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ODILE DUBOC OU L’INSOUTENABLE LEGERETE DE LA DANSE

In Pas de catégorie on 24 avril 2010 at 8:51


Odile Duboc nous a quittés. Je viens de l’apprendre avec douleur à l’instant. Sale temps décidément pour les artistes. Nous sommes dans une forêt qui se dépeuple à vitesse grandissante de ses arbres référents. La mort d’un être aimé (et Odile, comme Sotigui tout récemment, font partie de ces êtres aimés et admirés de manière générale) a quelque chose d’inacceptable. Et cela l’est d’autant plus que l’humus sur lequel ont poussé ces grands arbres s’amincit à vue d’oeil sous l’action de ceux qui n’y voient pas un aliment fondamental de la vie, et que peu d’espace est laissé à la transmission de cette sève artistique qui poussait à leur floraison. A chacune de ces disparitions, nous devenons de plus en plus orphelins, de plus en plus isolés.

J’ai une pensée émue et chagrinée pour Françoise Michel qui a partagé sa vie et son oeuvre dans tous ses développements et qui recevait en direct cette vague de tendresse et d’humanité qui émanaient comme d’une source de cette grande dame de la danse, et dont en s’approchant, nous recevions l’écume.

En recherchant dans mes archives, j’ai retrouvé un article inédit  sur son oeuvre, que j’ai écrit il y a bien des années. Je le lui avais communiqué à titre personnel. Il est intitulé: Odile Duboc ou l’insoutenable légèreté de la danse. Ce titre résonne puissamment en moi à l’annonce de sa disparition. Je vous le livre ci-dessous.

ODILE DUBOC OU L’INSOUTENABLE LEGERETE DE LA DANSE.

Les chorégraphies d’Odile Duboc se branchent en direct sur la matière et nous la donnent à écouter. Ce sont des caisses de résonance, des cadres médiateurs, des fenêtres à entendre et à voir. L’art d’Odile Duboc est fondamentalement modeste, non porteur d’un vouloir-dire et semble se moquer éperdument de la notion de choréauteur bien qu’elle le soit 
au plus haut point. Ses pièces se posent là comme des pierres sur le bord du chemin, des galets que la mer a oubliés. Elles véhiculent dans leur décontraction fondamentale un « laisser-faire » l’autre, le non-soi et même ce qui en soi n’est pas seulement soi, récusant par lui-même toute notion de créateur démiurge. Et pourtant, ça tourne et ça tourne bien. C’est structuré et complexe, organisé et intelligent comme la matière. Et comme celle-ci, ses chorégraphies sont des conspirations permanentes contre le chaos. C’est peut-être ce qui leur donne ce caractère de légèreté, d’insoutenable légèreté. Elles sont cosmétiques, mais au sens premier et fondamental, dérivé du « peigne » que les grecs appelaient cosmos, et qui coiffa la chevelure désordonnée du chaos.

Le critique de danse d’un quotidien à grand tirage disait à propos de Météo Marine, en des termes alambiqués et précieux cette chose simpliste : que le réel et le quotidien ne sont pas en soi artistique et que par conséquent, il est inintéressant de le montrer dans une chorégraphie. Il y a des regards qui se veulent contemporains et restent englués dans le passé.

Odile Duboc est parfois victime de ce genre d’incompréhension, de ce même raisonnement qui, il y a un siècle, déniait à la photographie la qualité d’art parce qu’elle ne met pas en évidence une technicité ou parce qu’elle semble une reproduction du réel. Or la photographie et la science nous ont appris depuis le XIXè siècle que le réel est avant tout une histoire de regard et qu’il ne devient signifiant qu’à l’intérieur de la façon particulière que nous avons de l’appréhender, et du cadre dans lequel on le saisit. Le cadre est le sujet et l’objectif un sujet transparent. L’art d’Odile Duboc est photographique car il élabore avec patience des cadres, des formes, des structures dans lesquels piéger le réel en le rendant intelligent à notre regard, en révélant sa poésie (poïesis). Photographique, car elle saisit le temps qui passe dans le souci du temps qu’il fait.

Mais que de ruse et d’artefact pour arriver à ces fins ! Que de travail sur soi, de lutte constante contre le narcissisme qui guette tout artiste pour « laisser venir » les choses sans les tirer de force à soi, pour laisser parler le réel dans son langage sans vouloir le raconter et par là même le truquer !

L’émotion que nous ressentons devant ses chorégraphies vient souvent du fait que le Monde en personne devient un sujet souverain. Sujet qui tout à coup consent à ordonner son chaos quotidien pour s’adresser à nous de façon intelligible par les fenêtres ouvertes. Fenêtres de la relation du fermé à l’ouvert, du sujet à l’objet. Le sujet n’étant pas forcément celui qu’on croit connaître.

Son art est une mise en scène de la vie qui semble être le fait de la vie elle-même. Mise en scène non théâtralisée car celle-ci n’est pas représentée mais se présente elle-même dans sa complexité.

Ses chorégraphies donnent toujours l’impression d’être en noir et blanc. Sans doute à cause du fait que le rapport des corps à la lumière est en quelque sorte outré et que ceux-ci semblent être l’expression de la substance, de l’ombre, de la « couleur » produites par la lumière elle-même. Cette dernière faisant des corps des masses d’énergie lumineuse, les fait apparaître dans toute leur transparence et dans toute leur opacité. Bref, dans toute leur vérité. Et l’intimité entre le mouvement des corps et celui de la lumière est tellement close qu’on pourrait penser que la conception de la chorégraphie est tributaire de la conception des lumières. Ainsi, Odile Duboc projette virtuellement l’ombre mobile de la scénographe des lumières : Françoise Michel. Une danse de l’ombre constitutive de la matière et du corps naissant dans le vortex de la lumière.

