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Vil coyotte à l’ombre d’Obama bip-bip

In Cahiers de Californie on 31 juillet 2008 at 2:54

Un coyote ! Ce n’est pas vrai ! Un coyote. Il est là, au détour d’un virage sur un remblai, et nous regarde. Un coyote en plein milieu de Hollywood Hill. Nous sommes stoppés, tétanisés. Jamais vu de coyote. Il est mignon, l’air sympathique, mais un peu tête à claques. Sans doute la fréquentation de Tex Avery qui me fait dire ça. Il est vrai que nous sommes un peu comme des Bip ! Bip ! dans notre virage. Que va-t-il lui arriver encore comme malheur ? L’appareil photo jaillit de l’étui. Trop tard, il a déjà filé. Les stars n’aiment pas trop les paparazzi. Arrivés dans notre maison rose adossée à la colline. Nous nous interrogeons encore. Un coyote au milieu des habitations, est-ce normal ? A peine posé pied à terre qu’arrive C.C.H. Pounder venue nous chercher. « Oh ! Incroyable. Je viens de voir un coyote. » Nous dit-elle. Ah ! Bon. Ce n’est donc pas si banal. « C’est très rare, continue-t-elle. Ils viennent parfois du désert quand la faim les pousse. Ils mangent les petits animaux, les chats, les chiens, parfois même les enfants. Il faut faire attention. » Vil coyote ! Je comprends mieux cette tête à claques. C’est la deuxième fois que nous voyons C.C. dans la journée. Elle était déjà venue à midi repérer les lieux dans cet inextricable nœud de lacets qui constituent les chemins d’Hollywood Hill menant à la maison. On a vite fait de se perdre. Elle nous amène chez elle dans un vieux quartier du sud-ouest de Los Angeles. Une maison incroyable à l’ombre d’un immense pin parasol. Passé le portail, nous ne sommes plus en Amérique mais en Afrique. Un immense oiseau kalao sculpté du Mali nous accueille, son bec immense au-dessus de nos têtes, ses ailes déployées. Un jardin merveilleux peuplé de grandes statues. Le maître de maison nous accueille en haut d’une large plateforme de bois. D’immenses bancs sculptés en bois massif, des trônes africains aux formes accueillantes, une table basse à la taille d’une pirogue, nous invitent à nous asseoir dans la fraîcheur du soir. Boubacar, mari de C.C. a l’air un peu austère. Il sort un gros cigare, un barreau de chaise. Le whisky irlandais réchauffe l’atmosphère, les sourires apparaissent, les langues se délient. Il est maintenant à la retraite, a bourlingué par le monde entier, et beaucoup en Afrique. Il fut anthropologue, un anthropologue africain. Il a étudié les Dogons, a rectifié toutes les « dogoneries » que ses collègues français ont pu raconter sur ce peuple. « Jean Rouch aussi ? » Demandai-je inquiet de mon ancien maître. « Ah ! Non. Jean Rouch c’est différent. Il était honnête. Et surtout utile à ses amis Dogons car c’était un grand raconteur d’histoires. » La fraîcheur des soirs californiens nous invite à continuer à l’intérieur. Une maison incroyable. Pas une maison, mais un musée vivant. Tout ici est peint et sculpté.

Pas un seul objet qui soit banal, jusqu’aux assiettes peintes et couverts de la table dressée sous un superbe plafond peint qui sont autant d’objets d’art.

detail de l entree

detail de l entree

Entree principale de la maison

Entree principale de la maison

Boubacar nous apprend qu’il a crée le musée d’art de Dakar. Il vient d’une grande famille d’entrepreneurs du Sénégal. Sur un mur trône une photo célèbre, celle d’un vieux sage africain. « Je connais cette photo » lui dis-je. « C’est mon père, me répond-il. Cette photo est en effet célèbre et a fait le tour du monde, mais c’est simplement mon père. Il est mort à 102 ans. » Il y a ici tout ce que notre anthropologue et C.C. Pounder ont amassé comme objets d’art autour du monde, mais cette maison est en elle-même une œuvre d’art. C.C. est aussi peintre et sculpteur, une de ses œuvres présente un avion auquel sont accrochés une multitude de poupées noires. « Pour dénoncer les politiques d’immigration » dit-elle. Le débat est lancé, Obama est au centre, mais aussi la France, cette France coloniale que Boubacar exècre. Son expérience parle pour lui. Obama qu’il a rencontré et soutenu, représente à son sens ce visage d’une Amérique lieu de tous les possibles opposée à cette France frileuse repliée sur elle-même, « où vous avez beau être Français et né en Guadeloupe, vous êtes noir donc ne serez jamais perçu comme un vrai Français ». Je me défends, j’appelle à la laïcité, à l’histoire, à la république, mais je me défends mollement. Il a quelque part un peu raison. Mais j’appelle à la France éternelle, celle des idées, celle de l’espoir. « Des idées, rétorque-t-il, que des idées. » Oui des idées. Bien-sûr, des idées. Je suis sans doute idéaliste. Mais comment faire autrement ? Je suis Français. C.C. Pounder sourit. Un large sourire. Elle a un visage de princesse africaine. Elle vient de sortir de 9 mois de travail avec James Cameron pour son nouveau film, et est juste un peu lasse. Elle a les yeux rêveurs et dit : « Oui, mais en France, il suffit d’un film pour être une star éternelle. Ici, c’est la bagarre continuelle, rien n’est jamais acquis. » « C’est ça qui est formidable, rétorque Boubacar. Tout le monde a toujours toutes ses chances, les fameuses 5 minutes de célébrité possible d’Andy Warhol. C’est ça un pays démocratique.» N’est-ce pas cela pensé-je qui est vraiment idéaliste ? Cette mer toujours recommencée, n’est-elle pas une idée ? Une idée libérale qui en oublie un peu la lutte des classes, les privilèges de classe, voire même de caste ? Mais on n’entrera pas dans ce débat. Il est déjà tard. Nous avons dans les pieds et dans la tête toute une journée dans l’incroyable Musée Getty dont j’avais envie de parler en commençant ce papier. Mais le coyote, C.C., Boubacar et leur petit musée personnel m’en ont dissuadé. Ce sera sans doute pour demain.

