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Le cimetière des éléphants

In Chronique des matins calmes on 29 août 2008 at 9:05

A Denver, la nomination de Barack Obama comme candidat officiel du parti démocrate à la présidence des Etats Unis, est en train de reléguer la France, ex-pays colonial n’assumant pas son passé, au rang de vieille puissance recroquevillée sur elle-même, incapable de renouveler ses élites à l’image de sa réalité. Il pourrait fort bien y avoir en novembre prochain un homme noir président des Etats Unis alors que la France, bardée de surdiplômés originaires de ses ex-colonies, est même incapable, à part quelques exceptions notables, d’offrir à ces gens là les postes de responsabilité qu’ils méritent, à hauteur de leurs compétences. Paradoxe d’une république qui se targue de méritocratie. (Quel mot affreux !). Aujourd’hui, j’ai envie de crier, parodiant JF Kennedy à Berlin : « Je suis Américain ». Et je suis certain qu’une grande partie du monde a envie de le crier avec moi. Oui, avec Obama Président des Etats-Unis, c’est la face du monde qui en sera changée. C’est une révolution dont il s’agit. Les Etats Unis, pays éminemment capitaliste, sont en passe d’élire à leur tête le représentant de ceux sur la souffrance desquels le capitalisme s’est développé. Car il n’est plus un secret pour personne que le capitalisme s’est fondé sur le commerce triangulaire, sur la traite des noirs. Obama a de commun avec Toussaint Louverture qu’il a compris que pour changer l’histoire, il faut dépasser le piège de la couleur dans laquelle les noirs et la négritude furent enfermés. Comme le pensait Toussaint Louverture, la liberté des noirs, ne peut s’entendre sans celle des blancs. C’est là un saut qualitatif qui ravale au rang d’absurdité le fameux concept de deuxième terme du matérialisme historique : la dictature du prolétariat qui eut pour avatar aux Etats-Unis le fameux black power. C’est aux Etats-Unis que se fait la marche de l’histoire comme, c’est dans la banlieue qu’elle se prépare. C’est clairement ce que m’ont dit à Los Angeles ces cinéastes noirs américains qui voient dans le 93, le lieu où « ça » se passe. Mais aujourd’hui, les socialistes et communistes ouvrent tranquillement leur université d’été. Drôle de pays où il n’existe qu’une seule race d’éléphants : les éléphants blancs. Laissons les danser sur leur puissance, laissons les s’entre admirer de leur mémoire arrogante qui ne voit le présent que par la trompe du passé, et fermons derrière eux les portes du cimetière des éléphants.

Beau comme un camion

In Cahiers de Californie on 25 août 2008 at 8:32

Paris, 5h45. Mon corps s’est abonné à la même heure de réveil qu’à Hollywood. Décalé, sonné, k.o. debout, une baffe temporelle, un aller-retour. Et la même envie irrépressible d’écrire. Cela me vient souvent comme ça, l’écriture. Comme si elle était un polder (j’écrirais bien pôle d’air), une prise de terrain sur la mer. Aucune préméditation, érection matinale. Et la Californie qui court en moi, encore, toujours. Je reviens, je reviens toujours à mes premières et mes dernières amours. C’est ainsi que je suis, je ne lâche jamais prise. Si j’étais chien, je serais bouledogue, j’en ai peur. J’ai en commun avec nos amis à quatre pattes deux de leurs qualités essentielles : le flair et la fidélité. C’est peut-être elles qui me font écrivain. J’écris toujours à l’intuition et en aller-retour.

J’ai tant de choses à faire aujourd’hui, les deux pieds sur la terre si mouillée de Paris. Une nouvelle aventure commence à Montreuil à 10h tapantes : le chantier de création de ma nouvelle pièce « Le ciel est vide » mise en scène par Bernard Bloch. Toute l’équipe sera présente : comédiens, techniciens, scénographe, costumière, musiciens, cinéaste, scénographe lumière, relation publique, attachée de presse, administratrice, metteur en scène et assistant à la mise en scène. Une bonne vingtaine de personnes, tous présents, et moi je serai décalé. Et moi je serai là mais encore ailleurs. J’espère seulement avoir suffisamment de présence pour ne pas être trop étranger à mon propre texte. Je devrais m’en angoisser. Mais non, je suis là, les yeux ouverts, et j’écris sur mon blog des choses qui n’ont rien à voir. J’ai un roman en cours, j’ai aussi sur le feu une commande d’ouvrage importante et urgente.et un scénario de B.D. pour adulte. Je dois m’occuper de la reprise de « Pas de prison pour le vent », très bientôt, le 14 septembre à la fête de l’Huma. Ma pièce récente, « Duel d’ombres », lue à Avignon, demande qu’on s’en occupe. Mais moi, je suis là, les yeux ouverts à écrire sur mon blog. Les yeux ouverts sur quoi ? Sur un rêve. Sur une route qui défile, qui défile. La route 1, Road 1, celle qui longe les côtes de Californie. Ce n’est pas une route, c’est un tapis roulant, je dirais même, un tapis volant, volant au-dessus des côtes, au-dessus des falaises balancées de vertige et d’océan. Décollé de la terre, décollé du réel dans une de ces fabuleuses voitures climatisées et si bien suspendues, je suis Alain Baba au pays des hippies. On ne dira jamais assez l’importance de la voiture ici comme un outil de rêve. La voiture vole, nous sommes tous des Batman en puissance. J’y reviendrai sans doute. J’aurais tant de choses à dire là-dessus. Egalement sur les camions, les trucks, énormes machines roulantes et rutilantes à tête de chat. De véritables pumas sillonnant l’Amérique de part en part. Si « beau comme un camion » signifie quelque chose, c’est bien dans ce pays. Ces chats monstrueux exercent ici une séduction énorme, peut-être même au-dessus des bolides de tout genre. Je dois avouer que moi-même, je restais bouche grande ouverte, comme un enfant devant ces seigneurs de la route. La route, un film hollywoodien qui déroule sa pellicule lisse, soyeuse, et enserre le territoire comme un ruban autour d’un cadeau. Elle est aussi machine à rêve. Je l’ai rêvée, elle m’a rêvé, j’en rêve encore. J’ai tant de choses à dire, comme lorsqu’on sort encore tout étourdi d’un rêve tout en en couleurs. Mais c’est passé si vite. Trop de choses, trop de route avalée en si peu de temps. Je suis comme un camionneur. Lucide, mais hébété par le bitume. Je caresse un gros chat. Cat veut dire aussi musicien. Et Cat Stevens qui miaule dans ma cabine à rêves. Je roule, j’écris, je roule, et je déroule mon blog, au jour le jour, sans frein à mon plaisir et même sans rétention. Pourquoi écrire un blog ? Question toujours lancinante. Peut-être parce que je suis journaliste. Entendre d’abord ce mot au sens non professionnel : celui qui écrit journellement, au jour le jour. Je n’ai jamais tenu de carnet intime. Je n’ai pas goût à ça. Alors le blog est comme un substitut à cet épanchement matinal ou nocturne d’écriture sans aucun but qu’écrire, rouler du verbe, conduire du sens. Sauf que cela n’a rien d’intime. Alors autre question gênante : n’y a-t-il pas dans cet épanchement public quelque tendance obscène, exhibitionniste, narcissique ? Je ne crois pas, j’espère que non. J’écris pour dire, pour communiquer. Mais le blog, il est vrai, a cette fonction qu’a apporté le roman à la littérature : produire du sujet écrivant. C’est une toute autre fonction d’écriture qu’au théâtre par exemple qui est pour moi d’abord une poésie sociale et politique. Je hais cette tendance nouvelle au théâtre héritée des dérives du roman moderne de mettre le moi écrivain en scène. Bien sûr que dans l’écriture d’un blog il y a une économie libidinale comme dirait Marcuse. Il y a dépense, mais il y a don, désir d’échanger, d’ouvrir le dialogue. C’est là que le blog et la route se rencontrent. Le voyage est toujours partage d’une expérience personnelle. Toute la littérature le dit, et qui a voyagé sait qu’on ne peut séparer le dire, le conte, le rapport, avec le chemin parcouru. Je reviens sur la route, que j’écris, qui m’écrit. J’ai écrit sur le vif, à l’intuition, au jour le jour sans m’arrêter. Je ne suis pas revenu sur mes pas d’écriture. C’est un risque pour l’écriture elle-même de ne pas prendre le temps de se relire et de se méditer. Mais c’est le jeu du blog. Je suis persuadé qu’il apportera quelque chose à la littérature dans son immédiateté. C’est également un exercice formidable pour un écrivain, et je sais que cette lecture sur le pouce attire des lecteurs de plus en plus nombreux. Il y a ici une liberté qu’il n’y a nulle part ailleurs. Comme sur la route, on the road dirait Kerouac. Mais Kerouac était à pied, mais il a pris son temps, et moi j’ai filé à toute vitesse. C’est ça peut-être qui me travaille. Peut-être faudra-t-il que je revienne sur cette route, au moins mentalement. J’ai vu tant de choses, eu tant de sensations, ai tant de choses à dire que ne peut pas autoriser un blog. C’est ça. Ce que cette route m’a donné à écrire, je ne l’ai pas encore écrit, juste survolé dans ma voiture climatisée. J’y reviendrai peut-être quand la littérature aura ressaisi mon rêve et formulera ses exigences et aura pris mon temps.

L’or, l’ours, et ceux qui tuent

In Cahiers de Californie on 22 août 2008 at 9:37

Trois jours de silence qui chante au coeur du Parc National de Yosemite Valley en compagnie des geais bleus, des écureuils dorés et des ours noirs, m’ont inspiré cette fable qui clôt provisoirement peut-être ces cahiers de Californie:

