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La critique d’Agnès Santi dans « La terrasse »

In 1- Presse on 14 octobre 2008 at 12:08
Le ciel est vide
Shylock et Othello, Jessica et Desdémone : deux duos qui se transforment en quatuor, grâce à la reconnaissance de l’altérité. Une pièce philosophique profonde et délicate.

Cette mise en scène de Bernard Bloch a une histoire : c’est à la demande du metteur en scène que l’auteur Alain Foix a écrit ce texte, pour éclairer la question entre les noirs et les juifs. Or la pièce, un dialogue philosophico-poétique à quatre voix, dépasse cette question pour aborder plus largement celle de l’altérité. On pense à Emmanuel Lévinas. « Le statut même de l’humain implique la fraternité et l’idée du genre humain » dit-il dans Totalité et infini. « Autrui est visage » dit-il encore dans Ethique et infini. Des idées fortement présentes dans la pièce, qui prennent sens à travers le jeu des acteurs et la présence des images, des idées rappelant autant l’absolue bêtise du racisme que l’inéluctable dignité de chaque être humain, des idées rappelant que le meurtre de l’autre parce qu’il est autre est une absurde folie. Qui donc peuple la scène ? Des figures littéraires que l’imaginaire collectif connaît bien, nées dans l’imagination de l’immense Shakespeare : Shylock et Othello, et en parallèle, jusqu’à ce que la rencontre et l’apaisement adviennent, deux femmes, Desdémone l’épouse innocente assassinée et Jessica la fille rebelle qui fuit et trahit son père pour l’amour d’un chrétien. Philippe Dormoy, Hassane Kouyaté, Morgane Lombard et Anne Azoulay jouent juste. Sous un ciel vide, spectateurs torturés d’un temps et d’un désert infinis, Othello et Shylock, victimes de la jalousie et du ressentiment, errent depuis quatre siècles, seuls, voués à ressasser leur douleur et leur solitude, au fil d’une immuable détestation.
Les images comme médiation quasi thérapeutique
Côté cour, la scène est délimitée par un grand rideau de gaze gris clair, où seront projetées les images. Les personnages s’assoient parfois autour d’une vaste table vide et nue, comme une trace triste de banquets oubliés. Au début chacun campe sur son chagrin, on craint même qu’une ambiance trop funèbre, éthérée et désolée s’installe. Puis la pièce évolue et orchestre subtilement la confrontation entre Shylock et Othello, mais surtout, et c’est toute la force de ce texte et de cette délicate mise en scène, entre soi et soi. L’arrivée des deux femmes – épouse et fille -, plus libres que les hommes, le surgissement des images meurtrières (l’histoire malheureuse des peuples noirs et juifs) jouent un rôle essentiel de retour au réel. Les images, spectres modernes, réveillent la conscience et aident à la réconciliation. Elles sont une médiation quasi thérapeutique pour se reconnaître et se dire simplement pardon. Pour une réconciliation rêvée par le théâtre, belle, intense et émouvante, où la haine et le ressentiment laissent place à une maturité démocratique. Les mots alors prononcés achèvent le rite de reconnaissance. On devrait vraiment écouter plus souvent les philosophes…
Agnès Santi
Le ciel est vide d’Alain Foix, mise en scène Bernard Bloch, du 2 au 19 octobre, relâche le mercredi, dimanche à 16h, au Théâtre Berthelot, 6 rue Marcelin Berthelot, 93100 Montreuil. Tél : 01 41 72 10 35.

