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Un autre discours de Dakar

In Chronique des matins calmes on 7 avril 2009 at 12:13

Disons le d’emblée: je ne suis pas un très chaud partisan de Ségolène Royal qui fait souvent de la démagogie une arme première de son action politique et des actions rélles des outils d’abord conçus pour la communication. Mais je reproduits ici un extrait de son discours de Dakar dont le bon sens remet les choses à l’endroit et a le grand mérite d’atténuer le rouge, monté aux visages sombres ou clairs, d’une honte levée sous la douche glacée d’un trop fameux discours de Dakar.

Extrait du discours de Ségolène Royal à Dakar

« Pour le meilleur et parfois hélas le pire, nos destins ont été liés. Ils sont liés.

Le pire : ce fut l’esclavage, cette « déportation la plus massive et la plus longue de l’histoire des hommes », comme l’a écrit Christiane Taubira dans l’exposé des motifs de notre loi de 2001 qui reconnaît ce « crime orphelin » pour ce qu’il fut : un crime contre l’humanité.

Le pire : ce fut la colonisation dont une partie de la droite, dans un projet de loi, a essayé de nous faire croire, en 2005, qu’elle eut des « aspects positifs » (…)

Permettez-moi d’être très claire. Qu’il y ait eu à cette époque des hommes et des femmes sincères de bonne volonté, cela est sûr. Mais on n’a rien dit quand on n’a dit que cela. Le problème est que la colonisation fut un système. Ce système doit être condamné pour ce qu’il fut : une entreprise systématique d’assujettissement et de spoliation. Ses séquelles doivent être combattues sans fléchir.

Les colonisés n’avaient pas le choix. Le travail forcé et le Code de l’Indigénat étaient la règle. Et le mépris. Et le racisme. Et la violence d’un système qui fit les uns ployés sous le joug des autres.

Je veux rendre honneur à ceux qui, dans toute l’Afrique, se sont battus et sont morts dans une combat qui était le combat des Africains, oui, et de toute l’humanité.

Et je suis fière qu’il y ait eu en France des consciences pour s’insurger et des militants pour se porter aux côtés de ceux qui luttaient pour leur indépendance. Ceux-là défendaient nos valeurs quand la colonisation en était la négation.

Je crois que nous avons le devoir de poser les mots justes sur ce qui fut. Car les mots font plus que nommer : ils construisent la réalité et le regard qu’on porte sur elle. Nos plaies d’histoire ne sont pas toutes cicatrisées. Le devoir de mémoire n’a pas besoin de permission. Chacun s’en acquitte avec la subjectivité et l’héritage qui est le sien. Ce dont, en revanche, nous sommes collectivement comptables et responsables, c’est du droit à l’histoire et du devoir de vérité.

Ce droit à l’histoire et ce devoir de vérité, c’est ce qui permet de regarder les faits en face et de partager un récit qui ne soit pas ressassement du passé mais moyen de le dépasser sans amnésie et de se projeter ensemble dans l’avenir.

Dans la dernière lettre qu’il a écrite à sa femme avant d’être assassiné, Patrice Lumumba a dit sa foi inébranlée dans l’établissement de la vérité historique : « L’Histoire dira un jour son mot. L’Afrique écrira sa propre histoire ».

Honneur aux maîtres de la parole qui conservèrent et transmirent. Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont rappelé au monde que non seulement l’Afrique était le berceau de l’humanité mais qu’elle était avec l’Asie mineure le berceau de la civilisation humaine.

Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont rappelé au monde l’existence des grands royaumes et des grands empires de l’Afrique. Honneur aux historiens de l’Afrique qui ont retracé les mille et une relations nouées bien avant la conquête, en des temps où le Sahara, la Méditerranée et l’Océan Indien n’étaient pas des frontières mais des points de passage et de mise en contact.

Quelqu’un est venu ici vous dire que « l’Homme africain n’est pas entré dans l’Histoire ».

