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Après Mulhouse, le ciel est vide à Strasbourg

In 3- Spectacle vivant on 29 novembre 2009 at 1:11

Ce week-end, Bernard Bloch reprenait ma pièce Le ciel est vide à la Filature de Mulhouse dans une salle pleine à craquer. Je ne l’avais pas vue depuis un an, et je dois dire le plaisir, la distance aidant, que j’ai pris en recevant comme un don cette formidable interprétation des comédiens, véritables athlètes affectifs comme disait Artaud, qui se donnaient tout entier sur scène. Ils me confièrent après la représentation qu’ils se sentaient complètement vidés comme s’ils venaient de courir un marathon. Je le comprends aisément. La mise en scène de Bernard Bloch a bougé, a pris une certaine maturité, allant au plus loin de l’interprétation qu’il a de cette pièce. Cette interprétation qui, de par l’esthétique de ce metteur en scène, s’inscrit dans la part sombre de ce texte et va fouiller au plus profond. Je dois dire qu’elle me touche profondément, car sans céder à aucune facilité, il lève une sourde émotion qui jamais ne vous lache dans le continuum d’un développement taillé dans une rigueur proprement ascétique. Le type d’émotion que je ressens en écoutant notamment le Lontano de Ligeti. Bernard est un chercheur de perles qui va au plus profond à la limite de sa respiration. Qui plonge et qui replonge sans cesse avec obstination. Son expression samedi soir après la représentation, un peu fermée, très concentrée, disait qu’il était encore loin d’être satisfait du résultat, qu’il cherchait encore, un an plus tard, cette perle là, encore au bout des doigts qu’il n’avait pas encore saisie à pleines mains. Une perle noire. De fait, il convoqua les comédiens pour l’après-midi suivante afin de faire un raccord, comme il se dit dans le jargon du théâtre. Je ne suis pas le genre d’auteur qui, à l’instar de Jean Genêt face au metteur en scène Roger Blin, impose sa vision du texte. Je veux comme disait Jean Cocteau, être étonné. « Etonne-moi », est le mot d’ordre tacite que je passe au metteur en scène. Autrement dit, fais moi voir ce que tu vois et que je n’avais pas vu dans mon propre texte.  En cela Bernard m’étonne, et je reste spectateur devant sa mise en scène. Il s’est lui-même beaucoup étonné, puisque, prenant à bras le corps cette pièce de théâtre qui impose dans la construction scénique un rapport opératique entre le texte parlé, la musique et l’image, il s’est lancé dans un processus de mise en scène qu’il n’avait jamais auparavant mis en œuvre, allant même par la présence obsédante de l’image et de la musique, plus loin qu’il n’était indiqué dans les didascalies. J’en profite pour saluer ici le remarquable travail cinématographique de Dominique Aru, qui dans la douceur, la complicité et la ténacité, a apporté à Bernard Bloch dans leur collaboration artistique sa vision d’artiste de l’image accompagnant le texte et la musique dans la particularité d’une scénographie de théâtre. Chose éminemment délicate et complexe. Oui, j’étais content de les retrouver tous, en même temps que cette pièce. Oui, je suis heureux de cette interprétation, même si comme Bernard et comme artiste, je sais qu’une œuvre n’est jamais terminée, qu’il faut la pousser toujours et encore dans ses retranchements. L’insatisfaction n’est pas antinomique du plaisir. Sans doute, en tant qu’auteur de cette pièce, et peut-être parce que je suis créole et baroque, homme de l’Ouest et non pas Alsacien comme Bernard, pétri dans la culture des bords du Rhin, j’aurais fait valoir une autre lecture faisant jouer sa part d’humour désespéré se mêlant au tragique, le rire de Silène qui se déploie dans le blues ou certaines biguines, cette part africaine de la musique qui faisait que Nietzsche préféra Bizet à Wagner. Mais Bernard préfère la rive orientale du Rhin, là où les ombres sont plus sombres. Et pourquoi pas? Cela me convient.