Philippe Dormoy et le démon des mots

In Chronique des matins calmes on 30 septembre 2008 at 11:10
Philippe Dormoy

Philippe Dormoy

Un orchestre tsigane fait la balance de son concert, le son du violon semble s’enrouler autour du visage de Philippe Dormoy et lui fleurir la barbe. Je le sens pénétré par la musique. Il a le sourire du bon vin. Dans ce bar chaleureux du marché de Montreuil, il me fait face, assis à la table. Je lui mets mentalement le chapeau de Shylock. A vrai dire, je ne sais pas vraiment si je parle à Philippe Dormoy ou au personnage de la pièce. Il semble comme retiré derrière le quatrième mur du théâtre encore présent entre nous. C’est que nous sortons tout juste d’un filage de répétition du « Ciel est vide », ma nouvelle pièce mise en scène par Bernard Bloch. En regardant Philippe travailler sur la scène, je faisais remarquer à Charlotte Villermet, costumière de la pièce assise à côté de moi, à quel point Philippe semblait pénétré par son personnage. A le voir parfois immobile comme un sphinx durant de longues minutes, se déplaçant à pas comptés, concentré pendant des heures, écoutant attentivement et pourtant retiré, je prenais conscience qu’il n’était pas sur les planches du théâtre Berthelot mais dans un non-lieu, un purgatoire, un désert sans temps où est plongé Shylock. « C’est curieux, dis-je à Charlotte, on a l’impression que Philippe a pris 400 ans depuis le début des répétitions. Je le vois tous les jours s’enfoncer dans le corps du personnage ». « Sais-tu, me répondit Charlotte, qu’il a refusé la barbe postiche que je lui proposais en me répondant que sa barbe devait pousser de l’intérieur ? » Comme son personnage. Shylock fleurit sur Philippe. Ce n’est pas tant lui qui s’enfonce dans son personnage que le personnage qui sort de lui et le recouvre. Comme sa barbe. Je suis sur des œufs car j’ai conscience d’être en face de lui l’auteur de cette pâte de mots qu’il a pétri et malaxée avec les mains de Bernard Bloch pour lever en son corps un personnage de chair, de sang, d’intelligence. Je suis d’une prudence de sioux. Je mesure mes mots de peur superstitieuse qu’un verbe mal placé fragilise l’édifice si patiemment construit. Tout est interprétation. Tout ce que je dis peut être utilisé pour renforcer ou modifier un aspect du personnage. Peur infondée sans doute. Mais tout de même, tout de même… Je ressens chez lui cette même nature de prudence. Je tâtonne et cherche mes mots. Je les mesure non à l’aune de Philippe Dormoy mais à celle du personnage de Shakespeare que j’ai réécrit. Nous ne sommes pas deux dans cette conversation mais il y aussi l’ombre du grand poète anglais et celle de Bernard Bloch. Quatre complices pour un personnage. Et c’est lui, Philippe, qui a la lourde responsabilité de le porter avec mes mots ruminés en son âme, remâchés en son corps. Philippe, c’est peu de le dire, est un ruminant de mots, un amoureux du verbe. Il les savoure avec un plaisir non dissimulé et les fait partager. C’est dans ce goût des mots, dans leur musicalité autant que dans leurs sens jamais épuisés qu’il ancre toute sa vocation de comédien. Passionné de Bobby Lapointe, je l’ai vu récemment faire un récital de ses chansons sur cette même scène du théâtre Berthelot. Il était Bobby Lapointe lui-même semblant réinventer ses mots. Alors c’est sur les mots que notre conversation a roulé, filée par le violon tsigane. Nous sommes allés ensemble en Israël en empruntant le véhicule du verbe. Oui, Israël. Ce n’est pas la foi, ni une quelconque recherche d’identité qui l’a portée là-bas devant le mur. Mais le mot mur lui-même. Le mur murmure mille mots glissés en ses interstices. Le mur est mot, mot avant tout, mot mur. Et là, en Israël, Philippe le môme mûr murmure devant le mot mur.

