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Une année à semer

In Pas de catégorie on 31 décembre 2010 at 12:41

 

Une année
Comme une poignée
De grains à semer
Des grains blancs, des grains noirs et des gris
Au hasard, mistigri

Grains des jours à serrer dans le poing
A lancer pour demain
L’espérance en chemin
Dans nos pas vaille que vaille
Une année, une semaille

Si la vie est un jeu, il faut bien la miser
Si la chance n’y est pas, il y aura la misère
Misons tout au tapis de l’an vert
Si l’on perd on pourra aviser

Misons tout, c’est le jeu
Si l’on veut être heureux
Rien garder dans ses mains
C’est la loi pour demain

Le grain d’or fera l’or
Le grain noir de l’espoir, oui encore et encore
Du grain gris ne sois pas si aigri
Rien n’est sûr dans la vie même le pis

Cette année dépense-la sans compter
En dépenses de pensées

La pensée est une fleur
Sème ses mots à tout vent et sans peur

Mais sème-les dans l’escient d’un sillon
A ce point je te dis mon amie, mon ami, compagnon
Bonnes semailles, bonnes récoltes
Bel an neuf deux mille onze dans ta hotte.

Alain Foix


Dak(art) 5, La fille du Président et l’art du contretemps

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 22 décembre 2010 at 12:24

Syndjely Wade et Alain Foix

Les lumières s’éteignent sur les derniers applaudissements. Nous plions le décor et rangeons les costumes lorsqu’une pimpante hôtesse, tout sourire dehors s’adresse à moi, me tendant une poignée de badges.

–       Voici vos badges, monsieur, vous êtes combien ?

–       Nos badges ? je ne comprends pas.

–       Oui, vos badges VIP vous permettant de circuler dans le festival.

–       Mademoiselle, il est 24 heures et nous sommes le 17 décembre. Notre contrat vient de prendre fin, nous sommes censés décoller demain et vous nous donnez maintenant nos badges pour circuler ?

–       Ils viennent juste d’arriver, dit-elle sans se démonter. Ce sourire ! Désarmant.

–       Nous n’en n’avons jamais eu besoin, heureusement. Bon, je vous en prends une poignée. Ca fera un souvenir.

Au bar de l’Institut, Oumar est venu nous saluer et nous féliciter chaleureusement. Il a beaucoup aimé. L’homme est sincère, je le crois. Alors je lui pose les deux questions essentielles :

1) quand honore-t-on nos contrats ? (Une rumeur alarmante court selon laquelle le festival ne serait pas en mesure d’honorer ses engagements. Je ne peux y croire).

2) le contrat stipule que nous devons absolument rentrer le 18, c’est à dire demain. Où sont nos billets ? A quelle heure part-on ?

–       Alain, mon ami, à l’heure qu’il est, je ne peux répondre à ces deux questions. Moi-même je les pose quotidiennement à la direction générale, sans réponse. J’ai déjà menacé de ma démission. Je t’ai fait venir, confiant dans les engagements de mon pays au plus haut de l’Etat. Ayant signé le contrat, tu as accepté de venir sur la confiance que tu me fais. Presque tous les artistes présents ont fait ainsi sinon il n’y aurait pas eu de festival. Maintenant je suis dans l’embarras car je n’ai aucune réponse à te donner. Désolé, il faut attendre demain maintenant. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Demain matin on saura.

–       A quelle heure est en général le vol pour Paris ?

–       A 22 ou 23 h.

–       Bon, ça nous laisse un peu de temps.

Samedi 18, 12h

–       Allô Oumar ?

–       Bonjour Alain, comment vas-tu, bien dormi ?

–       Ca va. Dis moi, quelles nouvelles ?

–       Ca ne répond pas au niveau de la direction générale. Injoignables.

–       Oumar, Oumar, nous ne resterons pas, nous ne pouvons pas. Quelles solutions ?

–       Je n’en ai pas.

–       Bon, passons à la vitesse supérieure. Je contacte personnellement  A. A. Sow, le Président du Festival et Syndjiély Wade, la fille du Président de la République du Sénégal. C’est elle qui nous a mis dans un avion pour venir. C’est elle qui doit nous renvoyer chez nous.

–       Bonne idée, fais le.

–       Allô Jean-Michel ?

–       Salut Alain, j’ai lu ton blog. Incroyable ce qui t’arrive.

–       Attends, ce n’est pas fini. Figure toi que…

–       Insensé. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

–        Toi rien, juste me renvoyer un email m’encourageant à écrire un article. Ils verront à ta signature que je ne bluffe pas.

–       Ok, je te fais ça.

–       Allô, Alain Foix ?

–       Oui, bonjour

–       Syndjiély Wade. Je viens de recevoir votre email alarmant. Je ne comprends pas. Rien n’a été fait pour votre vol retour ?

–       Non, mademoiselle. Aussi étonnant que cela puisse paraître.

–       Je vous ai réservé 5 places sur Air-France en première classe. Pouvez vous m’envoyer les noms pour éditer les billets ? Je viendrai à l’aéroport vous remettre personnellement votre cachet et le contrat signé.

–       Merci mademoiselle, à tout à l’heure.

Aéroport de Dakar, 22h.

–       Mesdames messieurs, votre attention s’il vous plaît. Suite à une neige abondante tombant sur Roissy Charles de Gaulle, le vol Air-France de 23h 30 est reporté demain à 6h du matin.

–       Oh ! non.

–       Allô, monsieur Foix ?

–       Oui, mademoiselle Wade ?

–       Je viens d’apprendre que votre vol a été reporté pour demain matin.

–       Oui et là, personne n’y peut rien. Vous venez tout de même ?

–       Une promesse est une promesse. Installez vous dans le salon VIP, Mon équipe s’occupe pour vous de toutes les formalités de douane et nous vous trouvons un hôtel près de l’aéroport. Voulez-vous venir avec moi au concert de Stanley Clarke ?

–       Avec plaisir.

–       Je viens vous chercher.

Cindjely Wade

Etonnant comme une voix peut correspondre intimement à un physique. Je l’ai reconnue dès que je l’ai vue au loin. Venue seule, sans apparat, sans garde du corps, en jeans et boléro, des cheveux de métisse aux reflets auburn chatoyant, une démarche, un regard, un sourire. C’est elle à n’en pas douter. Elle me reconnaît au loin et se dirige droit vers moi. Charmante, vraiment charmante et simple. Le genre copine de classe qui aurait, l’air de rien, un niveau supérieur d’éducation.

