alainfoix

Archive for the ‘1- Presse’ Category

Lire, écouter voir… La presse

In 1- Presse on 10 avril 2011 at 1:23

Autour de la création de Rue Saint-Denis, voici une page consacrée à la presse (radio et papier) .

Presse papier

 

Radio

Tout d’abord, une série de 5 portraits de 15mn réalisés par l’excellente Anasthasie Tudiesche sur Africa n°1, radio que je vous recommande vivement d’écouter pour son intelligence, sa vivacité, son humanité, son humour, sa musique ses informations et débats sortant de l’ordinaire franco et eurocentrique.

100_portrait_-_19_03_11_pad-2

A suivre Interview d’Alain FOIX, Jean-Claude DROUOT, Viktor LAZLO, par Dominique ROEDERER dans Paris sur mer (RFO)

La lettre d’Audrey Pulvar (parue dans Libération)

In 1- Presse on 3 décembre 2010 at 3:12
Animale sauvage
Par Audrey Pulvar 

Ainsi donc, une femme serait encore condamnée à penser comme et par son compagnon. […] Elle serait toujours incapable de s’émanciper non seulement du jugement dudit compagnon, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour lui.

PAR AUDREY PULVAR

Par toi-même. Par toi et personne d’autre, ma fille. Te réaliser. Réussir ta vie par tes combats et peut-être quelques victoires. Ne compter sur personne pour la faire à ta place. Viatique. Héritage d’une grand-mère maternelle partie de rien, sans personne, au tout début d’un XXe siècle plein de fureurs et de cris. Une négrillonne, le terme de l’époque, sans instruction, ni argent, ni aucune de ces ressources si précieuses pour construire une vie, mais dotée d’une détermination consciente cependant qu’à l’ampleur insoupçonnée à s’arracher, s’extirper du malheur tout tracé. Une énergie qui lui permit de modeler à elle seule façon de dynastie sans possessions ni membres illustres mais dont chacun, et surtout chacune, va – dépositaire d’une puissance inaliénable, transmise de génération en génération. Tranquille assurance de la nécessité de s’approprier sa vie, le seul bien qui nous restera jamais. C’est ce legs qui a déterminé chacun de mes choix personnels et professionnels, chaque rupture, aussi, et fonde ce que je crois pouvoir aujourd’hui appeler un parcours. Chemin heurté mais toujours droit. Nids-de-poule, ronces, oasis, menaces et tempêtes : l’indépendance coûte cher. Il n’est pourtant de prix que je ne consente un jour à payer pour elle.

Féministe assumée, revendiquée et prosélyte. Dans la société matriarcale d’où je viens, la question ne se pose même pas. Ce qui m’arrive aujourd’hui ne pouvait donc que faire bondir l’animale sauvage que je demeurerai jusqu’à mon dernier souffle. D’aucunes, d’aucuns, se sont étonné(es) que je déclare comprendre la décision prise à mon encontre. Faire partie d’une entreprise, en être l’un des visages connus, entraîne une obligation de solidarité et de réserve que je sais observer. Ne pas trahir la confiance de gens que j’aime. Professionnellement, ne pas exposer une rédaction entière à un soupçon semble-t-il inévitable, ce n’est pas faire preuve de mollesse, mais de responsabilité. Ne pas apparaître comme l’instrument de telle ou telle chapelle politique, ce n’est pas de l’hypocrisie, mais de l’instinct de survie ! Pour autant, ménager son entourage et modérer son expression n’empêchent pas de penser. Par soi-même.

Ainsi donc – et bien au-delà de mon cas, qui n’est rien au regard des difficultés que des millions de femmes affrontent chaque jour en France – aujourd’hui, une femme serait encore condamnée à penser comme et par son compagnon (remarquez que la question ne se pose jamais pour un couple de femmes). Exerçant le métier qu’elle a choisi, elle serait toujours, au travail et dans la construction d’un raisonnement, incapable de s’émanciper non seulement du jugement dudit compagnon, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour lui. La femme, cet être fragile et émotif comme chacun sait, pas assez autonome pour affronter seule une éventuelle attaque (verbale !) d’un interlocuteur malhonnête, pas assez armée pour faire la part entre sa vie privée et son engagement professionnel ? Un cerveau in-disponible en quelque sorte, parce que colonisé par celui de l’homme qu’elle aime… La question ne concerne pas que moi. Elle est le quotidien de milliers de femmes ayant réussi, à force de travail, à construire une carrière, à exercer des responsabilités, à porter l’image d’une grande entreprise, d’un groupe, d’un parti politique. Un procès permanent en incompétence, manque de maîtrise ou hystérie. Une culpabilisation générale, parfois autoalimentée, à propos de notre prétention à vouloir tout réussir à la fois. Une négation, également, de nos choix, dès lors qu’ils dérangent l’ordre établi. Voyez la démesure des réactions provoquées par le simple refus d’une ministre de dévoiler le nom du père de son enfant. Comme si passer au crible le travail qu’elle a fourni au poste qui était le sien revêtait moins d’importance pour le pays que l’intimité de sa vie de femme…

Non, je ne vis pas dans une bulle, indifférente à la critique ou au questionnement. Oui, je sais que ma vie de personne publique suppose une rectitude privée permanente. Oui, concrètement, aimer un responsable politique n’est pas la configuration la plus simple à gérer pour une journaliste politique. J’ai cru pouvoir être jugée sur pièces… A tort.

Propriétaire de ma vie, de mes pensées et choix. Ainsi me suis-je construite. Avec l’aide d’autres, mais sans avoir rien volé de tout ce que j’ai conquis. Considérée à mon corps défendant comme une manière d’étendard pour tous et toutes les nous autres que je rencontre parfois. Exclus de toutes couleurs et-ou origines sociales. C’est à eux que je m’adresse aujourd’hui. Nous autres, non destinés à la vie que nous avons choisie. Marqués du sceau de déterminismes ineptes, mais porteurs de cet inaliénable désir d’échapper à la dépossession de soi. Humains, debout. Intacts.

 

Libé+26/11/2010

La critique de Marie-José Sirach (L’Humanité)

In 1- Presse on 16 octobre 2008 at 12:05

le 14 octobre 2008

CULTURE

Shakespeare à l’aide !

Comme une incantation, une prière qui se perdrait quelque part entre enfer et paradis, un no man’s land de bric et de broc où errent des personnages shakespeariens… Ainsi « Le ciel est vide » d’Alain Foix peut-il s’entendre, comme un aller-retour sans fin entre hier et aujourd’hui, entre Shylock, le juif, et Othello, l’Africain, une histoire à vocation poétique et philosophique. Dialogue parfois impossible quand il devient seulement quantitatif – mon peuple a plus souffert que le tien – pourtant jamais inaudible puisqu’Alain Foix, l’auteur de ce texte, ose regarder dans les yeux l’indicible, l’impensable qui de nos jours encore resurgit par bribes, par le truchement de coups d’éclats d’un comique qui parfois oublie de l’être. Alors Alain Foix ressuscite ces deux êtres qui cohabitent depuis quatre cents ans quelque part au creux de notre mémoire pour évoquer l’altérité. Philippe Dormoy et Hassane Kouyaté se lancent à corps perdu dans cette joute verbale flamboyante marquée par les stigmates du temps et de la vie. Ils endossent les habits de leurs personnages avec une conviction sans faille, en même temps que ceux de la sagesse que leur confère le temps de l’histoire. Comme tout un chacun en ce bas monde, ils vivent avec leur propre fantôme : Jessica pour le marchand de Venise, Desdémone pour le guerrier impétueux (respectivement Anne Azoulay Morgane Lombard). Elles ont trahi, ont été trahies et la question de la culpabilité et du pardon brouille leur présence. Il faudra que Shylock et Othello s’amendent de leur geste pour qu’enfin la rencontre puisse avoir lieu. La mise en scène de Bernard Bloch est d’une sobriété à l’épreuve du texte. Une longue table dressée au milieu de la scène autour de laquelle tout se joue, se dit et se défait. On s’interpelle, on se dispute, on se réconcilie. Des images, des voix – célestes – s’élèvent non pour conjurer le mauvais sort mais pour redire encore l’histoire. Pour qu’elle ne se répète pas.

Marie-José Sirach

La critique d’Armelle Héliot (Figaro)

In 1- Presse on 14 octobre 2008 at 6:18

Quatre personnages en quête d’eux-mêmes

Etrange texte que Le Ciel est vide mis en scène par Bernard Bloch à Montreuil. Troublante réponse à une commande que celle de l’écrivain Alain Foix. Demande délicate, il est vrai. Bernard Bloch, comédien, auteur, metteur en scène et directeur du « Réseau », compagnie créée en 1996 et membre fondateur d’une coopérative de production artistique, a proposé à Alain Foix, grande figure de l’écriture caribéenne, de réfléchir à la question de « cette absurdité qui oppose aujourd’hui les noirs aux juifs ».

La saison dernière, au Lucernaire, on avait salué, dans une mise en scène d’Antoine Bourseiller, Pas de prison pour le vent, qui s’inspirait d’un épisode réel de la vie d’Angela Davis et célébrait une autre femme courageuse, femme politique de Guadeloupe. On pouvait imaginer qu’il irait vers une recherche documentaire. Et, il le reconnaît, c’est ce qu’imaginait aussi Bernard Bloch.

Mais Alain Foix s’est enfoncé dans le continent littéraire. Il est allé du côté de Shakespeare, chercher un noir, chercher un juif. Il a réveillé Othello et Shylock et a appelé auprès d’eux Desdémone et Jessica. La femme assassinée et la fille renégate. Il leur faudra du temps pour se retrouver. Exilés des pièces de Shakespeare, Othello et Le Marchand de Venise, ils semblent condamner à une éternelle errance dans un espace inassignable, un cercle indéfini de l’Enfer du regret, du ressentiment. « Une page blanche » dit Bernard Bloch. L’auteur, en écrivant ce double dialogue, propose une réflexion politique taillée dans une étoffe poétique.

Au Théâtre Berthelot de Montreuil, dans un espace imaginé par Didier Payen, qui enveloppe l’espace de jeu d’un tulle funèbre que le public doit longer puis franchir comme s’il traversait des portes qui conduiraient à un ailleurs dramatique, Bernard Bloch s’appuie sur les personnalités des interprètes mais aussi sur le très important travail d’images de Dominique Aru, cinéaste qui appartient à la même coopérative artistique que lui. Images projetées sur un vaste écran qui domine l’aire de jeu à cour, suivant le mouvement courbe du tulle, images mêlées, se superposant, se fondant les unes dans les autres, se confondant, mais rappelant aux protagonistes, Othello (Hassane Kouyaté), Shylock (Philippe Dormoy), les rumeurs du monde réel, de l’Histoire. Desdémone (Morgane Lombard) et Jessica (Anne Azoulay) semblent parfois plus lucides, plus près de leurs vérités. C’est la réunion des quatre « personnages » qui constitue le dénouement.

L’ellipse, les paroles dérobées, les pensées qui se cognent, le jeu feutré et sensible des quatre comédiens, tout contribue à donner une texture très particulière -un peu comme un tulle, justement- à cette proposition originale.

Théâtre Berthelot, 6 rue Marcellin-Berthellot, 93100 Montreuil (01.41.72.10.35). Jusqu’au 19 octobre.