Cette complicité de l’ombre et de la lumière est une constante dans l’œuvre d’Odile Duboc. Nous la retrouvons dans sa dernière création : Détails Graphiques. Nous la retrouvons, mais doublée d’une autre complicité, celle de la relation entre la danse et la musique. Nous avons ici affaire à un ménage à trois où l’excellente formation de jazz Loupideloupe joint ses talents à ceux du groupe d’Odile Duboc et de Françoise Michel. Et comme toujours, le rapport entre les divers éléments se fait ici sur le mode fusionnel. La musique ne se rajoute pas à la chorégraphie, ne la dirige pas, ne l’accompagne pas, mais s’intègre à elle de façon vivante, vitale, matérielle. La musique elle-même fait la chorégraphie, y participe pleinement, physiquement, par la présence réelle des musiciens qui doublent leur partition musicale d’une partition chorégraphique où, en gestes, mouvements et paroles, ils s’intègrent au développement global de la pièce. Odile Duboc transpose à sa façon le sempiternel problème de la relation entre la danse et la musique en relation entre danseurs et musiciens. Elle donne à la musique un corps, faisant des musiciens des acteurs chorégraphiques. Certes, d’autres avant elle comme par exemple Stockhausen dans Harlequin, ou comme Kagel dans une grande partie de son œuvre, ont systématisé des recherches musicales sur la corporalité de la musique en écrivant notamment des partitions contraignant le musicien à avoir une action théâtrale et à danser. Mais ce qui fait l’intérêt de Détails Graphiques à ce niveau, c’est que l’intervention des musiciens dans la chorégraphie ne se fait pas en tant que danseurs, mais en tant que musiciens dansant.

Elle conserve à la distance entre le geste du danseur et celui du musicien, toute sa réalité, avec l’humour que cela suppose, mais toute la poésie aussi. L’acte d’amour entre la danse et la musique se complète ici dans une dimension d’humour et de tendresse. Les danseurs et les musiciens apparaissent alors avant tout comme des êtres charnels, et l’accouplement de la danse et de la musique est leur mobile. L’art apparaît ainsi de façon concrète comme un jeu de séduction, ce qu’il est sans doute fondamentalement.

C’est encore là une réalité humaine qu’Odile Duboc photographie avec tendresse. Mais cette actualité qu’elle saisit dans une série d’instantanés saisissants semble avoir été de toute éternité.

Dans Détails Graphiques, la chorégraphie se tourne tout à coup vers la danse pour la révéler. Et ce que nous voyons apparaître avec émotion, nous le connaissions déjà confusément. C’est bien ce qui s’appelle une révélation au sens propre et… photographique.

Alain Foix

Jenny Alpha : un siècle de lumière

In Pas de catégorie on 22 avril 2010 at 1:49

A l’heure où se couche le solaire Sotigui, on fête le rayonnement centenaire de l’étoile Jenny. Choc d’existences de deux astres  repères qui dans la vie autant que dans leur nuit éclairent tous nos chemins. Aujourd’hui, Jenny a cent ans. Un petit mot pour son anniversaire:

Vous dire quelle est jolie Jenny ! Les ans s’abîment sur sa beauté. Une beauté qui décime, qui décime un à un les arbres des années. Aucune écorce ne semble lui résister. Une peau lisse comme celle d’une poupée, une porcelaine, et dans ses yeux cette lumière jamais éteinte.

Une poupée oui,  mais poupée d’épopée, mais une anti-poupée. Elle a son siècle, Jenny Alpha, qui nous danse aujourd’hui cette belle valse à cent temps.  Qu’elle soit biguine ou mazurka, valse de Vienne ou bien polka, c’est elle qui mène la danse. Elle a ce tact, ce tac au tac, répartie de titi, de titi de Paris ou titi Martinique qui permet d’imposer l’éclat de son ramage en fine balance. Elle a ce port de dame créole qui roule et tangue et qui fox-trotte d’un trottoir l’autre, et de Paname à Panama. Vous dire qu’elle est créole, Jenny ! Bien plus que ça : c’est la Créolité qu’elle est. Elle créolise comme la fleur pollinise et tant et tant qu’elle fut estampillée, iconisée sur timbre martiniquais, et Picabia le pinceau à la main n’en finit pas de faire le tour de l’île de sa beauté, son sourire d’océan. Et elle mata le matador, l’hyperbolique Dali, la montre molle et la tête à l’envers, qui est sorti un matin de chez elle en laissant son caleçon, et elle en rit encore. Le viril Picasso a-t-il tenté le saut ? Elle n’en dit pas un mot. Elle a tant de secrets, cette dame qui a connu Césaire en culottes courtes. Une Mata Hari créole des années 30? Certainement pas Bien plus espiègle qu’espionne, bien plus multiple que double, simple et pourtant singulière. Son mystère se cultive en pleine lumière. Elle connut elle aussi ses années sombres. Elle eut sa guerre en pleine jeunesse, se réfugia à Nice au bras du poète Noël Villard, car le Paris botté de cuir de Teutonie n’aimait plus la couleur cannelle. Vous dire qu’elle n’oublie rien, Jenny ! Elle a la mémoire longue mais la rancune fugace. Légère sans être volage, elle est fidèle, fidèle à toute épreuve et elle dédie une belle soirée toutes les années à son mari poète disparu. Et cette mémoire, elle la cultive aussi tous les matins en apprenant un long poème. Pétrie de poésie, cette grande dame de la scène qui au théâtre a joué les poètes vivants, les Duras, les Genêt, Césaire ou bien Damas. Elle a rêvé jouer Médée ou bien Lady Macbeth en un temps noir où les bananes en arrière-train et les croupes callipyges étaient le seul espace ouvert laissé sur scène aux dames de couleur. Elle désirait la tragédie, on lui offrit la comédie. Elle la prit par le haut. Courteline n’est pas Racine, mais vaut bien Marivaux. Et puis la négritude, et puis Les nègres de Genêt et puis et puis tant de beaux rôles jusqu’à la Cerisaie, accrochée au printemps de ses presque cent ans. Printemps qu’elle a chanté souvent avec sa voix créole baignée de jazz et de biguine. Elle n’oublie pas qu’elle est aussi oiseau et fille de Cham. Et voilà qu’en son 99è printemps, elle sort son disque de belles chansons créoles, des chansons de jeunesse, un vrai succès. Vous dire qu’elle a de l’humour, Jenny ! Un jour pas si lointain, je lui proposai un rôle et elle me répondit :

–          Oui, je veux bien, Alain, mais dans combien de temps ?

–         Un an à peine.

–         Vous êtes bien optimiste, jeune homme.