C’est Œil-de-ciel qui me l’a raconté. Il tenait, disait-il, la nouvelle de la bouche du geai bleu, duquel il vola dans le ventre de sa mère la couleur de ses yeux. Sa mère, Lune claire, l’avait fait dans un champ d’herbes folles au milieu des grands cerfs et des écureuils dorés qui ont l’œil si gourmand. Dans le cœur du plaisir, elle lâcha un grand cri, et un geai affolé s’envola sous ses yeux. Une plume tomba du dessous d’une lune attendant en plein jour le grand drap de la nuit. Cette plume lumineuse comme l’or et plus bleue que le ciel, la vieille squaw amoureuse la portait encore au couchant de sa vie au milieu de cheveux gris et noirs. Personne ne voulut demander de qui l’oiseau bleu tenait cette nouvelle incroyable. Peut-être du fil qui chante dont le chant court plus vite que l’éclair et traverse les vallées. Le geai s’y pose souvent à la tombée du jour et écoute ses histoires. En moins de temps qu’il ne faut au grizzli pour attraper dans un vol de lumière un saumon qui remonte la rivière, Awooni, la grande bouche ouverte, c’est ainsi qu’on appelait notre vallée, était pleine à craquer comme une jeune fille enceinte jusqu’aux yeux d’une nouvelle si énorme. Elle venait de très loin, mais à peine essoufflée, cette nouvelle, passant les montagnes, les vaux et les plaines sans rien perdre de sa force. Elle descendait des montagnes très là-haut où le froid en hiver courbe animaux et humains sous le souffle du blizzard. Des montagnes du pays qu’on appelle Montana. Ca s’était passé là, au quatrième jour de l’été 1876 près de la rivière Little Big Horn. Sitting Bull, Crazy Horse, Lame White Man, Cheyennes et Sioux rassemblés, avaient écrasé sous la ruse et la force du courage le colonel Custer. Nous, les Miwoks habitant Awooni, la grande bouche ouverte, sommes des gens pacifiques. Mais à entendre une telle nouvelle, avons dansé nuit et jour. Même les cruels Yos. é meti n’en revenaient pas. Pour un peu, nous aurions dansé avec eux oubliant un instant que leur nom signifie « ceux qui tuent ». Nous sommes bien placés pour le savoir, c’est nous qui leur avons donné ce vilain sobriquet. Nous vivions côte à côte comme le cruel grizzli et le doux ours noir. Mais même une telle nouvelle n’a pas pu nous unir. C’est peut-être pour cela que tout est comme maintenant et que les blancs ont marché sur les rouges jusqu’à ce que leurs cendres se fondent à la couleur de la terre. Ce n’est pas tant les hommes, mais cette pierre de soleil qui coule dans les rivières qui est cause du mal. Tant que Johnny Walker et sa troupe de trappeurs amateurs de whisky, de fourrures et de jolies squaws aux yeux noirs venaient chasser sur nos grands territoires tout allait pour le mieux si ce n’est des histoires à propos de fourrures, de whisky et de squaws aux yeux noirs. Mais ils sont arrivés, les barbus aux yeux jaunes, les pieds dans la rivière. Leurs bâtons de tonnerre déchiraient la vallée. Ils ont fait leurs maisons avec nos grand-père séquoias, ont tué les grizzlis jusqu’aux plus petit des derniers puisqu’ils mangeaient leur bétail. Les Yos. é meti les ont attaqués et les hommes aux yeux jaunes les ont tous décimés. Et ce fut la dernière des histoires. Ce n’est pas Œil de ciel qui me la racontée. Il pleurait sa maman, cette vieille squaw amoureuse, la plume bleue encore plantée dans l’argent des cheveux. Ce n’est pas l’oiseau bleu non plus, il n’aurait pas osé. Ni même le fil qui chante qui ces jours là toussait sous la honte des blancs. Ce fut le doux ours noir qui l’a su du grand aigle des montagnes. Ils avaient tué femmes et enfants, massacrés alors que les hommes étaient désarmés. C’était là-haut, très là-haut, là où l’hiver le blizzard couche les humains et les bêtes dans la neige, dans le Dakota du sud. C’était le quatrième jour de l’hiver 1890 dans le pays des indiens Lakota. Tués, massacrés. C’était à Wounded Knee. Ce jour-là était la fin du monde des rêves. Les oiseaux bleus n’ont plus parlé aux hommes, les ours noirs se sont tus, les écureuils n’ont plus le regard si rieur. Et plus personne ne parle plus à personne vraiment. C’est cette année là que je me suis tu à jamais et me suis enfermé dans le tronc d’un grand-père séquoia. L’or lui-même a fini de chanter par ici. Il ne reste qu’ours noir qui n’est plus très bavard. Ils en ont fait l’emblème de notre belle vallée, Awooni, la grande bouche ouverte qui maintenant est muette. Elle s’est tue depuis qu’en ces jours de 1890, de l’horreur Wounded knee, on en fit un parc national qu’on appela Yos.é. meti. Yosemite comme ils disent dans leur langue. Notre si belle vallée, qu’on appelle aujourd’hui du nom de ceux qui tuent. Depuis ce jour sombre, nous laissons le sifflement du vent dans la grande bouche ouverte parler à notre place

Alcatraz et la conjuration des imbéciles

In Cahiers de Californie on 19 août 2008 at 9:57

Certaines erreurs ont la vie dure. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais persuadé jusqu’à ces derniers jours que John Kennedy O’Toole était de San Francisco. Qui n’a pas lu « La conjuration des imbéciles », œuvre étonnante de cet écrivain génial, doit se précipiter dans la première librairie venue. O’Toole est un de ces auteurs fulgurants que la littérature produit régulièrement. La Conjuration fut éditée après son suicide en 1969 à l’âge de 32 ans. C’était son deuxième roman. Le premier, également non édité de son vivant, fut écrit à l’âge de 16 ans. Cet éphémère Victor Hugo américain matiné d’Orson Welles auquel il ressemble étrangement, est né et a vécu en Louisiane et non en Californie comme ma mémoire défaillante me le soufflait. Il est vrai, à ma décharge, que j’ai lu ce roman il y a une vingtaine d’années et ai fini par confondre les docks de la Nouvelle Orléans et ceux de San Francisco. Et à cette occasion, je me demande « que reste-t-il d’une œuvre quand on a tout oublié ? » Il reste un style, un rythme, un phrasé, un geste d’écriture, une manière d’emporter le lecteur dans le cours d’un récit, un caractère, un esprit, un regard sur le monde, une patte qui croque des personnages, les met en situation et les impose avec force à l’imaginaire du lecteur. A la réflexion, c’est cette liberté de style, cette morgue, cette décontraction, cette élégante désinvolture associées à un humour corrosif et souvent noir, cette manière d’écrire en noir et blanc, en contre-jour et en clair-obscur qui, dans mon esprit ont relié cet écrivain Louisianais à ceux de la côte Californienne. Mais chemin faisant, et remontant ladite côte en pensant à O’Toole aussi bien qu’à mes auteurs américains favoris, je percevais confusément que quelque chose ne collait pas. Il y a chez O’Toole un humour du désespoir, un mode de solitude, une respiration d’asphyxié qui, ne correspondent pas avec l’humour, la solitude et la respiration de cette côte californienne. Ici la solitude est celle de l’errance ouverte à la rencontre, soucieuse de l’insolite, curieuse de soi autant que de l’irruption inopinée de l’autre intempestif, cependant attendu. Il y a ici une hospitalité coextensive à l’écriture elle-même. Rien de cela chez O’Toole. La liberté et l’humour de son style sont mis au service d’une plume qui ne pardonne pas, qui ne laisse aucune porte ouverte et dont l’errance est expression d’une désespérance. Il y a une verticalité dans l’écriture d’O’Toole qui me semble contraster avec l’horizontalité que je perçois dans cette littérature de l’Ouest. L’un, O’Toole pose sa solitude contre le monde, les autres inscrivent leur solitude dans le monde. C’est qu’O’Toole se bat (et meurt) contre un espace étouffant à son époque, celui de la Nouvelle Orléans.

prison d'Alcatraz

prison d'Alcatraz

Son écriture est cri contre la « Conjuration des imbéciles » qui l’empêchent de respirer, et d’être ce qu’il est et veut devenir : un écrivain de génie. Les autres, ceux (ils sont nombreux sur cette côte Ouest) dont j’apprécie l’écriture, cette littérature de semelles usées, ont fait de leur solitude une donnée nécessaire, un acquis positif et intangible. Elle est la muse et la plume permettant le dialogue avec le monde, l’environnement, les autres donnés comme tels. Comme si le paysage lui-même produisait l’écrivain ainsi que les sous-bois les champignons. Bien-sûr le roman noir d’O’Toole, rejoint à sa manière celui de San Francisco. Mais le noir lui-même ne se vêt pas de la même manière. Il me semble que San Francisco, ville de liberté, produit si aisément du noir grâce au fait que le noir n’est pas en elle mais dans la projection au-delà d’elle d’un enfer réel qu’elle regarde en miroir sur l’horizon : Alcatraz. Sa liberté a pour tare le noir de la plus célèbre des prisons où fut enfermé Al Capone. Et c’est sur ce noir qu’elle dessine sa liberté, individuelle, forcément. O’Toole, lui, est enfermé dans l’Alcatraz de son existence en Louisiane. Il doit en sortir par le haut. C’est pour cela que, entrant à San Francisco, j’ai compris que John Kennedy O’Toole ne devait pas être Californien et encore moins de San Francisco.

La bonne herbe

In Cahiers de Californie on 18 août 2008 at 9:00

Ce n’est pas une ville, c’est une vague. Tout surfe ici et tout chaloupe. Vertige d’une rue qui plonge, un cable-car qui tangue, et des voitures qui dansent la danse des canards, une rue serpent qui plonge dans un parterre de fleurs. J’ai vu des goélands danser sur des toits de voiture, tous becs tendus vers un joueur de violons. Une folie douce parcourt cette ville de part en part. Seule l’antique prison posant son point de perspective sur l’horizon semble vouloir lester de plomb cette ville qui roule, balance et tangue. A Sausalito, quartier flottant sur la lagune, je trouve le calme d’une eau dormante sur un ponton qui amarre des maisons flottantes. Une vieille dame arrose ses fleurs. Voilà qu’elle m’accoste et dit qu’elle joue du saxophone. En moins de temps qu’il ne me faut pour le dire, je suis dans sa maison. Elle me raconte sa vie. Son parterre est jonché de pelotes de laines multicolores. Elle fait des vêtements pour Ralph Lauren. Elle s’appelle Jeanne Lor, elle est Luxembourgeoise d’origine, et son mari un ancien diplomate. Elle montre une photo de la Grande duchesse dont elle me dit être une amie, me présente ses chats, me recouvre d’un bonnet et d’une écharpe de laine offerts en signe d’amitié, m’embrasse en me mettant une rose à la boutonnière et me dit de rester en bonne santé et de revenir quand je le veux. Rencontre d’une demi-heure à peine qui restera plantée comme cette rose accrochée sur le cœur. Elle est charmante, elle a bien toute sa tête, mais son esprit artiste est comme cette ville, une vague libre, une vie qui roule dans l’instant, qui renouvelle l’instant et qui balance sur l’horizon. Une vie qui surfe. San Francisco est née sur un village qui a pour nom Yerba Buena. Sans doute les effluves de cette bonne herbe persistent dans l’atmosphère. Ce n’est pas une ville, c’est une vague, une vague psychédélique qui vous emporte malgré vous et qui vous berce d’une folie douce. Je quitte San Francisco avec un grand sourire béat. Ce n’est pas une ville, c’est un joint un peu dosé.

