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Philippe Dormoy et le démon des mots

In Chronique des matins calmes on 30 septembre 2008 at 11:10
Philippe Dormoy

Philippe Dormoy

Un orchestre tsigane fait la balance de son concert, le son du violon semble s’enrouler autour du visage de Philippe Dormoy et lui fleurir la barbe. Je le sens pénétré par la musique. Il a le sourire du bon vin. Dans ce bar chaleureux du marché de Montreuil, il me fait face, assis à la table. Je lui mets mentalement le chapeau de Shylock. A vrai dire, je ne sais pas vraiment si je parle à Philippe Dormoy ou au personnage de la pièce. Il semble comme retiré derrière le quatrième mur du théâtre encore présent entre nous. C’est que nous sortons tout juste d’un filage de répétition du « Ciel est vide », ma nouvelle pièce mise en scène par Bernard Bloch. En regardant Philippe travailler sur la scène, je faisais remarquer à Charlotte Villermet, costumière de la pièce assise à côté de moi, à quel point Philippe semblait pénétré par son personnage. A le voir parfois immobile comme un sphinx durant de longues minutes, se déplaçant à pas comptés, concentré pendant des heures, écoutant attentivement et pourtant retiré, je prenais conscience qu’il n’était pas sur les planches du théâtre Berthelot mais dans un non-lieu, un purgatoire, un désert sans temps où est plongé Shylock. « C’est curieux, dis-je à Charlotte, on a l’impression que Philippe a pris 400 ans depuis le début des répétitions. Je le vois tous les jours s’enfoncer dans le corps du personnage ». « Sais-tu, me répondit Charlotte, qu’il a refusé la barbe postiche que je lui proposais en me répondant que sa barbe devait pousser de l’intérieur ? » Comme son personnage. Shylock fleurit sur Philippe. Ce n’est pas tant lui qui s’enfonce dans son personnage que le personnage qui sort de lui et le recouvre. Comme sa barbe. Je suis sur des œufs car j’ai conscience d’être en face de lui l’auteur de cette pâte de mots qu’il a pétri et malaxée avec les mains de Bernard Bloch pour lever en son corps un personnage de chair, de sang, d’intelligence. Je suis d’une prudence de sioux. Je mesure mes mots de peur superstitieuse qu’un verbe mal placé fragilise l’édifice si patiemment construit. Tout est interprétation. Tout ce que je dis peut être utilisé pour renforcer ou modifier un aspect du personnage. Peur infondée sans doute. Mais tout de même, tout de même… Je ressens chez lui cette même nature de prudence. Je tâtonne et cherche mes mots. Je les mesure non à l’aune de Philippe Dormoy mais à celle du personnage de Shakespeare que j’ai réécrit. Nous ne sommes pas deux dans cette conversation mais il y aussi l’ombre du grand poète anglais et celle de Bernard Bloch. Quatre complices pour un personnage. Et c’est lui, Philippe, qui a la lourde responsabilité de le porter avec mes mots ruminés en son âme, remâchés en son corps. Philippe, c’est peu de le dire, est un ruminant de mots, un amoureux du verbe. Il les savoure avec un plaisir non dissimulé et les fait partager. C’est dans ce goût des mots, dans leur musicalité autant que dans leurs sens jamais épuisés qu’il ancre toute sa vocation de comédien. Passionné de Bobby Lapointe, je l’ai vu récemment faire un récital de ses chansons sur cette même scène du théâtre Berthelot. Il était Bobby Lapointe lui-même semblant réinventer ses mots. Alors c’est sur les mots que notre conversation a roulé, filée par le violon tsigane. Nous sommes allés ensemble en Israël en empruntant le véhicule du verbe. Oui, Israël. Ce n’est pas la foi, ni une quelconque recherche d’identité qui l’a portée là-bas devant le mur. Mais le mot mur lui-même. Le mur murmure mille mots glissés en ses interstices. Le mur est mot, mot avant tout, mot mur. Et là, en Israël, Philippe le môme mûr murmure devant le mot mur.

philippe Dormoy et Morgane Lombard

philippe Dormoy et Morgane Lombard

Il est mot le mur car au commencement était le verbe. Un verbe retiré laissant le vide empli, jamais comblé, par un mur où se murmurent les mots devant l’imprononçable. Il est allé là-bas en Israël trouver une langue première : l’hébreu. Une langue écrite, une langue mère. La mère du mur. Une écriture qui sème sa polysémie. Elle s’écrit avec des consommes de telle sorte que c’est souvent la manière de prononcer induite par le sens qui donne le mot lui-même. Deux ou trois consonnes liées donnent un mot racine. Par exemple MR donnant mur, mère, mort. Le mot serait donc la racine de toute interprétation. Celui qui donne corps à celui qui le prend pour autant qu’il le prenne. Responsabilité de celui qui prononce. Celui qui prononce s’avance, se prononce. Celui qui dit se meut. Le mot dit est mouvement. Motion. Moteur. Moteur ! Mais avant le moteur, il y a le silence, motus. Mots tus. Silence d’avant le mot. Le mot tourne. Silence comme vide nécessaire pour que s’avance le mot, le mot porté par un porteur de mots. Le messager est le message qui s’avance. Philippe s’avance devant le mur des mots. Le mur des mots est au théâtre le quatrième. Il pose ses mots, turbulent message, messager message, c’est Shylock, mais si, c’est Philippe mais sage.

avec Bernard Bloch

avec Bernard Bloch

Ségolène danse, Michel arpente

In Chronique des matins calmes on 29 septembre 2008 at 10:33
Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet

Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet

Michel Rocard ce matin sur France-Inter. Nicolas Demorand: « J’aimerais que vous nous parliez du show de Ségolène Royal au Zénith. L’avez-vous vu? » Rocard: « Non, je ne l’ai pas vu. Mais parlons d’une chose qui me semble importante: l’ Europe ». Magnifique.
Nicolas Demorand l’interroge sur la lutte de conquête du pouvoir au parti socialiste. Michel Rocard: Hollande se serait représenté et on aurait réélu celui qui est secrétaire général depuis onze ans, on aurait parlé du parti socialiste comme un parti soviétique. Aujourd’hui que la bonne santé de ce parti s’affiche par la diversité des candidats, on parle de pagaille. J’aimerais que les médias cessent de dire des bêtises. »
Bien balancé.
A propos de l’économie et de la crise actuelle, il met les pendules à l’heure: « On parle de crise du capitalisme alors qu’il s’agit d’une crise générée par la malhonnêteté et la filouterie de banquiers qui ont abusé du système… Ce n’est pas tant le système qui est en crise que l’analyse du système. Les économistes se trompent car ils se basent sur des faux paradigmes. Ils faut interroger les outils de l’analyse. La médecine ne comprenait rien aux maladies du sang tant qu’elle n’avait pas découvert la circulation sanguine. »
L’outil est le concept, le concept, le verbe. Le placement, la précision, la justesse du mot, sobre malgré parfois des surgissements intempestifs d’emphase, subtil toujours, efficient. C’est cela, Michel Rocard. Impressionnant. A l’entendre ce matin à la radio, c’est un souffle d’air pur. Un air du grand large. Ce grand large où volent les albatros, éternels incompris du peuple des marins balancés par les flots du quotidien. Le verbe de Rocard nous vient de loin. D’une tradition perdue d’orateurs politiques. Il n’utilise pas le verbe pour communiquer, mais pour donner à penser. Ségolène danse, Michel arpente. Un géomètre, un penseur, pas un poseur. Rocard fait du bien non pas tant par ce qu’il dit mais par la manière vérace dont il aborde les questions, les donne à penser de façon politique. Il suppose toujours son interlocuteur intelligent, et ce faisant, le rend intelligent comme tout grand maître. C’est sans doute pour cela qu’il n’eut jamais accès au poste suprême. Son langage professoral qui introduit le doute, fait de lui un chef de paix alors que les Français élisent un chef de guerre.
J’ai de l’admiration pour ce monsieur même si je suis loin de partager tous ses points de vue. Ce n’est pas tant qu’il me convainc. Il me donne à penser, il alimente avec justesse la réflexion. Il a la classe. Une classe surannée. Il y a quelque chose en lui et en sa posture de paradoxal.
J’ai l’image de Rocard alors chef du P.S.U (Parti Socialiste Unifié) juste avant de rejoindre le Parti Socialiste, frayant droit la foule d’étudiants hirsutes jouant les barbares à barre à mine, et à l’occasion « casseurs de fafs d’Assas », allant se poster sec et raide face à la houle, nœud papillon en bataille. Il était à la barre, navigateur du verbe. Il ne calmait pas la vague, mais il la dominait, y laissant son sillage. J’étais encore adolescent et me souviens d’un être, pour moi, totalement paradoxal. Le P.S.U. organisait tous les ans sa fête à la Courneuve, à deux pas de mes fenêtres, faisant un peu d’ombre à celle de l’Humanité. Cette fête était frappante pour son aspect libertaire. Surréaliste aussi. Comme dans le fameux déjeuner sur l’herbe de Manet, des femmes entièrement nues se promenaient au milieu d’une foule habillée. On a du mal à le croire aujourd’hui. Et c’est ce petit homme sec, raide et digne qui en était le chef. Je le vois toujours comme ces hommes élégants de ce tableau de Manet qui portent haut le verbe et la pensée sans dédaigner le corps et la bonne chère qui, en contrepoint, donnent de la chair à son discours. Il aurait quelque chose d’érotique ce monsieur là? Il faudrait demander cela aux filles.

Artistes, médias, morale et tolérance

In Chronique des matins calmes on 27 septembre 2008 at 6:28
Dessin de baha boukhari

Dessin de baha boukhari commenté par Plantu

Plantu m’a envoyé ce dessin de Baha Boukhari, dessinateur palestinien qui se passerait de commentaire si le contexte dans lequel il l’a présenté ne soulevait pas un certain nombre de questions de fond.

Ce contexte, que notre dessinateur du Monde a pris en photo, il l’expose dans une légende placée en-dessous. C’était en novembre 2005, une rencontre de cartoonistes à Jérusalem. Boukhari y a présenté une série de dessins, dont celui-ci, devant une nombreuse assemblée composée en grande partie par des collègues israéliens. A-t-il été voué aux gémonies ? L’a-t-on immédiatement frappé d’ostracisme médiatique à vie pour antisémitisme flagrant ? A-t-on même tenté de lui casser la figure ou tout simplement hué ?

Non. Comme le dit Plantu, « le public israélien a applaudi le caricaturiste palestinien ». Incroyable non ? Pourtant ce dessin est un geste mûrement réfléchi, un acte prémédité, et il n’a rien de furtif. Le vrai public israélien serait-il plus intelligent que certains bien-pensants qui font la pluie et le beau temps dans nos médias ? On pourrait le croire. En tout cas cet événement rapporté par Plantu encourage cette conclusion, et je ne vois pas pour l’heure d’autre explication à cette incroyable différence de traitement entre celui réservé en Israël à ce dessinateur palestinien et celui dont fut l’objet un certain Dieudonné.

Loin de moi l’idée de prendre fait et cause pour ce comique français qui s’est surtout caractérisé en la matière par un sketch de très mauvais goût et pas drôle du tout. J’affirme par ailleurs que toutes les provocations qui ont suivi cette affaire, et ont amené Dieudonné à fréquenter le marigot d’extrême droite, m’ont profondément choqué. Mais fallait-il sanctionner une outrance par une autre outrance qui révèle un caractère d’intolérance et donne à celui qui en est victime une aura de martyr qu’il exploite commercialement et politiquement en renforçant auprès de son public resté fidèle, l’idée d’une conjuration masquée ?

Ce public là est constitué en partie par tous ceux qui, se considérant comme des « minorités visibles » invisibles des médias, voient en Dieudonné un porte-parole qui « dit tout haut ce qu’ils ne peuvent que penser tout bas ». On n’a pas cassé Dieudonné en l’interdisant de télévision. Il suffit de voir avec quelle facilité il remplit les zéniths en faisant peu de publicité, d’évaluer le nombre incroyable de dvd de ses sketchs qui circulent dans les banlieues et au-delà, et de suivre ses tournées nombreuses, nationales et internationales (les Québécois par exemple en sont friands). On n’a pas cassé Dieudonné, mais pire, on lui a donné paradoxalement une visibilité qu’il n’aurait pas eue en fréquentant naturellement ces médias. Au lieu de le banaliser, on l’a épinglé sur la stèle des victimes de l’intolérance. On n’a pas cassé Dieudonné, mais on a cassé en revanche une certaine idée de la transparence et de la démocratie propre au pouvoir médiatique.