Et nous voilà dans sa Range Rover noire. Elle, une main sur le volant, l’autre sur le clavier du téléphone. Elle fait mille choses en même temps, réglant le problème d’un avion bloqué à Los Angeles, étudiant mentalement les possibilités horaires de rallier un transit sur Chicago, traitant de l’hébergement de Kassav qui joue demain, s’occupant de la santé d’un collègue qui vient de s’évanouir d’épuisement (des nuits sans sommeil). Elle semble en activité permanente. Hop ! Elle évite habilement un scooter ivre. Elle accélère tout en parlant au téléphone pour doubler un véhicule problématique. Je fixe l’aiguille du compteur dans son irrésistible ascension, thermomètre de ma frayeur. Je m’accroche au fauteuil.

–       Vous conduisez bien lui glissé-je l’air impassible.

–       Je suis pilote automobile. Je fais des rallyes.

–       Vous avez fait Paris/Dakar ?

–       Oui, deux fois. C’est formidable. Ce n’est pas une course, c’est un véritable voyage.

–       Votre père voit ça d’un bon œil ?

–       Bien sûr que non. Il dit que j’ai des choses plus importantes à faire.

–       Le côté garçon manqué aussi…

–       Oui, il reproche à ma mère de ne m’avoir pas élevé comme il faut.

–       A part déesse Shiva d’un festival mondial des arts, que faites vous dans la vie ?

–       Des expertises financières et de l’organisation… Je m’occupe de l’équipe de rugby du Sénégal.

–       Des études de gestion financières ?

–       Oui, à la Sorbonne, Paris 1. Zut ! Nous allons rater la fin du concert.

En effet, dernier rif, dernier solo de batterie. Ca avait l’air formidable. Bises à Stanley Clarke, pose devant les photographes, et nous voici repartis. Bing, le véhicule percute en marche arrière un poteau. Elle ne décolle pas son téléphone de l’oreille.

–       Allô ? Oui, tu n’aurais pas l’adresse d’un bon carrossier ?

–       Où allons nous maintenant, glissé-je ?

–       Au concert de Ky Mani Marley.

Même scénario, même vitesse, même frénésie téléphonique, même fin : le concert se termine devant une foule immense.

–       Zut, encore raté. Allons au Radisson.

–       Il vous arrive de dormir ?

–       Deux heures dans la journée. Pas le temps.

Le Radisson

Lieu incroyable le Radisson de Dakar. La fête bat son plein, genre de fête stéréotypée qu’on trouve à Paris, New York, Hong Kong ou Sydney, mêmes attitudes, mêmes manières de montrer qu’on s’éclate. On n’est plus vraiment à Dakar.  Hâte de sortir de là.

L’aube se lève bientôt sur Dakar. Dans le salon VIP, des brésiliens jouent encore.

Salut Dakar.

Ce matin, première répétition de Rue Saint Denis. Sur le quai de Jemmapes, des Africains balaient la neige.

Dak (art) 4 Epervier de ma faiblesse…

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 18 décembre 2010 at 5:53

Scène de l'Institut Français sous vol d'éperviers

Le ballet ennivrant de centaines d’éperviers dessine sur le bleu d’un ciel impassible la fin du dernier acte d’une journée de plomb. La stridence de leurs cris rythme les gestes mesurés des techniciens qui, depuis le point du jour installent la scène pour notre pièce enfin annoncée. Bien qu’épuisé, je suis d’un calme qui me surprend, tout pénétré que je suis de la sérénité de ce ciel qui recouvre Dakar d’un manteau de douceur. Le chant du muezzin s’est tu et le vert minaret se laisse enrober du chant silencieux des rayons de soleil mordorés. Il nous reste deux heures à peine pour implanter les lumières dans cette nuit qui nous vient à petit pas. Cette nuit est à nous. Cette nuit est la nôtre. Il me faut être maintenant d’une grande précision. Toute erreur est fatale pour le spectacle, tout malentendu nous est décompté sur le peu de temps qui nous est alloué. Il faut faire avec ce qu’ils ont et jamais essayer de tenter l’impossible. Peu de projecteurs, peu de possibilités de combinaison. Ici la découpe sur la table. Là la douche sur Angela Davis. Les gelatines ambres sont trop sombres. Ca ne fait rien, enlevons les on fera en blanc avec moins d’intensité. Les palmiers en pot empruntés dans le jardin d’à côté feront un beau rideau d’arrière scène signifiant le parc de la maison de Gerty. Les douches diagonales sur leurs palmes sont du plus bel effet. D’un seul coup, le mouvement des éperviers s’accélère, une vraie frénésie. Le ciel s’épaissit. Ils crient la nuit qui vient et saluent les derniers rayons du soleil avant de venir se poser en grappes sur les branches de l’immense fromager qui coiffe la scène. Le drap blanc qui recouvre la table et que j’ai fait repasser garde encore des plis qui joueront le jeu d’un théâtre pauvre et voulu ainsi. Une tache de fiente d’éperviers le macule déjà. On craint qu’un nouvel envol, un ernier baroud de ces guerriers du ciel ne vienne bombarder cette nappe de manière définitive. Le vent souffle, et dans le mauvais sens. Il faut absolument soutenir la voix des comédiens par des micros posés discrètement à fleur de scène. Le réglage du son est délicat. Effet par effet nous avançons. Ces techniciens sont formidables. Jamais un mot plus haut que l’autre. Ils cherchent immédiatement une solution la plus ingénieuse possible avec leurs faibles moyens techniques. Le temps passe trop vite. Il n’est plus temps. Nous n’aurons pas de filage technique. Je décide de l’annuler. Il est primordial que tous les effets soient le mieux calés possible. La fébrilité monte. Problèmes de son. Le lecteur ne lit pas des passages. Heureusement, ce n’est que du vent enregistré. On décale le minutage. Pas question de mémoriser les effets et leur durée. On fera à la main en improvisant sur le jeu. Je ne suis pas régisseur, mais je commence à prendre un peu d’assurance à la régie entre le régisseur son et celui de la lumière. Je me dis que ça ira. Mais je redoute encore les effets qui ne partent pas au bon moment. On essaie encore le niveau du son. On lance le premier passage du vent, c’est le cyclone et les éperviers s’envolent tout à coup, terrifiés. Des effets lumière ne fonctionnent pas. Tant pis, on simplifie. Il reste un quart d’heure avant le début du spectacle. Les comédiens sont déjà en scène, concentrés derrière les panneaux de bois qui nous servent de rideaux de fond de scène. 21h 15. On n’a qu’un quart d’heure de retard. Une vraie performance. Le public est venu nombreux. Top départ. Noir, son 1, effet lumière 1. Ca marche mais on n’entend pas Marie Noëlle. « Si ce n’est le vent… » dit-elle. En effet, c’est le vent qui te souffle ta voix, la bouscule, la bouleverse. Le technicien son ne comprend pas tout de suite mes gestes. On a perdu 3 ou 4 phrases si on est sur le haut des gradins. Ouf, on l’entend. C’est parti. Effet 2, effet 3. Ca roule. Mais je vois des entrées et des sorties de spêctateurs qui perturbent. On m’avait prévenu. C’est ainsi ici. Des spectateurs qui croyaient être venus à un concert s’en vont tandis que d’autres arrivent. Un militaire passe et repasse plusieurs fois devant la scène pendant qu’Angela dit; « Je suis communiste et j’en suis fier ». Je vois un photographe qui s’approche de la scène.

