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Obamania

In Cahiers de Californie on 8 août 2008 at 12:07

C’est parti et bien parti. Les concurrents sont dans leurs starting-blocks, ce sera un sprint long. Attention aux faux départs qui peuvent éliminer directement, selon la nouvelle règle en vigueur imposée par les médias, le concurrent fautif. Normalement, je veux dire statistiquement, dans une telle course, ce sont les noirs qui gagnent. Alors, sans problème, je me rallie aux pronostics largement majoritaires ici, et je vote pour Obama.

A ce moment crucial du départ, les concurrents se jaugent, la tension monte, et c’est la guerre psychologique. Garder son calme pour éviter le fatal faux-départ. Déjà les sondages font monter la pression. Il paraît, selon l’un d’eux, que les Américains sont déjà lassés de voir de l’Obama partout. Fais attention Barak, ne te laisse pas sarkozyfier. De son côté, Mac Caïn se la joue cool. Il a confié à la télévision que son président de fiction préféré était David Palmer, joué par Dennis Haysbert dans le feuilleton 24 heures chrono. Nota bene : Dennis Haysbert est noir. Pas fou Mac Caïn! Ce qu’il veut dire en sous-titre est que, d’une part, il n’est pas raciste, et d’autre part, puisqu’il y a déjà un président noir en fiction, pas besoin d’en avoir un dans la réalité. Une rhétorique à la Le Pen (toute proportion gardée et sans que comparaison soit raison) toute en sous-entendu. Rhétorique qui peut être comprise ainsi par ceux qui pratiquent le même langage: un président des Etats-Unis noir c’est bien, mais seulement en fiction. Ne pouvant attaquer son rival sur sa couleur, il s’en était un moment pris à son nom, faisant entendre que Barack Obama ne sonnait pas bien américain comme James Brown ou Ray Charles, glissement du racisme à la xénophobie. Façon aussi de déjouer l’image qu’il ne peut attaquer de front, cette image toute puissante qui fait et défait les présidents.

Nous pouvons aussi retourner la problématique. C’est aussi parce que le cinéma et la télévision dans les fictions aux Etats-Unis présentent des présidents noirs comme héros crédibles, que la candidature d’Obama le devient. Il y a là une dialectique complexe entre l’image et le réel qui nous renvoie à la problématique de l’œuf et de la poule : est-ce la poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? On peut dire qu’une certaine réalité aux Etats Unis qui présente une véritable classe moyenne noire avec ses responsables et capitaines d’industrie, reliée à un travail sur l’image du noir (sortant de l’imagerie cinématographique du style « Autant en emporte le vent »), ont posé les conditions de possibilité de cet événement à la fois réel et fictionnel. Ce travail d’imaginaire sur le réel, nous le devons, encore une fois, au cinéma, et en grande partie à Hollywood. Sydney Poitier en la matière, a fait un formidable travail pour soutenir l’émancipation des noirs à travers leur image. Faut-il le répéter? Image signifie aussi reflet du réel et construction de ce réel même. A cette aune là, la France a encore un énorme travail à faire, et nous sommes encore au 19è siècle du point de vue de cet imaginaire. C’est pour cela que je crois que l’élection d’un Obama à la présidence des USA aidera non seulement la France, mais le monde entier, à faire un bond en cette matière. C’est pour cela, entre autres, que je vote Obama. Il ne sera pas seulement Président des Etats-Unis mais, d’une certaine manière, Président du monde. Une révolution mondiale se prépare, révolution par l’image. Après Obama président plus rien ne sera comme avant. Plus rien ? Je ne veux pas dire par là que la seule élection d’un président noir des Etats-Unis réglera tous les problèmes du monde. Non, bien-sûr. Mais il faut relire Frantz Fanon pour comprendre à quel point l’image imposée aux noirs et aux gens dits de couleur, a pesé sur leur inconscient et a aidé à leur aliénation. C’est comme un frein mental qui sera desserré et ce, pour le monde entier. Les vainqueurs ne seront plus seulement des gros noirs musclés du 100m olympique, des danseurs, musiciens ou chanteurs noirs, mais des gens capables de gérer un Etat, de grandes entreprises, des universités. Oui, cela devient possible, ou plutôt le redevient, puisqu’au 16è siècle, avant le commencement de la traite des noirs et la controverse de Valladolid (où il fut décidé par omission que les noirs n’avaient pas d’âme et par conséquent leur traite n’était pas immorale), Shakespeare avait écrit l’histoire d’un grand général noir, un prince et un héros qui fut appelé par une grande métropole à son secours, et se maria avec la fille d’un ses plus hauts dignitaires. Cela était possible car Othello, comme noir, était crédible à ce moment où on n’avait pas encore construit par l’image et par des pseudosciences telles la craniologie ou la physiognomonie de Lavater, le noir comme un être inférieur. Il faut relire le très beau livre illustré de Pascal Blanchard intitulé « Images et colonies » pour s’en convaincre s’il reste des doutes. Oui, c’est bien le travail dramaturgique des caractères et celui de l’image relié aux combats pour l’émancipation qui ont permis de se battre contre l’image imposée par les dominants (blancs par définition antérieure).