Que ce geste de mauvais goût ait choqué beaucoup de téléspectateurs, il n’y a aucun doute là-dessus, et on peut le comprendre comme on peut bien comprendre le fait que des caricatures de Mahomet aient choqué beaucoup de musulmans. Mais le fait d’être choqué doit-il mettre en cause le fond de la liberté d’expression ? La justice est-elle le bras armé du désir de vengeance ? Si on ne peut se faire justice soi-même, n’est-ce pas parce que la justice suppose l’organisation sociale du vivre-ensemble ? Si le média qui représente un pouvoir et une personne morale, se fait justice lui-même au nom des seuls spectateurs qui ont émis une critique, ne se rend-il pas de fait coupable de non-respect des lois qui font de notre justice l’expression même de notre démocratie ? Les Israéliens qui ont applaudi Baha Boukhari se sont honorés non en signifiant par leurs applaudissements leur accord au fond ou à la forme d’un acte de pensée politique présenté de manière volontairement choquante, mais par le fait qu’ils ont souligné avec élégance leur respect d’un artiste au-delà du contenu de sa pensée politique. Ils ont signifié également par là qu’ils distinguaient clairement ce qui est de l’ordre d’une pensée politique présentée de manière outrée de ce qui ressort de la condamnation de tout un peuple en tant que peuple. Autrement dit, ils ont également signifié par ces applaudissements qu’ils n’ont pas vu en ce dessinateur un antisémite, ni peut-être même un antisioniste, mais une personne qui veut dénoncer avec force les excès d’un certain sionisme.

Le message de Boukkari peut clairement se lire ainsi : « S’il vous plaît, par pitié et par humanité, vous qui, on en a conscience, fûtes victimes du pire, ne prenez pas le chemin qui mène au même carrefour du pire ». Si selon Brecht « le ventre est encore fécond d’où peut renaître la bête immonde », c’est qu’il peut être fécondé par sa victime même. Au nom de la simple raison, prenant le risque de choquer, il est parfois nécessaire de mettre en garde ceux qui se croyant moralement protégés par leur statut de victimes peuvent sans même en avoir conscience reproduire ce dont ils ont été victimes. C’est un fait avéré par les psychologues que les victimes peuvent tendre à reproduire sur d’autres les exactions de leurs bourreaux. Ce n’est heureusement pas toujours le cas et cela ne l’est quasiment jamais lorsque la victime a pu ou su dépasser le stade victimaire, c’est-à-dire surmonter les fixations douloureuses de sa mémoire pour poser l’avenir. L’avenir ne se construit pas à partir de rien, bien-sûr. Il se construit à partir de l’histoire comme refondation consciente du passé. Ne pas confondre ainsi l’histoire et la mémoire. L’histoire est construction et ouverture. La mémoire est retour du même dans le présent.

Les applaudissements du public israélien ont ceci de réconfortant qu’ils expriment la bonne santé d’un Etat démocratique qui suppose la liberté d’expression et le débat contradictoire. C’est en cela qu’ils donnent une leçon universelle à ceux qui, se croient moralement fondés par leur seule conscience d’eux-mêmes à condamner sans jugement autre que leur sentiment moral. Condamner moralement ne signifie pas prendre des mesures punitives. Entre la condamnation morale et la punition existe la tolérance. La tolérance est sans doute une des plus hautes vertus de l’intelligence sociale et la démocratie est ce qui garantit l’expression de cette intelligence. Cette démocratie se fonde notamment en France par la séparation des pouvoirs. Seule la justice garante du respect des lois (et non de la moralité) peut condamner au nom de tous. Nous assistons au sein de notre démocratie à des dérives dangereuses dues au fait que les décisions de justice sont anticipées ou ne sont pas respectées en tant que telles par ceux-là mêmes qui en sont institutionnellement les garants et qui tendent au non respect de la séparation des pouvoirs (médiatique y compris).

Le dernier exemple en date d’une telle dérive où sont mêlés les médias, des artistes et l’Etat, est cette affaire qui concerne le groupe de rap La Rumeur. Affaire défendue par mon excellent ami Maître Dominique Tricaud. Dans cette affaire opposant le rappeur Hamé au ministère de l’Intérieur, relaxé par la cour d’Appel de Versailles le mardi 23 septembre 2008, un second pourvoi en cassation vient d’être déposé par le procureur général de Versailles. Un acharnement judiciaire qui marque le double fait d’un mépris profond pour la décision de justice et d’une volonté de se servir de la justice pour punir des propos qui auraient choqué le ministre de l’intérieur de l’époque. Suivez mon regard. Maître Tricaud parle à ce propos d’un acte « de portée historique ». Si on ne laisse pas la justice démêler d’elle-même ce qui est de l’ordre de l’expression libre de la presse et/ou de l’art, le risque est d’accréditer le fait d’un pouvoir autoritaire et partial, à des années lumières de l’intelligence de ce public israélien qui est l’objet de ce papier. Pour plus d’informations sur cette affaire, je vous renvoie à ce lien : Coup de théâtre, coup de tonnerre.

Aaron et Othello, pour le pire et le meilleur

In Chronique des matins calmes on 26 septembre 2008 at 1:27

Dans son costume de général Othello, Hassane Kouyaté frappe par sa prestance. Il semble plus vrai que nature. Il ne porte pas ce vêtement comme un costume de théâtre, mais comme un habit qui lui serait usuel. Cette aisance me frappe à tel point que je me pose des questions dont j’aurai bientôt la réponse.

Au cours d’une anodine conversation entre deux services de répétitions, il nous montre la cicatrice laissée par une balle au cours d’un entraînement militaire dans l’armée de Sankara, au Burkina Faso, où il fut engagé dès son plus jeune âge. Il était délégué de classe dans son lycée lorsqu’ils sont venus le chercher pour prendre la tête d’un bataillon. Poussé par notre curiosité, il nous raconte, médusés, avec quelle facilité on peut amener un jeune homme humaniste et militant pour l’égalité des droits à devenir un candidat tueur. Il parle de lavage de cerveau et ne s’explique pas ce moment de bascule qui fait d’un jeune homme de bonne famille, lucide, calme et équilibré, un fanatique prêt à mourir pour la cause. La vie, c’est comme au cinéma. On peut passer « cut » d’un plan à l’autre, de la cour de récréation au champ de bataille sans trop comprendre comment le scénario a pu amener un tel montage. Avec une facilité déconcertante, ce conteur né dans une grande famille de griots, tout sourire dehors, nous entraîne avec lui sur le champ de bataille. Les balles sifflent tout près de ses oreilles. « Ce sifflement, c’est ce qui a de plus terrible, nous dit-il. Cela rend fou au point qu’on préfèrerait en finir avec une balle bien placée en plein milieu du front ». On le voit tirer avec rage dans un taillis. « Je n’ai tué personne, heureusement » constate-t-il encore soulagé, les yeux perdus dans le passé.

Aaron, de Titus Andronicus

Aaron, de Titus Andronicus

Quel est le poids d’un homme mort sur le dos d’un jeune militaire de 18 ans ? Enorme sans doute. Mais quel est le poids d’une mère sur le dos d’un enfant qu’il a tuée pour obéir aux ordres d’un pervers fanatique ? Le scénario que nous filme Hassane dans sa prose imagée a soudain basculé dans l’horreur. L’horreur prenant le visage terrifiant d’un enfant souriant fixant Hassane de ses grands yeux. Il nous raconte ce jeune garçon qui vient d’assister à une pièce de théâtre qu’il a présenté à un groupe d’ex enfants-soldats de la Sierra Leone qu’on tente de réintégrer dans la vie civile. Ce Petit Prince aux yeux candides vient vers Hassane Kouyaté et lui dit ceci : « Dans ta pièce, tu as sauvé ta mère. Pourquoi l’as-tu sauvée ? Moi, je l’ai tuée. Oui, pan, pan ! (il mime le geste), comme on me l’a demandé, je l’ai tuée ! » dit-il fièrement du haut de ses 12 ans. Et ces mots là furent comme un coup de poing dans le ventre des mamans (Anne Azoulay et Morgane Lombard) qui écoutaient comme moi ce récit incroyable. Le théâtre convoque la vie, et c’est sa vérité.

Hassane Kouyaté

Hassane Kouyaté

Mais jamais l’horreur représentée au théâtre sous forme de tragédie n’atteindra la mesure du théâtre de la vie. Jamais la cruauté mise en scène d’un Titus Andronicus de Shakespeare, n’atteindra celle, devenue tristement banale, du théâtre de la guerre. Je regarde Hassane au grand sourire masquant la profondeur d’une vie qui a croisé, et croise encore l’horreur. Il pourrait faire un formidable Aaron, ce Maure de Titus Andronicus, amant de Tamora, la reine des Goths. Aaron, le seul véritable humain de cette horrible histoire. Capable du pire mais choisissant le meilleur. Il donne sa vie pour sauver son fils. Que ne donnerait Hassane pour sauver cet enfant qui a tué sa mère, lui qui est père de 135 enfants adoptés et pour lesquels sa famille a créé une fondation, Wambde ? Pour l’heure, il est cet Othello de ma pièce « Le ciel est vide », hanté au-delà de sa mort par le crime de jalousie commis sur Desdémone, celui qui dit « l’horreur a ses délices… Mon Dieu, Shylock, j’étais un monstre ». « Un homme tout simplement » lui répond Shylock. Othello, est l’inversion existentielle d’Aaron. L’un est le meilleur des hommes capable du pire. L’autre est le pire des hommes capable du meilleur. Aaron et Othello, les deux plateaux d’une balance à égale distance du fléau des horreurs existentielles. Hassane est ce comédien qui par sa vie même mesure toute l’amplitude de cette balance. Balance qui sur un plateau de théâtre donne la mesure même de l’homme.

Hassane Kouyaté,Philippe Dormoy et Bernard Bloch

Un alcatraz d’amour

In Chronique des matins calmes on 25 septembre 2008 at 10:32

Une île, une fleur, un anthurium. Rouge. Battant. Un cœur au milieu de la mer. Pétale, pétale unique éclos qui bat, qui bat au milieu de la mer. Une île cœur. Un Alcatraz d’amour. Ecoutons ce silence creusé dans la rumeur des vagues et le tumulte du monde. Un silence battant la musique du monde, le cœur du monde au cœur de l’océan. Un phare, un nénuphar, un sémaphore. Une brise, breeze, au milieu de la terre, earth. Une respiration, un souffle, breath. Heart, un cœur au milieu de la terre, earth. Juste l’h aspiré d’un petit déplacement. Un déplacement vers l’homme, un petit h, tout silencieux au cœur qui bat dans une mer de silence. Ejima est son nom. Le nom de l’île comme un lotus, cœur de sagesse battant de toutes les pulsations de tous ces petits h qui aspirent à faire l’homme comme ce gros cœur, earth, qui bat, bleu, qui bat au cœur de l’univers. C’est là, à Ejima que Christian Boltanski a conçu ce projet fou, cette symphonie pour l’homme seul et l’univers entier. Cette île au large du Japon est un catafalque où se déposent le son, le chant des cœurs, des cœurs battants de tous ces petits h si silencieux qui tous ensemble font cette musique inouïe qui veut s’appeler l’humanité. Des battements qui sont enregistrés pour une éternité dans des « archives du coeur« . Une bande magnitude au milieu des étoiles. Une pyramide sonore. Un sanctuaire à l’équateur des hommes. C’est là, dans la mer du Japon et dans ce sarcophage vivant, à Ejima, que se déplace le méridien de l’heure universelle se mesurant désormais aux battements irréguliers de cette musique infinitésimale comme l’océan aux vaguelettes imperceptibles qui font ensemble tout le fracas du monde déferlant. Le monde comme l’unité de la diversité à percevoir, de l’individu et de son coeur, du singulier, du sujet et de l’énergumène qui, par sa manière unique de battre le rythme de sa vie concourt à sculpter l’homme, cette somme irréductible à ses parties. C’est la parole de Diderot, Leibniz et Spinoza que l’on entend de nouveau dans cette musique qui naît comme un nouveau rameau à Ejima, une île, un phare, un nénuphar, un sémaphore, un pharaon.