Installation technique

Catastrophe! Il flashe et Marie Noëlle est en avant-scène. Je sais qu’elle va très mal le prendre. Je fais signe au régisseur lumière d’intervenir. Il a le temps. Le prochain effet est dans un peu de temps. Il descend les marches quatre par quatre pour interpeler l’olibrius qui, heureusement s’exécute. Il remonte essouflé. Il était temps. Effet 4. Le public semble concentré, accroché. Je suis nerveux. C’est toujours ainsi lorsque je suis à la console. J’entends tout, je vois tout, le moindre mot échangé dans le texte me fait sursauter et j’analyse pour voir si le spectateur a compris tout de même et si cela n’a pas d’incidence sur le reste du texte. Non ça va, c’est juste quand même pour l’essentiel. Il y a toujours des râtés mes c’est le spectacle vivant. Partout c’est du bruit. On entend la ville qui fait monter sa musique nocturne, le vent réel qui s’y met, une porte qui bat pas loin, quelqu’un dans la régie qui fait tomber un lourd objet. Ca suit quand même. Enfin, j’espère. Je suis toujours étonné par la capacité de concentration du public. J’ai l’impression que moi-même je ne saurais pas. Plus que quelques répliques et mon calvaire se termine. Ne pas rater la fin et le dernier effet son surtout. Toujours un problème à caler. Bon c’est lancé. Un peut trop tôt peut-être. Marie Noelle se débrouille avec. Sa passe. Sa voix n’est pas couverte par le son du cyclone qui monte. Pas encore. Noir, longtemps, près d’une minute. La nuit de Dakar sous un cyclone guadeloupéen. C’est fini. La lumière se rallume trop vite, mais tant pis, c’est fini. Applaudissements. Le public  a aimé visiblement. Trop nerveux pour vraiment apprécier. Je ne suis pas dans la chose, dans cette chose que j’ai écrite et que je viens de diriger en régie. Trop d’événements à gérer pour goûter ce moment. Je remercie le pûblic, je remercie encore une fois Oumar Ndao sans lequel nous ne serions pas ici, pour son amour de l’art et son respect des artistes. Je dis ce que j’ai à dire d’une organisation trop peu préparée et dont l’impréparation met les artistes en difficultés. Je le dis. Peut-être ne devrais-je pas. Mais il faut que le public soit toujours considéré autrement que comme des simples spectateurs. Ce sont d’abord des citoyens et le théâtre est art de citoyenneté. « Il faut dire, informer, ne pas cacher… » dit Gerty Archimède. Oumar me congratule. Il est heureux du spectacle et me félicite pour ce que j’ai dit. Merci Oumar. Je suis aussi venu pour toi.

Dak(art)3 Pas des moustiques

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 17 décembre 2010 at 1:29

« Nous ne sommes pas des moustiques. Pas agressifs et nous ne piquons pas. Plutôt des mouches, un peu collantes », dit-il en me tendant une poignée de « Rolex » vendue au prix d’une Kelton de bureau tabac. Dans l’autre main une poignée de « stylos Mont-Blanc ».

–       Des vrais, mais pas cher.

–       Des vrais ? Fais voir la plume, c’est écrit dessus.

–       Mais oui, regarde, c’est écrit (il me tend le stylo et je lis « made in China »)

–       Tu vois, ce n’est pas inscrit

–       Mais oui, insiste-t-il, c’est écrit là, tu ne sais pas lire ?

–       Et toi tu sais ? (c’est clair, il ne sait pas).

–       Bon, bon, je te les donne (il me les met dans la main), tu es sympa. Je t’invite à la maison, je viens d’avoir deux jumelles et on doit fêter ça. Tu as des enfants ?

–       Merci pour l’invitation, mais je n’ai pas le temps.

–       Viens, viens à ma boutique, je te donne ma carte. Tu m’appelles et je vais t’aider. Tu es un ami. Tiens, regarde ce sac, il te plait ?

–       Tu as vu que je le regardais ?

–       Je te le donne, pour rien.

–       Combien ?

–       45 000 francs CFA (30 euros)

–       Salut, j’ai à faire.

–       Bon, 30 000.

–       10 000 pas plus.

–       Tu veux me tuer ? (Il regarde son acolyte qui rigole). Il est fou l’ami.

–       Ok, salut.

–       Allez, va regarde cet autre sac, pour ta fiancée. Je te fais les deux pour 60 000. C’est mon dernier prix.

–       Hon, hon

–       Et prends les « Mont Blanc », je te les donne avec.

–       Ecoute, je ne suis pas venu pour acheter. Tu es sympathique, je t’ai suivi, mais je n’ai pas le temps.

–       Tiens, prends une chemise. Elle te plaît celle-ci ?

–       Oui, elle est belle.

–       Je te la fais pour 30 000. Et tiens, voilà de beaux bijoux pour ta copine. Un bracelet et un collier. Gratis. Je te les donne, ma parole.

–       Ok, la chemise, les bijoux, les deux sacs et les stylos, pas les Mont Blanc, ceux-là. Le tout pour 45 000. C’est mon dernier prix.

–       Je te dis qu’il est fou, dit-il à son acolyte. Viens, viens manger le couscous pour la nouvelle année des musulmans. Je te fais cadeau. Viens.

–       45 000, c’est tout.

–       Tu m’égorges

–       Salut (je tends les 45 000).

–       Bon d’accord

–       Donne moi ce stylo en plus. Allez, tu as gagné ta journée, pas vrai ?