Armelle Héliot, critique du Figaro

Armelle Héliot, critique du Figaro

La critique d’Agnès Santi dans « La terrasse »

In 1- Presse on 14 octobre 2008 at 12:08
Le ciel est vide
Shylock et Othello, Jessica et Desdémone : deux duos qui se transforment en quatuor, grâce à la reconnaissance de l’altérité. Une pièce philosophique profonde et délicate.

Cette mise en scène de Bernard Bloch a une histoire : c’est à la demande du metteur en scène que l’auteur Alain Foix a écrit ce texte, pour éclairer la question entre les noirs et les juifs. Or la pièce, un dialogue philosophico-poétique à quatre voix, dépasse cette question pour aborder plus largement celle de l’altérité. On pense à Emmanuel Lévinas. « Le statut même de l’humain implique la fraternité et l’idée du genre humain » dit-il dans Totalité et infini. « Autrui est visage » dit-il encore dans Ethique et infini. Des idées fortement présentes dans la pièce, qui prennent sens à travers le jeu des acteurs et la présence des images, des idées rappelant autant l’absolue bêtise du racisme que l’inéluctable dignité de chaque être humain, des idées rappelant que le meurtre de l’autre parce qu’il est autre est une absurde folie. Qui donc peuple la scène ? Des figures littéraires que l’imaginaire collectif connaît bien, nées dans l’imagination de l’immense Shakespeare : Shylock et Othello, et en parallèle, jusqu’à ce que la rencontre et l’apaisement adviennent, deux femmes, Desdémone l’épouse innocente assassinée et Jessica la fille rebelle qui fuit et trahit son père pour l’amour d’un chrétien. Philippe Dormoy, Hassane Kouyaté, Morgane Lombard et Anne Azoulay jouent juste. Sous un ciel vide, spectateurs torturés d’un temps et d’un désert infinis, Othello et Shylock, victimes de la jalousie et du ressentiment, errent depuis quatre siècles, seuls, voués à ressasser leur douleur et leur solitude, au fil d’une immuable détestation.
Les images comme médiation quasi thérapeutique
Côté cour, la scène est délimitée par un grand rideau de gaze gris clair, où seront projetées les images. Les personnages s’assoient parfois autour d’une vaste table vide et nue, comme une trace triste de banquets oubliés. Au début chacun campe sur son chagrin, on craint même qu’une ambiance trop funèbre, éthérée et désolée s’installe. Puis la pièce évolue et orchestre subtilement la confrontation entre Shylock et Othello, mais surtout, et c’est toute la force de ce texte et de cette délicate mise en scène, entre soi et soi. L’arrivée des deux femmes – épouse et fille -, plus libres que les hommes, le surgissement des images meurtrières (l’histoire malheureuse des peuples noirs et juifs) jouent un rôle essentiel de retour au réel. Les images, spectres modernes, réveillent la conscience et aident à la réconciliation. Elles sont une médiation quasi thérapeutique pour se reconnaître et se dire simplement pardon. Pour une réconciliation rêvée par le théâtre, belle, intense et émouvante, où la haine et le ressentiment laissent place à une maturité démocratique. Les mots alors prononcés achèvent le rite de reconnaissance. On devrait vraiment écouter plus souvent les philosophes…
Agnès Santi
Le ciel est vide d’Alain Foix, mise en scène Bernard Bloch, du 2 au 19 octobre, relâche le mercredi, dimanche à 16h, au Théâtre Berthelot, 6 rue Marcelin Berthelot, 93100 Montreuil. Tél : 01 41 72 10 35.

La critique de Sandrine Gaillard

In 1- Presse on 13 octobre 2008 at 12:26
Comédie dramatique de Alain Foix, mise en scène de Bernard Bloch, avec Philippe Dormoy, Hassane Kouyaté, Morgane Lombard, Anne Azoulay et Dominique Aru.

Une table au milieu de la scène, de ces longues tables rectangulaires, drapées de blanc aussi mythiques que nos deux protagonistes plantés chacun à l’un et l’autre bout de la table.

La table du dernier repas du Christ, où il dit à propos du vin : »Prenez et buvez en tous, ceci est mon sang, versé en rémission des pêchés… », où il dit encore: « Mangez , ceci est ma chair … » Vide, la place de Jésus, aussi vide que le ciel alors ?

Sous un ciel sans étoiles, deux revenants errent à la dérive et s’interpellent : l’un Othello (Hassane Kouyaté), le fougueux capitaine, revêtu de toute son arrogance militaire, des médailles, insignes étoilées sur la poitrine est face à Shylock (Philippe Dormoy) le marchand Juif de Venise.

Alain Foix invite deux personnages shakespeariens, deux âmes tourmentées, l’un par le meurtre de Desdémone, l’autre par le reniement de Jessica. Le noir et le juif. L’auteur use avec ironie des poncifs de circonstance : l’éternelle rivalité entre celui qui n’a plus de regard à force de s’accrocher à ses chiffres et celui qui est une force naïve dont on use de la puissance avec de grossières manipulations.

Ils sont chargés aussi d’un destin qui les dépasse : le sort de leur peuple, avec ces images qui hantent nos mémoires : ces étranges fruits comme chante Billie Hollyday, ces hommes noirs photographiés pendus à des arbres, ou ces fumées noires qui s’échappent de longues cheminées. Les noms d’Othello et de Shylock claquent en revanche dans le silence de ces visages sans nom, ces anonymes victimes de la violence universelle ; et pourtant n’est ce pas encore la violence d’Othello qui emporta Desdémone, l’autorité fanatique de Shylock qui poussa Jessica au vol et à la fuite.

Et s’ils arrêtaient d’expier lorsqu’ils commenceraient à considérer l’autre comme une personne à part entière, qu’il soit juif, noir, femme, apprendre à le/la respecter pour ce qu’il/elle est .

Faut-il encore préciser combien le texte de Alain Foix est extraordinaire, par sa force, son intensité et ces évocations pertinentes de grands mythes shakespeariens. En tant que spectateur, on comprend l’attachement de Bernard Bloch pour cette œuvre.

La mise en scène, par petites touches, qui rehaussent la puissance du texte, le choix de comédiens entièrement possédés par les mots précieux de l’auteur, la collaboration musicale de Yves Dormoy et de Rodolphe Burger sont des exercices de virtuoses, destinés à servir l’auteur et à inviter le spectateur dans cette aventure pleine d’émotions.

Sandrine Gaillard

Une critique du « Ciel est vide » par Gilles Costaz dans Webthea

In 1- Presse on 8 octobre 2008 at 12:50

Le ciel est vide d’Alain Foix

WebtheaL’errance posthume des héros shakespariens Montreuil- théâtre Berthelot jusqu’au 19 octobre 2008

De chaque côté d’une très longue table, deux personnages se font face. On peut les reconnaître si l’on a un peu fréquenté Shakespeare. Ce sont Shylock et Othello, réunis par la grâce d’un auteur d’aujourd’hui, Alain Foix, et projetés dans un monde éternel, puisqu’ici, ils survivent depuis quatre siècles, dans un désert nocturne. Ils reprennent et creusent leurs obsessions. Le prêteur sur gages du Marchand de Venise se souvient de ses humiliations, le Noir jaloux de La Tragédie d’Othello ressasse ses sentiments de possession et de dépossession. Des images surviennent, immenses, sur le rideau qui ferme le côté cour de la scène : événements du XXe siècle, exodes, villes détruites, ou bien les doubles des personnages eux-mêmes qui répondent à leur version charnelle. Ils quittent la table, errent, ne savent que deux autres personnages se morfondent également sous ce « ciel vide ». C’est la fille du premier, Jessica, qui l’a trahi pour un non-juif. Et c’est la fameuse et belle Desdémone, étranglée par son mari. Elles cherchent à résoudre l’énigme de leur vie. Et d’elles viendra la lumière qui éclairera ces cheminements d’aveugles. L’oeuvre d’Alain Foix est très écrite, toute en questionnements tournoyants, en formules à la fois ciselées et heurtées. On peut trouver à ce théâtre un caractère trop littéraire ou trop théorique, car, s’appuyant sur ses références, il ne cesse de soulever des problèmes philosophiques. Mais, à partir de cette écriture d’une grande force, Bernard Bloch a composé un spectacle d’une belle puissance humaine et surprenant par son dialogue entre le jeu charnel et la partition filmée. Philippe Dormoy incarne un Shylock étonnant, souterrain, joueur, hanté. Morgane Lombard donne une remarquable flamboyance, tendre et vive, au personnage de Desdémone, tandis que Anne Azoulay, sous une perruque rouge, déploie un jeu plus doux dans le rôle de Jessica. Enfin, en Othello vêtu d’un uniforme galonné, Hassane Kouyaté, passe en force, projetant le texte plus qu’il ne le détaille.

Le Ciel est vide d’Alain Foix, mise en scène de Bernard Bloch, scénographie de Didier Payen, images de Dominique Aru, costumes de Charlotte Villermet et Charlotte Zwobada, musique de Rodolphe Burger et Yves Dormoy, son de Thomas Carpentier, Théâtre Berthelot, Montreuil, tél. : 01 41 72 10 35, jusqu’au 19 octobre (1 h 30).

Le ciel est vide, entretien avec Bernard Bloch

In 1- Presse on 13 septembre 2008 at 12:35

Entretien avec Bernard Bloch dans La terrasse de septembre 2008

Le ciel est vide : Othello et Shylock face à l’absence des autres

C’est à la demande de Bernard Bloch qu’Alain Foix a composé ce dialogue philosophico-poétique, devant questionner et éclairer les relations entre noirs et juifs. La question de l’altérité, qui a provoqué au cours de l’histoire tant de massacres absurdes, est au cœur de la pièce à travers quatre figures mythiques, Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. Tel un miroir réfléchissant poétique et universel – explorant aussi les relations entre les hommes et les femmes -, la pièce transforme les personnages en personnes, et renvoie à des problématiques actuelles.

« Othello et Shylock sont enfermés dans l’image détruite qu’ils ont d’eux-mêmes : Shylock dans celle du juif humilié et trahi, Othello dans celle d’assassin de l’innocente chérie. »

Quelle a été la nature de la commande du texte à Alain Foix ?

Qu’attendiez-vous à travers cette commande ?

En 2004, suite au malheureux épisode de Dieudonné dans l’émission de Fogiel, Alain Foix a écrit une lettre ouverte avec laquelle j’étais en profond accord. La « concurrence entre les victimes » qui continue de faire des ravages (notamment entre les noirs et les juifs) dresse les opprimés les uns contre les autres et permet aux fauteurs de haine de prospérer sur le terreau de la peur de l’autre. J’ai alors demandé à Alain de travailler avec moi un projet théâtral ayant pour thème « les noirs et les juifs ». Moi qui, après Lehaïm-à la vie !, pensais que le théâtre ne pouvait plus être que documentaire, je ne m’attendais pas à ce qu’il compose le dialogue philosophico-poétique qu’est Le ciel est vide. Alain a eu cette idée magistrale de mettre en conflitdeux figures emblématiques, Othello et Shylock, deux figures ne pouvant exister sans la présence de celles qui ont motivé leurs passions chez Shakespeare : Desdémone et Jessica.

Le texte met en scène quatre personnages de Shakespeare : Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. Pouvez-vous décrire ces personnages tels qu’ils apparaissent dans Le ciel est vide ?

