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Rencontre entre Mumia Abu-Jamal et Mireille Fanon-Mendès France (témoignage)

In Pas de catégorie on 21 novembre 2012 at 5:26

Mumia Abu Jamal

Hors les murs du couloir de la mort

 

Mireille Fanon-Mendes-France

Fondation Frantz Fanon

Experte ONU

 

6 octobre 2012, 7h30.

Départ de New York  pour Frackville au sud de la Pennsylvanie.

Après trois heures de conduite, la prison de Mahanoy est en vue. Si Mumia a changé de prison -celle-ci -de moyenne sécurité- est l’exacte réplique de celle de Greene –haute sécurité. Même fils de fer barbelés entourant les murs, même position du parking, même entrée meublée des mêmes fauteuils en skaï orientés vers le même mur. Tout est identique, y compris la façon dont sont accrochées, face à la porte d’entrée, les récompenses du staff des gardiens, même comptoir d’accueil. Le portique de sécurité est peut être légèrement plus déporté vers la gauche qu’à Greene.

Le même long couloir tournant vers la droite mène non plus vers le secteur du couloir de la mort mais vers la salle des visites. Une salle relativement grande, basse de plafond ; de nombreux fauteuils les uns derrière les autres disposés face à l’estrade sur laquelle « trônent » les gardiens ; quelques tables rondes ; des distributeurs de boisson, de friandises et de plats pouvant être réchauffés dans un micro-onde ; une salle pour les enfants mais interdite d’accès. De nombreux panneaux sur les murs : interdit aux prisonniers ; interdit aux prisonniers d’introduire les pièces dans les distributeurs et de sélectionner les denrées ;   interdit de bouger les meubles ; toilettes interdites aux prisonniers…

Mumia attend légèrement recroquevillé sur lui, souriant. Il se lève. C’est la première fois que je peux le voir sans la vitre épaisse qui le séparait de tous ses visiteurs. Me reviennent  plus de quinze ans de visite, l’atmosphère si particulière de Greene où se mêlaient à la fois la joie de passer plus de 3 heures avec Mumia, la crainte de ne pas le voir –les autorités pouvant à tout moment annuler la visite- et la pesanteur des conditions de la visite : la vitre où les voix ne peuvent atteindre l’un et l’autre qu’à travers quelques trous percés sur les côtés ; ses mains longtemps attachées, les premières fois, elles l’étaient par une chaîne lui entourant la taille et reliée à ses pieds. Il aura fallu la visite de Desmond Tutu pour qu’enfin nous le voyions les mains libres de toute entrave.

6 octobre 2012, il ne porte plus son uniforme orange mais est vêtu d’un uniforme marron avec pour seul agrément un parement jaune aux manches courtes, tenue réservée exclusivement aux visites.

Il aura fallu onze ans pour qu’il sorte du couloir de la mort, alors que le 18 décembre 2001, le Juge fédéral Yohn, de l’État de Pennsylvanie, avait « cassé » la sentence de peine de mort prononcée en 1982. Il aurait dû être extrait du couloir de la mort quelques jours après. C’est ce que nous attendions tous, même si nous savions que le Juge n’avait statué que sur la forme et non sur le fond de l’affaire ; pour la justice américaine, Mumia reste toujours coupable du meurtre qui lui est reproché. Après de nombreux appels tant au niveau fédéral qu’à celui de la Cour Suprême des Etats Unis, cette dernière « se lave les mains » des droits civils de Mumia et laisse à la Cour fédérale de Pennsylvanie le soin de revenir éventuellement sur la décision prise le 18 décembre 2001. Autre traitement inhumain et dégradant s’apparentant fort à une torture tant morale que physique.

Au-delà de ces « jeux  de justice », il est intéressant de s’interroger sur le maintien de Mumia dans le couloir de la mort. Rappelons que le droit à la vie et celui de ne pas être soumis à une peine cruelle, inhumaine ou dégradante, sont affirmés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que dans des instruments internationaux et régionaux, à valeur normative,  et dans des constitutions et législations nationales, sauf aux Etats-Unis qui ne cessent de marquer leur différence, dans le sens le plus monstrueux, même si certains de ses Etats ont voté des moratoires Ce n’est toujours pas assez ! L’idéologie de la loi du Talion à la vie dure.