La logique du pourrissement

In Chronique des matins calmes on 23 septembre 2008 at 5:14

Gavroche par Victor Hugo

Gavroche par Victor Hugo

J’apprends simultanément que 5,5 millions de français ont connu un « épisode dépressif majeur » dans l’année, et que les Danois sont les gens les plus heureux du monde. Commentaire d’un sociologue, Peter Gundelach: « c’est parce qu’ils (les Danois) ont moins d’attentes que les autres. Ils sont donc moins souvent déçus ». Conclusion de l’étude sur le bonheur mondial: « le monde deviendrait globalement plus heureux ». Bonne nouvelle. Serait-ce que nous avons mondialement moins d’attentes et que nous serions moins déçus? Voilà que le bonheur lui aussi se mondialise. Alors, vraiment, Français, encore un effort. Arrêtez donc d’attendre et vous serez moins dépressifs, et entrez de plain-pied dans la mondialisation du bonheur. Regardez, au Canada, les femmes se suicident quatre fois moins que les hommes. C’est sans doute, si on suit Peter Gundelach, parce qu’elles ont beaucoup moins d’attentes. Et en Asie, qu’est-ce qu’ils attendent pour arrêter d’attendre? Ce sont les champions du monde toutes catégories des suicides (60% de tous les suicides du monde). L’attente, voilà le mal absolu. Résignons nous, l’espoir n’est plus de saison. D’ailleurs c’est l’automne. C’est l’attente du printemps qui cause la dépression et nous pousse au suicide. Regardons tomber les fruits et les feuilles. Assistons avec un plaisir résigné à leur lent pourrissement et nous serons heureux. Acceptez sans attendre la belle logique mondiale du pourrissement. Alors pour bien appréhender le bonheur et lutter activement contre la dépression, je vous propose d’apprendre par coeur ce long poème de l’excellent poète-chanteur martiniquais qui répond au nom de Joby Bernabé. La Martinique, voilà une île qui s’y connaît en bonheur. Une île où grâce au climat tropical tout pourrit si bien. Ce poème antidépresseur s’intitule justement « la logique du pourrissement ». Nous autres antillais et originaires, connaissons bien ce poème. C’est sans doute pour ça (bien que nous n’apparaissions dans aucune statistique) que nous sommes un peu comme des Danois du sud.

Joby Bernabé

Joby Bernabé

La logique du pourrissement
c’est le fruit mûr tombé foutu de n’avoir pas été cueilli
parce que l’homme n’avait pas prévu
voulu ou pu
connu ou su
parce que l’homme a trop attendu
ou peut-être tout bonnement
parce qu’il l’a parfaitement voulu et eu
si tant est que c’est l’homme qui veut.

La logique du pourrissement
c’est l’écorchure qui s’infecte
et le microbe qui se délecte
quand se rengorge le furoncle.
c’est la fissure qui rigole
et la rigole qui s’fend la gueule
c’est la chaussure qui prend l’eau
c’est la peinture qui s’écaille
la moisissure prend ses aises.

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
c’est la chemise qui se fait la malle
la redingote qui est en crise
d’avoir été par trop portée
souillée lavée et empesée
et la couture n’en peut plus
la crise se rit de la reprise
un petit point de chaîne à droite
un petit point de croix à gauche
un petit point arrière devant
un petit point devant derrière

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
C’est la centrale qui pisse la mort
et la rivière qui a mal au foie
c’est la crevette qui rend l’âme
et l’arbre à pain qui a le blues
c’est l’eau de coco en berlingot
c’est pour bientôt je vous le dis !
c’est la corde de la mère igname
qui étrangle la mère igname même.

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
c’est quand débarquent les maquereaux
avec leurs mines de sex-shops
qu’on vend du sable au marché blanc
pour peaux en mal de mélanine
et quand nos plages font le trottoir
sous leurs licences de maisons closes
nos enfants nus ne peuvent plus leur faire l’amour
au grand soleil

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
Ce sont les arbres qui s’emmurent
dans une névrose de béton
les oiseaux glissent à la dérive
les flics engraissent leurs papillons
les p.-v. jouent aux feuilles mortes
les voitures valsent à la pelle
la fourrière rêve de cimetières
la chaussée souffre de cors aux pieds
la ville a mal aux entournures

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
C’est le bébé qu’on s’est payé
dans la boutique du père crédit
il fait la loi dans la maison
il fait caca où bon lui chante
même dans le crâne des petits
on ne se parle plus quand il jacasse
on ne s’entend plus quand on se parle
avec sa tête rectangulaire
c’est le portrait de son papa
il a la bouche en sucre d’orge
il fait risette et c’est tout rose
il a les yeux bardés de guerres
et injectés d’apocalypse
il passe pourtant de temps en temps
un oiseau bleu en son iris.

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
C’est quand s’encombre le sinus
que la conserve en a ras-l’bol
le fer blanc gonfle
et puis se mouche et les décombres qui s’amoncellent
ont des dégaines de gratte-ciel
tel un grand rire au bord d’un gouffre
un matouba d’éclats de gorges
et comme un cormoran blessé
le rire s’élance en vol plané
et fouille une gueule de volcan
pour assouvir sa démesure.

La logique du pourrissement

La logique du pourrissement
C’est un destin que l’on marchande
dans un pays qui marche à l’os
une terre du sud qui perd son or
un chant d’amour qu’on hypothèque
ce sont deux sœurs qui se déchirent
dans un asile à ciel ouvert
l’espoir trimbale un goût de poisse
la lune rumine ses angoisses
les mots ont l’éléphantiasis
la rhétorique traîne la jambe
et la psy se fait son beurre
quand les neurones se font de la bile.

on vend de la foi à tour de bras
et les gourous ont le bras long
on brade la joie à coups de banque
on paie des gangs pour tuer le temps
dans les agences du Nirvana
le Père Noël s’informatise
et la culture se macoutise
les jeunes chevauchent dans leurs ghettos
le paradis de la défonce
le Diable solde ses miroirs,
Vaval refuse de mourir
et la folie pétrit ses jours
tandis qu’elle siffle un air de cendres.

La logique du pourris…

C’est dans le swing de cette logique
qu’un soir de mercredi des Cendres justement
un chien chauve travaillant du chapeau
au milieu d’un macadam vague
près d’un amas d’âmes paumées
et de dépouilles de sacs volés
me confia qu’il avait conçu
entre deux ulcères d’estomac :
la prodigieuse problématique de
la tactique du pourrissement
la logistique du pourrissement
la dialectique du pourrissement
la statistique du pourrissement
la balistique du pourrissement.
et dès l’école maternelle
l’instruction civique du pourrissement
toute une éthique du pourrissement
une poétique du pourrissement
celle d’une fleur inconnue ou presque
sidéralement transparente
aux confins de l’absurde
éclose.

Et moi, j’écris des chansons

In Chronique des matins calmes on 21 septembre 2008 at 6:40

Ce week-end, attentat à Islamabad, 11 septembre au Pakistan, soixante morts, deux cents blessés, kamikaze dans un camion. La faute au gouvernement pakistanais disent les Talibans pour leur alliance avec Washington. Pendant ce temps la France s’enfonce dans le souk afghan sous l’égide de l’Otan. Un tiers des Français sont d’accord pour cette intervention. On apprend par un rapport que les soldats morts étaient démunis comme Job sous le feu fourni des canons. Les Talibans progressent dans leur prise de pouvoir au Pakistan et les Indiens sont dans le chaudron. Et que fait donc Washington? Il a jeté toutes ses forces en Irak, et pour l’Afghanistan, il n’y a plus de pognon. C’est pour ça que nous perdons nos garçons qui n’ont pas de munitions.

Et moi, j’écris des chansons.

Le piton de la Fournaise est entré en éruption, ce dimanche à la Réunion.

30 sénateurs réélus au premier tour. Une seule femme dans ce bastion, ça nous pose bien des questions. Une femme, la juge Eva Joly, nous dit que le sénat est peuplé de multirécidivistes comme Charles Pasqua qui auraient dû maintes fois croupir en prison. Quelque chose de pourri au royaume des Bourbons.

Et moi, j’écris des chansons.

Aujourd’hui Ehud Olmert, spécialiste en corruption a posé sa démission. On attend Tzipi Livni, une femme pour sa succession.

Au pays basque espagnol, une voiture a sauté, six blessés dans l’explosion

L’Afrique du Sud en émoi, Tabo Mbeki a posé sa démission

Un train en Meurthe et Moselle heurte une voiture sur la voie. Deux morts dans la collision.

Et moi, j’écris des chansons.

Trois jeunes gens d’Asnières-sur-Seine, arrêtés sur la chaussée, neutralisés par des tasers. Six policiers sont blessés au cours de l’interpellation. Le taser est une arme en mesure d’infliger une décharge de 50 000 volts à une distance de 7 mètres. Elle est sur le point d’équiper 3000 à 6000 policiers cette année. Des policiers municipaux notamment dont on n’est pas sûr de la compétence et de la formation. Certains sont recrutés, on le sait, parmi les anciens mauvais garçons. On n’a pas fini de parler de blessés au cours d’interpellations.

Et moi, j’écris des chansons.

Crise de la consommation, et grand risque de récession, et Wall Street sous haute tension. Bush décide de sauver le capitalisme des erreurs (des fautes plutôt) du capitalisme par une action non libérale, en fouillant dans les poches des contribuables américains qui devront sortir mille milliards de dollars pour payer la rançon. Je me pose naïvement une question: est-ce le signe d’une défaite annoncée aux prochaines élections? Bush et sa clique ne pratiquent-ils pas la politique de la terre brûlée devant l’avancée d’Obama ? Une fois les poches des contribuables asséchées, où notre futur président noir des Etats-Unis trouvera-t-il les ressources de son action? Ils préparent la Maison Blanche pour les démocrates comme un prison, les mains liées pour de bon sous le regard hilares de leurs geôliers républicains qui siffleront leur bourbon pendant quatre ans en attendant de gagner les prochaines élections.

Et moi qui écris des chansons.

J‘apprends dans la presse que le fichier Edvige mentionnera les origines raciales. La science nous a montré que le concept de race est à jeter dans les poubelles de l’histoire et des vieilles illusions. Mais la Sinistre de l’Intérieur s’accroche à ses vieilles illusions. Elle jette les orientations sexuelles ou politiques et garde la race, le cœur de la question, la question de l’orientation. La race serait le fond, le fond de l’orientation. On nous cache tout, on nous dit rien, on nous prend pour des cons. Mon cœur qui fait des bonds.

Mais moi, je continue à écrire mes chansons.

Ben quoi ? Il faut bien écrire des chansons.

Lettre à Bernard Bloch à propos du « Ciel est vide »

In Chronique des matins calmes on 18 septembre 2008 at 1:43

SMS de Bernard Bloch ce matin sur mon portable : « aie confiance. Je crois que ce sera vachement bien. On a trouvé la scène 7. Ton ami le feuj. B. »

J’ai confiance, l’ami feuj. Tu fais un formidable travail avec toute ta belle équipe. Le ciel est vide prend forme comme j’ai pu le constater hier après-midi. Les images réalisées par Dominique sont superbes, les acteurs crèvent l’écran et le rapport entre les comédiens sur scène et ceux qui sont à l’écran soulève une profonde vague d’émotion. C’est encore plus beau que je l’aurais imaginé, parce que c’est réel et que ça fonctionne vraiment. C’est toujours étonnant de voir comment une idée de dramaturge mise en scène avec tout le talent d’un metteur en scène donne vie, corps et vérité à ce qui n’était encore qu’écriture. La chose, évidente pour moi dans le processus d’écriture, était bien loin de l’être dans sa transposition scénique. Tu l’as réussi avec brio et en sachant utiliser tout le talent des comédiens, du scénographe, des artistes de l’image et du son, et des techniciens dont tu as su t’entourer. C’est une équipe formidable, je dirais même exceptionnelle, et je suis vraiment bluffé par la qualité de ce casting. Chacun est juste et comme idéal à la place que tu lui as assignée. Philippe Dormoy fait un Shylock plus vrai que nature avec un humour de la désespérance qu’il semble puiser avec délectation du puits profond de la culture yiddish. Tu voulais à tout prix Hassane Kouyaté pour sa puissance d’acteur soulevant l’humus d’une profonde et riche humanité. Tu voulais un Othello ancré dans la terre d’Afrique, exempt d’une mémoire d’esclavage, mais profondément conscient de ce que ce fléau a causé comme bouleversement et cicatrices profondes dans le continent africain.