Je reviendrai samedi prochain à Strasbourg, le 5 décembre, voir la dernière, j’espère provisoire, de cette pièce. Je sais que par l’obstination de ce « chercheur de traces », elle aura encore bougé pour mon plus grand plaisir et, j’espère aussi pour celui de la compagnie et des spectateurs.

Post-scriptum: ce vendredi 4 décembre, je reçois ce sms de Bernard: La représentation de ce soir a été la plus gracieuse de toutes. J’ai entendu ton texte comme jamais. A samedi. BB

JUSTE POUR RIRE

In Chronique des matins calmes on 23 novembre 2009 at 11:44

 


Une jeune journaliste de CNN avait entendu parler d’un très, très vieux juif qui se rendait deux fois par jour prier au mur des lamentations, depuis
toujours.

Pensant tenir un sujet, elle se rend sur place et voit un très vieil homme
marchant lentement vers le mur.

Après trois quarts d’heure de prière et alors qu’il s’éloigne lentement,
appuyé sur sa canne, elle s’approche pour l’interviewer:

« Excusez-moi, monsieur, je suis Rebecca Smith de CNN. Quel est votre nom ? »

« Morris Zilberstein » répond-t-il.

« Depuis combien de temps venez-vous prier ici ? »

« Plus de 60 ans » répond-t-il.

« 60 ans ! C’est incroyable ! Et pour quoi priez-vous ? »

« Je prie pour la paix entre les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans.

Je prie pour la fin de toutes les guerres et de la haine.

Je prie pour que nos enfants grandissent en sécurité et deviennent des adultes responsables, qui aiment leur prochain. »

« Et que ressentez-vous après 60 ans de prières ? »

« J’ai l’impression de parler à un mur. »

Main gauche et identité nationale

In Chronique des matins calmes on 19 novembre 2009 at 10:31

Par un hold-up inattendu, la France a fait main basse sur les qualifications pour la coupe du monde, mais est rentrée aux vestiaires la queue basse, honte sur elle et sur un match lamentable qu’elle devait remporter haut-la-main. Mais voilà, le magicien Thierry Henry  a, comme on dit en Haïti, « travaillé de la main gauche », celle du diable dit-on. Ainsi pour une triste qualification, la France vend son âme à Lucifer. Ce n’est que du football, direz-vous, un jeu où les hommes se transforment en manchots devant des pingouins qui criaillent et applaudissent par millions avant de se prendre le bec et se jeter  à bras raccourcis les uns contre les autres. Un jeu oui, mais agôn, métaphore de la guerre selon la classification du regretté Roger Caillois. Le football ou la guerre par d’autres moyens. Il est vrai que dans les guerres l’arbitre laisse à désirer et que la morale a déserté les champs de bataille. Il y a bien-sûr l’ONU qui semble-t-il fait ce qu’elle peut dit-on, en distribuant des cartons jaunes et rouges (on voit le résultat en Palestine notamment) et le Tribunal International de La Haye qui siffle les hors-jeu et sanctionne quand il peut.  Mais précisément ce qui fait la différence entre le sport et la guerre proprement dite, c’est qu’il y a un arbitre, garant de la morale et de l’intégrité humaine et qui fait appliquer immédiatement les règles. Ainsi le sport y gagne en principe une fonction d’humanisation et d’élévation, d’émancipation humaine au sens le plus fort. Et cette immédiateté du respect de la loi qui sanctionne derechef le fauteur, en est l’outil principal, comme le deuxième coup de feu du faux départ. Il y a pour aider à cette immédiateté des outils modernes comme l’image vidéo qui peut permettre de rectifier une erreur d’arbitrage en temps-réel comme disent les informaticiens. Or Platini s’oppose à cela sous prétexte que ça casserait la continuité du jeu et sa fluidité (tu parles d’une fluidité de ce match là !). Ce qui revient en fait à faire valoir le fait sur le droit, l’esthétique ou la fin justifiant les moyens. C’est ce même cynisme qui prévaut chez ceux qui, à compter par une bonne part de nos politiques, amènent à applaudir de fait cette déchirure du cordon sanitaire et moral séparant le sport de la guerre, et qui est là occasionnée par une erreur d’arbitrage non rectifiée. Aujourd’hui, les Français sont divisés en Spartiates tenants de la loi du plus fort ou du plus chanceux et en Athéniens qui ont inventé une philosophie posant la pensée de la prééminence du droit sur le fait dans la dimension de l’humanité. Je rappelle que ce qui fait précisément le ferment de notre « identité nationale » (terme éminemment problématique), est la République française précisément basée sur les principes du droit comme émancipant l’homme et le citoyen de la condition sauvage et de la loi du plus fort. Sa liberté de principe étant immédiatement reliée au respect de la loi qui garantit l’égalité, laquelle suppose aussi la fraternité.