La pièce se déroule de nos jours. Shylock et Othello, d’une part, Desdémone et Jessica, de l’autre, errent depuis siècles dans un désert infini sous un ciel désespérément vide. Les premiers ressassent leur douleur, Shylock sa rancune et Othello sa haine de soi. Ils se détestent, mais sont condamnés à se supporter. Quant à Desdémone et Jessica, leur relation est plus douce, plus fraternelle, mais elles souffrent d’être séparées des hommes. Une incompréhension naît entre l’héroïne romantique qui n’arrive pas à en vouloir à son amoureux meurtrier et Jessica, plus pragmatique, qui assume pleinement sa révolte contre son père.

Quel est cet enfer au ciel vide que traversent les personnages ?

On pense immanquablement à Huis clos de Sartre, à cette différence essentielle près, qu’ici, les hommes et les femmes sont définitivement séparés. Chez Sartre « L’enfer, c’est les autres ». Dans Le ciel est vide, l’enfer ce serait justement l’absence des autres, la condamnation à rester éternellement face à son semblable, face à soi-même. L’autre dimension infernalede ce texte tient à l’incursion récurrente d’images venues du monde réel. Images des guerres, des massacres, des crimes contre l’humanité, perpétrés depuis quatre siècles, que nos personnages ne comprennent pas. Ces images les sidèrent ; ils s’en sentent confusément responsables. Et quand ils demandent au ciel de les éclairer, il reste désespérément muet et vide.

En quoi le fait qu’Othello soit noir et Shylock juif a-t-il une importance aujourd’hui ? Comment la pièce éclaire-t-elle les questions de l’antisémitisme et du racisme ? Et peut-être celle des relations entre noirs et juifs ?

Du temps de Shakespeare, la ségrégation raciale à l’égard des noirs était un phénomène marginal. En revanche, l’antisémitisme est d’une rare virulence dans la Venise de Shylock. Aujourd’hui, dans notre imaginaire collectif, il est impossible de ne pas voir dans les figures de Shylock et d’Othello les archétypes du juif et du noir, deux figures d’exclus. Dans Le ciel est vide, au lieu de se sentirréunis par cette réprobation, nos deux personnages tournent leur détestation l’un contre l’autre jusqu’à ce que leurs femmes, épouse ou fille, leur fassent découvrir la force consolatrice du pardon, de la réconciliation, de la solidarité, peut-être.

La question de l’altérité – telle que peut la penser Levinas par exemple – est-elle d’une actualité aiguë aujourd’hui ? Comment le théâtre peut-il s’emparer de cette question ?

D’après Levinas, « le visage de l’autre nous dit : tu ne tueras point ». Le théâtre ne peut certes pas résoudre cette question. Mais le simple fait qu’elle reste en question n’est déjà pas mal. Nous avons connu, nous connaissons encore, de nombreux moments historiques, ici ou ailleurs, ou la question du meurtre de l’autre parce qu’il est autre n’est même plus une question : on tue allègrement tout ce qui ne nous ressemble pas. Le ciel est vide est, d’un bout à l’autre, traversé par cette question.

Quel est le rôle des femmes – épouse ou fille – dans la pièce ?

Quel est l’autre le plus radicalement autre, si ce n’est l’homme pour la femme et réciproquement ? Pour Shylock comme pour Othello, la relation amoureuse, qu’elle soit conjugale ou filiale, est déterminée par cette pulsion qui à la fois réunit et sépare : la pulsion de possession. « Je la veux toute »disait Lacan… Mais qu’est-ce que cet amour qui veut posséder l’autre, qui ne lui laisse pas l’espace d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un(e) autre ?

Vous dites que « l’image occupe une place centrale dans la pièce ». Pouvez-vous expliciter ce rôle ?

Othello et Shylock sont enfermés dans l’image détruite qu’ils ont d’eux-mêmes : Shylock dans celle du juif humilié et trahi, Othello dans celle d’assassin de l’innocente chérie. Mais c’est dans la forme même du texte que l’image – entendue ici au sens cinématographique du terme – occupe une place cardinale. Elle est le cinquième personnage de la pièce. C’est elle qui fait avancer les personnages sur le chemin de leur libération, de leur réconciliation avec eux-mêmes.

Propos recueillis par Agnès Santi

Le ciel est vide d’Alain Foix, mise en scène Bernard Bloch, du 2 au 19 octobre au Théâtre Berthelot, 6 rue Marcelin Berthelot, 93100 Montreuil. Tél : 01 41 72 10 35.

Retour sur Duel d’ombres à Avignon

In 1- Presse, 3- Spectacle vivant on 24 juillet 2008 at 12:28

Voici un article de Françoix Xavier Guillerm sur la lecture de Duel d’ombres à Avignon, une interview et quelques photos:

Duel d’ombres


A l’instigation de Stany Coppet, Alain Foix a écrit une nouvelle pièce, Duel d’ombres, la rencontre entre le chevalier d’Eon et le chevalier de Saint-George. Découverte en Avignon.


Saint-George sorti de sa confidentialité toute antillaise fait une sortie magistrale en Avignon ! Après la rencontre du Juif et du Nègre, Shylock, l’usurier du Marchand de Venise, et Othello, le prince maure, dans Le ciel est vide, celle des deux figures de la négritude faite femme, Gerty Archimède et Angela Davisdans Pas de prison pour le vent, Alain Foix ose nous raconter en alexandrins rimés le moment fameux ou les deux chevaliers, d’Eon et Saint-George se rencontrent avant leur fameux duel londonien.

Cette fois, le Noir se confronte à celui qui a une autre identité sexuelle. Le chabin et le travesti. Ni Noir, ni blanc, ni homme, ni femme… Chacun est aux yeux de l’autre une apparence… Jeux de marivaudages, jeux de mots chargés de sens, dialogue léger abordant les profondeurs d’une réflexion sur la différence, « un monde où la surface est profonde… » « Ce sont des personnages majeurs, dit Alain Foix, qui ne sont ni l’ombre de Mozart, ni, dans le cas de Toussaint Louverture (autre héros noir exhumé par la dramarturge), celle de Napoléon 1er. »

Corps sage et corsage
Habilement, Alain Foix ne chante pas la douleur liée à l’histoire. Il trouve d’autres chemins pour raconter ce que ces gens avaient à dire au milieu de leur temps et ce que leur temps a à nous dire. Le texte est empreint d’une légèreté apparente, « très créole et qui cache une mélancolie, une désespérance », prévient l’auteur qui rêvait depuis longtemps d’écrire une comédie. Saint-George, le XVIIIe siècle, les lumières… Voltaire, qu’il faudrait faire taire, « une drôle de lumière sur la traite négrière », « un Mozart noir comme il se dit d’un chocolat blanc, mais en pire », même en alexandrins !

Stany Coppet, Anne Sée, Alain Foix et Caroline Ducrocq

Stany Coppet, Anne Sée, Alain Foix et Caroline Ducrocq

Anne Sée est le chevalier d’Eon, le Guyanais Stany Coppet est Saint-Georges. Dans cette mise en espace de Caroline Ducrocq, les deux héros sont l’affiche du duel du siècle. Le Nègre battra-t-il la femme ? La pièce relate ce jeu de dupés pas dupes. Soudain, entre deux mesure du concerto en la mineur de Saint-George, au paroxysme de l’action, un cri. Un cri créole. Le juron prend une étrange résonance dans cet aristocrate salon londonien… Les masques tombent… « Un esprit sain dans un corps sain », lance le chevalier d’Eon. « Un esprit sage dans un corsage », rétorque Saint-George affranchi ! Duel d’ombre n’était qu’en lecture publique. Un producteur était dans la salle… Duel d’ombres fera, on en prend le pari, un gros succès, pourvu que la France s’en mêle. Saint-George et Alain Foix méritent bien cela.

François Xavier Guillerm (France-Antilles)

Interview. Alain Foix


« Qu’est-ce qu’il y a derrière l’image

d’une femme, derrière l’image d’un

Noir ? »


Ecrire en alexandrin aujourd’hui, ce n’est pas banal…
J’ai d’abord écrit le texte en prose, mais je voulais quelque chose de musical, en vers en alexandrins. Mais surtout, je trouvais intéressant de resituer le chevalier Saint-George dans son temps. Je sais qu’au temps de Saint-George, à la fin du XVIIIe siècle, des gens comme Beaumarchais avaient déjà abandonné l’alexandrin, mais le propos était de créer de la distanciation, une forme de distance noble entre les deux personnages et entre les personnages et nous. Ca procure aussi un effet de distanciation théâtrale. Et puis l’alexandrin impose beaucoup de choses et c’est un jeu. A partir de cette contrainte, on peut nourrir beaucoup de choses. Je me suis rendu compte en ayant écrit le texte en prose, puis en alexandrin, que j’y découvrais du sens, des niches où je pouvais développer du sens par l’apport de l’alexandrin. Curieusement, je dis plus de choses dans l’alexandrin qu’en prose simple.

Saint-George était honoré le 10 mai dernier par le président de la République. Saint-George est à la mode ?

Vive la mode, si la mode porte Saint-George ! (rires)


L’an dernier, vous présentiez Le ciel est vide, la confrontation shakespearienne du Noir et du Juif par rapport à leur histoire, cette fois, c’est le Noir et l’homosexuel. C’est encore une question d’identité ?

Bien sûr, c’est une question d’identité, mais c’est d’abord une question de représentation. La question qui est posée est : qu’est-ce qu’il y a derrière l’image d’une femme ? Qu’est-ce qu’il y a derrière l’image d’un Noir ? Le chevalier d’Eon qui est, on le sait, un makoumè, peut très bien dire autre chose. D’ailleurs, il dit autre chose et il a l’image d’une femme. Et si on retourne la question sur l’image d’un Noir, le chevalier Saint-George répond : « Il n’y a rien, madame. Il n’y a que des idées. » C’est la question profonde du racisme. Le racisme est le fait de penser que derrière le visage de quelqu’un, il se trouve une pensée parce que sonvisage définit un caractère génétique et que la pensée serait inscrite dans ces gènes.

Un sujet grave et une forme légère, pleine d’humour…
Il y a des jeux de mos…. On est dans le XVIIIe siècle qui est un siècle à la fois léger et profond. Un siècle qui sait jouer de la légèreté pour renvoyer de la profondeur. Comme dit Nietzche, la surface est profonde.

La pièce sera-t-elle jouée chez Saint-George, en Guadeloupe?
Je l’espère ! En tout cas, j’ai pensé fortement à eux en écrivant cette pièce. D’aileurs, l’histoire du makoumè c’est très créole… C’est bien parce que c’est un créole qui l’a écrit !

Propos recueillis par François-Xavier Guillerm

Pariscaraibe.com

Question de culture et d’éducation

In 1- Presse on 13 mai 2008 at 5:01

L’école fait la buissonnière en ce joli mois de mai. Profitons en pour nous pencher une fois de plus sur la culture à l’école. Ci-dessous un article écrit en 2002 répondant à un Rebonds de Patrick Blandin, directeur de la Grande Galerie de l’Evolution:

L’art et la science victimes de l’école

Patrick BLANDIN, directeur de la Grande Galerie de l’Evolution, s’alarme à juste titre dans un Rebonds de Libération*, du sort réservé à la culture scientifique et technique reléguée au rang de sous-culture dans un champ dominé par celle des arts et des lettres. Et comme il l’indique très justement, cette division culturelle qui répond à une véritable hiérarchie, prend sa source à l’école où les élèves sont très tôt répartis en deux classes principales : les matheux et les littéraires. Cette division en genres, on le sait est aussi un axe de sélection où les « meilleurs », les forts en maths, se voient promettre les situations les plus en vue.