Lumière dans ma maison

Je l’engageai tout de même un jour pour dire dans la version audio d’un de mes livres pour la jeunesse, le rôle de la Marianne en sucre*. Une pleine journée dans un studio, et elle dansait, et elle chantait à donner le vertige. Vous dire qu’elle a de l’énergie, Jenny ! Je l’invitai chez moi peu de temps après pour fêter la sortie du livre. Un rayon de soleil en pleine nuit, un véritable éblouissement. Et elle chantait, et elle dansait. Vous dire qu’elle aime la vie Jenny ! A peine minuit a-t-il sonné, voilà notre cendrillon presque centenaire qui soulevant sa jupe à mi-mollets, s’en va descendre quatre à quatre les marches de la maison avec une légèreté à faire pâlir une danseuse étoile. Je regardai sur le trottoir, sait-on jamais. Pas de chaussure de vair. Elle n’avait rien laissé qu’un souvenir ineffaçable. Vous dire tout ce qu’elle est pour nous Jenny ! Nous sommes tous les enfants qu’elle n’aura jamais eus. Il suffit pour cela de regarder son ciel. Pas une étoile filante, Jenny de la constellation Alpha. Elle est une étoile fixe qui nous regarde, nous illumine et nous indique le Nord. Un Nord sans froid ni fard, un Nord ouvert au Sud et à tous les cheminements de tous les singuliers. Cette étoile a cent ans. Cent ans, qu’est-ce donc pour une étoile ? Vous dire qu’elle est si jeune Jenny ! Bien plus que ça. C’est la jeunesse qu’elle est.

Joyeux anniversaire, Jenny.

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*Histoires de l’esclavage racontées à Marianne (Gallimard-Jeunesse).

Des fleurs pour Sotigui (témoignages et hommages)

In Pas de catégorie on 19 avril 2010 at 6:43

Depuis hier, je reçois des témoignages à la mémoire de Sotigui Kouyaté. Vous en trouverez certains dans les commentaires. Mais j’ouvre ici une colonne, plusieurs s’il le faut, pour recueillir ces témoignages. N’hésitez pas à les envoyer (voir contact dans la colonne de droite). Alain Foix

Homme arbre soleil, Sotigui

Bonjour,

Des mots posés sur le temps écrits voilà déjà hier.  Ils continuent leur voyage de coeur en coeur.

Un grand soleil de printemps inonde le monde de ses rayons. Le  monde chante et pleure ce matin, dimanche 18 avril. Ronde du temps.

Hier, Sotigui nous a quittés avant la fin du jour.

Hier.

Un grand arbre solaire, un grand homme, Sotigui, aux yeux et au coeur plein de lumière, aux bras grands ouverts, au souffle plein d’âme. Ses racines profondément enterrées dans la terre des ancêtres ont soigné les âmes meurtries, ses fruits ont soulagé les  coeurs lourds , son ombre fraîche apaisait le voyageur errant.

Homme arbre soleil, Sotigui.

Il a semé inlassablement, par sa force d’être, tout le long de son chemin sur cette terre humaine, des graines de vie, des graines de lumière et d’espoir, des graines de paix, de sagesse et de rêve.

Il part. Merci à lui. Merci à Sotigui. Sotigui, toi qui as tant chanté le nom des autres, de Soundiata à Tierno, que ton nom soit chanté à son tour pour remercier le ciel de ta naissance et t’accompagner  dans ton prochain voyage.

Sotigui, que ton nom soit chanté comme la nature sous ce soleil immense, chante. Les pétales pleurent des arbres en fleur.

Sotigui!

Il part.

Il nous laisse à partager beaucoup, tant de lui en nous, tant de ce trésor immatériel qui fait de chaque être un humain.

Mais la peine et le chagrin sont là d’abord. Ces larmes de tristesse sont des larmes de vie et elles honorent Sotigui et nous aident à pleurer sa mort. Nos coeurs pleurent et se joignent à la peine des êtres proches.

Mais déjà, demain vient. Demain, le soleil continuera d’éclairer le monde comme la parole de Sotigui!

Déjà, j’entends le rire quand l’histoire jaillira de la source et que le caillou roulera contre le tronc de l’arbre et que et …

Bonjour et au revoir Sotigui.Merci d’avoir été Sotigui.

Mon coeur est mon âme.

Ludovic Souliman

Cher père

Merci

En ce moments les plus difficiles et au nom de toute la famille Kouyaté je viens vous remercier pour votre belle pensée et vos condoléances pour le départ de notre cher papa SOTIGUI KOUYATE, paix à son âme. Oui le monument s’est écroulé, mais les fondations restes et resteront biens ancrées au sol, oui ! le Géant arbre est tombé et même couché cet arbre produira des feuilles, des fruits et de l’ombre pour ceux qui sont au soleil.

Cher père, va et repose toi en paix, car tu as accompli ta mission, ton soleil continuera à nous éclairer et en aucun moment nous trahirons tes désirs. Tu as difficilement cultivé et semé, et des fruits ont donnés par tout dans ce monde, j’aurai voulu être là à tes cotés et te serrer les mains…, tu nous as laissé un vide,

