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Aaron et Othello, pour le pire et le meilleur

In Chronique des matins calmes on 26 septembre 2008 at 1:27

Dans son costume de général Othello, Hassane Kouyaté frappe par sa prestance. Il semble plus vrai que nature. Il ne porte pas ce vêtement comme un costume de théâtre, mais comme un habit qui lui serait usuel. Cette aisance me frappe à tel point que je me pose des questions dont j’aurai bientôt la réponse.

Au cours d’une anodine conversation entre deux services de répétitions, il nous montre la cicatrice laissée par une balle au cours d’un entraînement militaire dans l’armée de Sankara, au Burkina Faso, où il fut engagé dès son plus jeune âge. Il était délégué de classe dans son lycée lorsqu’ils sont venus le chercher pour prendre la tête d’un bataillon. Poussé par notre curiosité, il nous raconte, médusés, avec quelle facilité on peut amener un jeune homme humaniste et militant pour l’égalité des droits à devenir un candidat tueur. Il parle de lavage de cerveau et ne s’explique pas ce moment de bascule qui fait d’un jeune homme de bonne famille, lucide, calme et équilibré, un fanatique prêt à mourir pour la cause. La vie, c’est comme au cinéma. On peut passer « cut » d’un plan à l’autre, de la cour de récréation au champ de bataille sans trop comprendre comment le scénario a pu amener un tel montage. Avec une facilité déconcertante, ce conteur né dans une grande famille de griots, tout sourire dehors, nous entraîne avec lui sur le champ de bataille. Les balles sifflent tout près de ses oreilles. « Ce sifflement, c’est ce qui a de plus terrible, nous dit-il. Cela rend fou au point qu’on préfèrerait en finir avec une balle bien placée en plein milieu du front ». On le voit tirer avec rage dans un taillis. « Je n’ai tué personne, heureusement » constate-t-il encore soulagé, les yeux perdus dans le passé.

Aaron, de Titus Andronicus

Aaron, de Titus Andronicus

Quel est le poids d’un homme mort sur le dos d’un jeune militaire de 18 ans ? Enorme sans doute. Mais quel est le poids d’une mère sur le dos d’un enfant qu’il a tuée pour obéir aux ordres d’un pervers fanatique ? Le scénario que nous filme Hassane dans sa prose imagée a soudain basculé dans l’horreur. L’horreur prenant le visage terrifiant d’un enfant souriant fixant Hassane de ses grands yeux. Il nous raconte ce jeune garçon qui vient d’assister à une pièce de théâtre qu’il a présenté à un groupe d’ex enfants-soldats de la Sierra Leone qu’on tente de réintégrer dans la vie civile. Ce Petit Prince aux yeux candides vient vers Hassane Kouyaté et lui dit ceci : « Dans ta pièce, tu as sauvé ta mère. Pourquoi l’as-tu sauvée ? Moi, je l’ai tuée. Oui, pan, pan ! (il mime le geste), comme on me l’a demandé, je l’ai tuée ! » dit-il fièrement du haut de ses 12 ans. Et ces mots là furent comme un coup de poing dans le ventre des mamans (Anne Azoulay et Morgane Lombard) qui écoutaient comme moi ce récit incroyable. Le théâtre convoque la vie, et c’est sa vérité.

Hassane Kouyaté

Hassane Kouyaté

Mais jamais l’horreur représentée au théâtre sous forme de tragédie n’atteindra la mesure du théâtre de la vie. Jamais la cruauté mise en scène d’un Titus Andronicus de Shakespeare, n’atteindra celle, devenue tristement banale, du théâtre de la guerre. Je regarde Hassane au grand sourire masquant la profondeur d’une vie qui a croisé, et croise encore l’horreur. Il pourrait faire un formidable Aaron, ce Maure de Titus Andronicus, amant de Tamora, la reine des Goths. Aaron, le seul véritable humain de cette horrible histoire. Capable du pire mais choisissant le meilleur. Il donne sa vie pour sauver son fils. Que ne donnerait Hassane pour sauver cet enfant qui a tué sa mère, lui qui est père de 135 enfants adoptés et pour lesquels sa famille a créé une fondation, Wambde ? Pour l’heure, il est cet Othello de ma pièce « Le ciel est vide », hanté au-delà de sa mort par le crime de jalousie commis sur Desdémone, celui qui dit « l’horreur a ses délices… Mon Dieu, Shylock, j’étais un monstre ». « Un homme tout simplement » lui répond Shylock. Othello, est l’inversion existentielle d’Aaron. L’un est le meilleur des hommes capable du pire. L’autre est le pire des hommes capable du meilleur. Aaron et Othello, les deux plateaux d’une balance à égale distance du fléau des horreurs existentielles. Hassane est ce comédien qui par sa vie même mesure toute l’amplitude de cette balance. Balance qui sur un plateau de théâtre donne la mesure même de l’homme.

