennui, glisse timidement le philosophe sorti de sa caverne, est que celui qui désigne c’est l’homme, et la statistique a bien besoin de désigner pour comptabiliser ». La sémantique ! encore un truc de philosophe, un truc à couper des cheveux en quatre. Alors, rasons les donc! boules à zéro sur le boulier des crânes. Ce n’est pas compliqué : un noir est un noir, un juif est un juif, un arabe un arabe, un blanc un blanc, un chat un chat. Maintenant qu’on a les unités rasées de toute singularité, on peut compter, pas mélanger les torchons et serviettes.

Voilà que notre philosophe s’enhardit et revient à la charge : « additionner, c’est soustraire, dit-il, c’est même diviser. Car pour additionner des humains ou toute autre chose, il faut les séparer. Or les humains ne sont point des choses. »

Du coup, le statisticien se fâche car il est de bonne foi et croit bien faire. Il ne voit pas que la solution préconisée est de même nature que le problème qu’il entend combattre. Il suffirait, pense-t-il de s’auto désigner pour régler le problème de la désignation par l’autre. Où sont les Sartre pour expliquer ce que se désigner veut dire ? Lui faire voir clair dans ce grand jeu de dupes. Lui rappeler  qu’à Auschwitz la défaite de l’humain commença par l’auto désignation, c’est à dire la soumission, l’abdication de soi en vue d’une comptabilité fermant les portes de l’espoir. Où sont nos Barthes pour signifier que la sémantique c’est du sang tout autant que du sens, nos Foucault et Deleuze pour rappeler que le pouvoir et la loi passent par la surveillance et la marque sur les corps ?

Cet outil statistique qu’on préconise du haut de ce ciel vide, semble une machine célibataire, comme un « marteau sans maître » d’autant plus efficace que s’absente la main qui le tient.

Kafka n’est pas bien loin. Où est le projet politique ? Qui gère cet outil statistique ? Comment l’utiliser si (ce qu’à Dieu ne plaise) il devenait opératoire ? On oublie de nous le dire. La statistique est une chose bien trop sérieuse pour la laisser aux seules mains des statisticiens.

Et en ces temps crépusculaires, des noirs sortent leur CRAN d’arrêt. Puisqu’on les a désignés noirs, que le noirceur devienne leur uniforme. Voilà la symétrie rêvée par la pensée géométrique. S’affirmer noir, renforcer sa noirceur pour obtenir les droits refusés aux noirs à cause de leur noirceur. Tel est le paradoxe qui ferme le cercle vicieux. Comment sortir de ça sans une pensée critique ? Une pensée dénonçant par la sémantique même l’état de sédimentation des esprits pétrifiés par d’épaisses couches d’histoire.

En ce même temps, des historiens soulèvent toute la cendre et les fers d’esclavage cachés sous le tapis empire et mettent à jour une vérité sur l’Empereur. Hegel le voyait passer à Iéna comme « l’esprit du monde à cheval », un particulier, un singulier portant l’universel en marche. Le philosophe aurait eu tort ? Certes, à vouloir incarner, comme on fait encore aujourd’hui, la marche de l’histoire dans une personne, il en a occulté les ombres inavouables, nauséabondes. Il faut admettre que l’histoire est comme l’individu, elle a plusieurs facettes. Le rôle de l’historien alors rejoint celui du philosophe : distinguer et individualiser sous peine d’être un idéologue forgeant en sous-main la raison de guerre et la pensée comptable. La distinction, voilà la chose. Elle s’enracine dans le sujet et dans l’individu. Elle est à la source même de la pensée européenne. Pensée qui dans son flux premier pose le sujet comme fer de lance de toute pensée. Ce « connais toi toi-même » de Socrate qui signifie que là est le travail jamais fini, chemin qui ne mène nulle part sinon à l’autre en soi, serait battu par le « désigne toi » ? Ce sujet, pierre de pensée que Descartes sortit de sa gangue, que Spinoza tailla, que Leibniz et Diderot mirent en lumières comme prisme aux mille facettes insaisissable en un regard, que Kant porta au sublime et Goethe sertit dans l’ombre, serait à jeter comme pierraille d’Intifada en monticules  d’identités massées et comptabilisées ? Impensable. Comment mesurer l’homme et le peser ? Dans quelle balance sinon celle d’une potence? Mais la potence, disait Hugo, « est une balance qui a  un homme à un bout et toute la terre à l’autre. Il est beau d’être l’homme ».