Merci à tous et toutes pour vos soutiens…

Kouyaté Toumani

Il était un prince nommé Sotigui Kouyaté

In Chronique des matins calmes on 18 avril 2010 at 5:36

C’était un prince. Pas besoin d’attributs, de titres ou d’oripeaux pour en être convaincu. Il le portait sur toute sa personne, dans tous ses gestes, en chacun de ses sourires. La grâce et la distinction faites homme. Au milieu de la foule, à Avignon ou ailleurs, sa haute silhouette se dessinait avec une netteté étonnante. Aucun bruit visuel, aucun espace parasite entre lui et le monde, comme un de ces portraits en pied où le sujet se détache  du paysage par le jeu de la couleur et de la lumière. Une sorte de silence accompagnant tous ses mouvements faisait peau sur son corps, le séparant du reste de son environnement. Comme un très bon danseur, il semblait saisir l’espace, le mettre en mouvement par son mouvement même. Il en prenait le centre. Le danseur est conteur du silence, gardien d’une mémoire non dite. Et lui était de plus conteur, griot de surcroit. Il était de cette noblesse africaine des griots qui a pour charge de transmettre la mémoire par la parole, de la véhiculer et de l’enchanter. Un maître du mouvement du temps immémorial. Alors cette distance, cette distinction visible en sa personne, ce n’est en réalité que de la proximité retenue. Une distance fonctionnelle due à la nécessité d’avoir du recul pour mieux transmettre, pour mieux communiquer. Ce dernier terme devant se lire en son sens premier de « mettre en commun ». Cette distinction que Baltasar Gracian eût honorée comme la plus belle démonstration de sa pensée, cette grâce paraissant naturelle, mais fruit d’un travail culturel aux origines ancestrales, était mise au service de la communauté. En Sotiguy Kouyaté l’homme et la fonction ne faisaient qu’un. Cette fonction d’artiste léguée depuis les temps les plus anciens était la permanence de son identité profonde. Il était pétri, sculpté, de cette glaise d’Afrique puisée dans les couches les plus fines de sa culture. Il portait l’Afrique en lui. Et partout dans le monde où il fut accueilli, il était chez lui comme un ambassadeur. La particularité d’une ambassade étant que le terrain sur lequel elle s’implante, est la propriété irréductible du pays accueilli sur la terre étrangère. Son corps était son ambassade. Non pas un immigré. Partout chez lui. Il allait de l’avant, et le retour n’était toujours qu’un nouveau pas devant. Et lorsqu’il racontait l’Afrique sans distinction aux enfants et aux adultes, ceux-ci devenaient africains.

J’ai eu la grande chance de le rencontrer et de travailler avec lui. En tant que directeur du Prisme, je l’ai reçu dans mon théâtre. Son indicible délicatesse, sa gentillesse illuminée d’une lueur de tendresse, faisaient merveille autour de lui. Et je vis des grands yeux d’adultes devenus des enfants, et des enfants bouche bée devenus des géants gober la mélodie de ses paroles et le suivre à travers toute l’Afrique comme le feraient les rats hallucinés du joueur de flûte de Hamelin. Je le vis jouer Shakespeare sous la direction de Peter Brook comme jamais personne ne l’avait encore joué. Et lorsque j’écrivis ma pièce Le ciel est vide pour la mise en scène de Bernard Bloch, j’ai évidemment immédiatement pensé à lui pour le rôle d’Othello. Je l’ai appelé sans hésiter. Mais il était déjà faible et souffrant. Et c’est son fils, Hassane Kouyaté qui nous a fait le plaisir et l’honneur d’accepter ce rôle qu’il a incarné avec puissance. J’ai appris par Hassane que loin d’être simples comédiens ou griots, lui, son père, et toute sa famille, œuvraient politiquement et socialement pour l’Afrique avec leurs propres deniers. Pas seulement d’un point de vue culturel (il a créé en compagnie de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, le Mandeka théâtre, structure de promotion et de création littéraire et artistique), mais réellement social. Hassane m’a informé du fait qu’ils ont crée une fondation au Burkina Faso pour accueillir des orphelins dont ils sont officiellement les parents. Plus de deux cents, paraît-il.

La mort de Sotigui, je n’en doute pas, ajoutera à ce nombre des milliers d’orphelins de cœur, pleurant la disparition irremplaçable de cette silhouette comme découpée sur le tableau du monde, laissant un blanc irrémédiable.

Les cendres du temps

In Chronique des matins calmes on 18 avril 2010 at 1:37

« Laisser faire la nature » disais-je dans mon précédent article en regardant les fantomatiques sculptures de baleines échouées dans une impasse comme d’énormes tas de cendres. En passant hier soir au même endroit, je fus frappé par leur absence. L’artiste les avait enlevées, et ne restait d’elles que des traces au sol dessinant à la craie blanche sur le bitume  la forme de leur corps comme sur les  lieux d’un accident ou ceux d’un crime. Pincement au cœur lié au sentiment d’absence, de passage du temps. Je sortais du Merriam Theatre où j’avais eu au contraire le sentiment euphorique d’une remontée du temps. Les filles venaient de danser devant une salle immense, comble et enthousiaste  j’ai du mal à m’endormir, pièce signée Manuèle Robert, à la création de laquelle j’avais participé, et dans laquelle dansait Myriam Hervé, chorégraphe et cosignataire  de cette soirée de danse. La veille je n’avais pas été totalement convaincu et je trouvais comme Manuèle elle-même que bien que correctement dansée, il manquait ce petit quelque chose qui faisait vivre cette pièce. Les filles se retenaient trop. Trop timorées. « Lâchez vous, leur dit Manuèle lors du débriefing,  laissez passer le souffle, n’ayez pas peur de souffler et qu’on l’entende, ne vous laissez pas prendre par la forme, cassez la s’il le faut, trouvez son énergie spécifique, jouez la » La plupart de ces filles n’étaient pas encore nées au moment de la création de cette pièce qui a un peu plus de 20 ans. En marchant à leurs côtés, je rajoutai : « Peut-être le secret est de vous imaginer que vous avez au moins dix ans de plus, que vous avez plus de poids, que vous avez vécu. » En effet, je pensais que bien que Manuèle, Myriam et les autres filles qui avaient créée cette pièce étaient quasiment de leur âge au moment de la création, elles étaient dotées d une expérience et d’une maturité que celles-ci ne possédaient pas encore au même âge, et ça se voyait sur scène.

Hier soir fut un de ces moments magiques que vous offrent parfois la scène. Mêmes gestes, même souffle, même énergie, même allure dans les mêmes costumes, cette pièce reprenait vie sous mes yeux. Elle retrouvait toute sa magie et j’avais l’impression de voir danser les mêmes filles que lors de sa création, de faire une remontée prodigieuse dans le temps. Ce n’était pas un sentiment totalement subjectif. Le public réagissait au quart de tour, les filles le soulevaient et lui, en retour, renvoyait sur la scène son énergie. Cette pièce est belle, réellement étonnante lorsqu’elle est dansée avec justesse. Il faut qu’elle soit vraie pour être belle. Ce séjour à Philadelphie se terminait dans l’euphorie. J’avais 20 ans de moins. Il se clôtura par une fête organisée à l’université pour fêter à la fois la fin de cet événement franco-américain entre Reims, Paris et Philadelphie, et la retraite de la directrice du département de la danse, Susan Glazer qui, ce soir là, tira sa révérence en disant : « Maintenant, je suis une vieille femme et je vais profiter de ce temps-là comme il se doit ».