Tremblement de terre à Hollywood

In Cahiers de Californie on 30 juillet 2008 at 6:59
5h45. Etrange phénomène tout de même. Mon compteur est bloqué à cette heure là. Je tente de prolonger la nuit de force, mais rien à faire. Les phares antibrouillard sont allumés et le moteur monte en régime sous le capot. Faut se lever, en profiter. La brume se lève lentement sur Los Angeles. Encore un matin frais comme un yaourt, qui met en appétit, en appétit d’écrire. C’est sans doute un matin comme ce matin que ça viendra. Que ça viendra comme hier matin. Ce sera la dernière, la Big one, comme on dit ici. On en parle ici comme les surfeurs parlent de la grande vague mythique. Une dernière secousse, la grande, qui nous viendra de la faille de San Andrea sur laquelle nous dansons. Celle après laquelle il n’y aura rien, rien qu’une vague qui se retire sur une grande plage déserte. Peut-être dans cette brume renouvelée de ces matins si frais, renaîtront des marais ayant gagné le monde les diplodocus aux yeux si doux, au si long cou, et tous les dinosaures. Un monde lavé des hommes où tout serait de nouveau à refaire. C’est ce possible que j’ai touché du doigt où plutôt du pied hier matin dans un air si serein alors que tranquillement je pianotais sur mon clavier. C’est venu comme un grand éternuement. On se sent bousculé, on voit les murs bouger, on n’y croit pas, on continue de pianoter. Et puis le corps prend le relais du cerveau hébété. Earthquake ! Earthquake ! Tremblement de terre ! Dehors ! Dehors, vite ! Descendre les escaliers. Ca bouge, les pieds dérapent. S’accrocher à la rampe. La rampe est un serpent et l’escalier une queue de caïman qui vous envoie balader. Personne et rien à qui se fier, seulement à ce qui nous reste du sens de l’équilibre, l’héritage fondamental de la pesanteur. Dehors tout est devenu si calme. Comme si de rien n’était. Seulement les jambes, les pieds qui tremblent encore et le cerveau qui tente de débugger. Son écran est figé. Je regarde incrédule les murs de la villa. Pas une fissure, je me risque dedans. Pas une lézarde, tout est en place. Pourtant quelques secondes plus tôt elle gigotait comme une tige de tournesol sous un grand vent. C’est bien cela, un tournesol, cette maison, un habitat sismique. Tout est fondé ainsi sur ces collines dansantes.
Je repense à ce petit train truqué qui nous promenait avant-hier à travers les studios Universal. Entré dans un faux tunnel de métro, il s’était mis à secouer. Une rame cassée en deux nous a foncé tout droit dessus. Une vague artificielle a fait mine de nous submerger. D’énormes conduites fendues semblaient vouloir déverser tout le contenu des égouts de L.A. C’était un simulacre du Big One, comme un exorcisme, la fonction cathartique du cinéma. On vit là-dessus, on joue là-dessus. Un movie c’est bien ça, c’est ce qui bouge. La terre ne serait pas si elle n’était tremblée, le cinéma non plus qui s’inscrit dans la vie. Tout est construit ici sur le mouvement et tout est cinéma. Le cinéma, ne serait-ce pas cela depuis le premier train des frères Lumière : ce qui s’expose sur le possible d’une catastrophe, d’un crash ? Voilà sans doute pourquoi la première star du cinéma américain est la voiture, et le road-movie l’essence même de ce cinéma. Au Studio Universal, d’énormes machines faisaient danser entre elles des voitures dans un gigantesque ballet. Les voitures stars s’exposent fièrement, depuis celle des Marx brothers jusqu’à celles de Retour vers le futur en passant par celle des Blues Brothers ou de Marylin. C’est la voiture qui fait la star. Il suffit de voir se promener sur les boulevards ces interminables limousines blanches ou noires. Comme si le véhicule de leur destin était la voiture même. Je pense à James Dean, Isadora Duncan, Grace Kelly…

Sur le boulevard, les stars. Sous la lune hier au soir nous marchions sur les étoiles de Hollywood boulevard. Un boulevard cimetière taillé dans le marbre noir. Les étoiles ont un nom, un nom de star taillé dans ce ciel noir roulant sous les pas de la foule. Ava Gardner, Ray Charles, B.B. King, James Stewart, Mickey Mouse, humains et toons, vivants et morts, scintillant dans une voie lactée. Et ce sont nos pas, notre mouvement qui donnent vie à ces étoiles dorées. Nos pas qui viennent se poser auprès des empreintes de stars laissées dans le ciment. Mes pieds sont grands comme ceux de George Cloney. « Ca me fait une belle jambe, me dis-je ». Mais pourquoi diable vient-on mettre ses pieds dans les empreintes des stars ? Pour se dire qu’on existe ou pour se rassurer de l’existence réelle de ces idoles ? Au sol, en quelques endroits le marbre noir est éclaté et des étoiles aussi. Sans doute l’effet d’un tremblement de terre venu rappeler la vanité des hommes.