En cette balance, l’individu est le Tout-monde. Voilà son unité. C’est pour cela que lorsqu’on veut  poser son pied en terre de Martinique là où s’élève de nouveau la pensée du monde, il faut tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de désigner les hommes comme pierres qui roulent de charybde en scylla, de rocaille à racaille, hors du flot agité de leur histoire.

Où sont nos chercheurs d’or, de pierre philosophale, pour expliquer que ce qui nous vient à l’aval nous revient de l’amont ? Que dans ce flux de matière, de mouvements et de sédiments qu’est notre histoire, l’individu doit être saisi avec prudence et distinction dans le tamis de la pensée ?

Alain Foix

Marianne à l’Assemblée nationale

In 2- Publications, 2.2- Jeune Public on 5 mai 2009 at 6:09

Elle est née, ma nouvelle Marianne! Marianne qui, souvenez vous, s’était égarée au cours du premier épisode, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, pour se retrouver dans la chambre des statues oubliées. Chambre dans laquelle des statues bavardes et trop longtemps frustrées de ne pouvoir parler à des humains, lui ont tous raconté leur version de l’histoire de l’esclavage aux Antilles françaises pour qu’elle la raconte à son tour aux enfants. C’était Histoires de l’esclavage racontées à Marianne. Cette fois-ci, notre petite députée en herbe, revient à l’Assemblée nationale, invitée par le Président de cette auguste assemblée en personne. Elle est alors confrontée à une mystérieuse disparition: celle des Célébrités du Juste Milieu. Après avoir rencontré dans les couloirs le souriceau Rousseau, rat de bibliothèque un tantinet parano, elle fera appel à un drôle de génie enfoui dans les 800 000 livres de la bibliothèque de l’Assemblée. Autour de ce génie, d’autres esprits, des grands, qui ont fréquenté ce lieu et le hantent encore comme Mirabeau, Victor Hugo, Lamartine, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Montesquieu…

Marianne et le mystère de l’Assemblée nationale est un conte citoyen commandé à votre serviteur par l’Assemblée nationale pour aider les jeunes et moins jeunes à pénétrer en ce lieu et mieux connaître son esprit et son fonctionnement.  Il est publié chez Gallimard-jeunesse et, après avoir été offert aux 577 députés seniors, il sera également offert aux 577 députés juniors qui se réuniront en juin prochain lors de la session du Parlement des enfants. C’est le second d’une série que j’espère longue et pleine d’aventures citoyennes.couvbassequalite Envente dans toutes les bonnes librairies

L’amour d’écrire (encore)