La robe de Marylin

In Pas de catégorie on 17 août 2008 at 8:18

A San Francisco, cité des quatre vents, les robes des filles s’envolent comme celle de Marylin Monroe qu’on trouve en effigie et en icône dans bien des bars et des vitrines de magasins. Cette légèreté des robes au vent est à l’image d’une ville qui monte, qui monte, qui monte, tout en rondeurs. Une immense crinoline habillant les collines, que trousse un vent fripon. Une crinoline, une robe mécanique. A y regarder de près, cette robe de Marylin n’est soulevée que par la grâce d’une machine, une rame de métro, symbole très phallique, qui souffle l’expression de sa force, de sa puissance, de sa vitesse par une bouche d’aération ouverte bien opportunément sous les dessous de l’éternel symbole féminin. Féminité ici confrontée à la machine, à la modernité et magnifiée par elle. Et si San Francisco était cela, finalement, une robe métallique s’étendant en dentelles d’immeubles sur les rivages de l’océan ? Une féminité sertie de toute part de métal, et une ville qui roule ses mécaniques de bas en haut d’une géante. Prendre ne serait-ce qu’une seule fois un cable-car pour vous conduire de Union Square au Golden Gate Bridge, permet de bien comprendre ce fait : cette cité vit par la grâce des ingénieurs et des machines. Ces cable cars qui la sillonnent et l’ont sertie de rails en creux, en courbes et en rondeurs, sont plus qu’une institution, ils en sont l’âme. Ils en sont les animateurs, les gnomes travailleurs qui portent l’esprit industrieux de ces collines en mouvement, qui les relient entre elles et nouent leur unité dans le mouvement de haut en bas et par les quatre coins cardinaux. Sans doute sans ces cable-cars et sans tous ces ponts mécaniques, San Francisco ne serait pas l’unité urbaine, la machine-ville qu’elle est devenue. En entrant dans ces drôles d’engins, on pénètre au cœur vivant et immuable de la ville. Ce sont des antiquités modernes roulantes et en usage. Ils sont aussi vieux que la ville moderne elle-même, puisque leur création date de 1873 et a accompagné son essor. Outre de remonter les collines de San Francisco, ce sont également des machines à remonter le temps. On y est confronté à la faconde et à la sueur des conducteurs exprimant une virilité presque anachronique, haranguant les dames, plaisantant les jeunes femmes, affirmant sans ambages leur désir au milieu du tramway. Une mécanique qui craque, qui crisse, qui sent l’acier chauffé à blanc. Formidable machine qui s’élance hardiment dans une pente, retenue par le chauffeur, tous muscles tendus et les mains gantés de cuir, agrippé à d’énormes leviers qu’il actionne avec une science et une adresse manifestes, mais dont la finalité nous échappe, de même que le fonctionnement de cette mécanique pour le moins ingénieuse. La mise en scène du travail et de l’effort fait partie du voyage et est incluse dans le prix du ticket. Nous roulons dans cette modernité du XXè siècle naissant qu’ont magnifié les futuristes, les cubistes et des peintres tels Fernand Léger, Picabia ou Delaunay et tous ces modernes qui pensé la machine comme objet esthétique, qu’on trouve en bonne place au musée d’art moderne (Moma) de San Francisco. J’y remarque également la fameuse « fontaine » de Duchamp à qui on a donné la place juste, bien au milieu d’une galerie, la place du patriarche. Je note que cet objet artistique d’origine industrielle qui a fait couler en France tant d’encre de pisse papiers, laisse le public local dans une indifférence à peine amusée. C’est que sans doute au pays de la machine reine et des automobiles magnifiques, il va de soi que l’objet industriel est un objet esthétique. Une telle culture intégrant une dimension utilitariste et positiviste, est sans doute responsable du fait que la part subversive et provocatrice de l’acte esthétique de Duchamp a très vite été absorbée pour ne conserver que la dimension positive. Il en reste un objet symbolisant l’esthétique produite par le travail et l’industrie. Comme je l’ai déjà dit, l’abstraction fait partie intégrante de la culture américaine et le travail des formes et de la matière surdétermine toute recherche de signification ou d’utilisation. Au Moma, j’ai eu le plaisir de retrouver des œuvres contemporaines américaines. Curieux comme sur leur territoire de création les œuvres prennent plus de force et de sens. Je n’avais jamais remarqué que le fameux drapeau américain de Jasper Johns était à ce point un composé de matières travaillant entre elles. C’est bien ça l’Amérique, une conjuration d’Etats fondée sur le pacte du travail et de l’industrie. En ce sens là, San Francisco telle qu’elle apparaît avec sa robe de crinoline tissée par les cable cars, est bien une des expressions les plus abouties de l’Amérique à la pointe de la modernité. Une modernité aujourd’hui en quête d’une nouvelle identité et de nouveau mythes pour la refonder. Peut-être est-ce là, dans cette mue que se joue la comédie de cette ville encore adolescente.

Qui es tu San Francisco?

In Cahiers de Californie on 16 août 2008 at 8:43


Qui es-tu San Francisco ? Je te questionne et tu me jettes au visage ton puzzle multicolore et te couvres de brume, et ton Golden Gate Bridge, arc en ciel de métal posant ton auréole tout au bout du Sunset, se cache sous les nuages abandonnant son empire d’horizon à cette affreuse grimace, cette verrue sur la mer qui a pour nom de sinistre mémoire la prison d Alcatraz. Je t’ai parcouru de part en part, depuis Union Square et le quartier chinois, ai traversé Haight-Ashbury, ton ancien quartier de hippies aujourd’hui couvert de bobos faisant commerce de pacotille de ce qui fut autrefois une pensée et un mode de vie. J’ai bu le thé servi par des pseudo geishas en robes traditionnelles au milieu de ton tea garden japonais, et parcouru un de tes parcs immenses où se situe ce beau musée de Jong que j’ai préféré pour commencer au Moma. Et puis j’ai vu tes pauvres jetés sur tes trottoirs opulents et arrogants, noirs pour la plupart, tes nuits frivoles, tes bars festifs, tes défilés de mode et ton clinquant. Demain, je prendrai le bateau et passerai sur le Golden Gate Bridge pour t’embrasser depuis la mer avec un recul nécessaire, puis monterai tout en haut de ta tête, aux Russian et Nob Hills, pour plonger de très haut sur ton identité Mais je sais déjà que je ne saurai pas plus sur toi qu’une femme sur qui on lorgne au passage du décolleté généreux. Du reste je sais bien qu’il est illusoire de vouloir saisir le vrai visage d’une ville en si peu de jours. Je ne suis pas de ces voyageurs collectionneurs qui s’illusionnent de leur regards et qui se « font » des villes comme ils disent : « j’ai fait Hong-Kong, New-York, Moscou… ». Se faire une ville comme on se fait une pute. Et sincèrement peut-on d’ailleurs se faire une pute si on n’est pas soi-même déjà fait ? Fait comme un rat, comme ces rongeurs de dépliants touristiques, modernes tapettes pour rats des villes.

San Francisco, je te connais à peine, et déjà tu m’exaspères. Il est des villes comme des humains qui se laissent saisir d’un regard, même s’ils savent garder le mystère derrière ce qu’ils offrent au premier coup d’œil. Tu es d’une autre nature. Tu joues un jeu et tu minaudes comme le premier travelo venu. Oui, tu es une ville qui joue, et ce jeu semble faire partie de ta personne même. Tu joues ta vie comme une adolescente. Comment une ville jeune comme toi, enflammée en 1848 par la fièvre de l’or et fortifiée sur le tissu du jean de Levi-Strauss, peut-elle être autre qu’adolescente. Tu es une adolescente qui a grandi trop vite, mal dans un corps trop grand pour toi qui te vis encore un enfant, toi qui es une mégalopole alors que tu te voudrais encore village. Alors tu joues. Tu joues à ce que tu n’es pas, avec la grâce, la fougue, la sincérité d’une lolita. Tu m’agaces San Francisco et me séduis. Tu as dans ta frivolité la profondeur de ceux qui dansent leur vie sur un volcan. Toi, tu danses sur la faille de San Andréa avec frénésie et indolence. Tu sais qu’à tout moment l’océan peut te reprendre aussi vite qu’il t’a conçue dans un des ses violents coïts avec la terre qui se frotte sous lui. Quelle autre ville sait mieux que toi dans l’univers la fragilité de notre présence ici-bas? Peut être autrefois la frivole Pompéi dont les amants enlacés furent saisis sur le vif par la main léthale de la terre.

San Francisco, impasse Isadora Duncan

In Cahiers de Californie on 15 août 2008 at 9:08

San Francisco, hôtel Adélaïde, impasse Isadora Duncan. C’est amusant. J’étais logé cet été en Avignon dans l’impasse des pensées. Je connais aussi une impasse du désir. Pourquoi baptise-t-on des impasses du nom de ce qui justement ouvre des voies ? Je ne connais pas de boulevard du désir, de la pensée ou du plaisir. Il n’est pas rare en revanche que boulevards et avenues soient dédiés à ceux qui ont crée des impasses. J’ai connu un boulevard Staline, par exemple, pour ne citer que lui. Impasse Isadora Duncan… Je ne suis pas superstitieux, et cependant je ne laisse pas de m’étonner de ces signes curieux que la vie souvent m’envoie. Il y a des centaines d’hôtels à San Francisco et il a fallu que je choisisse précisément celui qui est situé dans cette minuscule impasse qui rend hommage à la grande pionnière de l’histoire de la danse moderne. Je vois de la danse partout. Elle accompagne ma vie. Signe du destin ou signe de l’inconscient ? Autre signe, peut-être plus inquiétant celui-ci : mon périple en Californie commence à Los Angeles dans la maison d’une psychiatre qui m’héberge et se termine quasiment à San Francisco dans la maison d’un psychiatre, Irvin Yalom, qui me reçoit. Irvin Yalom, auteur du très beau roman « Et Nietzsche a pleuré » chez Galaade. Nietzsche, le philosophe danseur sombrant dans la folie, et à qui j’avais consacré une bonne part de ma thèse de philosophie intitulée précisément « danse et philosophie ». Une référence permanente pour moi. J’étais à Vienne l’été dernier, et étrangement je trouve en San Francisco une sorte de métissage entre Paris et Vienne. Pas étonnant que les psychiatres y pullulent. A première vue, cette ville semble tiraillée entre des extrêmes, entre l’Orient et l’Occident, entre l’esprit d’une capitale européenne et celui d’une mégalopole américaine. Ouvrant large ses avenues, cette ville humide et glacée, percée de courants d’airs, baignée de brume, semble assaillie par l’hiver en plein été, et cependant est enjouée d’une humeur estivale. A la fois pressée et indolente. On sent dans la circulation comme un danger jamais ressenti dans les autres villes de Californie. Le sentiment qu’à tout moment la folie meurtrière d’un automobiliste peut surgir à un carrefour. On revoit « Bullit » avec Steve Mac Queen au volant de sa mustang bondissant sur les dos de chameaux des rues en pentes de San Francisco, et on revoit ces nombreux films dont les courses poursuites de voitures ont choisi pour cadre précisément cette ville où la folie et la vitesse peuvent surgir à tout moment. Pourquoi le choix de San Francisco ? Sans doute pour la même raison qui a conduit Luc Besson à choisir Marseille pour décor de son film taxi. Pour la crédibilité. Frisco comme on dit (et pourquoi pas fresco qui lui irait très bien ?) est tendue entre le désir d’aller de l’avant, d’être à la pointe de l’innovation technique, sociale et politique, et un réflexe conservateur. Elle est indissociablement bourgeoise et populaire. Elle est bobo. L’identité forte de cette cité vient sans doute du fait qu’elle est profondément mélangée en son cœur même. Nietzsche aurait-il aimé cette cité ? Je ne crois pas, précisément parce qu’elle joue entre Paris et Vienne. Il avait horreur de Vienne la conservatrice et détestait Paris et son parisianisme. Exactement comme Freud. Ces deux là avaient une nette préférence pour la faconde et la franchise des villes italiennes. Il y a ici quelque chose qui joue faux, et cependant est totalement séduisant. J’arrive ici, à San Francisco. Je pose mes valises impasse Isadora Duncan et je regarde cette ville qui me séduit, m’intrigue et m’interroge. J’arrive dans un mythe, je débarque dans un de mes rêves. J’ai tant rêvé connaître cette cité. Mais maintenant qu’elle m’accueille au cœur de ses artères, je perçois qu’elle joue une espèce de comédie. Mais je ne vois pas encore clair dans son jeu. Demain peut-être un peu mieux quand ma fatigue et la brume se seront enfin levées.

