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Dernier livre jeunesse: Aujourd’hui en Guadeloupe

In 2.2- Jeune Public on 22 mai 2008 at 1:16
  • La présentation de l’éditeur

Louisiane vit en Guadeloupe. Ses parents sont séparés. L’année prochaine, elle aura treize ans et elle rejoindra son père, à Paris. Alors elle décide de faire provisions de souvenirs, d’odeurs et de couleurs. Son récit lui tiendra chaud là-bas, au pays du froid.

De nombreux volets à soulever et un superbe dépliant panoramique de quatre pages au milieu du livre.

À chaque page, une mine d’informations documentaires (le jardin créole, la lutte contre l’esclavage, la fête des cuisinières, la canne à sucre…) répondent aux questions des enfants.

Le journal de Lou en Guadeloupe raconté par Alain Foix, illustré par Florent Silloray et Nicolas Thers

L’auteur et Les illustrateurs

Alain Foix, est écrivain et dramaturge. Il dirige actuellement à Paris, la compagnie théâtrale «Quai des arts». Il a publié chez Gallimard Ta mémoire petit monde (2005) où il relate ses souvenirs d’enfance en Guadeloupe, une biographie de Toussaint Louverture (2006) et Histoires de l’esclavage racontées à Marianne (2007).

Nicolas Thers illustre la partie fiction. Il a également illustré le journal d’un enfant en Chine et le journal d’un enfant pendant la résolution industrielle.

Florent Silloray illustre la partie documentaire. Il a également illustré le Journal d’un enfant en Inde et le Journal d’un enfant au Sénegal.

Question de culture et d’éducation

In 1- Presse on 13 mai 2008 at 5:01

L’école fait la buissonnière en ce joli mois de mai. Profitons en pour nous pencher une fois de plus sur la culture à l’école. Ci-dessous un article écrit en 2002 répondant à un Rebonds de Patrick Blandin, directeur de la Grande Galerie de l’Evolution:

L’art et la science victimes de l’école

Patrick BLANDIN, directeur de la Grande Galerie de l’Evolution, s’alarme à juste titre dans un Rebonds de Libération*, du sort réservé à la culture scientifique et technique reléguée au rang de sous-culture dans un champ dominé par celle des arts et des lettres. Et comme il l’indique très justement, cette division culturelle qui répond à une véritable hiérarchie, prend sa source à l’école où les élèves sont très tôt répartis en deux classes principales : les matheux et les littéraires. Cette division en genres, on le sait est aussi un axe de sélection où les « meilleurs », les forts en maths, se voient promettre les situations les plus en vue.

Les littéraires pourront au mieux prétendre à des métiers culturels.

Une telle division, outre sa dimension artificielle, conduit à de véritables aberrations. Notamment les artistes et philosophes se voient classés arbitrairement dans la filière littéraire. Ce qui malgré des préjugés tenaces ne va pas de soi. Un enfant qui, par exemple choisit de prendre l’option musique en seconde se verra, s’il continue en première, contraint d’opter pour la case « lettres ». Or l’éducation musicale comme l’éducation plastique impliquent une rigueur technique, voire mathématique plutôt que littéraire. De fait, beaucoup de compositeurs par exemple sont plutôt des matheux et, comme la composition ne nourrit généralement pas son homme, on en trouve un grand nombre dans des métiers d’ingénieurs et de scientifiques.

Une telle division sélective fait peu de cas du fait que l’art depuis toujours a partie liée avec la science et que la représentation du monde donnant lieu à des expressions artistiques, s’inscrit dans des conceptions développées par la recherche scientifique et parfois même les précède par intuition.

Et que dire de la philosophie dont des parties essentielles comme l’épistémologie et la logique sont directement ancrées dans l’ordre des sciences dites exactes?

Que seraient Leibniz et Descartes ou plus récemment Ricœur, Dagognet, Canghilhem ou Fodor, par exemple, sans leur maîtrise d’une pensée scientifique ? Einstein ou Heisenberg pour ne citer qu’eux n’ont-ils pas développé une pensée scientifique inséparable d’une saisie philosophique?

La séparation entre art et sciences, culture et pensée scientifique est donc plus idéologique et politique que réelle. L’école n’est pas la cause mais l’outil de cette idéologie. Et si la culture scientifique et technique est victime d’une forme de préjugé, c’est moins du fait qu’elle est considérée comme un sous-genre de la culture que parce que culturelle, elle apparaît comme une expression bâtarde et « littéraire » de la science.