In 4- Rencontres/événements on 3 mai 2009 at 9:49

Voici mon rapport (tardif) sur la soirée L’amour d’écrire en direct organisée le 14 avril dans la salle Le vent se lève (La Villette) par Marc-Michel Georges. Les écrivains invités étaient : Denis Baronnet, Agnès Dominici, Moni Grégo, Christophe Roturier. Jury : Pamela Edouard et le public (nombreux). And the winner wax : Christophe Roturier.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Des sifflets serpentins par dizaines et des langues colorées déroulant leur humeur, versatile agaçante et gourmande surgissant de cent bouches affamées se massant aux abords d’une scène. Camés de mots, de mots, Léon, caméléons aux langues de glu. Les gloutons déglutissent, dévorant mot à mot à la bouche des mouches qui les couchent aux rayons lumineux de quatre tables en métal, guéridons dans un cercle de lumière où se pressent quatre abeilles laborieuses agitées des élytres et soumises au dictat des minutes sous le règne d’un soleil éphémère. 7 minutes top chrono pour sortir dans la fièvre de leurs pattes de mouches à partir d’un pollen imposé tout le miel de leurs mots qui s’étalent, sueurs d’encre sur pétales angoissés de page blanche, en vermeils filaments, perles de mots à rosée, arrosés d’inconscients exposés. 7 minutes sous les airs d’Offenbach, une mezzo enivrée et un gris flamboyant baryton ton sur ton qui nous chantent les chansons à tonton. 7 minutes sous l’écran délirant d’un clown blanc schizophrène et dansant déchiré en deux moi divorçant en deux mots, le mot moi et le moi à l’envers et comprenne qui pourra mais pas moi. 7 minutes et le gong, rugissement enroué de la nuit d’un vieux lion cacochyme dans son mal d’aurore, le pelé des savanes oublié de l’arène, de l’arène des abeilles butinant tous les mots balancés : une savate, un beau comme, une rencontre fortuite, une table de dissection, un parapluie, une machine à coudre et un iconoclaste. Gare au lion avaleur de vils verbes à l’aval. L’autre est amont, Isidore, le dormeur bien vivant qui n’est pas mort ce soir comme le vieux lion gobeur de gouteuses mouches à mots. Et elle court la gazelle. L’autre, la gazelle, danse sa danse des abeilles sous le verbe arc en ciel, ô le Rimbaud Warrior des verts mots! Le mot rit, tu ris. Je te salue gladiateur, auteur de l’arène, combattant de mille mots. Je lève mon verre, écrivain, pas en vain, à tes phrases déroulées en rubans d’ADN. A ton Acide Désoxyribo Nucléique qui enroule en hélice tous tes mots molécules, tes mots dits de poète, tes vers blancs, tes vers veines rouges ou bleus. Les vers veines ne mentent pas, ni vers l’âme ni vers l’aine. A ton Adénosine triphosphate aussi où phosphore le suc si précieux de ton adrénaline créatrice. Toi l’acharnée butineuse qui te bats contre vents et marées pour garnir nos rayons de ton miel, toi qui te risques aux abords de la langue tournée et poisseuse du tue-mouches et ses mots endormis, les éculés des mouches. Toi qui fais face ce beau soir sur la scène à la foule bigarrée des camés et Léons de La Villette aux grandes langues enroulées et qui sifflent sur nos têtes. Tu fais Ourcq en avalant ta glotte et hoches la tête incrédule aux paroles d’une linotte qui te sert en dessous de ceinture tout un plat indécent pour l’auteur que tu es. Alors tu t’élèves, 7 minutes et pas plus, mais pas trop en métro aérien et tu sors du sous sol de la langue, où s’agitent scarabées scribouillards et Sysiphes cryptographes, des mots mets enfilés du métal de ton style et des phrases viaducs pour transports en commun. Quatre épreuves en stations avalées mot à mot, un supplice délicieux, aussi doux et exquis qu’un cadavre, et la messe nous est dite. Ite missa est. Un curé autrichien sans son chien nous attendra dehors après que nous eussions presque enjambé le cadavre d’un mannequin écroulé sous le poids de ces mots. Il est peintre mais plus drôle qu’un vieux chien autrichien aboyant aux étoiles de tissus qui mangeaient les poitrines. Il nous sert en hosties gigantesques, designées en icônes déconnantes, le corps blanc et de rouge lacéré à manger et sucré d’un très vieux cadavre sans son sang. Celui dont le père nous a laissé cette phrase du temps longtemps, du temps où les poules avaient encore toutes leurs dents: « au commencement était le verbe ». Ce sera mon dernier mot, Marc-Michel. Et merci pour cette soirée qui vaut bien un retour. Alain Foix