Les littéraires pourront au mieux prétendre à des métiers culturels.

Une telle division, outre sa dimension artificielle, conduit à de véritables aberrations. Notamment les artistes et philosophes se voient classés arbitrairement dans la filière littéraire. Ce qui malgré des préjugés tenaces ne va pas de soi. Un enfant qui, par exemple choisit de prendre l’option musique en seconde se verra, s’il continue en première, contraint d’opter pour la case « lettres ». Or l’éducation musicale comme l’éducation plastique impliquent une rigueur technique, voire mathématique plutôt que littéraire. De fait, beaucoup de compositeurs par exemple sont plutôt des matheux et, comme la composition ne nourrit généralement pas son homme, on en trouve un grand nombre dans des métiers d’ingénieurs et de scientifiques.

Une telle division sélective fait peu de cas du fait que l’art depuis toujours a partie liée avec la science et que la représentation du monde donnant lieu à des expressions artistiques, s’inscrit dans des conceptions développées par la recherche scientifique et parfois même les précède par intuition.

Et que dire de la philosophie dont des parties essentielles comme l’épistémologie et la logique sont directement ancrées dans l’ordre des sciences dites exactes?

Que seraient Leibniz et Descartes ou plus récemment Ricœur, Dagognet, Canghilhem ou Fodor, par exemple, sans leur maîtrise d’une pensée scientifique ? Einstein ou Heisenberg pour ne citer qu’eux n’ont-ils pas développé une pensée scientifique inséparable d’une saisie philosophique?

La séparation entre art et sciences, culture et pensée scientifique est donc plus idéologique et politique que réelle. L’école n’est pas la cause mais l’outil de cette idéologie. Et si la culture scientifique et technique est victime d’une forme de préjugé, c’est moins du fait qu’elle est considérée comme un sous-genre de la culture que parce que culturelle, elle apparaît comme une expression bâtarde et « littéraire » de la science.

La culture, en réalité véhicule un préjugé défavorable qui l’inscrit dans l’ordre du non nécessaire, du supplément d’âme ou du loisir. Un lourd héritage dont les politiques culturelles ont du mal à se départir.

Nous subissons encore l’influence de cette vision romantique de la culture qui en fait une matière éthérée, une âme qui planant sur le monde en devient l’expression, « l’esprit ». La culture comme esprit d’un monde, esprit d’un peuple, d’une communauté ou d’un métier est comme un brouillard qui envahit toute chose et en dessine les contours de manière floue sans aucune influence sur elles sinon celle d’en grossir les formes et l’idée qu’on a d’elles.

Les tenants d’une telle vision de la culture sont face au monde dans la situation de spectateurs myopes devant un immense tableau. Chacun de son point de vue rapproché verra avec précision des formes, des matières et des couleurs. Il en deviendra même spécialiste et de sa spécialité il fera une culture dite littéraire, picturale, musicale, chorégraphique, théâtrale, scientifique, technique, urbaine, rurale, nègre, créole etc. Et de ce brouillard rendant floues les formes qu’il perçoit dès qu’il prend du recul, il fera la culture car il ne verra pas avec précision ces lignes de force qui relient et opposent les formes entre elles dans une logique, une structure et une interaction qui interrogent le monde et déterminent un savoir sensible.

Ce n’est pas bien entendu la culture qui est en cause, mais son usage postromantique qui en fait d’abord une dimension de la sensibilité ou des sensibilités sans rattacher cette sensibilité à l’ordre global de la connaissance. Ce qui est en jeu dans la division entre la culture et la science, c’est encore une fois ces fameuses divisions entre la sensibilité et l’intelligence, l’imaginaire et le réel.

Pour échapper à ce brouillard tentaculaire qui provoque tant d’aberrations, il est urgent de considérer enfin que l’homme de lettres autant que l’artiste produisent de la connaissance et que celle-ci n’est pas sans lien direct avec ce monde qui est l’objet de la pensée scientifique.

Alain Foix

Bondy le 16 décembre 2002

*Libération 14 décembre 2002

Quoi de neuf à Babylone?

In 1- Presse on 4 mai 2008 at 1:33

En septembre 1987, jeune journaliste, je faisais partie de la soixantaine de représentants des médias occidentaux invités par Saddam Hussein au festival de Babylone. En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé cet article écrit à Bagdad il y a 21 ans. Il m’a paru intéressant de le publier sur ce blog, juste pour la perspective.

DE NABUCHODONOSOR A SADDAM HUSSEIN

Babylon by bus. Cahotant entre le Tigre et l’Euphrate, notre vieux car climatisé suit cahin-caha la cohorte diplomatique en grande pompe, arborant à la proue des limousines les pavillons multicolores des USA, de l’URSS, de la Pologne, de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Inde, de la Grèce, de la Palestine, du Liban, de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de la France, du Maroc, de la Hongrie, de la Norvège, de la Chine, de l’Italie et tutti quanti.

Chaleur et poussière. Le monde entier s’est donné rendez-vous sur cette route qui va de Bagdad à Babylone et qui traverse la Mésopotamie, terre blessée entre deux fleuves où la Genèse a vu naître de cette âcre poussière, nos premiers parents : Adam et Eve. Le paradis l’Irak ? Plus vraiment. L’histoire de la pomme n’a laissé que des pépins et de la discorde, et la manne pétrolière aura bientôt fait mordre la sainte poussière à un million d’âmes dans l’indifférence générale.

Mais qu’est-ce que nous fichons là, nous, la soixantaine de journalistes occidentaux, coincés dans nos sièges à regarder hébétés, défiler ces hordes d’enfants et d’adolescents en uniforme militaire, amassés sur notre passage et qui nous saluent comme des seigneurs, les yeux pleins d’espoir et de gratitude, brandissant des centaines de portraits de Saddam Hussein l’Unique, maître de ces lieux ? Eh bien, nous allons au festival de musique et de danse de Babylone, tout simplement.

La guerre ? quelle guerre ? Pour un peu on l’oublierait en flânant dans les rues tranquilles de Bagdad, s’il ne nous venait parfois l’idée de sortir un appareil photo ou une caméra. Pour l’avoir fait, l’équipe de TF1 a fini au poste, les Japonais se sont fait soustraire des cassettes et la Cinq s’est vue empêcher l’accès au satellite de transmission. Pas un seul plan de la ville n’est disponible. Et si d’aventure vous en trouvez un, vieux de vingt ans dans l’arrière fond d’une boutique du souk des libraires, essayez donc de vous en servir ou d’en faire une photocopie. La machine tombera irrémédiablement en panne.

Visiblement, notre présence inquiète les autorités. Nous ne sommes pas vraiment invités pour faire notre travail. L’information ? il y a un ministre pour cela.

Non, décidément, ce n’est pas tant pour voir que pour être vus que nous sommes ici. Nous sommes les acteurs involontaires d’un immense péplum en forme de comédie musicale, mis en scène par le musicien Munir Bashir nommé à la supervision technique. Le héros de l’histoire ? Gilgamesh alias Saddam Hussein, star nationale et unique top model dont tous les portraits, le représentant dans toutes les tenues et dans toutes les attitudes, plus nobles les unes que les autres, recouvrent tout l’espace publicitaire du pays. Le festival n’a-t-il pas pour titre De Nabuchodonosor à Saddam Hussein ? Le médaillon du festival babylonien le représente d’ailleurs de profil avec son illustre prédécesseur.

Notre rôle ? celui de petits satans venus des quatre coins du monde pour danser un vaste ballet en forme de pichenette à la barbe de « l’imam maudit » qui se presse aux frontières iraniennes de l’Irak. Notre corps de ballet diplomatique joue ainsi le rôle de tous les corps de ballet : magnifier l’image de l’étoile et donner de l’amplitude à son mouvement.

Dans son discours d’ouverture prononcé le 22 septembre en l’absence remarquable de Saddam Hussein, Latif N’Sayef Jassim, ministre de la culture et de l’information, met l’accent sur le caractère symbolique de ce festival à Babylone. C’est très clair. Il s’agit de faire la démonstration de la supériorité de la civilisation irakienne sur la barbarie atavique des iraniens, montrer la légitimité de la défense irakienne qui, en repoussant l’Iran, ne défend pas seulement une terre, mais le flambeau de la civilisation et de la culture contre la « sauvagerie persane ». Saddam Hussein, véritable réincarnation de Nabuchodonosor, héraut du progrès et de la science, retrouve face à lui, en la personne de Khomeiny, un nouveau Cyrus qui, il y a 2500 ans, porteur de « la mentalité persane avoisinant avec toutes ses haines et avec son esprit agressif…conclut un pacte avec les juifs se trouvant à l’intérieur de la ville de Babylone et réussit ainsi à l’occuper et à mettre fin à sa civilisation ». (sic)

A bon entendeur, salut ! Et maintenant, place à la fête et à la Culture. « L’heure de la poésie a sonné » titre un magazine culturel Irakien au-dessus de la photo glacée du ministre de la culture qui, dans son uniforme militaire vous regarde droit dans les yeux.

Trente trois pays invités, cinquante groupes d’artistes chorégraphiques et musicaux de tous genres pour un festival qui s’étend sur un mois, du 22 septembre au 22 octobre. S’y côtoient l’Opéra de Paris et le Ballet de Leningrad, la Scala de Milan donnant la Traviata et le quartet Kodaly de Hongrie, un ensemble flamenco espagnol et Patrick Lama, compositeur contemporain Palestinien, des ensembles folkloriques en veux tu en voilà et le groupe de danse acrobatique Chinois, des orchestres de chambre et des orchestres symphoniques etc.. La liste est très longue et le luxe des moyens mis en œuvre témoigne, en pleine guerre, de ressources susceptibles de faire réfléchir les Iraniens. Il faut cependant souligner une aide importante que la France a apportée par l’intermédiaire de l’association des amitiés franco-irakiennes, notamment en ce qui concerne la création de Enuma Elish Babylon, spectacle inaugural du festival produit par le Studio Grame de Lyon, conçu par le compositeur Pierre-Alain Jaffrenou et réalisé avec le soutien financier du Ministère de la Culture et de la Communication Français. C’est un spectacle son et lumière conçu dans un esprit résolument moderne. Il associe une superbe composition de feux d’artifices réalisée par la société Ruggieri, à un jeu de laser composé par la Société Laser Movement qui accompagnent la musique électroacoustique de Pierre Alain Jaffrenou. Celle-ci intègre dans son mouvement une partie instrumentale jouée et signée par Munir Bashir sur fond de ruines babyloniennes.

L’ensemble de cette composition s’inscrit fort bien, de par sa conception, dans le thème global du festival qui est l’interpénétration du contemporain et de l’ancien, du traditionnel et du moderne. Les trois chants successifs de cette musique jouant du poids des silences, des soulèvements intempestifs, déchirants et des lentes retombées de la masse sonore, ont quelque chose de profondément émouvant dans cette ambiance nocturne de fin du monde où une palmeraie au loin, s’embrase tout à coup sous un napalm rouge vif et où Munir Bashir, au cœur du silence instauré, égrène sur son oud phénoménal quelques notes d’espoir qui se perdent, en même temps que les images projetées d’écritures cunéiformes et de bas-reliefs sumériens, dans les ruines de la civilisation perdue.

