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A quoi sert la philo?

In Chronique des matins calmes on 16 février 2010 at 12:42

C’est le sourire du jour. Une image trouvée ce matin en fouillant dans mes archives. Offerte il y a quelques années par un ami voulant se payer ma tête. Elle me fait encore sourire. Et je crois qu’il est salutaire pour quelqu’un qui se prétend philosophe, de se poser régulièrement cette question, même affalé sur le toit de sa niche. Comme il peut être salutaire de se poser la question de savoir pourquoi je me lève tous les jours avant de ne plus pouvoir me la poser. Je me demande d’ailleurs si je n’aurais pas mieux fait de me demander pourquoi j’écris cet article. Mais on ne peut pas toujours se poser des questions. C’est fatiguant.

Que voyez vous?

In Pas de catégorie on 15 février 2010 at 11:39

Récemment, à Perpignan, je faisais en compagnie de mon amie chorégraphe Dominique Rebaud une lecture démonstration sur la danse. Dominique a eu la belle idée de projeter une série de photos de danse toutes différentes tirées de l’histoire contemporaine de la danse en posant au public la question: « Que voyez vous »?

Je devais, à partir des réponses du public développer une analyse, des commentaires et un ensemble de questions rapportant à l’histoire ou à la mémoire de la danse se réfléchissant dans la photo. Sur la photo, et par ricochet dans les regards posés sur celle-ci.

L’image, et tout particulièrement l’image de la danse, est comme un écho à la vision. On voit aussi ce qu’on projette. L’œil ne capte pas seulement. Il capture, il saisit. Il est prédateur. Nous avons au fond de la rétine cette part animale qui nous rapproche des fauves. L’œil est un outil nous permettant d’abord d’attraper ce que nous connaissons, ou croyons connaître déjà. D’où l’intérêt de surprendre (sur-prendre) voire de décevoir le regard et l’obliger à se défaire de la gangue de sa culture pour percevoir ce qui est nouveau et parlant dans une œuvre d’art.

En l’occurrence,  il était notamment intéressant de voir à quel point les réponses étaient différentes et témoignaient chacune à leur manière d’un rapport personnel à la danse, au mouvement, à l’image, aux formes, aux corps. Rapport personnel mais aussi culturel, social. L’image arrêtée d’un corps ou d’un ensemble de corps en mouvement étant d’abord perçue à travers le filtre d’une autre image mentale prédéterminée par sa culture et son expérience.

En réalité, ce qu’on voit dit parfois plus sur celui qui voit que sur ce qui est vu.

Il serait tentant sur une telle photo d’interroger les visiteurs de ce site en leur posant la question: « Que voyez vous? » Chiche de répondre ici même. Tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous.

Un indice: C’est une photo de la compagnie Alwin Ailey

Libération Haïti

In Presse on 6 février 2010 at 1:14

Ci-dessous mon texte sur Haïti  publié dans Rebonds de Libération du 18 janvier dernier.

L’autre urgence pour Haïti

Il est une grande urgence : panser l’histoire de France. Panser avec un a, c’est à dire la repenser. Il faudrait à ce grand corps malade comme autrefois pratiquer une saignée

Et l’on verrait sans doute couler une bonne part de sang noir, celle de l’histoire haïtienne

qui est un affluent de notre identité française. Oui, de notre identité française.

Haïti est présente dans notre mémoire mais il faut qu’elle accède à notre souvenir. C’est à dire à la conscience d’un passé pas si lointain qui, parce qu’il est situé clairement dans l’espace et le temps permette d’identifier notre malaise présent et éclairer actions et décisions. Nous avons bouché l’artère qui mène à Haïti et les secousses de ce membre fantôme nous font encore souffrir.

Notre histoire, notre identité française est malade d’Haïti et aussi des anciennes colonies. Nous nous précipitons au chevet du grand blessé en feignant d’ignorer qu’il est malade de nous et qu’il lève en nous une secrète douleur.