Hassane Kouyaté,Philippe Dormoy et Bernard Bloch

féminisme et antiracisme chez Shakespeare

In Chronique des matins calmes on 5 septembre 2008 at 12:01
Anne Azoulay/Jessica

Anne Azoulay/Jessica

Shakespeare est une mine d’or pour tous les humanistes et hommes de progrès, et travailler de concert sur Othello et Le Marchand de Venise réserve aux chercheurs d’or du verbe de magnifiques pépites. Ainsi Bernard Bloch et moi, par le tamis de la mise en scène, nous sommes-nous penchés avec émerveillement sur un superbe parallèle : un monologue de Shylock dans le Marchand de Venise et une répartie d’Emilia, servante de Desdémone, dans Othello. On dirait un copier/collé tant les mots sont proches et le sens identique. La différence est que c’est une femme d’une part et un juif d’autre part qui les prononcent :

Emilia : Que les maris le sachent! leurs femmes ont des sens comme eux ; elles voient, elles sentent, elles ont un palais pour le doux comme pour l’aigre, ainsi que les maris. Qu’est-ce donc qui les fait agir quand ils nous changent pour d’autres ? Est-ce le plaisir ? Je le crois. Est-ce l’entraînement de la passion ? Je le crois aussi. Est-ce l’erreur de la faiblesse ? Oui encore. Eh bien ! n’avons-nous pas des passions, des goûts de plaisir et des faiblesses, tout comme les hommes ? Alors qu’ils nous traitent bien ! Autrement, qu’ils sachent que leurs torts envers nous autorisent nos torts envers eux !

Morgane Lombard/Desdémone

Morgane Lombard/Desdémone

Shylock : Il m’a discrédité, il m’a fait perdre un demi-million ; il s’est moqué de mes pertes, il a raillé mes gains, il a craché sur ma nation, il a empêché mes marchés, excité mes ennemis, monté mes amis contre moi. Et tout ça pourquoi ? parce que je suis juif. Un juif n’a-t-il pas deux yeux tout comme un chrétien ? et des mains et des entrailles et cinq sens et un cœur et des passions ? Est-ce qu’il ne mange pas la même chose ? est-ce qu’on ne le blesse pas avec les mêmes armes ? est-ce qu’il n’est pas sujet aux mêmes maladies ? est-ce qu’il ne guérit pas avec les mêmes remèdes ? est-ce qu’il ne souffre pas du froid en hiver et de la chaleur en été, comme un chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Et si vous nous insultez, ne devons nous pas nous venger ? Puisque nous sommes pareils dans tout le reste, ne croyez vous pas que nous nous ressemblons même en ceci ? Quand un juif insulte un chrétien, que devient l’humilité chrétienne ? Rancune. Et si un chrétien insulte un juif, quel doit être son sentiment, d’après l’exemple chrétien ? Rancune. La méchanceté que vous enseignez, moi, je vais la mettre en pratique. Et il faudra vraiment que le diable s’en mêle pour que je ne surpasse pas le maître.

Dans ces deux tirades, Shakespeare révèle à la fois sa position antiraciste et une posture féministe avant l’heure. Est-ce étonnant ? Non. C’est une démonstration supplémentaire du fait que lutter contre le racisme suppose également, si on est conséquent, de lutter contre les inégalités entre les sexes.

Obamania

In Cahiers de Californie on 8 août 2008 at 12:07

C’est parti et bien parti. Les concurrents sont dans leurs starting-blocks, ce sera un sprint long. Attention aux faux départs qui peuvent éliminer directement, selon la nouvelle règle en vigueur imposée par les médias, le concurrent fautif. Normalement, je veux dire statistiquement, dans une telle course, ce sont les noirs qui gagnent. Alors, sans problème, je me rallie aux pronostics largement majoritaires ici, et je vote pour Obama.

A ce moment crucial du départ, les concurrents se jaugent, la tension monte, et c’est la guerre psychologique. Garder son calme pour éviter le fatal faux-départ. Déjà les sondages font monter la pression. Il paraît, selon l’un d’eux, que les Américains sont déjà lassés de voir de l’Obama partout. Fais attention Barak, ne te laisse pas sarkozyfier. De son côté, Mac Caïn se la joue cool. Il a confié à la télévision que son président de fiction préféré était David Palmer, joué par Dennis Haysbert dans le feuilleton 24 heures chrono. Nota bene : Dennis Haysbert est noir. Pas fou Mac Caïn! Ce qu’il veut dire en sous-titre est que, d’une part, il n’est pas raciste, et d’autre part, puisqu’il y a déjà un président noir en fiction, pas besoin d’en avoir un dans la réalité. Une rhétorique à la Le Pen (toute proportion gardée et sans que comparaison soit raison) toute en sous-entendu. Rhétorique qui peut être comprise ainsi par ceux qui pratiquent le même langage: un président des Etats-Unis noir c’est bien, mais seulement en fiction. Ne pouvant attaquer son rival sur sa couleur, il s’en était un moment pris à son nom, faisant entendre que Barack Obama ne sonnait pas bien américain comme James Brown ou Ray Charles, glissement du racisme à la xénophobie. Façon aussi de déjouer l’image qu’il ne peut attaquer de front, cette image toute puissante qui fait et défait les présidents.