La danse des géants

In Cahiers de Californie on 14 août 2008 at 7:37

Santa Cruz. Ils sont là, devant le seuil de leur maison, une ancienne gare, Olympia station, un nom qui leur va bien, perdue en pleine forêt. Ils n’ont pas bougé. 20 ans et plus qu’on ne s’est pas revus. Elle, Tandy Beal, belle, encore si belle, immense sourire et toujours ces cheveux de sirène tombant au bas des reins, toujours ce port de reine, ce regard clair, ces yeux grands ouverts portant sur l’horizon. Elle est danseuse, professeur, chorégraphe. Elle appartenait à la célébrissime compagnie de danse d’Alwin Nikolais et fut professeur au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers, un étonnant laboratoire d’expérimentation de l’humain par le mouvement qui a aujourd’hui laissé place à un banal centre de formation de danse d’Etat. C’est là qu’on s’est connus. Lui, Jon Scoville, toujours là, toujours là, bienveillant, souriant auprès d’elle. Moins solaire, plus lunaire, aucune ombre entre eux deux. Il l’accompagne dans la vie aussi bien que dans la danse. il est musicien et compositeur. Le temps s’est-il arrêté ici à Santa Cruz? L’effet magnétique d’un étrange tremblement de terre? C’est comme si entre nous le temps avait renoncé à suivre son cours. Comme si un doigt divin s’était posé sur « pause » puis après un temps de réflexion avait appuyé « play ». Elle parle d’emblée en français, s’étonne elle-même de son aisance dans la langue de Molière et avoue qu’elle n’avait pas parlé français depuis son séjour à Angers, il y cela plus de 20 ans.

A peine posés bagages que nous voici au marché du village. Produits bio uniquement, cela va de soi ici. Tandy explique que les gens du coin sont culturellement engagés. L’esprit californien des années 70 persiste, une philosophie de vie. Leur maison, immense et en bois, est remplie en permanence d’invités. Certains viennent pour un mois et y restent une année. Un calme et une sérénité étrange règnent en cet endroit. Tandy est fière d’être dans la commune des Etats-Unis qui a élu le premier maire socialiste de ce pays. On parle immédiatement de politique. Elle soutient Obama, naturellement, un pin’s à son effigie est accroché sur sa poitrine. Elle n’a pas de mots assez durs pour dire ce qu’elle pense de Bush et de la guerre en Irak. « Et Sarkhozy? » demande-t-elle? Je lui lance que les Etats-Unis font toujours mieux que la France. Par conséquent leur Président est encore pire que le nôtre. Eclats de rire: « Oh! Vous les français, vous êtes tellement arrogants. » C’est la deuxième fois dans l’après-midi que j’entends cette expression. Une heure plus tôt et à quelques miles de là, la même phrase dans un français impeccable sortait de la bouche d’une vieille dame à qui je demandais le chemin d’Olympia Station. Mais cela dit avec tellement de sympathie, une sympathie surprenante qui semble ici un fait général dès qu’on est perçu comme un français. Dans mon cas c’est au premier mot prononcé.

Et puis c’est le silence, silence impressionné, presque religieux. Nous sommes dans l’immense cathédrale naturelle de la forêt de Red Wood qui borde le village. Deuxième passage obligé, comme un cérémonial pour entrer dans l’esprit du paysage. Une forêt habitée par des géants silencieux et mystérieux: les séquoïas. Certains ont plus de deux mille ans. Une coupe d’un arbre mort nous indique la taille qu’il avait à la naissance de Jésus Christ, un tout jeune arbre. On pouvait encore en faire le tour de ses deux bras. Pour certains de ses congénères, il faut être une bonne douzaine dansant une ronde, une ronde d’enfant. Une ronde d’enfant ? C’est ça. Pourquoi ce sentiment persistant de redevenir enfant sous ces grands arbres? Sans doute un arbre est un peu comme un père, à la fois protecteur et menaçant. Il y a sans doute aussi un peu de chaperon rouge en chacun de nous. Mais quelque chose de spécial vibre dans l’air, comme un enchantement, un mystère irradiant de chacune de ces écorces fauves qui ont quelque chose d’une fourrure un peu épaisse. Hitchcock est venu là tourner des séquences d’un film. Rien d’étonnant. Et pourquoi cette envie de danser ? L’ambiance est à l’euphorie. Tandy se met à faire des mouvements qui me disent quelque chose. C’est elle qui a créé les mouvements des personnages du film de Tim Burton : « l’étrange noël de Mister Jack ». Oui il y a ici de la magie, de la forêt sacrée. Plus de 2 000 ans nous contemplent. Cette phrase célèbre semble soudain avoir une réalité vivante. Mais pourquoi cette envie de danser ? Nous marchons depuis un bon moment maintenant, toujours la tête en l’air, nous perdons nos repères. Il y a ici un rythme qui nous envoûte. Un rythme visuel donné par la structure naturelle de plantation des arbres. J’oserais dire maintenant comme une chorégraphie. Mais une chorégraphie silencieuse et immobile. Je vois ces arbres immenses. Sont-ils si immobiles que ça ? Ces feuilles qui bougent, bien-sûr, mais plus que ça. Une forêt de Shakespeare, mais sans les hommes derrière. Une forêt qui avance, un ballet gigantesque dont chacun de ces arbres est un danseur. Une danse immobile pour nous qui sommes pour eux des éphémères. Ce n’est pas l’espace ici, mais le sentiment du temps qui nous rend si petits. Ils dansent mais dans un temps que nous ne pouvons pas saisir, sinon peut-être un peu en dansant avec eux, comme des enfants dans ce bois de géants.

Demande à la poussière

In Cahiers de Californie on 12 août 2008 at 10:37

Sans doute quittant le coquet cottage de Deetjens à Big Sur avec son lit douillet et son confort caché sous l’esthétique austérité de ses cabanes en bois (esthétique minimaliste, faïence sur bois brut, et dépouillement raffiné), sans doute étais-je loin de me douter qu’ici à Monterey qui sent la sardine fraîche et le jazz à plein nez, je passerais dans ces bois brumeux du Vétéran Memorial Park, une des nuits les plus dures de mon existence. J’ai pu de nouveau, après si longtemps, vérifier que l’expression « dormir à la dure n’était pas vaine ». Reins en capilotade et jointures en marmelade, je suis sorti à quatre pattes de sous ma toile de pénitent qui me fit protection nocturne contre l’accolade humide et fraîche de ce brouillard naissant de l’étreinte d’un courant frisquet et d’une terre un peu chaude. A peine parues les premières et timides lueurs de l’aube, je me suis hissé dans le confort de ma berline aussi gracieusement qu’un phoque sur un rocher sous les croassements goguenards des corbeaux résidents. Contrastes des jours : hier j’écrivais sous le regard amical d’Henry Miller dans la coquette bibliothèque toute en bois et verre de l’auberge de Deetjens laissée à l’usage des clients et j’allais quelques pas plus loin à la Librairy Henry Miller poster mon texte sur Internet. Aujourd’hui, c’est coincé entre le fauteuil et le volant de mon véhicule, et sous la mine d’instituteur sévère de Robert-Louis Stevenson que je fais ce devoir quotidien. Devoir que je me suis imposé depuis mon arrivée en Californie. Robert-Louis Stevenson, sa présence ici est partout. Sa maison à la façade austère et glaçante abrite aujourd’hui une auberge française. J’ai pu voir quelques miles en amont, émerger au milieu des baleines, dans la brume d’une mer démontée pourvoyeuse de cadavres, la silhouette inquiétante de l’île mystérieuse dont Stevenson a hanté mes nuits d’enfant. Et par association d’idées, je ne serais pas loin de lui attribuer la responsabilité de ce mal de reins dont je suis affligé.

vieilles dames en goguette à Monterey

vieilles dames en goguette à Monterey

Ne suis-je finalement pas un peu influencé par Stevenson alors que j’écris dans la brume de son ciel, moi qui, il y a moins d’années que je n’ai de doigts à une main, sous le soleil du midi de la France, je lisais son « Voyage avec un âne dans les Cévennes » ? Peut-être me dis-je, que ce glissement des jours tranquilles à Big Sur, à cette nuit dure de Monterey a-t-il un sens. Peut-être même, sans le savoir vraiment, que cette envie d’écrire au jour le jour mes pérégrinations en Californie, me vient de quelqu’un dont la présence hante ces lieux. Quelqu’un dont la littérature de voyage a puisé depuis son siècle dans cette tradition du 18è que j’aime tant. Je suis, de Big Sur à Monterey en pays de littérature, un pays dont la beauté prégnante des paysages, les mouvements de mer, d’ombre et de lumière, les fantasmes dessinés par la main de la brume, forment les esquisses d’œuvres redessinées par les plumes d’écrivains arrachées aux pélicans, aux goélands et aux aigles marins. Et sur la côte jusqu’à San Francisco je suivrai encore les traces des Jack London et Kerouac, écrivains errants dont la littérature suit les mouvements des vents, de l’écume et des pieds arpentant les rochers. J’irai voir Steinbeck à Salinas au milieu des vignes qui on pressé ses raisins de la colère. Je retrouverai Miller méditant sous le cyprès solitaire au bord de la 17 Miles drive, et Clint Eastwood, ancien maire de la luxueuse Carmel, retiré à un mile de sa commune et plus près de Miles l’unique, le « 1 Miles drive », là où la côte jazze au chorus des phoques et des otaries, dans sa superbe solitude, comme ce cyprès célèbre en face de sa maison qui semble répondre en miroir à ce « lonesome cow-boy ». Et puis je monterai vers Santa Cruz empruntant cette côte au graphisme torturé qui écrit mon récit, et penserai alors à John Fante qui, les semelles usées comme tout écrivain filant les chemins d’écriture, « demande à la poussière », toujours.

