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Pensées pour Haïti

In Chronique des matins calmes on 13 janvier 2010 at 3:52

J’étais en grande conversation avec Toussaint Louverture auquel une importante chaîne de télévision française souhaite (enfin) consacrer deux longs téléfilms (dont je suis en train de coécrire le scénario), lorsque j’ai appris la catastrophe dont est victime son pays, Haïti. Haïti qui vient tout juste de célébrer, ce 1er janvier, le 206e anniversaire de sa naissance en tant que première république du monde occidental dite noire et indépendante.

Haïti devenue malgré elle le symbole universel du malheur de la condition humaine. Haïti, anciennement pays de cocagne et grenier de la France, dont les sillons fertiles se creusaient des coups de fouets sur le dos de l’Afrique. Haïti à laquelle Toussaint Louverture a relevé la tête, refleuri les vergers, offert la corne d’abondance et qui, malgré l’acharnement haineux d’un petit corse au grand bicorne terrassé sur terre noire par un petit homme à tête de Maure ceinte de madras, fut le premier pays réel de cette liberté universelle dont avaient rêvé tant de philosophes.

Haïti, jadis paradis sur terre, refleuri après l’incendie puis tourné en enfer. Enfer non par le fait d’une utopie déréalisante mais  par la trahison d’une utopie en marche. Trahison fomentée par ceux-là mêmes qui à l’ombre du bicorne couvrant l’arène d’une liberté conquise, affutaient les banderilles sur le sang séché noir d’un rêve mort-né.

Banderilles comme longs tuteurs d’une liane envahissante qu’on appellera libéralisme. Une liane vivant comme toute liane sur l’arbre qu’elle étouffe.

Haïti pleure encore sur le ventre tremblé de sa terre, de la terre mère de liberté et d’espérance de ce peuple nouveau-né, né dans les spasmes.

Dans ma Guadeloupe natale, j’entendis rire juste après l’ouragan Hugo. On racontait qu’après avoir dévasté Cuba, Sainte-Lucie, la Dominique et la Guadeloupe, mais épargné Césaire, le cyclone s’approcha des rivages d’Haïti, et regardant le paysage, il se dit : « Suis-je bête, je suis déjà passé par là ».

Oui, on rit après l’ouragan comme on rit parfois en son œil. Un rire secousse, frottement et mélancolie comme une biguine. Un rire existentiel. Et ce rire là se lève dans l’explosion florale des flamboyants, des hibiscus et des bougainvillées comme une manière de pied de nez à un cyclone au dos tourné. Au cœur même de l’ouragan, ma grand-mère réfugiée chez ses voisins voyant Hugo soulever une à une les pauvres tôles de sa vieille case s’amusa : « Il l’aime, un peu, beaucoup, passionnément… »

La nature est stoïcienne et le stoïcisme philosophie de la nature, car son principe est dans la grâce, autrement dit la liberté inaliénable de l’homme comme la nature en son moment de surgissement. Instant insaisissable qui rit de celui qui entend le soumettre par le corps supplicié.  C’est le rire moqueur d’Epictète, élève de Rufus (cela ne s’invente pas) qui dit, esclave, à son maître qui lui écrase la jambe dans un outil de torture : « Maître, tu vas la casser ». Une fois la jambe cassée : « Je te l’avais bien dit. » Ce rire là, c’est la force de l’instant, moment d’éternité de toute liberté et de son expression. Cette force là s’exprime chez l’homme dans toutes les terres tremblées et secouées, depuis la Californie où naquit le « flower power », passant par les Antilles où se dit en riant : « demain est un couillon », puis ceinturant la terre jusqu’au Japon où le seul Zen et son instant d’éternité défie d’avance tout tremblement de terre. Le maître Zen est l’homme qui rit.

Et cependant, Haïti ne rit pas. Cela sans doute parce qu’on ne peut l’imaginer Sisyphe heureux, pour parodier Camus. La roche qu’elle roule n’atteint aucun sommet car son sommet est derrière elle, sa liberté volée. Volée par ses élites mêmes qui l’ont trahie en se revendiquant de la lignée des grands libérateurs, comme d’aucuns aujourd’hui se revendiquent de Jean Jaurès, ou le libéralisme de la liberté. Et comment rire lorsque la vie est derrière soi et la douleur devant. Les zombis ne rient pas.