Nous pouvons aussi retourner la problématique. C’est aussi parce que le cinéma et la télévision dans les fictions aux Etats-Unis présentent des présidents noirs comme héros crédibles, que la candidature d’Obama le devient. Il y a là une dialectique complexe entre l’image et le réel qui nous renvoie à la problématique de l’œuf et de la poule : est-ce la poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? On peut dire qu’une certaine réalité aux Etats Unis qui présente une véritable classe moyenne noire avec ses responsables et capitaines d’industrie, reliée à un travail sur l’image du noir (sortant de l’imagerie cinématographique du style « Autant en emporte le vent »), ont posé les conditions de possibilité de cet événement à la fois réel et fictionnel. Ce travail d’imaginaire sur le réel, nous le devons, encore une fois, au cinéma, et en grande partie à Hollywood. Sydney Poitier en la matière, a fait un formidable travail pour soutenir l’émancipation des noirs à travers leur image. Faut-il le répéter? Image signifie aussi reflet du réel et construction de ce réel même. A cette aune là, la France a encore un énorme travail à faire, et nous sommes encore au 19è siècle du point de vue de cet imaginaire. C’est pour cela que je crois que l’élection d’un Obama à la présidence des USA aidera non seulement la France, mais le monde entier, à faire un bond en cette matière. C’est pour cela, entre autres, que je vote Obama. Il ne sera pas seulement Président des Etats-Unis mais, d’une certaine manière, Président du monde. Une révolution mondiale se prépare, révolution par l’image. Après Obama président plus rien ne sera comme avant. Plus rien ? Je ne veux pas dire par là que la seule élection d’un président noir des Etats-Unis réglera tous les problèmes du monde. Non, bien-sûr. Mais il faut relire Frantz Fanon pour comprendre à quel point l’image imposée aux noirs et aux gens dits de couleur, a pesé sur leur inconscient et a aidé à leur aliénation. C’est comme un frein mental qui sera desserré et ce, pour le monde entier. Les vainqueurs ne seront plus seulement des gros noirs musclés du 100m olympique, des danseurs, musiciens ou chanteurs noirs, mais des gens capables de gérer un Etat, de grandes entreprises, des universités. Oui, cela devient possible, ou plutôt le redevient, puisqu’au 16è siècle, avant le commencement de la traite des noirs et la controverse de Valladolid (où il fut décidé par omission que les noirs n’avaient pas d’âme et par conséquent leur traite n’était pas immorale), Shakespeare avait écrit l’histoire d’un grand général noir, un prince et un héros qui fut appelé par une grande métropole à son secours, et se maria avec la fille d’un ses plus hauts dignitaires. Cela était possible car Othello, comme noir, était crédible à ce moment où on n’avait pas encore construit par l’image et par des pseudosciences telles la craniologie ou la physiognomonie de Lavater, le noir comme un être inférieur. Il faut relire le très beau livre illustré de Pascal Blanchard intitulé « Images et colonies » pour s’en convaincre s’il reste des doutes. Oui, c’est bien le travail dramaturgique des caractères et celui de l’image relié aux combats pour l’émancipation qui ont permis de se battre contre l’image imposée par les dominants (blancs par définition antérieure).

Mais là s’arrête mon optimisme. Je me promène sur Hollywood boulevard, j’achète un T-shirt promouvant Obama. Partout on vante son image. Mais j’assiste à deux pas, à l’arrestation d’un noir, en plein milieu du boulevard par la police montée. Ils l’ont menotté aux yeux de tout le monde. Je prends une photo furtive. Une image que je vois quotidiennement dans la banlieue parisienne, mais sans la grâce des chevaux. Cela changera-t-il avec Obama ? Je crois qu’il faudra plus d’un président noir pour que cela change. Bien-sûr, il est de gauche, bien-sûr son discours est séduisant. Mais même s’il y croyait vraiment quels seront ses moyens réels ? Ce n’est pas Obama en lui-même qui changera cela. Il faut alors se demander en parodiant Kennedy, non pas « qu’est-ce qu’Obama peut faire pour nous » mais « qu’est-ce que nous pouvons faire pour Obama ». Cela n’est pas vrai seulement pour les USA mais pour le monde entier. Et cela est nouveau.

Je rejoins, rêveur, ma voiture garée sur Hollywood boulevard. Une prune m’attend sur le pare-brise. Une prune salée. 55 dollars ! Cela non plus ne changera pas. Faut pas rêver.