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Archive for the ‘Pas de catégorie’ Category

Alien au Bazar

In Pas de catégorie on 10 août 2017 at 5:12

Du 12 au 19 août, pour accompagner le festival Blues en Loire, deux vrais barjots de la guitare, fans de Frank Zappa, Alain Aithnard dit Alien et son acolyte Kikou, vont animer musicalement nos « thé blues ou thé pas blues » au Bazar Café. Tous les jours à five o’clock (around the world).

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Ca va jazzer au Bazar Café

In Pas de catégorie on 15 juillet 2017 at 8:56

http://https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fauthorhino%2Fposts%2F10212480923834408&width=500

Christiane Taubira aime notre sorbet coco

In Pas de catégorie on 1 juillet 2017 at 1:09

Je peux vous affirmer qu’au Bazar Café, outre qu’on y fait de la belle musique, de belles rencontres et de beaux spectacles, on y fait aussi de délicieux sorbets coco. La dame en vert pomme qui passait par là peut en témoigner. De plus à partir de 50 euros de dons, vous aurez droit à un délicieux repas concocté par Stéphane notre grand chef cuistot. Alors pourquoi hésiter. Il ne vous reste plus que 3 jours avant clôture de l’appel. Alors sans plus attendre: https://ulule.com/bazar-cafe

Du balai!

In Pas de catégorie on 20 juin 2017 at 8:28

https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fauthorhino%2Fposts%2F10212233009396702&width=500

Yes! We can

In Pas de catégorie on 18 juin 2017 at 10:17

Nous en sommes donc à 52% de notre collecte sur ulule.com pour le Bazar café. Il nous reste 17 jours de collecte. Si 16 personnes donnent en moyenne 10 euros/jour, nous atteindrons la barre fatidique. Ca peut se faire, vu qu’il y en a pas mal qui donnent 100 et bien plus. Et même si chacun des supporters trouve 2 personnes mettant 5 euros chacune, sans elle-même mettre un sou, c’est aussi possible. Yes! We can!

Bazar Café en quête d’un coup de main

In Pas de catégorie on 14 juin 2017 at 10:06

Je voudrais vous parler d’un lieu privé que je suis en train d’ouvrir à la Charité sur Loire, ville du livre, cité du mot. C’est le Bazar Café, magnifique bâtiment du XIXe siècle situé en plein milieu de la ville et qui offre sa grande façade vitrée à la rue principale et commerçante. Dans ce café littéraire et artistique qui possède dans ses 2ème, 3ème et 4ème étages, 7 appartements de standing dont deux sont actuellement en fonction, je compte développer notamment de la résidence d’écrivains et d’artistes. Au 1er étage, un grand espace (260m2 d’expositions, installations, conférences…). Au rez de chaussée, un bar et espace de restauration légère et… une librairie de premier niveau dans une ville connue comme la ville du livre qui comporte 9 libraires, mais essentiellement des bouquinistes et des gens du métier du livre, mais pas une seule librairie de premier niveau, et pas une seule à 30 km à la ronde. Notamment pour cela, le projet du Bazar Café répond à un besoin. C’est un projet réellement innovant et ambitieux, mais qui a besoin du soutien des amoureux du livre et de l’art. Lesquels sont également conscients de la nécessité citoyenne de tels lieux pour développer le rapport entre l’art, la littérature et le grand public. J’ai lancé un appel à participation citoyenne sur ulule.com. Une simple participation de 5 euros c’est déjà un grand soutien. Nous bénéficions déjà du soutien de la presse, d’artistes de très haut niveau, et de personnalités remarquables. Allez sur le site https://ulule.com/bazar-cafe et vous verrez cela notamment dans les news. Nous atteignons presque les 50% de participation et je commence réellement le travail d’appel général. Le principe de ce type d’appel de fonds est simple: si nous atteignons les 100% de notre demande, vous serez débité de la somme que vous proposez, sinon il n’y aura aucun débit sur votre compte. Ce qui limite vos risques. Merci de m’avoir lu jusqu’ici et j’espère vous trouver bientôt au bar ou à la librairie du Bazar Café que vous auriez contribué à faire exister. Bien cordialement Alain Foix

Quelques poèmes

In Pas de catégorie on 7 juin 2017 at 8:31

SANS LES MOTS

Ils s’en vont sans leurs mots
Sous des murs sans écho
Sans semelle et sans but
Apprendre l’écorchure.

Des mots sans sépulture
Qui s’exhalent en prière
Des mots de marée noire

Des mots de pétrole brut
Des échappés du pot
Pulsant et vrombissant

Et l’essence dévore l’existence
Un jerrican et une flamme
Et nique ton polymère

Qui sait un nouveau pain ?
Qui sait un vin nouveau ?
Les ruines ne disent mot

Alain Foix


BONDY-NORD

François Rabelais sur l’asphalte
Trinquamelle et Grandgousier
Picrochole et Escholiers
Noms goûteux et délicieux
Du vieux quartier Terre Saint-Blaise
Et celui de la Noue Caillet
C’est le Bondy côté Nord
Matricule 93-140

Des escholiers sans scolastique
Y scandent leurs verbes amnésiques
Au son des armes automatiques.
Des verbes blancs qui râpent ta mère
Des plaies bien noires sur peaux amères
Qui pissent le rouge sur le bitume

Murs bombés
Torses bombés
Femmes voilées
Femmes violées
Ombres d’ombres
Sur murs morts
Vies en noir
Laisse béton

C’est le Bondy des Léon
Léon Blum, Léon Jouhaux
Des noms trop roses sur ce fond gris
L’espoir englué dans l’oubli

Des murs qui murent sans mot dire
Le square des gosses disparu
Sous crachats, pissat, sida
Le sable a gobé tous les rires

Que reste-t-il d’autre que chanter
A un jet de pierre de Paris
Un vaste chantier à chanter
I can’t ghetto sa¬-tis-fac-tion !!!

La tour Y a disparu
Il ne reste qu’un grand X
La nuit qui s’étale au grand jour
I can’t ghetto sa-tis-fac-tion !!!

Alain Foix


BABEL NOUVELLE

Un
Roc
Deux
Blocs
Trois
Chocs
Impact
Fissures
Lézardes
Effritements
Eboulements
Affaissements
Roulements de gravats
Un silence de poussière
Une tour s’écroule sans cri
Un passé froissé dans la chute
Les mémoires ne sont qu’ombres
Un néant d’horizon dévore les fondations
Dans leur cave les souvenirs se tapissent comme des rats
Sous l’empire anonyme d’un présent indécis apposant son cachet

Sommes-nous pierres, somme de blocs mal taillés au destin de poussière ?
Sommes-nous somme nostalgique toute scellée au ciment du passé ?
Ou Babel d’une savante ignorance élevant sur l’échelle de nos langues
D’incrédules timoniers qui font signe au néant et leur danse la réponse ?

Alain Foix


NOMADES

Empilements d’horizons
Mille-feuille de ciels
Les noms oubliés des nomades
Se lisent dans leurs traces

Alain Foix


BATIR

Bâtir, toujours bâtir
S’élever sur nos mots
Le Verbe est architecte
Nos pauvres mots maçons
Ouvriers d’érosion, tapissiers du silence
Elevons des maisons de poèmes
Bâtissons des buildings de concepts
Offrons tous ces gratte-ciels au vertige
Ouvrons grand nos fenêtres aux nuages de signes
Et qu’elles battent dans l’espace encadrant le néant
Car il suffit qu’un seul arbre s’abatte, qu’un immeuble s’effondre
Qu’une folie meurtrière et ses lames fanatiques emporte des innocents
Et nous voilà sans parole sans mouvement et comme nus
Comme ceux d’avant le verbe quand la mort n’était mot.

Alain Foix


TAGS

Murs de tags qui s’effacent
Plus d’ardoise pour l’angoisse
Pour les cris du silence

Plus de traces

Vois les yeux sans mémoire
D’un petit peuple en capuche
Et leurs mains stupéfaites

Vois le vide étonné des regards
Les murs fondent sous leurs pleurs
Le béton sous l’acide de leurs signes

Plus de traces

Est-ce le poids de leurs mots ?
Ou la masse de leurs cris ?
L’impossible se dit

L’espérance sur les pierres se lit
Mais plus lourds que les mots
Le roulement des gravats

Plus de traces

Femmes fantômes
Vies en noir
Sous les cris colorés de murs morts

Que de mots envolés
De slogans disparus
Et que d’hommes interdits

Etourdis d’interdits
Interdits de se dire
Que de jeux interdits

Plus de traces

Alain Foix


MA LIBERTE

Tu es là et tes yeux dans mes yeux
Aux barreaux translucides
D’une vie sans éclats
Je suffoque à ton souffle
Et mon ombre se rétracte à mes pieds
Une cape camisole qui recouvre ma danse

Tu es là aux façades bourdonnantes
Aspirant à ton miel
Mais l’humaine condition
Enfermée en rayons
Doit aux ruches geôlières
Effondrer une à une leurs cellules

Tu es là et m’aspires vers l’ailleurs
Mais ma tête obstinée
Sans arrêt se brisera aux carreaux
Si de moi je ne fais le détour
Si des autres je ne casse les cloisons
Pour chercher l’unisson de ton chant
Liberté.

Alain Foix


 

Appel à contribution pour le Bazar Café

In Pas de catégorie on 15 mai 2017 at 10:54

Je lance ici un appel à contribution pour le Bazar Café, café littéraire et artistique sis à La Charité sur Loire, ville du livre et cité du mot.

Un projet mené par ma compagnie Quai des arts qui s’y implante.

Vous trouverez toutes les informations nécessaires sur le site Ulule.com voué au crowdfunding.

Cliquer ici:

Ulule.com

HOPPER PROJECT

In Pas de catégorie on 15 mai 2017 at 10:47

Théâtre en vitrine

Du 24 au 28 mai 2017 au BAZAR CAFE

 

Le BAZAR CAFE met l’œuvre du peintre Edward HOPPER en vitrine.

Il a fait appel à 4 auteurs du réseau international THE FENCE pour imaginer des pièces de théâtre s’inspirant de 5 tableaux du peintre américain Edward HOPPER dans lesquels les personnages deviennent vivants et ont une histoire.

Ces histoires se déroulent dans les vitrines du BAZAR CAFE devenues les scènes de drames des personnages d’Edward HOPPER. Chaque histoire personnelle est mise en scène en 3 courts épisodes chacun par Alain FOIX, initiateur du projet, et l’on découvre peu à peu par ce feuilleton qui se déroule en 5 jours, que ces histoires ont quelque chose à voir les unes avec les autres.

Les auteurs, Zainabu JALLO (Nigeria), Sara CLIFFORD (Grande-Bretagne), Andreas FLOURAKIS (Grèce) ont travaillé conjointement sous la direction et la coordination d’un autre auteur, Denis BARONNET (France)

La mise en scène dans les vitrines du BAZAR CAFE de ces tableaux vivants est faite avec la complicité de la scénographe Bénédicte LASFARGUES et sa compagnie MELIADES, spécialiste du théâtre de rue.

Les personnages sont incarnés par des acteurs, auteurs et traducteurs de ce même réseau THE FENCE : Morgane Lombard, Natalie RAFAL, Fred FORTAS, et Denis BARONNET.

La partie sonore et musicale a été réalisée par Denis Baronnet.

Œuvre produite par la compagnie Quai des arts avec la collaboration de THE FENCE, l’aide de la SACD et de la ville de la Charité sur Loire.

Le Bazar Café se situe au 24 Grande Rue à La Charité sur Loire.

Site : http://bazarcafe.org

Renseignements : bazar@quai-des-arts.org

Mort de Fidel Castro

In Pas de catégorie on 26 novembre 2016 at 9:07

Fidel Castro vient de rejoindre le Che.
https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fauthorhino%2Fposts%2F10210254125405839&width=500

Conseil de lecture:
http://www.lacauselitteraire.fr/che-guevara-alain-foix

A propos de la notion d’identité

In Pas de catégorie on 3 octobre 2016 at 10:28

 

Très intéressant article sur ces notions d’identité et d’universalisme dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, soit pour les affirmer, soit pour s’y opposer.

En fait, comme le dit François Jullien, la question est très mal posée. Mal posée à mon avis car elle est toujours posée à partir d’un substrat idéologique.

Une phrase qui me paraît centrale dans cet article est ce mot de l’auteur:  » Le pseudo-débat actuel repose en effet sur une idée fausse, la confusion entre le processus d’identification par lequel un individu se constitue en sujet et le fait d’attribuer une identité objective à «sa» culture. »

Le processus d’objectivation conduit en réalité à une réification (transformation du vivant en chose inerte et manipulable). La définition d’une culture est en effet qu’elle est vivante, donc qu’elle bouge, qu’elle se transforme.

Ce qui n’apparaît pas clairement dans cet article est qu’est-ce qui la fait bouger, avancer? En réalité, je pense qu’il y a deux moteurs qui conduisent une culture à se transformer donc à vivre. Le premier est l’adaptation aux apports extérieurs, le second, très actif, est l’invention qu’elle soit scientifique ou artistique.

Pour clarifier mon propos, je dis qu’il faut considérer la culture comme un paysage, une vallée dans laquelle coule un fleuve qui la transforme peu à peu dans son mouvement. Ce fleuve est l’invention artistique et scientifique (philosophique aussi, les deux sont liés). Il creuse la vallée, la modèle même malgré elle. Elle résiste. La culture est ce qui résiste, c’est le substrat du passé, ce qui reste de l’histoire, l’art et la science sont l’érosion intérieure. L’autre facteur de changement sont les acteurs extérieurs que constituent l’érosion naturelle liés aux éléments extérieurs ou au passage du temps, ou les frottements des plaques tectoniques (culturelles).

Cette idée d’identité immuable nous vient de la pensée postromantique du XIXe siècle. Encore une fois, il y a plusieurs manières de considérer le romantisme. Si le fameux vers de Lamartine: « Objets inanimés avez vous donc un âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer? » projette le sentiment d’un sujet individuel sur les choses avec lesquelles il crée un espace de dialogue et d’identification individuelle, nous ramène en fait à l’idée d’identité comme projection individuelle dans un espace culturel, par contre ce qu’en ont fait les postromantiques en glissant de l’individu au collectif et en construisant de toutes pièces le concept souvent nauséeux de « l’âme des peuples », nous a emmené aux catastrophes que l’ont connaît (entre la mise en œuvre d’une machine à broyer l’humain commencée dans l’industrialisation à marche forcée de la traite négrière au début du XIXe qui existait depuis longtemps, certes, mais de manière disons plus artisanale (si on peut employer ici ce terme), et la shoah. Traite négrière et shoah qui sont en fait deux faces d’une même idéologie basée sur cette conception raciste de l’identité ».

http://www.liberation.fr/debats/2016/09/30/francois-jullien-une-culture-n-a-pas-d-identite-car-elle-ne-cesse-de-se-transformer_1516219

The Invisible dog

In Pas de catégorie on 29 septembre 2016 at 11:34

Non, ce n’est pas le Bazar Café, mais un lieu cousin qui fonctionne dans un même esprit, mais à New-York. C’est The Invisible dog. Ca marche du tonnerre de dieu et comme le Bazar Café, le lieu a été mis à disposition par le propriétaire à une structure qui le gère, l’anime, le développe, l’enrichit. Le directeur de ce lieu est un Français, Lucien Zayan. Leur site: http://theinvisibledog.org/

Les personnes que vous voyez derrière moi sont les amis du réseau théâtral Fence. A gauche (bonnet rouge) on reconnait Amelia Parenteau, traductrice en américain de ma pièce La Dernière Scène publiée par les éditions The Mercurian, New-York. A droite, Dieter Boyer metteur en scène autrichien, et Flourakis Andreas, auteur grec.10923823_10205080394345796_6712163289159667703_o

PRESSE

In Pas de catégorie on 3 juin 2016 at 3:53

http://www.lejdc.fr – Val de Loire – CHARITE-SUR-LOIRE (58400) – L’ancienne quincaillerie Chaney de La Charité revit sous la forme d’un café littéraire   http://www.lejdc.fr &#…

Source : PRESSE

Danser sur le bord des larmes

In Pas de catégorie on 27 mai 2014 at 11:18

 

« On n’a jamais autant dansé que dans les pires heures de l’histoire » écrivait Philippe de Félice dans L’ENCHANTEMENT DES DANSES ET LA MAGIE DU VERBE ». (Albin Michel, 1957) Aujourd’hui que le verbe a perdu son pouvoir incantatoire et sa fonction augurale, il ne nous reste plus qu’à danser. Alors, dansons maintenant.

Image

C’est sur le bord des larmes qu’on voit mieux le monde. Alors quelle France Mélenchon voit-il sur le bord de ses larmes dans cette invocation «Va la France, va ma belle patrie, travailleurs, ressaisissez-vous !» qui est une vraie supplique? Est-ce vraiment la mienne? J’aimerais, je veux vraiment le croire. Mais Chevènement aussi peut la faire sienne comme bien d’autres des bords les plus extrêmes. C’est vraiment là la question. Et l’émotion est-elle vraiment un moteur? Question subsidiaire, cependant nécessaire. Et pour rester sur la danse qui nous oblige à bouger lorsque le verbe nous abandonne, je voudrais citer le mot d’un grand chorégraphe disparu, Alwin Nikolaïs: « motion, not emotion ». Traduction: le mouvement est premier et l’émotion seconde. Le mouvement construit ce que l’émotion reçoit et exprime. Partir de l’émotion inhibe la motion, le mouvement et son sens.

 

Illustration de mes propos précédents: Un soir de mai 1980, j’invite Alwin Nikolais et les danseurs du CNDC à la Sorbonne dans le séminaire de philosophie esthétique et politique. Les danseurs ont fait monter les penseurs sur les tables. Grande première. La Sorbonne se penche sur la danse et la danse leur montre qu’elle pense, que les pas des danseurs, comme dit Paul Valéry, « rendent muettes les lèvres du philosophe » ou comment la motion précède l’e-motion, le geste est inaugural, et la pensée marche derrière en boitant, car le philosophe par nature boite, comme la dialectique. Au centre on aperçoit en blanc, jambe droite levée, Philippe Decoufflé, au premier plan Philippe Priasso, caché derrière Agnès, Dominique Boivin, hors champ Manuèle Robert, Cathy Vesque et bien d’autres. Au fond, moi-même en pull à damiers à côté de mon maître Olivier Revault-d’Allonnes. Et au-dessus de moi, en noir et bras croisés, mon ami de toujours, Jean-Baptiste Barrière (compositeur et artiste multimedia dont la femme Kaija Saariaho (compositrice) et son fils Aleksi Barrière (metteur en scène) présentent ce soir l’opéra « La passion selon Simone » à la basilique de Saint-Denis). Ah oui, 1980. Que s’est-il passé depuis 80? Il est encore temps de danser, de penser la danse, c’est à dire encore le corps réel et politique en mouvement, et la question de sa représentation.

 

 

DUEL D’OMBRES, ma nouvelle pièce, Avignon, juillet 2014

In Pas de catégorie on 26 mai 2014 at 5:41
Photo Pascal Colrat

Duel d’ombres, à Avignon

Ta mémoire, petit monde

In Chronique des matins calmes, Pas de catégorie on 11 avril 2014 at 12:55

Ta mémoire, petit monde

l y a quelques jours, je reçois par mms sur mon téléphone cette photo.
Le nom de l’expéditeur n’était pas indexé sur mon fichier. Alors dialogue :
– Qui est-ce ?
– Ben, c’est toi.
– Oui, j’ai bien vu que c’était moi. Mais qui me l’envoie ?
– Ta cousine, Josiane.
– Josiane ? Comment as-tu cette photo ?
– Ben, je l’ai depuis ton enfance, chez ma mère. C’est même signé Alain au dos, avec ta petite écriture d’enfant de 4 ans.
Je regarde cet enfant, cet étranger maintenant. Un océan nous sépare, un monde, un univers. Suis-je devenu ce qu’il rêvait ? Et en quoi l’ai-je trahi ? Qui a-t-il encore de lui en moi ?
Je sais pourtant que son regard agit en moi, qu’il m’interroge sans cesse et qu’il me juge. C’est lui, cet enfant là, qui m’a fait écrire mon roman « Ta mémoire petit monde » où il se trouve au centre. Il conduisait ma main. Cette photo là, le moment, le contexte où elle a été prise, je m’en souviens comme si c’était hier. Je sens le parfum du flamboyant que j’appelais papa, sous lequel je suis passé en allant vers le port, ses odeurs marines, pour me rendre chez le photographe de Pointe-à-Pitre qui a capturé les images de générations d’enfants guadeloupéens. Je me souviens, je le raconte dans le livre, comment il m’a arraché par ruse cet éclatant sourire que je ne voulais pas livrer.
Je ne sais pas quelle est l’étendue de ma trahison, mais je la perçois en moi tous les jours. Je sais aussi que c’est pour lui, et peut-être à cause même de cette trahison et de cette distance prise avec lui, que je continue d’écrire, qu’il me force même à écrire.

Il y a 24 ans, Miles Davis en Guadeloupe

In Pas de catégorie on 22 janvier 2014 at 2:18

Je viens de retrouver cette photo dans mes archives. Tudjûû! Je n’y crois pas! J’ai beau compter et recompter, ça fait déjà 24 ans dans 15 jours que j’ai reçu Miles Davis en Guadeloupe. Un truc qu’on oublie pas. La galère absolue pour le faire venir de NYC en Guadeloupe à saute-moutons en finissant par ce petit ATR qu’on voit derrière et sa tonne et demi de backline plus la tonne et demi de lumières venant de Paris. Heureusement toute la Guadeloupe s’y était mise. Toutes les compagnies aériennes aussi. On voit à droite sur la photo l’excellent Luc Michaux-Vignes, directeur d’American airlines, grand amateur de jazz qui nous a donné un sacré coup de main. Mais on ne voit pas hélas le fameux Colonel Macchabée (c’est pas une blague, c’est son nom) commandant des forces françaises en Guadeloupe qui nous a aussi épaulés. Extrait mémorable d’une conversation avec lui:
– Vous savez, Foix, j’espère qu’il va nous jouer ascenseur pour l’échafaud, parce que vous savez, ses trucs modernes… Je suis un vieux réac, moi.
– Mon colonel, si vous aimez Miles Davis, vous ne pouvez pas être totalement réac.Image

Chants de l’Olympe

In Pas de catégorie on 20 septembre 2013 at 1:55

Voici un film que j’ai retrouvé dans mes archives. C’est un film de 25 mn que j’ai réalisé il y a 10 ans, lors d’un projet musical (chant de l’olympe) que j’avais mis en oeuvre avec Patrick Marcland et Gualtiero Dazzi dans le cadre des championnats du monde d’athlétisme. Pour ceux qui aiment ce sport, la musique contemporaine, l’action scolaire et les enfants, cliquez ici: http://dl.free.fr/jy804aH9R (copyright Quai des arts)

 

50 ans et toutes ses dents

In Pas de catégorie on 28 août 2013 at 9:39

Aujourd’hui 28 Août 2013, nous fêtons le 50è anniversaire du rêve de Martin Luther King, rêve qui demande à être encore réalisé. 50 ans, cela paraît proche et en même temps lointain compte-tenu du fait que MLK semble nous parler d’un monde où l’ombre américaine de l’esclavage des noirs par la ségrégation raciale est encore très prégnante. Aujourd’hui, nous paraissons être à la lumière, comme si nous étions sortis de ce moyen-âge. Notamment parce que cette incroyable Amérique a réussi en 50 ans une mue culturelle qui lui a permis de mettre à la tête de la plus grande puissance mondiale, un Président métis. Et pourtant, nombre de noirs vivent encore dans l’ombre d’une ségrégation qui ne dit plus son nom.Mumia Abu Jamal est encore en prison pour délit de couleur. Et cette ségrégation n’est pas que le fait de l’Amérique. Un grand pays comme la France la rejoint (et on est loin d’imaginer en France un Président métis). Les banlieues de Paris commencent à ressembler aux ghettos américains des années 60 avec les mêmes problèmes que dénonçait Martin Luther King en son temps. La bête immonde rampe encore, et ce serpent cherche le temps circulaire, ce temps qui enferme les damnés de la terre dans leur condition.