Jaffrenou, en s’appuyant sur le contexte historique et politique de Babylone, réussit à le transcender dans une musique universelle qui parle à toutes les oreilles de tous les naufrages, véhiculant dans un chemin abyssal l’image acoustique d’une réversibilité possible. L’apaisement final témoigne ainsi d’une résolution des tensions, d’un équilibre retrouvé.

C’est loin d’être le cas pour Gilgamesh play qui clôture la soirée de façon assez significative. Chorégraphié par l’Irakien Saadi Younis Bahri, ce ballet témoigne, lui, du pire, c’est-à-dire de la pure allégeance de l’artiste à la mise en scène politique ci-dessus décrite.

Conçu sur un mode allégorique, il présente d’abord les premières dynasties sumériennes et leur panthéon de dieux qui ont des gestes de fresques égyptiennes. Ishtar, la déesse de la Volupté et de la Guerre, apparaît alors. « Ishtar is born » dit la voix off, sans humour. Elle cherche son Gilgamesh et le trouve en final dans la personne de Saddam Hussein auquel elle délègue ses pouvoirs pour sauver le peuple Sumérien. Alors, s’ensuit, sur une musique guerrière, follement scandée par la foule, une danse grotesque entre les dieux sumériens et les jeunes soldats de la République Iraquienne qui, portant le flambeau, chantent la gloire de Saddam Hussein.

Si le ridicule ne tue pas, espérons qu’il n’est pas ce virus inconnu qui est cause du naufrage des civilisations.

Mais ce qui demeure le plus beau bouquet de ce début de festival, c’est cette déclaration de notre ministre français monsieur Cabannat à la résidence de l’ambassadeur de France ce 23 septembre : « Vous avez sans doute remarqué l’absence de journaux français et occidentaux à Bagdad. Eh bien, je peux affirmer que vous avez beaucoup de chance et que ça vous fait des vacances. En effet, tout ce qu’ils disent en ce moment sur la situation du pays est faux. Tout va pour le mieux. Tous les indices sont en hausse et la situation de politique intérieure est au beau fixe » Il ignorait sans doute qu’il s’adressait à des journalistes.

Cabannat, ministre de la Culture et de l’Information. Une bonne idée, non ?

Alain Foix

Bagdad le 23 septembre 1987.

Bien d’autres soufrières

In 1- Presse, Chronique des matins calmes on 30 avril 2008 at 12:05

Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

Alain Foix

La danse contre le mime

In 1- Presse on 24 avril 2008 at 8:49

Pour les amateurs d’arts du mouvement, voici un petit article que j’ai écrit récemment dans le journal Lacroix en hommage aux grands disparus que sont Béjart et le mime Marceau:

Deux monstres sacrés de l’art du mouvement nous ont quittés : Marcel Marceau et Maurice Béjart dans les pas l’un de l’autre. Le mime et le pantomime. Deux artistes d’un même temps, d’une même époque, pourtant si différents. L’un aussi blanc et lunaire que l’autre est solaire autant que ténébreux. Le lisse et l’apollinaire, le dionysiaque et le mystérieux. L’un le regard clair et grand ouvert, mangé de ciel, accroché à la lune, et l’autre aux yeux perçants inondés d’ombre, le bouc saillant, la danse faite homme. Jamais le mime sans âge dont tout le geste gomme le sexe, livrant son corps abstrait comme page blanche à l’écriture des signes, ne fut au rendez-vous des danses du soleil. Dans la pénombre des sous-bois, le faune dansant brouillant les signes dans ses fourrés de gestes, fuira toujours les sourires blancs de l’astre pâle comme la peste. En vérité rien de plus proches et différents que ces deux là. Le pantomime qui épouse la danse séduit le mime mais ne caresse pas. Le pantomime, comme le dit bien son nom, veut tout (pantos). Ce tout, c’est la nature dans sa totalité. C’est le théâtre aussi qui convoque le monde. Théâtre total comme le rêvait Béjart où la danse est le centre. Mais c’est la pantomime, entre les drames, masques et caractères, les attitudes et les postures, les symphonies pour un homme seul, les messes pour le temps présent, les sacres du printemps et tous les boléros, qui mènera la danse. Héritier de Noverre, penseur de la pantomime, Béjart, un pied dans le siècle des Lumières et l’autre cherchant une nouvelle ère, restera à jamais en grand écart baroque au-dessus du grand siècle de l’ombre. Un siècle romantique qui eut le grand tort à ses yeux de faire sortir de ses abysses ces blanches corolles au venin foudroyant qu’on appela tutu, décimant peu à peu les danseurs mâles pour livrer toute la danse à la gent féminine. Et Béjart s’exclama : « Le tutu est un costume pornographique qui prouve combien était avilie la notion de danse ». Le danseur parle et hurle. Le mime se tait. Pierrot de lune, héritier pâle de ce siècle de l’ombre, le ballet blanc est passé sur son corps. Il reste homme sans être vraiment sexué. Son mouvement est silence. Mais un silence qui parle. Il articule les mots en gestes, cet « homme qui rit » au sourire dessiné, une larme dans les yeux. Un homme en négatif, sans poids, un Plume, plume blanche sur un fond noir. Un noir de l’existence, le tableau de la vie où il écrit sa prose. Le mime est une craie et la danse un fusain. L’un dit des histoires et l’autre trace des esquisses, des formes, des jaillissements qui laissent voir le mouvement. L’un de son corps abstrait fait lire des choses concrètes. L’autre, le danseur, s’emparant des signes qu’il s’amuse à brouiller, à mélanger comme les peintres la couleur, les transcende en mouvements qu’il mène à l’abstraction. Ainsi, le mime et le danseur, bien qu’utilisant tous deux les signes pour le mouvement, en font un usage différent. « Le mime est la prose du mouvement, la danse en est la poésie » disait Rudolph Laban. On peut bien-sûr trouver de la poésie dans la prose du mime Marceau, comme du prosaïsme dans la poésie de Béjart. Mais leur art est séparé par le mouvement comme la lune du soleil, même si tous deux éclairent l’humain en l’Homme.

Alain Foix

De l’art à l’école

In 1- Presse on 28 février 2008 at 2:33

Claude Coulbaut qui va quitter la direction de la culture et de l’éducation du conseil général de la Seine Saint Denis après des décennies de bons et loyaux services, vient d’écrire un livre sur l’art à l’école intitulé « Ecole et création, de la rencontre au désir » (Editions Le passager clandestin). J’en recommande la lecture. Il m’a demandé de lui préfacer son livre, ce que j’ai fait avec grand plaisir. Je livre ici cette préface comme avant-goût de la lecture de ce livre.

 

Préface

 

Je suis de ceux qui, partis de l’école primaire Terre Saint-Blaise de Bondy Nord, franchissaient à pied le canal de l’Ourcq pour se rendre au lycée Brément de Noisy-le-sec. Mon professeur de musique m’attendait tous les matins à la station de bus. Il était aveugle et je l’aidais à traverser l’avenue et le terre-plein qui nous séparaient de la grille du lycée. J’avais 11 ans, et lui tenant le bras je me demandais : « Sait-il que je suis noir ? » J’espérais que non parce que ce non-voyant nous voyait par les yeux de l’esprit et, pour lui, j’étais un enfant comme tous les autres. C’est par l’esprit et le cœur que nous communiquions, par la musique. Et cette musique était universelle en ceci qu’elle prenait sens dans la communauté des individus et non dans l’agglomération des particularités.

Je suis de ceux à qui l’imbécilité, prenant parfois la voix d’un enseignant croyant bien faire, n’avait pas encore demandé « Alain (ou Ahmed, ou Malik), raconte nous ta culture ». Comme si une culture se racontait. Comme si le petit Michel né à Paris et à qui, bien sûr, on ne demande rien, pouvait raconter « sa » culture. On ne lui demande rien car on sait bien sans se l’avouer que c’est sa civilisation qu’on lui demanderait de raconter, et que la civilisation est bien l’objet de l’éducation et de l’enseignement, et que l’école existe précisément pour ça. Ce serait donc que « ta » culture serait ta propriété, une chose qui t’appartient en propre, un ornement qui te désigne comme tel et qui, par nature, ne peut être plus grand que toi-même. Raconte nous ta culture voudrait donc dire « dis nous qui tu es et, ce faisant, reste à ta place, sois sage comme une image, une image de toi. ». Se désigner ainsi est donc une autre façon de se taire, d’entrer dans le rang de sa particularité et d’y rester.

L’école est par nature normale. Elle définit des normes et ces normes se saisissant des différences, les intègre aujourd’hui par une perversion tout à fait inédite usant du mot culture, dans un ensemble normatif nouveau. La norme, comme la civilisation ne se dit pas, mais elle désigne et distingue (des cultures, des identités, des conditions). Elle désigne en creux, note et prend note, écrit sa partition qui ne peut être jouée que sur les différences de hauteur, de rythme et d’amplitude. Mais qui sont ces compositeurs qui écrivent cette musique répétitive où les mêmes interprètes lisant leur bulletin de notes pleurent au final sur leur bulletin de paie ? Ce bulletin là, au fond ne varie pas. Le ciel reste le même. Ce que dit Claude Coulbaut, est que ce ciel est dessiné par ceux qui font notre horizon et que cette musique prenant des airs de liberté, jouant sur les différences de timbres et de couleurs s’accordant au rythme trépidant de la modernité, nous joue toujours la même chanson : celle des natures humaines et des déterminismes. « Raconte nous ta culture » peut aussi bien signifier « raconte nous ta nature ». Il n’y aurait de progrès que dans les modalités du discours de surface qui s’accorde à l’air du temps. Mais la loi d’airain qui sous-tend ce discours reste la même car bien dictée par les besoins des capitaines d’industrie. Pas de progrès humain, c’est-à-dire d’humanisation générale tant que le mot culture sera l’otage du mot nature, tant que la culture restera synonyme de sensibilité par opposition à l’intelligence qui elle, serait du domaine de l’éducation, de la rationalité. Les quartiers sensibles seraient donc bien des lieux de sensibilité, d’expression des natures et des cultures qui les expriment.

Au lycée de Noisy-le-sec, le vouvoiement des professeurs aux élèves me faisait en sortir plus grand que je n’y entrais. Cet impersonnel du vouvoiement signifiait le respect contrairement au « tu » qui montre du doigt de haut en bas. Ramené, dès la 5ème près de chez moi, au collège Jean-Zay de Bondy Nord, j’eus, par le tutoiement et par les règles et comportements autoritaires et quasi militaires des professeurs, un sentiment violent de régression. Le mépris se lisait dans leurs yeux et sur leurs lèvres, à l’exception de deux d’entre eux : la prof de musique et celui de français.