Hassane Kouyate, Morgane Lombard, Philippe Dormoy

Hassane Kouyate, Morgane Lombard, Philippe Dormoy

Tu le voulais absolument crédible en général Maure, farouche et impressionnant mais aussi touchant et bouleversant. Eh bien tu l’as. Si Anne Sée, qui devait jouer Desdémone, a malheureusement dû y renoncer à son grand dam mais aussi au nôtre pour des raisons de calendrier (elle joue au même moment Madame de Sade au Théâtre de la Ville), tu as su trouver en Morgane Lombard une magnifique et très émouvante Desdémone à la féminité puissante et imposante qui apporte la couleur propre à sa personnalité de comédienne. Quant à Anne Azoulay, elle fait un travail formidable dans le rôle de Jessica. Comédienne intuitive, pleine d’une énergie adolescente emplissant sa jeune maturité d’une fraîcheur toujours renouvelée, sachant dans la vie comme à la scène user d’un humour qui crée de la proximité tout en préservant sa part profondément farouche, elle sait tirer tout le parti de son personnage complexe, à la fois profond et léger. J’ai pu apprécier également la qualité de tes partenaires de l’image et du son. J’aime quand Dominique Aru quittant sa table de montage monte sur scène près de l’écran, et droite comme un i, pose avec tact et autorité sa frêle corpulence face à ton imposante carcasse, et discute avec toi de la cohérence et la pertinence d’une image dans son rapport à la scène et le projet de jeu que tu expérimentes. Elle écoute tes arguments, mais ne lâche pas un morceau de ce qu’elle croit vraiment jusqu’à ce que vous tombiez d’accord. Elle maîtrise complètement son domaine. On sent chez elle une connaissance et une réflexion approfondie sur la sémiologie de l’image. Elle enseigne aussi le cinéma, mais jamais on ne sent chez elle quelque chose de professoral, toute empreinte de la modestie et du doute qui sont les aliments des véritables artistes.

Anne Azoulay, Dominique Aru, Thomas Carpentier

Anne Azoulay, Dominique Aru, Thomas Carpentier

Je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de croiser dans ce studio Rodolphe Burger, ses yeux ligne bleue des Vosges, son corps de colosse de l’Est et son sourire affable teinté d’une perpétuelle ironie. On a très peu échangé, mais je sens entre lui et moi l’imperceptible complicité de philosophes qui prennent le risque d’être des artistes. Je ne connaissais pas bien sa musique, mais j’ai pu apprécier l’intelligence musicale qui sait préserver une autonomie sonore tout en s’inscrivant avec justesse dans le propos dramaturgique, scénique et visuel. Tout cela avec l’aide du discret mais efficace Thomas Carpentier, jeune ingénieur du son qui parle avec ses yeux. Autre sourire ineffaçable, celui de Didier Payen qui réussit l’extraordinaire d’allier en une seule personne une allure d’intellectuel et un comportement de manuel, ses mains immenses et puissantes de paysan d’Auvergne toujours en action qui semblent sans cesse accompagner une profonde méditation à la fois artistique et pratique. Sa scénographie est belle et juste, discrète et efficace.

Rodolphe Burger

Rodolphe Burger

J’aime le voir travailler en compagnie de Luc Jenny, le concepteur lumière tant ils semblent à la fois différents et complémentaires. L’un, Didier Payen, semble toujours regarder le sol. L’autre, Luc Jenny, les yeux comme des oiseaux toujours prêts à prendre leur envol, semble sans cesse scruter le ciel. C’est de là que vient la lumière et c’est dans la terre que s’ancre la scénographie de Didier le terrien. Un autre terrien au pas lourd et assuré, au geste précis, à la parole rare mais au regard et au sourire directs et francs, est Michaël Serejnikoff le directeur technique. Il a choisi l’ombre qui lui convient, beau ténébreux sans affectation qui semble toujours savoir qui il est et où est sa place. Sa place est fondamentale. C’est lui le charpentier de la structure.

L’artisan du fondement, l’Atlas par qui tout ce qui est debout sur scène doit passer pour être ce qu’il est. Et gérant tout ce beau monde et consignant avec une précision remarquable tous ses actes, toutes ses réflexions et tous ses déplacements, Paul Allio, l’assistant à la mise en scène. Ce roi du calembour et du bon mot, attaché à toi, Bernard Bloch, comme une ombre critique, un Jiminy Cricket, cache derrière une attitude d’ancien clown, une rigueur intellectuelle indéfectible absolument nécessaire à une telle entreprise.

Bernard Bloch

Bernard Bloch

Enfin, Charlotte Villermet la costumière à la fois joviale et inquiète, une inquiétude d’artiste fondée sur la rigueur que taraude le doute. Je n’ai pas encore vu ses costumes, mais je sais pour l’avoir vue à l’œuvre dans son travail de scénographe qu’ils seront justes et beaux et surtout qu’ils seront vrais, habillant la vérité des personnages.

Voilà ce que je voulais te dire, cher Bernard, cher ami feuj, comme tu dis. Hier je t’ai surpris à dire à mes côtés comme parlant à toi-même : « C’est la chose la plus complexe à mettre en œuvre que je n’ai jamais réalisée ». A moi maintenant de te rassurer : Tu y arrives avec brio grâce à ton talent, ta rigueur intellectuelle et ta ténacité.

Laïcité positive contre positivisme

In Chronique des matins calmes on 17 septembre 2008 at 12:19

Cela a sauté aux yeux, mais tellement violemment que les médias en sont restés aveugles. Nulle part je n’ai vu relever dans les journaux la curieuse concomitance entre la déclaration de Benoît XVI stigmatisant « une société imprégnée de positivisme et de matérialisme. Ces idéologies, qui ont conduit à un enthousiasme excessif pour le progrès, déterminent la conception de la vie d’amples secteurs de la société » et celle de Nicolas Sarkozy affirmant la nécessité d’une laïcité positive. Appel à une laïcité positive et critique du positivisme, les deux termes pourraient dans ce contexte et en surface apparaître contradictoires, mais il n’en est rien, bien entendu. De fait, notre Président de la République ne fait qu’emboiter le pas du Saint-Père en lui empruntant son propre vocabulaire. Effet, le concept de laïcité positive est forgé par Benoît XVI et se rapporte aux Etats-Unis : « Il y a une chose que je trouve fascinante aux États-Unis : c’est que ce pays est né avec une conception positive de la laïcité. Ce nouveau peuple était constitué de communautés et de personnes ayant fui des Églises d’état. Elles voulaient un état laïc pour permettre aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur propre religion. […] Ils étaient laïcs justement par amour de la religion, de l’authenticité de la religion, qui ne peut être vécue que dans la liberté. […] Je pense que c’est quelque chose de fondamental et de positif, à prendre en considération, y compris en Europe » (discours prononcé le 29 février dernier, quand il a reçu au Vatican le nouvel ambassadeur des États-Unis près le Saint-Siège).

Que Sarkozy reprenne à son compte un concept forgé par l’Eglise, a des implications extrêmement importantes. Cela suppose le fait que le chef de l’Etat français se rallie à la notion de la laïcité édictée par l’église et qui se résume en ces mots de Benoît XVI : « laïc par amour de la religion ». Ainsi, sous l’apparente bonhommie de ce terme qui vient en se glissant derrière le concept déjà très contesté de discrimination positive, se cache une violente attaque contre une certaine conception de la démocratie à laquelle on veut en substituer une autre, celle d’une démocratie comme simple moyen. Conception partagée à la fois par les capitalistes intégristes du marché, par Bachar El Assad, Président Syrien (qui, juste après la visite de Sarkozy a déclaré au journaliste de France 2 qui a sursauté et le lui a fait répéter, que : « la démocratie est un simple moyen … pour libérer le commerce. ») , et par Jean-Paul II qui dans le n° 70 d’Evangelium vitae écrit : « Fondamentalement, elle (la démocratie) est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain: il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. Si l’on observe aujourd’hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positif (souligné par moi), ainsi que le Magistère de l’Église l’a plusieurs fois souligné. Autrement dit, la loi morale édictée par l’Eglise et la religion, est seule garante de la bonne marche d’un Etat. » Le cardinal Ratzinger (le futur Benoît XVI) dans une note en date de 2002 en rajoute une couche : « Pour la doctrine morale catholique la laïcité est comprise comme une autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique,- mais pas par rapport à la sphère morale…. la “laïcité”, en effet, désigne en premier lieu l’attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la connaissance naturelle sur l’homme vivant en société. Peu importe que ces vérités soient enseignées aussi par telle ou telle religion particulière puisque la vérité est une. ». Le professeur Thierry Boutet dans sa conférence du 26 juin 2008 au Vatican intitulée « Politique, forme exigeante de charité » enfonce le clou : « Le religieux précède le politique Il le précède historiquement mais aussi anthropologiquement et ontologiquement. La quête de sens, la quête religieuse, l’instinct religieux sont connaturels à l’homme… Comme l’a très bien remarqué Nicolas Sarkozy (souligné par moi), le politique n’a pas vocation à répondre à cette quête…A l’origine donc, l’autorité procède du religieux… Le questionnement religieux est bien antérieur au questionnement politique… La politique est fille de la religion et de la métaphysique (souligné par moi »)

Qu’on ne s’y méprenne pas. Il s’agit d’une attaque en règle de la philosophie des Lumières d’où nous vient l’esprit de la révolution française et notre conception de la laïcité comme séparation de ce qui est de l’ordre de la raison, de la sphère publique et de la foi appartenant au domaine de la sphère privée. A cette pensée philosophique posée comme négative, on veut affirmer une autre pensée qui serait positive. Le mot positif si fréquent dans la bouche de Sarkozy est de cet ordre. Cette positivité est à opposer au positivisme que Benoît XVI attaque de front. Qu’est-ce que le positivisme ? C’est la doctrine d’Auguste Comte qui affirme que seule la connaissance des faits est féconde, que le domaine des « choses en soi » est inaccessible et que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois. Affirmant la primauté de la notion de progrès, Auguste Comte met en valeur une avancée de l’histoire liée à l’esprit humain qui s’élève des ténèbres du passé. Il ne s’agit évidemment pas pour moi de soutenir la pensée de ce philosophe qui eut dans ses applications des conséquences absolument néfastes, notamment dans la pensée coloniale du XIXè siècle. Mais ce qui est important ici, est de savoir pourquoi Benoit XVI s’y attaque si violemment. Tout simplement parce qu’il est pour lui l’expression de l’horreur absolue, celle « d’une société sécularisée dont l’horizon est devenu le siècle, où l’homme est devenu la mesure de toute chose et qui n’a plus comme but ultime sa sanctification, mais sa sécurité et sa prospérité (dixit Thierry Boutet qui cite avec répugnance Auguste Comte : « Tout est relatif au temps… voila le seul principe absolu». Une telle philosophie empêche d’en revenir aux fondamentaux, notamment ceux de l’église, qui sont transhistoriques et qui depuis le passé le plus lointain, fonde le présent.

C’est ce qui s’appelle une position fondamentalement réactionnaire. Mais qui chez nos politiques s’élève aujourd’hui fortement contre de telles affirmations ? Je n’entends que silence, à gauche dans les rangs. On positive, comme il se dit à Carrefour, et bientôt, notre Président qui sait user des slogans publicitaires nous vendra son contrat de confiance comme il se dit chez Darty, sa belle famille, contre l’abandon du contrat social.