Oui, le rêve de Martin Luther King est encore d’actualité, il est encore jeune et a encore toutes ses dents. Il faut les montrer encore, avec le sourire et les crocs.

Voici des pages consacrées à cet événement dans le journal en ligne de RFI, celui du Point (tous les deux m’ayant interviewé à ce sujet). Interview également dans le journal La Croix en date d’aujourd’hui et vous me trouverez en direct dans le journal de France 24 à 22h 30, ce soir.

 http://www.rfi.fr/ameriques/20130826-pensee-martin-luther-king-selon-alain-foix-racisme-negritude

http://www.lepoint.fr/culture/martin-luther-king-les-coulisses-du-reve-28-08-2013-1718514_3.php

 

 

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Antoine Bourseiller

In Pas de catégorie on 5 juin 2013 at 11:14

Antoine Bourseiller nous a quittés.

Voici la lettre posthume que je lui ai lue parmi tous les témoignages poignants exprimés par nombre de personnalités lors de la cérémonie en sa mémoire organisée au Studio des Champs Elysées qu’il avait dirigé.

Photo Alain Foix

Photo Alain Foix

Cher Antoine

C’est Paul, Paul Tabet, alors directeur de l’association Beaumarchais, qui avait beaucoup insisté. «Votre pièce est musicale et cinématographique, un opéra contemporain. C’est Antoine Bourseiller qui doit la monter. Vénus et Adam venait d’obtenir le premier prix du concours Beaumarchais/ ETC_Caraïbe.

C’est ton ami Greg Germain qui m’a appelé : « Alain, Antoine Bourseiller m’a demandé qui était cet Antillais qui a écrit une telle pièce. Il aime beaucoup et voudrait te rencontrer. Je te propose de dîner à la maison avec lui. »

Je t’ai donc rencontré pour la première fois dans un appartement antillais de Paris autour d’un repas créole.

Même si je me souviens de l’excellence de ce repas, J’avoue avoir oublié ce que nous avons mangé, mais je n’oublierai jamais ce que tu m’as dit ce soir là :

« Vous savez, j’adorerais monter votre pièce parce que je la trouve formidable. Mais je suis un « has been ». C’est comme ça que le milieu me considère. Alors, je préfère vous dire de trouver un jeune metteur en scène en vogue et plein d’avenir pour la monter. Sachez cependant que je ferai tout mon possible pour qu’elle soit créée, et je serai là aux premières loges le soir de la première. » 

J’ai protesté et t’ai renouvelé ma demande car un homme qui tient un tel discours est nécessairement digne de respect et d’admiration. Tu as alors accepté d’en faire la mise en espace lors d’une lecture au Studio de la Comédie Française avec notamment Bruno Raffaelli, Eric Ruff, Madeleine Marion et Nicole Dogué.

Quelques années plus tard, tu m’as dit ceci : « Tu sais, Alain, ta pièce, Vénus et Adam, j’aimerais la voir jouée avant de mourir. »

Tu nous as quittés bien trop tôt, mais je te promets solennellement devant témoins qu’elle sera montée coûte que coûte, et que ce jour-là, bien que je sache que tu ne croyais guère au ciel, je construirai mentalement un balcon et t’installerai à la première loge auprès de ton ami Jean Genêt, car c’est ce dernier qui nous a réunis pour la deuxième fois autour d’un projet.

Tu as plus tard monté  ma pièce Pas de prison pour le vent qui parle d’Angela Davis et des Black Panthers. C’est avec Jean Genêt que tu as rencontré ces personnages de la lutte contre la discrimination raciale aux Etats-Unis.

Lors d’une tournée en Guadeloupe, nous l’avons présentée en matinée à des lycéens de Pointe-à-Pitre avec lesquels s’est engagée une discussion à l’issue de la représentation.

Toi qui rarement venais saluer après le spectacle, tu étais monté sur scène pour parler à ces enfants et tu leur as dit : « Vous savez, dans les années soixante, j’étais à New-York avec Jean Genêt, j’ai rencontré les Black Panthers qui luttaient âprement dans un monde discriminé. Nous avons été reçus par le directeur d’un théâtre, il était noir. C’était le seul à New-York et il y avait encore peu de noirs dans les théâtres. Aujourd’hui, je présente cette pièce écrite par un noir, dans un théâtre dirigé par un noir devant une salle pleine de jeunes lycéens noirs pour leur parler de ce temps-là qui les concerne encore. Et je vous vois plein de lumière dans les yeux. Vous savez ce que je pense ? Je vis une vie formidable. »

Et tu as sauté allègrement du haut de la haute scène. Et ce jeune homme de 75 ans que tu étais à l’époque a atterri comme une fleur au parterre pour se mêler au jeune public.

Tu aimais la jeunesse. Tu aimais travailler avec elle et tu m’as confié un jour que tu ne te sentais vraiment bien qu’avec les jeunes et n’aimais guère la fréquentation des gens de ton âge. Je t’ai malgré tout présenté ma mère de 81 ans dont tu as dit être tombé amoureux.

A chaque fois que je passais chez toi à l’antillaise, c’est-à-dire à l’improviste, un verre était toujours prêt à côté du bocal de rhum préparé que ma mère t’avait offert. Tu me disais immanquablement ceci : « Alain, ta mère vaut mieux que toi. Une personne qui sait faire un tel punch vaut mieux que n’importe quel écrivain » et nous nous mettions au travail.

A côté des verres à boire, un texte. Un texte et une table voilà pour toi le lieu premier du théâtre. Et j’ai tant appris en travaillant à tes côtés. J’ai su près de toi ce qu’était un véritable serviteur du texte.

Je me souviens qu’un jour alors que nous travaillions sur Pas de prison pour le vent, tu m’as reçu l’air soucieux.

         Alain, il manque un personnage à ta pièce. Un quatrième personnage.

         Le quatrième personnage c’est le vent, lui répondis-je en souriant. Il fronça les sourcils.

          Non, je ne plaisante pas. Un vrai personnage. Un homme. Il est là, dans ton texte, mais tu ne l’as pas fait apparaître. Je l’ai vu et je lui ai même donné un nom. Je ne sais pas si c’est un nom créole. Mais le nom de Joachim s’est imposé à moi.

 

A ces mots, j’ai eu l’impression que le sol s’était dérobé sous moi. Lorsque j’ai écrit cette pièce qui a un aspect biographique puisqu’elle parle de la rencontre entre Gerty Archimède ma grand-tante et Angela Davis, je l’ai imaginée comme un huis-clos entre trois femmes, dans sa villa antillaise, assiégée par le vent. Mais dans la villa réelle, vivait un garçon, mon cousin qui s’y est suicidé après la mort de ma tante. Il s’appelait Jean-Jacques. Joachim, Jean-Jacques… Deux noms si proches, presque jumeaux, issus d’une même source hébraïque. L’un signifie « Dieu te relève » et l’autre, « Dieu tient ses promesses ». Il était là, Jean-Jacques, il hantait mon texte, mais je ne pouvais écrire son nom, révéler sa présence. C’est le fantôme de la pièce que tu as su détecter dans le texte. Tu as imposé sa réalité et l’a réincarné en lui donnant son nom, son autre nom : Joachim, « Dieu te relève ». Alors Jean-Jacques a pu reprendre sa place.

Ce mystère du théâtre, cette magie, ne peut être sans un grand metteur en scène qui sait mettre tout son talent au service du texte, c’est-à-dire au service de ce qu’il dit et de ce qu’il ne dit pas.

Tu savais me mettre au pied du mur pour que je lâche ce que j’avais à cacher. C’est comme ça que tu considérais le théâtre : un dialogue profond, sincère et sans faux-semblant entre l’auteur et le metteur en scène.

Car pour toi, le théâtre n’est pas seulement le lieu du beau, c’est d’abord celui du vrai.

Tu nous manques déjà, Antoine. Des gens comme toi, à l’heure du maniérisme triomphant, manquent cruellement au théâtre.

 

Je voudrais ce soir te dire ceci : oui, maintenant, et seulement maintenant, on peut dire que tu as été. Non pas « has been », mais bien été. Bellement été. Tu fus un bel été.

 

Alain Foix

Rencontre entre Mumia Abu-Jamal et Mireille Fanon-Mendès France (témoignage)

In Pas de catégorie on 21 novembre 2012 at 5:26

Mumia Abu Jamal

Hors les murs du couloir de la mort

 

Mireille Fanon-Mendes-France

Fondation Frantz Fanon

Experte ONU

 

6 octobre 2012, 7h30.

Départ de New York  pour Frackville au sud de la Pennsylvanie.

Après trois heures de conduite, la prison de Mahanoy est en vue. Si Mumia a changé de prison -celle-ci -de moyenne sécurité- est l’exacte réplique de celle de Greene –haute sécurité. Même fils de fer barbelés entourant les murs, même position du parking, même entrée meublée des mêmes fauteuils en skaï orientés vers le même mur. Tout est identique, y compris la façon dont sont accrochées, face à la porte d’entrée, les récompenses du staff des gardiens, même comptoir d’accueil. Le portique de sécurité est peut être légèrement plus déporté vers la gauche qu’à Greene.

Le même long couloir tournant vers la droite mène non plus vers le secteur du couloir de la mort mais vers la salle des visites. Une salle relativement grande, basse de plafond ; de nombreux fauteuils les uns derrière les autres disposés face à l’estrade sur laquelle « trônent » les gardiens ; quelques tables rondes ; des distributeurs de boisson, de friandises et de plats pouvant être réchauffés dans un micro-onde ; une salle pour les enfants mais interdite d’accès. De nombreux panneaux sur les murs : interdit aux prisonniers ; interdit aux prisonniers d’introduire les pièces dans les distributeurs et de sélectionner les denrées ;   interdit de bouger les meubles ; toilettes interdites aux prisonniers…

Mumia attend légèrement recroquevillé sur lui, souriant. Il se lève. C’est la première fois que je peux le voir sans la vitre épaisse qui le séparait de tous ses visiteurs. Me reviennent  plus de quinze ans de visite, l’atmosphère si particulière de Greene où se mêlaient à la fois la joie de passer plus de 3 heures avec Mumia, la crainte de ne pas le voir –les autorités pouvant à tout moment annuler la visite- et la pesanteur des conditions de la visite : la vitre où les voix ne peuvent atteindre l’un et l’autre qu’à travers quelques trous percés sur les côtés ; ses mains longtemps attachées, les premières fois, elles l’étaient par une chaîne lui entourant la taille et reliée à ses pieds. Il aura fallu la visite de Desmond Tutu pour qu’enfin nous le voyions les mains libres de toute entrave.

6 octobre 2012, il ne porte plus son uniforme orange mais est vêtu d’un uniforme marron avec pour seul agrément un parement jaune aux manches courtes, tenue réservée exclusivement aux visites.

Il aura fallu onze ans pour qu’il sorte du couloir de la mort, alors que le 18 décembre 2001, le Juge fédéral Yohn, de l’État de Pennsylvanie, avait « cassé » la sentence de peine de mort prononcée en 1982. Il aurait dû être extrait du couloir de la mort quelques jours après. C’est ce que nous attendions tous, même si nous savions que le Juge n’avait statué que sur la forme et non sur le fond de l’affaire ; pour la justice américaine, Mumia reste toujours coupable du meurtre qui lui est reproché. Après de nombreux appels tant au niveau fédéral qu’à celui de la Cour Suprême des Etats Unis, cette dernière « se lave les mains » des droits civils de Mumia et laisse à la Cour fédérale de Pennsylvanie le soin de revenir éventuellement sur la décision prise le 18 décembre 2001. Autre traitement inhumain et dégradant s’apparentant fort à une torture tant morale que physique.

Au-delà de ces « jeux  de justice », il est intéressant de s’interroger sur le maintien de Mumia dans le couloir de la mort. Rappelons que le droit à la vie et celui de ne pas être soumis à une peine cruelle, inhumaine ou dégradante, sont affirmés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que dans des instruments internationaux et régionaux, à valeur normative,  et dans des constitutions et législations nationales, sauf aux Etats-Unis qui ne cessent de marquer leur différence, dans le sens le plus monstrueux, même si certains de ses Etats ont voté des moratoires Ce n’est toujours pas assez ! L’idéologie de la loi du Talion à la vie dure.

En aucune manière, une exécution judiciaire ne constitue un acte de légitime défense,  il s’agit juste d’un meurtre prémédité cruel et se rapproche, en ce sens, de la torture. C’est, comme le précise Amnesty International[1], « une agression physique et mentale poussée à l’extrême contre une personne déjà réduite à l’impuissance par les autorités gouvernementales ».  Tout Etat pratiquant la peine de mort ne peut prétendre être un Etat démocratique respectant les droits fondamentaux et encore moins lorsque cette peine de mort vise particulièrement les Afro-Américains qui « représentent 42 % de la population dans le couloir de la mort mais seulement 12% de la population américaine, alors que les Blancs, représentant 72 % de la population, constituent 44 % des condamnés à mort [2]». Il faut ainsi admettre, à l’instar d’Arnaud Gaillard, que « la peine de mort est un dispositif majoritairement au service des personnes de couleur blanche, et d’autre part, que la vie n’a pas le même prix selon la couleur de la peau ou les capacités financières de chacun ». C’est bien d’ailleurs cette justice raciste que ne cessent de dénoncer Mumia et ses soutiens aussi bien américains qu’internationaux.

Mumia aura passé trente années dans le couloir de la mort, dont onze de trop. Dans cette attente réside aussi la cruauté et l’inhumanité de la peine de mort, non seulement le prisonnier attend sa mort mais cela constitue une torture mentale et physique inadmissible au regard du droit à la vie et du droit à la dignité humaine. Trente ans à attendre, à lutter, à clamer son innocence –il n’est pas le seul- trente ans constituant un traitement inhumain, une torture mentale et physique visant à le briser.

C’est compter sans la force de caractère de Mumia. Il résiste, étudie, lit, écrit, publie des livres[3], donne des interviews, apprend le chant et le piano et ne cesse de faire des exercices physiques à raison de 6 heures par semaine, travaille sur son cas, informe ses camarades de détention sur leurs droits, même s’il avoue ne pas être « avocat ». Il a compris comment marchent les rouages et a éprouvé leurs limites. Pour l’administration pénitentiaire et judiciaire, il est à briser et surtout il faut obtenir sa vie pour laver l’outrage de la mort du policier Faulkner.

 

 

 

Ainsi lors de son arrivée à Mahanoy, les autorités n’ont eu de cesse d’obtenir de lui qu’il coupe ses dreadlocks –il avait promis de ne le faire qu’à sa libération-.  Il refuse, restera plusieurs semaines en isolement complet,  ni livre, ni radio, ni visite. Seul. Il perdra plusieurs kilos. Il ne cédera que devant l’insistance de sa femme et de ses soutiens. Il s’agissait pour les autorités américaines de le mettre face, hors du couloir de la mort, au même type de traitement dégradant et inhumain.

Mumia devrait passer le reste de sa vie en prison, à moins que le rapport de force entre ses soutiens et la justice permette que son cas ne soit réétudié, voire ré ouvert. C’est bien ce que la justice, dans le plus grand secret,  a empêché de faire en  rendant, le 13 août dernier, une ordonnance stipulant que Mumia était condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Il était ainsi privé d’une possibilité de recours, si n’avait été la vigilance d’une de ses anciennes avocates.

Au traitement inhumain et dégradant, équivalant à de la torture, s’ajoute le fait que Mumia est victime d’une violation systématique de ses droits à la dignité humaine, à ne pas être discriminé en raison de ses origines et à ne pas être privé du droit à se défendre puisqu’avec cette tentative, il y a violation intentionnelle des règles de procédures pénales.

Depuis 2009, les soutiens de Mumia ont commencé une large campagne internationale portant sur ses droits civils qui ont été largement violés depuis 1982 : le jury n’a eu connaissance que partiellement des informations ;  Mumia, au tout début de son procès, a bénéficié d’une assistance juridique insuffisante ; le juge s’est montré ouvertement impartial ; les éléments nouveaux n’ont pas été acceptés par l’accusation ; sans oublier le poids politique de l’Ordre Fraternel de la police à Philadelphie. Ce constat interroge les normes internationales d’équité pour les procédures judiciaires. Seul un nouveau procès, avec des observateurs étrangers, pourrait permettre le respect des droits civils de Mumia.

15 heures, la fin de la visite est annoncée. Nous avons passé cinq heures ensemble. Cinq heures où se sont, pour la première fois, interposés des silences ; il n’y a plus l’urgence du couloir de la mort. Nous étions deux amis, certes dont un est emprisonné, mais le rythme était différent, moins pesant. Les enfants des prisonniers couraient, riaient ; des familles jouaient aux cartes ; d’autres savouraient d’être si près l’un de l’autre ; un prisonnier, attitré aux photos, n’a cessé d’en développer …

Dans cet univers si impersonnel et où des vies se brisent, cette visite marque la seconde étape du combat mené avec les prisonniers politiques maintenus trop longtemps en prison alors qu’ils ne sont pas coupables ou qu’ils devraient être libérés depuis longtemps ;  Il reste la mobilisation à construire pour obtenir la libération de Mumia et la fin d’une justice ouvertement raciste. Le micro a grésillé la fin de la visite.

Paris, le 15 octobre 2012

 

 

 

 

 

 

 


[1] Document, Abolition totale ou partielle dans la loi et la pratique, Index AI : ACT 50/13/98

ÉFAI, Londres, décembre 1998

[2] Arnaud Gaillard, 999,  éditions Max Milo, 2011

[3] Live from death row (1995);  All things censoredDeath Blossoms : reflections from a prisoner of conscience ; Faith of our fathers; We want freedom: a life in the Black Panther party; Jailhouse Lawyers (2010); le dernier  en collaboration avec Marc Lamont Hill: The classroom and the cell: conversations on Black life in America (2012)

Chaude rentrée

In Pas de catégorie on 25 octobre 2012 at 9:01

Il est toujours agréable de voir affiché complet sur le mur du théâtre où se joue sa pièce. Ce fut le cas pour la reprise à Bobigny de La Dernière Scène.

Ce fut d’autant plus agréable que ce lieu, Canal 93, dédié normalement aux musiques actuelles, n’avait jamais vu venir ce public-là, aux dires mêmes de Marc Gore, son directeur.

Beaucoup de gens venant de Paris et affrontant l’inconnu d’une banlieue où ils se sont perdus (beaucoup arrivaient essoufflés ou en retard).

C’est ainsi que j’ai pu mesurer l’intérêt du sujet lui-même, car je ne crois pas que ces gens-là, qui n’étaient pas, visiblement, en grande majorité des habitués des théâtres, soient venus sur mon seul nom et ma réputation.

Non, c’est Mumia Abu-Jamal et Martin Luther King qui les ont fait venir. Mais aussi, sans doute pour partie, concédons-le, le succès que nous avons rencontré à Avignon. Le bouche à oreilles à opéré du Sud au Nord, de l’été à l’automne.

C’était un public chaleureux, vivant, métissé, populaire, pluriel. Tous âges, toutes origines, toutes classes sociales confondues. Un vrai public, un public vrai.

Encore une preuve s’il en faut, que le théâtre intéresse le grand public pour autant que le sujet lui parle. Mais surtout jamais renoncer à  l’exigence de qualité artistique car c’est la forme qui structure le contenu et pas l’inverse. Ils viennent au spectacle, pas à un meeting. Les multiples rappels à la fin de la pièce, les bravos qui fusaient et faisaient chaud au coeur, les yeux mouillés à la sortie, les chaleureux remerciements qu’on nous adressait en sont le témoignage.

Nul doute que cette pièce tournera en France et à l’extérieur. Les demandes affluent déjà, les réseaux se forment pour faciliter sa diffusion. Je suis un auteur-metteur en scène heureux. Je pense de toute façon la reprendre à Paris d’ici la fin de cette saison (des tractations sont en cours) pour la présenter à un plus large public parisien.

Samuel Archimède in memoriam

In Pas de catégorie on 3 octobre 2012 at 4:32

Photo AF

C’est ici qu’il est né au tout début du siècle dernier, en 1918, et c’est ici au début de ce siècle, un jour de septembre 2012, que ses cendres ont été répandues dans la mer selon son souhait. Il s’appelait Samuel Archimède et c’était mon père.

Ce lieu, c’est à Petit-Canal (Guadeloupe), en prolongement des fameuses marches de l’esclavage où les Africains capturés étaient débarqués au Nord de l’ile pour couper la canne.

Comme c’est drôle, c’est ici même, il y a près de trois décennies, que j’ai écrit ma première nouvelle dont voici un extrait:

« Des cascades d’eau de pluie dévalent les marches mille fois lavées. Une rangée de cocotiers court mollement vers la jetée comme les notes mouillées d’une triste mélodie, comme une longue portée de chants déportés. Et je ne sais pourquoi, descendant l’escalier, je me dis, titubant, que vraiment, alors vraiment, je hais le rhum et je hais la poésie. »

Photo AF

Comme c’est drôle, avant de retourner en ces lieux pour disperser ces cendres, j’avais en tête de rejouer du saxophone. Et, juste avant de prendre l’avion pour Pointe-à-Pitre, je suis passé rue de Rome, dans le quartier où je suis arrivé petit débarquant de la Guadeloupe, pour commander dans une boutique un saxophone ténor.