Nos valises étaient prêtes. L’avion pour Paris devait partir le lendemain à 18h 20. Tout était parfaitement réglé, rond, plein comme un œuf. Nous bouclions nos valises comblés par un séjour sans tache lorsqu’un regard matinal sur Internet nous apprit que le volcan d’Islande crachant ses cendres sur l’Europe avait fermé les aéroports jusqu’à lundi au moins. Accrochés au téléphone, nous descendions encore plus bas. C’est au dimanche suivant, 8 jours plus tard, qu’American Airlines nous avait inscrits pour un nouveau vol. Le ciel devint d’un seul coup plus lourd.

Un vent glacé soufflait dans Philadelphie. Les filles avaient perdu leur légèreté. Le temps pesait sur nous. Nous étions maintenant dans l’immense sablier empli des cendres d’un volcan intempestif. Nous étions à sa merci. « Laissez faire la nature » disais-je. Elle nous oblige à repenser le temps, elle nous rappelle que nous n’en sommes pas les maîtres. Nous devons inventer notre existence en fonction d’elle. Le temps pèse. Comme une baleine, comme une baleine de cendres au milieu d’une impasse. L’art peut-être, et notre puissance d’imaginer nous permettent de le soulever un instant pour mieux en mesurer le poids.

Les baleines de Philadelphie

In Chronique des matins calmes on 16 avril 2010 at 4:38

Nous remontons l’avenue des arts épuisés et heureux. Surtout les filles et les deux chorégraphes Manuèle Robert et Myriam Hervé. Dans l’immense et magnifique théâtre Merriam de Philadelphie, elles viennent de danser la première de cette soirée française que les organisateurs ont curieusement appelée (in french) « Laissez faire ». Soulagées aussi car elles ont frisé la catastrophe. Les techniciens ici, très professionnels mais très branchés sur leurs chronomètres, n’ont pas vu que toutes les filles n’avaient pas eu le temps, en quelques secondes, de changer de costume entre deux pièces et ont lancé la musique. Panique. Celles qui étaient prêtes se sont lancées à temps, les autres ont suivi dans le tempo pour rattraper la mesure et la synchronie des gestes, faisant preuve d’un formidable professionnalisme pour leur jeune âge et d’un sang froid à toute épreuve. Je n’y ai vu que du feu. Manuèle qui connaît Mechanical Organ, cette pièce d’Alwin Nikolaïs par cœur, puisque c’est elle qui l’ a remontée ici, a poussé un petit cri. Catastrophe ! Mais non. Applaudissements à tout rompre. A la sortie, une ancienne danseuse de Nikolaïs qui, elle-aussi connait cette pièce sur le bout des doigts, est venue la féliciter. On lui raconte la mésaventure. Elle est étonnée. « Mais non, dit-elle, ça ne s’est pas vu. C’était parfait ». Lorsqu’on est dans les coulisses ou dans la salle devant son propre spectacle, on voit tous les défauts. On ne voit qu’eux d’ailleurs. Notre sens critique affûté par le stress cherche la perfection formelle. Il y a toujours un petit quelque chose qui cloche. Décidément la matière comme disait Descartes résiste toujours à la forme et à l’idée. Elle y met son grain de sel, sa part d’impondérable, sa dimension événementielle. C’est ce qui fait le charme singulier du spectacle vivant : ce risque du présent, de l’immédiat qui suppose toujours une part d’improvisation, c’est-à-dire d’intelligence du moment. Mais cela est aussi vrai d’une autre manière dans les autres formes d’art et dans la littérature. Il est un moment où on ne peut pas toujours tout tenir. Certaines phrases ou paragraphes résistent. On a beau repasser et lisser sans cesse, on reste insatisfait. Il arrive un moment où il faut lâcher, « laisser-faire » comme dit le titre de cette soirée. Car c’est parfois cette matière résistante qui a raison et donne du poids à ce qui est écrit. Le lecteur n’est pas critique à la manière de l’auteur devant sa propre œuvre. Il voit souvent l’essentiel pendant que l’artiste s’attarde encore sur les détails que personne ne peut voir à part lui-même. On ne joue pas, on n’écrit pas, on ne peint pas que pour soi même. Il faut admettre que la part d’imperfection visible au microscope de l’auteur fait partie du partage avec le spectateur ou le lecteur, une valeur ajoutée en quelque sorte par la matière elle-même. Voilà pourquoi je ne suis pas cartésien. J’ai confiance en la nature, en l’événement en ce qu’ils portent de dialogue entre les hommes. De manière horizontale, et non uniquement verticale entre Dieu (projection de toute perfection) et l’artiste qui, parfois, ne voudrait ne dialoguer qu’avec lui. Dialogue finalement solipsiste, entre soi et soi-même.

Dans un renfoncement de la rue des arts, les baleines échouées de Philadelphie, dansant leur curieuse danse des matières au milieu des immeubles, nous rappellent dans leur chant silencieux, la nécessité de préserver toujours par l’art lui-même la nature au milieu de notre monde humain, de « laisser faire » la nature.

5e Avenue

In Chronique des matins calmes on 15 avril 2010 at 6:04


Abandonnant les filles à leur filage,  je prends la fille de l’air me faufilant dans Philadelphie pour filer à New-York. J’ai rendez vous à Greenwich village avec Catherine Coray, directrice de l’excellent festival international de lecture de pièces de théâtre  contemporain organisé par le département de théâtre de l’Université où elle est également enseignante.

Je la retrouve dépitée dans un café chaleureux aux tables de bois brut où nous croquons ensemble des toasts au saumon. Son nouveau directeur trouve que s’intéresser aux auteurs contemporains n’a rien de sexy, préférant orienter les forces du département de théâtre vers Broadway et la comédie musicale. Tiens, tiens, cela a quelque écho avec ce qui se passe à Paris et un peu partout dans le monde. La création artistique et exigeante est une île qui se rétrécit telle peau de chagrin, atoll polynésien sous la montée des eaux. Tout le contraire de Manhattan qui s’agrandit par les dépôts de son activité de construction, les déchets des fondations d’immeubles étant rejetés sur les berges et gagnant quotidiennement sur la mer. Pourquoi n’en est-il pas de même pour les œuvres de l’intelligence ? Bien au contraire, c’est un vrai tsunami qui voit partout dans le monde les eaux brillantes et scintillantes de Broadway se déverser sur les frêles îlots de tous les Greenwich.