ouvriers agricoles mexicains à Salinas

ouvriers agricoles mexicains à Salinas

Citizen Kane

In Cahiers de Californie on 11 août 2008 at 7:51

Au-dessus des masses populaires, des otaries rêveuses, des éléphants de mer affalés sur le sable et des écureuils voraces qui, de criques en criques mendient leur pain quotidien auprès des touristes amusés, s’élève loin des brumes océanes, sur des hauteurs inexpugnables, la fantastique demeure de Citizen Kane, l’original. Original, c’est peu dire que cet homme-là le fut. Mais il le fut à plus d’un titre puisque Mister Hearst, de son nom d’état civil, multimilliardaire et grand magnat de la presse, servit de modèle à Orson Wells pour créer le héros mégalo et génial de ce film sans pareil qu’est Citizen Kane. Multimilliardaire et magnat de la presse, tiens donc. Il semblerait qu’il ne fut pas seulement le modèle d’un génial inventeur de cinéma, mais de bien d’autres Kane bien réels qui, pris de la folie des grandeurs tentent de refaire encore de nos jours son geste insensé. Et si cet homme là avait lui-même un modèle, sans doute serait-ce Louis II de Bavière dont le château romantique ne souffre sans doute pas la comparaison avec ce château rococo d’un kitsch ébouriffant, mais partage avec lui tout un esprit baroque. Ce Hearstcastle qui domine la baie de San Simeon avec morgue et prétention est sans doute la meilleure expression de ce baroque américain qui s’inscrit dans l’acte de la reconstitution. Cet esprit là, on le retrouve dans une moindre mesure un peu plus au sud de la Californie, en plein désert de la Vallée de la mort dans le château nommé Scottish Castle, geste fou d’un autre magnat américain qui, à la fin du XIXè siècle, avait fait construire à 50° à l’ombre, dans la sécheresse et l’isolement le plus total, une réplique de château écossais. Mais ce château, le Heartscastle, présente en lui-même un sommet indépassable en la matière et c’est l’Europe entière, l’antiquité gréco-romaine, et un peu de l’Egypte ancienne, qu’il semble prétendre reconstituer dans cette folie perchée sur sa colline. Etonnant comme l’Amérique dans ses rêves les plus fous se tourne vers l’Europe pour projeter sur ses rochers amérindiens les traces passés du vieux continent. Comme si le rêve le plus fou était d’abord de se constituer une histoire en s’appropriant celle d’autres territoires. N’est-ce pas le même mouvement qu’on trouve dans les fantaisies de Walt Disney, ses fées et ses châteaux du moyen-âge? Etonnant aussi comme tous ces gestes isolés de ceux qui se projettent eux-mêmes dans l’isolement fascine et trouve au fond l’assentiment de tout le peuple américain. Comme si cette folie-là exprimait l’ordre d’une nécessité, et qu’il fallait ces illuminés, ces fous dotés d’une raison sociale, ces espèces d’artistes architectes de rêves collectifs, pour construire sur le vide du désert, de ces espaces immenses entre deux océans, un rêve ou s’accrocher, une histoire du monde, quelque chose de tangible. Notons que ces rêves de pierres ont quelque chose à voir avec le cinéma. Si le château de Louis II de Bavière fut construit avant l’irruption réelle de cet art de l’écran, c’est bien dans le théâtre de Wagner qu’il puisa son inspiration. Celui qui inspira le Scottish Castle ne fut autre que Walter Scott, non pas le célèbre écrivain, mais son homonyme, un charlatan et un escroc d’une mesure romanesque que seul le far-ouest a pu en concevoir, et qui fut un des compagnons de Buffalo Bill avec qui il fit ses parades au moment même d’expansion du 7è art. Hearscastle accompagne pleinement cette expansion et constitue en lui-même un vaste décor de cinéma. Ce n’est pas un hasard si l’on trouve parmi les invités de marque de son hôte les plus grandes stars de cinéma de son époque, notamment Johnny Weissmuller et Charlie Chaplin qu’on voit dans un film projeté dans la superbe salle de cinéma construite dans le château, faisant le pitre à côté de Citizen Kane alias Mister Hearst, magnat de son état.

Je quitte ce monde de rêves artificiels pour redescendre vers l’Océan, je suis la route de Jack Kérouac qui croise celle de Jack London et je rejoins Henry Miller à Big Sur. J’entre en pays d’écriture. Dans ce pays où des écrivains ont cherché un refuge pour fuir cette folie d’images et ce monde construit sur la maîtrise des artifices et de l’air conditionné. Pays du cheminement et de l’errance, de la recherche des vérités intérieures, et de l’esprit qui ouvre le dialogue avec une nature intouchée.

Ici commence le vrai monde des poètes

In Cahiers de Californie on 10 août 2008 at 6:32

De longues lignes noires de motos rutilantes accrochées au trottoir comme des files d’hirondelles à la tombée du soir, comme ces masses d’otaries sur ces gros rochers noirs. Un vol de pélicans en escadre et en V, le ventre lourd et rond comme des B 52, paradent au-dessus des vagues, menaçants bombardiers, la grâce et la puissance.

Au pays des Harley, des motards massifs, des Anges de l’Enfer, s’accrochent aux cornes immenses de taureaux de métal, roulant en masse, en muscles, vers le soleil couchant de la Cité des Anges jusqu’à San Francisco.

Tout vole, tout roule, tout nage, tout marche en escadres ou dispersé dans cette immensité, mais se rassemble sur la plage, au beau milieu des champs, sur les rochers ou dans les bars, en masse compacte et resserrée. Tout est mouvement et tout est poids, tout est puissance et tout est gras. Un bonheur hébété s’étale sur le sable à regarder, enfants sans âge au pays de Dysney, sur l’horizon le film d’une vie passer.

J’ai pris la route vers le nord en quittant Los Angeles. J’ai pris la route numéro 1, la route mythique, et je suis on the road. J’ai fait un détour au Danemark, à Slovang, et j’ai mangé des apfel strudels, j’ai vu des moulins bleus et j’ai vu des autruches, j’ai vu la petite sirène et j’ai vu Andersen et au théâtre Hamlet toujours, toujours, toujours adolescent au milieu des fantômes. Cette ville n’est pas fantôme, mais un rêve du Danemark ressuscité au pays des Indiens. La France conserve, réhabilite et l’Amérique reconstitue. Quelque chose de pourri au royaume de Danemark ressuscité ici ? Peut-être bien, mais tout paraît si vrai tout en étant si faux. Les gens y vivent, de vrais Danois venus ici en l’an 1911. Ici le faux-semblant est vrai et l’authentique est toc. C’est un jeu à jouer, un rêve à rêver jusqu’au bout. Chacun a son milieu, chacun a sa réserve, comme les Indiens et les Danois et les autruches. Chacun la tête dans son tas de sable. Et les Chinois et Japonais, toujours là, toujours là, en masse comme les Français et comme moi-même le Nikon sur le ventre ou l’objectif sous la visière à fixer pour l’éternité ce rêve du Nord imposant sa réalité. Ici le monde n’est pas une sauce créole, mais une soupe populaire, une soupe de Tout-monde qui a pris en grumeaux.

Plus loin, au nord, de l’authentique en vrai, la mission de Purisima juste avant Obispo, un vrai décor pour Sergio Léone avec ses vrais cow-boys et ses vrai mexicains venus en groupe pour un mariage authentique, mexicain. Un mariage pour la vie avec plein de natifs partout. Drôle d’impression d’être dans le vrai décor d’un rêve de cinéma.

Et puis cette côte découpée, ce brouillard qui monte sur la mer ces masses de sommets découpés dans le soleil blafard couchant dans ses draps blancs d’horizon. Nous sommes à Cambria. Ici commence le vrai monde des poètes.

Tourisme et immigration

In Cahiers de Californie on 9 août 2008 at 4:50

C’est l’histoire d’un gars, un flambeur californien, vie de bâton de chaise, portefeuille cossu et chemise hawaïenne, propriétaire d’une start-up à Silicon Valley, qui se crashe au volant de son cabriolet étincelant. Il se retrouve à la porte de Saint-Pierre qui, après lui avoir fait les remontrances d’usage sur sa vie débridée, lui accorde cependant l’entrée au paradis. Une semaine plus tard, notre flambeur revient rendre visite à Saint-Pierre et lui tient ce langage :

– « Saint-Pierre, dites-moi, c’est bien beau le paradis, mais on s’emmerde à cent sous de l’heure dans votre bled à regarder les angelots voleter autour de vous et les entendre chanter à longueur de journée des chants tellement sirupeux que même Céline Dion n’en voudrait pas. J’ai l’impression d’avoir une indigestion de marshmallows. Vous n’auriez pas quelque chose de plus sexy à proposer dans le coin ? »

– « Vous devriez essayer l’enfer, lui suggère Saint-Pierre, un saint sourire en coin. »

– « L’enfer ? C’est possible ? Je peux essayer ? Juste essayer ? »

– « Oui, c’est possible. Faites vos valises, allez y passer une semaine et on en parle à votre retour. »

Notre flambeur ne se tenant plus de joie, se jette en saut de l’ange au milieu de l’enfer. Il revient une semaine plus tard, bien bronzé naturellement, les cheveux en pétard et l’esprit enflammé.

– « Alors ? lui demande Saint-Pierre ».

– « L’enfer ? Mais c’est d’enfer ! Une semaine chaude, mais chaude, je vous dis pas. En plus j’ai fait la connaissance d’une diablesse qui pète le feu et avec qui je passerais bien un petit bout d’éternité. Vraiment, Saint-Pierre, je vous le dis tout net : c’est là que j’aimerais passer le reste de mon éternité, si évidemment je pouvais demander mon reste. Eh ! Eh ! »

– « Vous êtes certain ? Vous avez bien réfléchi. »

– « Sûr et certain, Peter, ça ne fait pas un pli ».

– « Eh bien ! Allez donc en enfer ! »

– « Merci Peter. »

Et notre flambeur de se jeter de nouveau à corps perdu (c’est le cas de le dire) et en saut de l’ange déchu, dans les spot-lights des nuits infinies de l’enfer. Et là, il connaît vraiment l’EN FER !!!

Au bout d’une bonne éternité, il arrive à s’en évader et revient complètement démonté, rampant et misérable aux pieds de Saint-Pierre qu’il supplie lamentable :

– « Saint-Pierre, je vous en conjure, dans votre immense bonté, reprenez moi. Je me suis trompé. C’est horrible, c’est infernal l’enfer. Je regrette, je regrette tellement, je veux revoir les angelots, manger des marshmallows avec Céline Dion, je veux rentrer au paradis. »

– « Trop tard mon vieux, trop tard. Vous avez fait votre choix. »

– « Mais comment, comment mon dieu, ai-je pu me tromper à ce point ? »

– Saint-Pierre, un saint sourire en coin: « Vous avez sans doute confondu tourisme et immigration. »

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Hier soir j’ai retrouvé Jérôme à Los Angeles. C’est un jeune à la vingtaine éternelle que j’ai vu naître à Bondy. Nous avons dîné ensemble. Son père, un vieux copain de post-adolescence, mais plus âgé que moi de 10 ans, fait partie de cette génération de Bondynois qui ont eu moins de mal que les générations suivantes à tirer leur épingle du jeu. 10 ans en ce temps-là d’adolescence généralisée, ce n’était pas une barrière entre lui et moi. Jérôme a volé à son père son grand sourire ineffaçable, et semble comme son père sauter allègrement avec moi cette barrière de générations. Il arrive au volant d’une mustang vrombissante, rouge pétard, intérieur cuir beurre frais, sièges baquet et tout le tsoin-tsoin. Bref, le rêve de son papa. Il vient d’acheter cette occasion de deux ans, flambant neuve, 15 000 dollars (10 000 euros), un prix ébouriffant. Il est accompagné d’une charmante jeune femme tout sourire, qui nous vient également du 93 mais qui, doit y retourner et laisser Jérôme à Los Angeles. Il a un contrat de 3 ans renouvelables dans une grosse boite internationale de jeux vidéo comme responsable marketing. Ses brillants états de service dans la filiale parisienne lui ont valu d’être envoyé ici pour organiser notamment une communication mieux adaptée à la culture européenne. Il est là depuis un mois. J’apprends par lui que Los Angeles n’est pas seulement la ville du cinéma mais aussi des entreprises de jeux virtuels et de tout ce qui est Entertainment. Jérôme estime être bien payé. Il semble heureux d’être ici. Après avoir avalé d’un trait les deux gros steaks que j’ai mis dans son assiette, il me propose un tour sur la freeway 101 pour essayer son bolide. Les mustangs sont les chevaux sauvages des indiens. Cette voiture porte bien son nom. Une puissance impressionnante hennissant sous un capot démesuré. Une accélération décoiffante, à couper le souffle, me colle au cuir du siège baquet. En une poignée de secondes nous avons atteint la vitesse limite autorisée. Bon, ne reste plus qu’à ralentir et accélérer de nouveau. En quelque sorte une suite de coïtus interruptus ou, si je puis m’exprimer de façon poétique, je dirais que s’il y a une poésie de la vitesse automobile, nous sommes contraints de faire des haïkus. L’œil soucieux, Jérôme regarde le niveau d’essence. « Qu’est-ce qu’elle suce ! » Oui, les 15 000 dollars du prix d’achat vont bientôt être doublés à grande vitesse en pleins d’essence. Petit bémol au bel enthousiasme. Nous parlons de la vie à Los Angeles. Je m’étonne de la gentillesse des gens, de leur politesse et de leur courtoisie, de l’organisation de la vie, des commerces et des services où tout semble organisé pour éviter le stress. Jérôme opine du chef, mais ajoute un nouveau bémol : « c’est surtout dans les boites de service où les gens sont payés à la commission et au pourboire qu’ils sont si souriants. »