Alors il nous faut d’urgence maintenant enseigner l’histoire d’Haïti comme une part réelle de l’histoire de France car il en est ainsi.

Que cette heure d’histoire qu’on voudrait supprimer en terminale S soit consacrée à l’histoire d’Haïti et anciennes colonies. Alors peut-être que nos futures élites sauront mieux faire la part entre la pitié et la responsabilité. Je ne parle pas de culpabilité. Les coupables sont morts depuis longtemps, mais les responsables sont vivants car on est toujours responsable de son héritage. Mais on devient coupable de ne pas ressaisir ce legs pour le réinvestir différemment pour l’avenir.

Il s’agit bien d’urgence car il ne suffit pas de soigner la plaie, guérir le symptôme, mais s’attaquer aux causes de la maladie.

Parmi ces causes, on trouve la France et son oubli. Reconstruire Haïti, c’est reconstruire aussi la relation entre la France et Haïti qui passe par une histoire commune.

Haïti se meurt d’avoir été isolée dès qu’elle s’est libérée. Elle a commis, sous l’impulsion de Toussaint Louverture, le crime de lèse-majesté d’avoir imposé dès le 29 Août 1793 (date tombée dans l’oubli) une abolition de l’esclavage que la Convention a dû entériner le 4 février 1794. Haïti oubliée des droits universels de l’homme que la France venait de signer, et qui par cet acte d’insoumission devenait le premier pays réalisant de fait le rêve d’universelle liberté des Lumières. Haïti qui fut un pays de cocagne, grenier de la France, et qui sous l’impulsion de Toussaint Louverture devenait une nation pleine et entière au sein de la nation française, développant une économie structurée et porteuse de richesses pour ses habitants. C’en fut trop pour Bonaparte qui voulut rétablir l’esclavage et fut battu à plate couture en 1803, défaite sur laquelle se hissa le drapeau d’Haïti indépendante. Les puissances coloniales, par peur de la contagion d’un tel exemple dans la région, l’ont isolée. Cet isolement économique s’est renforcé par la peur d’une nouvelle contagion, celle de Cuba.

Alors il serait grand temps de libérer de nouveau Haïti, ce qui veut dire de lui laisser la liberté de fait de construire véritablement son indépendance dans sa relation naturelle avec l’ensemble américain et caribéen (c’est à dire aussi les Antilles françaises et la Guyane qui ne demandent que ça).

Hors de toute référence à une fatalité qui par définition clôt l’avenir et renvoie à une faute passée, il s’agit d’arrêter d’enfermer Haïti dans le présent, présent de l’actualité, présent du soin, de l’intervention, de la douleur. Il est bien d’adopter les enfants sinistrés, mais les arracher de leur terre de souffrance renvoie toujours à la douleur d’un arrachement inaugural qui fut celui de l’Afrique. Les enfants sont l’avenir d’Haïti. Il serait bien préférable de construire avec toutes les nations responsables de son état, le cadre géopolitique lui permettant de croître dans son milieu naturel, dans une nouvelle écologie dont elle peut redevenir l’emblème, une économie durable s’inscrivant dans la relation avec une caraïbe enfin libérée des querelles politiques des grands Etats.

La France a dans ce cadre un rôle fondamental à jouer. Cela non pas au nom de la charité, mais à celui de son identité. Car il est aujourd’hui fondamental de rappeler que le mot fraternité qui frappe notre emblème, nous le devons à Haïti, notamment à l’intervention d’un certain Belley, député noir haïtien envoyé en 1794 à l’Assemblée nationale par Toussaint Louverture dans une délégation symbolique de trois députés, un blanc, un mulâtre et un noir. Le mot fraternité qu’il prononça, repris par l’Abbé Grégoire et par l’Assemblée, ornera définitivement notre emblème à partir de 1795, venant rejoindre le couple liberté égalité jusque là sans enfant, et renforçant le lien dans une trinité indéfectible.

Alain Foix