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Béton et abstraction

In Cahiers de Californie on 1 août 2008 at 7:27
Question d’échelle. C’est une question d’échelle. Aller se baigner à Long Beach, L.A. depuis Hollywood Hill équivaut à peu près en temps à aller à Deauville depuis Paris. D’ailleurs il y a un air de ressemblance entre ces deux plages où le cinéma déroule sa pellicule sur la langue d’écume blanche, attendant la nouvelle vague. Si ce n’était l’échelle. Disproportion que je mesure roulant sur l’impeccable bitume d’Ocean Boulevard qui semble aller vers l’infini. De Toqueville à Baudrillard, je participe à la sidération du Français découvrant la démesure de l’Ouest américain. Je participe à ce retournement de la pensée que j’ai observé chez tous ces écrivains posant la plume et le pied sur cette immense page blanche qui semble toujours à réécrire, comme cette mer de Valéry toujours recommencée. Retournement vraiment. Changement de perspective et changement de curseur. Ici la pensée ne peut pas être piétonne. Elle fut à cheval, elle est maintenant motorisée. Il faut, pour saisir bien ces paysages qu’ils soient naturels, industriels ou bien urbains, être en mouvement, participer de leur immensité.

Le Queen Mary

Le Queen Mary

Et curieusement, bien loin de rétrécir l’humain, ce monde là le grandit, l’exhausse. Il faut devenir grand pour saisir la grandeur. Ici la mesure, c’est bien la démesure. Et la mesure comme donnée quantitative devient une dimension qualitative. Le nombre est roi, la forme est son sujet. Elle s’y soumet pour chanter sa grandeur. Sidérants paysages industriels jetant depuis leurs hauts fourneaux et leurs centaines de kilomètres de conduites aériennes, les larges reflets d’acier de leur puissance sous le ciel bleu. Inextricables et colossaux nœuds gordiens d’autoroutes qu’aucun Alexandre fût-il même Gulliver ne saura jamais rompre. Seuls les titans de la terre ou de la mer… on pense ici forcément à la catastrophe, au tremblement de terre, au raz de marée. On pense à la Terre qui laisse l’homme jouer au géant et qui peut-être un jour en un seul geste… Je comprends mieux ici la fascination des professeurs d’architecture d’UP5 ou UP6 pour le béton. Mais la beauté du béton requiert une démesure. A vrai dire ce n’est pas tant de la beauté que du sublime comme le définissait Kant, c’est-à-dire cette façon qu’a le paysage de nous inclure dans sa grandeur et son vertige. Tous ces ponts qu’on emprunte sont comme les dos d’immenses montagnes russes qui écarquillent nos yeux. On a le souffle coupé quand on découvre comme volant au-dessus d’un bras de mer le port de Los Angeles s’étendant à l’infini. Ici, on comprend mieux l’art contemporain, l’abstraction des formes, les jeux de matières et de couleurs. Il suffit de regarder ces énormes conteneurs posés les uns sur les autres comme les pièces d’un lego géant et faisant contraster leurs tons. Le chorégraphe Murray Louis m’a dit un jour que tous les Américains scolarisés dans les années 50 avaient été formés à l’art contemporain et à l’abstraction grâce à une mesure gouvernementale. Les Français ont parfois du mal avec l’abstraction parce qu’ils n’ont pas reçu d’éducation en ce sens.

C’est vrai, mais ici l’abstraction est partie intégrante de la réalité. Lorsqu’on roule dans Los Angeles comme dans New-York, on est en plein cœur du tableau Broadway Boogie Woogie de Mondrian. Cette formidable initiative de former les collégiens américains à l’art contemporain retrouve à Los Angeles le geste magnifique du Musée Getty qui s’ouvre gratuitement tous les jours à ses visiteurs.
Ce musée n’est pas seulement un musée, mais une œuvre d’art en soi. Posé comme un château du moyen âge sur un promontoire, on y accède par un funiculaire blanc joliment dessiné et totalement automatique. Sur un escalier monumental, une statue de Maillol allongée et dansant nous accueille. Par son mouvement de danse moderne elle donne le ton. Mais ce n’est qu’en ressortant de la visite que je comprendrai vraiment pourquoi.
En réalité si le contenu du musée offre un véritable intérêt par la diversité de ses collections allant des maîtres du XVè siècle jusqu’aux peintres français du XXè siècle en passant par Rembrandt, c’est sa structure elle-même qui offre à mes yeux l’intérêt principal. Une véritable sculpture disais-je qui s’inscrit dans un jardin à multiples étages rythmé par des sculptures allant de Maillol à Calder et magnifiant le mouvement au-dessus de la High-way qui en contrebas déroule son tapis de bitume et de métal roulant. Déambulant dans cette forme gigantesque, on se sent à tout moment chez soi. Rien ici qui ne vous signifie votre insignifiance, bien au contraire. C’est une vaste sculpture humaniste où l’homme est le sujet. Oui, question d’échelle.

Tout est à l’échelle humaine, et l’homme est ici la mesure de toute chose. Plus encore il semble être lui-même le principal objet d’art. On comprend vite que son propre mouvement est une donnée essentielle de la beauté qui se déploie ici. C’est un écrin pour l’homme qui se voit regardant le monde et se saisit de l’art. Ces parapluie-ombrelles qui sont à votre disposition pour vous promener dans les jardins vous font entrer dans un tableau impressionniste. En regardant son ombre et regardant les autres dans leur déambulation, on prend très vite conscience de notre participation à l’œuvre. Je vois en contrebas deux jeunes femmes qui l’ont si bien saisi qu’elles se photographient en sculptant leurs mouvement. Je les photographie, leur montre les photos et elles posent pour moi. L’instant après, joues contre joues nous nous faisons un portrait à trois et elles repartent presqu’en dansant vers le funiculaire blanc. Instants de grâce inoubliables.

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