Je suis surexcité, ce soir je dine avec C.C.H. Pounder, héroïne de Bagdad Café, road movie par excellence, un des plus beaux actes poétique du cinéma de ces 20 dernières années. J’ai entendu sa voix au téléphone, et elle a ri, je l’ai fait rire malgré (à cause de) mon épouvantable parler anglais. Le si beau chant de ce beau film me trotte depuis ce matin dans la tête, et une question me hante : « de quoi allons nous donc parler ? » Nous sommes des étrangers. Elle me connait par une amie et moi par le cinéma. De quoi allons-nous donc parler ? Vivement ce soir.

Usine à Rêve

In Cahiers de Californie on 29 juillet 2008 at 6:41
5h 45, encore. Rien à faire, mon corps a fixé ici cette heure pour son réveil. Une machine biologique réglée comme du papier à musique. Pourtant je l’ai mené jusqu’à épuisement hier à travers la cité des machines à rêves universels comme disait Malraux, savoir Universal Studios de Hollywood. J’entends encore la voix du poète : « Jamais une pareille soumission à l’infantilisme n’aura proposé à tous les hommes de la terre un peuple de rêves qui ne signifient rien au-dessus de quinze ans…Pour la première fois, les rêves ont leurs usines, et pour la première fois, l’humanité oscille entre l’assouvissement de son pire infantilisme et la Tempête de Shakespeare ». Et notre penseur visionnaire proposait la culture comme arme contre ces usines à rêves, « permettant de fonder l’homme, l’homme lorsqu’il n’est plus fondé sur Dieu. »
Alors hier, je suis entré dans la maison du diable et me suis amusé du matin jusqu’au soir. J’ai su ce que c’était qu’être un enfant et j’ai su en même temps que cet enfant je ne l’ai jamais été. Ce petit monde (ti moun) que j’étais n’a pas connu la transparence du rêve posé comme un film lumineux sur les reliefs de la réalité, car les rêves du petit monde étaient comme le plissement soucieux de la surface limpide de l’eau sous la poussée du vent. Ici, j’ai connu l’insouciance, la surface lisse, l’enfance américaine qui se voudrait enfance du monde. Ici corps et esprit, je me suis livré à la machine à rêves qui me disait le rêve comme une réalité. Une machine de guerre contre l’horreur du monde. Une guerre du faux comme dirait Umberto Eco. Mais j’ai perçu ici que l’illusion n’était pas trahison. Bien au contraire, elle se fonde sur l’exigence de vérité. La machine se donne à voir comme une machine. Elle arbore ses dessous et elle soulève ses voiles, montre ses circuits et ses pistons, et dit toute sa fierté d’être machine, une machine sans machination.

Une machine pédagogue qui dans un grand studio nous expose tous ses trucs de l’illusion cinématographique. Et dans ce grand circuit où elle nous conduit, spectateurs médusés, dans un petit train truqué à travers cette ville immense de l’illusion formée de gigantesques studios de cinéma, elle n’aura de cesse que de nous émerveiller de sa puissance machinique. Elle nous répète : « Regardez comme tout cela est faux, l’horreur et la beauté, les catastrophes, les tragédies et les visions sublimes, n’est-ce pas merveilleux ? Regardez comme tout ce qui vous séduit et vous horrifie n’est que l’effet de ma puissance. La puissance formidable et rassurante d’une machine aimable à votre service et à celle de vos rêves. » En effet, elle est là, l’évidence : le songe ne serait pas mensonge. Le faux ne serait pas fausseté, bien au contraire, souci de vérité. Cette machine ne détruit rien, elle construit, mais plus encore, elle reconstitue. Voilà sa force : la reconstitution. Elle est capable d’imiter toute réalité passée, présente et à venir.

C’est une machine contre la mort, contre l’idée même de la mort et contre le temps qui passe. Tout est toujours ramené au présent du spectateur. C’est là toute sa puissance : elle empêche la mort d’advenir et nous inclut vivant dans son monde reconstitué. Ce qui a existé existera toujours auprès de nous. Les animaux préhistoriques, comme les personnages historiques. Le temps est aboli, l’espace aussi. Une réalité rêvée qui n’exclut pas le spectateur, bien au contraire. Nous sommes ici au far-ouest aussi bien que dans un village français ou sur la lune. Nous pouvons converser avec Marylin Monroe dans sa décapotable rose au coin d’une rue. Je peux être à côté d’Armstrong, Aldrin et Collins comme le premier cosmonaute noir de retour de la lune. Même les cartoons ont un statut de réalité, tout autant que moi-même, et Hulk le terrifiant homme vert est un ami, juste un peu plus musclé.