La culture, en réalité véhicule un préjugé défavorable qui l’inscrit dans l’ordre du non nécessaire, du supplément d’âme ou du loisir. Un lourd héritage dont les politiques culturelles ont du mal à se départir.

Nous subissons encore l’influence de cette vision romantique de la culture qui en fait une matière éthérée, une âme qui planant sur le monde en devient l’expression, « l’esprit ». La culture comme esprit d’un monde, esprit d’un peuple, d’une communauté ou d’un métier est comme un brouillard qui envahit toute chose et en dessine les contours de manière floue sans aucune influence sur elles sinon celle d’en grossir les formes et l’idée qu’on a d’elles.

Les tenants d’une telle vision de la culture sont face au monde dans la situation de spectateurs myopes devant un immense tableau. Chacun de son point de vue rapproché verra avec précision des formes, des matières et des couleurs. Il en deviendra même spécialiste et de sa spécialité il fera une culture dite littéraire, picturale, musicale, chorégraphique, théâtrale, scientifique, technique, urbaine, rurale, nègre, créole etc. Et de ce brouillard rendant floues les formes qu’il perçoit dès qu’il prend du recul, il fera la culture car il ne verra pas avec précision ces lignes de force qui relient et opposent les formes entre elles dans une logique, une structure et une interaction qui interrogent le monde et déterminent un savoir sensible.

Ce n’est pas bien entendu la culture qui est en cause, mais son usage postromantique qui en fait d’abord une dimension de la sensibilité ou des sensibilités sans rattacher cette sensibilité à l’ordre global de la connaissance. Ce qui est en jeu dans la division entre la culture et la science, c’est encore une fois ces fameuses divisions entre la sensibilité et l’intelligence, l’imaginaire et le réel.

Pour échapper à ce brouillard tentaculaire qui provoque tant d’aberrations, il est urgent de considérer enfin que l’homme de lettres autant que l’artiste produisent de la connaissance et que celle-ci n’est pas sans lien direct avec ce monde qui est l’objet de la pensée scientifique.

Alain Foix

Bondy le 16 décembre 2002

*Libération 14 décembre 2002

Mémoire de Solitude

In Chronique des matins calmes on 10 mai 2008 at 12:36

En 2007, les Editions Gallimard-Jeunesse ont eu la bonne idée de me passer commande d’un livre racontant aux enfants l’histoire de l’esclavage. Avec ma compagnie Quai des arts, j’ai accompagné cette commande d’un travail dans un collège et un lycée de la Seine Saint Denis. Le fruit de ce travail fut un disque inséré dans ce livre intitulé « Histoires de l’esclavage racontées à Marianne », où on retrouve le texte dit par des comédiens professionnels comme Bruno Raffaëlli (sociétaire de la Comédie Française), Marianne Mathéus (également réalisatrice sonore de ce disque), Sonia Floire, Jenny Alpha (qui à 98 ans est la doyenne des comédiens français, et est si tristement méconnue, sans doute parce qu’elle est Martiniquaise), Marius Yelolo, Christian Jullien, Cyrille Bosc, Patrick Karl, et Caroline Appéré, la musique est jouée par Pierre-Hermann Lagier (violon) et Mav Mavoula (tambour et percussions), les bruitages, ambiances, chants choraux sont réalisés par les élèves de 5è et 4è du collège Le Parc d’Aulnay sous bois. Les magnifiques illustrations du livre sont réalisées par Benjamin Bachelier. Et le tout constitue un très beau cadeau à faire aux enfants qui ont le droit de prendre connaissance, à cette occasion, d’un pan trop effacé de l’Histoire de France.