C’est donc, en ne respectant pas ce principe de démocratie et de justice qui se joue symboliquement au cœur même du sport contemporain, que la France qui devrait montrer l’exemple, se disqualifie en se qualifiant honteusement. Cette main gauche la suivra tout au long de la prochaine coupe du monde, car même si elle y accède, elle a perdu toute légitimité. Il serait alors plus sage pour des raisons à la fois morales, politiques et d’ »identité nationale » que la France décide de rejouer ce match .Ceci l’élèverait alors aux yeux du monde  et d’elle-même au niveau de ses principes fondateurs.

C’est pour cela que suivant l’idée de mon ami et excellent éditorialiste Jean-Michel Helvig qui m’a appelé, outré, juste après le coup de sifflet final, j’en appelle à une pétition pour demander de rejouer ce match. Que vous soyez pour ou contre, n’hésitez pas à laisser vos commentaires sur ce blog.

Comme une théorie des nuages. Art lucinant!

In Chronique des matins calmes on 17 novembre 2009 at 7:37

L’espace n’est qu’un visage du temps car le temps vit dans toute forme, toute matière, toute structure. Tout être est temps et toute forme mouvement. Et si tout n’était que nuages ? Comme la pensée qui est mouvement et comme l’art qui est d’abord danse et geste, saisie formelle du temps. Et si l’art n’était d’abord que cela : un condenseur humain qui offre à l’homme toute l’épaisseur du temps, une fenêtre sur l’empire de son envol ? Alors quel effroyable blasphème envers l’essence même du grand Tout que ce vers du poète : Ô temps suspends ton vol. Un vers comme lame d’un impossible suicide car même mort le temps charrie notre être dans le mouvement de la matière. Alors il faut bien croire que l’artiste est ouvrier du temps comme le prêtre est ouvrier de Dieu. Il est celui qui par le geste, le mot, le son, l’image et le rituel raccorde chacun à l’infini. L’artiste travaille le temps et le saisit en chaque instant. Instant qui fait de lui un artisan, un travailleur qui travaille à tâtons et qui demande qu’on lui laisse du temps, matière insaisissable de son ouvrage.

Comme une manière d’illustration de mes pauvres mots, je vous invite à regarder ci-dessous la vidéo d’une œuvre saisissante et proprement hallucinante où rien n’est centre, toujours périphérie comme un nuage qui danse et qui se plie au mouvement incontrôlé de ses molécules. Comme dans tout mouvement borroméen, le tout est dépendant du mouvement de ses parties. Est-ce de la danse ? De la peinture ? De l’écriture ? De la musique ou de l’architecture ? Le tout bien certainement. Ici chaque partie vit comme une réponse au tout qui le précède, créant un nouveau tout et ce à l’infini. Une lancinance, hallucinant, art lucinance.

