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La métrique des cigales

In 3- Spectacle vivant, Cahiers d'Avignon on 30 juillet 2009 at 11:09

img_0458J’ai lâché prise et j’ai quitté le four aux mille plateaux et le moulin à paroles de la Cité des papes qui fait farine de tout ce grain et cette ivraie qui se déverse tous les ans dans la fournaise de cette ville du théâtre. J’ai fui le temps d’une belle après-midi, las d’arpenter les rues étroites et tortueuses, les places écrasées de soleil, peuplées de buveurs de pastis, de bières, d’orgeat et de coca-cola auxquels je tends dans une indifférence aimable ou une feinte attention les cartons rouges sur lesquels s’affichent les visages d’Angela Davis et de Gerty Archimède. Las de jouer le vendeur à la criée : « Pas de prison pour le vent, messieurs et dames, ou 24 heures de la vie d’Angela Davis, une pièce mise en scène par Antoine Bourseiller, écrite par Alain Foix, tous les jours à 12h 40 au théâtre du Petit Louvre ». Las d’expliquer qui est Angela Davis, Antoine Bourseiller ou Gerty Archimède. Las de vanter l’histoire de ce huis clos de « 3 femmes de combat fendant l’armure en butte à un cyclone et un douanier imbécile et illettré » et d’inviter à lire au verso les extraits d’une critique élogieuse qui « porte cette pièce dans un vent favorable»,  las de cacher l’auteur Alain Foix derrière les lunettes noires de ce vendeur à la criée. Las de lire derrière certains sourires condescendants « tiens, encore une histoire de noirs » avant que le nom d’Antoine Bourseiller et le mot Comédie française ne fixe plus sérieusement leur attention. J’ai pris un dernier bain d’applaudissements, recueilli le miel tout frais des émotions d’un public secoué de « mots et d’émois » comme l’écrit Armelle Héliot, critique du Figaro, et puis j’ai pris mes jambes à mon cou sans oublier la caisse rouge sonnante et trébuchante des recettes (oui, je suis également caissier en plus d’être régisseur, psychologue du travail, gestionnaire producteur, taxi pour la compagnie, responsable de la communication, comptable, garçon coursier et parfois restaurateur) et je suis rentré en douce sur l’île de la Barthelasse où la compagnie a loué une agréable maison pour sa résidence avignonnaise. Me voilà seul, enfin, pour la première fois depuis un mois. Je goûte le vent qui passe dans les vignes et les tournesols et caresse mes cheveux, je hume l’odeur mêlée de conifère et de lavande. Caché à l’ombre d’un néflier aux feuilles d’un vert d’amande, mes yeux se laissent happer par le songe des feuillages troué par l’infini d’un ciel si bleu. Mon rêve se berce des cigales. Mon corps harassé, abandonnant toute résistance, se laisse emporter par les sens. Je suis un bateau ivre, je bois l’eau qui me berce, je bois comme un buvard toute cette nature qui veut s’écrire en moi. Je suis un grand silence, un rien dans cette grande mélodie du monde. Jamais je n’avais entendu ainsi toutes les nuances, toutes les flexions et tout le rythme de ce chant des cigales pourtant si familier. J’entends leurs canons et leurs répons et, de loin en loin, le tissage de leurs harmonies qui tapisse le paysage. Je découvre étonné que la poésie de ces insectes chanteurs s’écrit en octosyllabes avec césure, deux hémistiches : 1,2,3,4/1,2,3,4 comme celle du coureur de 110 m haies que je fus, mais en mode vivace.  Cigales coureuses de haies, chanteuses de haies, de toutes ces haies qui bordent ce grand jardin et protègent du mistral, qui chantent au ciel l’intense plaisir d’une solitude retrouvée. Cigales qui me soulèvent et me donnent de nouveau l’envie d’écrire. Une belle heure d’écriture, si douce, havre de paix.