Mais là s’arrête mon optimisme. Je me promène sur Hollywood boulevard, j’achète un T-shirt promouvant Obama. Partout on vante son image. Mais j’assiste à deux pas, à l’arrestation d’un noir, en plein milieu du boulevard par la police montée. Ils l’ont menotté aux yeux de tout le monde. Je prends une photo furtive. Une image que je vois quotidiennement dans la banlieue parisienne, mais sans la grâce des chevaux. Cela changera-t-il avec Obama ? Je crois qu’il faudra plus d’un président noir pour que cela change. Bien-sûr, il est de gauche, bien-sûr son discours est séduisant. Mais même s’il y croyait vraiment quels seront ses moyens réels ? Ce n’est pas Obama en lui-même qui changera cela. Il faut alors se demander en parodiant Kennedy, non pas « qu’est-ce qu’Obama peut faire pour nous » mais « qu’est-ce que nous pouvons faire pour Obama ». Cela n’est pas vrai seulement pour les USA mais pour le monde entier. Et cela est nouveau.

Je rejoins, rêveur, ma voiture garée sur Hollywood boulevard. Une prune m’attend sur le pare-brise. Une prune salée. 55 dollars ! Cela non plus ne changera pas. Faut pas rêver.

Tremblement de terre à Hollywood

In Cahiers de Californie on 30 juillet 2008 at 6:59
5h45. Etrange phénomène tout de même. Mon compteur est bloqué à cette heure là. Je tente de prolonger la nuit de force, mais rien à faire. Les phares antibrouillard sont allumés et le moteur monte en régime sous le capot. Faut se lever, en profiter. La brume se lève lentement sur Los Angeles. Encore un matin frais comme un yaourt, qui met en appétit, en appétit d’écrire. C’est sans doute un matin comme ce matin que ça viendra. Que ça viendra comme hier matin. Ce sera la dernière, la Big one, comme on dit ici. On en parle ici comme les surfeurs parlent de la grande vague mythique. Une dernière secousse, la grande, qui nous viendra de la faille de San Andrea sur laquelle nous dansons. Celle après laquelle il n’y aura rien, rien qu’une vague qui se retire sur une grande plage déserte. Peut-être dans cette brume renouvelée de ces matins si frais, renaîtront des marais ayant gagné le monde les diplodocus aux yeux si doux, au si long cou, et tous les dinosaures. Un monde lavé des hommes où tout serait de nouveau à refaire. C’est ce possible que j’ai touché du doigt où plutôt du pied hier matin dans un air si serein alors que tranquillement je pianotais sur mon clavier. C’est venu comme un grand éternuement. On se sent bousculé, on voit les murs bouger, on n’y croit pas, on continue de pianoter. Et puis le corps prend le relais du cerveau hébété. Earthquake ! Earthquake ! Tremblement de terre ! Dehors ! Dehors, vite ! Descendre les escaliers. Ca bouge, les pieds dérapent. S’accrocher à la rampe. La rampe est un serpent et l’escalier une queue de caïman qui vous envoie balader. Personne et rien à qui se fier, seulement à ce qui nous reste du sens de l’équilibre, l’héritage fondamental de la pesanteur. Dehors tout est devenu si calme. Comme si de rien n’était. Seulement les jambes, les pieds qui tremblent encore et le cerveau qui tente de débugger. Son écran est figé. Je regarde incrédule les murs de la villa. Pas une fissure, je me risque dedans. Pas une lézarde, tout est en place. Pourtant quelques secondes plus tôt elle gigotait comme une tige de tournesol sous un grand vent. C’est bien cela, un tournesol, cette maison, un habitat sismique. Tout est fondé ainsi sur ces collines dansantes.