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Athlètes affectifs et régisseurs au bord de la crise de nerfs

In Chronique des matins calmes on 16 septembre 2008 at 12:19

Galère ! Pas de son. La console en rideau. Il faut en trouver une. La seule disponible est requise pour un autre spectacle. On l’aura à 17 heures, l’heure de la représentation. Mais pas grave, la pièce qui passe avant nous a déjà du retard au montage. On aura bien 15 minutes pour faire la balance du son juste avant que le public entre, si la console marche. Pour l’heure il faut quitter la régie, l’équipe du spectacle qui commence à 13h 30 n’a pas encore fini son montage, et il est midi passé. Leur spectacle dure 2 heures. Royal ! Il nous restera bien 1h 30 à notre tour pour faire la conduite lumière juste avant de tester le son. Cool ! Allez, on va manger. Tout va bien se passer. Je transpire à grosses gouttes. Ce n’est pas qu’il fasse chaud sous ce chapiteau de l’espace théâtre de la fête de l’huma. Je soulève ma casquette pour essuyer mon front d’un revers de la main. Je suis le régisseur de la compagnie Quai des arts. Auteur et régisseur d’occase. Le contrat est trop riquiqui pour s’en payer un vrai, et c’est moi qui m’y colle. Il faut bien honorer le salaire des comédiens.

Marie-Noëlle Eusèbe

Marie-Noëlle Eusèbe

Je les regarde. Ils restent calmes, concentrés comme des gladiateurs avant l’entrée dans l’arène. Ils ont accepté avec joie de jouer ici malgré le tout petit cachet qu’on leur a proposé, malgré les conditions limites auxquelles ils sont confrontés. Parce que c’est la fête de l’huma, parce que faire du théâtre est aussi un acte militant. Militer ici, c’est rencontrer un public qui ne va pas souvent au théâtre. C’est poser la scène comme l’espace d’un don gratuit, espace d’échange humain, un potlatch au milieu de la foire. Ca vit dehors, ça chante, ça braille, ça hurle de terreur et de plaisir dans les manèges de la fête foraine, ça boit de la bière, et ça se gave de frites et de merguez. Ca sent la joie et le plaisir de se sentir ensemble. C’est jour de fête, c’est la fête de l’humanité, la bien nommée. Je me fais tous les ans cette réflexion en venant dans cette foule joyeuse : « s’il y avait autant de communistes qu’il y avait ici de fêtards, ce parti serait de loin le plus puissant de France. ». Moi-même qui ne suis adhérent d’aucun parti, je viens toujours ici car au-delà des slogans, des discussions politiques, des distributions de tracts, des cartes d’adhésion qui se remplissent quand même et de l’internationale qui se chante à tue-tête, il y a ici quelque chose d’unique, une ferveur populaire, un vrai parfum d’humanité, et tant d’amis. Je m’y plonge avec délectation. Mais cette année, je goute à cette fête différemment car je suis dans l’arène avec les lions, et je présente ma pièce « Pas de prison pour le vent ».

Sonia Floire

Sonia Floire

Angela Davis dont le personnage est joué par Sonia Floire, devait être présente ici, car invitée par les organisateurs. Elle m’a fait savoir personnellement par email, cet été, qu’elle ne pourra pas se déplacer. Tant pis. Je sais qu’une bonne partie des gens qui viennent voir cette pièce, viennent pour ce personnage célèbre que j’ai croqué, mis en scène par Antoine Bourseiller. J’espère ne pas les décevoir, mais j’espère surtout qu’ils y découvriront la valeur humaine d’autres personnages réels qui y sont représentés comme Gerty Archimède (jouée par Marie-Noëlle Eusèbe) et Sœur Suzanne (jouée par Mariann Mathéus). Je souhaite également qu’ils trouveront dans cette fiction qui prend en charge des personnages réels, le plaisir d’une poésie théâtrale qui met en jeu par la situation de frottement dramatique entre ces 3 femmes et cet homme (Joachim le jardinier, joué par Alain Aithnard aussi à la guitare) des questions d’humanité et une réflexion sur l’émancipation humaine.

16h déjà ! Le spectacle qui nous précède vient tout juste de se terminer avec un sacré retard. Il ne nous reste qu’une heure pour tout mettre en place (décors, lumière, son). Je cache avec grand-peine ma fébrilité. Le régisseur d’occasion que je suis maîtrise mal toutes les données techniques, et la conduite de la lumière et du son, que je corrige au fur et à mesure, me donne du fil à retordre. 17h ! Impossible de faire entrer le public. Fabien, le régisseur général demande de le faire patienter une demi-heure. Sa console lumière vient d’exploser. Courir chercher un ordinateur et entrer les données à toute vitesse. Voici qu’arrive la console son. Il va falloir faire la conduite et la balance en même temps. 17h 30 ! Impossible de faire attendre le public plus longtemps. Allez, ça ira. On improvisera s’il le faut au cours du jeu. La salle est bourrée à craquer, des gens restent debout. La pression est à son comble. Du calme, souffle, respire. Allez, je donne le top. Noir salle. Son, lumière, premier effet. Ca roule. Marie-Noëlle se lève et donne sa première réplique : « Si ce n’est le vent. Si ce n’est ce vent qui agace et soulève les jupons, Joachim. Si ce n’est ce souffle qui affole et chavire toute une île. » Et là, je réalise l’ampleur du bruit extérieur qui s’engouffre sous le chapiteau, le son d’un concert de rock envahit tout l’espace. C’est le vent qui l’apporte. Je vois, pour la connaître, que

Mariann Mathéus

Mariann Mathéus

Marie-Noëlle en jouant, prend toute la mesure de cette invasion sonore dans son espace de jeu. Elle hésite un bref instant, tâtonne, se mesure à la force de cet intrus, cherche au fond d’elle toute ses ressources psychiques et physiques. Elle trouve enfin au fond de sa gorge le ton, la bonne mesure, la puissance de sa voix. Ca doit tenir, pendant une heure et quinze minutes. Un combat inégal. Aucun doute là-dessus, ce sera une bataille, un jeu athlétique, celui d’ « athlètes affectifs » comme dit Artaud. La salle est à l’écoute, silencieuse, concentrée sur les mots. Les comédiens tiennent le public. Je suis admiratif autant de mes acteurs que du public car ce n’est pas un texte facile. 7è effet lumière. J’entends un « merde » étouffé proféré par Fabien qui me fait comprendre que l’ordinateur vient de « buger. ». « Il faut le redémarrer, est-ce qu’on a le temps avant le prochain effet ? » me demande-t-il ? Je lui montre la conduite : « ça devrait aller, il y a encore quelques répliques ». Jamais le temps qu’un ordinateur redémarre ne m’a semblé si long. C’était moins une. Il s’est remis en marche juste avant la catastrophe. Le public n’a vu que du feu. Mais patatras, voilà que c’est l’ampli de la guitare d’Alain qui vient de rendre l’âme. Au lieu d’un puissant riff accompagnant le « F.BI ! Estes vous Angela Davis ? Etes-vous bien Angela Davis ? Are you really Angela Davis ? » C’est un pauvre grattement de cordes sèches qui passe. Tant pis, il s’en est sorti quand même. 9è effet. La console lumière ne veut plus répondre et c’est en pleine lumière qu’Alain joue l’entrée de l’homme soûl alors que ce devait être dans une nuit bleutée.

Alain Aithnard

Alain Aithnard

Allez, on enchaîne. Les comédiens sont des pros, ils s’adaptent. Je dégouline. Vivement que ça finisse. Il ne faut à aucun prix rater le dernier effet son et lumière. A la régie, la tension est à son comble, les deux régisseurs de part et d’autre attendent mes tops avec une fébrilité palpable. Top ! Son, lumière… noir… lumière. Et d’un seul coup, une vague, une explosion. Les spectateurs sont debout, « standing ovation ». Je vois les comédiens sonnés, k.o. debout, tels des poids-lourds au bout du 15è round. Rappels sur rappels. Je les rejoints sur scène pour les soutenir, les embrasser, les féliciter, féliciter ce public qui a toute mon admiration et saluer l’exploit de ces deux régisseurs qui ont réalisé l’impossible dans cette situation extrême pour une pièce dont la nature est d’être intimiste.

Je reçois un email ce matin de la part de Marie-Noëlle Eusèbe qui me dit ceci : « J’étais épuisée après cette représentation qui demeurera dans les annales. Standing ovation, spectateurs enthousiastes après une représentation si désagréable …L’essentiel est bien que le public soit ravi et qu’il ait éprouvé de l’émotion. Ainsi va la loi du théâtre au delà de tout ego inutile. »

Il n’y a plus rien à ajouter.

Les médailles, voilà le but!

In Chronique des matins calmes on 15 septembre 2008 at 2:44

Xavier Darcos, notre ministre de l’Education nationale veut offrir des médailles aux meilleurs bacheliers. Enfin, il l’avoue : pour lui l’éducation est un sport de compétition. Les médaillés sont sur le podium, gloire, lauriers et tsoin-tsoin de la Marseillaise. Les autres sont perdus dans les profondeurs du classement selon l’expression consacrée. C’est la philosophie de la culture du résultat chère à Sarkhozy, adaptée aux bancs de notre école. C’est la philosophie de la négation de la philosophie, de la culture et de l’éducation comme émancipation de l’être humain :

« Qu’importent les leçons pourvu qu’on ait le stress. Ah ! L’ivresse de la réussite, l’adrénaline du pugilat. Qu’importe le chemin, qu’importent les moyens pourvu que le but soit atteint. Et honte aux humanistes et honte aux Coubertin de toute confession. L’essentiel n’est pas de participer, mais de gagner. But ! But ! Voilà ce qui se crie du haut de notre tribune présidentielle. Untel a triché, untel s’est dopé, celui-ci est parti avec une bonne longueur d’avance. Qu’importe. Pas vu pas pris, il a gagné. Vous dites manque de moyens ? Vous dites inégalités de classe ? Vous dites handicap sociaux, territoriaux ou culturels ? De quoi parlez-vous là ? Ne sommes nous pas en méritocratie ? Et ceux qui ont mérité sont ceux qui ont gagné. Mais comment madame ? Comment monsieur ? L’école républicaine n’est-elle pas celle de la réussite ? Celui qui réussit est celui qui est arrivé, arrivé le premier. Le but, voilà la finalité. But ! But ! Comment ? Ce jeu manque de beauté ? Ce jeu manque de grâce, d’intelligence et de finesse ? Qu’importe pourvu qu’on ait l’ivresse, et seule la victoire donne l’ivresse. Et tout le reste n’est que délire de poète, d’esthète ou de philosophe. Nous ne voulons pas de rêveurs, pas de chercheurs et pas d’artistes, mais des trouveurs, mais des gagneurs, mais des buteurs, mais des vraies stars. Des gens qui savent qu’il n’y a que la médaille qui vaille. Comment ? Le sport ne serait pas que ça, une recherche de médaille ? Que dites-vous là ? Un mode de vie, une philosophie ? Mais ouvrez donc les yeux et soyez réaliste. Quels sont les modèles de notre jeunesse ? Zidane, Thierry Henry, Anelka. Des buteurs, des gars bourrés de médailles et de pognon. Et je ne vous parle pas que de foot. Regardez même dans l’art, tenez, dans la chanson. Quelles sont les stars et quels sont les modèles ? Les vainqueurs de la Nouvelle Star ! Alors, alors, pourquoi l’école serait exempte de cette réalité ? Nous voulons une école moderne, qui soit à l’image de la société. Cette médaille qu’on veut offrir aux bacheliers n’est qu’une mise à niveau. Nous rénovons l’image de notre éducation. Oui, madame, oui monsieur, l’éducation est un sport de combat comme la vie en société. Voilà la vérité. Soyez donc réaliste, arrêtez de rêver. Et lorsque nous aurons atteint notre but. But ! But ! La France sera championne du monde. Il ne pourra plus rien nous arriver. Plus rien. »

Propos imaginaires de X.D. recueillis par Alain Foix

A ce propos, je vous invite à lire le livre de Claude Coulbaut dont j’ai écrit la préface:

Le ciel est vide, entretien avec Bernard Bloch

In 1- Presse on 13 septembre 2008 at 12:35

Entretien avec Bernard Bloch dans La terrasse de septembre 2008

Le ciel est vide : Othello et Shylock face à l’absence des autres

C’est à la demande de Bernard Bloch qu’Alain Foix a composé ce dialogue philosophico-poétique, devant questionner et éclairer les relations entre noirs et juifs. La question de l’altérité, qui a provoqué au cours de l’histoire tant de massacres absurdes, est au cœur de la pièce à travers quatre figures mythiques, Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. Tel un miroir réfléchissant poétique et universel – explorant aussi les relations entre les hommes et les femmes -, la pièce transforme les personnages en personnes, et renvoie à des problématiques actuelles.