Voici, pour ce 10 mai, en hommage à la Mulâtresse Solitude, un extrait de mon livre où elle raconte son histoire. Elle fut compagne de lutte du colonel Delgrès lors de la résistance des noirs et mulâtres guadeloupéens au rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802. Cette histoire sanglante se termine par l’explosion du fort de Matouba où Delgrès, réfugié avec ses 300 compagnons, se fait sauter à l’arrivée des soldats de Richepanse en criant : « vivre libre ou mourir ». Solitude sera pendue après avoir accouché de son enfant :

J’ai entendu, mon cher Delgrès, le dernier chant de ton violon qui montait des montagnes et parlait aux étoiles. Comme c’était beau. Je t’ai abandonné avec tes 300 compagnons. Je ne voulais pas mourir. Non, pas maintenant, car je portais en moi l’espoir, ce petit être qui allait naître. J’étais cachée dans un grand champ de bananiers. Je suis entrée dans la rivière de Matouba qui a caressé mon ventre comme un de ses rochers, et je me suis lavée. Je voulais être belle et propre pour mon enfant. Cet enfant conçu dans le lit d’une rivière si gaie, si pure qu’on appelle liberté. Car on était libres en ce temps là et on ne pensait plus à manger de la terre pour empêcher les enfants de naître en esclavage. Mon ventre était gonflé d’espoir. Cet espoir-là, je ne pouvais pas le tuer. Des soldats de Richepanse sont passés près de moi. Les premiers ne m’ont pas aperçu. Ils m’avaient pris pour un rocher. Mon ventre seulement sortait de l’eau. Et puis, l’un d’eux, plus attentif, m’a reconnu. ‘Eh, Mais c’est elle ! a-t-il crié, cette mulâtresse, cette sauvageonne, qui a tué tant de nos soldats.’ Ils ont pointé leurs armes sur moi, mais ils ont vu mon ventre. Alors, ils m’ont emprisonnée et m’ont laissée sous bonne garde pendant qu’ils montaient vers toi comme attirés par le doux chant de ton violon. J’ai entendu cette explosion, j’ai vu l’intense lumière qui est montée au ciel. La naissance d’une étoile dans un coin de ciel bleu. Les survivants m’on emmenée dans la cellule où mon enfant est né. Un bel enfant que j’ai appelé Liberté. Liberté Solitude. Je l’ai embrassé une dernière fois avant qu’ils ne m’emmènent au pied du flamboyant dont les fleurs éclataient comme la lumière de l’explosion dans le ciel bleu du mois de mai. Ils m’ont pendue à une des branches, mais j’étais si heureuse. Ils n’ont pendu que l’enveloppe. J’avais laissé la lettre qui gazouillait dans son berceau pour l’univers entier. Ne sois pas triste, mon doux Delgrès. La liberté est là, toujours en nous. Elle nous fait des enfants.

Alain Foix in Histoires de l’esclavage racontées à Marianne Gallimard-jeunesse 2007. Contenant CD audio.

Lire Merleau Ponty pour le 10 mai

In Chronique des matins calmes on 9 mai 2008 at 11:17

Aujourd’hui veille de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il me vient l’envie irrépressible de publier ce texte du philosophe Maurice Merleau Ponty, extrait de ses « notes sur Machiavel », communiquées au congrès humanisme et science politique, Rome Florence, septembre 1949. Texte publié chez Gallimard en 1960 et qui devrait être étudié en classe de philo (c’est l’ancien prof de philo qui parle), mais aussi, bien sûr, par nos chers ambitieux de sciences pô, ENA, Normale Sup et tutti quanti qui ont, par décision napoléonienne et post napoléonienne, la prétention de nous gouverner :