J’entre dans ce monde euphorique, je m’y laisse prendre comme l’enfant que je n’ai jamais été et m’amuse comme un fou. On ne peut que jouer le jeu, avec peut-être un peu de distance ironique. Mais je me dis que c’est parce que je suis Français. La culture, comme disait Malraux est mon arme contre l’infantilisme. Alors, je n’ai pas peur de me faire avaler par la machine. Il me suffit d’être moi. Mais Marylin me parle dans sa décapotable. Une voix pleine de charme. Elle me demande: « Where are you from ? » Je lui réponds : « From France. I am a French lover, darling.” “oh! Me dit-elle, I saw that. You are so charming, really, really so charming” et les beauties à côté d’elle d’acquiescer. Alors me dis-je, en appellant Nietszche à mon secours, “Si c’est un rêve, rêvons le jusqu’au bout. »

Du yaourt comme identité

In Cahiers de Californie on 28 juillet 2008 at 4:33

Chroniques hollywoodiennes (2)

5h 45. Hollywood semble m’avoir abonné à cette heure de réveil. Je m’observe du coin de l’œil. J’ai l’air léger, même pas chagrin, réveil d’enfant, réveil gourmand, le ventre derrière les yeux, des yeux qui vont chercher derrière la porte de cet énorme frigo américain, le gigantesque pot de yaourt que je me suis offert hier au supermarché, gros comme un enfant nouveau-né. Au diable la petite cuiller, je vise la demi-louche et me ravise. Soyons sérieux, cette grosse cuiller à soupe fera l’affaire. Je sens que je prends une sacrée revanche, moi qui ai toujours pesté contre la petitesse des pots de yaourt, qui n’ai jamais su les manger à l’unité et qui pense que, comme les seins selon Woody Allen, ils font partie des choses qui se gobent par deux. Oui, revanche d’un grand contre les petits. Je me suis toujours demandé pourquoi les pots de yaourt étaient si petits. Ma réponse est que ceux qui les vendent savent pertinemment qu’on ne peut les manger que par deux unités minimum, mais que les consommateurs français sont éduqués à avoir les yeux plus petits que le ventre. Ainsi on vend une idée : l’unité du pot de yaourt, mais on encaisse une réalité : un pack dévasté quotidiennement dans le frigo. Je viens d’un pays où le petit est la norme et le grand l’exception et j’arrive ici, en Californie où c’est exactement l’opposé. Ici, les grands ne se sentent pas suspects. Pourquoi de Gaulle le géant (donc éminemment suspect par nature) fut-il élu par les Français mangeurs de yaourts à l’unité ? Serait-ce parce que c’était l’exception qui délivrait de la suspicion dont on s’était par trop gavé pendant l’occupation ? Espèce de catharsis qui délivre du mal par le mal ? Donc, si je me suis bien, le pot de yaourt français serait le symbole de la résistance française contre l’invasion des Goths, Teutons et Bulgares, ogres dévoreurs de lait fermenté? Tiens ! Le soleil se lève sur Hollywood et tout à coup, je me sens fatigué. Je me demande pourquoi. Je pense à mon panama oublié à la maison. J’aurais dû me méfier du soleil californien. Déjà 6h 30 ! Il est grand temps de faire la sieste.

Du côté de Mulholland Drive

In Cahiers de Californie on 28 juillet 2008 at 4:38

Je ne le crois pas ! Je suis là, au moment précis où mes doigts pianotent sur mon clavier, en haut de la colline d’Hollywood, en train d’attendre le lever du soleil, décalé que je suis. 5h 45 heure locale, 14h 45 heure biologique. C’est plus que l’heure. Mais j’ai bien peur de m’éveiller à même un rêve. J’écarquille grand les yeux, et tout en bas dans une demi-brume violette baignée encore de nuit, la gigantesque croix lumineuse et blanche plantée sur ces collines heureuses comme le grand doigt de Dieu. Où sont les anges ? Ils dorment encore peut-être. Ils vivent la nuit. On sait leur existence par ces pièges à lumière qu’on nomme pellicule. Certains matins chagrins, on les trouve comme des mouches piégées dans ces rubans poisseux. Des êtres éphémères produits par ces collines aux reflets mordorés. En-dessous de moi encore, ces 9 immenses lettres blanches collées à la colline pour indiquer l’entrée du paradis : HOLLYWOOD. C’est la que je suis. Je n’y crois pas. Et bien vivant. J’ai échangé pour un mois mon pavillon de banlieue sis à Bondy contre cette villa luxueuse dessinée par un architecte dans le cœur rêveur de la cité des anges, Los Angeles. Une villa dont la façade rose antique a les faux-airs californiens de ma bicoque, mais en plus vrai, forcément. Elle s’élève sur trois étages par la volute légère d’un vaste escalier en bois tropical et s’ouvre en terrasses multiples comme une fleur minérale en recherche de lumière. Sur la porte d’entrée, j’ai trouvé une enveloppe contenant une clef dorée et un papier sur lequel est écrit : « Welcome, Alain, my home is yours. Signé Chérie. ».