« Othello et Shylock sont enfermés dans l’image détruite qu’ils ont d’eux-mêmes : Shylock dans celle du juif humilié et trahi, Othello dans celle d’assassin de l’innocente chérie. »

Quelle a été la nature de la commande du texte à Alain Foix ?

Qu’attendiez-vous à travers cette commande ?

En 2004, suite au malheureux épisode de Dieudonné dans l’émission de Fogiel, Alain Foix a écrit une lettre ouverte avec laquelle j’étais en profond accord. La « concurrence entre les victimes » qui continue de faire des ravages (notamment entre les noirs et les juifs) dresse les opprimés les uns contre les autres et permet aux fauteurs de haine de prospérer sur le terreau de la peur de l’autre. J’ai alors demandé à Alain de travailler avec moi un projet théâtral ayant pour thème « les noirs et les juifs ». Moi qui, après Lehaïm-à la vie !, pensais que le théâtre ne pouvait plus être que documentaire, je ne m’attendais pas à ce qu’il compose le dialogue philosophico-poétique qu’est Le ciel est vide. Alain a eu cette idée magistrale de mettre en conflitdeux figures emblématiques, Othello et Shylock, deux figures ne pouvant exister sans la présence de celles qui ont motivé leurs passions chez Shakespeare : Desdémone et Jessica.

Le texte met en scène quatre personnages de Shakespeare : Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. Pouvez-vous décrire ces personnages tels qu’ils apparaissent dans Le ciel est vide ?

La pièce se déroule de nos jours. Shylock et Othello, d’une part, Desdémone et Jessica, de l’autre, errent depuis siècles dans un désert infini sous un ciel désespérément vide. Les premiers ressassent leur douleur, Shylock sa rancune et Othello sa haine de soi. Ils se détestent, mais sont condamnés à se supporter. Quant à Desdémone et Jessica, leur relation est plus douce, plus fraternelle, mais elles souffrent d’être séparées des hommes. Une incompréhension naît entre l’héroïne romantique qui n’arrive pas à en vouloir à son amoureux meurtrier et Jessica, plus pragmatique, qui assume pleinement sa révolte contre son père.

Quel est cet enfer au ciel vide que traversent les personnages ?

On pense immanquablement à Huis clos de Sartre, à cette différence essentielle près, qu’ici, les hommes et les femmes sont définitivement séparés. Chez Sartre « L’enfer, c’est les autres ». Dans Le ciel est vide, l’enfer ce serait justement l’absence des autres, la condamnation à rester éternellement face à son semblable, face à soi-même. L’autre dimension infernalede ce texte tient à l’incursion récurrente d’images venues du monde réel. Images des guerres, des massacres, des crimes contre l’humanité, perpétrés depuis quatre siècles, que nos personnages ne comprennent pas. Ces images les sidèrent ; ils s’en sentent confusément responsables. Et quand ils demandent au ciel de les éclairer, il reste désespérément muet et vide.

En quoi le fait qu’Othello soit noir et Shylock juif a-t-il une importance aujourd’hui ? Comment la pièce éclaire-t-elle les questions de l’antisémitisme et du racisme ? Et peut-être celle des relations entre noirs et juifs ?

Du temps de Shakespeare, la ségrégation raciale à l’égard des noirs était un phénomène marginal. En revanche, l’antisémitisme est d’une rare virulence dans la Venise de Shylock. Aujourd’hui, dans notre imaginaire collectif, il est impossible de ne pas voir dans les figures de Shylock et d’Othello les archétypes du juif et du noir, deux figures d’exclus. Dans Le ciel est vide, au lieu de se sentirréunis par cette réprobation, nos deux personnages tournent leur détestation l’un contre l’autre jusqu’à ce que leurs femmes, épouse ou fille, leur fassent découvrir la force consolatrice du pardon, de la réconciliation, de la solidarité, peut-être.

La question de l’altérité – telle que peut la penser Levinas par exemple – est-elle d’une actualité aiguë aujourd’hui ? Comment le théâtre peut-il s’emparer de cette question ?

D’après Levinas, « le visage de l’autre nous dit : tu ne tueras point ». Le théâtre ne peut certes pas résoudre cette question. Mais le simple fait qu’elle reste en question n’est déjà pas mal. Nous avons connu, nous connaissons encore, de nombreux moments historiques, ici ou ailleurs, ou la question du meurtre de l’autre parce qu’il est autre n’est même plus une question : on tue allègrement tout ce qui ne nous ressemble pas. Le ciel est vide est, d’un bout à l’autre, traversé par cette question.

Quel est le rôle des femmes – épouse ou fille – dans la pièce ?

Quel est l’autre le plus radicalement autre, si ce n’est l’homme pour la femme et réciproquement ? Pour Shylock comme pour Othello, la relation amoureuse, qu’elle soit conjugale ou filiale, est déterminée par cette pulsion qui à la fois réunit et sépare : la pulsion de possession. « Je la veux toute »disait Lacan… Mais qu’est-ce que cet amour qui veut posséder l’autre, qui ne lui laisse pas l’espace d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un(e) autre ?

Vous dites que « l’image occupe une place centrale dans la pièce ». Pouvez-vous expliciter ce rôle ?

Othello et Shylock sont enfermés dans l’image détruite qu’ils ont d’eux-mêmes : Shylock dans celle du juif humilié et trahi, Othello dans celle d’assassin de l’innocente chérie. Mais c’est dans la forme même du texte que l’image – entendue ici au sens cinématographique du terme – occupe une place cardinale. Elle est le cinquième personnage de la pièce. C’est elle qui fait avancer les personnages sur le chemin de leur libération, de leur réconciliation avec eux-mêmes.

Propos recueillis par Agnès Santi

Le ciel est vide d’Alain Foix, mise en scène Bernard Bloch, du 2 au 19 octobre au Théâtre Berthelot, 6 rue Marcelin Berthelot, 93100 Montreuil. Tél : 01 41 72 10 35.

Le plein du vide et les particules de dieu

In Chronique des matins calmes on 12 septembre 2008 at 1:14

Le vide est-il plein ? C’est la grande interrogation des physiciens aujourd’hui qui sont à la recherche de la matière absente de l’univers. On sait aujourd’hui que toute la matière connue et visible (étoiles, planètes, météores, galaxies…) ne représente que 4% de la masse totale de l’univers. Où se cache donc le reste ? La méga-montre à remonter le temps du LHC enterrée à 100 mètres sous la frontière franco-suisse a notamment pour objet de rechercher une part de la masse manquante de l’univers qui se cacherait dans les bosons de Higgs qui sont des particules élémentaires appelées aussi particules de Dieu. Elles tiennent leur nom d’une singularité : elles n’ont pas de masse propre, mais c’est elles qui donnent la masse de la matière. En cassant la matière avec ce gigantesque marteau que constitue l’accélérateur de particules du LHC, on devrait donc avoir accès par défaut à une partie de cette masse manquante générée par ces particules de dieu. Mais on estime qu’il s’agirait de 25 à 27% de la masse inconnue de l’univers. Donc 4% de masse connue + 27% de masse saisissable par défaut = 31%. Où sont donc les 69% restants de cette masse insaisissable? Réponse : dans le vide. Dans le vide ? Oui, le vide aurait en soi une masse. Autrement dit, le vide serait plein, plein d’énergie. Tangage et roulis, tourbillon et vertige. La science rejoint la pensée zen ! Le patriarche Hui Neng disait :

Wang Wei

Wang Wei

« Le vide contient le soleil, la lune, les étoiles, la grande terre, les montagnes, les rivières, les arbres, les herbes, les hommes bons, les hommes mauvais, les bonnes choses, les mauvaises choses, le paradis, l’enfer. Tous sont dans le vide. Le vide de la nature de l’homme est de la même sorte. » Wang Wei, le grand poète chinois du 8è siècle, parlait du « plein du vide », titre d’un de ses recueils de poèmes (édité chez Moundarren, avril 1991). Mon amie compositrice XU YI, admiratrice de ce poète s’en inspira pour une pièce musicale éponyme. Nous avions elle et moi, beaucoup parlé ensemble de cette notion de plein du vide d’un point de vue philosophique et poétique, et voilà que la science est en passe d’en prouver l’existence. Aujourd’hui on me questionne sur ma pièce de théâtre « Le ciel est vide » en me disant que paradoxalement il paraît bien plein. Quoi d’étonnant ?

Lao Tseu, « Tao Te King »

XI
Trente rayons autour d’un moyeu :
Le vide central fait l’unité du chariot
On moule l’argile en forme de vase :
Le vide du vase en fait l’unité.
Une maison est percée de portes et de fenêtres :
Ces vides font l’unité de la maison.
Ainsi tirons-nous avantage de quelque chose :
Le rien en fait l’unité

XL
Le retour est le mouvement de la Voie ;
La faiblesse est la méthode de la Voie.
Les dix mille êtres sous le Ciel
sont issus du « il y a » (yu) ;
Le « il y a » est issu du « il n’y a pas » (wu)

Tchouang-tseu

IV
Le souffle qui est le vide peut se conformer aux objets extérieurs. C’est sur le vide que se fixe le Tao. Le vide, c’est l’abstinence de l’esprit.

XIII
Le vide, la tranquillité, le détachement, l’insipidité, le silence, le non-agir sont le niveau de l’équilibre de l’univers, la perfection de la voie et de la vertu.

XXII
Ce qu’on appelle la plénitude et la vacuité, la décadence et la diminution ; contenu dans la plénitude et dans la vacuité, Lui (le Tao) n’est ni plénitude ni vacuité ; Lui n’est ni plénitude ni vacuité.

Après le chaos

In Chronique des matins calmes on 11 septembre 2008 at 10:25

7 ans ! 7 ans déjà et cette déflagration toujours là, toujours là. Un blanc, un noir, un trou noir, un entonnoir, le désespoir. Et la mémoire. Brûlante et irradiée. Non pas le souvenir. Le souvenir se pose là, quelque part. Une table ou un chevet, une cheminée ou un coin de mémoire. Mais la mémoire. C’est un oiseau aux ailes immenses qui battent, qui battent, qui combattent le néant, toujours en surplomb du chaos. Alors faire acte de mémoire n’est pas seulement se souvenir. C’est battre, rebattre le vide, l’inconcevable. C’est questionner. Sans cesse. Les ailes largement déployées. Ce 11 septembre, pour faire acte de mémoire, je vous livre de nouveau ce texte que j’ai fait publier dans Libération il y a 7 ans, une fois que mon esprit commençait à se remettre de cette déflagration d’inconcevable. Ce texte est une question. Une question à reposer. Sans cesse.

La poésie après le Chaos

Comment faire de la poésie après l’apocalypse? Question posée par les poètes après Auschwitz, question à reposer sans cesse après chaque crime contre l’humanité. Il n’y a pas d’échelle de l’horreur dont les degrés soient mesurables car elle dépasse la mesure même de l’entendement. Chaque crime de cette nature par sa déflagration inouïe creuse la fosse d’un absolu silence de l’âme. Alors on est en droit, au-delà de toute raison ou de comparaison de reposer cette même question après Sabra et Chatila, après les génocides qui ont plombé l’actualité, les crimes de la Bosnie et hier encore, ce 11 septembre 2001, après les Twin Towers. Question qui peut paraître futile voire déplacée, hors de propos. Qu’a-t-on besoin d’artistes, que peut faire un poète lorsque la chair et L’âme sont à ce point meurtries? Et puis l’horreur n’a-t-elle jamais empêché l’artiste de subsister? On jouait bien Mozart au seuil des chambres à gaz. Bien entendu, mais la question n’est pas celle de l’artiste ou du poète mais par ce biais, celle de l’humanité. Cette question que se pose le poète est celle de l’homme qui s’interroge sur son humanité.

A quoi bon l’art,à quoi bon le poète si je ne suis sûr d’être un humain? Ce ne sont pas les poètes mais les guerriers armés de certitude qui lèvent sans sourciller le glaive vengeur du Bien contre les hordes du Mal.