Bondy Nord, banlieue dite dortoir, était peuplé en ce temps là d’immigrés Italiens, Portugais, Nord-Africains, de Corses, de Bretons et quelques Antillais, et le collège par conséquent, de fils d’ouvriers et employés. Ce que dit Claude Coulbaut sur les stratégies industrielles dont l’école est un outil, éclaire d’une lumière éclatante cette anecdote : Après une visite scolaire dans une usine de traitement de métaux, l’assistante d’orientation ayant en main mon dossier social (où il était écrit que ma mère était célibataire et aide soignante), et le « test d’intelligence » qu’on venait de nous faire passer, me dit que mon profil intellectuel correspondait à une orientation vers un B.E.P. de micro-mécanicien. Racontant récemment cette anecdote à un ami médecin, spécialiste du genou et ancien camarade de classe au collège Jean-Zay, celui-ci s’esclaffa : « A toi aussi, ils t’ont proposé de devenir micro-mécanicien ! ». Nous avons lutté lui et moi et quelques autres contre le déterminisme social pour suivre le chemin de notre volonté et de notre ambition. Nous n’étions pas, loin de là, parmi les meilleurs, mais sans doute quelque chose sur notre chemin personnel nous a aidés. J’ai le sentiment que nous étions plus nombreux hier qu’aujourd’hui dans le même quartier à tirer notre épingle du jeu. Sans doute en partie parce qu’il y avait plus de mixité sociale et culturelle, sans doute que nous étions mieux armés contre l’intimidation culturelle qui fait penser que le chemin de l’université et des grandes écoles, comme celui qui va au théâtre, n’est pas pour nous. Nous étions de ceux à qui on n’avait pas encore dit : « votre culture c’est ça, c’est vous. Votre culture c’est votre identité. Vous n’êtes rien d’autre que le produit de cette seconde nature qu’est votre culture ». Nous étions libres, c’est-à-dire, ouverts à tous les possibles, non enfermés dans cette carapace d’identité, cette servitude volontaire conditionnée par l’acceptation et l’intégration mentale de la détermination sociale et culturelle. Mais en ce qui me concerne, je sais que c’est au sein même de l’école que j’ai trouvé mes propres armes et compagnons de route. Ils s’appelaient musique, théâtre et littérature. Ce professeur aveugle d’abord, puis cette prof de musique à Jean-Zay qui eut la drôle d’idée de s’associer au professeur de français pour nous faire écrire des rédactions en écoutant Mozart et Beethoven. Récemment Paul Tabet, directeur de l’association Beaumarchais pour la création théâtrale me demanda : « d’où vient votre écriture ? » Je saurai aujourd’hui lui répondre : « Elle vient de là, de cette musique, de Beethoven sur un pupitre d’écolier. » Je me souviens que ces exercices n’étaient pas tombés comme cheveu sur la soupe. Elle nous y avait préparés. Je comprends maintenant que ce n’est pas simplement d’exprimer notre sensibilité sur un papier qu’elle nous avait demandé, mais de partir des impressions musicales pour structurer un discours lisible, logique et poétique. Elle n’opposait pas sensibilité et rationalité mais au contraire les reliait. Le professeur de français qui ne jugeait que sur l’écrit était bien là pour y veiller comme il veillait à ce que ces pièces de théâtre que nous étudiions en classe, puissent s’incarner pour nous sur scène par la présence de comédiens dans un théâtre autant que par l’analyse de réalités et de pensées qu’elles véhiculent. Ainsi, lorsque Petit Jean des Plaideurs de Racine nous dit : « Ma foi, sur l’avenir, bien fou qui se fiera. Tel qui rit vendredi dimanche pleurera », j’entends depuis toujours qu’une porte n’est jamais fermée définitivement, que l’avenir est le possible.

Ce possible là, je suis allé le chercher à la Sorbonne, passé mon doctorat et enseigné la philosophie en Seine Saint Denis. J’ai enseigné à des milliers d’élèves de niveaux et d’origines sociales différents entre Villemomble, Le Raincy, Pantin, Aulnay-sous-bois, Saint-Denis… Observant que parmi ceux qui étaient incapables de structurer correctement une dissertation, on trouvait les esprits les plus profonds, les plus questionneurs, j’en suis très vite venu à la conclusion que le discriminant n’était pas « l’intelligence », mais l’horizon culturel permettant l’intégration des normes. Le normatif permettant d’intégrer la norme est précisément ce qui ne s’enseigne pas en classe. On enseigne tout à l’école sauf la culture. Non pas ta culture ou sa culture, mais la culture. Celle dont pourrait être détenteur le petit Michel de Paris dont je parlais plus haut s’il était né dans le bon milieu. Celle dont on ne peut pas parler car elle est le fond de la civilisation. En réalité, c’est la culture qui conditionne l’éducation comme le nerf optique permet de voir sans être vu par l’œil lui-même. On ne peut voir la culture, sinon celle des autres, parce qu’elle est partout et nulle part. Ce qu’on appelle culture ce n’est pas donc pas une chose, mais une entité insaisissable qui se manifeste dans des expressions visibles et différentes. L’art, par exemple. La culture est une manière de saisir. Saisir veut dire comprendre, et comprendre, prendre avec soi. Mais cette manière peut être souple ou raide, jeune ou vieille. Plus elle est vieille, moins elle est souple, mais plus elle est précise, jusqu’à ce que la sclérose advienne. C’est pour cela que les gens les plus cultivés sont souvent les moins à même de saisir le nouveau dans l’art. Leur norme, c’est-à-dire leur mode de saisie, est dépassée. C’est pour cela que la création artistique, lorsqu’elle est vraiment création, c’est-à-dire production de nouveau est également anti-culture. Elle s’oppose à la culture comme donnée normative. Elle est enfance et veut parler à cet enfant en nous. Les enfants, je m’en émerveille sans cesse, souvent à l’occasion de mes interventions scolaires, ont une capacité absolument étonnante de saisir le nouveau et d’adopter l’étrange. Pas tous pourtant. Pas ceux qu’on a emprisonnés dans leur culture, c’est-à-dire dans leur image de soi qui est leur mode d’appréhender le monde. Enfants qui sont déjà très vieux car enfermés dans des adultes et dans leur origine. Et puisqu’ils sont déjà vieux, on peut les envoyer travailler à 14 ans. Les autres peuvent étudier jusqu’à 30 ans ou plus en profitant de la souplesse que leur offre la culture.

Que faut-il en conclure ? Qu’il faut avoir suffisamment de culture pour intégrer l’enseignement du nouveau et du normal comme donnée d’éducation. Mais dès que la culture devient normale et normative, elle est sédimentée et fige la capacité d’intégrer le nouveau. C’est pour cela que l’art est nécessaire à l’école encore plus qu’ailleurs. Il est le détergent de l’éducation. Un anti-amidon qui lui offre par la mise en question, par la capacité critique sans cesse renouvelée, la souplesse nécessaire pour opérer cette rencontre toujours très délicate entre le porteur de civilisation et l’étrange étranger qui est l’enfant, ce porteur d’inquiétude et de questions. Car contrairement à ce que pensent beaucoup dans les directions de théâtres, de services culturels et même au sein des ministères de l’Education et de la Culture, on ne fait pas de l’art dans les écoles pour « sensibiliser » autrement dit « apporter » de la sensibilité, mais pour éduquer le goût qui est le sens de la saisie de l’environnement sous l’angle de la qualité. Toute qualité suppose sa critique. Mais le goût va bien au-delà de la simple détermination entre le bon et le mauvais. Avoir du goût c’est être capable de se saisir d’une forme pour en décliner ses contenus. C’est être à la fois cultivé et suffisamment naïf et enfantin, ouvert, pour absorber et apprécier tout l’apport du nouveau. La culture en action est donc cette souplesse de l’esprit renouvelée en permanence par l’exercice fréquent de la rencontre avec l’étrange étranger, l’anormal, le mystérieux, l’énigmatique, le nouveau ou la création artistique qui rassemble tout cela. Entre l’enseignant et l’élève, il faut donc un troisième homme, l’artiste, qui triangule cette relation frontale et normative, qui les mette côte à côte devant la même interrogation. Pour nombre d’enseignants, l’artiste est l’ennemi qui perturbe l’ordre hiérarchique entre le dominant enseignant et l’élève dominé. Ce n’est pas sans raison. Il y a nécessité que le savoir s’associe au pouvoir dans le respect de part et d’autre. On n’apprend rien d’une personne qu’on ne respecte pas. On n’enseigne rien à une personne qu’on méprise. La peur de certains enseignants est de se retrouver en culotte courte face à l’artiste, à côté de l’enfant. C’est pour cela que dans cette rencontre, l’enseignant doit devenir le médiateur qui cède sa place frontale tout en trouvant une place dans le dialogue entre l’enfant et l’artiste. C’est l’enseignant qui ouvre la porte, position délicate. C’est lui qui doit être préparé le premier.

Au fond, il faudrait dire que l’Art est le mal nécessaire de l’éducation. Il est ce vent perturbateur qui déplace les pupitres et les bureaux, le maître, l’élève et les cahiers d’écolier, qui apporte le désordre. Mais l’ordre n’a de sens que dans la gestion du désordre et le cosmos dans l’organisation du chaos. Eduquer c’est aussi donner des armes devant l’imprévisible, structurer l’esprit sur le fond du sensible. L’Art à l’école est un cheval de Troie, il faut bien le savoir. Mais toute l’histoire de l’humanité atteste jusqu’à nos jours dans les développements de l’informatique et de la biologie, que le progrès est la réponse donnée à l’ouverture de ses remparts à toutes les formes de chevaux de Troie comme dons de l’Autre en ses frontières.

Alors bien-sûr, l’introduction de l’Art à l’école est une question de fond qui doit être traitée sans fausse naïveté comme le fait Claude Coulbaut. Il la pose d’emblée sur le seul terrain qui vaille en cette mesure: celui du politique comme combat toujours renouvelé entre dominants et dominés. L’Art comme cheval de Troie est l’introduction d’une ruse de l’esprit et de l’intelligence sous la forme du beau, du merveilleux et de l’étrange dans les remparts de la Raison. Une Raison qui, si on n’y prend garde, devient toujours dans l’immobilité de ses frontières, celle du dominant sur le dominé sous pavillon de l’Industrie et du Commerce.

 

Alain Foix

Critique du Figaro pour Pas de prison pour le vent

In 1- Presse on 8 novembre 2007 at 11:29

L’ombre de l’Afrique en Avignon

In 1- Presse on 17 février 2007 at 12:24

Libération du vendredi 2 août 2002 : http://www.liberation.fr/page.php?Article=45275

vendredi 02 août 2002

Rebonds

Deux spectacles abordaient au festival la figure de l’Autre, symbolisée par le Noir : en « in », l’impasse d' »Enfants de nuit »; en « off », le lucide « Damnation de Freud ».

L’ombre de l’Afrique en Avignon

En Avignon, tout est événement, et la parole de l’acteur y sonne plus fort qu’ailleurs. L’esthétique y est acte éthique et politique. Par Alain FOIX

Alain Foix est directeur de « Quai des arts ».

En Avignon, tout est événement, et la parole de l’acteur y sonne plus fort qu’ailleurs. L’esthétique y est acte éthique et politique.