Au loin la rumeur d’Avignon que m’apporte le vent. Il faut que j’y retourne. Plus que 2 jours. Il faut tenir.

Cigale

In Cahiers d'Avignon on 9 juillet 2009 at 11:55
Alain Aithnard se prend la tête en répétition (Photo Alain Foix)

Alain Aithnard se prend la tête en répétition (Photo Alain Foix)

Je m’en doutais un peu. On ne peut pas être à la fois dans l’action et dans l’écriture. Surtout si cette action vous prend tout votre temps et toute votre énergie. Une petite pose dans la fourmillère urticante (parfois) du festival d’Avignon et j’écris un petit mot pour que ma promesse d’écrire mes cahiers d’Avignon ne passe pour une promesse de Gascon. Hier, c’était la première de Pas de prison pour le vent. Belle première, public enthousiaste, promesse d’une traînée de poudre de bouche à oreilles maintenant que la mèche est allumée. Nous avons connu de belles galères, notamment la régie lumière qui se met en rideau juste avant que celui du théâtre se lève pour la générale. On a fait venir de toute urgence une nouvelle console flambant neuve. Mais les repères lumières avaient changé. Beau cafouillage à la générale. Inquiétude aussi pour Yane Mareine qui reprenait le rôle et qui se trouvait désabilisée. Rien pour calmer son angoisse et son trac. Elle a fait une performance absolument remarquable, un miracle dit Antoine Bourseiller. Elle campe une Gerty Archimède plus vraie que nature. Bon, nous reprenons dans une demi heure. Il faut installer les décors en 10 minutes. Je vous laisse.

Une dernière chose: ci-dessous l’article que j’ai écrit dans le journal Cigale distribué à Avignon.

Erasmus ou la folle utopie d’un cavalier d’Europe

Eloge du décentrement et de la crise

Il errait, le « rat errant » (Errans mus comme l’appelait avec mépris Luther son ex-disciple et ami). Il galopait Eramus Rotterdamus (Erasme de Rotterdam) par toute l’Europe, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Une course échevelée. La crinière folle de son cheval devait frapper au gré du vent l’écritoire qu’il avait fixé à l’avant de la selle. Il écrivait sur le mouvement ondulatoire de sa monture, sur le déferlement de son galop, l’écume de son garrot, et sur la danse des paysages. L’auteur de l’Eloge de la folie mettait une dernière main au manuscrit de Thomas More, l’ami qui attendait de l’autre coté du Channel. Thomas More  avec qui il avait imaginé l’écriture d’Utopia, ce lieu qui n’a pas lieu, et qui n’a pas de lieu (u-topos), qui n’est que déplacement, déport du réel vers l’imaginaire.  L’imaginaire, ce vaste lieu, infini du non-lieu rempli par le flux continu et les ressacs de l’imagination, ce non finito du mouvement, cette mer toujours recommencée et qui décoiffe sans cesse par son déferlement la chevelure  des plages de la conscience lissée par l’inertie et la paresse des évidences, baumes cosmétiques protégeant du réel les vérités fatiguées, les certitudes ridées. Utopia, une île hors de tout centre, qui est son propre centre, un espace excentrique, une folie abritant l’impensé, riant de la Raison constituée comme un rire de Silène douloureux et moqueur. L’imagination est mouvement, l’utopie sa destination. Et la folie déplace le philosophe, le dérange, le désaxe car elle est le lieu de la création, expression de l’original, sa pente, sa déclinaison d’où surgit le nouveau. C’est le clinamen de Lucrèce cet axe incliné du monde qui fait que tout n’existe qu’en se jouant de la verticale et se moquant du droit. Désaxer est toujours ouvrir l’espace d’un nouveau chant.