Pardon pour ces paroles humiliantes et qui n’auraient jamais dû être prononcées et qui n’engagent pas la France. Car vous aussi, vous avez fait l’histoire, vous l’avez faite bien avant la colonisation, vous l’avez faite pendant, et vous la faites depuis.

Et ce que Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire ont magistralement accompli avec le concept « négritude » , vous l’avez poursuivi avec le mot « Afrique », cet étendard d’une dignité reconquise.

C’est pour cela que les œuvres des historiens Cheikh Anta Diop du Sénégal et de Joseph Ki-Zerbo du Burkina Faso, constituent non seulement un sommet de la science, mais aussi un sommet de la lutte pour la liberté.

C’est pour cela qu’il était si important de démontrer comme ils l’ont fait que la Grèce ancienne devait tant à l’Egypte ancienne qui elle-même devait beaucoup à l’Afrique. Ils ont montré que les langues africaines permettent le même déploiement de la rationalité humaine que les langues européennes.

Il leur a souvent été reproché d’être partisans.

En insistant sur leur engagement indépendantiste et panafricain, on a voulu mettre en doute la rigueur scientifique de leurs recherches.

Mais aujourd’hui, chaque jour, les découvertes de l’égyptologie valident les thèses de Cheikh Anta Diop.

Une certaine histoire européenne de l’Afrique a voulu dénier aux Africains la fierté d’être Africains.

Et comme le pensait Lumumba, écrire c’est agir et agir c’est écrire.

Pour aujourd’hui, il est bon que se constituent autant que cela est possible des équipes mixtes de chercheurs africains et européens pour retracer le destin commun de l’Afrique et de l’Europe. Car c’est en élucidant ensemble les pages communes de nos histoires que nous pourrons écrire ensemble les pages communes de nos futurs.

Alors oui, il est temps que nous pratiquions davantage entre nous l’égalité vraie, loin des paternalismes, des misérabilismes, des ostracismes, loin des doubles langages qui masquent mal les doubles jeux.

Oui, la France doit honorer sa dette à l’égard de l’Afrique et que les Français doivent apprendre à l’école ce qu’ils ont reçu de l’Afrique.

Quand notre territoire national fut envahi, l’Afrique fut un refuge et une aide pour les forces de la France Libre.

Les soldats africains ont contribué, sur tous les champs de bataille, à inverser le cours de l’histoire.

Le 8 mai 1945, sans l’Afrique et les Africains, jamais la France n’aurait retrouvé sa liberté.

Alors comment oublier la sanglante répression menée au camp de Thiaroye contre des Tirailleurs qui réclamaient simplement le respect, leur dû et le droit de porter leurs galons car ils croyaient qu’à l’égalité du sang versé devait succéder l’égalité des droits. Ils avaient raison.

Il y a des mots que le peuple français doit au peuple sénégalais et à tous les peuples africains qui ont souffert pour nous et par nous, ce sont des mots simples mais puissants, trois mots que j’ai envie de dire ici en tant que citoyenne et élue de la République française :

Pardon. Merci pour le passé. Et s’il vous plaît, pour l’avenir, bâtissons ensemble.

Je veux que nous ayons la force de reconnaître enfin tout ce que nous vous devons et tout ce que nous pouvons ensemble.

Et c’est parce que j’aime la France, parce que je la crois suffisamment forte et généreuse, que je la veux capable de regarder son histoire en face. Je le veux capable d’assumer son devoir de vérité et son devoir de responsabilité.

Nous devons créer ensemble, à l’échelle de nos deux continents, une « Commission Vérité du passé et avenir commun » qui aurait accès à toutes les archives civiles et militaires, qui accueillerait tous les témoignages et qui aurait pour mission de dire le vrai, de pacifier les mémoires et de récueillir tous les témoignages.