Mais l’Haïtien est un beau peuple et Haïti une belle nation. Elle garde en elle cet essentiel qui fait sa force : la puissance d’espérance.

Alors, après ce tremblement de terre comme après l’ouragan, elle peut encore nous dire en reprenant les mots de Toussaint Louverture: « Vous avez arraché l’arbre de la liberté mais il repoussera par ses racines car elles sont profondes et nombreuses. »

May day, may day! Médias en détresse, sauve qui peut la culture, laisse béton la télé

In Chronique des matins calmes on 15 décembre 2008 at 12:14
la télé dans le béton

la télé dans le béton

Des lecteurs m’ont fait remarquer la politisation galopante de mon blog. C’est aussi mon constat, malheureusement. Oui, malheureusement car je préférerais parler poésie, délices, calices et clitoris (comme ce fut la cas il y a quelque temps, avec un certain succès public). Mais voilà qu’Athènes nous fait son mai en hiver et que Sarkozy nous prépare un printemps d’époque glaciaire, retournant aux pratiques antédiluviennes du contrôle des médias et censure culturelle. May day, may day! Quel est le plan de vol? Le commandant du nouvel aéronef de la compagnie France-télévision sur ses lignes intérieures et internationales n’a pas la taille réglementaire, a des semelles compensées, son engin pique du nez et la chef de cabine, une ancienne top modèle, qui inspecte avec grâce les rangs bien alignés, fait « comme si de rien n’était » et nous demande de la boucler pour notre sécurité. Espace médiatique sous contrôle. Les aiguilleurs du ciel sont à la manoeuvre. Les lignes privées de subvention le sont aussi de parole critique car on ne parle pas la bouche pleine tandis que les publiques sans pub serrent les dents les yeux rivés sur le niveau de kérozen. Pubique et publique sont dans le même ciel, et il est dégagé, et gare aux Cesnas médiatiques qui viendraient croiser la route du nouvel Air Force One. Dépêchons nous de virevolter au volant de nos blogs pendant qu’il est encore temps, car bientôt nos aiguilleurs du ciel formés à Moscou ou à Pékin pourront contrôler nos plans de vols et toutes nos connexions nationales et internationales.

Eléphant francophone sous contrôle

Eléphant francophone sous contrôle

RFI ne parlera bientôt plus allemand ni russe ni chinois, seul son site internet écrira dans ces langues, mais personne pour les lire. Bien-sûr, manquerait plus qu’on viole l’espace aérien des Chinois et des Russes. Que RFI parle français, peu importe, la francophonie est sous contrôle. Ah! reste à maîtriser nos aires atterrissage internationales, ce qu’on appelle encore nos centres culturels à l’étranger. Pas de problème. Réduction de crédits. On leur laisse juste assez pour gérer l’alimentation en kérozen d’Air Force One sur terre étrangère. La chef de cabine a une jolie voix, elle nous chante, rassurante, les instructions du commandant de bord. Sérénité retrouvée, sentiment de sécurité. La sécurité d’abord, c’est la loi de tous les transports, qu’ils soient physiques, médiatiques ou culturels, pas vrai?

Tiens, je reçois en provenance d’un centre culturel à l’étranger (sans doute d’un pirate infiltré) ce texte signé d’un certain Dominique Wolton du CNRS. Tiens, ça existe encore le CNRS? Ils ont encore accès au kérozen, cette compagnie de pirates d’ultra gauche? Cette Compagnie Non Républicaine de Sécurité?

sans-titre-4fd6cdCoup de gueule

La France brade son réseau

culturel à l’étranger

Alors qu’un rapport sénatorial met en question l’efficacité de l’action culturelle française à l’étranger, on annonce des restrictions budgétaires pour 2009 : la coupe est pleine par Dominique Wolton*.