Je quitte Catherine en tentant tant bien que mal de la consoler en lui affirmant sans trop y croire que le pire n’est jamais sûr et que la raison peut encore l’emporter. Je lui rappelle, masquant un gros demi-mensonge, que pour les gens de la culture en France, c’est Greenwich village plus que Broadway qui fait référence. Qu’il rappelle ça à son chef qui semble accorder de l’importance à l’image internationale de son département.

Vaguement honteux d’une telle mauvaise foi, j’embrasse Catherine et tourne le dos ostensiblement au quartier d’affaires de Wall Street  au bout de l’île, pour enfiler la 5ème rue droit devant, direction Nord-Nord Est. L’Empire State building me happe. Je monte sur les traces de King Kong. Mais le gros singe des fantasmes d’antan a pris aujourd’hui le visage d’un terroriste anonyme. Fouille obligatoire et au peigne fin pour gagner son ticket pour l’énième ciel. Deux ascenseurs, pas moins pour vous emporter vers les nuages. Au deuxième ascenseur, un vieux liftier qui semble faire partie de l’immeuble depuis sa fondation, répète mécaniquement et inlassablement les mêmes mots depuis toujours. Je l’imagine jeune et pimpant dans un film des années trente. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui porte sur son visage une telle expression d’ennui. C’est un damné qui monte et qui descend depuis sa tendre jeunesse dans les cercles de l’enfer. Je le salue. Il m’ignore, il n’y est pour personne. Vertige au dessus d’une mégalopole. Pas tant la hauteur que l’étendue. Ca grouille là-dessous. Ca consomme des mégawatts à la minute. Une ville-usine, une termitière humaine. Au loin, vers la pointe Sud Ouest, une béance douloureuse dans le quartier de la finance internationale : la cicatrice ouverte des Twin Towers, le membre fantôme et douloureux de l’Amérique. Je colle à mon oreille le guide électronique qui me parle en français avec l’accent des Pyrénées orientales. La voix féminine commente le paysage urbain avec des anecdotes qui se veulent pittoresques. Elle me raconte que sur les ruines fumantes des tours jumelles un sauveteur creusait encore longtemps après que les fouilles furent terminées. A ceux qui lui demandaient ce qu’il cherchait encore, le désespéré répondait invariablement « ma liberté, ils m’ont volé ma liberté ». Je hausse les épaules d’indignation. Sur la tombe de milliers d’innocents tués par la folie du fanatisme, s’élève de nouveau une idéologie masquée sous le drapeau de la liberté, et ce sauveteur sans doute imaginé devient héros réel d’une mythologie nouvelle. J’en ai assez vu et assez entendu. Direction Rockefeller center et sa statue dorée (l’or n’a pas honte de lui ici, au pays de la ruée). J’ai vu, j’ai senti, l’argent a une odeur. Le MOMA (Modern Museum of Arts) me tend les bras. Je résiste. Il me faudrait plus d’une journée si je mets les pieds là-dedans. Je reviendrai. Quelque chose m’appelle là-bas vers le Nord Est, à l’autre bout de l’île. Je le ressens confusément. Mes pas s’accélèrent car il est déjà près de 15h et je dois retourner  à Chinatown, dans la direction strictement opposée, pour prendre le bus du retour vers 17h 30. Je cours presque. Cette  avenue est infinie. A la hauteur de la 59è rue, l’immense poumon rectangulaire de Central Park. Je file  en longeant son flanc droit. 68e, 72e, 77e rue. Les blocks se suivent et se ressemblent. Si je ne jetais un œil de temps à autre sur Central Park à ma gauche, j’aurais l’impression de faire du surplace. J’arrive au niveau de l’Upper East Side où m’attend une vaste manifestation. Rangés sagement derrière des barricades en attendant qu’on leur donne la permission de défiler des milliers de manifestants, agitent leurs pancartes. Dessus je vois se répéter le mot « not fair ». Je me renseigne. On m’explique qu’il s’agit d’une manifestation pour obtenir des contrats réguliers et en bonne et due forme. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Je les regarde. Ils sont tous noirs ou basanés. Comme par hasard. Je file. Je désespère d’arriver au bout de Central Park. Mes jambes ont pris leur autonomie. Elles ont passé le cap de la première douleur. La mécanique est lancée, difficile de l’arrêter. Passés l’immense Museum Mile et le Jewish Museum, j’entrevois enfin le bout du parc. J’accélère sans le vouloir vraiment. Au bout de Central Park, un espace comme un no man’s land. C’est le Duke Ellington Circle qui sépare Harlem du reste de la ville. Duke Ellington à la pointe du monde noir faisant rotule avec le monde blanc. Duke Ellington, premier musicien noir à pénétrer et jouer dans  la forteresse imprenable de la musique blanche qu’était Carnegie Hall. Duke Ellington, premier noir à qui une pièce de monnaie fut consacrée. C’est bien sa place ici, dans l’articulation entre le blanc et le noir. Je continue, j’entre dans Harlem et je suis en Seine Saint Denis. Ces immeubles de briques délavées, sans grâce, purement fonctionnels, au moins à leur début, car les fonctions sont toutes en panne. Ce sentiment d’espace abandonné, cette misère assise sur les marches d’escalier, cette déshérence, cette puanteur d’ennui qui recèle l’odeur de tous les crimes de sang, de la violence fermentée dans l’eau dormante de l’indifférence. Sentiment de déjà vu. La banlieue Nord Est de Paris n’est rien d’autre que la réplique française de la banlieue Nord Est de Manhattan. Un pâle et lamentable copié/collé. Aux mêmes causes les mêmes effets, aux mêmes cadres, les mêmes crimes. Oui, en France, nous avons le talent de copier le pire. Je continue, je vais au bout. La 5e avenue  née dans le quartier d’affaires va mourir sur la plaque de Marcus Garvey  ornant le portillon du pauvre parc qui porte son nom. Parc qui hésite entre le terrain vague aménagé et une jungle urbaine aux nuits peuplées des fauves les plus féroces, et où quelques gamins jouent au basket ball en écoutant du rap.