Je repense à ce petit train truqué qui nous promenait avant-hier à travers les studios Universal. Entré dans un faux tunnel de métro, il s’était mis à secouer. Une rame cassée en deux nous a foncé tout droit dessus. Une vague artificielle a fait mine de nous submerger. D’énormes conduites fendues semblaient vouloir déverser tout le contenu des égouts de L.A. C’était un simulacre du Big One, comme un exorcisme, la fonction cathartique du cinéma. On vit là-dessus, on joue là-dessus. Un movie c’est bien ça, c’est ce qui bouge. La terre ne serait pas si elle n’était tremblée, le cinéma non plus qui s’inscrit dans la vie. Tout est construit ici sur le mouvement et tout est cinéma. Le cinéma, ne serait-ce pas cela depuis le premier train des frères Lumière : ce qui s’expose sur le possible d’une catastrophe, d’un crash ? Voilà sans doute pourquoi la première star du cinéma américain est la voiture, et le road-movie l’essence même de ce cinéma. Au Studio Universal, d’énormes machines faisaient danser entre elles des voitures dans un gigantesque ballet. Les voitures stars s’exposent fièrement, depuis celle des Marx brothers jusqu’à celles de Retour vers le futur en passant par celle des Blues Brothers ou de Marylin. C’est la voiture qui fait la star. Il suffit de voir se promener sur les boulevards ces interminables limousines blanches ou noires. Comme si le véhicule de leur destin était la voiture même. Je pense à James Dean, Isadora Duncan, Grace Kelly…

Sur le boulevard, les stars. Sous la lune hier au soir nous marchions sur les étoiles de Hollywood boulevard. Un boulevard cimetière taillé dans le marbre noir. Les étoiles ont un nom, un nom de star taillé dans ce ciel noir roulant sous les pas de la foule. Ava Gardner, Ray Charles, B.B. King, James Stewart, Mickey Mouse, humains et toons, vivants et morts, scintillant dans une voie lactée. Et ce sont nos pas, notre mouvement qui donnent vie à ces étoiles dorées. Nos pas qui viennent se poser auprès des empreintes de stars laissées dans le ciment. Mes pieds sont grands comme ceux de George Cloney. « Ca me fait une belle jambe, me dis-je ». Mais pourquoi diable vient-on mettre ses pieds dans les empreintes des stars ? Pour se dire qu’on existe ou pour se rassurer de l’existence réelle de ces idoles ? Au sol, en quelques endroits le marbre noir est éclaté et des étoiles aussi. Sans doute l’effet d’un tremblement de terre venu rappeler la vanité des hommes.

Je suis surexcité, ce soir je dine avec C.C.H. Pounder, héroïne de Bagdad Café, road movie par excellence, un des plus beaux actes poétique du cinéma de ces 20 dernières années. J’ai entendu sa voix au téléphone, et elle a ri, je l’ai fait rire malgré (à cause de) mon épouvantable parler anglais. Le si beau chant de ce beau film me trotte depuis ce matin dans la tête, et une question me hante : « de quoi allons nous donc parler ? » Nous sommes des étrangers. Elle me connait par une amie et moi par le cinéma. De quoi allons-nous donc parler ? Vivement ce soir.