Ce qu’on réprouve chez lui (Machiavel); c’est l’idée que l’histoire est une lutte et la politique rapport avec des hommes plutôt qu’avec des principes. Y a-t-il pourtant rien de plus sûr ? L’histoire, après Machiavel encore mieux qu’avant lui, n’a-t-elle pas montré que les principes n’engagent à rien et qu’ils sont ployables à toutes fins ? Laissons l’histoire contemporaine. L’abolition progressive de l’esclavage avait été proposée par l’abbé Grégoire en 1789. C’est en 1794 qu’elle est votée par la Convention, au moment où, selon les paroles d’un colon, dans la France entière « domestiques, paysans, ouvriers, journaliers agricoles manifestent contre l’aristocratie de la peau » et où la bourgeoisie provinciale, qui tirait de Saint-Domingue ses revenus, n’occupe plus le pouvoir. Les libéraux connaissent l’art de retenir les principes sur la pente des conséquences inopportunes. Il y a plus : appliqués dans une situation convenable, les principes sont des instruments d’oppression. Pitt constate que cinquante pour cent des esclaves importés dans les îles anglaises sont revendus aux colonies françaises. Les négriers anglais font la prospérité de Saint-Domingue et donnent à la France le marché européen. Il prend donc parti contre l’esclavage : « Il demanda, écrit M. James, à Wilberforce d’entrer en campagne. Wilberforce représentait la région importante du Yorkshire ; c’était un homme de grande réputation ; les expressions d’humanité, de justice, de honte nationale, etc., feraient bien dans sa bouche… Clarkson vint à Paris pour stimuler les énergies sommeillantes (de la Société des Amis des Noirs), pour les subventionner, et submerger la France de propagande anglaise. » Il n’y a pas d’illusions à se faire sur le sort que cette propagande réservait aux esclaves de Saint-Domingue : quelques années plus tard, en guerre avec la France, Pitt signe avec quatre colons français un accord qui met la colonie sous protection anglaise jusqu’à la paix, et rétablit l’esclavage et la discrimination mulâtre. Décidément, il n’importe pas seulement de savoir quels principes on choisit, mais aussi qui, quelles forces, quels hommes les appliquent. Il y a plus clair encore : les mêmes principes peuvent servir aux deux adversaires. Quand Bonaparte envoya contre Saint-Domingue des troupes qui devaient y périr, « beaucoup d’officiers et tous les soldats croyaient se battre pour la Révolution ; ils voyaient en Toussaint un traître vendu aux prêtres, aux émigrés et aux Anglais… les hommes considéraient encore qu’ils appartenaient à une armée révolutionnaire. Cependant, certaines nuits, ils entendaient les Noirs à l’intérieur de la forteresse chanter La Marseillaise, le Ça ira et autres chants révolutionnaires. Lacroix raconte que les soldats abusés, entendant ces chants, se levaient et regardaient leurs officiers comme pour leur dire : « La justice serait-elle du côté de nos ennemis barbares ? Ne sommes-nous plus les soldats de la France républicaine ? Et serions-nous devenus de vulgaires instruments politiques? » Mais quoi ? La France était le pays de la Révolution. Bonaparte, qui avait consacré quelques-unes de ses acquisitions, marchait contre Toussaint-Louverture. C’était donc clair : Toussaint était un contre-révolutionnaire au service de l’étranger. Ici comme souvent, tout le monde se bat au nom des mêmes valeurs : la liberté, la justice. Ce qui départage, c’est la sorte d’hommes pour qui l’on demande liberté ou justice, avec qui l’on entend faire société : les esclaves ou les maîtres. Machiavel avait raison : il faut avoir des valeurs, mais cela ne suffit pas, et il est même dangereux de s’en tenir là ; tant qu’on n’a pas choisi ceux qui ont mission de les porter dans la lutte historique, on n’a rien fait. Or, ce n’est pas seulement dans le passé qu’on voit des républiques refuser la citoyenneté à leurs colonies, tuer au nom de la Liberté et prendre l’offensive au nom de la loi. Bien entendu, la dure sagesse de Machiavel ne le leur reprochera pas. L’histoire est une lutte, et si les républiques ne luttaient pas, elles disparaîtraient. Du moins devons-nous voir que les moyens restent sanguinaires, impitoyables, sordides. C’est la suprême ruse des Croisades de ne pas l’avouer. Il faudrait briser le cercle.

Maurice Merleau-Ponty

Communication au Congrès Umanesimo e scienza politica, Rome-Florence, septembre 1949. In Maurice Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960 (1985), pp.267-283

Quoi de neuf à Babylone?

In 1- Presse on 4 mai 2008 at 1:33

En septembre 1987, jeune journaliste, je faisais partie de la soixantaine de représentants des médias occidentaux invités par Saddam Hussein au festival de Babylone. En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé cet article écrit à Bagdad il y a 21 ans. Il m’a paru intéressant de le publier sur ce blog, juste pour la perspective.

DE NABUCHODONOSOR A SADDAM HUSSEIN

Babylon by bus. Cahotant entre le Tigre et l’Euphrate, notre vieux car climatisé suit cahin-caha la cohorte diplomatique en grande pompe, arborant à la proue des limousines les pavillons multicolores des USA, de l’URSS, de la Pologne, de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Inde, de la Grèce, de la Palestine, du Liban, de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de la France, du Maroc, de la Hongrie, de la Norvège, de la Chine, de l’Italie et tutti quanti.