L’artiste en tant qu’artiste a cette nécessité de se trouver au cœur de la blessure. Ce qui blesse l’homme par ces actes indicibles n’est pas qu’il soit meurtri par un autre que lui, par un monstre ou un alien. L’horreur ici, c’est le visage humain, celui de son prochain. Ainsi, en quelque sorte un crime contre l’humanité est un suicide de l’homme par procuration. Au cœur de la blessure, l’artiste est la victime et le bourreau, indissociablement. La question ici n’est pas la faute, pas la culpabilité, mais bien leur dépassement. C’est l’acte en lui-même comme déflagration, comme irruption d’un impossible pourtant bien advenu. Alors crier vengeance, c’est un peu comme se divertir selon Pascal, c’est s’oublier. Ici, le vrai divertissement prend le masque de la guerre. Poser la question de l’Art après le crime, c’est refuser de divertir, c’est refuser l’oubli. C’est dire que l’art n’est pas en son essence divertissement, mais nécessaire lucidité. En se posant cette question l’artiste pose celle de la mémoire, celle de l’après, de la rupture entre passé et avenir. Cette question de l’après comporte celle du re-commencement. Du nouveau commencement. Comment renaître après la catastrophe? Comment danser encore? Comment danser après Hiroshima et Nagasaki?

La danse du buthô, la danse des ténèbres, fut la réponse des Japonais après les bombes. Une danse de morts vivant leur mort, une danse du comment être mort en demeurant vivant.

Kazuo Ono et à sa suite tant d’autres comme Carlotta Ikeda et Ko Murobushi, Amagatsu et Sankaï Juku ont dansé cette mort dans la vie après Hiroshima. Corps-fœtus rentrés en soi en implosion de soi, visages irradiés et extatiques souriant d’une douleur inexprimable. Corps tordus et desquamés. La peau s’arrache avec les dents et tombe en cent lambeaux: c’est Carlotta Ikeda qui danse Ainsi parlait Zarathoustra. Et le groupe Sankaï Juku s’accroche blancs comme des cadavres, crâne rasé et tête en bas en haut d’un grand gratte-ciel comme d’improbables chauve-souris dans les ténèbres éblouissantes du jour. L’un d’eux tombe et perd la vie. Et une enfant qui hurle en courant vers une caméra, le dos brûlé par le napalm. La forêt flambe derrière elle. Ce napalm brûle dans les veines saillantes du grand Jimmy échevelé. Sa guitare flambe en distordant l’hymne américain fondu en un grand cri. En prime time, les hélicoptères des marines se jettent dans les eaux vertes du Mékong comme des poissons panique se jettent sur la rive, des incendiés par la fenêtre. L’Oncle Sam se suicide en direct. Comment faire du cinéma après tout ça? Et Coppola revient en mascarade. Hélicoptère tout neuf et chapeau blanc texan vissé sur un crâne chauve, un général absurde fait du surf sous la mitraille. Le même sinon son frère qui chevauchait la bombe du bon Docteur Folamour. A pleins gaz, les hauts-parleurs recrachent la chevauchée des Walkyries. Au fond fétide de la forêt, un vieux fœtus au beau visage, ayant bien trop vécu, se tient le crâne nu pour contenir une implosion de soi. On ne sait s’il vit encore ou s’il est l’âme vivante d’une forêt de morts. On ne peut rien pour lui. Il ne peut rien pour nous. On peut tout juste l’avoir perçu dans les ténèbres de son trou noir. Ce fœtus-là revient déjà de loin, bien au-delà de nous, de l’an 2001, de l’Odyssée, sur la musique de Zarathoustra. Zarathoustra, encore lui, encore ce vieux danseur, marcheur infatigable avec son cadavre sur le dos. Il aura traversé le siècle. Il est son propre chemin, celui de l’éternel recommencement. Kubrick et Coppola ou comment filmer après l’apocalypse. Zarathoustra est la réponse.

Sankai Juku

Sankai Juku

Car la vie renaît après les incendies. Ce nouveau siècle qui devait voir la fin du monde nous dit qu’il y a autant de fins qu’il y a de catastrophes. Qu’il y a autant de mondes qu’il y a de fins, autant de fins qu’il y a de mondes.

On savait les civilisations mortelles. Mais maintenant, on peut les voir mourir. Et seuls les mythes sont immortels. Ils sont comme des phénix renaissant sur les ruines des édifices. La tour de Babel tombe, les tours jumelles s’effondrent. Une autre tour naîtra. Mais le Nouveau-monde se découvre déjà vieux en date du 11 septembre, aussi vieux qu’un vieux fœtus. Et l’Amérique alors découvre enfin le monde. Non, nous ne sommes pas tous des Américains comme le claironnent certains médias. Mais nous sommes bien tous des Indiens, nus devant l’effondrement venu du ciel du grand totem de Manhattan. Faut-il lancer des tomahawks d’un monde devenu vieux sur un monde déjà en ruines? Ou bien sortir la plume, écrire encore et encore sur la braise encore brûlante, danser pieds-nus dans la fournaise? Sans doute faut-il toujours recommencer. Sans doute la poésie est-elle la peau brûlée du monde.

Alain Foix

Article tiré de la rubrique Rebonds de Libération, 01 octobre 2001


Alain Foix est directeur du Quai des Arts

Panique dans la websphère

In Chronique des matins calmes on 10 septembre 2008 at 7:38

10 septembre 2008, frontière franco-suisse, 100 m sous terre, une montre immense, suisse, franco-suisse, de 27 km de circonférence. Une machine à remonter le temps, un gigantesque accélérateur de particules a été mis en mouvement. Tourne-t-elle banalement dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse comme les athlètes d’un stade ou l’eau dans un siphon de l’hémisphère nord ? Les deux, mon général, nous apprend-on, car il s’agit de provoquer des chocs de particules à la vitesse de la lumière. Plus vite encore que le crash de « La possibilité d’une île » de l’auteur des « Particules Elémentaires » jeté, à peine projeté, dans le trou noir de la critique de cinéma unanime.

Machine à remonter ou à démonter le temps ? Est-il encore temps de se poser la question ? Des cercles d’internautes ont relayé l’angoisse dans toute la websphère : cette machine capable de remonter jusqu’aux premiers moments du Big Bang serait aussi capable de créer des mini trous noirs qui pourraient engloutir toute la terre. Les savants rigolent : « ridicule » disent-ils. Mais certains philosophes suisses gardent leur Kant à soi car non loin de là, à quelques pieds sous terre, leur collègue de Königsberg se retourne dans sa tombe. On ne rigole pas avec le temps.

Peut-être sommes nous déjà engloutis par un trou noir depuis 7h 30 GMT ce matin, heure de la mise en route de la grande montre. Mais nous ne le savons pas encore. Tout semble pareil pour nous, mais nous aurions été effacés de la « surface » de l’univers. Il faudrait d’urgence envoyer un cosmonaute dans l’espace pour vérifier que nous existons toujours aux yeux de l’univers. Mais si le cosmonaute ne revient pas ? On serait obligés d’en envoyer un autre pour vérifier. Et s’il ne revenait toujours pas ? Nous serions obligés de continuer à en envoyer car rien d’autre ne pourrait nous prouver notre inexistence. Cela s’appellerait des holocaustes et l’action de les catapulter vers l’invisible, la foi.

A propos, vous la connaissez, celle-ci: un Africain rencontre un Suisse et lui dit : « Vous, vous avez la montre. Mais nous, on a le temps. »

Mais depuis l’accident cosmique de la frontière franco-suisse, tout le monde est d’accord sans le savoir encore. Personne n’a la montre et personne n’a le temps, car nous sommes le temps. Et Kant qui rigole dans sa tombe.

Edvige effeuillée

In Chronique des matins calmes on 9 septembre 2008 at 10:32

Trop occupés à étudier le meilleur point d’ancrage de leur stylet entre les omoplates de leurs coéquipiers, les joueurs de gauche ne l’ont pas vue passer la ligne blanche. Elle allait vite, Edvige, une trombe, un ouragan, balayant tout sur son passage comme son homonyme cyclone de l’océan indien de l’an 1996. Zigzaguant entre les arbitres et juges de touche, médusant les médias, maillotant leurs bla-bla, il s’en est fallu de peu qu’elle marque un point définitif contre le camp des démocrates et défenseurs des libertés individuelles. Mais venant du diable vauvert, très en arrière, en plein midi et pourtant en plein centre, Bayrou sortant du marécage des universités d’étiage, vieux caïman dansant, nous fit le beau final du spectre de la rose et, bondissant par la fenêtre ouverte aux courants d’airs et aux rhumes de cerveau, s’en vint plaquer sur le parisien pavé déserté par le P.S.G. et les germanopratins, la folle Edvige qu’il effeuilla sans plus attendre de ses belles pages liberticides. Dans un geste de panique, placé tout près du centre, pourtant chargé de la défense, Hervé Morin outré soudain de tout ces seings qu’il ne saurait voir et profitant du silence arrondi et tendre de la garde des sceaux (une rose ou bien un chou ?) s’en vint marquer contre son camp. Et voilà notre Edvige à moitié nue qui se faufile dans les tribunes telle un streaker dans un stade londonien et poursuivi par le Bayrou en tenue de bobby de la république et la rue derrière lui.

Mais ce fameux streaker, voilà qu’il ressurgit en plein milieu du soir dans une émission de France3 intitulée Les provocateurs et produite par Laurent Ruquier. C’était donc ça ! Une provocation. Ce n’était pas bien méchant alors. Et l’émission de nous montrer, extraits à l’appui que Charlie Hebdo, Coluche, Dutronc, Desproges, Thierry Le Luron, Bigard, Sardou et Mark Roberts, fameux streaker londonien faisant commerce de sa nudité au milieu des grands stades, forment un belle et formidable famille : les provocateurs. Tous les mêmes et pas méchants ces petits rigolos qui aiment nous provoquer. C’est juste pour rire, pas vrai les amis Québécois ? Ca mange pas de pain, en tout cas pas celui des Français. Alors, Edvige, elle fait partie de la même famille ? La bonne blague. Amis téléspectateurs bonsoirs et dormez bien tranquille. Après tout, tout ça, ce ne sont que des mots, juste pour rigoler entre Français qui n’ont rien à se reprocher.

De la dictature

In Chronique des matins calmes on 6 septembre 2008 at 10:34

L’intervention ci-dessous d’un lecteur de mon blog, me donne l’occasion de préciser certains points .

Cher monsieur,

Je lis votre blog de temps en temps, c’est plus marrant que Le Monde et mieux écrit que Libé. Cela dit je ne suis pas sûr de partager votre fascination pour les USA (la société j’entends) ni vos réflexions sur les Black Panthers et la dictature du prolétariat. Il ne faut pas oublier que c’est une réaction à une autre dictature et on peut voir aujourd’hui à quoi mènent les démissions de ce type. Entre dictature du Capital et celle du Travail j’avoue ma préférence. En tout cas maintenant plus rien ne peut s’opposer à l’oligarchie qui nous mènera à coup sûr à la guerre (çà commence déjà) et au fascisme (çà suivra).

Il serait bien sûr préférable qu’il n’y ait pas de dictature tout court, et que tout le monde soit beau et gentil. On peut toujours espérer.

Quant aux Panthères (qui ont sans doute contribué largement à l’évolution des mentalités, notamment chez les noirs, alors que le King a agi principalement sur le pouvoir blanc), j’attends de voir Obama au pouvoir (ce qui ne retire rien au symbole formidable) défendre la politique des trusts, de Wall street (donc de la guerre là-aussi), de Coca Cola et en définitive des blancs !

Cher lecteur,

Si vous lisez bien ma rubrique « Cahiers de Californie », vous verrez que cette fascination pour les USA que vous croyez déceler chez moi est bien plus nuancée et ironique que cela.

Par ailleurs, toute dictature est une impasse, une tentation mentale proche de la pulsion et/ou de l’idéalisme, qui ne peut coller à aucune réalité humaine, quelle soit du prolétariat ou d’autre chose.