Comme c’est drôle, le soir de la veillée, le jour-même, à 7000 km de là, on me montre le saxophone de mon père et on me demande d’en jouer pour la cérémonie de dispersion des cendres. Alors j’ai pris ce vieux saxophone oublié, et j’ai travaillé un air que me permettaient ses quelques clefs encore valides: une adaptation à ma manière du 6è mouvement du Requiem de Mozart.

Et comme c’est drôle, peu de temps avant d’apprendre sa mort, j’avais écrit ce poème que je lui ai dit face à la mer:

SOMMES-NOUS

Sommes-nous la peau brulée du monde ?

Sommes-nous sa brulure même ?

Et si toute peau n’était que poésie ?

Une écorce à bruler.

Et si ce n’était l’eau mais bien le feu

Non pas noyés du temps

Mais bien son aliment

En sursis de la cendre

Pas dans le fleuve mais en la flamme

Jamais lavés mais consumés jamais sauvés

Etres en fusion sans rémission

Etre-là de la lave

Si l’existence n’était qu’essence

Un parfum délivré

Papiers de vie odeurs de temps

Un bouquet d’incendie

Et si la fin n’était qu’une faim ?

Ordre d’un désordre affamé

Qui n’a de sens qu’en consciences dévorées

L’appétit et son cri

Ni l’océan ni l’horizon

Ni les grands lacs apaisés de passion

Ni même la chute aux gouffres d’abandon

Ne valent consolation

Pour nous les voiles du temps

Alain Foix

La Dernière Scène

In Pas de catégorie on 1 juin 2012 at 4:11

Me revoici après de si longues semaines d’absence. C’est que j’étais accaparé par deux monstres sacrés: Martin Luther King et Mumia Abu Jamal.

Le premier a tenu ma plume pendant de longs mois pour sa biographie que j’ai commencé à écrire en allant sur ses traces à Atlanta et dans tout le Sud des Etats-Unis. Cette biographie est maintenant dan les tuyaux de Gallimard et sera publiée à la rentée dans la collection Folio-Biographies (la même que mon Toussaint Louverture).

Le second m’a accaparé dès que j’ai lâché la plume de Martin pour écrire La Dernière Scène dans laquelle il rencontre Martin et sa femme Coretta dans sa prison de Pennsylvanie où il était enfermé depuis 30 ans dans le couloir de la mort d’où il est sorti au moment où j’écrivais cette pièce. Il est encore hélas en prison à vie et la lutte continue pour l’en sortir. Cette pièce apporte à sa manière sa petite contribution à ce combat. La ville de Bobigny qui en a fait un citoyen d’honneur est l’inspiratrice de cette pièce qu’elle coproduit. Pièce qui sera présentée à l’occasion du baptême de la rue Abu Jamal le 19 octobre 2012 à Canal 93 (Bobigny), après avoir été créée à Avignon cet été du 8 au 28 juillet.

J’en fais la mise en scène et je travaille actuellement avec Mariann Mathéus qui incarne Coretta et Assane Timbo qui incarne Martin Luther King et Mumia Abu Jamal. Une lecture publique aura lieu en amont, le 14 juin 2012 à 17h à la librairie Orphie 15 rue Victor Cousin à Paris dans le 5è. Venez nombreux.

Une délégation partie soutenir Mumia le 24 avril dans sa prison de Pennsylvanie à l’occasion de son anniversaire, l’a tenu au courant de mon projet. Il en est paraît-il ravi.

 

Affiche de la Dernière Scène

Mozart et le tambourin indien

In Pas de catégorie on 14 février 2012 at 8:18

Voici le texte de ma communication du 13 février à la Cité Nationale de l’histoire de l’immigration

Dans le cadre du colloque

Quelles politiques culturelles pour les départements d’Outre-mer

Sujet: La Création et la diffusion artistique en Outre Mer à l’épreuve de l’identité et de l’isolement

 

« Toutes les civilisations ne se valent pas. »

Un mot qu’on pourrait mettre dans la bouche d’un cannibale comparant la chair d’un missionnaire français avec celle d’un anglais.

Lorsqu’on voit tous les trésors de civilisations dont s’est gavé l’occident pour enrichir la sienne, on peut comprendre.

 

Et au philosophe officiel de renchérir sur France Inter « Ben oui, il faut bien admettre qu’entre Don Giovanni de Mozart et un tambourin Nambikwara, il y a une différence ».

Ben oui, entre les torchons et les serviettes aussi. C’est celui qui les confond qui est le rustre. Viendrait- il à l’idée de ce même philosophe de comparer la musique et la danse sacrées de la cour royale de Bali avec les tambourins poitevins, basques ou auvergnats ?

 

De quoi parle-t-on et d’où parle-t-on ?

Comparer sa civilisation à celle des autres suppose en préalable qu’on connaisse bien la sienne.

Lorsqu’on est philosophe, comment ignorer la dialectique historique de Hegel qui inscrit les renversements de l’histoire dans le mouvement des civilisations ?

Comment ignorer la distinction entre le diachronique et le synchronique dont parle Levi Strauss pour distinguer l’état présent d’une civilisation et les divers moments de son histoire ? Comment gommer d’un trait sa notion d’entropie et faire l’impasse sur la constatation de Valéry qui dit qu’il faut bien admettre que les civilisations soient mortelles et que leur principe est le vivant, c’est-à-dire le mouvement ?

 

Elles meurent comme les hommes mais contrairement à eux, la décomposition précède la mort. Aujourd’hui on ferait bien de s’intéresser à l’état de santé de la nôtre qui permet de dire de telles absurdités au plus haut sommet de l’Etat.

Comment ignorer l’apport des Lumières qui au sein même de notre civilisation ont apporté le regard nécessaire permettant de comprendre l’autre dans son humanité distincte et cependant universelle ? Qui ont montré qu’il fallait savoir sortir de soi pour rencontrer l’autre.

 

Dans son « Complément au voyage de Bougainville », Diderot prenant l’exemple d’un missionnaire à Tahiti voulant convertir ce qu’il pensait être des sauvages, montra que pour apprendre à l’autre, il faut aussi apprendre de l’autre.

 

Comment enfin ignorer le principe d’Heisenberg  qui dit qu’on ne peut connaître l’objet qu’on cherche à saisir absolument puisqu’en le saisissant on inscrit en lui notre propre savoir qui est par nature limité à nous-mêmes et à notre système de connaissance ?

 

Emettre un jugement de valeur entre civilisations est impossible dans la mesure où c’est toujours à partir de la nôtre qu’on raisonne. On peut seulement tenter d’engager le dialogue.

Et dieu sait si le dialogue entretenu par force ou par nécessité avec les autres civilisations a contribué à enrichir la nôtre.

 

Le grand problème de notre société, n’est pas qu’il y ait des ignorants, ce qui est le lot de toute civilisation. Mais que des ignorants soient au pouvoir ou pire encore, qu’en toute conscience on donne pouvoir aux ignorants pour conforter son propre pouvoir.

 

Suis-je si loin du sujet à traiter ? J’ai bien peur hélas que non.

Car le grand problème de la diffusion et de la création est lié à la question du pouvoir et de ce que le pouvoir veut faire entendre par culture, par diffusion de la culture, par art et par création.

 

Tant que cette base n’est pas clarifiée, on aura beau jeu de s’indigner contre les sorties d’un ex-ministre de l’Education qui se dit philosophe et qui reprend à peu de mots près, au XXIe siècle, les mots de son ancêtre colonialiste Jules Ferry.

 

Tant que cela n’est pas clarifié, on ne pourra voir venir que d’un mauvais œil de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane ou de la Réunion, un envoyé de l’Etat venant porter l’art et la culture.

La question de la diffusion et de la création en outre-mer reste empêtrée dans cette question coloniale.

 

Tant que cette question ne sera pas clarifiée, tant qu’on confondra culture, us et coutumes, art, tradition et création, on restera empêtré dans cette question de la relation entre pouvoir politique, art, civilisation et culture.

 

Tant que cela ne sera pas clarifié, ce qu’on appelle scène nationale en outre-mer, sera aux scènes nationales métropolitaines ce que le franc CFA était au franc.

 

Parce que tant qu’on continuera à mélanger les torchons et les serviettes, on fera le jeu des sectarismes voire des intégrismes identitaires qui veulent tout sauf la reconnaissance de la liberté individuelle de l’artiste et celle de l’autonomie de l’art et de la création. C’est-à-dire au fond à l’expression individuelle de l’artiste comme expression de la liberté de tous. Et il est un fait politique que de tels intégrismes politiques servent le pouvoir des deux côtés.

 

Comparer le tambourin Nambikwara  à Don Giovanni de Mozart c’est en réalité ne pas reconnaître que l’un et l’autre ont des fonctions différentes dans la société où ils sont joués. C’est en réalité ne pas reconnaître la fonction sociale de l’art.

 

Comparer le jeu du tambourin à l’œuvre de Mozart, c’est ne pas reconnaître tout un pan de l’histoire de l’Occident et de notre civilisation qui comme d’autres mais différemment ont fait émerger un art savant qui tout en s’alimentant de l’art populaire, a créé sa dimension propre passant par l’écriture, à savoir par l’individualisation de l’auteur et de l’artiste.

 

Et ce n’est pas parce qu’on crée une agence de diffusion culturelle de l’Outre-mer qu’on résoudra nécessairement le problème.

Parce que le problème n’est pas de qualifier ou de singulariser une identité culturelle. Parce que la résolution du problème n’est pas dans le fait de créer et développer des identités communautaires. Bien au contraire.

 

La question qui se pose au cœur d’une politique culturelle devrait être à mon sens quelle est la fonction de l’artiste dans telle ou telle société, et en quoi l’artiste peut contribuer à développer à la fois la culture dans laquelle il se trouve et l’ouverture et le rapport au monde des individus qui y sont confrontés. Et en quoi finalement l’Etat et la collectivité peuvent par leur pouvoir y contribuer.

 

C’est cette question-là qui devrait être au cœur des préoccupations d’un directeur d’une scène nationale. C’est avec celle-ci et missionné par l’esprit de Malraux qui a présidé à la création de telles structures, que j’ai pris dans la fin des années 80 la direction de la scène nationale de la Guadeloupe.

 

En tant qu’ethnologue ayant étudié les cultures de la caraïbe et en tant que philosophe ayant étudié l’histoire de l’art et les questions spécifiques de la création artistiques contemporaines, mais aussi en tant qu’artiste moi-même, il ne faisait aucun doute qu’une scène nationale en Guadeloupe a ses spécificités liées au terroir. Mais aussi au même titre que celle de Poitiers qui doit prendre en compte les dimensions propres du paysage humain où elle s’inscrit.

 

Mais la grande différence, c’est qu’autour de la scène nationale de Poitiers existe le Festival des arts traditionnels de Confolens, le Centre de musique et de danse traditionnel et la Fédération des associations de musique et de danse traditionnels de Poitou-Charentes, le pôle régional des musiques actuelles, une plate-forme interrégionale d’échange et de coopération pour le développement culturel, des conservatoires et écoles de musique et de danse, des centres dramatiques, des musées et centres d’Art contemporain, et j’en passe.

 

D’où la confusion. J’ai perçu que l’on me demandait de prendre le tout dans ma mission, c’est-à-dire déroger à la mission nationale dévolue aux scènes nationales qui est la création et la diffusion du spectacle vivant contemporain.

Sur un territoire tel que celui-ci, le manque de maillage des structures culturelles, porte inévitablement à la confusion des genres.

 

L’autre problème qui renforce cela est l’isolement. Comment aider les artistes locaux et le public (cela va de pair) à développer leur perception et leur savoir-faire si on ne crée pas des ponts de diffusion leur permettant d’avoir accès aux œuvres contemporaines dans leur multiplicité et leur variété ?

Ces ponts, outre la nécessité d’accès à la diffusion nationale et internationale qui est une des missions d’une scène nationale, et je m’y attachais, il fallait les mettre en place au niveau interrégional. Ce que nous avons commencé non sans mal avec la scène nationale de la Martinique et Fanny Auguiac, en créant des échanges entre nous, mais aussi avec l’ensemble de l’arc caraïbe (Haïti, Sainte-Lucie, Porto-Rico, Dominique…). Mais c’est un travail de titans mené contre vents et marées et parfois contre de grandes réticences.

 

La question reste celle-ci. Si on ne met pas en œuvre une vraie politique culturelle propre à créer un véritable échange entre publics et entre artistes, comment intégrer réellement ces outre-mer dans l’unité d’une nation une et indivisible ?

 

Le communautarisme culturel vise aujourd’hui à donner du rap aux jeunes de banlieue, du Mozart et de l’art contemporain aux classes moyennes cultivées, de l’outre-mer à l’outre-mer. C’est-à-dire à aller à l’opposé même de la vision d’un Malraux qui pensait la mission de l’Etat et des collectivités comme celle qui consiste à créer un dialogue personnel entre l’œuvre et l’individu, c’est-à-dire le citoyen à part entière.

 

Créer les conditions d’un véritable développement et d’un véritable échange pour l’outre-mer ne serait-ce pas, tout en respectant, voire développant la donnée culturelle et spécifique locale, créer les conditions d’une véritable mixité et de rencontre des publics et de leurs horizons culturels.

Si Césaire fut Césaire, n’est-ce pas du fait qu’il a pu produire un dialogue universel entre Shakespeare et lui-même comme porteur d’une dimension singulière ?

Peut-on comparer Césaire à un conteur de veillées antillaises ?

Vous admettrez qu’une telle comparaison serait parfaitement imbécile. A la fois en termes de degrés et en termes de nature.

Alors laissons les scènes nationales faire leur travail spécifique de diffusion et de création quitte à les adapter au cadre dans lesquels elles agissent, et développons autour d’elles les conditions et structures locales, régionales et nationales de développement et d’échange culturels.

 

 

 

 

Bonne année 2012

In Pas de catégorie on 1 janvier 2012 at 5:32

Tourner la roue, pousser la porte, embrasser l'arbre. (Photo Alain Foix, Oak alley, Louisiane, Août 2011)

Bonne année à tous mes lecteurs réguliers et occasionnels.Je vous sais de plus en plus nombreux et en augmentation constante de mois en mois, d’année en année. Grâce à l’application de l’outil statistique de ce blog, je sais même vos goûts et tendances. Mais puisque je suis plutôt un artiste qu’un commercial (ce dont je suppose, vous m’en savez gré) je ne réponds pas à la demande, mais je suis dans l’offre personnelle. Je tente, avec plus ou moins de bonheur et de constance, de vous faire partager mes réactions à l’actualité, vous informer  de celle de mes ouvrages et créations, et connaître mes humeurs ou indignations passagères ou constantes. On écrit pour être lu, je l’affirme sans faux-semblant. Je ne suis pas de ceux qui pensent que plus on est ignoré, plus on est maudit, donc plus on est talentueux.Je ne suis pas non plus de ceux qui pensent le contraire. La quantité de lecteurs ou de spectateurs est loin d’être l’aune à laquelle se mesure le talent, comme les commerçants cherchent à le faire croire. D’ailleurs ce n’est pas le talent en soi, mais ce que dit l’oeuvre en chaque spectateur dans l’improbable alchimie de la forme et du fond, du style et du récit, du sens global et formel et de la signification singulière, qui fait l’artiste. Le talent n’est que ce qui permet de passer d’une oeuvre à l’autre à travers la remise en cause toujours recommencée du matériau littéraire et artistique dont on modèle et remodèle la forme. On n’a toujours qu’un lecteur, et ce lecteur est en dialogue avec celui qui écrit et qui se projette d’une manière ou d’une autre en ce lecteur inconnu et par nature idéal. Cet idéal n’est jamais que celui qu’on peut projeter à partir de soi-même, mais au-delà, en-dehors de soi-même. Cet idéal se joue donc entre l’universel projeté d’un lecteur et la singularité de l’écrivain. Certains ferment le cercle volontairement. D’autres l’ouvrent excessivement et s’y perdent, pensant sans tout à fait le dire que le lecteur fait l’écriture. Je ne cite pas de nom, mais il est clair que nous sommes là dans la limite entre l’oeuvre et la marchandise. Frontière malheureusement trop souvent transgressée pour la cause mercantile. Tout ça pour vous dire, chers lecteurs, que je suis heureux, encore une fois, que votre nombre aille grandissant et que j’espère que ce cercle s’agrandit autour d’une singularité s’ouvrant en dialogues multiples. Merci de me lire, et puisqu’on est à l’heure des bonnes résolutions, je vous promets que je vais tenter d’être plus constant dans mes écrits sur ce blog. Sachez cependant que ce blog n’est pour moi qu’un espace complémentaire d’expression, et que le coeur de mon activité doit être préservé, à savoir la littérature et le théâtre. Mes absences ici sont souvent l’expression de ma concentration sur mes créations. J’en ai plusieurs en cours cette année. Je ne manquerai pas de vous en faire part au plus tôt. Belle année 2012

Plage de Bois-Jolan, Sainte Anne, Guadeloupe

Le rond pain du théâtre

In Pas de catégorie on 22 décembre 2011 at 12:53

 

Théâtre du Rond-Point, Golgota Picnic. La multiplication des pains : des tranches de hamburgers jonchant la scène. Je compte et, selon mes calculs rapportant la surface couverte à celle, moyenne de chaque morceau: 25 464, 73 pains ronds par soir, écrasés, piétinés contre la piété.  Soit 229 162, 57 petits pains en 9 représentations. Mon cœur se soulève et je m’interroge. Non pas cette bouche en gros plan qui déglutit et laisse couler le long des lèvres cette pâte de pain et de viande hachée gluante et jaune qu’elle vient de mâcher. Non pas ces vers de terre grouillant dans un empilement instable de tranches de pains en forme de triple hamburger sur lequel on épingle l’étiquette Babel. Non pas ce burger vertical en gros plan dont on découvre qu’il est le sexe de la comédienne assise, jambes écartées devant la caméra. Même pas ce corps du Christ étendu sur le visage duquel on vient écraser des kilos de viande hachée préalablement passée dans une moulinette filmée, encore une fois, en gros plan. Non pas ce texte scandé en espagnol sous-titré en français qui dit dans une prose qui ne manque pas d’éclat des choses entendues, des choses qui se dégueulent dans une logorrhée dans laquelle des morceaux de vraie intelligence et de pertinence, d’humour et de justesse, le disputent à des banalités et des naïvetés sans nom. Non pas ces images décoiffantes d’une femme (ange déchu en noir au début, puis ange blanc à la fin) tombant du ciel en vol libre dans les harmoniques du vent projetées à pleine puissance par les haut-parleurs. Encore moins ce corps massif et rond d’homme moyen, d’une banale laideur, corps blanchâtre, mou et mat qui joue nu, bellement, image surréaliste, sur le corps noir, brillant, somptueux, d’un piano à queue. Il joue les Sept dernières paroles du Christ sur la croix de Haydn, clôturant la pièce dans une longue agonie, un Golgotha musical d’une bonne demi-heure dans un silence faisant mur où s’écrivent note à note des lamentations s’élevant peu à peu de ce corps de chair épaisse vers des sommets de spiritualité. Et ce faisant, l’œuvre finit comme en contrepoint de ce qu’elle a commencé. Comme si l’artiste dénonçait lui-même ses contradictions et ses impostures tel un moine de Bataille se mettant en scène dans une pièce sacrée-salée.

Non, le malaise que je ressens (cette odeur de pain qui me retourne le cœur et m’agite au-delà du conscient, de l’esthète qui juge les beautés et les faiblesses d’une œuvre) s’apaise étrangement dans le déplacement inattendu de deux jeunes femmes (sans doute catholiques pratiquantes) qui se lèvent dans le noir et descendent en bord de scène prélever comme deux pies volant l’impie, deux morceaux de pain pour s’en retourner s’asseoir sagement, sans mot dire. C’est le plus beau moment du spectacle qui n’est pas le spectacle lui-même. Elles ont dit en silence, en belle intelligence, ce qu’elles avaient à dire : le sacré est le pain. C’est ce que mon corps tout entier, mon inconscient, avait à dire, moi qui me dis agnostique. Et alors ? La morale dont nous sommes pétris, moi-même autant que cet artiste se dépêtrant comme un adolescent, jeune animal pris dans un filet, est efficiente. Elle est dans l’ADN de notre culture, qu’on soit laïque ou chrétien, qu’on croie au ciel ou qu’on n’y croie pas. Ce n’est pas un spectacle quelle que soit sa qualité qui changera ça. Ces deux pies voleuses volent au-dessus de tout ça. Alors, beaucoup de bruit pour rien ? Oui, sans doute de part et d’autre. Pour un croyant modéré, pas de quoi fouetter un chat. Sade, Diderot, Voltaire, Nietzsche ou même Freud ont lancé des scuds bien plus efficaces car d’intelligence et de raison contre les dogmes de la religion. La provocation dont ils ont fait preuve étant une conséquence de leur pensée se frayant un chemin de vérité, et non un but. Ce spectacle-là, tout au contraire, utilise le savoir-faire indéniable d’un artiste comme outil de provocation. Là est le malaise. Il n’y a pas seulement de la naïveté baignée d’outrance dans ce spectacle, mais de la fausseté, de la manipulation, de l’inauthentique. Tous les grands artistes qui ont fait scandale et sont entrés dans l’histoire l’ont fait par une nécessité impérieuse, intrinsèque, de changer les codes de l’écoute et de la vision alliés au sentiment de la beauté et du sublime pour trouver des chemins d’expression nouvelle. Ces changements esthétiques font par eux-mêmes des victimes collatérales dans le champ social de la religion et de la politique. Mais la force d’inertie et de récupération de la société est telle qu’une fois refermées les cicatrices d’un Picasso, d’un Schönberg ou d’un Brecht sur la peau de la culture, celles-ci deviennent intouchables et sont les scarifications de sa fierté. Alors, bien-sûr, pour qu’advienne de nouveau ce possible, il faut laisser libre l’espace de la création, et on ne peut reprocher aux programmateurs, quels qu’en soient les conséquences esthétiques, morales ou politiques, de prendre le risque de la création. C’est leur mission et leur honneur.