–       Oui.

–       En tout cas, vous êtes de très bons comédiens tous les deux. La prochaine fois je vous engage.

–       Eh l’ami ! Ne pars pas si vite. Tu viens manger le couscous ? J’ai mes petites jumelles qui…

Petit, j’avais honte et regardais mes souliers lorsque ma mère marchandait outrageusement jusqu’à faire gémir le vendeur. Mais elle s’en sortait toujours victorieuse. Je pense à elle en ce moment. Merci, maman.

–       Oui, allô ?

–       C’est la police.

–       La police ?

–       Nous avons trouvé votre numéro sur un portable volé.

–       Celui de Mariann. Vous l’avez trouvé ? Où ça ?

–       Dans les chaussettes d’un gars près du théâtre national.

–       Et le passeport ?

–       Quel passeport ? Où êtes vous ?

–       A l’hôtel Atlantic.

–       Je viens.

–       …

–       Oui, allô, je suis là, en bas.

–       Bonjour, vous êtes le policier?

–       Elève policier.

–       Comment l’avez vous trouvé.

–       Dans des chaussettes.

–       Comment ?

–       Vous êtes le propriétaire ?

–       Non, la voici.

Quelques heures plus tard, Mariann croise le gendarme qui a pris sa déposition et elle lui annonce que le portable a été trouvé.

–       Ah ! bon, déjà ? C’est bizarre.

–       Par un policier.

–       Quoi ? Par un policier ?

–       Un élève policier.

–       Un élève policier… Bizarre, bizarre… Vous n’êtes as venu reprendre votre déposition.

–       J’étais très prise…

–       Mouais… suivez moi au poste.

Trois heures plus tard, Mariann ressort avec un rendez vous pour le lendemain matin. Le supérieur du gendarme à qui on ne l’a fait pas, regarde Mariann avec un air étrange. Mariann lit dans ses yeux un peu plus que de la suspicion. Ne serait-il pas en train de se demander s’il n’est pas en présence d’une espèce de… magicienne ?

– Allô?

-Allô, Alain.

– Oui, Oumar…

– Bon, vous êtes programmés demain, à 21 heures à l’Institut Français.

– Enfin.

Dak(art)2 Unité Africaine

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 15 décembre 2010 at 5:07

Village des arts en construction pendant le festival

Contrairement à une croyance répandue, ce n’est pas le temps qu’il fait qui est le plus grand facteur de dépaysement d’un pays l’autre, mais le temps qui passe. Dès lors qu’un occidental (et j’en suis un bel et bien) pose le pied en Afrique, il doit savoir qu’il prend un billet pour la compagnie WAIT (West African International Time) ou pour Peut-être Airlines. Un Sénégalais rencontre un Suisse et lui dit : « Vous, vous avez la montre, mais nous, on a le temps ». Comment le dire mieux ?  Une affiche de CFAO motors du Sénégal croisée à Dakar le dit explicitement : « Plus forts ensemble avec le temps ». CQFD.  Depuis que la compagnie est ici, nous sommes ballotés entre WAIT et Peut-être. Etre zen comme un bonzaï de baobab. Rien d’autre à faire. S’émerveiller devant les formes et les couleurs. Regarder les ouvriers terminer le village des artistes, danser avec les musiciens, rester les yeux rêveurs face à la mer, et attendre. On doit venir nous chercher pour nous emmener à notre nouvel hôtel, Al Baraka. Le nom sonne comme une chance. Il est 19h. Mariann, les yeux face à la mer s’est fait subtiliser son passeport, son portable et 6000 francs CFA posés à côtés de moi, le regard perdu à l’horizon. Il est 23 heures, nous sommes encore assis devant les gendarmes qui recueillent notre déposition, dehors, assis sur des chaises, une pointe Bic et une feuille blanche à la main. Pas de machine à écrire, mais pas plus rapide que le policier parisien qui, un doigt après l’autre, tape sur les touches qu’il cherche l’une après l’autre.

–       Vous étiez assis à une table face à la mer, c’est bien ça.

–       Oui, c’est ça.

–       Les objets volés étaient sur la table à côté de vous ?

–       C’est exact.

–       Et vous n’avez rien vu.

–       Non rien, ni personne s’approcher.

–       C’est de la magie.

–       Ca y ressemble. Vous savez traquer les magiciens ?

–       Ca nous arrive.

–       Nom et prénom, date et lieu de naissance

–       Alain Foix, 4 juillet…

–       Profession

–       Ecrivain

–       Dernière question : savez vous lire ?

–       Je suis écrivain.

–       Répondez à ma question par oui ou par non : savez vous lire ?

–       …

–       Bon, signez ici.

24 h départ en car pour le centre ville, hôtel El Baraka.

1h, comptoir d’Al Baraka.

–       Alain Foix, Quai des arts ? Non, nous n’avons pas votre nom.

–       Le festival a réservé 5 chambres.

–       Il ne nous en reste que 2.

–       Allô Oumar ?

–       Oui, Alain, comment ça va.

–       Il est bientôt 2 heures du matin et l’hôtel dit que vous n’avez pas réservé nos chambres.

–       J’arrive.

 

3 heures du matin, après moult conciliabules, les deux garçons (Alain A. et moi), restent dans les chambres tandis que les filles retournent au village après qu’on leur ai préparé des chambres aussi loin que possible des ouvriers finissant le village. Quand et où allons nous jouer ? Nous ne savons pas encore. Le théâtre dans lequel on nous avait finalement programmé n’est pas encore terminé.

Je n’en veux pas à Oumar. Il fait tout ce qu’il peut, mais il n’est « que » le Directeur des Affaires Culturelles de Dakar et ce festival n’est pas un véritable festival des arts car les arts et les artistes ne sont pas le centre (cela devient une habitude). Cela apparaît de plus en plus comme l’habit chamarré d’une opération politique d’envergure dont Kadhafi a donné hier sous  l’imposant monument de l’Unité Africaine, le la. Un discours agressif mais fin, volontariste et efficace où il appelle les peuples plus que leurs dirigeant à la construction d’une Afrique dotée d’une armée unique (sous les ordres de qui ?).  Nous nous sommes approchés du monument et, lorsque j’ai vu que le directeur artistique du festival avait toutes les peines à entrer dans l’enceinte de cette cérémonie sous le regard armé des gendarmes, tout devint très clair. Alors à suivre…

P.S. Je lis dans les journaux ce matin qu’un « festival de protestations » émanant des artistes qui s’estiment mal traités s’élève. Alors peut-être finalement, les artistes auront-ils leur mot à dire. Le public aussi. A suivre toujours…

 

DAK (ART) 1

In 4- Rencontres/événements on 14 décembre 2010 at 5:04

Dimanche 12 décembre 22h, appel d’Oumar Ndao, directeur des affaires culturelles de la Ville de Dakar et commissaire pour le théâtre du Festival Mondial des Arts du Sénégal.