Chaleur et poussière. Le monde entier s’est donné rendez-vous sur cette route qui va de Bagdad à Babylone et qui traverse la Mésopotamie, terre blessée entre deux fleuves où la Genèse a vu naître de cette âcre poussière, nos premiers parents : Adam et Eve. Le paradis l’Irak ? Plus vraiment. L’histoire de la pomme n’a laissé que des pépins et de la discorde, et la manne pétrolière aura bientôt fait mordre la sainte poussière à un million d’âmes dans l’indifférence générale.

Mais qu’est-ce que nous fichons là, nous, la soixantaine de journalistes occidentaux, coincés dans nos sièges à regarder hébétés, défiler ces hordes d’enfants et d’adolescents en uniforme militaire, amassés sur notre passage et qui nous saluent comme des seigneurs, les yeux pleins d’espoir et de gratitude, brandissant des centaines de portraits de Saddam Hussein l’Unique, maître de ces lieux ? Eh bien, nous allons au festival de musique et de danse de Babylone, tout simplement.

La guerre ? quelle guerre ? Pour un peu on l’oublierait en flânant dans les rues tranquilles de Bagdad, s’il ne nous venait parfois l’idée de sortir un appareil photo ou une caméra. Pour l’avoir fait, l’équipe de TF1 a fini au poste, les Japonais se sont fait soustraire des cassettes et la Cinq s’est vue empêcher l’accès au satellite de transmission. Pas un seul plan de la ville n’est disponible. Et si d’aventure vous en trouvez un, vieux de vingt ans dans l’arrière fond d’une boutique du souk des libraires, essayez donc de vous en servir ou d’en faire une photocopie. La machine tombera irrémédiablement en panne.

Visiblement, notre présence inquiète les autorités. Nous ne sommes pas vraiment invités pour faire notre travail. L’information ? il y a un ministre pour cela.

Non, décidément, ce n’est pas tant pour voir que pour être vus que nous sommes ici. Nous sommes les acteurs involontaires d’un immense péplum en forme de comédie musicale, mis en scène par le musicien Munir Bashir nommé à la supervision technique. Le héros de l’histoire ? Gilgamesh alias Saddam Hussein, star nationale et unique top model dont tous les portraits, le représentant dans toutes les tenues et dans toutes les attitudes, plus nobles les unes que les autres, recouvrent tout l’espace publicitaire du pays. Le festival n’a-t-il pas pour titre De Nabuchodonosor à Saddam Hussein ? Le médaillon du festival babylonien le représente d’ailleurs de profil avec son illustre prédécesseur.

Notre rôle ? celui de petits satans venus des quatre coins du monde pour danser un vaste ballet en forme de pichenette à la barbe de « l’imam maudit » qui se presse aux frontières iraniennes de l’Irak. Notre corps de ballet diplomatique joue ainsi le rôle de tous les corps de ballet : magnifier l’image de l’étoile et donner de l’amplitude à son mouvement.

Dans son discours d’ouverture prononcé le 22 septembre en l’absence remarquable de Saddam Hussein, Latif N’Sayef Jassim, ministre de la culture et de l’information, met l’accent sur le caractère symbolique de ce festival à Babylone. C’est très clair. Il s’agit de faire la démonstration de la supériorité de la civilisation irakienne sur la barbarie atavique des iraniens, montrer la légitimité de la défense irakienne qui, en repoussant l’Iran, ne défend pas seulement une terre, mais le flambeau de la civilisation et de la culture contre la « sauvagerie persane ». Saddam Hussein, véritable réincarnation de Nabuchodonosor, héraut du progrès et de la science, retrouve face à lui, en la personne de Khomeiny, un nouveau Cyrus qui, il y a 2500 ans, porteur de « la mentalité persane avoisinant avec toutes ses haines et avec son esprit agressif…conclut un pacte avec les juifs se trouvant à l’intérieur de la ville de Babylone et réussit ainsi à l’occuper et à mettre fin à sa civilisation ». (sic)

A bon entendeur, salut ! Et maintenant, place à la fête et à la Culture. « L’heure de la poésie a sonné » titre un magazine culturel Irakien au-dessus de la photo glacée du ministre de la culture qui, dans son uniforme militaire vous regarde droit dans les yeux.