Je suis arrivé au bout de ma longue marche. Je m’en retourne vers China town. Je m’interroge sur cette marche qui a toute l’apparence d’un pèlerinage. Rien de religieux là-dedans, ni même de mystique ou d’idéologique. Je ressentis tout à coup ce besoin tout simplement pour embrasser un des horizons qui font partie de ma personne. Moi, arrière petit-fils d’un marin bigouden embarqué à Brest pour les Antilles, arrière petit-fils d’un indien caraïbe rescapé du génocide colonial, arrière-arrière petit fils d’un esclave noir, combien de sangs se mélangent dans mes veines ? Combien de combats ont fait ce que je suis ? Et sans doute là, devant la plaque du parc Marcus Garvey, je ressens qu’il y a là aussi quelque chose qui a fait ma personne. Juste besoin de le ressentir, de ressentir aussi ma liberté. Je suis ici, ailleurs aussi. J’ai la grande chance de pouvoir m’évader physiquement et spirituellement de ce passé pour construire mon histoire.

Je regarde ces enfants jouer. Ils ressemblent à s’y méprendre à ceux de ma banlieue. Je sais que peu auront la même chance que moi : ma liberté. Je sais aussi que cette liberté acquise autant par la chance que par le travail sur moi-même, je  la cultive avec l’espoir que d’une manière ou d’une autre, elle soit contagieuse. La liberté peut se transmettre par l’art ou par l’écriture. Je le crois, je l’espère. Mais pour cela bien-sûr, il faut un terrain, un terrain favorable. Je sais qu’ici, au cœur d’Harlem, malgré le cordon sanitaire posé par l’espace social et politique qui structure cette ville même, des agents de liberté, comme autant de jeunes Marcus Garvey, travaillent inlassablement, Sisyphe sociaux, à la fermentation de cette liberté qu’on ne trouve pas en grattant les gravats ni les ruines de l’espérance.

Lost in Manhattan

In Chronique des matins calmes on 11 avril 2010 at 4:03

Pourquoi j’aime tant la danse ? La photo ci-dessus n’offre certainement pas une explication suffisante. Certainement pas.

Accompagner une escadre de danseuses en plein milieu de Manhattan n’est pas de tout repos. Ca virevolte, ça s’éparpille, ça vole de boutique en boutique  comme une ruche d’abeilles ivres de pollen, ça s’égare, ça s’affole dans l’invraisemblable jungle de néons clignotants et d’écrans rutilants, véritable shoot d’informations futiles de Time Square, temple de la surabondance galopante dédié au dieu vorace de la nation yankee. Je m’assieds sur les marches en plexiglas rouge bonbon dédiées aux dévots de la grande consommation les yeux écarquillés, pupilles dilatées, baignées de l’horizon vertical des gratte-ciels totem qui laissent couler de haut en bas leurs cascades d’images dans un flot multicolore ininterrompu.

Espace psychotrope, hallucinogène. J’ai le vertige, au bord de l’overdose. Bonbon, rouge bonbon, vert, jaune citron, toutes ces couleurs qui me remuent,  le mal de mer. Où est le bastingage ? Une lessiveuse dans l’estomac. Pas mélanger les couleurs, pas mélanger, jamais. Dans le tambour tous ces bonbons. .. C’était incontournable qu’elles disaient. Il fallait y aller, et nous voilà traversant Manhattan pour nous engouffrer dans l’invraisemblable grotte aux gloutons, la caverne d’Ali Bonbon que constitue cette boutique nommée le Dylan’s candy bar. Dès l’entrée nous voilà accueillis par des fontaines de chocolat dignes d’une scène de Charlie et la chocolaterie. Des brochettes de marshmallows tenues par des maints expertes de 7 à 77 ans s’y plongent goulûment pour aussitôt, dégoulinant de chocolat, être avalées par des Gargantua et des Pantagruel de tout âge et de tous horizons.

Ca stalactite et ça stalagmite de partout. Pas un centimètre carré qui ne soit, du sol au plafond, recouvert de bonbons, de sculptures ou d’images de bonbons. Le cauchemar d’Hansel et Gretel. Fuyons ! Je profite de cette pause pour briser séance tenante un mythe persistant. Non les danseuses ne sont pas des oiseaux sans appétit, et non il ne faut pas dire « un appétit d’oiseau » lorsqu’on parle d’une personne qui mange peu car à vrai dire, si on observe bien un oiseau, on se rend compte que ça picore tout le temps. Les danseuses c’est tout pareil, surtout les américaines. Rien à voir avec les porte-manteaux faméliques des podiums de la mode.  Celles-ci marchent lourdement  malgré leur poids de plume, et leur expression est de plomb. Celles-là volent et rient et chacun de leurs gestes embrasse la vie. .

La vie et le plaisir du mouvement, c’est ça qui frappe de prime abord ici, bien plus qu’à Paris. La danse ici s’expose, elle prend l’espace, elle ne se confine pas. Elle est dans la rue autant que sur la scène. Il y a un dynamisme si particulier des danseurs américains qui est sans doute lié au fait que la danse n’est en rien réservée, elle est publique et se donne publiquement. Elle n’a rien à cacher. Et comme elle n’a rien à cacher, elle n’est pas pudibonde. Elle va même jusqu’à s’exposer en vitrine sur la rue. C’est l’image qui m’a frappée lorsque nous sommes arrivés à l’école d’Alwin Ailey. Une classe de danse dans un studio entièrement vitré donnant dans un carrefour sur toute la rue comme la boutique d’un grand magasin. A l’intérieur, un cours de danse, des danseurs concentrés ignorant les yeux qui les regardent.

Très étonnant pour des Français   habitués aux salles intimement fermées, repliées sur elles-mêmes comme la cuisine d’une maîtresse de maison jalouse de ses recettes. A l’intérieur de cette immense verrière, le même esprit que les studios de Philadelphie : de larges baies vitrées ouvertes aux regards spectateurs. Mon regard s’arrête médusé sur une brochette de magnifiques danseuses aux corps étonnamment dessiné, aux grâces de flamant  rose qui, comme la chose la plus naturelle au monde, vous font une pirouette, six petits tours sur pointe  et puis s’en vont.

Et nous voilà repartis dans Manhattan, en plein milieu de Central Park. Autour du lac, loin de l’agitation des foules et des néons affolés, sous le chant des oiseaux et l’œil curieux des écureuils, ça danse encore. Et moi, je suis lessivé.