Et c’est signé  Blu and David Ellis

LE PRIX DU SILENCE

In Chronique des matins calmes on 12 novembre 2009 at 12:03

trois-femmes-puissantes-de-marie-n-diaye_referenceEh bien, nous y voilà ! Comme la vérité sort de la bouche des enfants, elle est ce soir, au 20 heures de France 2, sortie toute crue et grasse de celle de l’inénarrable Eric Raoult, maire de Neuilly-sur-93, c’est-à-dire Le-Raincy, ville où le Prince Louis Philippe d’Orléans (dit Philippe Egalité) avait son pavillon de chasse. Et il est vrai que dans ces parages du bois de Bondy, ça sent encore l’hallali, et plus précisément aujourd’hui l’hallali contre l’halal de l’Ali. Cette fois-ci, juste après le couvre-feu des délinquants, forcément délinquants, de 13 ans et moins, le coup de feu est parti en direction du gibier de potence littéraire qui non content de manger à la table de Drouant le bon pain bien français des Goncourt , vont bramer de par le monde (qui plus est chez les teutons et casques pointus, nous sommes le 11 novembre que diantre) qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de France. Alors là, c’en est trop pour notre Eric Ragoult national. Que Marie N’Diaye se permette de clamer de Berlin qu’elle a quitté notre pays parce que ça sentait trop la vulgarité et la répression sous la nouvelle gouvernance quelle indécence et quel affront de la part d’une personne au nom si bizarrement pas français que la France a daigné couronner d’un prix si illustre et si français. Magnifique, Eric, superbe sortie, en plein dans le mille ! D’une pierre trois coups !

1-Qu’il soit bien entendu que tout artiste et écrivain subventionné et primé est aux ordres, le petit doigt sur la couture du pantalon (et qu’on chante à tue-tête la Marseille et sans fausse note, tudieu ! Profitons de cette parenthèse pour vous inciter à lire le livre de l’excellent Rainer ROCHLITZ., Subvention et subversion, Gallimard, 1994 qui donne à réfléchir à ce sujet)

2- Toute association artistique et culturelle est une association sous contrôle de la France même si elle n’est pas subventionnée parce que la culture est française et donc nationale (où ne va pas se cacher l’identité, dites donc). Par conséquent, la bande à Goncourt comme les autres n’ont qu’à bien se tenir et qu’ils remettent leur prix sous réserve afin que nos bêtes littéraires ne sortent pas de la réserve dorée que la France dans sa grande générosité leur offre sous les dais de la République. Ces artistes là, ne sont-ils pas comme des fonctionnaires, dixit Ragoult (étant entendu que tout fonctionnaire, de l’armée à La poste en passant par l’Education Nationale doit se la boucler ou quitter sa fonction).

3- Bien rappeler au bon peuple que ce n’est pas parce qu’on est écrivain ou artiste qu’on est au-dessus de la loi commune qui est de souffrir en silence sous le règne du bon Nicolas 1er.

N’avez-vous pas remarqué que ce bon vieux Eric est en ce moment le préposé aux basses œuvres et qu’il dit tout haut ce que son maître pense tout bas ? Voir l’épisode de Jean de Neuilly dont il a défendu sur toutes les ondes la candidature avec la meilleure mauvaise foi dont il est capable. Cette fois-ci, le dérapage contrôlé vient ponctuer et parachever un autre passé quasi inaperçu par l’autre inénarrable, Frédéric Le Neveu de François. N’a-t-il pas dit sans sourciller au sujet de l’affaire Polanski qu’il était « Le ministre des artistes » ? Et le mot était passé comme une lettre à la poste. Ah bon ! Première nouvelle, le ministre de la Culture serait ministre des artistes. Voilà qui aurait fait bondir André Malraux, lui qui affirmait bien fort que le ministère de la Culture n’avait d’autre objet que de faciliter l’accès du public aux œuvres. Et pourquoi pas en sus ministre du public ? Il y a des glissements sémantiques qui ont, l’air de rien, de graves conséquences, notamment entre autres d’ajuster la mire de l’Eric qui voit rouge dès qu’on agite le mot culture. Ah les mots ! Voilà le danger. Ils le savent bien nos gouvernants pour si bien les manipuler en artilleurs de la pensée (T) unique.