Cela dit, ce qui s’est passé sur la scène du Rond Point et a créé un tel « buzz » médiatique, ne trouve à mes yeux qu’un point de vérité dans toute cette mascarade. Cette vérité est dans l’œuvre même, toujours ; sur la scène, le pupitre ou le tableau. Dans ce qu’on peut appeler le contenu de vérité d’une forme esthétique. C’est pour cela qu’on a tant besoin de critiques qui sont de la médecine de l’art : ils ne font ni sa maladie, ni sa santé, mais font des diagnostics et font parler ses symptômes. Ils manquent cruellement dans nos journaux qui laissent plus d’espace à l’événement qu’à la chose même. Oui, il y a une chose en laquelle Rodrigo Garcia est juste et vrai : il se pose de manière masochiste comme antéchrist esthétique et dit en même temps que le Christ est un charlatan qui a réussi. Le premier portant à sa manière les qualités de celui auquel il s’oppose, comme l’ange noir à l’ange blanc, devient ainsi touchant dans cet aveu. Et c’est peut-être bien ce charlatanisme avoué publiquement et mis en scène par l’artiste lui-même qui donne à cette œuvre toute sa qualité.

 

Alain Foix

 

Justine à Bondy

In Pas de catégorie on 9 décembre 2011 at 2:36

Chers lecteurs, voici de quoi vous donner envie de venir à Bondy: un extrait de Justine de Sade dans lequel l’infortunée héroïne du Divin marquis a la mauvaise idée de venir à Bondy. Du pur plaisir littéraire. Sans vouloir sauter du coq à l’âne (et sans vilaines allusions à cette littérature des bois qu’on trouve aussi dans le Songe…) je pense que dans quelques heures, je vais prendre le RER et me retrouver quelques minutes plus tard au  coeur du scandale du Rond-Point  des Champs Elysées. Champs où se fait le « pique-nique de Golgotha » (Golgotha picnic) qui rassemble tous ces excités de la foi autour d’un théâtre brûlant.  Et je me dis que, tudieu! Pourquoi ne demande-t-on pas qu’on brûle tous les livres de Sade et tous ceux de Diderot (qui a donné son nom à ma bien-aimée bibliothèque de Bondy). Car, sans même avoir vu cette pièce, je me dis que ces deux grands maîtres de la littérature ont sans doute été plus loin dans la critique de la religion que ne le feront jamais les auteurs d’aujourd’hui. Et ce, il y a plus de deux siècles! Mais bon, comme le prophétisait déjà un célèbre Bondynois: « le 21 siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Des petits malins ont remplacé spirituel par religieux. Ce qui n’est pas la même chose.  Malraux, de Bondy? Et oui, personne n’est parfait.

JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU du Marquis de Sade (Extrait)

Dès le même jour nous gagnâmes la chaumière d’un braconnier de la forêt de Bondy, intime ami de notre bande.

– Te voilà libre, Thérèse, me dit alors la Dubois, tu peux maintenant choisir tel genre de vie qu’il te plaira, mais si j’ai un conseil à te donner, c’est de renoncer à des pratiques de vertu qui, comme tu vois, ne t’ont jamais réussi ; une délicatesse déplacée t’a conduite aux pieds de l’échafaud, un crime affreux m’en sauve ; regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si c’est bien la peine de s’immoler pour elles ! Tu es jeune et jolie, Thérèse : en deux ans je me charge de ta fortune; mais n’imagine pas que je te conduise à son temple par les sentiers de la vertu : il faut, quand on veut faire son chemin, chère fille, entreprendre plus d’un métier et servir à plus d’une intrigue ; décide-toi donc, nous n’avons point de sûreté dans cette chaumière, il faut que nous en partions dans peu d’heures.

– Oh ! madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations, je suis loin de vouloir m’y soustraire ; vous m’avez sauvé la vie ; il est affreux pour moi que ce soit par un crime ; croyez que s’il me l’eût fallu commettre, j’eusse préféré mille morts à la douleur d’y participer ; je sens tous les dangers que j’ai courus pour m’être abandonnée aux sentiments honnêtes qui resteront toujours dans mon coeur ;  mais quelles que soient, madame, les épines de la vertu, je les préférerai sans cesse aux dangereuses faveurs qui accompagnent le crime. Il est en moi des principes de religion qui, grâces au ciel, ne me quitteront jamais ; si la providence me rend pénible la carrière de la vie, c’est pour m’en dédommager dans un monde meilleur. Cet espoir me console, il adoucit mes chagrins, il apaise mes plaintes, il me fortifie dans la détresse, et me fait braver tous les maux qu’il plaira à Dieu de m’envoyer. Cette joie s’éteindrait aussitôt dans mon âme si je venais à la souiller par des crimes, et avec la crainte des châtiments de ce monde, j’aurais le douloureux aspect des supplices de l’autre, qui ne me laisserait pas un instant dans la tranquillité que je désire.

– Voilà des systèmes absurdes qui te conduiront bientôt à l’hôpital, ma fille, dit la Dubois en fronçant le sourcil ; crois-moi, laisse là la justice de Dieu, ses châtiments ou ses récompenses à venir ; toutes ces platitudes-là ne sont bonnes qu’à nous faire mourir de faim. Ô Thérèse ! la dureté des riches légitime la mauvaise conduite des pauvres ; que leur bourse s’ouvre à nos besoins, que l’humanité règne dans leur coeur, et les vertus pourront s’établir dans le nôtre ; mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi, notre asservissement, ne serviront qu’à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage, et nous serions bien dupes de nous les refuser quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a fait naître tous égaux, Thérèse ; si le sort se plaît à déranger ce premier plan des lois générales, c’est à nous d’en corriger les caprices et de réparer, par notre adresse, les usurpations du plus fort. J’aime à les entendre, ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres, j’aime à les voir nous prêcher la vertu ! Il est bien difficile de se garantir du vol quand on a trois fois plus qu’il ne faut pour vivre ; bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, quand on n’est entouré que d’adulateurs ou d’esclaves dont nos volontés sont les lois ; bien pénible, en vérité, d’être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents  ils ont bien du mal à être sincères, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir !… Mais nous, Thérèse, nous que cette providence barbare, dont tu as la folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l’humiliation comme le serpent dans l’herbe ; nous qu’on ne voit qu’avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu’on tyrannise, parce que nous sommes faibles ; nous, dont les lèvres ne sont abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces, tu veux que nous nous défendions du crime quand sa main seule nous ouvre la porte de la vie…

Et le jeune négociant me pria de lui raconter alors les raisons qui m’engageaient à m’éloigner de Paris, où je lui avais dit que j’étais née. Je le fis avec autant de confiance que d’ingénuité.

– Oh ! si ce n’est que cela, dit le jeune homme, je pourrai vous être utile avant d’être à Lyon ; ne craignez rien, Thérèse, votre affaire est assoupie; on ne vous recherchera point, et moins qu’ailleurs assurément dans l’asile où je veux vous placer.

J’ai une parente auprès de Bondy, elle habite une campagne charmante dans ces environs ; elle se fera, j’en suis sûr, un plaisir de vous avoir près d’elle ; je vous y présente demain.

Remplie de reconnaissance à mon tour, j’accepte un projet qui me convient autant ; nous nous reposons le reste du jour à Luzarches, et le lendemain nous nous proposâmes de gagner Bondy, qui n’est qu’à six lieues de là.

– Il fait beau, me dit Saint-Florent, si vous me croyez, Thérèse, nous nous rendrons à pied au château de ma parente, nous y raconterons notre aventure, et cette manière d’arriver jettera, ce me semble, encore plus d’intérêt sur vous. Bien éloignée de soupçonner les desseins de ce monstre et d’imaginer qu’il devait y avoir pour moi moins de sûreté avec lui que dans l’infâme compagnie que je quittais, j’accepte tout sans crainte, comme sans répugnance ; nous dînons, nous soupons ensemble ; il ne s’oppose nullement à ce que je prenne une chambre séparée de la sienne pour la nuit, et après avoir laissé passer le grand chaud, sûr à ce qu’il dit que quatre ou cinq heures suffisent à nous rendre chez sa parente, nous quittons Luzarches

et nous nous acheminons à pied vers Bondy.

Il était environ cinq heures du soir lorsque nous entrâmes dans la forêt. Saint-Florent ne s’était pas encore un instant démenti : toujours même honnêteté, toujours même désir de me prouver ses sentiments;  ussé-je été avec mon père, je ne me serais pas crue plus en sûreté. Les ombres de la nuit commençaient à répandre dans la forêt cette sorte d’horreur religieuse qui fait naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les coeurs féroces. Nous ne suivions que des sentiers ; je marchais la première, je me retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement celles qu’il faut suivre, si par hasard il ne s’égare point, s’il croit enfin que nous devions arriver bientôt.

– Nous y sommes, putain, me répondit ce scélérat, en me renversant à terre d’un coup de canne sur la tête qui me fait tomber sans connaissance…

Oh ! madame, je ne sais plus ni ce que dit, ni ce que fit cet homme ; mais l’état dans lequel je me retrouvai ne me laissa que trop connaître à quel point j’avais été sa victime. Il était entièrement nuit quand je repris

mes sens ; j’étais au pied d’un arbre, hors de toutes les routes, froissée, ensanglantée… déshonorée, madame ; telle avait été la récompense de tout ce que je venais de faire pour ce malheureux ; et portant l’infamie au dernier période, ce scélérat, après avoir fait de moi tout ce qu’il avait voulu, après en avoir abusé de toutes manières, de celle même qui outrage le plus la nature, avait pris ma bourse… ce même argent que je lui avais si généreusement offert. Il avait déchiré mes vêtements, la plupart étaient en morceaux près de moi, j’étais presque nue, et meurtrie en plusieurs endroits de mon corps ; vous jugez de ma situation : au milieu des ténèbres, sans ressources, sans honneur, sans espoir, exposée à tous les dangers. Je voulus terminer mes jours : si une arme se fût offerte à moi, je la saisissais, j’en abrégeais cette malheureuse vie, qui ne me présentait que des fléaux…

– Le monstre ! que lui avais-je donc fait, me disais-je, pour avoir mérité de sa part un aussi cruel traitement? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune, il m’arrache ce que j’ai de plus cher ! Une bête féroce eût été moins cruelle ! Ô homme, te voilà donc, quand tu n’écoutes que tes passions ! Des tigres au fond des plus sauvages déserts auraient horreur de tes forfaits. Quelques minutes d’abattement succédèrent à ces premiers élans de ma douleur ; mes yeux remplis de larmes se tournèrent machinalement vers le ciel ; mon cœur s’élance aux pieds du Maître qui l’habite… Cette voûte pure et brillante… ce silence imposant de la nuit… cette frayeur qui glaçait mes sens… cette image de la nature en paix, près du bouleversement de mon âme égarée, tout répand une ténébreuse horreur en moi, d’où naît bientôt le besoin de prier. Je me précipite aux genoux de ce Dieu puissant, nié par les impies, espoir du pauvre et de l’affligé.

Être saint et majestueux, m’écriai-je en pleurs, toi qui daignes en ce moment affreux remplir mon âme d’une joie céleste, qui m’as, sans doute, empêchée d’attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide,

j’aspire à tes bontés, j’implore ta clémence : vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes voeux. Dieu puissant ! tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et maltraitée ; j’ai voulu faire le bien à ton exemple, et ta volonté m’en punit ; qu’elle s’accomplisse, ô mon Dieu ! tous ses effets sacrés me sont chers, je les respecte et cesse de m’en laindre ; mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas que des ronces, est-ce t’offenser, ô mon souverain Maître, que de supplier ta puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t’adorer loin de ces hommes pervers qui ne m’ont fait, hélas ! rencontrer que des maux, et dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans le torrent des larmes et dans l’abîme des douleurs ?

La prière est la plus douce consolation du malheureux ; il devient plus fort quand il a rempli ce devoir. Je me lève pleine de courage, je ramasse les haillons que le scélérat m’a laissés, et je m’enfonce dans un taillis pour y passer la nuit avec moins de risque. La sûreté où je me croyais, la satisfaction que je venais de goûter en me rapprochant de mon Dieu, tout contribua à me faire reposer quelques heures, et le soleil était déjà haut quand mes yeux se rouvrirent : l’instant du réveil est affreux pour les infortunés; l’imagination, rafraîchie des douceurs du sommeil, se remplit bien plus vite et plus lugubrement des maux dont ces instants d’un repos trompeur lui ont fait perdre le souvenir.

Eh bien, me dis-je alors en m’examinant., il est donc vrai qu’il y a des créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes féroces ! Cachée dans leur réduit, fuyant les hommes à leur exemple, quelle différence y a-t-il maintenant entre elles et moi ? Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable ?… Et mes larmes coulèrent avec abondance en faisant ces tristes réflexions ; je les finissais à peine, lorsque j’entendis du bruit autour de moi ; peu à peu, je distingue deux hommes. Je prête l’oreille :

– Viens, cher ami, dit l’un d’eux, nous serons à merveille ici ; la cruelle et fatale présence d’une tante que j’abhorre ne m’empêchera pas de goûter un moment avec toi les plaisirs qui me sont si doux.

Ils s’approchent, ils se placent tellement en face de moi, qu’aucun de leurs propos, aucun de leurs mouvements ne peut m’échapper, et je vois… Juste ciel, madame, dit Thérèse, en s’interrompant, est-il possible que le sort ne m’ait jamais placée que dans des situations si critiques, qu’il devienne aussi difficile à la vertu d’en entendre les récits, qu’à la pudeur de les peindre ! Ce crime horrible lui outrage également et la nature et les conventions sociales, ce forfait, en un mot, sur lequel la main de Dieu s’est appesantie si souvent, légitimé par Coeur-de-Fer, proposé par lui à la malheureuse Thérèse, consommé sur elle involontairement par le bourreau qui vient de l’immoler, cette exécration révoltante enfin, je la vis s’achever sous mes yeux avec toutes les recherches impures, tous les épisodes affreux, que peut y mettre la dépravation la plus réfléchie ! L’un de ces hommes, celui qui se prêtait, était âgé de vingt-quatre ans, assez

bien mis pour faire croire à l’élévation de son rang, l’autre à peu près du même âge paraissait un de ses domestiques. L’acte fut scandaleux et long. Appuyé sur ses mains à la crête d’un petit monticule en face du

taillis où j’étais, le jeune maître exposait à nu au compagnon de sa débauche l’autel impie du sacrifice, et celui-ci, plein d’ardeur à ce spectacle, en caressait l’idole, tout prêt à l’immoler d’un poignard bien plus affreux et bien plus gigantesque que celui dont j’avais été menacée par le chef des brigands de Bondy ; mais le jeune maître, nullement craintif, semble braver impunément le trait qu’on lui présente ; il l’agace, il l’excite, le couvre de baisers, s’en saisit, s’en pénètre lui-même, se délecte en l’engloutissant ; enthousiasmé de ses criminelles caresses, l’infâme se débat sous le fer et semble regretter qu’il ne soit pas plus effrayant encore ; il en brave les coups, il les prévient, il les repousse… Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d’ardeur… Leurs bouches se pressent, leurs soupirs se confondent, leurs langues s’entrelacent, et je les vois tous deux, enivrés de luxure, trouver au centre des délices le complément de leurs perfides horreurs. L’hommage se renouvelle, et pour en rallumer l’encens, rien n’est épargné par celui qui l’exige ; baisers, attouchements, pollutions, raffinements de la plus insigne débauche, tout s’emploie à rendre des forces qui s’éteignent, et tout réussit à les ranimer cinq fois de suite ; mais sans qu’aucun des deux changeât de rôle. Le jeune maître fut toujours femme, et quoiqu’on pût découvrir en lui la possibilité d’être homme à son tour, il n’eut pas même l’apparence d’en concevoir un instant le désir. S’il visita l’autel semblable à celui où l’on sacrifiait chez lui, ce fut au profit de l’autre idole, et jamais nulle attaque n’eut l’air de menacer celle-là. Oh ! que ce temps me parut long ! Je n’osais bouger, de peur d’être aperçue ; enfin les criminels acteurs de cette scène indécente, rassasiés sans doute, se levèrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le maître s’approche du buisson qui me recèle ; mon bonnet me trahit… Il l’aperçoit…

– Jasmin, dit-il à son valet, nous sommes découverts… Une fille a vu nos mystères… Approche-toi, sortons de là cette catin, et sachons pourquoi elle y est.

Je ne leur donnai pas la peine de me tirer de mon asile ; m’en arrachant aussitôt moi-même, et tombant à leurs pieds :

– Ô messieurs ! m’écriai-je, en étendant les bras vers eux, daignez avoir pitié d’une malheureuse dont le sort est plus à plaindre que vous ne pensez ; il est bien peu de revers qui puissent égaler les miens ; que la situation où vous m’avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi ; elle est la suite de ma misère, bien plutôt que de mes torts ; loin d’augmenter les maux qui m’accablent, veuillez les diminuer en me facilitant les moyens d’échapper aux fléaux qui me poursuivent.

Le comte de Bressac (c’était le nom du jeune homme), entre les mains de qui je tombais, avec un grand fonds de méchanceté et de libertinage dans l’esprit, n’était pas pourvu d’une dose très abondante de commisération dans le coeur. Il n’est malheureusement que trop commun de voir le libertinage éteindre la pitié dans l’homme ; son effet ordinaire est d’endurcir : soit que la plus grande partie de ses écarts nécessite l’apathie de l’âme, soit que la secousse violente que cette passion imprime à la masse des nerfs diminue la force de leur action, toujours est-il qu’un libertin est rarement un homme sensible. Mais à cette dureté naturelle dans l’espèce de gens dont j’esquisse le caractère, il se joignait encore dans M. de Bressac un dégoût si invétéré pour notre sexe, une haine si forte pour tout ce qui le caractérisait, qu’il était bien difficile que je parvinsse à placer dans son âme les sentiments dont je voulais l’émouvoir.

– Tourterelle des bois, me dit le comte avec dureté, si tu cherches des dupes, adresse-toi mieux : ni mon ami, ni moi, ne sacrifions jamais au temple impur de ton sexe ; si c’est l’aumône que tu demandes, cherche

des gens qui aiment les bonnes oeuvres, nous n’en faisons jamais de ce genre… Mais parle, misérable, as-tu vu ce qui s’est passé entre Monsieur et moi ?

– Je vous ai vus causer sur l’herbe, répondis-je, rien de plus, monsieur,

je vous l’assure.

– Je veux le croire, dit le jeune comte, et cela pour ton bien ; si j’imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson… Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d’ouïr les aventures de cette fille, et nous verrons après ce qu’il en faudra faire.

Ces jeunes gens s’asseyent, ils m’ordonnent de me placer près d’eux, et là je leur fais part avec ingénuité de tous les malheurs qui m’accablent depuis que je suis au monde.

– Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant, dès que j’eus fini, soyons juste une fois ; l’équitable Thémis a condamné cette créature, ne souffrons pas que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées; faisons subir à la délinquante l’arrêt de mort qu’elle aurait encouru : ce petit meurtre, bien loin d’être un crime, ne deviendra qu’une réparation dans l’ordre moral ; puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le courageusement du moins quand l’occasion se présente…

Et les cruels, m’ayant enlevée de ma place, me traînent déjà vers le bois, riant de mes pleurs et de mes cris.

– Lions-la par les quatre membres à quatre arbres formant un carré long, dit Bressac, en me mettant nue.

Puis, au moyen de leurs cravates, de leurs mouchoirs et de leurs jarretières, ils font des cordes dont je suis à l’instant liée, comme ils le projettent, c’est-à-dire dans la plus cruelle et la plus douloureuse attitude

qu’il soit possible d’imaginer. On ne peut rendre ce que je souffris ; il me semblait que l’on m’arrachât les membres, et que mon estomac, qui portait à faux, dirigé par son poids vers la terre, dût s’entrouvrir à tous les instants ; la sueur coulait de mon front, je n’existais plus que par la violence de la douleur ; si elle eût cessé de comprimer mes nerfs, une angoisse mortelle m’eût saisie. Les scélérats s’amusèrent de cette posture, ils m’y considéraient en s’applaudissant,

– En voilà assez, dit enfin Bressac, je consens que pour cette fois elle en soit quitte pour la peur. Thérèse, continue-t-il en lâchant mes liens et m’ordonnant de m’habiller, soyez discrète et suivez-nous : si vous vous attachez à moi, vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma tante, je vais vous présenter à elle, sur la foi de vos récits ; je vais lui répondre de votre conduite ; mais si vous abusez de mes bontés, si vous trahissiez ma confiance, ou que vous ne vous soumissiez pas à mes intentions, regardez ces quatre arbres, Thérèse, regardez le terrain qu’ils enceignent, et qui devait vous servir de sépulcre ; souvenez-vous que ce funeste endroit n’est qu’à une lieue du château où je vous

conduis, et qu’à la plus légère faute, vous y serez aussitôt ramenée.

A l’instant j’oublie mes malheurs, je me jette aux genoux du comte, je lui fais, en larmes, le serment d’une bonne conduite ; mais aussi insensible à ma joie qu’à ma douleur :

– Marchons, dit Bressac, c’est cette conduite qui parlera pour vous, elle seule réglera votre sort.

Nous avançons ; Jasmin et son maître causaient bas ensemble ; je les suivais humblement sans mot dire. Une petite heure nous rend au château de Mme la marquise de Bressac, dont la magnificence et la multitude de valets qu’il renferme me font voir que quelque poste que je doive remplir dans cette maison, il sera sûrement plus avantageux pour moi que celui de la gouvernante en chef de M. du Harpin. On me fait attendre dans une office où Jasmin m’offre obligeamment tout ce qui peut servir à me réconforter. Le jeune comte entre chez sa tante, il la prévient, et lui-même vient me chercher une demi-heure après pour me présenter à la marquise.

Marianne en images et en sons

In Pas de catégorie on 28 novembre 2011 at 7:09

Voici un extrait audio du livre CD d’Histoires de l’esclavage racontées à Marianne. Mise en sons par Mariann Mathéus avec les voix de Caroline Appéré, Jenny Alpha, Patrick Karl, Marius Yelolo, Bruno Raffaelli, Christian Julien, Cyrille Bosc, Sonia Floire et Mariann Mathéus. Avec la musique de Paul-Herman Lagier (violon) et Mav Mavoula (tambours et percussions). Egalement les voix des enfants du collège Le Parc d’Aulnay sous bois (93). Le tout enregistré à la Muse en Circuit par les soins de l’excellent Antoine Mercier et produit par ma compagnie Quai des arts. Le livre est édité aux éditions Gallimard et en vente dans toute bonne librairie.

Cliquez sur le lien ci-dessous:

08 – Le Tableau Vivant2

Egalement en vente, une autre aventure de Marianne à l’Assemblée Nationale:

Danse avec le loup pour l’homme

In Pas de catégorie on 7 septembre 2011 at 8:55

Pour ceux qui s’intéressent aux questions de la représentation du corps, à la danse et au théâtre comme expressions politiques du corps, voici un entretien radiophonique mené par Jacques Charcosset (secrétaire de l’association Larochellivre) avec la participation d’Annie Villefort (philosophe) et de moi-même.