Je ne connais pas la propriétaire, sinon par emails interposés. Je ne connais même pas son visage. Je sais seulement qu’elle est psychiatre et sa sœur cinéaste. C’est par une amie de sa sœur que j’ai eu son contact et qu’on a échangé nos deux maisons. Dans l’entrée la reproduction d’une gravure de Basquiat, dans l’escalier monumental une belle affiche de cinéma, celle du film Eye’s Bayou qui présente le magnifique visage de l’atrice Lynn Whitfield qui joue en compagnie de Samuel L. Jackson. Film realise par Kacy Lemmons, la sœur de mon hôtesse. Coup de tonnerre dans mon esprit. Incroyable, je n’y avais même pas pensé. Je suis dans la maison d’une famille noire. Ces affiches en attestent, et les photos et portraits épinglés au mur le confirment. Au pays d’Obama je suis reçu dans ce qu’on appelle la upper middle-class noire. Mon amie, qui est blanche, n’a même pas pris le soin de me le dire (et pourquoi l’aurait-elle dit ?), et moi, pourquoi y aurais-je pensé ? Cette surprise n’est que l’effet du décalage entre une réalité et des habitudes de pensée inconsciente. Pourquoi penser qu’Hollywood dans ses étages supérieurs serait exclusivement blanc ? Les médias nous rebattent tellement les oreilles du syllogisme « un noir est un pauvre », et nous circonscrivent tellement dans la réalité des banlieues qu’on en oublie soi-même la réalité de notre identité sociale. Cette découverte à Hollywood m’oblige en miroir à me regarder en face. Oui, je fais partie de la petite middle-class française, même si au quotidien je me perçois et me comporte comme un prolétaire, et que je suis tout imbibé de la culture de la banlieue. Je vois ici sans connaître mon hôtesse, par maints signes et par ses livres, que je suis chez une personne qui a une culture de gauche. Gauche américaine sans doute entre Angela Davis et Obama. Mais gauche, et gauche liée au fait de la couleur noire. Les noirs des classes moyennes, je pense, sont souvent comme des anciens gros qui, meme ayant maigri, se vivent toujours comme gros. Etre noir, c’est aussi partager l’espoir de l’issue d’un combat commun. «Je suis, disait Lamartine, de la couleur de ceux qu’on persécute. » Etre noir n’est pas un être-là, mais un exister face au monde. Une couleur existentielle.

Incroyable pays, cette Amérique qui s’apprête à élire un président noir à sa tête. Quelle leçon tout de même à notre petite France qui continue à calfeutrer les dessous de sa ceinture périphérique pour se protéger des courants d’airs venant de la banlieue où on continue à entasser les gens de couleur et les migrants, où on pavoise lorsqu’on donne à un Martiniquais d’origine la responsabilité de quelques moments d’antenne pour présenter le 20 heures par intérim ou à un Guadeloupéen la présidence exceptionnelle d’un établissement public.. Bien-sûr, je n’ai garde d’oublier qu’ici la misère reste majoritairement noire et qu’un jeune noir sur huit a connu la prison. Bien-sûr je pense à Angela Davis qui, dans son combat actuel contre le système pénitentiaire affirme que ce système est la continuation par d’autres voies de l’esclavage. N’empêche qu’une réalité s’affirme, celle d’un monde en mutation qui dit qu’autre chose est possible dans la diversité des existences qui réalisent ici le visage de l’Amérique. Une réalité qu’en France on continue à vouloir oublier par le truchement d’une imagerie de l’homme de couleur qui reste empreinte d’un passé colonial. France, pays des droits de l’homme où les douaniers oublieux du passé se battent sur des digues levées contre les vagues colorées venant du Sud. Une lutte implacable sans état d’âme et sans culture.

Venant de Paris, je suis accueilli à l’aéroport par un douanier au visage mexicain qui me demande ce que je fais comme métier. Je me risque de lui répondre écrivain. Son visage s’éclaire d’un large sourire et me regarde : « Oh ! Comme Jean-Paul Sartre ! L’existentialisme… » Je le regarde, étonné : « Oui, comme Jean-Paul Sartre, un peu, presque. Oui, l’existentialisme ». Il me rend mon passeport après avoir vérifié par mes dires que mon récent passage à Istanbul noté sur le passeport était bien un voyage professionnel, et j’entre dans la « Cité des anges » encore un peu soufflé et remâchant : « Un douanier, américain, comme Jean-Paul Sartre, l’existentialisme. Un douanier américain… » Oui, être écrivain français pour un douanier américain, c’est être apparenté à Sartre.

Je me dirige vers l’établissement de locations de voitures. Au diable l’avarice, j’avais loué par Internet une belle voiture américaine. Le préposé me propose une voiture d’une meilleure qualité. Je lorgne sur la décapotable rouge flambant neuve, et voilà le petit gars de banlieue qui se fait son rêve américain. Et pourquoi pas la décapotable, puisqu’on y est aux portes du rêve technicolor. Mais la raison me souffle une autre voiture plus haute sur roues pour passer les montagnes, la Sierra Nevada et la Death Valley. La raison, je l’ai emmenée avec moi. Elle s’appelle Manu et a les pieds sur terre. Va pour la voiture haute. Elle n’est pas si mal, après tout cette Toyota Highlander. Highlander, on ne sort pas du film. Et voilà le « banlieuez’art » sur l’american way of life roulant à la vitesse de 55 miles et grimpant les collines de Hollywood. On se perd. Je cherche Creston Drive, je m’arrête et demande ma route. Un beau brun aux yeux bleus comme sorti d’un film nous indique le chemin. Manu ne peut s’empêcher de crier ; « Ouah ! tu as vu ce beau mec ? » Je ne dis rien. Plus haut, nous voici de nouveau égarés. Nous interpellons un motard qui est en train de se garer dans sa villa. Il retire son casque pour nous parler. C’est Tom Cruise ou un de ses sosies qui nous répond dans un anglais impeccable. Impeccable, bien-sûr, idiot ! Je veux dire que je comprends tout ce qu’il dit. Il articule comme un acteur, et c’est une vague de charme aux yeux bleus qui nous submerge. Incroyable, me voici devenu sensible au charme masculin maintenant ? Ce qui m’apparaît incroyable, c’est le naturel de ce garçon qui est à tout point comme dans les films de son sosie. Mon dieu ! On dirait qu’ils sont tous comme ça ici. Enfer ! Nous ne sommes qu’au premier cercle et nous montons au sommet. On dirait que cette colline est une termitière de sosies de Tom Cruise. Celui qu’on voit dans les films ne serait donc comme ces petits êtres ailés, qu’un de ceux qu’on aurait capturés dans un ruban de cellulose.