Et Erasmus écrit sur le cahot des routes nouant le fil de ses pensées par les carrefours et les chemins sans fin. Il rêve d’une perle baroque trouvée sous le sabot léger de son cheval. Une perle aux rondeurs imparfaites qui roule et danse et se créant un centre à chaque volte, magnifie la lumière par le prisme de ses imperfections. Une perle comme un individu à la fois unique et multiple. Il rêve de l’Europe, une utopie,  combinaison en une seule île de tous les horizons. Une perle qui roule, rolling stone qui chaloupe et rebondit à chaque aspérité du terrain, rendant hommage à la surface complexe du monde. Et c’est Shakespeare, fils spirituel de Thomas More qui la ramasse, l’élève à la lumière, y scrute les ombres de l’être et du non-être. Et c’est le fou qui parle encore entre Hamlet sur ses remparts et le grand rire profond des fossoyeurs car le haut est en bas et la bassesse parfois sur les hauteurs. Le monde ne tourne pas rond et la folie atteint les plus puissants, les esprits les plus droits et les âmes les plus claires. Iago a raison d’Othello, l’infâme Aaron révèle au plus profond de ses ténèbres, au cœur sanglant d’une immonde cruauté, une âme pleine de lumières. Au sein de la tempête, c’est la folie de Caliban qui est le parangon de la raison et sous les ors de Buckingham l’affreux boitement de Richard III bat une mesure de guerre au milieu de la ronde gracieuse d’un temps de paix. De Venise à Copenhague et de Prague à Stratford le grand maître du théâtre du Globe convoque au banquet de l’Europe toutes les parties de l’univers. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique apportent sur l’espace agonique des scènes d’Europe les fruits incomparables et bariolés de la richesse du monde. Et c’est le personnage, l’individu universel et singulier qui en est l’hôte. Immense potlatch où chacun apporte ce qu’il a de plus précieux : lui-même.

C’est à ce riche banquet qu’au crépuscule de sa course effrénée rêvait le cavalier Erasme. Banquet d’Europe galante et conviviale dont la richesse se fonde sur la gratuité du don, c’est-à-dire du sens, partant, de l’humain qui ne peut être objet d’aucun commerce, et finalement de la Culture Culture comme perle sauvage, baroque et imparfaite en son essence et sa beauté et dont le non fini, l’inachèvement toujours recommencé, renvoie à l’infini du monde. Culture comme sol d’une belle Europe qui danse et ne s’assied à la table commune que pour parler de tous. Culture dont le centre est partout et la périphérie nulle part, qui roule et rebondit sans cesse sur l’indivis des actes, des situations, paroles et créations singulières comme autant d’accidents nécessaires qui font la vie en sa richesse. Une Culture toujours en mouvement pour que le bouillon tourné en multiples saveurs, ne se fige en grumeaux d’identités. Une Culture, pas des cultures, agie par des sujets dont la liberté bouscule l’inertie des communautés. Une Europe qui permet d’être soi en sortant de soi, se libérant des nous déterministes et des identités fermées.

Penser vraiment l’Europe, c’est penser la Culture qui convoque les nations comme forces d’agrégation de volontés individuelles, d’appartenances voulues, désirées et décidées par des sujets conscients et libres. L’Europe c’est donc le déplacement, le décentrement, et c’est la crise car elle ne peut qu’être utopie en marche, bousculant le réel, posant question aux nations, à toutes les identités qui doivent sans se renier affronter le vertige de leurs propres limites, de leurs imperfections mises en lumière. L’Europe des nations est un concert baroque où chaque instrument, chaque note et chaque timbre ne déploie son identité que dans la résonnance avec les autres. Il libère l’individu de la seule force agrégative de sa nation, crée une force centrifuge, l’ouvre à un ensemble plus large auquel il participe en apportant à la fois sa liberté de sujet et les particularismes de son paysage. Il met en valeur le fait que son identité n’est pas simplement expression de sa nationalité, mais l’ordre des choix individuels qui le font interprète irremplaçable de la partition du monde.