Ci-dessous, petit portrait D’Eric Raoult dans sa bonne ville du Raincy (que je connais bien pour y avoir été prof de philo. Une de mes élèves de terminale A3 m’ayant durablement traumatisé, découvrant dans sa copie qu’elle avait écrit qu’Hitler était un génie qui a inventé une « race aérienne ». Authentique). Au fait que disait Marie N’Diaye pour provoquer l’ire de l’édile?

Trous de mémoire dans le mur, ou le songe d’une nuit d’automne

In Chronique des matins calmes on 10 novembre 2009 at 12:52

le-mur-de-berlinComment jouer le mur ? se demandent Bottom et ses compagnons du Songe d’une nuit d’été. Comment raconter une histoire (tell a story) en représentant les objets et personnages qu’on veut raconter ? Bottom allant dans les coulisses (un buisson dans les bois) se fait faire une tête d’âne par Puck. Et c’est bien une histoire sans queue ni tête racontée par des ânes à laquelle on assiste. Et voilà nos comédiens amateurs qui se prennent les sabots dans le tapis de mensonges d’une nuit pleine de symboles qu’ils aimeraient ordonner pour leur gloire d’histrions. Et quoi de plus symbolique qu’un mur qui sépare deux amants. Et quoi de plus beau que la fin d’une histoire lorsque le mur abattu rassemble les amants. Et si on est là, présent, narrateur et acteur d’une histoire  si édifiante, on est le héros qu’embrasse à pleine bouche la vérité toute nue. On tient en vainqueur l’histoire par le bout de sa queue. Celui qui sait raconter l’histoire est celui qui se la fait au final. La politique n’est-elle pas l’art du story telling ? Mais l’art est un mensonge vrai, et pour cela il faut être artiste. Ceux qui, aujourd’hui, jour de commémoration de la chute du mur, veulent nous raconter à leur manière la chute/élévation du symbole en l’incarnant par leur soi-disant présence héroïque au jour j et se prennent les pieds dans leur tapis de mensonges, me font irrésistiblement penser à Bottom et ses amis pieds-nickelés. Si ce n’était que théâtre, c’est-à-dire du réel distancié, cela serait drôle. C’est hélas du réel bien banal que l’Argus des médias répercute en échos au quatre coins du monde. L’histoire de compagnons de réelle politique qui ne savent comment faire pour sceller leur personne bien vivante dans le mur de l’histoire, et qui pour cela n’hésitent pas à opérer quelques trous de mémoire dans leur agenda personnel à la date du 9 novembre 1989.  Il ne faut jamais manquer de lire Shakespeare par le filtre politique. Il nous raconte des histoires qui ramènent toujours aux temps de notre histoire.

Pour le plaisir, et rien que le plaisir, voici donc un extrait du dialogue du mur dans le Songe :

LE MUR

Dans cet intermède, il arrive

Que moi, dont le nom est Groin, je représente un mur,

Mais un mur, je vous prie de le croire,

Percé de lézardes ou de fentes,

À travers lesquelles les amants, Pyrame et Thisbé,

Se sont parlé bas souvent très intimement.

Cette chaux, ce plâtras et ce moellon vous montrent

Que je suis bien un mur. C’est la vérité.

Et c’est à travers ce trou-ci qu’à droite et à gauche

Nos amants timides doivent se parler bas.

THÉSÉE Peut-on désirer que de la chaux barbue parle mieux que ça ?

DÉMÉTRIUS C’est la cloison la plus spirituelle que j’aie jamais ouïe discourir, monseigneur.

THÉSÉE Voilà Pyrame qui s’approche du Mur. Silence !

Entre Pyrame.

PYRAME

Ô nuit horrible ! ô nuit aux couleurs si noires !