Trente trois pays invités, cinquante groupes d’artistes chorégraphiques et musicaux de tous genres pour un festival qui s’étend sur un mois, du 22 septembre au 22 octobre. S’y côtoient l’Opéra de Paris et le Ballet de Leningrad, la Scala de Milan donnant la Traviata et le quartet Kodaly de Hongrie, un ensemble flamenco espagnol et Patrick Lama, compositeur contemporain Palestinien, des ensembles folkloriques en veux tu en voilà et le groupe de danse acrobatique Chinois, des orchestres de chambre et des orchestres symphoniques etc.. La liste est très longue et le luxe des moyens mis en œuvre témoigne, en pleine guerre, de ressources susceptibles de faire réfléchir les Iraniens. Il faut cependant souligner une aide importante que la France a apportée par l’intermédiaire de l’association des amitiés franco-irakiennes, notamment en ce qui concerne la création de Enuma Elish Babylon, spectacle inaugural du festival produit par le Studio Grame de Lyon, conçu par le compositeur Pierre-Alain Jaffrenou et réalisé avec le soutien financier du Ministère de la Culture et de la Communication Français. C’est un spectacle son et lumière conçu dans un esprit résolument moderne. Il associe une superbe composition de feux d’artifices réalisée par la société Ruggieri, à un jeu de laser composé par la Société Laser Movement qui accompagnent la musique électroacoustique de Pierre Alain Jaffrenou. Celle-ci intègre dans son mouvement une partie instrumentale jouée et signée par Munir Bashir sur fond de ruines babyloniennes.

L’ensemble de cette composition s’inscrit fort bien, de par sa conception, dans le thème global du festival qui est l’interpénétration du contemporain et de l’ancien, du traditionnel et du moderne. Les trois chants successifs de cette musique jouant du poids des silences, des soulèvements intempestifs, déchirants et des lentes retombées de la masse sonore, ont quelque chose de profondément émouvant dans cette ambiance nocturne de fin du monde où une palmeraie au loin, s’embrase tout à coup sous un napalm rouge vif et où Munir Bashir, au cœur du silence instauré, égrène sur son oud phénoménal quelques notes d’espoir qui se perdent, en même temps que les images projetées d’écritures cunéiformes et de bas-reliefs sumériens, dans les ruines de la civilisation perdue.

Jaffrenou, en s’appuyant sur le contexte historique et politique de Babylone, réussit à le transcender dans une musique universelle qui parle à toutes les oreilles de tous les naufrages, véhiculant dans un chemin abyssal l’image acoustique d’une réversibilité possible. L’apaisement final témoigne ainsi d’une résolution des tensions, d’un équilibre retrouvé.

C’est loin d’être le cas pour Gilgamesh play qui clôture la soirée de façon assez significative. Chorégraphié par l’Irakien Saadi Younis Bahri, ce ballet témoigne, lui, du pire, c’est-à-dire de la pure allégeance de l’artiste à la mise en scène politique ci-dessus décrite.

Conçu sur un mode allégorique, il présente d’abord les premières dynasties sumériennes et leur panthéon de dieux qui ont des gestes de fresques égyptiennes. Ishtar, la déesse de la Volupté et de la Guerre, apparaît alors. « Ishtar is born » dit la voix off, sans humour. Elle cherche son Gilgamesh et le trouve en final dans la personne de Saddam Hussein auquel elle délègue ses pouvoirs pour sauver le peuple Sumérien. Alors, s’ensuit, sur une musique guerrière, follement scandée par la foule, une danse grotesque entre les dieux sumériens et les jeunes soldats de la République Iraquienne qui, portant le flambeau, chantent la gloire de Saddam Hussein.

Si le ridicule ne tue pas, espérons qu’il n’est pas ce virus inconnu qui est cause du naufrage des civilisations.

Mais ce qui demeure le plus beau bouquet de ce début de festival, c’est cette déclaration de notre ministre français monsieur Cabannat à la résidence de l’ambassadeur de France ce 23 septembre : « Vous avez sans doute remarqué l’absence de journaux français et occidentaux à Bagdad. Eh bien, je peux affirmer que vous avez beaucoup de chance et que ça vous fait des vacances. En effet, tout ce qu’ils disent en ce moment sur la situation du pays est faux. Tout va pour le mieux. Tous les indices sont en hausse et la situation de politique intérieure est au beau fixe » Il ignorait sans doute qu’il s’adressait à des journalistes.

Cabannat, ministre de la Culture et de l’Information. Une bonne idée, non ?

Alain Foix

Bagdad le 23 septembre 1987.