Erasme sur son cheval rêvait de l’homme en parcourant l’Europe, nouvel espace de liberté, mais aussi de responsabilité devant un monde se révélant indéfini. Planète en crise d’identité, une crise topographique et universelle où les vieilles nations enfermées dans leurs histoires devaient affronter l’éveil épistémologique d’une pensée en crise ouvrant le passage vertigineux d’un monde clos à l’univers infini selon le mot d’Alexandre Koyré. Et à l’horizon déjà la danse chaloupée d’une Amérique aux épaules découvertes, éveillant le désir, le besoin d’utopie. Une utopie violée car ce ne fut pas l’homme mais les nations, mais le commerce et la « profitation » qui fut l’objet d’une ruée vers l’or. Et Caliban, le noir, l’indien, l’étrange étranger, vit sa sueur et son sang échangés contre perles de pacotille sinon des coups de fouet. A ce banquet immonde, des nations chiffonnières en s’emplissant la panse au milieu des cadavres creusaient leurs propres tombes de leurs dents carnivores en se bombant le torse. Et leurs blasons d’identité redevenaient des oriflammes guerrières. L’Europe était de feu et de sang et son utopie remisée au rang de fable pour enfants.

Ce n’est qu’armes déposées au milieu de la ronde, que put de nouveau se danser la danse baroque d’Europe, décentrée, forcément décentrée par les danseurs eux-mêmes. Danseurs luttant avec toute la grâce nécessaire et toutes leurs distinctions contre la pesanteur et l’inertie de leurs nations, sol de leur élévation. Si cette danse est un rêve, alors, comme disait Nietzsche, rêvons le jusqu’au bout sachant qu’au milieu de la ronde comme dans le cœur de l’homme, il y a toujours ce boitement, ce diable dans la musique, un hideux Richard III dont le dessein, la raison d’exister, est toujours de transformer cette fête en une affreuse danse guerrière.

Le cadeau de Pandore

In Chronique des matins calmes on 4 juillet 2009 at 9:28

alain Foix,auteurPeut-être, me dis-je, que mon caractère indépendant vient du fait que je suis né un 4 juillet du côté des Amériques, mais cancer né sous les tropiques du cancer, vivant sous le 50° degré de latitude Nord, et pourtant casanier, je passe mon temps à remonter le temps, remonter en descendant vers ma source, en bas, saumon humain, voyageur pantouflard, plutôt pantouflard voyageur. Jamais en place et pourtant immobile. Les amis me disent qu’ils ne me voient pas bouger, et pourtant qu’est-ce que je remue. Je remonte le courant pour rester immobile. C’est un truc de famille. Ma grande tante Justine qui vivait à Saint Rémi les Chevreuse depuis l’âge de 40 ans, a plaqué son mari à son 100è anniversaire pour prendre, pour la première fois de sa vie, l’avion et retrouver son petit frère, l’oncle Félix qui bêchait encore son jardin sous le vent, ses grands yeux bleus plangeant dans la mer caraïbe comme tous les jours depuis 96 ans, et sa peau noire et lisse couverte de sueur faisant miroir au ciel. Elle est morte près de lui à l’âge de 106 ans et lui l’a suivi comme s’il l’attendait depuis toujours pour s’en aller ensemble. Ma grande-tante Emilie Perrinette que tout le haut de Basse-terre appelait Tata, a gardé sa jeunesse et peut-être même son pucelage pendant 77 ans puis décida d’entrer en vieillesse en se mariant avec Fanfan, le docker du Port, musclé encore comme un athlète malgré son litre de rhum quotidien, et qui lui faisait sa cour depuis plus de 40 ans. Une fois marié, Fanfan mourut d’une cirrhose. Peut-être avait-il atteint le but de sa vie. Tata le suivit peu de temps après. Elle s’ennuyait tellement sans son Fanfan, son éternel prétendant. Et puis, ma grand-mère Estelle que tout le monde du côté de Campêche, anse-Bertrand appelait maman Telle depuis que tout petit j’avais décidé de l’appeler ainsi. Rescapée d’une grande fratrie centenaire, elle souffla ses cent bougies aux côtés de sa petite soeur de 96 ans en récitant par coeur le plus long poème de la langue française: « la mort de Jeanne d’Arc » de Charles Péguy appris sur les bancs de l’école communale. Et mes yeux émerveillés voyaient bien deux jeunes filles qui récitaient par coeur leur si longue récitation, en un français éclatant ressorti sous des décennies de créole quotidien. Maman Telle pria alors quotidiennement le Bon Dieu qu’il vienne le chercher. Elle se sentait vieillir et ne supportait pas la vieillesse. Il vint effectivement le chercher après un an de prières. Alors, que sonne l’heure de mon anniversaire, peut me chaut, je reste immobile en écrivant dans le courant. Je bois et respire la langue française, j’y nage comme un saumon car c’est elle qui est la mesure du temps qui m’alimente et qui me porte. Je suis écrivain parce que je ne veux pas vieillir sans l’avoir décidé. Mon grand ami et néanmoins excellent dramaturge Jacques Guimet, me dit un jour alors que nous regardions ensemble depuis ma terrasse les rouleaux de la mer Caraïbe: « Alain, je crois que tu as un problème entre Prométhée et Epiméthée ». Je le regardai étonné et lui dis enfin: « Personne ne m’avait encore qualifié de façon si exacte ». Prométhée vole le feu et va toujours à l’avant du présent. Epiméthée, son frère jumeau, mari de Pandore, est au contraire celui qui remonte le temps, qui garde les valeurs anciennes, gardien de la tradition. Alors tous les 4 juillet, lorsque Pandore, qu’on appelait également Anésidora « celle qui fait sortir les présents des profondeurs »   m’apporte son coffret cadeau, je fais le point et me demande où je me trouve encore exactement entre ces deux là.