– « On travaille beaucoup ici, me semble-t-il, dans ta boîte aussi ? »

– « Oui, beaucoup. Je commence à 9h et je n’ai pas fini avant 19h 30. A midi, on a une coupure de 5 minutes pour aller acheter individuellement un sandwich qu’on mange devant son ordinateur. Dans ma boite, ce qui m’a le plus étonné, est que le moment du repas n’est pas un moment convivial. On ne se parle pas, on bosse. On ne se connaît pas vraiment. On arrive au boulot et on ne se dit même pas bonjour. On repart et on ne se dit pas bonsoir. Boulot, boulot. »

– « Mais tu n’as pas de contact en dehors du travail avec eux, tu ne t’es pas fait d’amis ? Pourtant les gens me semblent assez conviviaux. Tu me dis que vous ne vous dites pas bonjour, cela m’étonne. Partout les gens me saluent, prennent du temps pour parler, répondre à mes questions. »

– « Tu as de la chance, peut-être parce que tu es en vacances, ou peut-être est-ce ce quartier de Hollywood. Je t’assure, je n’ai pas la même expérience. Ca fait un mois que je n’ai pas vraiment parlé à quelqu’un sinon à mon amie. Les relations ici sont très superficielles. »

– « Même pas en-dehors, quand tu es en week-end ? »

– « Parfois on n’a même pas de week-end s’il faut bosser, et ce n’est pas compté en heures supplémentaires et en RTT. »

« Quelle productivité ! Je suis étonné que la France, avec son système social tellement plus confortable, ne soit pas finalement si en retrait. »

– « Détrompe-toi, nous sommes à la ramasse et en recul, de plus en plus largués. »

– « Mais le système français n’a pas que du mauvais. »

– « Oui, c’est bon de pouvoir rentrer voir sa famille. La vie, ce n’est pas que le boulot, n’est-ce pas ? »

– « Combien as-tu de vacances par an ? »

– « 15 jours en tout et pour tout. »

– « Tu vas tenir le coup tout seul? Trois ans c’est long. »

– « Il faudra bien, et mon boulot est passionnant. »

Que disait Saint-Pierre ? Ne pas confondre tourisme et immigration. Oui, c’est bien ça. Ne pas confondre.

Obamania

In Cahiers de Californie on 8 août 2008 at 12:07

C’est parti et bien parti. Les concurrents sont dans leurs starting-blocks, ce sera un sprint long. Attention aux faux départs qui peuvent éliminer directement, selon la nouvelle règle en vigueur imposée par les médias, le concurrent fautif. Normalement, je veux dire statistiquement, dans une telle course, ce sont les noirs qui gagnent. Alors, sans problème, je me rallie aux pronostics largement majoritaires ici, et je vote pour Obama.

A ce moment crucial du départ, les concurrents se jaugent, la tension monte, et c’est la guerre psychologique. Garder son calme pour éviter le fatal faux-départ. Déjà les sondages font monter la pression. Il paraît, selon l’un d’eux, que les Américains sont déjà lassés de voir de l’Obama partout. Fais attention Barak, ne te laisse pas sarkozyfier. De son côté, Mac Caïn se la joue cool. Il a confié à la télévision que son président de fiction préféré était David Palmer, joué par Dennis Haysbert dans le feuilleton 24 heures chrono. Nota bene : Dennis Haysbert est noir. Pas fou Mac Caïn! Ce qu’il veut dire en sous-titre est que, d’une part, il n’est pas raciste, et d’autre part, puisqu’il y a déjà un président noir en fiction, pas besoin d’en avoir un dans la réalité. Une rhétorique à la Le Pen (toute proportion gardée et sans que comparaison soit raison) toute en sous-entendu. Rhétorique qui peut être comprise ainsi par ceux qui pratiquent le même langage: un président des Etats-Unis noir c’est bien, mais seulement en fiction. Ne pouvant attaquer son rival sur sa couleur, il s’en était un moment pris à son nom, faisant entendre que Barack Obama ne sonnait pas bien américain comme James Brown ou Ray Charles, glissement du racisme à la xénophobie. Façon aussi de déjouer l’image qu’il ne peut attaquer de front, cette image toute puissante qui fait et défait les présidents.

Nous pouvons aussi retourner la problématique. C’est aussi parce que le cinéma et la télévision dans les fictions aux Etats-Unis présentent des présidents noirs comme héros crédibles, que la candidature d’Obama le devient. Il y a là une dialectique complexe entre l’image et le réel qui nous renvoie à la problématique de l’œuf et de la poule : est-ce la poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? On peut dire qu’une certaine réalité aux Etats Unis qui présente une véritable classe moyenne noire avec ses responsables et capitaines d’industrie, reliée à un travail sur l’image du noir (sortant de l’imagerie cinématographique du style « Autant en emporte le vent »), ont posé les conditions de possibilité de cet événement à la fois réel et fictionnel. Ce travail d’imaginaire sur le réel, nous le devons, encore une fois, au cinéma, et en grande partie à Hollywood. Sydney Poitier en la matière, a fait un formidable travail pour soutenir l’émancipation des noirs à travers leur image. Faut-il le répéter? Image signifie aussi reflet du réel et construction de ce réel même. A cette aune là, la France a encore un énorme travail à faire, et nous sommes encore au 19è siècle du point de vue de cet imaginaire. C’est pour cela que je crois que l’élection d’un Obama à la présidence des USA aidera non seulement la France, mais le monde entier, à faire un bond en cette matière. C’est pour cela, entre autres, que je vote Obama. Il ne sera pas seulement Président des Etats-Unis mais, d’une certaine manière, Président du monde. Une révolution mondiale se prépare, révolution par l’image. Après Obama président plus rien ne sera comme avant. Plus rien ? Je ne veux pas dire par là que la seule élection d’un président noir des Etats-Unis réglera tous les problèmes du monde. Non, bien-sûr. Mais il faut relire Frantz Fanon pour comprendre à quel point l’image imposée aux noirs et aux gens dits de couleur, a pesé sur leur inconscient et a aidé à leur aliénation. C’est comme un frein mental qui sera desserré et ce, pour le monde entier. Les vainqueurs ne seront plus seulement des gros noirs musclés du 100m olympique, des danseurs, musiciens ou chanteurs noirs, mais des gens capables de gérer un Etat, de grandes entreprises, des universités. Oui, cela devient possible, ou plutôt le redevient, puisqu’au 16è siècle, avant le commencement de la traite des noirs et la controverse de Valladolid (où il fut décidé par omission que les noirs n’avaient pas d’âme et par conséquent leur traite n’était pas immorale), Shakespeare avait écrit l’histoire d’un grand général noir, un prince et un héros qui fut appelé par une grande métropole à son secours, et se maria avec la fille d’un ses plus hauts dignitaires. Cela était possible car Othello, comme noir, était crédible à ce moment où on n’avait pas encore construit par l’image et par des pseudosciences telles la craniologie ou la physiognomonie de Lavater, le noir comme un être inférieur. Il faut relire le très beau livre illustré de Pascal Blanchard intitulé « Images et colonies » pour s’en convaincre s’il reste des doutes. Oui, c’est bien le travail dramaturgique des caractères et celui de l’image relié aux combats pour l’émancipation qui ont permis de se battre contre l’image imposée par les dominants (blancs par définition antérieure).

Mais là s’arrête mon optimisme. Je me promène sur Hollywood boulevard, j’achète un T-shirt promouvant Obama. Partout on vante son image. Mais j’assiste à deux pas, à l’arrestation d’un noir, en plein milieu du boulevard par la police montée. Ils l’ont menotté aux yeux de tout le monde. Je prends une photo furtive. Une image que je vois quotidiennement dans la banlieue parisienne, mais sans la grâce des chevaux. Cela changera-t-il avec Obama ? Je crois qu’il faudra plus d’un président noir pour que cela change. Bien-sûr, il est de gauche, bien-sûr son discours est séduisant. Mais même s’il y croyait vraiment quels seront ses moyens réels ? Ce n’est pas Obama en lui-même qui changera cela. Il faut alors se demander en parodiant Kennedy, non pas « qu’est-ce qu’Obama peut faire pour nous » mais « qu’est-ce que nous pouvons faire pour Obama ». Cela n’est pas vrai seulement pour les USA mais pour le monde entier. Et cela est nouveau.

Je rejoins, rêveur, ma voiture garée sur Hollywood boulevard. Une prune m’attend sur le pare-brise. Une prune salée. 55 dollars ! Cela non plus ne changera pas. Faut pas rêver.

Le cauchemar de Socrate

In Cahiers de Californie on 7 août 2008 at 9:52

Sunset boulevard, ce long tapis de bitume qui se déroule majestueusement des hauteurs de Hollywood à l’Océan Pacifique condense tout ce qui se rêve de l’Américan way of life. Luxueuses décapotables et limousines aux vitres fumées comme des Ray ban et allongées comme des marshmallows qui auraient fondu au soleil, y semblent en continuel mouvement entre les studios, le quartier d’affaires de Downtown et les luxueuses demeures de Beverly Hill. Incroyable ce que le cliché a la vie dure. Beverly Hill, Malibu, Santa Barbara, autant de noms qui ont bercé les rêves de midinettes et des ménagères de moins de 50 ans ou plus. C’est le pays de Barbie, de Ken, des muscles, des seins en plastique et de Pamela Anderson aujourd’hui immortalisée sur Internet par ses pratiques buccales données en pâture aux voyeurs du monde entier. Tout ici est à voir et fait pour être vu. Ou plus exactement tout ce qui est vu ici se donne à voir comme tel même en se cachant sous des lunettes noires et des vitres teintées.

Au pays du Governator, le sénateur musclé, les frimeurs sont rois. Curieux comme Malibu n’est rien d’autre qu’une longue bande de sable blanc bordée de maisons, un mythe construit sur l’écume des vagues et le sourire des surfeurs. C’est comme une ville écran, un écran à la réalité. Derrière cet écran, à quelques centaines de mètres de la vague vers l’intérieur des terres, un gigantesque camp militaire où l’on voit des marines à l’entraînement, armés et en treillis. Un peu plus loin, c’est une immense plaine d’’industrie agro-alimentaire ou des armées d’immigrants mexicains s’échinent sous un soleil de plomb. Ce contraste là m’avait déjà sauté aux yeux à Long Beach où à côté des bodybuilders et des vendeurs de compléments alimentaires, on rencontre sur la digue des familles entières de mexicains immigrés et de pauvres qui pêchent à la ligne. Pas une pêche de loisir, mais bien une pêche alimentaire, de première nécessité. Curieux comme cette misère se fait discrète. Je suis frappé par le silence de ces pêcheurs et par leur regard absent. Curieux comme cette misère se laisse docilement recouvrir par le brillant des corps musclés, des sourires bronzés, des dents détartrées, des cheveux brushés et des doigts manucurés. C’est que le rêve ici est bien plus fort que la réalité. Il y a comme une obstination, une injonction au bonheur. Ce qu’on appelle le rêve américain n’est pas un rêve au sens banal, mais un rêve qui n’a pas de fin, un rêve dont on ne s’éveille pas, puisqu’il est un rêve éveillé. Il recouvre toute la réalité, il la dévore, déréalise. Tout ici est un jeu. Un jeu de muscles, de tatouages qui font de la peau la toile de ses rêves, de sourires éclatants qui cherchent à forcer le bonheur, de vêtements qui sont autant de travestissements pour une mascarade devenue quotidienne. On joue et on rejoue sa vie et sa vie est un rêve. Ici le cinéma, cette machine à rêves dont parlait Malraux, a pris le pouvoir. Un pouvoir réellement totalitaire dénoncé parfois par le cinéma lui-même comme dans The Truman Show ou dans Matrix. Les héros y ont pour mission de réaliser leur vraie vie en se battant contre la machination de la machine qui leur fait rêver une vie artificielle. Machine devenue bien plus perfectionnée que celle de 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick, puisqu’elle a réussi à prendre possession de l’imaginaire et de la conscience des personnages.