Ô nuit qui es partout où le jour n’est pas !

Ô nuit : ô nuit ! hélas ! hélas ! hélas !

Je crains que ma Thisbé n’ait oublié sa promesse !

Et toi, ô Mur, ô doux, ô aimable Mur,

Qui te dresses entre le terrain de son père et le mien,

Mur, ô Mur, ô doux et aimable Mur,

Montre-moi ta fente que je hasarde un œil à travers.

Le mur étend la main.

Merci, Mur courtois ! Que Jupiter te protège !

Mais que vois-je ? je ne vois pas Thisbé.

Ô méchant Mur, à travers lequel je ne vois pas mon bonheur,

Maudites soient tes pierres de m’avoir ainsi déçu !

THÉSÉE Maintenant, ce me semble, c’est au Mur, puisqu’il est doué de raison, à riposter par des malédictions.

PYRAME, s’avançant vers Thésée. Non, vraiment, monsieur ; ce n’est pas au tour du Mur. Après ces mots : m’avoir ainsi déçu, vient la réplique de Thisbé ; c’est elle qui doit paraître, et je dois l’épier à travers le Mur. Vous allez voir, ça va se passer exactement comme je vous ai dit. . . . . La voilà qui arrive.

PYRAME, collant ses lèvres aux doigts du mur.

Oh ! baise-moi à travers le trou de ce vil Mur !

THISBÉ, collant ses lèvres de l’autre côté.

C’est le trou du Mur que je baise, et non vos lèvres.

PYRAME

Veux-tu me rejoindre immédiatement à la tombe de Nigaud ?

THISBÉ

Morte ou vive, j’y vais sans délai.

LE MUR, baissant le bras.

Ainsi, j’ai rempli mon rôle, moi, le Mur :

Et, cela fait, le Mur s’en va.

Sortent le Mur, Pyrame et Thisbé.

THÉSÉE Maintenant, le mur qui séparait les deux amants est à bas.

DÉMÉTRIUS Pas de remède à ça, monseigneur, quand les murs ont des oreilles.

HIPPOLYTE Voilà le plus stupide galimatias que j’aie jamais entendu.

THÉSÉE La meilleure œuvre de ce genre est faite d’illusions ; et la pire n’est pas pire quand l’imagination y supplée.

Le vrai tombeau de Claude Lévi-Strauss

In Chronique des matins calmes on 4 novembre 2009 at 1:37
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Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss est mort. Il avait cent ans et il emporte avec lui tout un siècle d’intelligence. Il s’était tu depuis longtemps, laissant parler et babiller le monde, ce qu’il en reste. Il avait dit ce qu’il avait à dire et la musique, cette musique qu’il aimait tant, disait la suite. Il est mort comme meurent les civilisations, comme meurent peu à peu les peuples qu’ils nous a racontés (et dont il a suivi, avec une calme résignation, la lente agonie): en laissant le monde muet et comme hébété devant l’immense trou noir, cette entropie irrémédiable qui nous dévore à petit feu. Il nous a raconté ce que ces peuples avaient à nous léguer, c’est à dire la beauté, l’homme en son éternité, en sa structure profonde, en son refus de la bestialité. Il nous a dit la culture non comme opposition absolue, mais relative à la nature, comme transcendance, comme sublimation et comme travail. Travail sur la nature et dessin sur le monde pour en tirer quelque dessein. J’ai pris le bateau de l’ethnologie alors qu’il l’avait abandonné depuis longtemps comme triste épave rêvant encore dans les vagues du temps des derniers grands voyages. Je suis monté sur ce bateau qui coulait par le fond à la recherche de l’homme. Mais sur ce pont, à l’université, je fus reçu froidement par la glace de ces mots jetés sur un ton sans appel: « l’ethnologie c’est terminé ». Je ne fus pas saisi, pas plus que lorsque quelque temps auparavant, mettant le pied sur le bateau philosophie, je fus reçu par un étonnant professeur qui m’asséna: « tout est dit ». Mais il y avait Jankélévitch, mais il y avait Lévi-Strauss et tous ces grands penseurs qui me furent contemporains et qui m’apprenaient la grâce, le je-ne-sais-quoi toujours indécidé qui fait que le monde pas plus que l’art ou la pensée ne sont jamais clos. Qu’il y a toujours du jeu, et le jeu c’est l’homme. Tant qu’il y a du jeu il y a de la pensée, et tant qu’il y a de la pensée, il y a de l’avenir. Ils m’ont transmis cette attitude permanente de toujours chercher la faille du rideau d’eau ou de fumée qui veut faire de l’univers infini un monde clos. Claude Lévi-Strauss comme tous les grands penseurs ne peuvent vraiment mourir car ils nourrissent notre pensée et notre coeur. Le vrai tombeau des morts disait Cocteau, c’est le coeur des vivants.