Culture et identité nationale en débat à Avignon

In Chronique des matins calmes on 2 juillet 2009 at 12:53

Mercredi 15 juillet : 11 h Théâtre des Halles, le Collectif Culture du PCF organise un débat sur le thème « L’identité nationale peut-elle fonder un projet culturel ? »  Débat avec Thierry Fabre, écrivain, animateur des Rencontres Averroës, Alain Foix, philosophe, dramaturge, Mohamed Kacimi, écrivain, dramaturge, Pierre Laurent, coordinateur national du PCF, Michèle Riot-Sarcey, historienne. Modérateur, Alain Hayot.

Question sensible par excellence.

Sur le même thème de l’identité nationale, j’ai écrit un article commandité par le journal L’humanité  que je vous livre ci-dessous (paru samedi 27 juin):

Histoire de l’esclavage et identité nationale

L’histoire officielle retient que la première abolition de l’esclavage fut décrétée le 4 février 1794 par la Convention qui dépêcha Victor Hugues aux Antilles pour l’y faire appliquer. Les békés martiniquais ayant livré l’île aux Anglais, il ne put débarquer qu’en Guadeloupe. Mais le 16 juillet 1802, Napoléon fit rétablir l’esclavage qui ne fut aboli que le  27 avril 1848 à l’instigation de Victor Schœlcher. Mais cette histoire passe curieusement sous silence le 29 août 1793, date de la toute première proclamation d’abolition promulguée par Sonthonax, envoyé par la Convention à Saint-Domingue pour y faire régner l’ordre républicain. Se trouvant alors sous les feux croisés des colons français, des Anglais et des Espagnols, il n’eût d’autre recours que de faire appel à Toussaint Louverture, leader des esclaves révoltés devenu général de l’armée espagnole, en lui promettant l’abolition de l’esclavage contre son ralliement à la République. C’était la seule carte à jouer pour conserver à la France ce pays de cocagne, véritable grenier de la France qui représentait une valeur économique telle que Robespierre, au nom de l’intérêt suprême de la Nation, avait combattu toute idée d’abolition de l’esclavage. Et c’est contrainte et forcée que la Convention signa le décret de 1794.

