La peau du volcan

Les Guadeloupéens, c’est bien connu, ont un tempérament volcanique. Mais ce volcanisme si spécifique, ne se manifeste qu’en de rares moments meurtriers où, à l’instar d’une éruption de la soufrière, la rue s’embrase d’une nuée ardente. Nuée ardente, phénomène propre à certains volcans comme celui de la Guadeloupe ou de la Martinique, tout à fait différent du tempérament italien qui fait spectacle de sa violence périodique en belles coulées de lave fort prévisibles et finalement peu meurtrières comme celles du Stromboli. C’est que la poussée tellurique est, aux Antilles, contenue par la masse solide d’une croûte épaisse qui maintient longtemps la violence tellurique sous pression avant qu’elle n’explose. C’est que ces terres là ont très peu d’exutoires où s’exprime la colère profonde. Seuls çà et là quelques tremblements de terre sporadiques en grèves multipliées de l’eau, de l’électricité, du pétrole et autres services publics, et en barrages tout à coup élevés sur les routes, marquent l’expression d’un mal-être souterrain qui bée par ses failles un rictus noir à la face joyeuse d’un soleil tropical. Cette croûte si lourde à lever et qui retombe lourdement une fois l’explosion survenue, est vieille d’au moins 500 ans. Elle est blanche et sa masse représente à peine un centième de celle du territoire. C’est la masse des békés (blancs créoles) et des propriétaires et dirigeants d’entreprises et de commerces qui dominent l’ensemble de l’activité de ces îles. Le blanc de cette peau posait autrefois au fer rouge son lys noir sur peaux noires ou dites telles. Descendants de familles de nobles négriers, ils se sont imposés par la violence et sur la violence, au-dessus d’une masse noire qu’elle voudrait indéterminée et soumise au poids d’une histoire qui les plie et les enferme dans le noir. Victor Hughes, envoyé par la convention en 1794, les avait décimés en Guadeloupe au nom de l’égalité et de l’abolition de l’esclavage. Mais les Békés de la Montagne Pelée, surent se mettre au couvert de la couronne d’Angleterre pour narguer la République de leur peau de lys bien blanche. Avec l’aide de Joséphine et de Napoléon, ils restaurèrent l’esclavage, en 1802, et purent imposer de nouveau la domination sur l’ensemble des petites Antilles. Cette croûte blanche posée sur une peau de douleur aux blessures jamais cicatrisées, sait attendre avec la bénédiction du pouvoir central, que le pus s’exprime et s’assèche pour se reposer de nouveau sur la plaie. Ainsi vont les explosions cutanées de la Guadeloupe. La dernière en date d’une telle importance était celle de mai 1967, déclenchée par le geste d’un commerçant blanc menaçant de lancer son chien sur un noir. Le chien, le kapo éternel du négrier dans la conscience locale, celui qu’on écrase sur les routes sans aucun état d’âme. Celui sur lequel s’exprime toute la haine du noir contre le blanc dominant et sa haine de lui-même. Le mépris qu’on lui porte n’a d’égal que celui supposé par le noir du blanc sur lui-même. Un mépris en miroir. Briser cette croûte, c’est penser autrement la circulation des énergies, en finir avec la mécanique de la colère noire contre la force blanche. Des blancs et des noirs aujourd’hui réfléchissent ensemble à une autre distribution de la force qui organiserait différemment la société et l’économie au-delà de l’opposition noir/blanc. Mais cela signifie que ce cône volcanique, cette pyramide générant une violence endémique s’inscrive dans l’ensemble du territoire français dans une écologie nouvelle. Une politique de la relation qui ne parte pas du haut du cratère, mais du niveau de la mer. Là où se joue réellement le droit du sol qui fonde notre nation française, et non celui du sang sur lequel se fixent des lymphocytes qui nous reviennent du fond des temps et phagocytent de leur blancheur toutes les couleurs de notre belle île en forme de papillon.

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