Rien de va plus au Quai-d’Orsay, dans l’organisation de son réseau culturel à l’étranger, incomparable maillage de centres culturels, d’Alliances françaises, d’instituts français et d’établissements scolaires à travers le monde dont l’action sur le terrain est peu connue tant elle est peu mise en valeur. Or voici qu’une réforme préparée à la va-vite se profile tandis que l’utilité des centres et des instituts était récemment contestée par un récent rapport sénatorial (du senateur UMP de la Haute-Loire Adrien Gouteyron). En 2009, les budgets seraient réduits de 13% à 35%, alors que l’Allemagne annonce une augmentation de l’ordre de 7,5% de son budget pour son action culturelle à l’étranger. Au lieu de réfléchir à une politique européenne, on ferme des centres au coup par coup en Europe, centres qui, avant la chute du mur de Berlin, furent de hauts lieux de repérage de jeunes talents, d’échange et de formation des élites – artistes, archéologues ou scientifiques. Quant au réseau des 269 lycées français à l étranger, son financement est ébranlé par la coûteuse promesse du président de la République d’instaurer la gratuité d’inscription pour les étudiants français. Et sans augmentation de subventions à la clé. Décision qui fait craindre une désaffection des étudiants étrangers. Autant de décisions qui révoltent Dominique Wolton, chercheur au CNRS et auteur de «Demain la francophonie» .
20080619_095440_-antoinemonat-fotolia «A l’heure de la mondialisation, la France doit mener une grande politique offensive. Non plus en termes de puissance, mais d’influence, et cette dernière réside dans sa capacité à agir sur la culture, l’art, la science et la communication. Or c’est au moment où la mondialisation nous rend indirectement hommage et nous permet d avoir un retour sur investissement – c’est-à-dire de valoriser ce que notre réseau culturel à l’étranger a réalisé depuis un siècle – qu’on réduit fortement la voilure ! Alors qu’il ne dispose déjà que d’un tout petit budget, on diminue encore les crédits de ce réseau, on ferme ses centres. Diminuer les crédits du réseau culturel du Quai-d’Orsay, c’est amputer la France de sa capacité d’action mondiale. Les Chinois, les Russes sont en train d’étudier notre modèle pour l’adapter, et c’est à ce moment-là qu’on l’estime dépassé ? Arrêtons ce masochisme !
Des technocrates et des politiques se demandent si on a besoin d’amener Balzac à Berlin, en Haïti, à Hanoi ou à Ouagadougou ? Eh bien oui, non seulement Balzac, mais aussi du cinéma, de la science, des techniques, pour essayer d apprivoiser cette mondialisation sans âme.
Alors que faut-il faire ? D’abord valoriser toutes ces femmes et tous ces hommes – plus de 2 000 personnes – qui assurent la présence française à l’étranger et qui possèdent une expérience extraordinaire, totalement négligée. Il faudrait sortir de cette règle de la fonction publique qui veut que personne n’ait le droit de parler en dehors du ministre. Que le ministre ait le monopole de la parole politique, c’est normal. Mais, pour le reste, que cent fleurs s’épanouissent !

Vers une culture de clones?

Vers une culture de clones?

Il faut ne rien lâcher de la culture traditionnelle qui a fait le rayonnement de la France : la langue, les sciences sociales, la littérature, les arts, les spectacles vivants. Mais il doit étendre son périmètre aux sciences, à la technique, prendre pied dans les industries culturelles et de la communication, être créateur de cette fameuse diversité culturelle dont nous avons et aurons tant besoin. Il va de soi que les universités et le CNRS devraient être plus impliqués. Il faudra trouver de l’argent et s’ouvrir aux partenariats privés, au mécénat. On n’y perdra pas notre âme !
Autre masochisme : notre pays est le coeur historique de la francophonie, enjeu essentiel car celle-ci est le plus grand laboratoire de la diversité culturelle mondiale, avec l’Europe. Or la France finance près de 80% de la francophonie en restant entravée par une culpabilité coloniale qui ne correspond plus à rien. Nous devons mieux assumer notre rôle et passer à ce que j’appelle la «franco- sphère». Le français doit être non seulement une langue culturelle et politique, mais aussi la langue pour les affaires, les sciences ou les industries de la connaissance. Bref, une langue de la modernité. Pourquoi ne pas crée rait-on pas une «académie de la francophonie» afin de valoriser cette langue dans toute sa diversité ?
Dernier point : les multinationales françaises ont besoin de marcher sur deux pieds pour mieux réussir. La puissance économique d’une part, et ce réseau diplomatique, politique, culturel et scientifique, qui est la traduction du souci de dialogue et de la dimension universaliste de la France, d’autre part.»

(*) Né en 1947, Dominique Wolton est directeur de l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS, et de la revue «Hermès».