Dans la première partie de cette émission sur RCF (station de radio poitevine) Jacques Charcosset devenu pour l’occasion animateur de radio, m’interroge sur le théâtre aux Antilles et sur mon expérience de directeur de théâtre. Un entretien qui s’ouvre très vite sur les questions du rôle social et politique (au sens large) de la danse et du théâtre.

Dans la seconde partie, il interroge Annie Villefort sur la figure de Thomas Hobbes, auteur du Léviathan (ouvrage fondamental de philosophie politique) et de la célèbre formule: « l’homme est un loup pour l’homme ».

Et, par ces petits miracles qui font le bonheur de ces radios libres et ouvertes à la pensée, une relation inattendue se fait dans une troisième partie entre Hobbes et le théâtre antillais.

La troisième partie de cette émission où je reprends la parole nous conduit en effet à faire la relation entre la pensée de Hobbes et la créolité. Je n’en dis pas plus, écoutez:
RCF/Larochellivre

Entretien RCF

Une année à semer

In Pas de catégorie on 31 décembre 2010 at 12:41

 

Une année
Comme une poignée
De grains à semer
Des grains blancs, des grains noirs et des gris
Au hasard, mistigri

Grains des jours à serrer dans le poing
A lancer pour demain
L’espérance en chemin
Dans nos pas vaille que vaille
Une année, une semaille

Si la vie est un jeu, il faut bien la miser
Si la chance n’y est pas, il y aura la misère
Misons tout au tapis de l’an vert
Si l’on perd on pourra aviser

Misons tout, c’est le jeu
Si l’on veut être heureux
Rien garder dans ses mains
C’est la loi pour demain

Le grain d’or fera l’or
Le grain noir de l’espoir, oui encore et encore
Du grain gris ne sois pas si aigri
Rien n’est sûr dans la vie même le pis

Cette année dépense-la sans compter
En dépenses de pensées

La pensée est une fleur
Sème ses mots à tout vent et sans peur

Mais sème-les dans l’escient d’un sillon
A ce point je te dis mon amie, mon ami, compagnon
Bonnes semailles, bonnes récoltes
Bel an neuf deux mille onze dans ta hotte.

Alain Foix


Vivement Dakar

In Pas de catégorie on 9 décembre 2010 at 11:29

Ce héron d’acier rêvant dans mon jardin sous la neige, me fait penser à ce magnifique poème de Mallarmé, « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui »:

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horrreur du sol où le plumage est pris.

Et moi, de retour de Guadeloupe sous la neige, je rêve de Dakar. Je m’apprête à m’envoler avec tout l’escadron de Pas de prison pour le vent, vers la capitale du Sénégal où commence dès demain le grand festival panafricain des arts créé par Léopold Sédar Senghor en 1966 et dont c’est seulement la 3eme édition. La précédente ayant eu lieu à Lagos en 1977. La relation au temps n’est pas la même à Dakar et à Paris. Je suis encore en attente des billets d’avion à quelques jours du départ, mais je reste calme et calme ma troupe. J’ai confiance. Il est vrai qu’ici le temps a un poids, comme la neige sur le dos du héron. Mais lorsque comme moi, hier, vous restez bloqué 6 heures dans les embouteillages alors que vous aviez des tonnes de choses urgentes à faire, vous relativisez.

La perspective de retrouver Dakar et mes amis sénégalais me remplit de joie. Celle aussi de pouvoir apprécier en quelques jours l’étendue de la créativité des artistes de ce continent qu’on dit noir et qui est pourtant si lumineux. Le mot d’ordre de la programmation de ce festival est d’ailleurs la lumière. J’ai ouï dire qu’ils cherchaient à éviter dans la programmation du moins théâtrale des choses trop passéistes, autoflagellées, ou ruminant le malheur passé et présent. Ils veulent une vision réelle et positive de l’Afrique contrastant avec les larmoiements entendus sur le malheur du continent noir. Je comprends. Il est vrai que cette facheuse attitude mentale qui consiste à ne voir en l’Afrique qu’une terre de malheur constitue un frein réel au développement d’un continent qui a tous les atouts humains, technologiques et matériels pour faire du 21e siècle le siècle de sa renaissance. Est-ce que le sujet de ma pièce Pas de prison pour le vent participe de cet optimisme? Il faut croire, puisqu’ils l’ont programmée. Mais je le crois aussi car à côté des noirs tourments d’une Angela Davis menant sa lutte légitime contre l’oppression des noirs et des femmes, il y a mes grandes tantes, Gerty Archimède et Soeur Suzanne qui au coeur de la douleur, apportent une lumière d’espérance humaniste cherchant à dépasser les clivages noirs et blancs dans lesquels s’enferment ceux qui vivent et font commerce du ressentiment. La morale de cette pièce, comme celle de toutes mes autres pièces d’ailleurs, est celle du dépassement. Dépassement à la fois hégélien et nietzschéen.

Non, l’Afrique n’est pas en dehors de l’histoire comme l’a insinué le fameux discours de Dakar et n’est pas recroquevillée sur son passé. Les artistes contemporains africains ont fait leur la modernité, mais une modernité propre et spécifique qui n’entend pas qu’on lui donne des leçons de modernité.

Et si ce festival mondial de Dakar était une réponse artistique au discours de Dakar? Je n’en doute pas une seule seconde. Et une fois de plus, ce sont les artistes qui ont la réponse la plus directe, la plus appropriée et la moins contestable. Alors oui, ma plume frétille sous la neige et j’ai hâte de prendre mon envol pour Dakar où tout mon col secouera cette blanche agonie.

En l’auberge de la Vieille Tour

In Pas de catégorie on 22 novembre 2010 at 6:11

Photo Niel Flemming (Auteur du réseau Fence)

Voici un poème écrit en l’auberge de la Vieille Tour qui serait un magnifique lieu de résidence d’écriture. C’est elle sans doute et la conversation avec les iguanes qui peuplent ses jardins qui m’ont inspiré ce poème dédié à la Guadeloupe.

Mon Amérique


Rien ici que la beauté épuise

Versant aux lèvres bleues du ciel

Les douceurs de la brise


Mon Amérique, ma terre aux épaules découvertes

 

Bercé aux rives d’un songe réel

Je rêve au balcon de Baudelaire

D’un Rimbaud noir du bateau délivré

 

En Guadeloupe mon île mon espoir et ma perte

 

D’une mâle armée de plumes libertaires

D’une terre écrite à l’ombre de Saint-John Perse

D’un cygne noir au cauchemar déchiré

 

Mon archipel à la chevelure verte

 

Et que du sol sous l’humus et la herse

Le cygne au soir sa belle palme et la plume

Sur l’horizon des désirs d’alizé

 

Mon île ma sœur  mon cœur qui me déserte

 

Soulève le poids du marteau sur l’enclume

Et sur le sable, la coquille d’un baiser

Et sur l’écume la lumière découverte

 

Ecrit en l’auberge de la Vieille Tour (Gosier) le 19 novembre 2010

Alain Foix

Photo Sarah Dickenson (Auteur du réseau Fence)

Fermez la parenthèse

In Pas de catégorie on 25 août 2010 at 6:34

Tout lâcher! Se laisser envahir de la tête jusqu’aux pieds par la flemme, champignon léthargique, et bailler aux corneilles en suivant d’un œil vide l’andante des nuages. Fleur aux dents suçotée par la tige, et son suc caresse un palais de paresse. S’endormir en l’herbe fraîche,  penser  rien, oui à rien, à rien surtout à rien. Des pensées qui s’envolent et que rien ne retient. Des pensées, des nuages, nées de vous,  libres de vous, nées du ciel, mais libres de tout ciel. Des pensées délivrant de l’action de penser. Tous muscles détendus, s’envoler, bras et jambes écartés, dos au sol, parachutiste à l’envers, si ce n’était la pesanteur. Vous chutez immobile, vers le ciel vous vidant de son bleu qui vous borde, vous déborde. Rien à dire, rien à faire, respirer et sentir cette vie  qui emplit la parenthèse infinie d’un instant. C’est la vacance, tellement plus puissante, odorante au féminin singulier, singulier, forcément singulier. C’est fini. Parenthèse refermée et bouclée telle une valise de retour. Pourquoi est-elle toujours plus lourde au retour ?

L’amour

In Pas de catégorie on 24 juillet 2010 at 10:17

L’amour? Le rêve brisé d’un miroir.

A.F.

Rue Saint Denis en Avignon

In Pas de catégorie on 22 juillet 2010 at 11:41

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Ci-dessous la lettre que j’ai adressée à l’association Ecrivains Associés au Théâtre qui m’a invitée au village d’Avignon OFF, à faire la lecture de ma nouvelle pièce Rue Saint Denis (en création pour le 3 février 2011 à la scène nationale de la Guadeloupe et reprise le 24 mars 2011 au théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes, voir affiche ci-dessus). La publication de cette lettre a pour objet d’éclairer le lecteur sur les conditions réservées aux auteurs dans le réseau de diffusion du théâtre français.

Bonjour à tous Je souhaite faire un bref compte-rendu de mon expérience de lecture à Avignon.Tout d’abord, je voudrais remercier Pierrette pour cette excellente initiative qui devrait pouvoir se développer à certaines conditions. Concernant la lecture de ma pièce Rue Saint Denis, je puis affirmer que cela fut une expérience finalement positive pour les raisons suivantes :La salle était pleine, le public attentif malgré les conditions pour le moins difficiles, et les comédiens contents de leur prestation. La presse était là puisque France télévision est venue filmer et nous interviewer.  Les objectifs que nous nous étions fixés étaient pleinement atteints à savoir : tester ce texte en production devant un public, pousser la lecture en condition de représentation plus loin que nous ne l’avions fait dans nos séances de lecture sur table. Enfin, last but not least, profiter de ce temps singulier pour nous connaître mieux, boire, dîner ensemble, parler de choses et d’autres. Car une pièce de théâtre ce n’est pas seulement un texte, des comédiens et des personnages, mais des hommes et des femmes qui se rencontrent et vivent une aventure théâtrale commune. C’est une troupe, même si comme c’est malheureusement le cas généralisé, elle existe de façon éphémère. Le spectacle vivant, c’est d’abord cela, une histoire d’hommes et de femmes. La représentation est la face émergée d’un iceberg qui s’élève sur une structure plus profonde faite d’écoute et de connivence. A défaut de respecter cette dimension humaine, nous avons des œuvres qui ne déploient qu’une surface lisse, une esthétique apollinienne, une expression formelle voire maniériste. On en voit trop en ce moment. Pour le reste, il me semble illusoire d’espérer que les programmateurs se déplacent pour écouter une œuvre en lecture. Nous ne sommes plus du temps des directeurs artistiques qui, dotés d’une profonde culture, d’un jugement sûr et surtout d’un vrai courage, prenaient le risque d’un texte, d’un artiste inconnu, d’un projet. Il en reste quelques uns, bien heureusement, mais nous avons surtout affaire à des programmateurs, c’est-à-dire à des gens qui programment en fonction de l’idée qu’ils se font de « leur » public, de la réception par le public présent du spectacle qu’ils sont venus voir, de la médiatisation du spectacle (pas n’importe quel média, bien-sûr) et de la réputation du metteur en scène (l’auteur, c’est très secondaire), sans compter bien-sûr le phénomène grégaire toujours présent : je fais comme tu fais, c’est mode. Et bien-sûr, on confond en permanence mode et modernité. Ce jugement qui s’applique de façon générale, résulte à la fois d’une analyse des questions de la diffusion (je fus moi-même directeur artistique de lieux de création et de diffusion) et de la connaissance d’un milieu. Il est certainement injuste pour beaucoup qui font un vrai travail (mais on les connaît et on les applaudit). Il ne reste qu’à espérer que de nouvelles conditions de politique culturelle viennent les soutenir et grossir leur rang. On peut rêver. Et c’est une raison de plus de continuer comme le font les EAT à être présents là où ils sont et je réitère mes félicitations à Pierrette Dupoyer et aux EAT. Passons aux choses qui fâchent. Si j’ai des raisons d’être satisfait, je pense que je le dois essentiellement au fait que j’ai inscrit cette proposition dans mon processus de production et que cela a eu un coût intégré dans la production. La communication et la relation publique et médiatique ont eu leur effet, mais cela aussi a un coût. Je pense donc que l’initiative fut nécessaire et pas suffisante. D’autant que les conditions réelles d’accueil proposées par Avignon off furent réellement déplorables : une petite salle sans confort, surchauffée bien qu’accolée à une énorme centrale d’air conditionnée qui faisait un bruit de tous les diables. Un lieu mal signalé, une réception mal informée, ce qui a eu pour effet d’égarer des spectateurs qui ont fait l’effort de venir. Beaucoup sont arrivés avec près de 20 minutes de retard pour ces raisons. Certains se sont carrément perdus et nous ont rejoints à la fin. Beaucoup se sont plaints et je répercute ici leur plainte. Certains, public et artistes ont même parlé de scandale et de « foutage de gueule ». Sachant la bonne volonté de ceux qui ont eu cette initiative, je ne dirais pas cela. Mais je déplore qu’une fois de plus, les auteurs soient ainsi traités et mis symboliquement dans un placard. Lorsque les comédiens sont entrés dans ce lieu, ils ont fait « gloups ». Je dois ici les féliciter pour le courage dont ils ont fait preuve dans des conditions de lecture si difficiles (chaleur, bruit environnant et surtout porte qui grince en permanence avec des entrées et des sorties intempestives). En conclusion, je dis que oui, il faut renouveler cette expérience. Oui, Pierrette a eu raison de nous la proposer, et non, plus jamais dans ces conditions. Il faut imposer à Avignon off des conditions au moins honorables (et non honteuses) pour que des auteurs qui sont le cœur du théâtre, puissent à Avignon présenter leurs œuvres en lecture, même s’ils ne sont pas parrainés par d’honorables institutions comme la SACD. Comment l’imposer, c’est la question. Faudrait-il que les EAT disposent d’un vrai budget pour ce faire ? Autre question. Je suis prêt à en débattre. Voilà ami(e ) s auteur(e )s, ce que je tire de cette expérience qui est au final positive pour moi.. Je sais que d’autres n’ont pas eu la même chance que moi. Bonnes vacances, et à la rentrée.

Alain Foix

La vie

In Pas de catégorie on 21 juillet 2010 at 11:15

Il n’y a pas d’autre rêve que la vie

A.F.

Sans mot dire

In Pas de catégorie on 8 juin 2010 at 11:23

Ici une colonne de silence pour parler sans mot dire de ceux qui n’ont pas de visage visible sur une feuille de papier.

ODILE DUBOC OU L’INSOUTENABLE LEGERETE DE LA DANSE

In Pas de catégorie on 24 avril 2010 at 8:51


Odile Duboc nous a quittés. Je viens de l’apprendre avec douleur à l’instant. Sale temps décidément pour les artistes. Nous sommes dans une forêt qui se dépeuple à vitesse grandissante de ses arbres référents. La mort d’un être aimé (et Odile, comme Sotigui tout récemment, font partie de ces êtres aimés et admirés de manière générale) a quelque chose d’inacceptable. Et cela l’est d’autant plus que l’humus sur lequel ont poussé ces grands arbres s’amincit à vue d’oeil sous l’action de ceux qui n’y voient pas un aliment fondamental de la vie, et que peu d’espace est laissé à la transmission de cette sève artistique qui poussait à leur floraison. A chacune de ces disparitions, nous devenons de plus en plus orphelins, de plus en plus isolés.

J’ai une pensée émue et chagrinée pour Françoise Michel qui a partagé sa vie et son oeuvre dans tous ses développements et qui recevait en direct cette vague de tendresse et d’humanité qui émanaient comme d’une source de cette grande dame de la danse, et dont en s’approchant, nous recevions l’écume.

En recherchant dans mes archives, j’ai retrouvé un article inédit  sur son oeuvre, que j’ai écrit il y a bien des années. Je le lui avais communiqué à titre personnel. Il est intitulé: Odile Duboc ou l’insoutenable légèreté de la danse. Ce titre résonne puissamment en moi à l’annonce de sa disparition. Je vous le livre ci-dessous.

ODILE DUBOC OU L’INSOUTENABLE LEGERETE DE LA DANSE.

Les chorégraphies d’Odile Duboc se branchent en direct sur la matière et nous la donnent à écouter. Ce sont des caisses de résonance, des cadres médiateurs, des fenêtres à entendre et à voir. L’art d’Odile Duboc est fondamentalement modeste, non porteur d’un vouloir-dire et semble se moquer éperdument de la notion de choréauteur bien qu’elle le soit 
au plus haut point. Ses pièces se posent là comme des pierres sur le bord du chemin, des galets que la mer a oubliés. Elles véhiculent dans leur décontraction fondamentale un « laisser-faire » l’autre, le non-soi et même ce qui en soi n’est pas seulement soi, récusant par lui-même toute notion de créateur démiurge. Et pourtant, ça tourne et ça tourne bien. C’est structuré et complexe, organisé et intelligent comme la matière. Et comme celle-ci, ses chorégraphies sont des conspirations permanentes contre le chaos. C’est peut-être ce qui leur donne ce caractère de légèreté, d’insoutenable légèreté. Elles sont cosmétiques, mais au sens premier et fondamental, dérivé du « peigne » que les grecs appelaient cosmos, et qui coiffa la chevelure désordonnée du chaos.

Le critique de danse d’un quotidien à grand tirage disait à propos de Météo Marine, en des termes alambiqués et précieux cette chose simpliste : que le réel et le quotidien ne sont pas en soi artistique et que par conséquent, il est inintéressant de le montrer dans une chorégraphie. Il y a des regards qui se veulent contemporains et restent englués dans le passé.

Odile Duboc est parfois victime de ce genre d’incompréhension, de ce même raisonnement qui, il y a un siècle, déniait à la photographie la qualité d’art parce qu’elle ne met pas en évidence une technicité ou parce qu’elle semble une reproduction du réel. Or la photographie et la science nous ont appris depuis le XIXè siècle que le réel est avant tout une histoire de regard et qu’il ne devient signifiant qu’à l’intérieur de la façon particulière que nous avons de l’appréhender, et du cadre dans lequel on le saisit. Le cadre est le sujet et l’objectif un sujet transparent. L’art d’Odile Duboc est photographique car il élabore avec patience des cadres, des formes, des structures dans lesquels piéger le réel en le rendant intelligent à notre regard, en révélant sa poésie (poïesis). Photographique, car elle saisit le temps qui passe dans le souci du temps qu’il fait.

Mais que de ruse et d’artefact pour arriver à ces fins ! Que de travail sur soi, de lutte constante contre le narcissisme qui guette tout artiste pour « laisser venir » les choses sans les tirer de force à soi, pour laisser parler le réel dans son langage sans vouloir le raconter et par là même le truquer !

L’émotion que nous ressentons devant ses chorégraphies vient souvent du fait que le Monde en personne devient un sujet souverain. Sujet qui tout à coup consent à ordonner son chaos quotidien pour s’adresser à nous de façon intelligible par les fenêtres ouvertes. Fenêtres de la relation du fermé à l’ouvert, du sujet à l’objet. Le sujet n’étant pas forcément celui qu’on croit connaître.

Son art est une mise en scène de la vie qui semble être le fait de la vie elle-même. Mise en scène non théâtralisée car celle-ci n’est pas représentée mais se présente elle-même dans sa complexité.

Ses chorégraphies donnent toujours l’impression d’être en noir et blanc. Sans doute à cause du fait que le rapport des corps à la lumière est en quelque sorte outré et que ceux-ci semblent être l’expression de la substance, de l’ombre, de la « couleur » produites par la lumière elle-même. Cette dernière faisant des corps des masses d’énergie lumineuse, les fait apparaître dans toute leur transparence et dans toute leur opacité. Bref, dans toute leur vérité. Et l’intimité entre le mouvement des corps et celui de la lumière est tellement close qu’on pourrait penser que la conception de la chorégraphie est tributaire de la conception des lumières. Ainsi, Odile Duboc projette virtuellement l’ombre mobile de la scénographe des lumières : Françoise Michel. Une danse de l’ombre constitutive de la matière et du corps naissant dans le vortex de la lumière.

Cette complicité de l’ombre et de la lumière est une constante dans l’œuvre d’Odile Duboc. Nous la retrouvons dans sa dernière création : Détails Graphiques. Nous la retrouvons, mais doublée d’une autre complicité, celle de la relation entre la danse et la musique. Nous avons ici affaire à un ménage à trois où l’excellente formation de jazz Loupideloupe joint ses talents à ceux du groupe d’Odile Duboc et de Françoise Michel. Et comme toujours, le rapport entre les divers éléments se fait ici sur le mode fusionnel. La musique ne se rajoute pas à la chorégraphie, ne la dirige pas, ne l’accompagne pas, mais s’intègre à elle de façon vivante, vitale, matérielle. La musique elle-même fait la chorégraphie, y participe pleinement, physiquement, par la présence réelle des musiciens qui doublent leur partition musicale d’une partition chorégraphique où, en gestes, mouvements et paroles, ils s’intègrent au développement global de la pièce. Odile Duboc transpose à sa façon le sempiternel problème de la relation entre la danse et la musique en relation entre danseurs et musiciens. Elle donne à la musique un corps, faisant des musiciens des acteurs chorégraphiques. Certes, d’autres avant elle comme par exemple Stockhausen dans Harlequin, ou comme Kagel dans une grande partie de son œuvre, ont systématisé des recherches musicales sur la corporalité de la musique en écrivant notamment des partitions contraignant le musicien à avoir une action théâtrale et à danser. Mais ce qui fait l’intérêt de Détails Graphiques à ce niveau, c’est que l’intervention des musiciens dans la chorégraphie ne se fait pas en tant que danseurs, mais en tant que musiciens dansant.

Elle conserve à la distance entre le geste du danseur et celui du musicien, toute sa réalité, avec l’humour que cela suppose, mais toute la poésie aussi. L’acte d’amour entre la danse et la musique se complète ici dans une dimension d’humour et de tendresse. Les danseurs et les musiciens apparaissent alors avant tout comme des êtres charnels, et l’accouplement de la danse et de la musique est leur mobile. L’art apparaît ainsi de façon concrète comme un jeu de séduction, ce qu’il est sans doute fondamentalement.

C’est encore là une réalité humaine qu’Odile Duboc photographie avec tendresse. Mais cette actualité qu’elle saisit dans une série d’instantanés saisissants semble avoir été de toute éternité.