philippe Dormoy et Morgane Lombard

philippe Dormoy et Morgane Lombard

Il est mot le mur car au commencement était le verbe. Un verbe retiré laissant le vide empli, jamais comblé, par un mur où se murmurent les mots devant l’imprononçable. Il est allé là-bas en Israël trouver une langue première : l’hébreu. Une langue écrite, une langue mère. La mère du mur. Une écriture qui sème sa polysémie. Elle s’écrit avec des consommes de telle sorte que c’est souvent la manière de prononcer induite par le sens qui donne le mot lui-même. Deux ou trois consonnes liées donnent un mot racine. Par exemple MR donnant mur, mère, mort. Le mot serait donc la racine de toute interprétation. Celui qui donne corps à celui qui le prend pour autant qu’il le prenne. Responsabilité de celui qui prononce. Celui qui prononce s’avance, se prononce. Celui qui dit se meut. Le mot dit est mouvement. Motion. Moteur. Moteur ! Mais avant le moteur, il y a le silence, motus. Mots tus. Silence d’avant le mot. Le mot tourne. Silence comme vide nécessaire pour que s’avance le mot, le mot porté par un porteur de mots. Le messager est le message qui s’avance. Philippe s’avance devant le mur des mots. Le mur des mots est au théâtre le quatrième. Il pose ses mots, turbulent message, messager message, c’est Shylock, mais si, c’est Philippe mais sage.

avec Bernard Bloch

avec Bernard Bloch

féminisme et antiracisme chez Shakespeare

In Chronique des matins calmes on 5 septembre 2008 at 12:01
Anne Azoulay/Jessica

Anne Azoulay/Jessica

Shakespeare est une mine d’or pour tous les humanistes et hommes de progrès, et travailler de concert sur Othello et Le Marchand de Venise réserve aux chercheurs d’or du verbe de magnifiques pépites. Ainsi Bernard Bloch et moi, par le tamis de la mise en scène, nous sommes-nous penchés avec émerveillement sur un superbe parallèle : un monologue de Shylock dans le Marchand de Venise et une répartie d’Emilia, servante de Desdémone, dans Othello. On dirait un copier/collé tant les mots sont proches et le sens identique. La différence est que c’est une femme d’une part et un juif d’autre part qui les prononcent :

Emilia : Que les maris le sachent! leurs femmes ont des sens comme eux ; elles voient, elles sentent, elles ont un palais pour le doux comme pour l’aigre, ainsi que les maris. Qu’est-ce donc qui les fait agir quand ils nous changent pour d’autres ? Est-ce le plaisir ? Je le crois. Est-ce l’entraînement de la passion ? Je le crois aussi. Est-ce l’erreur de la faiblesse ? Oui encore. Eh bien ! n’avons-nous pas des passions, des goûts de plaisir et des faiblesses, tout comme les hommes ? Alors qu’ils nous traitent bien ! Autrement, qu’ils sachent que leurs torts envers nous autorisent nos torts envers eux !

Morgane Lombard/Desdémone

Morgane Lombard/Desdémone

Shylock : Il m’a discrédité, il m’a fait perdre un demi-million ; il s’est moqué de mes pertes, il a raillé mes gains, il a craché sur ma nation, il a empêché mes marchés, excité mes ennemis, monté mes amis contre moi. Et tout ça pourquoi ? parce que je suis juif. Un juif n’a-t-il pas deux yeux tout comme un chrétien ? et des mains et des entrailles et cinq sens et un cœur et des passions ? Est-ce qu’il ne mange pas la même chose ? est-ce qu’on ne le blesse pas avec les mêmes armes ? est-ce qu’il n’est pas sujet aux mêmes maladies ? est-ce qu’il ne guérit pas avec les mêmes remèdes ? est-ce qu’il ne souffre pas du froid en hiver et de la chaleur en été, comme un chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Et si vous nous insultez, ne devons nous pas nous venger ? Puisque nous sommes pareils dans tout le reste, ne croyez vous pas que nous nous ressemblons même en ceci ? Quand un juif insulte un chrétien, que devient l’humilité chrétienne ? Rancune. Et si un chrétien insulte un juif, quel doit être son sentiment, d’après l’exemple chrétien ? Rancune. La méchanceté que vous enseignez, moi, je vais la mettre en pratique. Et il faudra vraiment que le diable s’en mêle pour que je ne surpasse pas le maître.

Dans ces deux tirades, Shakespeare révèle à la fois sa position antiraciste et une posture féministe avant l’heure. Est-ce étonnant ? Non. C’est une démonstration supplémentaire du fait que lutter contre le racisme suppose également, si on est conséquent, de lutter contre les inégalités entre les sexes.