En aucune manière, une exécution judiciaire ne constitue un acte de légitime défense,  il s’agit juste d’un meurtre prémédité cruel et se rapproche, en ce sens, de la torture. C’est, comme le précise Amnesty International[1], « une agression physique et mentale poussée à l’extrême contre une personne déjà réduite à l’impuissance par les autorités gouvernementales ».  Tout Etat pratiquant la peine de mort ne peut prétendre être un Etat démocratique respectant les droits fondamentaux et encore moins lorsque cette peine de mort vise particulièrement les Afro-Américains qui « représentent 42 % de la population dans le couloir de la mort mais seulement 12% de la population américaine, alors que les Blancs, représentant 72 % de la population, constituent 44 % des condamnés à mort [2]». Il faut ainsi admettre, à l’instar d’Arnaud Gaillard, que « la peine de mort est un dispositif majoritairement au service des personnes de couleur blanche, et d’autre part, que la vie n’a pas le même prix selon la couleur de la peau ou les capacités financières de chacun ». C’est bien d’ailleurs cette justice raciste que ne cessent de dénoncer Mumia et ses soutiens aussi bien américains qu’internationaux.

Mumia aura passé trente années dans le couloir de la mort, dont onze de trop. Dans cette attente réside aussi la cruauté et l’inhumanité de la peine de mort, non seulement le prisonnier attend sa mort mais cela constitue une torture mentale et physique inadmissible au regard du droit à la vie et du droit à la dignité humaine. Trente ans à attendre, à lutter, à clamer son innocence –il n’est pas le seul- trente ans constituant un traitement inhumain, une torture mentale et physique visant à le briser.

C’est compter sans la force de caractère de Mumia. Il résiste, étudie, lit, écrit, publie des livres[3], donne des interviews, apprend le chant et le piano et ne cesse de faire des exercices physiques à raison de 6 heures par semaine, travaille sur son cas, informe ses camarades de détention sur leurs droits, même s’il avoue ne pas être « avocat ». Il a compris comment marchent les rouages et a éprouvé leurs limites. Pour l’administration pénitentiaire et judiciaire, il est à briser et surtout il faut obtenir sa vie pour laver l’outrage de la mort du policier Faulkner.

 

 

 

Ainsi lors de son arrivée à Mahanoy, les autorités n’ont eu de cesse d’obtenir de lui qu’il coupe ses dreadlocks –il avait promis de ne le faire qu’à sa libération-.  Il refuse, restera plusieurs semaines en isolement complet,  ni livre, ni radio, ni visite. Seul. Il perdra plusieurs kilos. Il ne cédera que devant l’insistance de sa femme et de ses soutiens. Il s’agissait pour les autorités américaines de le mettre face, hors du couloir de la mort, au même type de traitement dégradant et inhumain.

Mumia devrait passer le reste de sa vie en prison, à moins que le rapport de force entre ses soutiens et la justice permette que son cas ne soit réétudié, voire ré ouvert. C’est bien ce que la justice, dans le plus grand secret,  a empêché de faire en  rendant, le 13 août dernier, une ordonnance stipulant que Mumia était condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Il était ainsi privé d’une possibilité de recours, si n’avait été la vigilance d’une de ses anciennes avocates.

Au traitement inhumain et dégradant, équivalant à de la torture, s’ajoute le fait que Mumia est victime d’une violation systématique de ses droits à la dignité humaine, à ne pas être discriminé en raison de ses origines et à ne pas être privé du droit à se défendre puisqu’avec cette tentative, il y a violation intentionnelle des règles de procédures pénales.

Depuis 2009, les soutiens de Mumia ont commencé une large campagne internationale portant sur ses droits civils qui ont été largement violés depuis 1982 : le jury n’a eu connaissance que partiellement des informations ;  Mumia, au tout début de son procès, a bénéficié d’une assistance juridique insuffisante ; le juge s’est montré ouvertement impartial ; les éléments nouveaux n’ont pas été acceptés par l’accusation ; sans oublier le poids politique de l’Ordre Fraternel de la police à Philadelphie. Ce constat interroge les normes internationales d’équité pour les procédures judiciaires. Seul un nouveau procès, avec des observateurs étrangers, pourrait permettre le respect des droits civils de Mumia.