Dans Détails Graphiques, la chorégraphie se tourne tout à coup vers la danse pour la révéler. Et ce que nous voyons apparaître avec émotion, nous le connaissions déjà confusément. C’est bien ce qui s’appelle une révélation au sens propre et… photographique.

Alain Foix

Jenny Alpha : un siècle de lumière

In Pas de catégorie on 22 avril 2010 at 1:49

A l’heure où se couche le solaire Sotigui, on fête le rayonnement centenaire de l’étoile Jenny. Choc d’existences de deux astres  repères qui dans la vie autant que dans leur nuit éclairent tous nos chemins. Aujourd’hui, Jenny a cent ans. Un petit mot pour son anniversaire:

Vous dire quelle est jolie Jenny ! Les ans s’abîment sur sa beauté. Une beauté qui décime, qui décime un à un les arbres des années. Aucune écorce ne semble lui résister. Une peau lisse comme celle d’une poupée, une porcelaine, et dans ses yeux cette lumière jamais éteinte.

Une poupée oui,  mais poupée d’épopée, mais une anti-poupée. Elle a son siècle, Jenny Alpha, qui nous danse aujourd’hui cette belle valse à cent temps.  Qu’elle soit biguine ou mazurka, valse de Vienne ou bien polka, c’est elle qui mène la danse. Elle a ce tact, ce tac au tac, répartie de titi, de titi de Paris ou titi Martinique qui permet d’imposer l’éclat de son ramage en fine balance. Elle a ce port de dame créole qui roule et tangue et qui fox-trotte d’un trottoir l’autre, et de Paname à Panama. Vous dire qu’elle est créole, Jenny ! Bien plus que ça : c’est la Créolité qu’elle est. Elle créolise comme la fleur pollinise et tant et tant qu’elle fut estampillée, iconisée sur timbre martiniquais, et Picabia le pinceau à la main n’en finit pas de faire le tour de l’île de sa beauté, son sourire d’océan. Et elle mata le matador, l’hyperbolique Dali, la montre molle et la tête à l’envers, qui est sorti un matin de chez elle en laissant son caleçon, et elle en rit encore. Le viril Picasso a-t-il tenté le saut ? Elle n’en dit pas un mot. Elle a tant de secrets, cette dame qui a connu Césaire en culottes courtes. Une Mata Hari créole des années 30? Certainement pas Bien plus espiègle qu’espionne, bien plus multiple que double, simple et pourtant singulière. Son mystère se cultive en pleine lumière. Elle connut elle aussi ses années sombres. Elle eut sa guerre en pleine jeunesse, se réfugia à Nice au bras du poète Noël Villard, car le Paris botté de cuir de Teutonie n’aimait plus la couleur cannelle. Vous dire qu’elle n’oublie rien, Jenny ! Elle a la mémoire longue mais la rancune fugace. Légère sans être volage, elle est fidèle, fidèle à toute épreuve et elle dédie une belle soirée toutes les années à son mari poète disparu. Et cette mémoire, elle la cultive aussi tous les matins en apprenant un long poème. Pétrie de poésie, cette grande dame de la scène qui au théâtre a joué les poètes vivants, les Duras, les Genêt, Césaire ou bien Damas. Elle a rêvé jouer Médée ou bien Lady Macbeth en un temps noir où les bananes en arrière-train et les croupes callipyges étaient le seul espace ouvert laissé sur scène aux dames de couleur. Elle désirait la tragédie, on lui offrit la comédie. Elle la prit par le haut. Courteline n’est pas Racine, mais vaut bien Marivaux. Et puis la négritude, et puis Les nègres de Genêt et puis et puis tant de beaux rôles jusqu’à la Cerisaie, accrochée au printemps de ses presque cent ans. Printemps qu’elle a chanté souvent avec sa voix créole baignée de jazz et de biguine. Elle n’oublie pas qu’elle est aussi oiseau et fille de Cham. Et voilà qu’en son 99è printemps, elle sort son disque de belles chansons créoles, des chansons de jeunesse, un vrai succès. Vous dire qu’elle a de l’humour, Jenny ! Un jour pas si lointain, je lui proposai un rôle et elle me répondit :

–          Oui, je veux bien, Alain, mais dans combien de temps ?

–         Un an à peine.

–         Vous êtes bien optimiste, jeune homme.

Lumière dans ma maison

Je l’engageai tout de même un jour pour dire dans la version audio d’un de mes livres pour la jeunesse, le rôle de la Marianne en sucre*. Une pleine journée dans un studio, et elle dansait, et elle chantait à donner le vertige. Vous dire qu’elle a de l’énergie, Jenny ! Je l’invitai chez moi peu de temps après pour fêter la sortie du livre. Un rayon de soleil en pleine nuit, un véritable éblouissement. Et elle chantait, et elle dansait. Vous dire qu’elle aime la vie Jenny ! A peine minuit a-t-il sonné, voilà notre cendrillon presque centenaire qui soulevant sa jupe à mi-mollets, s’en va descendre quatre à quatre les marches de la maison avec une légèreté à faire pâlir une danseuse étoile. Je regardai sur le trottoir, sait-on jamais. Pas de chaussure de vair. Elle n’avait rien laissé qu’un souvenir ineffaçable. Vous dire tout ce qu’elle est pour nous Jenny ! Nous sommes tous les enfants qu’elle n’aura jamais eus. Il suffit pour cela de regarder son ciel. Pas une étoile filante, Jenny de la constellation Alpha. Elle est une étoile fixe qui nous regarde, nous illumine et nous indique le Nord. Un Nord sans froid ni fard, un Nord ouvert au Sud et à tous les cheminements de tous les singuliers. Cette étoile a cent ans. Cent ans, qu’est-ce donc pour une étoile ? Vous dire qu’elle est si jeune Jenny ! Bien plus que ça. C’est la jeunesse qu’elle est.

Joyeux anniversaire, Jenny.

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*Histoires de l’esclavage racontées à Marianne (Gallimard-Jeunesse).

Des fleurs pour Sotigui (témoignages et hommages)

In Pas de catégorie on 19 avril 2010 at 6:43

Depuis hier, je reçois des témoignages à la mémoire de Sotigui Kouyaté. Vous en trouverez certains dans les commentaires. Mais j’ouvre ici une colonne, plusieurs s’il le faut, pour recueillir ces témoignages. N’hésitez pas à les envoyer (voir contact dans la colonne de droite). Alain Foix

Homme arbre soleil, Sotigui

Bonjour,

Des mots posés sur le temps écrits voilà déjà hier.  Ils continuent leur voyage de coeur en coeur.

Un grand soleil de printemps inonde le monde de ses rayons. Le  monde chante et pleure ce matin, dimanche 18 avril. Ronde du temps.

Hier, Sotigui nous a quittés avant la fin du jour.

Hier.

Un grand arbre solaire, un grand homme, Sotigui, aux yeux et au coeur plein de lumière, aux bras grands ouverts, au souffle plein d’âme. Ses racines profondément enterrées dans la terre des ancêtres ont soigné les âmes meurtries, ses fruits ont soulagé les  coeurs lourds , son ombre fraîche apaisait le voyageur errant.

Homme arbre soleil, Sotigui.

Il a semé inlassablement, par sa force d’être, tout le long de son chemin sur cette terre humaine, des graines de vie, des graines de lumière et d’espoir, des graines de paix, de sagesse et de rêve.

Il part. Merci à lui. Merci à Sotigui. Sotigui, toi qui as tant chanté le nom des autres, de Soundiata à Tierno, que ton nom soit chanté à son tour pour remercier le ciel de ta naissance et t’accompagner  dans ton prochain voyage.

Sotigui, que ton nom soit chanté comme la nature sous ce soleil immense, chante. Les pétales pleurent des arbres en fleur.

Sotigui!

Il part.

Il nous laisse à partager beaucoup, tant de lui en nous, tant de ce trésor immatériel qui fait de chaque être un humain.

Mais la peine et le chagrin sont là d’abord. Ces larmes de tristesse sont des larmes de vie et elles honorent Sotigui et nous aident à pleurer sa mort. Nos coeurs pleurent et se joignent à la peine des êtres proches.

Mais déjà, demain vient. Demain, le soleil continuera d’éclairer le monde comme la parole de Sotigui!

Déjà, j’entends le rire quand l’histoire jaillira de la source et que le caillou roulera contre le tronc de l’arbre et que et …

Bonjour et au revoir Sotigui.Merci d’avoir été Sotigui.

Mon coeur est mon âme.

Ludovic Souliman

Cher père

Merci

En ce moments les plus difficiles et au nom de toute la famille Kouyaté je viens vous remercier pour votre belle pensée et vos condoléances pour le départ de notre cher papa SOTIGUI KOUYATE, paix à son âme. Oui le monument s’est écroulé, mais les fondations restes et resteront biens ancrées au sol, oui ! le Géant arbre est tombé et même couché cet arbre produira des feuilles, des fruits et de l’ombre pour ceux qui sont au soleil.

Cher père, va et repose toi en paix, car tu as accompli ta mission, ton soleil continuera à nous éclairer et en aucun moment nous trahirons tes désirs. Tu as difficilement cultivé et semé, et des fruits ont donnés par tout dans ce monde, j’aurai voulu être là à tes cotés et te serrer les mains…, tu nous as laissé un vide,

Merci à tous et toutes pour vos soutiens…

Kouyaté Toumani

Le miroir du pénitencier

In Chronique des matins calmes, Pas de catégorie on 8 avril 2010 at 4:33

Ironiquement situé juste en face du pénitencier de Philadelphie, le musée Africain Américain se pose dans un angle de la 11è rue. Le titre m’a interpellé. Que peut-il se trouver de si particulier là-dedans? La manière dont il nargue cette prison est déjà tout un programme. On comprend qu’il inscrit l’histoire vivante dans le présent en marche. L’histoire, ce n’est pas simplement du passé mais bien une manière de signifier et comprendre les questions du présent. Il est clair que ce musée se pose en miroir du pénitencier, que le présent de celui-ci se reflète dans le passé que recèle les façades de celui-là. Je tourne le dos aux murs patibulaires de la maison d’arrêt et, traversant la rue, j’entre circonspect dans cet immeuble d’apparence à peine plus sympathique qui abrite le musée.

Un sourire chaleureux m’accueille. De vieilles dames noires aux cheveux gris me tendent un dépliant et m’invitent à entrer dans une pièce sur un mur duquel une étrange fresque où se découpent de célèbres visages, s’anime. Je vois des noms, des dates, des lieux. Une voix me raconte la longue et lente émancipation des noirs américains brisant le joug des discriminations raciales.

C’est un musée où l’histoire s’enrichit d’une mise en scène entremêlant des œuvres d’art et des installations inventives à vocation pédagogique. Des tableaux vivants s’animent lorsqu’on les y invite, et des personnages d’époque nous parlent de leur histoire. Oui, le tableau est vivant, l’histoire est vivante. Ces personnages du passé parlent aux présents depuis leur époque. Ils sont comme des cartes animées du monde d’Alice. Un forme de merveilleux qui nous parle d’une histoire qui ne le fut pas. Rien ici de triste ou de plaintif. Bien au contraire.

Tout ici est ludique et joyeux. Les enfants, on le devine ici, sont au centre du discours et des installations leur sont spécialement dédiées. Beaucoup de vieilles personnes aussi. On comprend la volonté de ce musée de nouer le dialogue des générations. Les grands parents parlent aux enfants, les enfants questionnent leur aïeux.

Je respire. Ce n’est pas un de ces musées mémoriels fait pour pleurer sur le sort de ceux « qui ont tant souffert » et qui se repaissent de leur souffrance. Non, il y a dans ce musée, à travers les vastes rampes qui relient en douceur un étage à l’autre, une déambulation joyeuse, quelque chose qui inscrit l’histoire en marche dans une dimension positive et optimiste. Le passé ne nous tire pas à lui mais nous pousse vers l’avenir. L’avenir au-delà d’Obama qui est une étape seulement, qui est loin d’être la fin de l’histoire. Beaucoup de responsables politiques comme l’actuel maire de Philadelphie, sont noirs. Mais les inégalités sociales persistent. Il ne s’agit pas de pleurer le passer mais d’agir en prenant pied sur les marches du passé. La grande salle tout entière consacrée à Rosa Parks et au fameux boycott des bus de Montgomery, nous indique le chemin.

A quand un tel musée en France concernant l’histoire coloniale? Cela serait sans doute nécessaire pour qu’enfin notamment les Antillais et créoles de France cessent de se lamenter sur leur sort de descendants d’esclaves et puissent, main dans la main avec ceux qui ne connaissent pas cette histoire et ne l’ont pas subie directement, enfin  imaginer un avenir commun.

40 ans de la francophonie

In Pas de catégorie on 24 mars 2010 at 8:22

Vous me direz: « quel egosystème cet Alain Foix », mais tant pis, cette affiche, je la trouve trop bien, alors je la publie.

Invité par l’Institut Français et par le Ministère des affaires étrangères Roumain, j’ai donné quelques conférences et fait plusieurs rencontres avec les étudiants des universités, des collégiens et lycéens de Bucarest et Timisoara. Très belles rencontres, chaleureux accueil et un vrai intérêt pour la langue française et ses productions littéraires.

Ci- dessous, quelques liens, conférences, articles et interviews reflétant ces rencontres:

Bucarest hebdo

conference-alain-foix-mardi-23-mars-a-l-institut-francais-de-bucarest

Jetez un oeil sur le discours du Président Sarkozy dans la même page. Ca vaut le coup d’oreille.

Et aussi:

9596-L-ecrivain-Alain-Foix-en-Roumanie

rencontre-avec-alain-foix-mercredi-24-mars-10h-au-lectorat

Le texte de ma conférence:

Eloge de l’imperfection

1- Erasme et l’utopie d’Europe

Imaginons Erasme, Erasmus, errans mus, le rat errant comme l’appelait Luther avec mépris. Imaginons l’auteur de l’Eloge de la folie, parcourant l’Europe à cheval, la plume au vent, au-dessus de l’écritoire qu’il installa à même la croupe de l’animal.

Il écrit au rythme de son trot, corrigeant le manuscrit d’Utopia que lui a confié son ami Thomas More. Utopia, ce lieu qui n’a pas lieu, et qui n’a pas de lieu (u-topos), qui n’est que déplacement, déport, projection du réel vers l’imaginaire.

Utopia est une île, une île hors de tout centre, une île qui est son propre centre. Un espace excentrique déplaçant le réel vers la terre de l’imaginaire.

Utopia est une folie. Folie est aussi le nom qui désigne un abri. Utopia est abri, l’abri de l’impensé, peut-être même de l’impensable pour la raison raisonnable. Abri protégeant  la pensée des prétentions de la Raison constituée, de ses fausses évidences. Une folie qui rit comme un cheval hennit, et qui se moque de la Raison et de la vertu empesée, artificielle, amidonnée et sèche des mandarins, ayatollahs et autres donneurs de leçons. Une folie au galop. L’imagination est son  mouvement, l’utopie sa destination.

Et la folie déplace le philosophe, le dérange, le décentre, le désaxe, car elle est le lieu de la création, expression de l’original, la pente, la déclinaison d’où surgit le nouveau.

C’est le clinamen de Lucrèce cet axe incliné du monde qui fait que tout n’existe qu’en se jouant de la verticale et se moquant du droit. Désaxer est toujours ouvrir l’espace d’un nouveau chant.

Celui qui chante annonce le lever d’un nouveau jour. Ce nouveau rameau, ce Neveu de Rameau, cet original, cet énergumène qui chante et danse sur la rage et sur l’écume des jours, le philosophe Diderot dit ne pas l’apprécier. Il prend sa distance avec lui. Lui, c’est lui, moi, c’est moi. C’est pourtant par sa bouche toujours tordue, par sa parole forcément déplacée, ses commentaires non autorisés, que le philosophe dit des vérités qui dérangent, sortant du rang de la pensée droite, unique dirait-on de nos jours, unidimensionnelle disait Marcuse.

Et Erasmus, le rat errant, écrit sur le cahot des routes nouant le fil de ses pensées par les carrefours et les chemins sans fin. Il rêve d’une perle baroque trouvée sous le sabot de son cheval.

Baroque, oui, c’est ainsi qu’on nomme une perle aux rondeurs imparfaites qui roule et danse et se créant un centre à chaque volte, qui magnifie la lumière par le prisme de chacune de ses imperfections. Une perle comme un individu à la fois unique et multiple.

Il rêve de l’Europe, une utopie, un impensé, une folie, une unité créée par le divers. Combinaison en une seule île de tous les horizons. Une perle baroque. Un rêve qui roule sous le sabot de son cheval, une rolling stone qui chaloupe et rebondit à chaque aspérité du terrain, rendant hommage à la surface complexe, chaotique et cabossée du monde.

Et c’est Shakespeare, fils spirituel de Thomas More qui la ramasse, cette rolling stone,  l’élève à la lumière, y scrute les ombres de l’être et du non-être. Et c’est le fou qui parle encore entre Hamlet sur ses remparts et le grand rire profond des fossoyeurs car le haut parfois est en bas et la bassesse souvent sur les hauteurs.

Le monde ne tourne pas rond, et la folie atteint les plus puissants, les esprits les plus droits et les âmes les plus claires.

Iago a raison d’Othello, l’infâme Aaron dans Titus Andronicus, révèle au plus profond de ses ténèbres, au cœur sanglant d’une immonde cruauté, une âme faite de lumière et de raison. Au sein de la Tempête, c’est la folie de Caliban qui est le parangon de la raison, et sous les ors de Buckingham l’affreux boitement de Richard III bat une mesure de guerre au milieu de la ronde gracieuse d’un temps de paix.

De Venise à Copenhague et de Prague à Stratford le grand maître du théâtre du Globe convoque au banquet de l’Europe toutes les parties de l’univers.  Sur le théâtre des opérations, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique apportent à l’espace guerrier des scènes d’Europe les fruits incomparables et bariolés de la richesse du monde et de son utopie.

Et sur cette scène utopique, c’est le personnage lui-même, l’individu tout à la fois unique, multiple et universel dans sa particularité qui en est l’hôte. Une scène comme une auberge espagnole, comme un immense potlatch, un pot commun où chacun y apporte ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire au fond lui-même. Un pot au feu, un melting-pot, une feijoada brésilienne, un colombo créole au sein duquel mijote toute l’âme de l’homme en son intraitable multiplicité qui fait son unité.

C’est à ce riche banquet qu’au crépuscule de sa course effrénée rêvait le cavalier Erasme. Banquet d’Europe galante et conviviale dont la richesse se fonde sur la gratuité du don, c’est-à-dire du sens et, partant, de l’humain qui ne peut être objet d’aucun commerce, c’est-à-dire encore en dernière analyse de la Culture.

Culture comme perle sauvage, baroque et imparfaite en son essence et sa beauté et dont le non fini, l’inachèvement toujours recommencé, renvoie à l’infini du monde.

Culture comme socle toujours en mouvement d’une belle Europe qui danse et ne s’assied à la table commune que pour parler de tous. Culture dont le centre est partout et la périphérie nulle part, qui roule et rebondit sans cesse sur l’indivisé des actes, des situations, des paroles et créations singulières comme autant d’accidents nécessaires qui font la vie en son insaisissable richesse.

Une Culture toujours en mouvement, forcément en mouvement, pour que son bouillon tourné en multiples saveurs, ne se fige et retombe en grumeaux d’identités fermées. Une Culture, accommodée et épicée des cultures multiples, mais qui ne se résout pas à n’être que la somme de leurs identités figées, de leurs soustractions aux autres.

Une culture mise en mouvement par la danse commune et insaisie des sujets. Sujets dont la liberté fondamentale bouscule l’inertie des communautés. Une Europe qui permet d’être soi en sortant de soi, se libérant des nous déterminants et des identités fermées, sans porte ni fenêtre.

Etre vraiment soi, c’est sortir de soi, comme tout bon comédien, tout bon danseur ou musicien, tout vrai penseur. C’est se décentrer, s’excentrer, se déplacer, s’ouvrir à l’infini, à l’indéfini, prendre le risque de l’imparfait, comme promesse du futur, d’une perfectibilité, d’un à venir jamais tout à fait décidé.

2- De la francophonie comme utopie de la diversité

Penser vraiment l’Europe, ne serait-ce pas en ce sens initié  par Erasme comme penser la francophonie ? C’est  à dire penser la Culture qui convoque les nations comme forces d’agrégation de volontés individuelles, d’appartenances voulues, désirées et décidées par des sujets conscients et libres. L’Europe comme la francophonie c’est donc le déplacement, le décentrement, et c’est la crise.

Crise car elle ne peut qu’être utopie en marche, bousculant le réel, posant question aux nations, à toutes les identités qui doivent sans se renier affronter le vertige de leurs propres limites, de leurs imperfections mises en lumière.

La francophonie comme l’Europe des nations est un collier de perles baroques.

Elle est un concert dans la mesure où chaque interprète, chaque instrument, chaque note et chaque timbre, ne déploie son identité que dans la résonnance d’avec les autres.

Un tel concert libère l’individu de la seule force agrégative de sa nation, crée une force centrifuge, l’ouvre à un ensemble plus large auquel il participe en apportant à la fois sa liberté de sujet et les déterminations, les particularismes du paysage alors ouvert de sa nation. Il met en valeur le fait que son identité n’est pas simplement expression de sa nationalité, mais l’ordre des choix individuels qui font sa personnalité, le font un interprète toujours irremplaçable de la partition du monde.

La francophonie comme l’Europe sont de nouveaux espaces de liberté, mais aussi de responsabilité devant un monde s’ouvrant encore, toujours, toujours-déjà indéfini. Comme du temps d’Erasme, notre planète est en crise d’identité, une crise topographique, une crise universelle où les vieilles nations enfermées dans leurs histoires, leurs cultes et leurs frontières sentent en elles l’irrésistible érection devant un monde nouveau.

Comme un éveil adolescent, elles pressentent la nécessité de ce passage vertigineux d’un monde clos à un univers infini. On dirait aujourd’hui « mondialisé ».

Il se lève de nouveau un besoin d’utopie. Une utopie nouvelle et vierge, car les autres furent violées. Violées par les dictatures et les totalitarismes, violées aussi par le commerce faisant de l’homme non plus le sujet mais l’objet de son profit, violé par la spéculation et la « profitation ».

Depuis Caliban de la Tempête de Shakespeare, le noir, l’indien, l’étrange étranger, virent leur sueur et leur sang échangés contre perles de pacotille sinon des coups de fouet.  Alors se sont levées des nations et des nationalismes, des blasons d’identités guerrières léchant le sang des coups de fouet sur leurs corps maltraités.

3- La francophonie et l’Europe comme alternative de paix par la diversité même.

