La critique de Sandrine Gaillard

Comédie dramatique de Alain Foix, mise en scène de Bernard Bloch, avec Philippe Dormoy, Hassane Kouyaté, Morgane Lombard, Anne Azoulay et Dominique Aru.

Une table au milieu de la scène, de ces longues tables rectangulaires, drapées de blanc aussi mythiques que nos deux protagonistes plantés chacun à l’un et l’autre bout de la table.

La table du dernier repas du Christ, où il dit à propos du vin : »Prenez et buvez en tous, ceci est mon sang, versé en rémission des pêchés… », où il dit encore: « Mangez , ceci est ma chair … » Vide, la place de Jésus, aussi vide que le ciel alors ?

Sous un ciel sans étoiles, deux revenants errent à la dérive et s’interpellent : l’un Othello (Hassane Kouyaté), le fougueux capitaine, revêtu de toute son arrogance militaire, des médailles, insignes étoilées sur la poitrine est face à Shylock (Philippe Dormoy) le marchand Juif de Venise.

Alain Foix invite deux personnages shakespeariens, deux âmes tourmentées, l’un par le meurtre de Desdémone, l’autre par le reniement de Jessica. Le noir et le juif. L’auteur use avec ironie des poncifs de circonstance : l’éternelle rivalité entre celui qui n’a plus de regard à force de s’accrocher à ses chiffres et celui qui est une force naïve dont on use de la puissance avec de grossières manipulations.

Ils sont chargés aussi d’un destin qui les dépasse : le sort de leur peuple, avec ces images qui hantent nos mémoires : ces étranges fruits comme chante Billie Hollyday, ces hommes noirs photographiés pendus à des arbres, ou ces fumées noires qui s’échappent de longues cheminées. Les noms d’Othello et de Shylock claquent en revanche dans le silence de ces visages sans nom, ces anonymes victimes de la violence universelle ; et pourtant n’est ce pas encore la violence d’Othello qui emporta Desdémone, l’autorité fanatique de Shylock qui poussa Jessica au vol et à la fuite.

Et s’ils arrêtaient d’expier lorsqu’ils commenceraient à considérer l’autre comme une personne à part entière, qu’il soit juif, noir, femme, apprendre à le/la respecter pour ce qu’il/elle est .

Faut-il encore préciser combien le texte de Alain Foix est extraordinaire, par sa force, son intensité et ces évocations pertinentes de grands mythes shakespeariens. En tant que spectateur, on comprend l’attachement de Bernard Bloch pour cette œuvre.

La mise en scène, par petites touches, qui rehaussent la puissance du texte, le choix de comédiens entièrement possédés par les mots précieux de l’auteur, la collaboration musicale de Yves Dormoy et de Rodolphe Burger sont des exercices de virtuoses, destinés à servir l’auteur et à inviter le spectateur dans cette aventure pleine d’émotions.

Sandrine Gaillard
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