En roulant dans ces paysages de rêves de Los Angeles à Santa Barbara, je me rends compte à quel point les noms de lieux devenus mythes ont envahi par le cinéma la conscience mondiale. Il faudrait faire une topologie du rêve cinématographique. Le cinéma hollywoodien a cette capacité d’inscrire le rêve dans du réel à partir d’un ancrage topographique. De fait les lieux devenant éléments du rêve s’irréalisent et en même temps offrent leur réalité au rêve. Hollywood a battu Platon à plate couture puisque si le monde réel est bien le monde idéel, cet idéel ne peut être saisi que par la représentation et l’imitation de la réalité. Le cauchemar de Socrate. Et si Socrate est un chat selon le fameux syllogisme, il est pris en sandwich entre un chien et un rat. C’est ce que je me suis dit en voyant sur les trottoirs de Santa Barbara cet impossible réalisé, ce rêve américain qui est d’associer les contraires et les antagonismes, les proies et les prédateurs dans une entente parfaite, dans un monde pacifié. Oui, j’ai bien vu un gros chien sur lequel est couché un chat sur lequel s’affale un gros rat. Leur maître, l’homme qui a réussi cet exploit, arborait un grand sourire, ce sourire américain, X large, celui du vainqueur de la réalité.

Bondy, Californie

In Cahiers de Californie on 6 août 2008 at 7:55

« The ninety-three is cool!» C’est la soeur de Kasi Lemmons, la réalisatrice de cinéma, qui me parle ainsi. Je lui fais répéter plusieurs fois car je n’arrive pas à comprendre la phrase. Son sens m’échappe. Oui ninety-three, ça je comprends. On dit neuf-trois pour parler de ce département de la Seine-Saint-Denis, car c’est bien de ça qu’ils me parlent. J’ai réussi finalement à l’intégrer. Ils me parlent du 93 à Hollywood, dans ce restaurant très chic où nous dînons, et avec un tel enthousiasme ! Mais cool ? Cool ? « Yes, cool (elle me l’épelle) C-O-O-L, cool ! Vous ne connaissez pas ce mot ? ». Si, si, cool, bien sûr que je connais. Mais vraiment, je n’arrive pas à accrocher le mot cool à 93. « C’est bien ce que vous me dites, n’est-ce pas ? Le 93 est cool ? ». Ils hochent la tête. Je leur explique le mal que j’ai à attribuer le qualificatif cool à mon département, Bondynois que je suis. « Bondi-noir ? » « Non, Bondynois, habitant de Bondy. » A l’énoncé de Bondy, leurs yeux, sont comme des balles de basket. Les chercheurs d’or devaient avoir la même expression quand on disait Eldorado. Je suis sidéré, littéralement. Dans leur regard illuminé, je vois les voitures en flammes et ces images des événements de 2006 qui ont fait le tour du monde. L’homme qui me parle est le mari de Kasi, également réalisateur et producteur. « Kasi, me dit-il, est en train de faire un film dans cette banlieue. C’est difficile à cause de l’administration française, mais passionnant. C’est là que ça se passe. » Ca ? Il veut dire sans doute l’actualité, le lieu du mouvement. Il y a en Bondy et la Seine-Saint-Denis un mythe contemporain qui est en genèse de ce côté du Pacifique. Mais compte-tenu de la distance, la localisation n’est pas, c’est normal, très précise. « Bondy, c’est à côté de Versailles, n’est-ce pas ? » « Non, c’est diamétralement opposé géographiquement, politiquement et historiquement. Versailles c’est le passé et Bondy l’avenir. » A ces mots ils exultent et m’applaudissent. C’est exactement cela qu’ils voulaient entendre. Je les comprends, je suis d’accord avec eux. Il y a dans le 93, une matière humaine si riche, une matière inépuisable pour les films. Un nouvel eldorado du cinéma ? Le fait que Luc Besson est en train de promouvoir la construction en Seine-Saint-Denis d’un énorme complexe de cinéma, d’immenses studios, un Hollywood à la Française, me vient en écho à cette conversation. Les chercheurs d’or du cinéma sont à l’affut, et c’est à l’Est que se prépare la nouvelle ruée. Pourvu que le mythe comme ici construise sa réalité.

Zabriskie Point

In Cahiers de Californie on 5 août 2008 at 10:25

100° Fahrenheit, ou en Celsius 37, 2° ce matin à l’ombre de la terrasse du motel de Panamint Springs où une serveuse peu accorte vient vous flanquer sur la table des œufs brouillés impropres à vous réconcilier avec les réveils matinaux, et un café approximatif que même George Clooney faisant assaut de tout son charme n’arriverait pas à refiler à la plus fondue de ses admiratrices, même en la payant. On a effectivement envie de lui jeter comme dans cette fameuse pub caféière : « what else ? » Rien, rien que cette rue qui poudroie et cette station service en contrebas au prix d’essence exorbitant, rattachée à ce sans complexe hôtelier et dont le patron bedonnant, casquette vissée sur la tignasse grise et en bleu de travail de garagiste, vient de sortir pour traverser la rue, une canette de bière à la main, pour s’aller l’enfiler légèrement titubant (sans doute pas la première de la matinée) à l’ombre d’un palmier assoiffé. La peu accorte serveuse est sans aucun doute sa fille, et ce jeune homme lunaire qui ramasse les poubelles avec son air de je-n’y-suis-pour-personne, deux écouteurs enfoncés dans les oreilles pour l’isoler du monde à coups de décibels, sans doute son fils. On les croirait contraints de bosser là par ce père alcoolique et abusif, et je me vois dans le décor du film U Turn, sous-titré « ici commence l’enfer », décor au milieu de nulle part où tout peut arriver. A ceci près que cette serveuse sans grâce n’est pas Jennifer Lopez. Justement, elle me tend une note encore plus salée que ses œufs brouillés. En bas il est écrit que le service n’est pas compris. Encore heureux me dis-je gardant le pourboire sec au fond de ma poche puisqu’elle n’a pas compris le sourire dans son service.

Ma voiture pourtant assoiffée ignore bravement la station service attrape gogo et file étonnamment silencieuse en plein cœur de l’enfer, Death Valley. Il fait maintenant 50° à l’ombre et ce vent du désert qui vous enflamme dans son manteau brûlant. En haut d’une montée m’attend un banc solitaire où le fantôme d’Antonioni contemple la gueule béante de l’enfer. Un paysage fantastique d’une beauté abrasive. Nous sommes à Zabriskie Point. Un point de non retour, un point de grand vertige. Ce film et moi, nous nous sommes tant aimés, et me voici dans son décor. Feed-back sur années 70, révolte d’une jeunesse assoiffée de justice et affamée de vie, de rêve et d’utopies. Emeutes raciales, sans doute dans le quartier de Watts. Un étudiant noir est tué. Notre héros assiste au meurtre. Recherché, il fuit dans le désert et, à ce point de non retour, Zabriskie Point, rencontre une jeune femme enflammée avec laquelle il rêve le monde. Quel plus beau décor, plus juste et plus parlant pour un tel film que Zabriskie Point dont il porte le nom ? Ici rien ne semble impossible, la terre elle-même semble se rêver dans ce non-lieu, cette utopie géologique. Je m’assieds à côté du fantôme d’Antonioni et je refais son rêve.

Curieux comme ces films cultes dont les héros sont de jeunes révoltés en appellent au vertige, aux lieux où le monde se retourne sous les étoiles, aux promontoires sans avenir. Au-dessus d’Hollywood se trouve l’observatoire où fut filmée une des séquences clefs de « La Fureur de vivre ». La statue de James Dean y est en bonne place, sous les étoiles observées, et au-dessus du vertige du monde. Les 9 lettres d’Hollywood collées sur la colline en face semblent vouloir nous rappeler que la vie est un film. Je note que « La Fureur de vivre » a pour titre original en anglais « Un rebelle sans cause ». C’est bien ainsi qu’on qualifia tous ces jeunes gens qui en mai 68, voulaient rêver le monde. Et « what else ? » Qu’en reste-t-il ? Rien sinon la fureur de vivre, encore et toujours, cette dévorante envie de justice humaine, ce défi à la mort et ce désir toujours de refaire sans arrêt le film du monde. Je monte plus haut, je vais au Point de vue de Dante qui embrasse toute l’étendue de l’enfer. En bas une mer de sel, un écran gigantesque où les nuages se font leur cinéma en ombres chinoises. Je descends au fond de la fournaise. Ce qui me paraissait écran lisse, est un paysage torturé nommé « Le terrain de golf du diable » qui étend ses blocs de sel sur des centaines d’hectares à des dizaines de mètres au dessous du niveau de la mer. Sous cette plaque y coule une eau saumâtre nommée Bad Waters. Je fuis cette fournaise et remonte par l’Artist drive, une route qui dessine une fantastique palette de couleurs sur des pentes torturées avec toutes les ressources des minerais présents dans le sous sol. Quand on s’approche de trop près, on n’y voit rien. Les détails ne parlent pas. Il faut monter toujours monter au point de non retour, à ce lui du vertige. C’est de là-haut qu’on voit l’écran. Les nuages ont raison.