Je crois en la dialectique historique mais pas au fait qu’elle se résolve en un troisième terme. Je crois donc en une histoire ouverte, toujours, une dialectique négative comme disait Adorno. Par conséquent, je pense que le combat des Black Panthers a énormément compté dans l’évolution des choses, comme celui du Che, de Lénine, même de Robespierre à sa manière, comme des grands révolutionnaires de tous les temps. Mais je ne crois pas qu’il puisse y avoir maîtrise de l’état du monde ou de la société en un moment final qui serait conditionné par un moment intermédiaire forcément régi par la terreur. Voir l’échec du stalinisme. Voir l’échec de toute révolution qui se clôt en un Etat. L’Etat c’est toujours Moi dès qu’une unité singulière ou collective prétend le diriger unilatéralement. Ce Moi est mortifère, de toute façon.

Tout Etat démocratique génère en lui la négation de l’Etat, les luttes internes conditionnant sa vie et son évolution, à l’exemple d’un corps biologique.

L’art et l’artiste font partie de ces éléments critiques (porteurs de crise) qui sont nécessaires au développement de toute société saine, c’est-à-dire jamais fermée sur son histoire, impossible à prédéterminer, quelque soit la légitimité politique ou morale d’une entité sociale luttant pour le changement. Une dictature est un corps mort qui ne peut engendrer que de la pourriture : mafia, prostitution, gangs.

Donc oui à la lutte permanente et non à la dictature. Oui à l’éthique et non aux dictatures morales, politiques ou religieuses. Oui à la création artistique et non à la dictature de la beauté. Oui à l’espérance et l’utopie et non à l’homme providentiel. Oui aux révolutionnaires, non aux dictateurs. Oui à Obama et non à ceux qui en font un messie.

Les tribus indiennes avaient la sagesse d’avoir un chef de guerre et un chef de paix. Ce n’est pas pour rien. Je vous conseille à ce propos la lecture de « La société contre l’Etat » (Seuil) du regretté Pierre Clastres, ethnologue de son état.

féminisme et antiracisme chez Shakespeare

In Chronique des matins calmes on 5 septembre 2008 at 12:01
Anne Azoulay/Jessica

Anne Azoulay/Jessica

Shakespeare est une mine d’or pour tous les humanistes et hommes de progrès, et travailler de concert sur Othello et Le Marchand de Venise réserve aux chercheurs d’or du verbe de magnifiques pépites. Ainsi Bernard Bloch et moi, par le tamis de la mise en scène, nous sommes-nous penchés avec émerveillement sur un superbe parallèle : un monologue de Shylock dans le Marchand de Venise et une répartie d’Emilia, servante de Desdémone, dans Othello. On dirait un copier/collé tant les mots sont proches et le sens identique. La différence est que c’est une femme d’une part et un juif d’autre part qui les prononcent :

Emilia : Que les maris le sachent! leurs femmes ont des sens comme eux ; elles voient, elles sentent, elles ont un palais pour le doux comme pour l’aigre, ainsi que les maris. Qu’est-ce donc qui les fait agir quand ils nous changent pour d’autres ? Est-ce le plaisir ? Je le crois. Est-ce l’entraînement de la passion ? Je le crois aussi. Est-ce l’erreur de la faiblesse ? Oui encore. Eh bien ! n’avons-nous pas des passions, des goûts de plaisir et des faiblesses, tout comme les hommes ? Alors qu’ils nous traitent bien ! Autrement, qu’ils sachent que leurs torts envers nous autorisent nos torts envers eux !

Morgane Lombard/Desdémone

Morgane Lombard/Desdémone

Shylock : Il m’a discrédité, il m’a fait perdre un demi-million ; il s’est moqué de mes pertes, il a raillé mes gains, il a craché sur ma nation, il a empêché mes marchés, excité mes ennemis, monté mes amis contre moi. Et tout ça pourquoi ? parce que je suis juif. Un juif n’a-t-il pas deux yeux tout comme un chrétien ? et des mains et des entrailles et cinq sens et un cœur et des passions ? Est-ce qu’il ne mange pas la même chose ? est-ce qu’on ne le blesse pas avec les mêmes armes ? est-ce qu’il n’est pas sujet aux mêmes maladies ? est-ce qu’il ne guérit pas avec les mêmes remèdes ? est-ce qu’il ne souffre pas du froid en hiver et de la chaleur en été, comme un chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Et si vous nous insultez, ne devons nous pas nous venger ? Puisque nous sommes pareils dans tout le reste, ne croyez vous pas que nous nous ressemblons même en ceci ? Quand un juif insulte un chrétien, que devient l’humilité chrétienne ? Rancune. Et si un chrétien insulte un juif, quel doit être son sentiment, d’après l’exemple chrétien ? Rancune. La méchanceté que vous enseignez, moi, je vais la mettre en pratique. Et il faudra vraiment que le diable s’en mêle pour que je ne surpasse pas le maître.

Dans ces deux tirades, Shakespeare révèle à la fois sa position antiraciste et une posture féministe avant l’heure. Est-ce étonnant ? Non. C’est une démonstration supplémentaire du fait que lutter contre le racisme suppose également, si on est conséquent, de lutter contre les inégalités entre les sexes.

Taduttore tradittore

In Chronique des matins calmes on 3 septembre 2008 at 11:13
Philippe Dormoy

Philippe Dormoy

Cet après-midi, dans les yeux de tous les participants de cette aventure de théâtre qu’est « Le ciel est vide », on pouvait lire une profonde consternation. Le responsable : un traducteur de l’œuvre du poète William Shakespeare répondant au nom de François-Victor Hugo, 4ème enfant du grand poète, de l’homme océan. Flaque boueuse levant le dégoût de ceux qui ont marché dedans. François-Victor Hugo, traducteur de l’œuvre de Shakespeare et notamment de cet Othello dont j’ai tiré le monologue de son suicide pour l’intégrer dans ma pièce.

L’objet de cette consternation est un qualificatif dans le passage suivant : Othello : «… Alors vous aurez à parler d’un homme qui a aimé sans sagesse, mais qui n’a que trop aimé ! d’un homme peu accessible à la jalousie, mais qui, une fois travaillé par elle, a été entraîné jusqu’au bout ! d’un homme dont la main, comme celle du Juif immonde, a jeté au loin une perle plus riche que toute sa tribu ! » Le juif immonde ! Dans ma pièce, j’ai retiré toute la phrase faisant référence à ce dit juif immonde. Mais Bernard Bloch, reprenant dans sa totalité l’extrait de la traduction de F.V. Hugo, avait buté sur ce terme. Hassane Kouyaté saisi de dégoût, n’arrivait pas à le prononcer. Comment Shakespeare avait-il pu écrire une chose pareille ? Je ne pouvais pas le croire. Il fallait s’en référer au texte original en anglais. Ce qui fut fait. Alors nous pûmes lire dans les mots de Shakespeare : « dont la main comme celle de l’Indien, a jeté une perle plus riche que toute sa tribu. » Soulagement et consternation. Ce n’était donc pas Shakespeare, mais François-Victor Hugo, « traduttore tradittore », traducteur traitre, l’auteur de cette double infamie, pris en flagrant délit d’antisémitisme et de malhonnêteté intellectuelle, trahissant la parole du poète. Ainsi continue de courir contre Shakespeare l’accusation erronée et injuste de racisme et d’antisémitisme. Ainsi beaucoup refusent de monter Le Marchand de Venise au prétexte que c’est une œuvre antisémite alors qu’il s’agit par la main de ce grand humaniste, fils spirituel de Thomas More et d’Erasme, bien du contraire, d’une arme théâtrale contre l’antisémitisme. F.V. Hugo est bien la preuve s’il en était besoin, qu’un tout

Hassane Kouyaté

Hassane Kouyaté

petit homme peut être enfanté par un grand homme. Sa traduction qui fait toujours référence, éditée chez Garnier-Flammarion, est celle à laquelle les lycéens et étudiants ont le plus accès. Ce qui m’apparaît un peu inquiétant. Il est vrai que par ailleurs François-Victor Hugo a un certain style. Mais ne demande-t-on pas à un traducteur d’être d’abord honnête, exact et juste ? Cela ouvre le vaste débat qui sans cesse agite le monde de la traduction. Nous ne nous y engagerons pas ici, mais nous savons d’ores et déjà que nous lirons désormais avec la plus grande circonspection les traductions de F.V. Hugo.

Vivre et exister

In Chronique des matins calmes on 1 septembre 2008 at 1:25

Il y a déjà quelques années, Eric Ruf s’amusait à sursauter de frayeur lorsqu’il me croisait dans les couloirs de la Comédie Française en criant « Ah ! Un auteur, vivant ! Pardon, je ne suis pas habitué ». Ca le faisait beaucoup rire. Moi aussi, je l’avoue. Mais ce n’est pas si drôle que ça si on songe que cette frayeur répond à la vision de véritables morts-vivants du théâtre que sont les auteurs dits vivants, relégués au purgatoire de la scène dans l’attente incertaine que leur œuvre soit jouée, jugée, présentée au tribunal des spectateurs. Ils sont légion au théâtre comme en musique. Vivants mais morts pour la scène qui leur préfère généralement les classiques et les auteurs du passé. De sorte que sur la scène française, les auteurs morts ont plus d’existence que les vivants. « Tu confonds vivre et exister, pauvre Shylock », fais-je dire à Othello dans « Le ciel est vide ». Il ne suffit pas d’être vivant, encore faut-il exister, et cela présente un effort, un pari, un engagement considérable. Et cela n’est possible aujourd’hui que par le courage, l’acharnement, les sacrifices, la foi d’un metteur en scène et d’une équipe qui croient en votre texte. C’est le cas de Bernard Bloch et de son équipe du Réseau Théâtre avec qui ce projet de création du « Ciel est vide » est en gestation depuis maintenant quatre longues années. Il va enfin aboutir et être présenté au public le 2 octobre prochain. Il me faut saluer ici leur courage et leur ténacité jamais mis en défaut, et je suis réellement confondu par tant de grandeur d’âme. Devant toutes les difficultés budgétaires qu’ils ont rencontrées, dues à des manques de subventions et à la frilosité ambiante concernant des créations d’auteurs contemporains, ils auraient pu cent fois renoncer et entrer dans la ligne d’une œuvre plus classique qui aurait bien plus facilement trouvé acheteur. Eh bien non ! Ils ont tenu bon et ont dû rogner considérablement sur leurs salaires (comédiens, musiciens, techniciens, metteur en scène, assistant, créateurs images et son, administratifs et relations publiques et presse) pour que cette œuvre de théâtre multimedia d’un nouveau genre voie enfin le jour. C’est ce qui s’appelle de l’engagement et un choix d’existence. C’est aussi là que la création artistique rejoint l’acte politique. De sorte que je puisse dire que quelque soit l’accueil du public, quelque chose s’est déjà joué ici, dans la salle de répétitions, au sein de cette équipe plurielle unie dans la passion d’une aventure librement consentie, et cette chose-là a déjà gagné. Ici, une vingtaine d’êtres humains partagent, construisent du sens autour de l’interprétation d’une œuvre. Ici, dans ce laboratoire, se pense dans le dialogue, les questionnements, les tâtonnements parfois, l’analyse critique, et l’imagination commune, un prototype, un acte de théâtre qui n’a que le théâtre pour objectif.

Hassan Koyaté (Othello) Philippe Dormoy (Shylock)

Hassan Koyaté (Othello) Philippe Dormoy (Shylock)

La présence d’un auteur vivant au milieu d’une telle équipe est une chose singulière. Elle est à la fois naturelle et complexe. Si je suis là et bien vivant, je dois à la fois être suffisamment retiré, absenté, de mon texte pour laisser libre la réflexion commune et la libre interprétation, mais être assez présent pour répondre dans l’immédiat aux questions posées sur le sens et la construction dramaturgique. Bernard Bloch est aux commandes du prototype et c’est lui et son équipe qui doivent le faire voler, le mettre à l’épreuve du réel, c’est-à-dire en l’occurrence du regard et de l’imaginaire du spectateur. Ils doivent donner à l’écrit la forme du vivant. Passer de l’œuvre de papier à une œuvre en chair et en os et à trois dimensions du théâtre réel. Ils doivent en un mot la créer. On retrouve là toute l’essence du compagnonnage, où artistes et ingénieurs mettent leur art et savoir-faire au service d’un projet commun. On retrouve là toute la nature et le sens de l’engagement dans une création qui ne peut être que prise commune de risque. On retrouve là toute l’essence du théâtre qui ne peut vivre qu’en faisant appel au vivant.