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Vivre et exister

In Chronique des matins calmes on 1 septembre 2008 at 1:25

Il y a déjà quelques années, Eric Ruf s’amusait à sursauter de frayeur lorsqu’il me croisait dans les couloirs de la Comédie Française en criant « Ah ! Un auteur, vivant ! Pardon, je ne suis pas habitué ». Ca le faisait beaucoup rire. Moi aussi, je l’avoue. Mais ce n’est pas si drôle que ça si on songe que cette frayeur répond à la vision de véritables morts-vivants du théâtre que sont les auteurs dits vivants, relégués au purgatoire de la scène dans l’attente incertaine que leur œuvre soit jouée, jugée, présentée au tribunal des spectateurs. Ils sont légion au théâtre comme en musique. Vivants mais morts pour la scène qui leur préfère généralement les classiques et les auteurs du passé. De sorte que sur la scène française, les auteurs morts ont plus d’existence que les vivants. « Tu confonds vivre et exister, pauvre Shylock », fais-je dire à Othello dans « Le ciel est vide ». Il ne suffit pas d’être vivant, encore faut-il exister, et cela présente un effort, un pari, un engagement considérable. Et cela n’est possible aujourd’hui que par le courage, l’acharnement, les sacrifices, la foi d’un metteur en scène et d’une équipe qui croient en votre texte. C’est le cas de Bernard Bloch et de son équipe du Réseau Théâtre avec qui ce projet de création du « Ciel est vide » est en gestation depuis maintenant quatre longues années. Il va enfin aboutir et être présenté au public le 2 octobre prochain. Il me faut saluer ici leur courage et leur ténacité jamais mis en défaut, et je suis réellement confondu par tant de grandeur d’âme. Devant toutes les difficultés budgétaires qu’ils ont rencontrées, dues à des manques de subventions et à la frilosité ambiante concernant des créations d’auteurs contemporains, ils auraient pu cent fois renoncer et entrer dans la ligne d’une œuvre plus classique qui aurait bien plus facilement trouvé acheteur. Eh bien non ! Ils ont tenu bon et ont dû rogner considérablement sur leurs salaires (comédiens, musiciens, techniciens, metteur en scène, assistant, créateurs images et son, administratifs et relations publiques et presse) pour que cette œuvre de théâtre multimedia d’un nouveau genre voie enfin le jour. C’est ce qui s’appelle de l’engagement et un choix d’existence. C’est aussi là que la création artistique rejoint l’acte politique. De sorte que je puisse dire que quelque soit l’accueil du public, quelque chose s’est déjà joué ici, dans la salle de répétitions, au sein de cette équipe plurielle unie dans la passion d’une aventure librement consentie, et cette chose-là a déjà gagné. Ici, une vingtaine d’êtres humains partagent, construisent du sens autour de l’interprétation d’une œuvre. Ici, dans ce laboratoire, se pense dans le dialogue, les questionnements, les tâtonnements parfois, l’analyse critique, et l’imagination commune, un prototype, un acte de théâtre qui n’a que le théâtre pour objectif.

Hassan Koyaté (Othello) Philippe Dormoy (Shylock)

Hassan Koyaté (Othello) Philippe Dormoy (Shylock)

La présence d’un auteur vivant au milieu d’une telle équipe est une chose singulière. Elle est à la fois naturelle et complexe. Si je suis là et bien vivant, je dois à la fois être suffisamment retiré, absenté, de mon texte pour laisser libre la réflexion commune et la libre interprétation, mais être assez présent pour répondre dans l’immédiat aux questions posées sur le sens et la construction dramaturgique. Bernard Bloch est aux commandes du prototype et c’est lui et son équipe qui doivent le faire voler, le mettre à l’épreuve du réel, c’est-à-dire en l’occurrence du regard et de l’imaginaire du spectateur. Ils doivent donner à l’écrit la forme du vivant. Passer de l’œuvre de papier à une œuvre en chair et en os et à trois dimensions du théâtre réel. Ils doivent en un mot la créer. On retrouve là toute l’essence du compagnonnage, où artistes et ingénieurs mettent leur art et savoir-faire au service d’un projet commun. On retrouve là toute la nature et le sens de l’engagement dans une création qui ne peut être que prise commune de risque. On retrouve là toute l’essence du théâtre qui ne peut vivre qu’en faisant appel au vivant.

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