15 heures, la fin de la visite est annoncée. Nous avons passé cinq heures ensemble. Cinq heures où se sont, pour la première fois, interposés des silences ; il n’y a plus l’urgence du couloir de la mort. Nous étions deux amis, certes dont un est emprisonné, mais le rythme était différent, moins pesant. Les enfants des prisonniers couraient, riaient ; des familles jouaient aux cartes ; d’autres savouraient d’être si près l’un de l’autre ; un prisonnier, attitré aux photos, n’a cessé d’en développer …

Dans cet univers si impersonnel et où des vies se brisent, cette visite marque la seconde étape du combat mené avec les prisonniers politiques maintenus trop longtemps en prison alors qu’ils ne sont pas coupables ou qu’ils devraient être libérés depuis longtemps ;  Il reste la mobilisation à construire pour obtenir la libération de Mumia et la fin d’une justice ouvertement raciste. Le micro a grésillé la fin de la visite.

Paris, le 15 octobre 2012

 

 

 

 

 

 

 


[1] Document, Abolition totale ou partielle dans la loi et la pratique, Index AI : ACT 50/13/98

ÉFAI, Londres, décembre 1998

[2] Arnaud Gaillard, 999,  éditions Max Milo, 2011

[3] Live from death row (1995);  All things censoredDeath Blossoms : reflections from a prisoner of conscience ; Faith of our fathers; We want freedom: a life in the Black Panther party; Jailhouse Lawyers (2010); le dernier  en collaboration avec Marc Lamont Hill: The classroom and the cell: conversations on Black life in America (2012)

Obamania

In Cahiers de Californie on 8 août 2008 at 12:07

C’est parti et bien parti. Les concurrents sont dans leurs starting-blocks, ce sera un sprint long. Attention aux faux départs qui peuvent éliminer directement, selon la nouvelle règle en vigueur imposée par les médias, le concurrent fautif. Normalement, je veux dire statistiquement, dans une telle course, ce sont les noirs qui gagnent. Alors, sans problème, je me rallie aux pronostics largement majoritaires ici, et je vote pour Obama.

A ce moment crucial du départ, les concurrents se jaugent, la tension monte, et c’est la guerre psychologique. Garder son calme pour éviter le fatal faux-départ. Déjà les sondages font monter la pression. Il paraît, selon l’un d’eux, que les Américains sont déjà lassés de voir de l’Obama partout. Fais attention Barak, ne te laisse pas sarkozyfier. De son côté, Mac Caïn se la joue cool. Il a confié à la télévision que son président de fiction préféré était David Palmer, joué par Dennis Haysbert dans le feuilleton 24 heures chrono. Nota bene : Dennis Haysbert est noir. Pas fou Mac Caïn! Ce qu’il veut dire en sous-titre est que, d’une part, il n’est pas raciste, et d’autre part, puisqu’il y a déjà un président noir en fiction, pas besoin d’en avoir un dans la réalité. Une rhétorique à la Le Pen (toute proportion gardée et sans que comparaison soit raison) toute en sous-entendu. Rhétorique qui peut être comprise ainsi par ceux qui pratiquent le même langage: un président des Etats-Unis noir c’est bien, mais seulement en fiction. Ne pouvant attaquer son rival sur sa couleur, il s’en était un moment pris à son nom, faisant entendre que Barack Obama ne sonnait pas bien américain comme James Brown ou Ray Charles, glissement du racisme à la xénophobie. Façon aussi de déjouer l’image qu’il ne peut attaquer de front, cette image toute puissante qui fait et défait les présidents.