Alors se sont levées l’Europe comme nouvelle danse des nations, et la francophonie comme une alternative possible à la colonisation.

De nouvelles rondes, des danses baroques dont le centre est partout et la périphérie nulle part. De nouvelles utopies, jamais finies, toujours à réaliser.  Et les danseurs de ces rondes là luttent avec toute la grâce nécessaire et toutes leurs distinctions contre la pesanteur et l’inertie de leurs nations qui cependant constituent le sol de leur élévation.

Si cette danse est un rêve, alors, comme disait Nietzsche, rêvons le jusqu’au bout. Rêvons le jusqu’au bout sachant toujours qu’au milieu de la ronde comme dans le cœur de l’homme, il y a toujours ce boitement, ce diable dans la musique, diabolus in musica, un hideux Richard III dont le dessein, la raison d’exister, est toujours d’abaisser cette ronde en une affreuse danse guerrière.

Alain Foix

Une lettre inédite de Jean FERRAT

In Pas de catégorie on 16 mars 2010 at 5:26

Mon excellent ami Laurent Klajnbaum vient de me faire un beau cadeau: la lettre inédite de Jean Ferrat ci-dessous.

Cette lettre a une histoire racontée par une certaine Myriam. Et voici pourquoi et comment elle a finalement atterri ici, sur mon site:

Bonjour

Mon Ami Christian B un des fondateurs des comités Ras ‘Front en Isère et à Voiron notamment (ou je milite depuis quelques années et Jardin aussi!) vient de nous adresser ce document ci-dessous ou pj.

C’est un discours de Jean Ferrat qu’il avait prononcé en 1997 lors du banquet républicain à Entraigues.  6 ans après (en 2003)  l’ami Christian  avait vaguement entendu ce discours à une émission de radio (il ne se souvient plus exactement), à cette période  Ras l’Front était en pleine activité et nous éditions un journal national, chaque comité local  alimentait avec des articles. L’ami Christian avait  écrit à Jean Ferrat pour lui demander le texte, afin de l’intégrer dans le journal mensuel de Ras l’Front.

Jean Ferrat lui avait  envoyé le brouillon de son discours et avait précisé (voir carte visite ci-après) que nous pouvions le diffuser tant que nous le souhaitions. Ce discours est paru dans le journal de Ras l’Front en 2003 et l’ami Chistian a gardé ce brouillon qu’il vient d’envoyer sur notre mailing liste.

Alors je vous l’envoie à mon tour. L’ami Christian nous précise « vous en ferez la relation avec le résultat du FN ». Jean Ferrat est mort, le FN renait du Sarkozysme et Ras l’FRONT n’est pas mort…….

Bises

Myriam

CLIQUER SUR CE LIEN POUR OUVRIR LE PDF

inedit_de_jean_ferrat

Que voyez vous?

In Pas de catégorie on 15 février 2010 at 11:39

Récemment, à Perpignan, je faisais en compagnie de mon amie chorégraphe Dominique Rebaud une lecture démonstration sur la danse. Dominique a eu la belle idée de projeter une série de photos de danse toutes différentes tirées de l’histoire contemporaine de la danse en posant au public la question: « Que voyez vous »?

Je devais, à partir des réponses du public développer une analyse, des commentaires et un ensemble de questions rapportant à l’histoire ou à la mémoire de la danse se réfléchissant dans la photo. Sur la photo, et par ricochet dans les regards posés sur celle-ci.

L’image, et tout particulièrement l’image de la danse, est comme un écho à la vision. On voit aussi ce qu’on projette. L’œil ne capte pas seulement. Il capture, il saisit. Il est prédateur. Nous avons au fond de la rétine cette part animale qui nous rapproche des fauves. L’œil est un outil nous permettant d’abord d’attraper ce que nous connaissons, ou croyons connaître déjà. D’où l’intérêt de surprendre (sur-prendre) voire de décevoir le regard et l’obliger à se défaire de la gangue de sa culture pour percevoir ce qui est nouveau et parlant dans une œuvre d’art.

En l’occurrence,  il était notamment intéressant de voir à quel point les réponses étaient différentes et témoignaient chacune à leur manière d’un rapport personnel à la danse, au mouvement, à l’image, aux formes, aux corps. Rapport personnel mais aussi culturel, social. L’image arrêtée d’un corps ou d’un ensemble de corps en mouvement étant d’abord perçue à travers le filtre d’une autre image mentale prédéterminée par sa culture et son expérience.

En réalité, ce qu’on voit dit parfois plus sur celui qui voit que sur ce qui est vu.

Il serait tentant sur une telle photo d’interroger les visiteurs de ce site en leur posant la question: « Que voyez vous? » Chiche de répondre ici même. Tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous.

Un indice: C’est une photo de la compagnie Alwin Ailey

Solidarité artistique Haïti

In Pas de catégorie on 26 janvier 2010 at 7:39

Les membres du conseil d’administration d’AVIGNON FESTIVAL & COMPAGNIES souhaitent apporter leur soutien aux artistes d’HAÏTI. Ils ont créé, au sein de la Fondation de France, un fonds qui leur est destiné. Ecoutez l’appel aux dons de Pierrette Dupoyet, vice-présidente d’AF&C dans la vidéo ci-dessous.

http://www.caspevi.com/solidarite-artistique-haiti/

AUTRE INITIATIVE DE SOLIDARITE ARTISTIQUE: CELLE de ETC_CARAIBE

Voici la lettre que nous a fait parvenir Danielle Vandé sa directrice artistique

Bonjour à tous,

Etc_caraibe compte parmi ses membre une douzaine d’auteurs haïtiens fortement touchés par la catastrophe qui s’est abattue sur eux, leur maison, leur pays, leur famille… Nous avons reçu des nouvelles de certains d’entre eux: Saint Just Louvenson va bien mais il n’a aucune nouvelle de sa famille qui vit sur Port au Prince, il ne parvient pas à rejoindre la capitale, les rues sont bloquées; la famille de Guy Régis est sauve, celui  ci cherche à les rejoindre pour leur porter secours et assistance.
Je venais de recevoir un mail de Jean Durosier Desrivière qui était heureux de m’annoncer qu’il avait trouvé un poste au ministère de la culture auprès de Magalie Comeau Denis, une heure plus tard il n’y avait plus de ministère et nous sommes sans nouvelle d’eux.
Nous n’avons pas non plus de nouvelles des autres: Evelyne Trouillot, Emanuel St Hilaire, Jean Marc Voltaire, Jean Joseph, Franck Etienne, Charitable Ducchens,Dovilars Anderson, Dominique Batraville..

Toute l’équipe d’Etc_caraibe tient à leur assurer son soutien.
Voilà pourquoi le bureau a décidé d’organiser une collecte de soutien auprès des auteurs d’Etc pour aider leurs amis et compagnons d’écriture d’Haïti.

Vous trouverez ci-dessous l’adresse d’Etc_caraibe qui vous permettra d’envoyer vos dons que nous nous engageons à remettre et répartir équitablement entre tous nos auteurs qui, sur place, se battent et aident leur famille à survivre.
Nos vous tiendrons régulièrement informés des dons perçus et de la répartition mise en place.

C’est une goutte d’eau dans l’océan mais c’est aussi un engagement, une solidarité nécessaire, d’auteurs à auteurs.

Bien cordialement,
Danielle VENDE directrice
Bernard Lagier Président

ECRITURES THEATRALES CONTEMPORAINES EN CARAIBE

19 lot Monplaisir

Rue de l’espoir Sainte Catherine

97200 FORT DE FRANCE


PENSEES POUR LAURENCE DURAND

Laurence Durand, magnifique comédienne, également diplomate haïtienne en poste à Rome que l’on a pu voir notamment voir dans Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire mis en scène par feu Hervé Denis (ministre de la culture d’Haïti), nous a annoncé qu’elle vient de perdre son père, Hermogène Durand, homme remarquable, dans le séisme qui vient de secouer Haïti. Elle nous envoie cette photo ci-dessus qui est sans commentaire.

NOUVELLES DE LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT

Notre ami écrivain Louis-Philippe Dalembert nous a laissé un moment dans l’inquiétude. J’ai reçu plusieurs emails d’associations culturelles me demandant de ses nouvelles. Il vient de répondre qu’il va bien ainsi que sa famille et qu’il s’occupe activement de l’aide aux plus démunis.

De l’identité nationale

In Chronique des matins calmes, Pas de catégorie on 31 octobre 2009 at 2:38

alain Foix,auteurAprès la sécurité, l’identité nationale, nouveau cheval de bataille de politiques qui, à court de projet font jouer la fibre ethnique et la corde patriotique juste avant les élections régionales. Le mot est lancé en pâture aux médias, tous vont se jeter dans ce piège, tous vont monter au Front, au Front national bien-entendu qui s’érige comme garant de l’identité nationale. Va-t-on aller au fond de ce concept? le mettre en question? Etudier sa validité, son sens historique, sa pertinence dans un monde désormais ouvert? Peu de chances. Il est plus que certain qu’on va agiter les couleurs du noir au rouge en passant par le blanc, le rose et le bleu. Les drapeaux vont claquer, la marseillaise résonner et la France de 2009 retrouvera les spasmes et les odeurs fétides d’un 19è siècle raciste et impérialiste qui a commis ce fameux concept d’identités nationales sur les bases d’une perception essentialiste et romantique des peuples. L’arbitre sifflera la fin du match juste avant que le Front national ne marque le but décisif. Les maillots bleus auront alors peut-être gagné des points sur les roses et rouges, mais le mal sera fait et l’on verra se lever des tribunes des chemises brunes entonnant des chants de hooligans.Juste pour gagner quelques voix et quelques régions, on remue la boue dans laquelle sommeille la bête immonde. Ecoeurant.

La question doit être posée, mais pas de cette manière par le fameux ministre de l’identité nationale qui sans doute ne sait pas quel ministère il dirige puisqu’il pose la question à la nation entière. Cela dit,  il n’y a pas le choix, il va falloir s’y coller et faire entendre de nouvelles voix qui montrent d’autres voies.

A propos voici un extrait de  mon dernier essai (Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama, ed. Galaade) où je parle justement de cette question:

Identité, mot policier, mot administratif, fondamentalement, outil de classement, de recherche, de mise en carte. Avant que le mot identité ne devienne un concept de combat de nations dominées cherchant à faire valoir leur existence dans l’ordre de la diversité contre le dominant, il fut un outil de marquage de territoires et de populations mis à disposition de l’administration par les anthropologues. Ceux-ci dessinaient les contours humains de la carte du monde après que les géographes de la force militaire de l’occupant en eurent tracé les contours physiques. Ainsi chacune de ces populations du monde qui, dans leur langue s’auto-désignaient «les  hommes », fut marquée d’un nom, d’une particularité qui la classait dans une sous-catégorie d’homme. Et de sous-catégorie d’homme à catégorie de sous-hommes, il n’y a qu’un pas allègrement franchi. (Alain Foix, Extrait de Noir de Toussaint Louverture à Barack Obama, ed. Galaade)

LE RETOUR DE LA RACE

In Pas de catégorie on 23 juin 2009 at 10:12

La CARSED (Commission alternative de réflexion sur les « statistiques ethniques » et les discriminations) composée de philosophes, scientifiques, anthropologues, sociologues, statisticiens et dont je fais partie, présentera le lundi 29 juin, à 10 heures, à l’Amphithéâtre de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 105 Bd Raspail 75006 Paris son rapport publié et intitulé LE RETOUR DE LA RACE.

En voici la table des matières et l’avant-propos:

Introduction et Propositions

Veut-on une République communautariste ? Élisabeth Badinter

L’ethnicisation des rapports sociaux en France.
Réalité objective ou représentation « intéressée »
du corps social Jean-Loup Amselle

Vous avez dit « ethniques » ? Ou de la nécessité d’examiner le terme d’un peu près, Jean-Pierre Dozon
Les « statistiques ethniques »ou la science et les scientifiques victimes d’une conjecture du mouton du Petit Prince, Athanase Bopda
La mal-mesure des « races » Critique de l’usage inconsidéré des catégories de couleur, Jean-Luc Bonniol
« Diversité » Le piège des mots, la dérive des idées, Michel Giraud
Les recensements comme instrument politique (un bref aperçu des exemples étrangers) Elena Filippova
Diversité des classifications,richesse des histoires et des territoires, Alain Blum
Les classifications se suivent mais ne se ressemblent pas, Hervé Le Bras
Peut-on promouvoir les statistiques ethniques sans référentiel et sans impliquer la statistique publique, notamment le recensement ? Stéphane Jugnot
Chronique de discriminations annoncées. L’enquête Trajectoires et Origines, France Guérin-Pace
L’obsession différencialiste. L’alibi de l’enquête statistique, Collectif
Face aux discriminations. Pour une poursuite des recherches engagées, Jean-Luc Richard
Spécificité de la perception des discriminations en France, Roser Cussó
Technique, science, éthique, politique. Les enjeux du débat sur la mesure de la « diversité », Maryse Tripier
Évanescente diversité, Véronique De Rudder & François Vourc’h

AVANT PROPOS

La Commission alternative de réflexion sur les « statistiques ethniques » et les discriminations : Une initiative indépendante et scientifique

Un Comité pour la mesure et l’évaluation des discriminations et de la diversité (COMEDD), nommé par Yazid Sabeg a été mis en place le 23 mars 2009. Selon sa lettre de mission, il est en charge « d’identifier, d’évaluer et de proposer les catégories d’observation mobilisables, dans le cas de la France, pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations ». Il doit répondre au souhait du Président de la République de disposer d’outils qui « reposent sur des méthodes incontestables », définis, « dans un esprit de dialogue, avec l’appui de la communauté scientifique et statistique ». Fort bien, mais la mesure de la répartition ethnique de la population vivant sur le territoire français, car c’est de cela qu’il s’agit, a suscité depuis plusieurs années de vifs débats tant dans la communauté scientifique qu’au sein de la société civile. Or la composition du Comité Sabeg les ignore : aucun scientifique opposé à la mise en place de statistiques ethniques ou simplement dubitatif sur leur utilité n’en fait partie. Il néglige par ailleurs la plupart des

disciplines travaillant sur la discrimination : en particulier n’y figure aucun anthropologue, aucun historien, aucun géographe, aucun philosophe. Pire, alors qu’il prétend délivrer un avis scientifique, il ne comprend qu’une petite

minorité de scientifiques, partageant de façon ostensible le même avis, en compagnie d’une majorité de représentants d’associations, de grandes entreprises ou d’institutions. Le choix des membres du COMEDD semble avoir été motivé par le seul critère d’une position ouvertement favorable aux statistiques ethniques. L’idée même d’une politique publique écrite sous la dictée des scientifiques relève, au mieux, de la naïveté, au pire, du cynisme. Le rôle des scientifiques n’est pas de produire des « méthodes incontestables », ni d’imposer des choix de société, mais de clarifier les enjeux et conséquences des choix possibles avant qu’ils soient soumis à une discussion publique et démocratique. Dans sa lettre de mission, Yazid

Sabeg veut faire croire que la « science », représentée par quelques partisans de la mesure de l’ethnicité, peut apporter une solution miracle à la discrimination en trois mois de discussion. Nous ne sommes pas dupes. C’est pourquoi nous avons décidé de créer une « Commission alternative de réflexion sur les « statistiques ethniques » et les discriminations » (CARSED). Composée de scientifiques parmi lesquels des anthropologues, des historiens, des juristes, des géographes, des démographes,

des sociologues et des philosophes, la CARSED a abordé des questions essentielles  la lutte contre les discriminations passe-t-elle nécessairement par la définition brutale

d’identités ethniques et raciales qui aboutiront inéluctablement à la constitution artificielle de minorités fermées et rivales ? Ne faut-il pas privilégier des études ponctuelles en profondeur qui scrutent les modes de discrimination, les discriminateurs et les discriminés pour en comprendre les motifs, et proposer des moyens d’action concrets ? Que valent les expériences étrangères quand on les replace dans leur contexte historique et social ? Quelles sont les attentes

des entreprises, des associations et des institutions ? Une ou deux fois par semaine depuis le début du mois d’avril, la CARSED a débattu autour d’exposés de ses

membres et auditionné des acteurs de la société civile concernés par la discrimination. Le présent ouvrage livre la synthèse de ses travaux. Pour y parvenir, il était important de se tenir à distance du politique. Dans cette optique, la CARSED a fonctionné en dehors de toute institution et sans financement. Le débat sur des questions de sociétés qui concerne chacun d’entre nous doit se dérouler en

public, et non dans un cénacle d’experts ou prétendus tels par la grâce du prince. Les textes qui suivent proposent de véritables alternatives aux politiques actuelles de la diversité, des alternatives en profondeur qui prennent au sérieux la montée des inégalités au lieu de se livrer à des gesticulations cosmétiques dont le seul effet risque d’être une racialisation de la France.

Des chiffres et des êtres

In Pas de catégorie on 15 mai 2009 at 7:04

Voici un article que j’ai écrit en 2005 et qui est d’une actualité encore criante:

Voici venu le temps crépusculaire où l’esprit de géométrie comme disait Pascal, annonce la défaite de l’esprit de finesse. Les philosophes se terrent tandis que règnent géomètres et statisticiens d’une pensée guerrière, pensée glacée figeant l’individu dans les catégories où ils deviennent mobilisables. C’est l’ère de la pensée abusive des généralisations, des identifications factices. Etes vous ceci ? Etes vous cela ? Cochez ici et regardez en fin de page (c’est écrit à l’envers), vous saurez qui vous êtes. Signez, vous êtes engagé.

Où sont passés les philosophes ? Face au silence de ces derniers, certains hâbleurs mondains s’érigent en penseurs du monde et des statisticiens échappant au contrôle de la raison apportent leurs solutions frappées au coin du sens commun, estampillées par l’évidence du chiffre. Et l’on entend alors clamer du ciel des idées vides que seule la statistique peut lutter contre les discriminations. Et l’on nous dit sans sourciller : qu’importent les mots pourvu qu’on ait les chiffres, à bas la sémantique et soyons pragmatiques, dissocions la forme et le fond. Le mot discrimination positive blesse l’oreille ? Qu’importe ! puisque monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, on peut bien faire ces choses sans le dire. D’ailleurs le chiffre peut remplacer le mot puisque la chose existe sans le mot qui désigne.

« L’ennui, glisse timidement le philosophe sorti de sa caverne, est que celui qui désigne c’est l’homme, et la statistique a bien besoin de désigner pour comptabiliser ». La sémantique ! encore un truc de philosophe, un truc à couper des cheveux en quatre. Alors, rasons les donc! boules à zéro sur le boulier des crânes. Ce n’est pas compliqué : un noir est un noir, un juif est un juif, un arabe un arabe, un blanc un blanc, un chat un chat. Maintenant qu’on a les unités rasées de toute singularité, on peut compter, pas mélanger les torchons et serviettes.

Voilà que notre philosophe s’enhardit et revient à la charge : « additionner, c’est soustraire, dit-il, c’est même diviser. Car pour additionner des humains ou toute autre chose, il faut les séparer. Or les humains ne sont point des choses. »

Du coup, le statisticien se fâche car il est de bonne foi et croit bien faire. Il ne voit pas que la solution préconisée est de même nature que le problème qu’il entend combattre. Il suffirait, pense-t-il de s’auto désigner pour régler le problème de la désignation par l’autre. Où sont les Sartre pour expliquer ce que se désigner veut dire ? Lui faire voir clair dans ce grand jeu de dupes. Lui rappeler  qu’à Auschwitz la défaite de l’humain commença par l’auto désignation, c’est à dire la soumission, l’abdication de soi en vue d’une comptabilité fermant les portes de l’espoir. Où sont nos Barthes pour signifier que la sémantique c’est du sang tout autant que du sens, nos Foucault et Deleuze pour rappeler que le pouvoir et la loi passent par la surveillance et la marque sur les corps ?

Cet outil statistique qu’on préconise du haut de ce ciel vide, semble une machine célibataire, comme un « marteau sans maître » d’autant plus efficace que s’absente la main qui le tient.

Kafka n’est pas bien loin. Où est le projet politique ? Qui gère cet outil statistique ? Comment l’utiliser si (ce qu’à Dieu ne plaise) il devenait opératoire ? On oublie de nous le dire. La statistique est une chose bien trop sérieuse pour la laisser aux seules mains des statisticiens.

Et en ces temps crépusculaires, des noirs sortent leur CRAN d’arrêt. Puisqu’on les a désignés noirs, que le noirceur devienne leur uniforme. Voilà la symétrie rêvée par la pensée géométrique. S’affirmer noir, renforcer sa noirceur pour obtenir les droits refusés aux noirs à cause de leur noirceur. Tel est le paradoxe qui ferme le cercle vicieux. Comment sortir de ça sans une pensée critique ? Une pensée dénonçant par la sémantique même l’état de sédimentation des esprits pétrifiés par d’épaisses couches d’histoire.

En ce même temps, des historiens soulèvent toute la cendre et les fers d’esclavage cachés sous le tapis empire et mettent à jour une vérité sur l’Empereur. Hegel le voyait passer à Iéna comme « l’esprit du monde à cheval », un particulier, un singulier portant l’universel en marche. Le philosophe aurait eu tort ? Certes, à vouloir incarner, comme on fait encore aujourd’hui, la marche de l’histoire dans une personne, il en a occulté les ombres inavouables, nauséabondes. Il faut admettre que l’histoire est comme l’individu, elle a plusieurs facettes. Le rôle de l’historien alors rejoint celui du philosophe : distinguer et individualiser sous peine d’être un idéologue forgeant en sous-main la raison de guerre et la pensée comptable. La distinction, voilà la chose. Elle s’enracine dans le sujet et dans l’individu. Elle est à la source même de la pensée européenne. Pensée qui dans son flux premier pose le sujet comme fer de lance de toute pensée. Ce « connais toi toi-même » de Socrate qui signifie que là est le travail jamais fini, chemin qui ne mène nulle part sinon à l’autre en soi, serait battu par le « désigne toi » ? Ce sujet, pierre de pensée que Descartes sortit de sa gangue, que Spinoza tailla, que Leibniz et Diderot mirent en lumières comme prisme aux mille facettes insaisissable en un regard, que Kant porta au sublime et Goethe sertit dans l’ombre, serait à jeter comme pierraille d’Intifada en monticules  d’identités massées et comptabilisées ? Impensable. Comment mesurer l’homme et le peser ? Dans quelle balance sinon celle d’une potence? Mais la potence, disait Hugo, « est une balance qui a  un homme à un bout et toute la terre à l’autre. Il est beau d’être l’homme ».