Le miroir du pénitencier

In Chronique des matins calmes, Pas de catégorie on 8 avril 2010 at 4:33

Ironiquement situé juste en face du pénitencier de Philadelphie, le musée Africain Américain se pose dans un angle de la 11è rue. Le titre m’a interpellé. Que peut-il se trouver de si particulier là-dedans? La manière dont il nargue cette prison est déjà tout un programme. On comprend qu’il inscrit l’histoire vivante dans le présent en marche. L’histoire, ce n’est pas simplement du passé mais bien une manière de signifier et comprendre les questions du présent. Il est clair que ce musée se pose en miroir du pénitencier, que le présent de celui-ci se reflète dans le passé que recèle les façades de celui-là. Je tourne le dos aux murs patibulaires de la maison d’arrêt et, traversant la rue, j’entre circonspect dans cet immeuble d’apparence à peine plus sympathique qui abrite le musée.

Un sourire chaleureux m’accueille. De vieilles dames noires aux cheveux gris me tendent un dépliant et m’invitent à entrer dans une pièce sur un mur duquel une étrange fresque où se découpent de célèbres visages, s’anime. Je vois des noms, des dates, des lieux. Une voix me raconte la longue et lente émancipation des noirs américains brisant le joug des discriminations raciales.

C’est un musée où l’histoire s’enrichit d’une mise en scène entremêlant des œuvres d’art et des installations inventives à vocation pédagogique. Des tableaux vivants s’animent lorsqu’on les y invite, et des personnages d’époque nous parlent de leur histoire. Oui, le tableau est vivant, l’histoire est vivante. Ces personnages du passé parlent aux présents depuis leur époque. Ils sont comme des cartes animées du monde d’Alice. Un forme de merveilleux qui nous parle d’une histoire qui ne le fut pas. Rien ici de triste ou de plaintif. Bien au contraire.

Tout ici est ludique et joyeux. Les enfants, on le devine ici, sont au centre du discours et des installations leur sont spécialement dédiées. Beaucoup de vieilles personnes aussi. On comprend la volonté de ce musée de nouer le dialogue des générations. Les grands parents parlent aux enfants, les enfants questionnent leur aïeux.

Je respire. Ce n’est pas un de ces musées mémoriels fait pour pleurer sur le sort de ceux « qui ont tant souffert » et qui se repaissent de leur souffrance. Non, il y a dans ce musée, à travers les vastes rampes qui relient en douceur un étage à l’autre, une déambulation joyeuse, quelque chose qui inscrit l’histoire en marche dans une dimension positive et optimiste. Le passé ne nous tire pas à lui mais nous pousse vers l’avenir. L’avenir au-delà d’Obama qui est une étape seulement, qui est loin d’être la fin de l’histoire. Beaucoup de responsables politiques comme l’actuel maire de Philadelphie, sont noirs. Mais les inégalités sociales persistent. Il ne s’agit pas de pleurer le passer mais d’agir en prenant pied sur les marches du passé. La grande salle tout entière consacrée à Rosa Parks et au fameux boycott des bus de Montgomery, nous indique le chemin.

A quand un tel musée en France concernant l’histoire coloniale? Cela serait sans doute nécessaire pour qu’enfin notamment les Antillais et créoles de France cessent de se lamenter sur leur sort de descendants d’esclaves et puissent, main dans la main avec ceux qui ne connaissent pas cette histoire et ne l’ont pas subie directement, enfin  imaginer un avenir commun.

Fabuleuse Philadelphie

In Chronique des matins calmes on 7 avril 2010 at 11:10

Trois jours que je suis dans la capitale de la déclaration de l’indépendance des Etats-Unis et je quadrille les rues et avenues les yeux écarquillés comme celui d’un enfant devant l’immensité et la beauté des immeubles qui marient l’antique, en pierres et briques, au miroir rutilant de leurs façades baignées de ciel. Je mitraille à tout va comme le premier touriste japonais venu. Que me disent ces artères taillées au cordeau, ces angles impeccables, cet espace dessiné comme un immense jardin à la française? Loin du baroque de Bucarest que je viens de quitter, où chaque immeuble est un soliste imposant sa personnalité à l’espace et attire le visiteur à lui, il y a ici une autre forme de chorégraphie. Je revois le Broadway boogie woogie, fameux tableau de Mondrian, où le quadrillage de New-York danse la danse infernale de ses artères multicolores, je retrouve le premier plan séquence de West-Side Story qui en un vol d’oiseau nous plonge dans la danse guerrière des quartiers.

C’est le Nouveau-Monde, monde de l’abstraction géométrique dominante. Tout fait tableau, la ville est un vaste musée d’art contemporain. Plus proche de Forsythe que de Maguy Marin et bien loin du tanztheater, cette ville se moque de l’expressionnisme. Son expression, elle la trouve dans l’espace donné à la liberté individuelle. Chacun s’y débrouille comme il peut sous le regard de Benjamin Franklin qui, du haut de son gratte ciel domine la ville en brandissant sa fameuse déclaration d’indépendance. Ce qu’est devenue sa ville correspond-il exactement à ce qu’il a rêvé? Je n’en suis pas certain, et j’ai hâte de lire L’esprit de Philadelphie d’Alain Supiot, sous-titré la justice sociale face au marché total.

Il y a sans doute entre l’abstraction d’une idée et la réalité, un grand écart qui laisse plus d’un danseur sur le pavé. L’abstraction chorégraphique parfois, met à mal le danseur lui-même et la chorégraphie peut briser le corps sur lequel elle se construit. Ce, jusqu’à donner cette absurdité qu’est la non-danse.

J’entre dans cette chorégraphie abstraite et je cherche pour l’heure le danseur. Il me faudra plus de temps pour le saisir que pour entrer dans le mouvement global de cette ville. Je cherche à comprendre ce qui derrière cette fascination immédiate que je ressens, se recèle comme indicible et latente angoisse.

C’est la danse qui m’emmène ici car j’accompagne Manuèle Robert, présidente de ma compagnie Quai des arts venue travailler à l’Université des arts pour mettre en place une soirée chorégraphique. Soirée qui aura lieu dans quelques jours dans le magnifique Merriam Theater. J’entre dans l’université, je tombe sous le charme de cette usine moderne du mouvement dansé. Ca danse de partout, une ruche. Je me laisse piquer comme d’habitude. La danse me saisit. Je regarde. Je raconterai plus tard.