Vivement Dakar

Ce héron d’acier rêvant dans mon jardin sous la neige, me fait penser à ce magnifique poème de Mallarmé, « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui »:

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horrreur du sol où le plumage est pris.

Et moi, de retour de Guadeloupe sous la neige, je rêve de Dakar. Je m’apprête à m’envoler avec tout l’escadron de Pas de prison pour le vent, vers la capitale du Sénégal où commence dès demain le grand festival panafricain des arts créé par Léopold Sédar Senghor en 1966 et dont c’est seulement la 3eme édition. La précédente ayant eu lieu à Lagos en 1977. La relation au temps n’est pas la même à Dakar et à Paris. Je suis encore en attente des billets d’avion à quelques jours du départ, mais je reste calme et calme ma troupe. J’ai confiance. Il est vrai qu’ici le temps a un poids, comme la neige sur le dos du héron. Mais lorsque comme moi, hier, vous restez bloqué 6 heures dans les embouteillages alors que vous aviez des tonnes de choses urgentes à faire, vous relativisez.

La perspective de retrouver Dakar et mes amis sénégalais me remplit de joie. Celle aussi de pouvoir apprécier en quelques jours l’étendue de la créativité des artistes de ce continent qu’on dit noir et qui est pourtant si lumineux. Le mot d’ordre de la programmation de ce festival est d’ailleurs la lumière. J’ai ouï dire qu’ils cherchaient à éviter dans la programmation du moins théâtrale des choses trop passéistes, autoflagellées, ou ruminant le malheur passé et présent. Ils veulent une vision réelle et positive de l’Afrique contrastant avec les larmoiements entendus sur le malheur du continent noir. Je comprends. Il est vrai que cette facheuse attitude mentale qui consiste à ne voir en l’Afrique qu’une terre de malheur constitue un frein réel au développement d’un continent qui a tous les atouts humains, technologiques et matériels pour faire du 21e siècle le siècle de sa renaissance. Est-ce que le sujet de ma pièce Pas de prison pour le vent participe de cet optimisme? Il faut croire, puisqu’ils l’ont programmée. Mais je le crois aussi car à côté des noirs tourments d’une Angela Davis menant sa lutte légitime contre l’oppression des noirs et des femmes, il y a mes grandes tantes, Gerty Archimède et Soeur Suzanne qui au coeur de la douleur, apportent une lumière d’espérance humaniste cherchant à dépasser les clivages noirs et blancs dans lesquels s’enferment ceux qui vivent et font commerce du ressentiment. La morale de cette pièce, comme celle de toutes mes autres pièces d’ailleurs, est celle du dépassement. Dépassement à la fois hégélien et nietzschéen.

Non, l’Afrique n’est pas en dehors de l’histoire comme l’a insinué le fameux discours de Dakar et n’est pas recroquevillée sur son passé. Les artistes contemporains africains ont fait leur la modernité, mais une modernité propre et spécifique qui n’entend pas qu’on lui donne des leçons de modernité.

Et si ce festival mondial de Dakar était une réponse artistique au discours de Dakar? Je n’en doute pas une seule seconde. Et une fois de plus, ce sont les artistes qui ont la réponse la plus directe, la plus appropriée et la moins contestable. Alors oui, ma plume frétille sous la neige et j’ai hâte de prendre mon envol pour Dakar où tout mon col secouera cette blanche agonie.

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