–       Votre avion part demain matin à 7h. C’est un avion spécialement affrété, pas besoin de billets.

–       Trop tôt. Impossible de joindre tout le monde. Mariann est en train de jouer quelque part à Paris.

–       Je te rappelle.

Dimanche 12 décembre 23h, nouvel appel d’Oumar :

–       Nous avons un autre avion qui décolle demain à 13h, Roissy Charles de Gaulle, Terminal 3. Se présenter à 11h à l’enregistrement

–       Ok, je te rappelle.

–       Dis moi si a priori c’est d’accord et tu confirmes plus tard.

–       Nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas si on veut jouer avant le 18 ?

–       C’est exact.

–       Je te rappelle pour confirmer.

Lundi 13 décembre 2h du matin :

–       Allô Oumar ?

–       Oui, Alain. Alors c’est ok ?

–       Je n’ai pas réussi à joindre Mariann. Le reste de l’équipe est ok. Prenons le risque. Je lui ai laissé plusieurs messages.

–       Ok. Je vous mets sur la liste.

Lundi 13 décembre 7h 30 du matin. Message sms de Mariann.

–       Alain, je suis fatiguée.

–       Allô, Mariann. Tu viens ou tu ne viens pas ?

–       Je suis fatiguée, Alain. Je suis lasse.

–       Tu te reposeras dans l’avion, Mariann, on t’attend à l’aéroport à 11h. Désolé, nous n’avons pas le choix. Ou bien on annule.

Lundi 13 décembre, 11h du matin, aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Marie-Noëlle est déjà là, pimpante. Etonnée et ravie qu’on parte réellement. Je vais au comptoir d’enregistrement.

–       Bonjour, nous sommes la compagnie Quai des arts. Nous sommes 5. C’est bien ici l’avion spécial pour Dakar ?

–       Votre nom s’il vous plait ?

–       Alain Foix

–       Il n’y a pas d’Alain Foix sur la liste.

–       Regardez à Mariann Matheus, Alain Aithnard, Marie-Noëlle Eusèbe, Nanténé Traoré, Quai des arts.

–       Aucun de ces noms. Vous ne partez pas si vous n’êtes pas sur la liste.

–       Allô Oumar.

–       Oui, Alain, comment vas-tu ? Vous êtes à l’aéroport ?

–       Nous y sommes mais pas sur la liste nous ne pouvons pas décoller. Il faut absolument que nos noms soient faxés d’ici une demi-heure avant que le comptoir ferme.

–       Je ne m’occupe pas des réservations. Je vais voir ce que je peux faire.

Lundi 13 décembre, aéroport Charles de Gaulle, 12h 15.

–       Monsieur, je vous passe mademoiselle Sindjély Wade, la fille du Président du Sénégal.

–       La fille du président ?

–       Oui, c’est elle qui s’occupe de la logistique et des réservations.

–       Allô, monsieur Foix ? (La voix est douce, charmante, le ton clair et direct).

–       Oui, bonjour mademoiselle.

–       Vous êtes 5, c’est bien cela ?

–       C’est exact

–       Pouvez vous me confirmer les noms des passagers de votre groupe ?… C’est bien ça.  Vous pouvez enregistrer. Bon voyage.

–       Merci, mademoiselle, merci beaucoup.

12h 20

–       Vous êtes 5 où est le 5ème ? me demande-t-on à l’enregistrement.

–       C’est Mariann, on l’attend d’une minute à l’autre.

–       Nous fermons l’enregistrement à 12h 30.

–       Marie-Noëlle, tu as réussi à la joindre ?

–       Je lui ai laissé un message. Elle ne répond pas, ça peut être bon signe.

–       Tu es sure qu’elle vient ?

–       Mais oui, je lui ai parlé ce matin au téléphone. Elle est fatiguée, épuisée, mais elle vient.

12h 30

–       Monsieur, nous allons fermer l’enregistrement. L’avion décolle dans une demi-heure. Que fait-on ? (la voix du préposé est ferme, autoritaire, sans appel).

–       Elle arrive, laissez nous 5 minutes. (La responsable de l’agence d’affrètement de l’avion spécial, une femme charmante aux yeux et au sourire d’une grande douceur et d’un calme à toute épreuve intervient tout sourire)

–       Laissons leur 5 minutes.

–       D’accord.

–       Allô Alain.

–       Oui, Mariann, où es-tu ? Tout l’avion t’attend.

–       J’arrive je suis dans un taxi.

–       Loin d’ici ?

–       Sur l’autoroute. Je suis là dans 5 minutes. (mentalement, je multiplie par 3).

–       Elle est là dans 5 minutes, à peine.

–       Très bien, nous attendons.

12h 45

–       Mariann, je n’ai jamais été aussi  heureux de te revoir.

–       Et moi donc.

–       Dépêche toi, ça ferme.

19 h 30 heure locale , Aéroport de Dakar. Température extérieure 26°. Accueil chaleureux dans le salon VIP en compagnie du groupe des Concerts du Chevalier Saint-George avec lequel nous avons sympathisé pendant le voyage. Je suis frappé une fois de plus par la grâce, la beauté, l’élégance, la gentillesse et la noblesse naturelle des Sénégalais. Le moment est doux, mais il dure. Nous sommes fatigués. 3 heures plus tard, un car emporte le groupe imposant du Chevalier Saint-George au Novotel. Une fois de plus, nous ne sommes pas dans la liste. On nous fait savoir qu’il faut attendre. On viendra nous chercher.

–       Allô Oumar

–       Oui, Alain Comment ça va ? Bien voyagé ?

–       Oui, merci. Mais nous sommes encore à l’aéroport. Que se passe-t-il pour nous.

–       C’est compliqué. Nous cherchons un hôtel pour vous. Ne t’inquiète pas. On te rappelle.

Une heure plus tard, toujours rien. Personne ne peut nous donner la moindre information sur notre lieu d’hébergement. Mais tout le monde est calme. Tout sourire. « On s’occupe de vous » est le leitmotiv. Le car arrive enfin.