Nous voilà enfin à Creston drive, et je me dis que Mulholland drive ne doit pas être bien loin. Je comprends déjà mieux ici ce film qui est en fait le film allégorique de Hollywood, ce ruban lumineux capteur de rêves et d’anges, qui ceinture cette colline mythique en se retournant sur lui-même à l’infini comme un nœud de Moebius.

Retour sur Duel d’ombres à Avignon

In 1- Presse, 3- Spectacle vivant on 24 juillet 2008 at 12:28

Voici un article de Françoix Xavier Guillerm sur la lecture de Duel d’ombres à Avignon, une interview et quelques photos:

Duel d’ombres


A l’instigation de Stany Coppet, Alain Foix a écrit une nouvelle pièce, Duel d’ombres, la rencontre entre le chevalier d’Eon et le chevalier de Saint-George. Découverte en Avignon.


Saint-George sorti de sa confidentialité toute antillaise fait une sortie magistrale en Avignon ! Après la rencontre du Juif et du Nègre, Shylock, l’usurier du Marchand de Venise, et Othello, le prince maure, dans Le ciel est vide, celle des deux figures de la négritude faite femme, Gerty Archimède et Angela Davisdans Pas de prison pour le vent, Alain Foix ose nous raconter en alexandrins rimés le moment fameux ou les deux chevaliers, d’Eon et Saint-George se rencontrent avant leur fameux duel londonien.

Cette fois, le Noir se confronte à celui qui a une autre identité sexuelle. Le chabin et le travesti. Ni Noir, ni blanc, ni homme, ni femme… Chacun est aux yeux de l’autre une apparence… Jeux de marivaudages, jeux de mots chargés de sens, dialogue léger abordant les profondeurs d’une réflexion sur la différence, « un monde où la surface est profonde… » « Ce sont des personnages majeurs, dit Alain Foix, qui ne sont ni l’ombre de Mozart, ni, dans le cas de Toussaint Louverture (autre héros noir exhumé par la dramarturge), celle de Napoléon 1er. »

Corps sage et corsage
Habilement, Alain Foix ne chante pas la douleur liée à l’histoire. Il trouve d’autres chemins pour raconter ce que ces gens avaient à dire au milieu de leur temps et ce que leur temps a à nous dire. Le texte est empreint d’une légèreté apparente, « très créole et qui cache une mélancolie, une désespérance », prévient l’auteur qui rêvait depuis longtemps d’écrire une comédie. Saint-George, le XVIIIe siècle, les lumières… Voltaire, qu’il faudrait faire taire, « une drôle de lumière sur la traite négrière », « un Mozart noir comme il se dit d’un chocolat blanc, mais en pire », même en alexandrins !

Stany Coppet, Anne Sée, Alain Foix et Caroline Ducrocq

Stany Coppet, Anne Sée, Alain Foix et Caroline Ducrocq

Anne Sée est le chevalier d’Eon, le Guyanais Stany Coppet est Saint-Georges. Dans cette mise en espace de Caroline Ducrocq, les deux héros sont l’affiche du duel du siècle. Le Nègre battra-t-il la femme ? La pièce relate ce jeu de dupés pas dupes. Soudain, entre deux mesure du concerto en la mineur de Saint-George, au paroxysme de l’action, un cri. Un cri créole. Le juron prend une étrange résonance dans cet aristocrate salon londonien… Les masques tombent… « Un esprit sain dans un corps sain », lance le chevalier d’Eon. « Un esprit sage dans un corsage », rétorque Saint-George affranchi ! Duel d’ombre n’était qu’en lecture publique. Un producteur était dans la salle… Duel d’ombres fera, on en prend le pari, un gros succès, pourvu que la France s’en mêle. Saint-George et Alain Foix méritent bien cela.

François Xavier Guillerm (France-Antilles)

Interview. Alain Foix


« Qu’est-ce qu’il y a derrière l’image

d’une femme, derrière l’image d’un

Noir ? »


Ecrire en alexandrin aujourd’hui, ce n’est pas banal…
J’ai d’abord écrit le texte en prose, mais je voulais quelque chose de musical, en vers en alexandrins. Mais surtout, je trouvais intéressant de resituer le chevalier Saint-George dans son temps. Je sais qu’au temps de Saint-George, à la fin du XVIIIe siècle, des gens comme Beaumarchais avaient déjà abandonné l’alexandrin, mais le propos était de créer de la distanciation, une forme de distance noble entre les deux personnages et entre les personnages et nous. Ca procure aussi un effet de distanciation théâtrale. Et puis l’alexandrin impose beaucoup de choses et c’est un jeu. A partir de cette contrainte, on peut nourrir beaucoup de choses. Je me suis rendu compte en ayant écrit le texte en prose, puis en alexandrin, que j’y découvrais du sens, des niches où je pouvais développer du sens par l’apport de l’alexandrin. Curieusement, je dis plus de choses dans l’alexandrin qu’en prose simple.

Saint-George était honoré le 10 mai dernier par le président de la République. Saint-George est à la mode ?

Vive la mode, si la mode porte Saint-George ! (rires)


L’an dernier, vous présentiez Le ciel est vide, la confrontation shakespearienne du Noir et du Juif par rapport à leur histoire, cette fois, c’est le Noir et l’homosexuel. C’est encore une question d’identité ?

