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Usine à Rêve

In Cahiers de Californie on 29 juillet 2008 at 6:41
5h 45, encore. Rien à faire, mon corps a fixé ici cette heure pour son réveil. Une machine biologique réglée comme du papier à musique. Pourtant je l’ai mené jusqu’à épuisement hier à travers la cité des machines à rêves universels comme disait Malraux, savoir Universal Studios de Hollywood. J’entends encore la voix du poète : « Jamais une pareille soumission à l’infantilisme n’aura proposé à tous les hommes de la terre un peuple de rêves qui ne signifient rien au-dessus de quinze ans…Pour la première fois, les rêves ont leurs usines, et pour la première fois, l’humanité oscille entre l’assouvissement de son pire infantilisme et la Tempête de Shakespeare ». Et notre penseur visionnaire proposait la culture comme arme contre ces usines à rêves, « permettant de fonder l’homme, l’homme lorsqu’il n’est plus fondé sur Dieu. »
Alors hier, je suis entré dans la maison du diable et me suis amusé du matin jusqu’au soir. J’ai su ce que c’était qu’être un enfant et j’ai su en même temps que cet enfant je ne l’ai jamais été. Ce petit monde (ti moun) que j’étais n’a pas connu la transparence du rêve posé comme un film lumineux sur les reliefs de la réalité, car les rêves du petit monde étaient comme le plissement soucieux de la surface limpide de l’eau sous la poussée du vent. Ici, j’ai connu l’insouciance, la surface lisse, l’enfance américaine qui se voudrait enfance du monde. Ici corps et esprit, je me suis livré à la machine à rêves qui me disait le rêve comme une réalité. Une machine de guerre contre l’horreur du monde. Une guerre du faux comme dirait Umberto Eco. Mais j’ai perçu ici que l’illusion n’était pas trahison. Bien au contraire, elle se fonde sur l’exigence de vérité. La machine se donne à voir comme une machine. Elle arbore ses dessous et elle soulève ses voiles, montre ses circuits et ses pistons, et dit toute sa fierté d’être machine, une machine sans machination.

Une machine pédagogue qui dans un grand studio nous expose tous ses trucs de l’illusion cinématographique. Et dans ce grand circuit où elle nous conduit, spectateurs médusés, dans un petit train truqué à travers cette ville immense de l’illusion formée de gigantesques studios de cinéma, elle n’aura de cesse que de nous émerveiller de sa puissance machinique. Elle nous répète : « Regardez comme tout cela est faux, l’horreur et la beauté, les catastrophes, les tragédies et les visions sublimes, n’est-ce pas merveilleux ? Regardez comme tout ce qui vous séduit et vous horrifie n’est que l’effet de ma puissance. La puissance formidable et rassurante d’une machine aimable à votre service et à celle de vos rêves. » En effet, elle est là, l’évidence : le songe ne serait pas mensonge. Le faux ne serait pas fausseté, bien au contraire, souci de vérité. Cette machine ne détruit rien, elle construit, mais plus encore, elle reconstitue. Voilà sa force : la reconstitution. Elle est capable d’imiter toute réalité passée, présente et à venir.

C’est une machine contre la mort, contre l’idée même de la mort et contre le temps qui passe. Tout est toujours ramené au présent du spectateur. C’est là toute sa puissance : elle empêche la mort d’advenir et nous inclut vivant dans son monde reconstitué. Ce qui a existé existera toujours auprès de nous. Les animaux préhistoriques, comme les personnages historiques. Le temps est aboli, l’espace aussi. Une réalité rêvée qui n’exclut pas le spectateur, bien au contraire. Nous sommes ici au far-ouest aussi bien que dans un village français ou sur la lune. Nous pouvons converser avec Marylin Monroe dans sa décapotable rose au coin d’une rue. Je peux être à côté d’Armstrong, Aldrin et Collins comme le premier cosmonaute noir de retour de la lune. Même les cartoons ont un statut de réalité, tout autant que moi-même, et Hulk le terrifiant homme vert est un ami, juste un peu plus musclé.

J’entre dans ce monde euphorique, je m’y laisse prendre comme l’enfant que je n’ai jamais été et m’amuse comme un fou. On ne peut que jouer le jeu, avec peut-être un peu de distance ironique. Mais je me dis que c’est parce que je suis Français. La culture, comme disait Malraux est mon arme contre l’infantilisme. Alors, je n’ai pas peur de me faire avaler par la machine. Il me suffit d’être moi. Mais Marylin me parle dans sa décapotable. Une voix pleine de charme. Elle me demande: « Where are you from ? » Je lui réponds : « From France. I am a French lover, darling.” “oh! Me dit-elle, I saw that. You are so charming, really, really so charming” et les beauties à côté d’elle d’acquiescer. Alors me dis-je, en appellant Nietszche à mon secours, “Si c’est un rêve, rêvons le jusqu’au bout. »

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