–       On va vous héberger au village des artistes.

–       C’est loin ?

–       Non, tout à côté.

–       C’est bien ?

–       Oh, oui, c’est convenable. C’est tout neuf, on l’a construit juste pour le festival.

22h 20, Village des artistes, Dakar.

–       Monsieur, dis-je, nous sommes fatigué, nous avons faim. L’équipe n’a pas mangé. Qu’est-il prévu ?

–       Laissez vos bagages, nous nous en occupons. Dépêchez vous, le restaurant ferme à 22h 30.

22h 29

–       Bonsoir

–       Bonsoir mademoiselle.

–       Viande ou poisson ?

–       Poisson. Accompagné de quoi ?

–       Pas d’accompagnement. Il n’y en a plus. Poisson seulement.

–       Bon, alors poisson, accompagné de rien, mais beaucoup de rien, un peu de sauce, s’il vous plait.

23h, arrivée dans les chambres. Des ouvriers travaillent encore. Le village n’est pas terminé. Les chambres non plus. Pas de drap, pas de serviette. On apporte des lits. Un concert pour perceuses, marteau et groupe électrogène accompagné de cornemuses berbères sonnant non loin annonce une nuit des plus agitées.

–       Allô, Oumar ?

–       Oui, Alain. Bien mangé ? Bien installé ?

–       Euh… Si ce n’étaient les perceuses, les marteaux, le groupe électrogène, les préfabriqués pas terminés, le manque  de literie et de serviettes, tout irait bien.

–       C’est juste pour cette nuit, on vous trouve quelque chose.

–       Et quand et où joue-t-on ? Ce n’est plus au théâtre national, paraît-il.

–       C’est compliqué, on  tout déprogrammé à cause des problèmes de transport et on reprogramme au jour le jour.

–       Nous avons besoin de certitude pour pouvoir bien honorer notre contrat et par respect du public.

–       Prends un taxi et viens me voir au Centre Culturel Français. Je t’y attends . On va faire le point.

Centre Culturel français, 1 heure du matin (après 1heure de taxi).

–       Alain, quel plaisir de te retrouver ici.

–       Et moi donc, Oumar.

–       Viens, je te présente des amis, ils viennent de Tunisie. Ils sont arrivés depuis plusieurs jours. Ils te raconteront et tu verras que par rapport à eux, tu es chanceux. Ils ont essuyé les plâtres. Ezzedine est directeur d’un théâtre école à Tunis. C’est dans sa troupe qu’une actrice s’est évanouie en scène ce soir.

–       Les artistes et leur art sont les premiers à pâtir des problèmes de l’organisation, dis-je (Oumar acquiesce tristement de la tête).

–       Et comment tu trouves le village ? Me demande Ezzedine.

–       C’est l’horreur, répliquai-je spontanément et très parisiennement avant de me reprendre : non, le terme est bien trop fort.

–       Tu dois être un très bon dramaturge, me coupe Ezzedine, car tu as trouvé immédiatement le terme approprié. Oui, c’est une horreur. Et ces constructions ! Tu crois que nous, Africains, on n’aurait pas pu faire quelque chose de beaucoup mieux ? Pourquoi demander aux Occidentaux de nous faire des choses pareilles et tellement plus chères ? C’est pareil pour l’organisation de ce festival. Si au lieu de faire appel à cet élu parisien qui a dépensé l’argent, le temps (plus de 8 ans, tu te rends compte ? Le festival était prévu en 2003 !) et détourné à son profit, paraît-il, des milliards de francs CFA (maintenant le Sénégal est en procès avec lui), si au lieu de cela, on avait fait appel d’abord aux Africains compétents (et il y en a, cela ne manque pas), tu crois qu’on en serait là ? Le président Wade a dû, il y a six mois demander à sa fille de tout remettre à plat l’organisation de son festival et nommer les commissaires comme Oumar qui font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles.

–       Est-elle compétente ? demandé-je ?

–       Oui, très compétente, répondent-ils en chœur.

–       C’est bien ce qu’il m’a semblé. Je l’ai eu peu de temps au téléphone à Roissy, mais ça se sent immédiatement. Mais pourquoi sa fille ?

–       Pour être sûr que l’argent ne sera pas détourné, me répond Oumar.

3 heures du matin. En rentrant dans le brouhaha nocturne du village des artistes, je me dis qu’encore une fois, c’est sur les épaules des Africains que retombent les problèmes issus de la relation tellement ambivalente et ambiguë entre l’Afrique et l’Occident. L’air de la mer toute proche me remplit les poumons dans la douceur du soir. Je me sens calme et serein. Je suis bien ici, si bien reçu malgré tout. Je pense à Oumar qui se bagarre. Oumar mon ami, tu as raison de tenir au fait que ton prénom est l’anagramme d’amour. Mais l’amour ne peut pas tout.

Naissance d’une marionnette

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 10 décembre 2010 at 2:36

Début janvier, nous commençons le travail de mise en scène de ma pièce Rue Saint Denis. Même si les quelques lectures sur table que nous avons organisées avec les comédiens dans le cadre du casting, ont commencé à donner chair au texte, et m’ont permis de mieux fouiller au coeur de ses entrailles, tout cela reste encore abstrait et les intentions scéniques flottent encore dans le monde des idées platoniciennes.