En cette balance, l’individu est le Tout-monde. Voilà son unité. C’est pour cela que lorsqu’on veut  poser son pied en terre de Martinique là où s’élève de nouveau la pensée du monde, il faut tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de désigner les hommes comme pierres qui roulent de charybde en scylla, de rocaille à racaille, hors du flot agité de leur histoire.

Où sont nos chercheurs d’or, de pierre philosophale, pour expliquer que ce qui nous vient à l’aval nous revient de l’amont ? Que dans ce flux de matière, de mouvements et de sédiments qu’est notre histoire, l’individu doit être saisi avec prudence et distinction dans le tamis de la pensée ?

Alain Foix

L’Outre Village fait salon

In Pas de catégorie on 14 mars 2009 at 12:38

C’est le salon du livre. Ci-joint le programme du Village Outre-mer (nom très exotique, ça pourrait faire un peu exposition coloniale si on avait mauvais esprit, mais pourquoi toujours voir les choses du mauvais côté? Disons alors que comme le village mondial est un tout-monde, nous sommes le tout-monde du tout-monde. Je dis nous car j’y serai -sans ceinture de banane- pour présenter mon roman Vénus et Adam). Si ça vous chante: de 17h 30 à 18h au Village (sans fleurs ni couronnes)

Programme des rencontres au forum du « Village Outre-Mer » Rencontres, cafés littéraires, lectures… une quinzaine de rendez-vous avec les écrivains invités sont proposés aux visiteurs du « Village Outre-Mer ». En complément du programme initié par le Secrétariat d’Etat, les éditeurs ont été sollicités afin d’imaginer leurs propres rencontres et de donner la parole à leurs auteurs.

SAMEDI 14 MARS

11h30 – 12h00 : Forum des éditeurs d’Outre-Mer / Éditions K’A Rencontre avec André Robèr, Fonnkèr pou lo zié, Editions K’A Ce recueil de poèmes visuels est publié à l’occasion de « Kréyol Factory », exposition qui aura lieu à la Villette à partir du 7 avril 2009. Présenté par André Robèr

12h00 – 12h30 : Forum des éditeurs d’Outre-Mer / Ibis Rouge Rencontre avec Laure Moutoussamy, L’Habitation de morne-Roche, Ibis Rouge 2009 Une histoire imprégnée de faits réels, romancée au travers des souvenances d’une famille,un aperçu de la persistance du culte hindouiste dans les îles… Amour, trahison, aventure et autres péripéties agrémentent ce nouveau palpitant récit. Présentée par Marie-Michaël Manquat, journaliste à Pilibomag

14h00 – 14h30 : Rencontre avec Anne Tallec, Le Maître et le violoncelle, JC Lattès 2009 Thomas, un luthier de réputation internationale, revient dans les Vosges, la région de ses ancêtres. Il découvre dans le violoncelle de son grand-père un secret qui pourrait supplanter les plus grands maîtres de la lutherie. Présentée par Guy Registe, journaliste à Radio France

14h30 – 15h00 : Rencontre avec Mémona Hintermann et Lutz Krusche, Quand nous étions innocents, JC Lattès 2009 Pologne, 1989. Lors d’une visite officielle du Président Mitterrand, deux journalistes tombent amoureux et ne se quittent plus : La Française Mémona Hintermann, grand reporter de France 3 et l’Allemand Lutz Krusche, correspondant du magazine Der Spiegel. Deux parcours hors norme, émouvants, surprenants et parfois fous, se croisent et s’unissent. Présentée par Guy Registe, journaliste à Radio France

15h00 – 16h00 : Rencontre avec Maud Fontenoy, Les Contes de la mer, Ed. du Chêne 08 Avec la passion qu’on lui connaît, la navigatrice nous fait découvrir ou redécouvrir des contes anciens sur le thème de la mer. Maud s’appuie sur ces contes pour nous parler de la mer aujourd’hui, de l’importance de la protéger, la mer étant le berceau du vivant. Présentée par Guy Registe, journaliste à Radio France 7

16h00 – 16h30 : Forum des éditeurs d’Outre-Mer / UDIR – Rencontre jeunesse Jean-François Samlong, Zabeth et le monstre de feu, Éd. Desnel 2008 Peurs et frissons autour d’un récit contemporain qui trouve sa source d’inspiration dans les contes et légendes de l’île de La Réunion, mais aussi dans la réalité scientifique volcanologique. Présentée par Daniel Honoré, auteur de Shemin brakanot, Éditions K’A 2008

16h30 – 17h00 : Forum des éditeurs d’Outre-Mer / Éditions le Motu Les Mythes marquisiens avec Jean-Marc Pambrun, T. III du Karl Von den Steinen, Editions Le Motu 2009 Édition française d’un livre exceptionnel de 1925 qui n’existait à ce jour qu’en allemand, il intéresse tous les scientifiques concernés par le Pacifique. Ce tome III répertorie tous les objets détenus dans les collections mondiales, il est illustré de plus de 850 reproductions. Jean-Marc Pambrun est écrivain et directeur du Musée de Tahiti et des Îles. Rencontre animée par Emmanuel Deschamps, éditeur aux éditions le Motu.

17h00 – 17h30 : Forum des éditeurs d’Outre-Mer / HC éditions Rencontre avec Fred et Marie-josé Alie, Elle & Elle, HC éditions 2009 L’une écrit, l’autre peint. Ce recueil de textes de chansons, de poèmes, de slam, est illustré par des peintures et des croquis.

17h30 – 18h00 : Rencontre avec Alain Foix, Vénus et Adam, Galaade éditions 2007 Alors que la planète regarde les ruines fumantes des Twin Towers, le corps d’un enfant noir est retrouvé dans la Tamise. L’inspecteur Ling, expérimenté et méthodique, et Jean Windeman, journaliste se rêvant écrivain, tentent de lever l’énigme : Crime rituel ou crime raciste ? Présentée par François-Xavier Guillerm, journaliste à France Antilles

Promos sur la Guadeloupe

In Pas de catégorie on 4 mars 2009 at 3:45

On me pose beaucoup de questions sur la Guadeloupe. Les événements actuels éveillent l’intérêt sur une île dont on découvre aujourd’hui la réalité territoriale et humaine comme département français. On veut en savoir plus sur sa sociologie, son économie, son histoire. Cette étonnante méconnaissance a des racines profondes liées au fait que les Départements et Territoires d’Outre-mer pourtant partie intégrante de la France, ne font pas l’objet d’une intégration culturelle réelle dans l’histoire et la géographie de la France puisqu’ils n’ont pas une place efficiente dans les manuels et les programmes scolaires et ne sont guère étudiés à l’école avec le sérieux nécessaire. Tout commence à l’école, tout part de l’enfance, c’est un truisme. C’est pour cela que depuis quelques années je me suis attaché à écrire des livres pour la jeunesse qui soient tout à la fois éducatifs et amusants. C’est le cas de L’histoire de l’esclavage racontée à Marianne, de Marianne et le mystère de l’Assemblée nationale (à paraître en avril 2009), de Je danse donc je suis,  ou encore de Aujourd’hui en Guadeloupe (le tout publié chez Gallimard-Jeunesse). Ce dernier ouvrage me semble tout à fait d’actualité pour ceux qui, avec leurs enfants (ou ceux des autres), désirent avoir une information à la fois précise et illustrée par des images et un récit.

Voici la fiche de présentation de ce livre qui j’espère, donne envie d’y aller voir de plus près, pas seulement pour les belles plages et le soleil, mais pour la connaissance d’un monde si proche, si loin. J’ai vu qu’il y avait des promos sur les vols et les séjours. Tiens, tiens…

Journal de Guadeloupe

La collection Le journal d’un enfant propose de mêler fiction et documentaire pour faire découvrir aux enfants la vie quotidienne de leurs homologues d’autres pays ou d’autres époques. Ecrits sous la forme d’un journal, au style à la fois simple et élégant, avec un ton sensible ou drôle, les livres présentent les lieux et les moments à travers un regard proche de celui du lecteur. C’est l’occasion parfaite pour rendre l’Histoire et l’étranger familiers et pour que les enfants prennent conscience que leur point de vue sur le monde n’en n’est qu’un parmi tant d’autres.

Les éditions Gallimard ont publié récemment un nouveau titre, Aujourd’hui en Guadeloupe – Lou à Sainte-Anne . Lou est une petite guadeloupéenne qui doit bientôt rejoindre son papa en métropole. Excitée et angoissée de quitter sa terre natale, elle décide de rédiger le journal de sa dernière année sur son île.

Les jours, les semaines et les mois passent, rythmés par les fêtes, les saisons, les évènements climatiques. Chaque page, chaque moment de la vie de Lou permet alors d’évoquer un aspect de la vie quotidienne en Guadeloupe aujourd’hui, comme l’habitat, l’alimentation, les cyclones ou l’histoire de l’esclavage. A côté des pages de journal, des volets documentaires s’ouvrent et se ferment, qui apportent des compléments d’informations, des chiffres, de nouvelles images ou des schémas. On y trouve même la recette des acras !

Les illustrations très colorées égayent l’ensemble et contribue à plonger le petit lecteur au milieu d’un monde nouveau et fascinant. Les premiers et les dernières pages sont purement informatives et proposent une carte de Guadeloupe, un glossaire et des photos, donnant un cadre précis et concret au journal de Lou.

Aujourd’hui en Guadeloupe , par Alain Foix, illustré par Florent Silloray et Nicolas Thers, chez Gallimard jeunesse, collection Le Journal d’un enfant / Série Monde, 200x235mm / 64 pages / paru le 22 mai 2008 / 12,90euros / pour les enfants à partir de 8 ans.

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La peau du volcan

In Pas de catégorie on 16 février 2009 at 5:11

Les Guadeloupéens, c’est bien connu, ont un tempérament volcanique. Mais ce volcanisme si spécifique, ne se manifeste qu’en de rares moments meurtriers où, à l’instar d’une éruption de la soufrière, la rue s’embrase d’une nuée ardente. Nuée ardente, phénomène propre à certains volcans comme celui de la Guadeloupe ou de la Martinique, tout à fait différent du tempérament italien qui fait spectacle de sa violence périodique en belles coulées de lave fort prévisibles et finalement peu meurtrières comme celles du Stromboli. C’est que la poussée tellurique est, aux Antilles, contenue par la masse solide d’une croûte épaisse qui maintient longtemps la violence tellurique sous pression avant qu’elle n’explose. C’est que ces terres là ont très peu d’exutoires où s’exprime la colère profonde. Seuls çà et là quelques tremblements de terre sporadiques en grèves multipliées de l’eau, de l’électricité, du pétrole et autres services publics, et en barrages tout à coup élevés sur les routes, marquent l’expression d’un mal-être souterrain qui bée par ses failles un rictus noir à la face joyeuse d’un soleil tropical. Cette croûte si lourde à lever et qui retombe lourdement une fois l’explosion survenue, est vieille d’au moins 500 ans. Elle est blanche et sa masse représente à peine un centième de celle du territoire. C’est la masse des békés (blancs créoles) et des propriétaires et dirigeants d’entreprises et de commerces qui dominent l’ensemble de l’activité de ces îles. Le blanc de cette peau posait autrefois au fer rouge son lys noir sur peaux noires ou dites telles. Descendants de familles de nobles négriers, ils se sont imposés par la violence et sur la violence, au-dessus d’une masse noire qu’elle voudrait indéterminée et soumise au poids d’une histoire qui les plie et les enferme dans le noir. Victor Hughes, envoyé par la convention en 1794, les avait décimés en Guadeloupe au nom de l’égalité et de l’abolition de l’esclavage. Mais les Békés de la Montagne Pelée, surent se mettre au couvert de la couronne d’Angleterre pour narguer la République de leur peau de lys bien blanche. Avec l’aide de Joséphine et de Napoléon, ils restaurèrent l’esclavage, en 1802, et purent imposer de nouveau la domination sur l’ensemble des petites Antilles. Cette croûte blanche posée sur une peau de douleur aux blessures jamais cicatrisées, sait attendre avec la bénédiction du pouvoir central, que le pus s’exprime et s’assèche pour se reposer de nouveau sur la plaie. Ainsi vont les explosions cutanées de la Guadeloupe. La dernière en date d’une telle importance était celle de mai 1967, déclenchée par le geste d’un commerçant blanc menaçant de lancer son chien sur un noir. Le chien, le kapo éternel du négrier dans la conscience locale, celui qu’on écrase sur les routes sans aucun état d’âme. Celui sur lequel s’exprime toute la haine du noir contre le blanc dominant et sa haine de lui-même. Le mépris qu’on lui porte n’a d’égal que celui supposé par le noir du blanc sur lui-même. Un mépris en miroir. Briser cette croûte, c’est penser autrement la circulation des énergies, en finir avec la mécanique de la colère noire contre la force blanche. Des blancs et des noirs aujourd’hui réfléchissent ensemble à une autre distribution de la force qui organiserait différemment la société et l’économie au-delà de l’opposition noir/blanc. Mais cela signifie que ce cône volcanique, cette pyramide générant une violence endémique s’inscrive dans l’ensemble du territoire français dans une écologie nouvelle. Une politique de la relation qui ne parte pas du haut du cratère, mais du niveau de la mer. Là où se joue réellement le droit du sol qui fonde notre nation française, et non celui du sang sur lequel se fixent des lymphocytes qui nous reviennent du fond des temps et phagocytent de leur blancheur toutes les couleurs de notre belle île en forme de papillon.

La robe de Marylin

In Pas de catégorie on 17 août 2008 at 8:18

A San Francisco, cité des quatre vents, les robes des filles s’envolent comme celle de Marylin Monroe qu’on trouve en effigie et en icône dans bien des bars et des vitrines de magasins. Cette légèreté des robes au vent est à l’image d’une ville qui monte, qui monte, qui monte, tout en rondeurs. Une immense crinoline habillant les collines, que trousse un vent fripon. Une crinoline, une robe mécanique. A y regarder de près, cette robe de Marylin n’est soulevée que par la grâce d’une machine, une rame de métro, symbole très phallique, qui souffle l’expression de sa force, de sa puissance, de sa vitesse par une bouche d’aération ouverte bien opportunément sous les dessous de l’éternel symbole féminin. Féminité ici confrontée à la machine, à la modernité et magnifiée par elle. Et si San Francisco était cela, finalement, une robe métallique s’étendant en dentelles d’immeubles sur les rivages de l’océan ? Une féminité sertie de toute part de métal, et une ville qui roule ses mécaniques de bas en haut d’une géante. Prendre ne serait-ce qu’une seule fois un cable-car pour vous conduire de Union Square au Golden Gate Bridge, permet de bien comprendre ce fait : cette cité vit par la grâce des ingénieurs et des machines. Ces cable cars qui la sillonnent et l’ont sertie de rails en creux, en courbes et en rondeurs, sont plus qu’une institution, ils en sont l’âme. Ils en sont les animateurs, les gnomes travailleurs qui portent l’esprit industrieux de ces collines en mouvement, qui les relient entre elles et nouent leur unité dans le mouvement de haut en bas et par les quatre coins cardinaux. Sans doute sans ces cable-cars et sans tous ces ponts mécaniques, San Francisco ne serait pas l’unité urbaine, la machine-ville qu’elle est devenue. En entrant dans ces drôles d’engins, on pénètre au cœur vivant et immuable de la ville. Ce sont des antiquités modernes roulantes et en usage. Ils sont aussi vieux que la ville moderne elle-même, puisque leur création date de 1873 et a accompagné son essor. Outre de remonter les collines de San Francisco, ce sont également des machines à remonter le temps. On y est confronté à la faconde et à la sueur des conducteurs exprimant une virilité presque anachronique, haranguant les dames, plaisantant les jeunes femmes, affirmant sans ambages leur désir au milieu du tramway. Une mécanique qui craque, qui crisse, qui sent l’acier chauffé à blanc. Formidable machine qui s’élance hardiment dans une pente, retenue par le chauffeur, tous muscles tendus et les mains gantés de cuir, agrippé à d’énormes leviers qu’il actionne avec une science et une adresse manifestes, mais dont la finalité nous échappe, de même que le fonctionnement de cette mécanique pour le moins ingénieuse. La mise en scène du travail et de l’effort fait partie du voyage et est incluse dans le prix du ticket. Nous roulons dans cette modernité du XXè siècle naissant qu’ont magnifié les futuristes, les cubistes et des peintres tels Fernand Léger, Picabia ou Delaunay et tous ces modernes qui pensé la machine comme objet esthétique, qu’on trouve en bonne place au musée d’art moderne (Moma) de San Francisco. J’y remarque également la fameuse « fontaine » de Duchamp à qui on a donné la place juste, bien au milieu d’une galerie, la place du patriarche. Je note que cet objet artistique d’origine industrielle qui a fait couler en France tant d’encre de pisse papiers, laisse le public local dans une indifférence à peine amusée. C’est que sans doute au pays de la machine reine et des automobiles magnifiques, il va de soi que l’objet industriel est un objet esthétique. Une telle culture intégrant une dimension utilitariste et positiviste, est sans doute responsable du fait que la part subversive et provocatrice de l’acte esthétique de Duchamp a très vite été absorbée pour ne conserver que la dimension positive. Il en reste un objet symbolisant l’esthétique produite par le travail et l’industrie. Comme je l’ai déjà dit, l’abstraction fait partie intégrante de la culture américaine et le travail des formes et de la matière surdétermine toute recherche de signification ou d’utilisation. Au Moma, j’ai eu le plaisir de retrouver des œuvres contemporaines américaines. Curieux comme sur leur territoire de création les œuvres prennent plus de force et de sens. Je n’avais jamais remarqué que le fameux drapeau américain de Jasper Johns était à ce point un composé de matières travaillant entre elles. C’est bien ça l’Amérique, une conjuration d’Etats fondée sur le pacte du travail et de l’industrie. En ce sens là, San Francisco telle qu’elle apparaît avec sa robe de crinoline tissée par les cable cars, est bien une des expressions les plus abouties de l’Amérique à la pointe de la modernité. Une modernité aujourd’hui en quête d’une nouvelle identité et de nouveau mythes pour la refonder. Peut-être est-ce là, dans cette mue que se joue la comédie de cette ville encore adolescente.

Le bonjour d’Albert à Lourmarin

In 2.3- Romans, 3- Spectacle vivant, Pas de catégorie on 29 juin 2008 at 10:41

Une naissance, c’est toujours émouvant et c’est le cas pour ce festival nouveau-né à Lourmarin le 26 juin 2008. Lourmarin, jolie bourgade où vivait Albert Camus juste avant son tragique accident de voiture du 4 janvier 1960 dans la voiture de Michel Gallimard. Plaisir d’être invité en tant qu’écrivain pour soutenir ce festival ensoleillé et chaleureux nommé Sun Art. Plaisir d’échanger avec des lecteurs attentifs et passionnés, tous âges confondus. Plaisir d’entendre et découvrir à l’ombre fraîche du très beau temple cet incroyable conteur qu’est Emile Abossolo M’Bo, de retrouver la belle, sympathique et fantasque Aissatou Thiam qui vient d’écrire un livre sur sa vie en collaboration avec Marc Tardieu. Plaisir encore de retrouver depuis si longtemps le fabuleux Manu Dibango qui semble immunisé contre les caresses de l’âge. Plaisir enfin de flâner sous ce soleil estival, mon panama vissé sur la tête dans cette ambiance de beauté et d’intelligence qui semble émaner des murs, des échoppes et du public. Pas étonnant qu’Albert Camus ait choisi cette commune comme lieu de résidence. Son fantôme chaleureux et humaniste y traverse les murs.

Ecoute d'histoires de l'esclavage racontées à marianne et discussion autour du texte dans la très belle boutique du Voyageur sans bagage.

Ecoute d'histoires de l'esclavage racontées à marianne et discussion autour du texte dans la très belle boutique du Voyageur sans bagage.

Voir aussi:

Du surmoi au théâtre

In Chronique des matins calmes, Pas de catégorie on 29 octobre 2007 at 8:11

L’autre soir, la représentation de Pas de prison pour le vent a reçu au Lucernaire une spectatrice très spéciale. Elle dansait au rythme de la musique, tapait des pieds, agitait ses bras, et réagissait bruyamment à chaque répartie qui lui semblait juste et bien à propos. Elle s’est levée aux applaudissements en manifestant son enthousiasme avec une énergie surprenante, débordante. Elle était encore dans le hall lorsque je suis descendu, et je la voyais se pâmer auprès des comédiens et des spectateurs fascinés et amusés par cette étrange personnalité qui avait fait le spectacle au milieu du public. Lorsqu’elle a su que j’étais l’auteur de cette pièce, elle a tenu à m’embrasser et me tenir dans ses bras. Je pus alors vérifier qu’elle n’avait pas bu et que ses pupilles n’étaient pas dilatées. Donc qu’elle n’était sous l’effet d’aucun narcotique. Une folle ? Ses paroles étaient cohérentes, son discours raisonnable bien qu’un peu boursoufflé. On l’aurait dit plutôt possédée, grosse de quelque chose. Je me suis dit que c’était ça, l’enthousiasme, littéralement être «endieusé», possédé par dieu (theos). En l’occurrence, la pièce l’avait engrossée. La tragédie grecque ou le vaudou haïtien nous donnent l’exemple du fonctionnement de cet enthousiasme théâtral. Mais ils sont cadrés par des règles sociales et rituelles strictes. Cette spectatrice semblait faire fi de toute règle sociale. Il y a des gens qui, comme le sont beaucoup de trisomiques, n’ont pas cette barrière comportementale et sociale les empêchant de manifester de façon directe et immédiate leurs sentiments. Dotés d’une forme de surhumanité, leur sensibilité sans protection laisse voir leur humanité comme une montre sans cadran laisse apparaître le mécanisme.
On en a longuement parlé avec les comédiens. Ils m’ont affirmé qu’hormis le fait qu’elle tapait des pieds à certains moments, ses réactions au texte étaient justes et subtiles, et qu’en cela, non seulement elle ne les gênait pas, mais elle les aidait en soulignant leur jeu. Nous l’avons regardée partir en observant sa démarche. Une belle démarche, équilibrée, de femme. Une hystérique peut-être, mais de nature douce, apparemment. Je m’interrogeais sur cette absence de surmoi qui laissait apparaître le moi à nu, ou plutôt le sous-moi, en pleine clairière du théâtre. Peut-être, me disais-je, sommes nous trop tenus, et que peut-être était-elle dans le vrai. Mais évidemment, plus d’un spectateur de ce type dans une salle, rendrait difficiles les représentations.
En revenant le lendemain au théâtre, le régisseur m’apprit que cette fameuse spectatrice avait pissé sur les coussins de son fauteuil. Il avait dû les jeter. Ainsi est confirmé le fait que le surmoi m’empêche de faire sous moi.