Death Valley

In Cahiers de Californie on 4 août 2008 at 10:09

Je suis saisi d’américanité galopante. Saisi comme un de ces œufs qu’on peut faire cuire à même le capot d’une voiture dans la fournaise de cette Vallée de la mort aujourd’hui traversée. Saisi par cette chaleur invraisemblable qui vous enferme dans le cocon climatisé de votre véhicule, par ce vent brûlant du désert qui fait rouler d’ardents buissons et hurler les coyotes dans l’étonnante immensité de paysages grandioses et tourmentés, d’une beauté sidérante. Par cette lumière qui peint finement ses aquarelles sur cette terre sèche, par ces pastels qui vous confondent, d’une beauté à pleurer, par la tendresse inattendue de verts bosquets jaillissant çà et là de la brutalité des ocres rouges et jaunes et du noir rutilant d’abrupts rochers taillés par la serpe d’un géant. Saisi par le chant d’un ruisseau surgi comme le son d’un crotale au milieu de pierres sèches, un chant qui en appelle aux oasis comme des échos d’éden au milieu de l’enfer. Je roule, je roule et je suis avalé par la beauté des pierres, je suis cristallisé. Une beauté désespérante comme ce ciel bleu où est saisi un nuage blanc gobé par cette incandescence. Il semble comme épinglé ou attaché à son ombre stationnaire qui a dessiné sa tache sombre sur le moutonnement des buissons vert argent. Je suis saisi, je suis hypnotisé et emporté par cette route brûlante, serpent sans tête sinuant lentement qui me conduit, m’impose sa certitude, tous ses avertissements, ses commandements et son épine dorsale d’un jaune sans appel et sans écho au milieu d’une palette infinie de couleurs, de formes et de lumières sans cesse changeante comme autant de mirages. La route ma seule certitude et ma voiture ma seule garantie. Tous les guides le disent et la route vous prévient : jamais sortir de son tracé, jamais s’aventurer trop loin de sa voiture. Tout semble ici possible. Toutes les beautés, toutes les horreurs. Tout peut surgir comme un puma au détour d’un rocher. Ce monde là où planent les vautours et les esprits indiens semble tout imprégné de vapeurs de mescal ou de petite fumée. Il vous porte d’enthousiasme et même d’hilarité, mais il est taillé dans l’étoffe des rêves et des métamorphoses. A l’instar des nuages étirant leurs sourires dans un ciel si serein, il peut à tout moment grimacer un cauchemar. J’ai ma casquette bien vissée sur ma tête et mes lunettes noires qui protègent mon regard. Est-ce un jeu ou une nécessité imposée par la lumière, par la chaleur et le soleil ? Sans doute les deux. Je sens néanmoins que je ne puis aisément les quitter, ils m’offrent au moins un sentiment de sécurité, ils pèsent et donnent du poids à ma réalité et ils m’accrochent à l’ombre dans ce jour versatile. Ce jeu est aussi forme de ma réalité. Je suis saisi d’américanité galopante.

Les Watts Towers

In Cahiers de Californie on 2 août 2008 at 8:01

J’ai rencontré un cousin d’Amérique du Facteur Cheval à Los Angeles, ou du moins son œuvre et sa descendance spirituelle. C’est un ouvrier immigrant italien qui répondait au nom de Simon Rodia. Après avoir bourlingué du Nord au Sud, il fit l’acquisition d’un minuscule lopin de terre de forme triangulaire coincé entre une route et une voie ferrée dans le quartier pauvre et noir de Watts, Los Angeles. C’est là qu’il s’est posé en 1921 à l’âge de 42 ans, s’est frotté les mains, affuté ses outils, construit sa maison et s’est lancé seul dans l’œuvre de sa vie : une cathédrale flamboyante et bigarrée d’où s’élancent des tours invraisemblables, flèches gothiques d’une incroyable fierté dominant l’étendue rampante de pauvres maisons à un étage qui constituent le quartier de Watts abandonné à sa misère et sa désespérance. Cette cathédrale laïque est aujourd’hui leur fierté. Sa structure constituée de métal, de verre de bouteilles, de morceaux de faïence ou de tout matériau que notre artiste a trouvé à son goût ou utile à son œuvre, semble défier toutes les lois de la pesanteur et faire un pied de nez aux tremblements de terre. Du haut des 22 mètres de sa tour centrale, elle a vu flamber son quartier dans les émeutes raciales des années 50 et elle a résisté. On voulut l’abattre, la pensant dangereuse. On accrocha d’énormes filins d’acier à sa structure tirés par de puissants camions, et elle a résisté. Comment mieux dire que ces tours de Watts sont un symbole de résistance ? De résistance de l’homme au plus bas de sa condition à l’écrasement ? Seul, il l’a bâtie seul, sa cathédrale, de ses seules mains et sans un sou. Lorsqu’on voit une telle chose, on se dit que tous les miracles sont en l’homme, qu’il est le lieu où espérer. Il commença cette œuvre en 1921 et lorsqu’elle fut terminée, c’était en 1954, il avait 75 ans, il ramassa ses vieux outils et s’en alla. Cet homme signa son œuvre avec l’empreinte de ses outils car il ne savait ni lire ni écrire. Il ne connaissait pas plus le Facteur Cheval que Gaudi dont son œuvre semble étrangement proche. Il avait seulement un projet et l’a réalisé. Pendant les 33 ans où il travailla sans relâche jour et nuit, ce petit homme rebelle et basané à la trogne de pionnier du far-west, fut lui-même considéré dans son quartier comme une sorte de monument humain. Il s’autoproclama ministre et, à la barbe des autorités, il pratiquait des mariages dans sa cathédrale en toute illégalité. Il conduisait en trombe une voiture sans permis, mais avait construit sous sa cathédrale un garage secret et jurait sur ce qu’il avait de plus cher devant les policiers persuadés de l’avoir vu au volant du bolide qu’il, n’avait jamais possédé aucune voiture. Sur ce qu’il avait de plus cher… Que lui restait-il d’autre que sa cathédrale ? A la suite de la mort de sa petite fille lorsqu’il était encore jeune, il s’est adonné à l’alcool, partant à la dérive, et sa famille s’est éloignée de lui. Et si le secret de cette cathédrale bâtie par un homme brisé de solitude était en fin de compte un mausolée pour une enfant défunte. ? J’en ai le sentiment. Et lorsque je vois ces enfants accueillis et jouant en bas de ces tours dans ce lieu qui leur est consacré, je suis certain que ce sentiment est largement partagé.

Ici, j’ai rencontré des gens d’une belle humanité, à commencer par Rosy Lee la conservatrice du musée constitué sous ces tours et tout son personnel, ce policier souriant attaché à la surveillance de cet endroit sensible du quartier de Watts où des gangs courent les rues, si heureux d’échanger avec moi en français, et puis Howard Marshall, un des artistes attachés à ce lieu qui y expose son œuvre.

En quittant le quartier de Watts, je suis allé down-town admirer les richesses architecturales du Disney Center et les hautes tours dominant le Moca, abritant son musée d’art contemporain. Je me suis alors demandé lesquelles de ces réalisations ou de celles de Simon Rodia me rendaient le plus fier d’être un homme.

Béton et abstraction

In Cahiers de Californie on 1 août 2008 at 7:27
Question d’échelle. C’est une question d’échelle. Aller se baigner à Long Beach, L.A. depuis Hollywood Hill équivaut à peu près en temps à aller à Deauville depuis Paris. D’ailleurs il y a un air de ressemblance entre ces deux plages où le cinéma déroule sa pellicule sur la langue d’écume blanche, attendant la nouvelle vague. Si ce n’était l’échelle. Disproportion que je mesure roulant sur l’impeccable bitume d’Ocean Boulevard qui semble aller vers l’infini. De Toqueville à Baudrillard, je participe à la sidération du Français découvrant la démesure de l’Ouest américain. Je participe à ce retournement de la pensée que j’ai observé chez tous ces écrivains posant la plume et le pied sur cette immense page blanche qui semble toujours à réécrire, comme cette mer de Valéry toujours recommencée. Retournement vraiment. Changement de perspective et changement de curseur. Ici la pensée ne peut pas être piétonne. Elle fut à cheval, elle est maintenant motorisée. Il faut, pour saisir bien ces paysages qu’ils soient naturels, industriels ou bien urbains, être en mouvement, participer de leur immensité.

Le Queen Mary

Le Queen Mary

Et curieusement, bien loin de rétrécir l’humain, ce monde là le grandit, l’exhausse. Il faut devenir grand pour saisir la grandeur. Ici la mesure, c’est bien la démesure. Et la mesure comme donnée quantitative devient une dimension qualitative. Le nombre est roi, la forme est son sujet. Elle s’y soumet pour chanter sa grandeur. Sidérants paysages industriels jetant depuis leurs hauts fourneaux et leurs centaines de kilomètres de conduites aériennes, les larges reflets d’acier de leur puissance sous le ciel bleu. Inextricables et colossaux nœuds gordiens d’autoroutes qu’aucun Alexandre fût-il même Gulliver ne saura jamais rompre. Seuls les titans de la terre ou de la mer… on pense ici forcément à la catastrophe, au tremblement de terre, au raz de marée. On pense à la Terre qui laisse l’homme jouer au géant et qui peut-être un jour en un seul geste… Je comprends mieux ici la fascination des professeurs d’architecture d’UP5 ou UP6 pour le béton. Mais la beauté du béton requiert une démesure. A vrai dire ce n’est pas tant de la beauté que du sublime comme le définissait Kant, c’est-à-dire cette façon qu’a le paysage de nous inclure dans sa grandeur et son vertige. Tous ces ponts qu’on emprunte sont comme les dos d’immenses montagnes russes qui écarquillent nos yeux. On a le souffle coupé quand on découvre comme volant au-dessus d’un bras de mer le port de Los Angeles s’étendant à l’infini. Ici, on comprend mieux l’art contemporain, l’abstraction des formes, les jeux de matières et de couleurs. Il suffit de regarder ces énormes conteneurs posés les uns sur les autres comme les pièces d’un lego géant et faisant contraster leurs tons. Le chorégraphe Murray Louis m’a dit un jour que tous les Américains scolarisés dans les années 50 avaient été formés à l’art contemporain et à l’abstraction grâce à une mesure gouvernementale. Les Français ont parfois du mal avec l’abstraction parce qu’ils n’ont pas reçu d’éducation en ce sens.

C’est vrai, mais ici l’abstraction est partie intégrante de la réalité. Lorsqu’on roule dans Los Angeles comme dans New-York, on est en plein cœur du tableau Broadway Boogie Woogie de Mondrian. Cette formidable initiative de former les collégiens américains à l’art contemporain retrouve à Los Angeles le geste magnifique du Musée Getty qui s’ouvre gratuitement tous les jours à ses visiteurs.
Ce musée n’est pas seulement un musée, mais une œuvre d’art en soi. Posé comme un château du moyen âge sur un promontoire, on y accède par un funiculaire blanc joliment dessiné et totalement automatique. Sur un escalier monumental, une statue de Maillol allongée et dansant nous accueille. Par son mouvement de danse moderne elle donne le ton. Mais ce n’est qu’en ressortant de la visite que je comprendrai vraiment pourquoi.
En réalité si le contenu du musée offre un véritable intérêt par la diversité de ses collections allant des maîtres du XVè siècle jusqu’aux peintres français du XXè siècle en passant par Rembrandt, c’est sa structure elle-même qui offre à mes yeux l’intérêt principal. Une véritable sculpture disais-je qui s’inscrit dans un jardin à multiples étages rythmé par des sculptures allant de Maillol à Calder et magnifiant le mouvement au-dessus de la High-way qui en contrebas déroule son tapis de bitume et de métal roulant. Déambulant dans cette forme gigantesque, on se sent à tout moment chez soi. Rien ici qui ne vous signifie votre insignifiance, bien au contraire. C’est une vaste sculpture humaniste où l’homme est le sujet. Oui, question d’échelle.

Tout est à l’échelle humaine, et l’homme est ici la mesure de toute chose. Plus encore il semble être lui-même le principal objet d’art. On comprend vite que son propre mouvement est une donnée essentielle de la beauté qui se déploie ici. C’est un écrin pour l’homme qui se voit regardant le monde et se saisit de l’art. Ces parapluie-ombrelles qui sont à votre disposition pour vous promener dans les jardins vous font entrer dans un tableau impressionniste. En regardant son ombre et regardant les autres dans leur déambulation, on prend très vite conscience de notre participation à l’œuvre. Je vois en contrebas deux jeunes femmes qui l’ont si bien saisi qu’elles se photographient en sculptant leurs mouvement. Je les photographie, leur montre les photos et elles posent pour moi. L’instant après, joues contre joues nous nous faisons un portrait à trois et elles repartent presqu’en dansant vers le funiculaire blanc. Instants de grâce inoubliables.

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