Avignon n’est plus un festival, mais la cité du théâtre jouant le théâtre de la cité, un phénomène social total dont chaque acte est emblématique et politique. A ce titre, chaque pièce est un théâtre dans le théâtre, chaque signe est surdéterminé. Tout y est événement, et la parole de l’acteur y sonne plus fort qu’ailleurs. Ici bien plus sûrement qu’ailleurs, l’esthétique est acte éthique et politique. Ici bien moins qu’ailleurs, on ne peut croire que l’esthétique ne renvoie qu’à elle-même. Lorsque Jean-Michel Bruyère présente l’installation-spectacle Enfants de nuit, montée avec la participation d’enfants de Dakar, comme « la mise en valeur esthétique de la pauvreté par elle-même », c’est l’inquiétude qui nous y mène. La même qui nous conduit à ces manifestations vendant, comme à Montpellier, il y a quelques années, la valeur esthétique du corps noir. On y pressent quelque chose de trouble, et ce danger quasi « riefenstahlien », où l’esthétique de l’Autre, du Noir, masque le malaise d’une civilisation empêtrée dans son histoire, l’ambivalence de sentiments où le désir de charité se prend les pieds dans celui de la domination qu’il voudrait refouler. Malaise d’une civilisation où le Noir reste une figure centrale, comme l’a bien vu Frantz Fanon. Moyen de s’en sortir ? Oui, par la création, l’intelligence, l’humour et l’imagination. Elle ne fut pas présente à ce sujet cette année-là dans le « in », mais elle fut bien dans le « off », précisément dans cette drôle de Damnation de Freud qu’a rejouée pour une deuxième année l’acteur-metteur en scène Greg Germain.

Avignon « in », perdu dans les ténèbres, le spectateur, une lampe de poche en main éclairant faiblement les murs d’un labyrinthe, avance prudemment. L’ambiance est lourde, l’air est épais, parfois pestilentiel, l’angoisse sourd. Des cris rauques, à peine humains. Des visages noirs surgissent du noir. Des yeux immenses et noirs, perdus d’enfants. Des yeux qui ne voient pas. Qui donnent à voir. Des murs hantés de ces visages qui dévisagent derrière des tulles noirs ou des grillages. Un zoo humain qui crie ou qui murmure, et qui vous jette ses silences. On marche sur des cadavres. Des photos de morts gisant à même le sol. Les éviter est impossible. On les piétine on n’y peut rien. Le poids de nos corps gras sur des clichés de morts. Noir et blanc, blancs sur noirs. Corps décharnés, décomposés, charnier humain. Impossible marche arrière. Le train des visiteurs pousse vers l’avant. Les flèches sont blanches, suivre les flèches. Jeu de piste macabre ou safari morbide ? Un cimetière d’enfants remplit une grande salle, des chemises par centaines posées sur des cintres en forme de croix. Que nous fait-on jouer ou rejouer ? La marche de l’Occident en terre d’Afrique. L’exploration du continent noir des fantasmes. Le beau cliché ! Notre peur du noir. La lumière des lampes est faible, ténue, éclaire à peine l’obscur. Un visage noir renvoie le noir. Les murs sont noirs. Nous éclairons nos gestes, nous éclairons nos actes. Nous sommes acteurs de ce cauchemar. Nous nous voyons en train de voir. Nous nous frayons un chemin de frayeur dont nous sommes les auteurs. Coupables ! L’enfant de nuit nous dit à même le sol qu’il veut mourir, car il a trop rêvé. Mais ce rêve est bien le nôtre. Nous avançons, et le coeur se soulève. Sortons par là ! C’est une impasse où un jeune cerbère se précipite sur nous en un cri agressif. Stop. Je ne joue plus. Toujours la même histoire du Noir qui nous fait peur ou porte sur lui la peur, celle des ténèbres, celle du malheur. Enfants de nuit, malgré ses bonnes intentions et sa qualité plastique, ne fait que rejouer ce que toujours l’Occident joue : l’image du Noir qui n’est pas lui, de ce prochain si proche si loin. Celui sur qui l’on pleure la condition humaine. Si loin qu’il nous attire, si proche qu’il nous rebute. Le Grand Guignol est né de cette image d’Afrique.

Il y a bien dans ces Enfants de nuit une esthétique négative qui pose la négation comme une affirmation. Mais elle n’est pas créatrice, car elle n’est que le négatif en pleurs du sourire Banania, cet éternel sourire du Noir qui pose l’envers de sa détresse. Cette détresse, l’information spectacle nous en repaît et la télé nous en ressert encore. Enfants de nuit, c’est de la télévision en trois dimensions, et la lampe que nous tenons, une télécommande qui n’a que deux fonctions : éteindre ou allumer. Alors, switch off.

Avignon « off ». Un faisceau de lumière dans l’obscurité d’une salle. Un acteur noir éclaire de sa lampe de poche une bibliothèque. Un grand livre apparaît. C’est totem et tabou. Nous sommes dans la bibliothèque de Freud, Sigmund Freud. L’acteur est Greg Germain, il est metteur en scène de cette Damnation de Freud. Il est à la recherche de la mémoire de son grand-père, ancien tirailleur Sénégalais qui aurait été soigné par le fondateur de la psychanalyse. Mémoire effacée et refoulée par le savant. On ne trouve nulle part mention de cet Africain dans ses écrits. Huis clos entre Anna Freud, ses parents et Ferenczi le disciple. Drame familial dont l’Africain est le catalyseur, où l’analyste se trouve face à lui-même, ses contradictions, la question des origines et le besoin de transmission. Questions fondamentales : que transmet-on ? Comment le transmet-on, à partir de quelle source ? Questions d’identité, question de dialectique entre pensée de la famille et famille de la pensée.

Freud veut transmettre sa pensée à sa fille Anna, comme pensée pure coupée des origines, de sa culture, de sa famille. Une famille juive qui a gardé par les deux femmes des rites mais rejeté le mythe. Mais le rite renvoie au mythe, même oublié, il donne un corps à une culture. Pour avoir ignoré la force de la mémoire motrice contenue dans les objets et dans les gestes du rituel, Sigmund s’est isolé de sa famille. Comment un pur esprit peut-il transmettre ? Problème de possession. La possession passe par le rite, les artefacts et l’existence d’un médiateur. Oublier cet aspect-là, c’est renouer le drame du viol de la fille par son père. Anna est frigide, c’est bien à cause de ça. Elle ne peut procréer, c’est-à-dire devenir elle, que si son père abandonne ce désir de lui transmettre sans médiation, de la posséder en quelque sorte. Le savoir doit donc faire le détour de la culture, de l’art, des artefacts, de la manière. Il faut savoir danser et contourner. L’Africain sait bien tout ça. Il est l’héritier d’une science tout inscrite dans la culture. Une culture comme une seconde nature, une abstraction de la nature. Mais abstraction non pas au sens de négation, mais de dépassement qualitatif, de déplacement. Deux formes de la pensée, deux formes de l’abstraction ici sont confrontées. L’une, toujours baignée dans le mouvement issu d’une source, un éternel retour. L’autre vivant l’origine comme damnation, un impossible retour. La première est pénétrée, la seconde est isolée. Pour Freud, le Sénégalais est l’absolu Autre, l’être de nuit, vivant la nuit des temps. Il ne s’intéresse à lui qu’en ce qu’il cherche un temps passé, le moule brisé d’un temps nouveau, d’une pensée triomphante, celle d’un homme nouveau, né du monothéisme. Entre ces deux-là, Ferenczi sera le troisième homme, l’être métis, le nouveau lien. A la fois disciple de Freud, et complice de l’Africain, il sera le détour par lequel le père renoue avec sa fille, le lien de transmission. L’Africain peut maintenant partir, son rôle est terminé et peut être oublié.

Cette nuit qu’éclaire Greg Germain dans la bibliothèque de Freud, à la recherche du visage de son grand-père, autre lui-même dont il doit tout apprendre, est une nuit fertile, une nuit de la pensée. Elle lui est nécessaire comme l’ombre l’est à la lumière. L’Afrique vue sous cet angle, dans l’ombre du « off » en Avignon est sans doute bien plus lucide que celle qu’expose, sous ses spotlights, le « in » du festival.

Frêche et le piège du «visible»

In 1- Presse on 20 novembre 2006 at 5:03

logo_libe.gifArticle paru dans Libération, rubrique Rebonds le 20/11/2006
Fustiger le président du Languedoc-Roussillon ne suffit pas, il faut rappeler que le grand nombre de Noirs dans l’équipe de France est le produit d’une histoire discriminante.

La classe politique s’est levée comme un seul homme contre les propos de Georges Frêche dénonçant le nombre de footballeurs noirs dans l’équipe de France, excepté Jean-Marie Le Pen que l’élu de Montpellier paraphrase mot pour mot. Propos éminemment condamnables, bien sûr.

Mais suffit-il de pousser des cris d’orfraie, la main gauche sur les yeux et la droite repoussant l’innommable, en criant tous en choeur : «cachez-nous ce Frêche que nous ne saurions voir» ? Non, car ce que disent Georges Le Pen et Jean-Marie Frêche, sein droit et sein gauche d’une même impudeur du regard et des mots, ne peut être combattu par des cris hypocrites. Pourquoi cela ? Parce qu’ils parlent du visible, parce qu’ils disent ce que, yeux ouverts, la grande masse du public voit, ou plutôt croit voir. C’est la voix de la doxa, du bon sens, de l’évidence donnée brute, sans le filtre d’une pensée critique, historique, humaniste. Alors tous ces hauts cris poussés du haut des pouvoirs, ne pourront qu’éveiller, au café du commerce, des sourires goguenards et paillards dénonçant ces Tartuffe qui gouvernent.

Et comme pour aller en leur sens, des Noirs sortent leur Cran et défilent dans la rue réclamant que ceux qui sont visibles se voient. Ils réclament des quotas et de la discrimination positive. Comment ? On ne vous voit pas assez ? Neuf sur onze dans l’équipe de France !

Et si, au bout du compte, ces neuf-là n’étaient que le produit d’une discrimination positive ? Oui, une discrimination positive produite par l’histoire. La même que celle qui, pendant des siècles, enfermant les juifs dans leurs ghettos, les força à se tenir au commerce, aux finances et aux disciplines intellectuelles. Positive, car obligeant tout un champ de l’humanité à se spécialiser dans un cadre donné et d’y réussir forcément. Ce qui amena Le Pen à dire qu’il y a «inégalité entre les races, la preuve, les Noirs courent plus vite que les Blancs» est de la même bêtise et de la même cécité que ceux qui s’exclament «que les juifs sont intelligents» ! 

Réfléchissons-y un instant. Comment quatre siècles d’esclavage, fondés sur une sélection drastique des Africains sur la base de leurs seules qualités physiques, leur arrachant leur culture, leur faisant oublier que les pharaons étaient noirs, que les yeux noirs de leurs astronomes ont éclairé l’univers, leur faisant passer l’épreuve de la traversée où ne survivaient de la voracité des flots que les plus résistants, leur imposant une vie de bête bandée sur la seule force de leurs muscles, comment aurait-on pu éviter de créer en leur sein une sélection humaine, la même dont rêvait Hitler pour créer son surhomme ? Comment à la suite de cela, l’esclavage ayant été aboli, et ne leur laissant pour champ de réussite sociale que le choix de faire valoir leurs muscles, leur musique et leur danse, peut-on s’étonner que neuf Français sur onze soient noirs dans l’équipe de France ? Si ce qu’on appelle les Blancs avaient subi la même épreuve, nul doute que cette équipe eût été 100 % blanche.