Bien sûr, c’est une question d’identité, mais c’est d’abord une question de représentation. La question qui est posée est : qu’est-ce qu’il y a derrière l’image d’une femme ? Qu’est-ce qu’il y a derrière l’image d’un Noir ? Le chevalier d’Eon qui est, on le sait, un makoumè, peut très bien dire autre chose. D’ailleurs, il dit autre chose et il a l’image d’une femme. Et si on retourne la question sur l’image d’un Noir, le chevalier Saint-George répond : « Il n’y a rien, madame. Il n’y a que des idées. » C’est la question profonde du racisme. Le racisme est le fait de penser que derrière le visage de quelqu’un, il se trouve une pensée parce que sonvisage définit un caractère génétique et que la pensée serait inscrite dans ces gènes.

Un sujet grave et une forme légère, pleine d’humour…
Il y a des jeux de mos…. On est dans le XVIIIe siècle qui est un siècle à la fois léger et profond. Un siècle qui sait jouer de la légèreté pour renvoyer de la profondeur. Comme dit Nietzche, la surface est profonde.

La pièce sera-t-elle jouée chez Saint-George, en Guadeloupe?
Je l’espère ! En tout cas, j’ai pensé fortement à eux en écrivant cette pièce. D’aileurs, l’histoire du makoumè c’est très créole… C’est bien parce que c’est un créole qui l’a écrit !

Propos recueillis par François-Xavier Guillerm

Pariscaraibe.com

Ma flûte

In Chronique des matins calmes on 15 juillet 2008 at 3:18


Elle était là, en haut de la bibliothèque, sortie de son étui et s’oxydant lentement lorsque Myriam, flûtiste, invitée à la maison me fit remarquer la violence du sort que je lui faisais subir. Le premier sentiment fut la honte, le second de la pitié, le troisième fut celui de mon immense ingratitude. Ma flûte, je la laissais mourir dans une indifférence presque totale.
Je la pris dans mes mains et l’astiquai jusqu’à ce que ses chromes luisent de mille feux au soleil de ce 14 juillet. Puis, les lèvres hésitantes, je soufflai dans son bec. Le son qui en sortit me surprit. Elle reprenait vie, sleeping beauty attendant qu’un amour la réveille. Mes doigts ont caressé son corps, pris possession de ses clefs, et se sont mis à jouer. Quelques arpèges, d’abord, puis des sonates de Haendel et de Bach, la badinerie encore un peu gauche sous ces doigts rouillés, puis une bossa nova. C’était comme si on ne s’était pas quittés. Je réapprenais son corps avec quelques gaucheries d’amoureux débutant, mais elle répondait avec une douceur inattendue.
La mémoire motrice de mes doigts réveillait dans le flux musical les souvenirs. Je revis les premiers moments où je posai mes doigts sur elle. J’avais 16 ans et ne rêvais pas de flûte, mais de trompette, de saxophone et de clarinette. De mon rez-de-chaussée de Bondy Nord, j’entendais tous les week-ends un cours d’harmonica qui montait du sous-sol. J’avais envie d’y descendre mais n’ai jamais osé. Je me rassurais de ma timidité en me disant qu’en fait, c’est Miles Davis que je voulais faire comme métier, ou au moins Sydney Bechet. Je me voyais marchant par les rues et les ponts de Paris, faisant vibrer les murs et les jeunes filles de mon instrument. Un jour on m’apprit que le conservatoire de Bobigny prêtait des instruments aux enfants nécessiteux. Il suffisait de traverser le terrain vague séparant Bondy de cette commune limitrophe et s’enhardir dans ce conservatoire alors en préfabriqué, à portée de mains, d’oreilles et d’yeux des adolescents traînant en bandes dans les parages. En passant près des fenêtres j’avais déjà aperçu un cours de danse qui éveilla mon premier intérêt pour cet art.
Je pris mon courage à deux mains et vins m’inscrire au cours de musique en demandant le prêt d’un instrument, une trompette. « Il n’y a plus de trompette » me dit en souriant aimablement la personne chargée de l’accueil. Je fis mentalement un trait sur Miles Davis. « Alors, une clarinette ? » m’enquis-je timidement. « Aucune, la dernière vient de partir ». Exit Sydney Bechet. « Alors, un saxophone ? ». « Non plus jeune homme ». J’en aurais pleuré. « Alors, que vous reste-t-il ? » demandai-je, en désespoir de cause. « Il nous reste une flûte traversière, vous la voulez ? ». « Donnez la moi, me surpris-je à répondre ».
Drôle d’instrument. « C’est plutôt féminin, pensai-je, je vais avoir l’air malin avec ce truc tout fluet dans mes grosses mains. Avec mes muscles d’athlète, c’est la gousse d’ail et le gigot. Mais tant pis, je la prends. » Ce fut comme un mariage arrangé, pas un truc de passion, mais j’y trouvais un peu mon compte. Mon professeur, monsieur Guilbert, fabuleux pédagogue, criait à qui voulait l’entendre que j’étais « doué comme un cochon ». Mais le cochon ne voulait rien entendre, prenait sa flûte par-dessus la jambe, courait les stades, passait les haies et arrivait du stade Charléty en sueur et en jogging , pour passer les examens du conservatoire au grand dam de son si dévoué professeur.
Je l’ai aimée, au fond, cette flûte, mais sans jamais le lui montrer. Elle m’a suivi partout et jouait un peu le rôle d’entremetteuse. Je rencontrai ainsi des amis, d’autres musiciens, de simples auditeurs qui engageaient la conversation à partir de Bach ou Mozart. Ma flûte était un peu comme ma moto, un instrument de transports, ayant aussi la fonction d’outil de communication. En la reprenant cet après-midi là, je me mis, comme je ne le fais jamais, sur mon balcon pour jouer. Je communiquais de nouveau l’amour que j’ai pour elle et la musique au quartier tout entier.
En y réfléchissant un peu, je me dis qu’en fait cette flûte que j’ai si longtemps délaissée pour la passion de l’écriture, mais aussi par lassitude et par manque d’énergie, a eu un rôle bien plus important dans ma vie qu’il ne semble à première vue. Outil de socialisation, mais aussi de structuration intellectuelle et morale, d’éveil au monde, à la musique et aux arts, c’est sans doute un peu grâce à elle que je suis la personne que je suis.
Et puis, la prendre dans mes mains me fait rajeunir de 20 ans. Comme dit mon voisin retraité du coin de la rue : « vous jouez d’un instrument, ça conserve la jeunesse. Il en faut de l’énergie pour pratiquer ». Une fontaine de jouvence, ma flûte ?