La France républicaine mérite aussi que cesse ce qu’on appelle – et on sait ce que cela veut dire – la Françafrique et l’opacité de décisions prises dans le secret de quelques bureaux. »

Ségolène danse, Michel arpente

In Chronique des matins calmes on 29 septembre 2008 at 10:33
Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet

Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet

Michel Rocard ce matin sur France-Inter. Nicolas Demorand: « J’aimerais que vous nous parliez du show de Ségolène Royal au Zénith. L’avez-vous vu? » Rocard: « Non, je ne l’ai pas vu. Mais parlons d’une chose qui me semble importante: l’ Europe ». Magnifique.
Nicolas Demorand l’interroge sur la lutte de conquête du pouvoir au parti socialiste. Michel Rocard: Hollande se serait représenté et on aurait réélu celui qui est secrétaire général depuis onze ans, on aurait parlé du parti socialiste comme un parti soviétique. Aujourd’hui que la bonne santé de ce parti s’affiche par la diversité des candidats, on parle de pagaille. J’aimerais que les médias cessent de dire des bêtises. »
Bien balancé.
A propos de l’économie et de la crise actuelle, il met les pendules à l’heure: « On parle de crise du capitalisme alors qu’il s’agit d’une crise générée par la malhonnêteté et la filouterie de banquiers qui ont abusé du système… Ce n’est pas tant le système qui est en crise que l’analyse du système. Les économistes se trompent car ils se basent sur des faux paradigmes. Ils faut interroger les outils de l’analyse. La médecine ne comprenait rien aux maladies du sang tant qu’elle n’avait pas découvert la circulation sanguine. »
L’outil est le concept, le concept, le verbe. Le placement, la précision, la justesse du mot, sobre malgré parfois des surgissements intempestifs d’emphase, subtil toujours, efficient. C’est cela, Michel Rocard. Impressionnant. A l’entendre ce matin à la radio, c’est un souffle d’air pur. Un air du grand large. Ce grand large où volent les albatros, éternels incompris du peuple des marins balancés par les flots du quotidien. Le verbe de Rocard nous vient de loin. D’une tradition perdue d’orateurs politiques. Il n’utilise pas le verbe pour communiquer, mais pour donner à penser. Ségolène danse, Michel arpente. Un géomètre, un penseur, pas un poseur. Rocard fait du bien non pas tant par ce qu’il dit mais par la manière vérace dont il aborde les questions, les donne à penser de façon politique. Il suppose toujours son interlocuteur intelligent, et ce faisant, le rend intelligent comme tout grand maître. C’est sans doute pour cela qu’il n’eut jamais accès au poste suprême. Son langage professoral qui introduit le doute, fait de lui un chef de paix alors que les Français élisent un chef de guerre.
J’ai de l’admiration pour ce monsieur même si je suis loin de partager tous ses points de vue. Ce n’est pas tant qu’il me convainc. Il me donne à penser, il alimente avec justesse la réflexion. Il a la classe. Une classe surannée. Il y a quelque chose en lui et en sa posture de paradoxal.
J’ai l’image de Rocard alors chef du P.S.U (Parti Socialiste Unifié) juste avant de rejoindre le Parti Socialiste, frayant droit la foule d’étudiants hirsutes jouant les barbares à barre à mine, et à l’occasion « casseurs de fafs d’Assas », allant se poster sec et raide face à la houle, nœud papillon en bataille. Il était à la barre, navigateur du verbe. Il ne calmait pas la vague, mais il la dominait, y laissant son sillage. J’étais encore adolescent et me souviens d’un être, pour moi, totalement paradoxal. Le P.S.U. organisait tous les ans sa fête à la Courneuve, à deux pas de mes fenêtres, faisant un peu d’ombre à celle de l’Humanité. Cette fête était frappante pour son aspect libertaire. Surréaliste aussi. Comme dans le fameux déjeuner sur l’herbe de Manet, des femmes entièrement nues se promenaient au milieu d’une foule habillée. On a du mal à le croire aujourd’hui. Et c’est ce petit homme sec, raide et digne qui en était le chef. Je le vois toujours comme ces hommes élégants de ce tableau de Manet qui portent haut le verbe et la pensée sans dédaigner le corps et la bonne chère qui, en contrepoint, donnent de la chair à son discours. Il aurait quelque chose d’érotique ce monsieur là? Il faudrait demander cela aux filles.