En réalité, la bêtise première qui relie Frêche à Le Pen et au Cran est la notion de race, déclinée sur le mode de l’apparence, de ce qui se voit et paraît évident. Or la soi-disant race que les généticiens ont dénoncée comme illusion, n’est qu’un produit de l’histoire et une photographie d’un instant. Il faut dénoncer cette dictature du visible, car elle fait oublier que ce qui fait l’équipe de France est d’abord qu’elle est composée de Français, et si Frêche doit avoir honte, comme il dit, de la France, c’est d’abord de son passé colonial et de l’état actuel de la société qui produit ce visible.

Que ne s’interroge-t-il pas sur le fait que, par exemple, sur les centaines de théâtres et d’institutions culturelles subventionnés en France par l’Etat dans l’Hexagone, il n’y a pas un seul directeur noir (1), alors qu’il ne manque pas en ce domaine d’artistes de cette couleur, alors qu’on prétend faire de «l’intégration républicaine par la culture» ? Que ne s’interroge-t-il pas de la même absence à la tête d’entreprises importantes, celles notamment gérées par la puissance publique ? Peu lui chaut, car si l’on s’en tient à la bêtise du regard, on en conclut que s’il n’y en a pas, c’est qu’ils n’en sont pas capables. De fait, un tel regard a pesé pendant des siècles sur les masses noires qui, à quelques notables exceptions confirmant la règle, leur disait que le salut venait du muscle et de la musique, que leur négritude était une qualité particulière de l’espèce humaine les enfermant dans un destin. Las ! Les jeunes d’aujourd’hui rejettent ce carcan de couleur qu’ont supporté leurs pères et réclament leur droit à l’indifférence, c’est-à-dire d’être perçus par leurs qualités individuelles, leurs compétences réelles valorisées par l’école républicaine, notamment. Il n’y a plus de Noirs, de Blancs, d’Arabes, de juifs, mais des individus français qu’on ne peut plus additionner et conglomérer. Mais cette demande de valorisation des individus pour eux-mêmes doit passer paradoxalement par l’appui d’une reconnaissance de leur couleur comme indifférente à leur fonction. On doit casser l’image par l’image. Faut-il pour cela des quotas et de la discrimination positive ? Surtout pas, car ce serait au contraire signifier la différence par l’image du corps et l’origine. La seule solution, à mes yeux, est que l’Etat et les collectivités donnent l’exemple en valorisant d’abord l’individu pour ses qualités à créer une empathie avec l’ensemble de la population et non pas une catégorie. Ce qui veut dire prendre en compte son origine et son apparence comme une des données signifiantes mais non exclusives d’une fonction qui doit les faire oublier dans son exercice même.

Si cette inégalité fondamentale de la société française actuelle était enfin en voie de résorption, nul doute que sur le principe des vases communicants, il y aurait moins de Noirs dans l’équipe de France, et là, je dirais tant mieux.

(1) A l’exception très récente de Jacques Martial, nommé président du Parc et de la Grande Halle de la Villette [ndlr].

Nikolaïs de l’autre côté du miroir

In 1- Presse on 18 février 2006 at 12:46

Article paru dans Théâtre/Public n° 51, 1984

Une leçon de philosophie de la danse

In 1- Presse on 17 janvier 2006 at 12:34

Article paru dans Théâtre/Public n° 52, 1984

Histoire de Nègre gréco-latin

In 1- Presse on 3 février 2004 at 12:37

logo_libe.gif Article paru dans Libération le 3 février 2004
La France, au-delà des religions, des cultures des pigmentations, doit se construire une culture commune permettant la lecture de notre histoire et des apports qui en font l’unité.
Par un bel après-midi je me promène avec une amie de Montréal venue me rendre visite à Paris et lui propose une visite du Père-Lachaise, promenade baroque et romantique, vue imprenable sur Paris et la France, son histoire passée et présente, son patrimoine culturel et social. Commentateur improvisé d’un vaste livre d’histoire, je ressens le plaisir, presque la fierté, de celui qui mène une visite en son jardin, cette chose vivante qui le nourrit. Nous rencontrons, chemin faisant, deux dames aux cheveux blancs qui nous demandent de les aider à trouver la tombe de Molière.

Pour répondre aimablement aux questions des vieilles dames, je leur fais remarquer que cet emplacement doit être récent et que normalement, à cette époque, les gens de théâtre n’avaient droit qu’à la fosse commune, destin posthume auquel a échappé Molière. D’ailleurs, cela est indiqué sur cet écriteau écrit en latin que j’essaie de leur traduire. Silence soudain. Les yeux s’écarquillent et les bouches béent. «Comment ? s’étonne une de ces dames, d’une voix douce, on vous apprend ça aussi, dans votre pays… l’Afrique, le latin ?» Silence gêné. Carole me jette un oeil par-dessous et réprime un fou rire. Je les regarde, elles sont gentilles, pourquoi leur faire de la peine ? Elles sont seulement mal informées. Après avoir d’un clin d’oeil sondé dans les rides de ces yeux bleus les abysses de l’ignorance, je fais taire prudemment en moi les hurlements des fantômes des Senghor, Boigny, Diop et toute la foule de la confrérie des «nègres gréco-latins», cette maladie célibataire et incurable des Noirs qui se refusent à faire les pitres, les forts en muscles, les musiciens faciles et rigolos et les danseurs érotiques, même au prix de leur destin ou de leur vie professionnelle. Brume persistante sur continent africain. Alors, prudemment, en quête d’un passage, je réduis ma voilure charlatane, évite l’écueil du Continent noir et prends le cap Bonne-Espérance, celui d’une courte pédagogie qui pourrait être salutaire.

«Non, répliqué-je avec mon plus beau sourire (vous savez, celui, rassurant et ostensible, du Noir reconnaissable), c’est que je suis guadeloupéen, c’est-à-dire français depuis plus de quatre siècles.»

«Ah bon ! Ah bon ! continue la vieille dame tout à son premier étonnement. C’est extraordinaire, extraordinaire !» Et elles s’en vont cahin-caha parmi les morts, s’appuyant l’une contre l’autre, raconter à leur club du troisième âge qu’elles ont fait une rencontre extraordinaire : un nègre parlant latin. Nous sommes en octobre 2003, XXIe siècle.

Alors Carole se lâche d’un éclat de rire à réveiller les morts. Son accent de vieux français passé en outre-mer ouvre tous les replis de son humour. «Alors, ça, dis donc, c’est qu’elles te voient encore sortir du bateau avec la chaîne au cou ! Ils sont tous comme ça ici, dis-moi ?»

«Non bien sûr, rétorqué-je un peu las. Mais il y a du travail, il y a du travail.»

Je viens de raconter un des nombreux épisodes de l’histoire banale du «nègre gréco-latin» vécue au quotidien. Rien de nouveau, mais j’avais honte, non pas pour moi, mais pour ces dames si gentilles mais un peu sottes, et devant Carole la Québécoise, pour la France entière. Une France qui n’a pas encore intégré dans sa culture profonde que la couleur ne fait pas le moine ou la nationalité. L’intégration, c’est comme l’outre-mer, cela n’a pas qu’un seul côté. On nous vend au quotidien ce concept mal fagoté d’intégration comme s’il y avait d’un côté une machine en ordre de marche et de l’autre des gens pour y entrer. Non, mille fois non. Intégrer les autres, c’est d’abord s’intégrer soi-même. Pour qu’une intégration soit réussie, il faut une mue, c’est biologique. Un mouvement de soi en soi. Il faut intégrer en soi le fait que le problème n’est pas la culture des autres, mais son propre niveau de civilisation. Français, encore un effort pour être républicains. Un effort de civilisation. Ce que la Rome antique a réussi serait hors notre portée dans ce village global ? La république n’est pas un fait acquis mais un mouvement permanent. Il faut aujourd’hui assimiler et digérer le plat trop riche de la colonisation. Il faut apprendre à tous les Français et leur faire entrer dans la tête par tous les moyens que, depuis des siècles, la république a fait de par le monde des enfants naturels et de toutes les couleurs qu’il s’agit aujourd’hui de reconnaître comme des enfants à part entière. Elle doit faire son coming out. Elle ne s’en portera que mieux. On réduit le problème à celui de l’immigration. C’est un problème en soi mais qui découle d’un tout qui a une histoire dont la France est la principale protagoniste. Séparer, comme le fait le HCI (Haut Conseil à l’intégration), les problèmes de l’immigration et ceux des ressortissants d’outre-mer, par exemple, est une erreur fondamentale qui masque le fond de la question. Parler d’un préfet musulman comme signe d’intégration, c’est redoubler l’erreur d’une faute. Le mot intégration lui-même est un mot dangereux qui ne semble pas opératoire pour le problème de civilisation qui nous concerne aujourd’hui. Il contribue même à brouiller les pistes. Une célèbre députée socialiste, que j’estime par ailleurs comme personne et dont je tairai le nom, me dit un jour à l’occasion d’une entrevue : «Vous êtes un des plus beaux exemples d’intégration que je connaisse.» Erreur madame, revoyez votre histoire. Vous avez le même problème d’intégration que moi en tant que Français qui est de faire l’effort de reconnaître les autres comme des autres vous-même. Ce n’est pas un effort moral, il ne s’agit pas de morale judéo-chrétienne, mais un effort intellectuel qui nous oblige à être au niveau du principe républicain qui fonde notre vivre-ensemble. C’est un travail d’autoéducation de la France par elle-même qui doit assimiler le fait qu’au-delà des religions, des cultures, et des pigmentations, il doit se construire une culture commune permettant la lecture, à la lumière du présent, de notre histoire et des apports divers qui en font l’unité. Et donc que la différence visible est une donnée seconde par rapport à l’unité d’une nation. A défaut de cet effort d’éducation et de culture qui doit se faire dans tout le champ social et pas seulement à l’école, il y aura encore dans cent ans des vieilles dames pour s’étonner qu’un Noir ou Ahmed Ali soient vraiment français et de culture française. Des gens parfois d’une exquise gentillesse qui ne savent pas qu’ils sont racistes parce que l’aliment du racisme ordinaire est tout bêtement un manque cruel de culture et pas seulement d’éducation. Ce qu’ils connaissent du Noir ou du Maghrébin, c’est ce que leur donnent à voir le commerce et la télé : une banalisation ostensible de signes : le Noir baraqué, cerbère tout en muscles qui fait peur à l’entrée des magasins, les athlètes, les danseurs et musiciens, les brûleurs de voitures, les femmes voilées, les manœuvres qui font des boulots que ne font pas les Blancs, etc. La loi du commerce est de répondre à la demande et jouer sur les signes reconnaissables, donc les préjugés. Lutter contre les préjugés, c’est faire une offre différente, et en même temps préparer à recevoir cette offre.

Le fait de nommer un préfet en le disant musulman ou un Noir au ministère de l’Intégration, comme si quelque part il représentait à lui seul le problème de l’intégration, sont des signes, voire des stigmates, qui ne vont pas forcément contre les préjugés. La manière dont ils sont présentés peut au contraire renforcer à la fois l’idée d’exception du geste et d’exception, du point de vue de la nation, de la communauté de personnes qu’ils sont censés représenter. Singulariser l’offre peut être contre-productif. Il faut la multiplier et la diversifier. Il faut passer de l’état d’exception à la règle, c’est-à-dire à ce qui ne se voit pas.

Alain Foix