En hommage à Claude Lévi-Strauss, voici un passage de mon livre Ta mémoire, petit monde (Ed. Gallimard, 2005) que je lui ai dédié:

Je me voyais petit monde au milieu des grands mondes dans l’eau du monde entier et fus assailli d’une soif immense de connaissance. Je voulais savoir l’homme.
Perdu dans sa clairière native au milieu des taillis, cet homme me souriait sur la jaquette d’un livre beau et imposant qui ne cessait depuis longtemps d’alimenter mes rêveries. Je le prenais souvent en mains et le feuilletais sans lire. Sur cette couverture, un jeune Indien aux tatouages mystérieux. A l’intérieur, des êtres magnifiques au sourire calme et imposant qui me faisaient penser à ma douce Tata. De grands chapitres en lettres capitales, ces noms étonnants : Tupi-kawahib, Nambikwara, Bororo, Caduveo, et ce mot qui m’emportait très loin : « le retour ». Tristes Tropiques, ce titre me transportait, dans une onde nostalgique, vers mon enfance. Je revoyais la pluie sur sa tôle ondulée, les flamboyants tout dénudés de fleurs, le morne échangé en rivière, le balancement des cocotiers dans l’or du crépuscule et la biguine dont la gaîté est tissée de tristesse. Tristes Tropiques de Lévi-Strauss, dans la collection « Terre Humaine », disait quelque chose de mon enfance. Mais je commençais à percevoir que cette enfance se mêlait d’autres enfances et que ce livre tenait toutes les enfances. Ce livre soutenait le ciel d’une utopie, d’une île, d’une île monde, d’un pays toutouni, du pays de l’enfant.
Alors je lus Tristes Tropiques. Un livre qui s’ouvre par « La fin des voyages », et proclame d’entrée : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Un livre pourtant qui m’a fait voyager comme jamais ne voyagerai. Un livre qui se clôt sur la pose du chat au sourire songeur que nous comprenons sans le savoir « en deçà de la pensée et au-delà de la société », au-delà du miroir.
Je marchais de plain-pied sur la terre sauvage. J’avais glissé imperceptiblement de l’animal à l’homme par l’œuvre d’un petit pont, ce petit « n » reliant l’éthologie à l’ethnologie.
Je partais avec Lévi-Strauss dans le transatlantique qui ramenait au pays, à Fort-de-France et Pointe-à-Pitre. Puis pagayant dans sa pirogue à l’embouchure de l’Orénoque, je remontais le rio Pimenta-Bueno, passais un rapide sur le Gi-Parana et nous campions au bord du Machado avec les Tupi-Kawahib. Les Kawahib, pour moi, étaient les cousins proches des Caraïbes de Vieux-Habitants. Nous étions en famille. Je retournais à la source même, la fontaine du temps.
Oui, c’était décidé. Je resterais auprès de Lévi Strauss. Je suivrais son chemin, car c’était aussi le mien. Je suivrais son parcours qui monte à la philosophie pour redescendre au creux sombre des vallées humaines.