Toussaint Louverture, après s’être retourné contre les Espagnols, devint alors général en chef de l’armée française de Saint-Domingue puis, ayant pacifié l’île, gouverneur de cette colonie. Dès lors Napoléon voulut en reprendre une totale possession en rétablissant l’économie esclavagiste. Mal lui en prit car Toussaint Louverture par une résistance acharnée réussit à vaincre la plus grande armée du monde et 1er Janvier 1804, Dessalines, son bras droit, déclara Saint Domingue devenue Haïti, indépendante.

Ainsi, le troisième terme de la devise républicaine, Fraternité, conquis de haute lutte, ne fut ajouté qu’en 1795 au binôme Liberté-Egalité après que Louverture ait envoyé à l’Assemblée nationale trois députés : un blanc, un mulâtre, un noir représentant Saint-Domingue, part alors intégrante de la nation française. Fraternité maculée dès 1802 par la marée noire coloniale qui, dans les faits et dans les esprits, posait une tache sombre sur la devise républicaine.

Cette tache demeure malgré la décolonisation dans les esprits, l’organisation sociale, économique, et les lois coutumières de la société française. N’est-il pas long et laborieux de décontaminer une construction ou une usine ayant beaucoup servi ? C’est ainsi que les noirs, mais aussi les ressortissants des anciennes colonies paient encore l’impôt de la couleur, c’est-à-dire une dévalorisation de leurs droits d’accès à l’égalité citoyenne par le travail et le statut social. La loi ne suffit pas s’il n’y a pas un véritable travail de l’histoire, du savoir, de la réflexion critique, et d’éducation sur la condition historique de citoyens français d’une république une et indivisible qu’on appelle à tort les minorités.  Si le 10 mai on s’en tient à la seule date de 1848, on s’interdit en pleurant, de comprendre en quoi le commerce triangulaire fut la pierre angulaire d’une colonisation des terres et des esprits dont les effets se font ressentir jusqu’aujourd’hui. Cette date de commémoration doit être un moment de réflexion sur l’identité française et sa construction à travers l’histoire de la République. Elle ne concerne pas seulement les noirs mais d’abord et avant tout les fondements de notre unité et identité républicaine. Ce que nous dit l’insurrection sociale née en Guadeloupe cet hiver sous l’impulsion du LKP, est que cette histoire n’est pas close. On feint de croire que ces événements sont le produit d’une simple particularité des outres-mers, alors qu’ils concernent le fonctionnement général d’une nation en mal d’identité qui n’a pas réglé son histoire coloniale.

Lorsque Toussaint envoya à l’Assemblée nationale les trois députés représentant les trois couleurs de Saint-Domingue, il signifiait à France la réalité colorée de sa république. Mais il savait, en vieux guerrier, que le combat à venir était plus long que ses neuf années de guerre pour la reconnaissance des droits de tous à la liberté, l’égalité, la fraternité. Distinguer le combat des noirs et autres dites minorités à la lumière de lois et manifestations mémorielles sans les intégrer dans l’unité réflexive d’une nation en marche, c’est en quelque sorte trahir ce « Spartacus noir » qui mena la révolte des siens pour l’intégrer dans une révolution qui restitue la République à elle-même et la réconcilie avec son esprit même.

Alain Foix

Avignon ouf

In Cahiers d'Avignon on 1 juillet 2009 at 10:40

–          T’as une doublette ?

–          Euh ! C’est quoi une doublette ?

–          C’est comme une triplette, mais à deux branches.

–          Ben… euh ! Non, je n’ai pas. C’est grave ?

–          Ca ne fait rien, on va en piquer une à une compagnie, y en a tripette, des doublettes.

Et  voilà  Fabrice le régisseur qui pioche dans un tas de câbles jetés pêle-mêle sur le sol.