Bientôt donc commence l’épreuve du réel et la tombée dans le monde sublunaire comme disait Aristote. L’esprit devient anima, mouvement, conjugaison intime entre l’âme et le corps, le sprituel et le réel. Mouvement est ce qui donne vie, motion comme on dit en anglais, de même racine que motus, moteur ou encore motion en français qui signifie aussi mouvement. La motion divine, c’est la grâce, c’est à dire ce mouvement propre (motu proprio) qui exprime la grâce d’un individu exprimant la liberté de son corps. Ainsi le texte dans la mise en scène doit trouver sa grâce, motu proprio. Le but est donc bien de créer un monde par le mouvement et en mouvement, mais un mouvement propre. Une entité qui a sa vie autonome et qui de fait, échappe à son créateur. Petrouchka échappe à Fokine comme Pinocchio à Gepetto. Et on comprend la fascination de Kleist pour la marionnette qui, en action, exprime encore mieux que le danseur le mouvement de l’esprit. Mais la marionnette vit. Elle vit réellement. Plus, elle donne vie. C’est en tout cas ce que je perçois dans la naissance à petits pas de celle de la Mère Paulin, personnage à part entière de ma pièce Rue Saint Denis. Nous avions déjà la maquette du décor conçu et construit par Laurent Berman. Elle nous donne un espace, une ambiance, mais projetés dans une miniature, encore abstraits tant que ses 5 mètres de haut, ses 8 de profondeur et ses 10 de large n’auront pas pris possession de la scène. Mais la marionnette, elle, naissant grandeur nature, nous donne le la de cette chair, de cette vie qui prend corps sur la scène. Ombline de Benque sa créatrice nous la présente et nous restons bouche-bée. Elle est déjà si vivante. Voici le 7eme comédien de la troupe et c’est lui qui ouvre le bal, nous met en mouvement. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Puis viendront les costumes de Charlotte Villermet qui eux aussi ont leur vie. Ils doivent habiter le comédien autant qu’ils l’habillent. Ils sont une part indéfectible du personnage. Que seraitArlequin sans son manteau? Oui, les personnages vivent et c’est ce que nous dit d’emblée notre marionnette. Cette vie a une âme et un corps, ceux du comédien, alchimistes du verbe et du mouvement qui transmutent la matière scénique en l’or du drame. Le texte? Oui, bien-sûr le texte. Le metteur en scène? oui, bien-sûr le metteur en scène. Que serait le texte s’il n’était déjà habité par les personnages qu’il fait parler, s’il n’était conçu pour être porté par les comédiens qui s’en habillent? Que serait le metteur en scène si, comme le meilleur des cavaliers, il ne savait accompagner le mouvement du texte, des comédiens et des personnages pour mieux leur indiquer sa direction?

décor de Laurent Berman

Et en tant qu’auteur je vois dans cette marionnette mon texte qui prend déjà vie, et en tant que metteur en scène, je suis comme Gepetto qui fabrique son pantin et rêve en son for intérieur que ce sera un enfant vrai. Et c’est ce qui peut arriver de mieux à un auteur ou un metteur en scène: que cet enfant soit vrai, c’est à dire qu’il sorte des chemins imaginés et pré dessinés, qu’il prenne ses jambes à son cou et trace son bonhomme de chemin, le chemin de son indépendance en tant qu’oeuvre pour prendre le risque de toutes les rencontres avec le spectateur. C’est ce que me dit la marionnette de la mère Paulin dans son silence si éloquent.

Vivement Dakar

In Pas de catégorie on 9 décembre 2010 at 11:29

Ce héron d’acier rêvant dans mon jardin sous la neige, me fait penser à ce magnifique poème de Mallarmé, « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui »:

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horrreur du sol où le plumage est pris.

Et moi, de retour de Guadeloupe sous la neige, je rêve de Dakar. Je m’apprête à m’envoler avec tout l’escadron de Pas de prison pour le vent, vers la capitale du Sénégal où commence dès demain le grand festival panafricain des arts créé par Léopold Sédar Senghor en 1966 et dont c’est seulement la 3eme édition. La précédente ayant eu lieu à Lagos en 1977. La relation au temps n’est pas la même à Dakar et à Paris. Je suis encore en attente des billets d’avion à quelques jours du départ, mais je reste calme et calme ma troupe. J’ai confiance. Il est vrai qu’ici le temps a un poids, comme la neige sur le dos du héron. Mais lorsque comme moi, hier, vous restez bloqué 6 heures dans les embouteillages alors que vous aviez des tonnes de choses urgentes à faire, vous relativisez.

La perspective de retrouver Dakar et mes amis sénégalais me remplit de joie. Celle aussi de pouvoir apprécier en quelques jours l’étendue de la créativité des artistes de ce continent qu’on dit noir et qui est pourtant si lumineux. Le mot d’ordre de la programmation de ce festival est d’ailleurs la lumière. J’ai ouï dire qu’ils cherchaient à éviter dans la programmation du moins théâtrale des choses trop passéistes, autoflagellées, ou ruminant le malheur passé et présent. Ils veulent une vision réelle et positive de l’Afrique contrastant avec les larmoiements entendus sur le malheur du continent noir. Je comprends. Il est vrai que cette facheuse attitude mentale qui consiste à ne voir en l’Afrique qu’une terre de malheur constitue un frein réel au développement d’un continent qui a tous les atouts humains, technologiques et matériels pour faire du 21e siècle le siècle de sa renaissance. Est-ce que le sujet de ma pièce Pas de prison pour le vent participe de cet optimisme? Il faut croire, puisqu’ils l’ont programmée. Mais je le crois aussi car à côté des noirs tourments d’une Angela Davis menant sa lutte légitime contre l’oppression des noirs et des femmes, il y a mes grandes tantes, Gerty Archimède et Soeur Suzanne qui au coeur de la douleur, apportent une lumière d’espérance humaniste cherchant à dépasser les clivages noirs et blancs dans lesquels s’enferment ceux qui vivent et font commerce du ressentiment. La morale de cette pièce, comme celle de toutes mes autres pièces d’ailleurs, est celle du dépassement. Dépassement à la fois hégélien et nietzschéen.

Non, l’Afrique n’est pas en dehors de l’histoire comme l’a insinué le fameux discours de Dakar et n’est pas recroquevillée sur son passé. Les artistes contemporains africains ont fait leur la modernité, mais une modernité propre et spécifique qui n’entend pas qu’on lui donne des leçons de modernité.

Et si ce festival mondial de Dakar était une réponse artistique au discours de Dakar? Je n’en doute pas une seule seconde. Et une fois de plus, ce sont les artistes qui ont la réponse la plus directe, la plus appropriée et la moins contestable. Alors oui, ma plume frétille sous la neige et j’ai hâte de prendre mon envol pour Dakar où tout mon col secouera cette blanche agonie.

Que la neige soit! (et la neve va)

In Chronique des matins calmes on 8 décembre 2010 at 7:02

Neige, ô neige. J’ai passé toute l’après-midi bloqué dans ma voiture à cause de tes flocons. Mais je t’aime quand même. Devant toi, je suis toujours un petit enfant, comme celui que j’étais en débarquant de ma Guadeloupe natale et te voyant pour la première fois, les yeux émerveillés, à travers les vitres de ma grand’tante Justine, morte à 106 ans, ayant vécu soixante ans sous la neige de Saint Rémi-les chevreuse, et puis a décidé, à l’âge de 100 ans, de mourir sous son soleil. Elle était déjà pleine de neige et fatiguée des flocons lorsque que je suis arrivé chez elle avec mon petit soleil. Bien sûr, elle avait oublié l’émerveillement que je raconte dans ce passage de mon livre Ta mémoire petit monde (Gallimard):

Et c’est là qu’un beau jour, je rencontrai la neige. Je n’en crus pas mes yeux. Un matin blanc derrière un vitrage embué.