DUEL D’OMBRES A AVIGNON

In 3- Spectacle vivant, Chronique des matins calmes on 14 juillet 2008 at 2:12

Beaucoup d’eau a coulé depuis le dernier article. Sans doute l’eau du Maroni en crue que je n’ai pu remonter sous les pluies diluviennes de la Guyane. Sans doute aussi piqué par la mouche tsé-tsé, ou peut-être dans mon sommeil par la mygale que j’ai ramenée à la maison. Elle est naturalisée mais sans papiers dans sa prison de verre, mais je me méfie des rêves. Toujours est-il qu’un énorme palmier a poussé sur la paume de mes mains.

Cela dit, j’ai tout de même eu un sursaut créatif puisque j’ai trouvé de l’énergie pour écrire une pièce de théâtre inspirée du duel historique entre le Chevalier d’Eon et le Chevalier Saint-George. Une comédie en musique intitulée « Duel d’ombres », et en alexandrins. Oui, en alexandrins. Je l’avais d’abord écrite en prose, puis me ravisant, je me suis dit que l’alexandrin collerait bien avec cette comédie légère et musicale. A première vue, si on y réfléchit un peu, ça peut paraître bizarre d’écrire au XXIè siècle une pièce en alexandrins, baroque même. D’autant qu’à l’époque où se situe l’action, le 9 avril 1787, date exacte du duel organisé à Londres, Beaumarchais et bien d’autres avaient déjà abandonné cette forme classique. Alors quelle mouche (ou quelle mygale) m’a piquée? Le plaisir d’abord. Oui, c’est un véritable plaisir que de ciseler sa langue dans cette forme si musicale. Un challenge aussi. Mais il m’est aussi très vite apparu que la contrainte imposée par l’alexandrin est très créative. Elle permet de trouver des solutions stylistiques mettant en valeur le sens des répliques, mais plus encore, condense et révèle du sens, crée des ouvertures nouvelles, des niches qui m’ont permis d’alimenter ce texte et d’en exhaler tout le parfum. Un autre intérêt de cette forme, est qu’elle facilite la distanciation théâtrale autant que la distinction des personnages. Intéressant d’ailleurs de noter que distinction et distanciation sont de même nature. Elles sont cet habit invisible, ce « je-ne-sais-quoi » comme disait Balthazar Gracian qui définit la grâce, et la tenue, le port d’une noblesse liée à la représentation du corps. Duel d’ombres est un jeu sur la représentation et l’opposition des images du corps qui se fait dans la conversation. Conversation à la fois sensuelle et conflictuelle. D’une certaine façon l’alexandrin élève les personnages de la prose du monde et les y dessine avec précision. Joute verbale à fleurets mouchetés, piques et frottements d’épidermes, ces deux escrimeurs restent à distance d’eux-mêmes et de de notre époque pour mieux mettre en abîme des questions contemporaines.

Alors non, rassurez vous, je ne suis pas devenu un vieux réactionnaire, une mygale au plafond, ayant la nostalgie des formes anciennes. Je crois au contraire que l’alexandrin, pour autant qu’on sache le manier sans se faire piquer, peut être un outil créatif pour une forme contemporaine. Et puis zut! Marre de ces pièces de théâtre où le texte n’est qu’amas de mots, matière informe prétexte (prête-texte) à des fantasmes de metteurs en scène bandés sur la question du corps. On a un peu trop tendance à oublier que le premier corps du théâtre est le texte lui-même et que le corps au théâtre comme dans la vie n’est rien s’il n’est habillé et tenu par un langage qu’il soit parlé ou gestuel.

Anne Sée

Anne Sée

Duel d’ombres sera mis en lecture à Avignon le 21 juillet 2008 à 10h 30 au théâtre du Petit Louvre et le 22 juillet à 15h à la Maison Jean Vilar. Lu par Anne SEE (Chevalier d’Eon) et Stany COPPET (Chevalier Saint-George), mis en espace par Caroline DUCROCQ avec des extraits musicaux du Chevalier Saint-George.

extrait musical: Saintgeorges_string_5

Duel des Chevaliers Saint-George et d'Eon à Londres le 9 avril 1787

Duel des Chevaliers Saint-George et d'Eon à Londres le 9 avril 1787