–          Eh les gars, va falloir penser à finir de marquer  votre matos. Tiens, Alain, pour toi ça va être orange et bleu. Voilà du gaffeur (et il me tend des rouleaux de scotch de couleur orange et bleu)

–          Merci (je transpire à grosses gouttes. La chaleur matinale dans cette cour pourtant ombragée du théâtre du Petit Louvre sans doute, mais surtout le stress qui, malgré l’ambiance chaleureuse et bon enfant, court subrepticement sur toutes les échines. Allez, encore un verre de jus d’orange et trois tasses de ce café noir généreusement mis à disposition des compagnies qui s’apprêtent à partager la chapelle, grande salle de ce beau lieu d’Avignon  off, pendant tout un mois)

–          Et tes gamelles là ? C’est quoi ? (Il me montre les projecteurs que j’ai déposés à même le sol sous le gril disposé au-dessus de la scène et qui déjà s’habille de câbles et de spots)

–          3 mille et cinq 500 (ça, je connais, c’est la puissance des projecteurs que m’a généreusement prêté un théâtre parisien)

–          Bon, alors faut y mettre les colliers et les élingues

–          C’est quoi les élingues ? (zut ! encore collé)

–          Les câbles de sécurité en cas de décrochage. Tu sais poser les colliers sur les gamelles?

–          Ben… non

–          Bon laisse, je vais faire. Tu as des gélatines ?

–          Oui

–          Quelles couleurs ?

–          Bleu nuit, ambre, vert et rouge

–          Tu les as là ?

–          Euh non, je les ai laissées dans ma chambre. C’est urgent ?

–          Pas grave, on verra ça le 2 juillet, au réglage avec  Mr Antoine Bourseiller. Eh ! Quelqu’un sous l’échelle ! Faut pas le laisser seul perché là-haut. Maintenez-moi cette échelle !

Je jette un œil inquiet au technicien perché en haut de la grande échelle à une hauteur vertigineuse au-dessus de la scène. Il accroche un des multiples projecteurs personnels qu’ont apporté les compagnies pour compléter selon les besoins spécifiques d’éclairage de leur mise en scène l’ensemble mis à disposition par le théâtre. Tiens, justement, voilà Antoine Bourseiller qui vient vers moi, moustache frémissante, demi-sourire en coin. Sa silhouette légère se profile devant un de ces innombrables portraits de Gérard Philipe peints en fresque sur les murs de la ville et les cours des théâtres qu’il hante en fantôme bienveillant. Il semble heureux d’être là, toujours là, bien vivant, jeune, toujours jeune et encore en action dans ce festival dont il a, il y a déjà bien longtemps, essuyé les premiers plâtres aux côtés du fantôme bienveillant.

–          Quel boulot ! me dit-il, admiratif en regardant l’essaim de techniciens en action. Tout est millimétré. Ca va être serré. Tu crois qu’on aura le temps d’installer et de défaire le décor en un quart d’heure pour laisser la place à la compagnie suivante ? Peut-être qu’il ne faudrait pas installer le sol en altuglas et jouer sur le tapis de sol noir.

–          Oh ! non ! Ne me dis pas que j’ai trimballé depuis Paris ces 150 kg de lais d’altuglas pour rien. Et puis ce serait dommage m’insurgé-je.

–          Tu as raison. On va essayer comme ça. Mais il faudra se faire aider.

–          J’espère que la pièce ne va pas déborder l’heure et quart que nous avons annoncé. Je n’aimerais pas avoir à couper dans le texte. Ce serait un casse-tête.

–          Non, ne t’inquiète pas, ça ira.

–          Attendons de voir les répétitions.

–          Oui, allez, on n’a plus rien à faire ici, on se revoit le 4 pour les premières répétitions.

Le voilà reparti de son pas étonnamment léger pour un homme de 77 ans. Il semble pressé d’aller retrouver à Arles sa fille Marie Sara, la fameuse toréra française, son autre bain de jouvence avec le théâtre.