La neige est tombée ! La neige est tombée ! J’y serais allé m’y rouler toutouni si tante Justine ne m’avait pas forcé à m’habiller. Elle tombait à gros flocons comme dans les illustrés et la campagne s’ornait d’un manteau blanc. Je croyais rêver. J’ai fait une boule de neige et l’ai sucée très goulûment. J’y aurais bien versé un peu de sirop vert, y coulé sa lumière. Raymond m’apprit à faire un bonhomme de neige et Kiki excité bondissait tout autour. Tante Justine, debout dans l’entrebâillement de la porte, regardait bras croisés avec l’air consterné.

En classe, j’ai fait une rédaction sur la neige et j’ai eu neuf sur dix. J’y évoquais le bruit et les pas étouffés, cette impression que la neige ralentissait la marche monde. C’est ça qui m’avait étonné, ce qu’on ne voyait pas dans les petits illustrés. Et puis, le cerisier du jardin a fleuri et suis retourné à Paris.


La lettre d’Audrey Pulvar (parue dans Libération)

In 1- Presse on 3 décembre 2010 at 3:12
Animale sauvage
Par Audrey Pulvar 

Ainsi donc, une femme serait encore condamnée à penser comme et par son compagnon. […] Elle serait toujours incapable de s’émanciper non seulement du jugement dudit compagnon, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour lui.

PAR AUDREY PULVAR

Par toi-même. Par toi et personne d’autre, ma fille. Te réaliser. Réussir ta vie par tes combats et peut-être quelques victoires. Ne compter sur personne pour la faire à ta place. Viatique. Héritage d’une grand-mère maternelle partie de rien, sans personne, au tout début d’un XXe siècle plein de fureurs et de cris. Une négrillonne, le terme de l’époque, sans instruction, ni argent, ni aucune de ces ressources si précieuses pour construire une vie, mais dotée d’une détermination consciente cependant qu’à l’ampleur insoupçonnée à s’arracher, s’extirper du malheur tout tracé. Une énergie qui lui permit de modeler à elle seule façon de dynastie sans possessions ni membres illustres mais dont chacun, et surtout chacune, va – dépositaire d’une puissance inaliénable, transmise de génération en génération. Tranquille assurance de la nécessité de s’approprier sa vie, le seul bien qui nous restera jamais. C’est ce legs qui a déterminé chacun de mes choix personnels et professionnels, chaque rupture, aussi, et fonde ce que je crois pouvoir aujourd’hui appeler un parcours. Chemin heurté mais toujours droit. Nids-de-poule, ronces, oasis, menaces et tempêtes : l’indépendance coûte cher. Il n’est pourtant de prix que je ne consente un jour à payer pour elle.

Féministe assumée, revendiquée et prosélyte. Dans la société matriarcale d’où je viens, la question ne se pose même pas. Ce qui m’arrive aujourd’hui ne pouvait donc que faire bondir l’animale sauvage que je demeurerai jusqu’à mon dernier souffle. D’aucunes, d’aucuns, se sont étonné(es) que je déclare comprendre la décision prise à mon encontre. Faire partie d’une entreprise, en être l’un des visages connus, entraîne une obligation de solidarité et de réserve que je sais observer. Ne pas trahir la confiance de gens que j’aime. Professionnellement, ne pas exposer une rédaction entière à un soupçon semble-t-il inévitable, ce n’est pas faire preuve de mollesse, mais de responsabilité. Ne pas apparaître comme l’instrument de telle ou telle chapelle politique, ce n’est pas de l’hypocrisie, mais de l’instinct de survie ! Pour autant, ménager son entourage et modérer son expression n’empêchent pas de penser. Par soi-même.

Ainsi donc – et bien au-delà de mon cas, qui n’est rien au regard des difficultés que des millions de femmes affrontent chaque jour en France – aujourd’hui, une femme serait encore condamnée à penser comme et par son compagnon (remarquez que la question ne se pose jamais pour un couple de femmes). Exerçant le métier qu’elle a choisi, elle serait toujours, au travail et dans la construction d’un raisonnement, incapable de s’émanciper non seulement du jugement dudit compagnon, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour lui. La femme, cet être fragile et émotif comme chacun sait, pas assez autonome pour affronter seule une éventuelle attaque (verbale !) d’un interlocuteur malhonnête, pas assez armée pour faire la part entre sa vie privée et son engagement professionnel ? Un cerveau in-disponible en quelque sorte, parce que colonisé par celui de l’homme qu’elle aime… La question ne concerne pas que moi. Elle est le quotidien de milliers de femmes ayant réussi, à force de travail, à construire une carrière, à exercer des responsabilités, à porter l’image d’une grande entreprise, d’un groupe, d’un parti politique. Un procès permanent en incompétence, manque de maîtrise ou hystérie. Une culpabilisation générale, parfois autoalimentée, à propos de notre prétention à vouloir tout réussir à la fois. Une négation, également, de nos choix, dès lors qu’ils dérangent l’ordre établi. Voyez la démesure des réactions provoquées par le simple refus d’une ministre de dévoiler le nom du père de son enfant. Comme si passer au crible le travail qu’elle a fourni au poste qui était le sien revêtait moins d’importance pour le pays que l’intimité de sa vie de femme…

Non, je ne vis pas dans une bulle, indifférente à la critique ou au questionnement. Oui, je sais que ma vie de personne publique suppose une rectitude privée permanente. Oui, concrètement, aimer un responsable politique n’est pas la configuration la plus simple à gérer pour une journaliste politique. J’ai cru pouvoir être jugée sur pièces… A tort.

Propriétaire de ma vie, de mes pensées et choix. Ainsi me suis-je construite. Avec l’aide d’autres, mais sans avoir rien volé de tout ce que j’ai conquis. Considérée à mon corps défendant comme une manière d’étendard pour tous et toutes les nous autres que je rencontre parfois. Exclus de toutes couleurs et-ou origines sociales. C’est à eux que je m’adresse aujourd’hui. Nous autres, non destinés à la vie que nous avons choisie. Marqués du sceau de déterminismes ineptes, mais porteurs de cet inaliénable désir d’échapper à la dépossession de soi. Humains, debout. Intacts.

 

Libé+26/11/2010