Nous pouvons aussi retourner la problématique. C’est aussi parce que le cinéma et la télévision dans les fictions aux Etats-Unis présentent des présidents noirs comme héros crédibles, que la candidature d’Obama le devient. Il y a là une dialectique complexe entre l’image et le réel qui nous renvoie à la problématique de l’œuf et de la poule : est-ce la poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? On peut dire qu’une certaine réalité aux Etats Unis qui présente une véritable classe moyenne noire avec ses responsables et capitaines d’industrie, reliée à un travail sur l’image du noir (sortant de l’imagerie cinématographique du style « Autant en emporte le vent »), ont posé les conditions de possibilité de cet événement à la fois réel et fictionnel. Ce travail d’imaginaire sur le réel, nous le devons, encore une fois, au cinéma, et en grande partie à Hollywood. Sydney Poitier en la matière, a fait un formidable travail pour soutenir l’émancipation des noirs à travers leur image. Faut-il le répéter? Image signifie aussi reflet du réel et construction de ce réel même. A cette aune là, la France a encore un énorme travail à faire, et nous sommes encore au 19è siècle du point de vue de cet imaginaire. C’est pour cela que je crois que l’élection d’un Obama à la présidence des USA aidera non seulement la France, mais le monde entier, à faire un bond en cette matière. C’est pour cela, entre autres, que je vote Obama. Il ne sera pas seulement Président des Etats-Unis mais, d’une certaine manière, Président du monde. Une révolution mondiale se prépare, révolution par l’image. Après Obama président plus rien ne sera comme avant. Plus rien ? Je ne veux pas dire par là que la seule élection d’un président noir des Etats-Unis réglera tous les problèmes du monde. Non, bien-sûr. Mais il faut relire Frantz Fanon pour comprendre à quel point l’image imposée aux noirs et aux gens dits de couleur, a pesé sur leur inconscient et a aidé à leur aliénation. C’est comme un frein mental qui sera desserré et ce, pour le monde entier. Les vainqueurs ne seront plus seulement des gros noirs musclés du 100m olympique, des danseurs, musiciens ou chanteurs noirs, mais des gens capables de gérer un Etat, de grandes entreprises, des universités. Oui, cela devient possible, ou plutôt le redevient, puisqu’au 16è siècle, avant le commencement de la traite des noirs et la controverse de Valladolid (où il fut décidé par omission que les noirs n’avaient pas d’âme et par conséquent leur traite n’était pas immorale), Shakespeare avait écrit l’histoire d’un grand général noir, un prince et un héros qui fut appelé par une grande métropole à son secours, et se maria avec la fille d’un ses plus hauts dignitaires. Cela était possible car Othello, comme noir, était crédible à ce moment où on n’avait pas encore construit par l’image et par des pseudosciences telles la craniologie ou la physiognomonie de Lavater, le noir comme un être inférieur. Il faut relire le très beau livre illustré de Pascal Blanchard intitulé « Images et colonies » pour s’en convaincre s’il reste des doutes. Oui, c’est bien le travail dramaturgique des caractères et celui de l’image relié aux combats pour l’émancipation qui ont permis de se battre contre l’image imposée par les dominants (blancs par définition antérieure).

Mais là s’arrête mon optimisme. Je me promène sur Hollywood boulevard, j’achète un T-shirt promouvant Obama. Partout on vante son image. Mais j’assiste à deux pas, à l’arrestation d’un noir, en plein milieu du boulevard par la police montée. Ils l’ont menotté aux yeux de tout le monde. Je prends une photo furtive. Une image que je vois quotidiennement dans la banlieue parisienne, mais sans la grâce des chevaux. Cela changera-t-il avec Obama ? Je crois qu’il faudra plus d’un président noir pour que cela change. Bien-sûr, il est de gauche, bien-sûr son discours est séduisant. Mais même s’il y croyait vraiment quels seront ses moyens réels ? Ce n’est pas Obama en lui-même qui changera cela. Il faut alors se demander en parodiant Kennedy, non pas « qu’est-ce qu’Obama peut faire pour nous » mais « qu’est-ce que nous pouvons faire pour Obama ». Cela n’est pas vrai seulement pour les USA mais pour le monde entier. Et cela est nouveau.

Je rejoins, rêveur, ma voiture garée sur Hollywood boulevard. Une prune m’attend sur le pare-brise. Une prune salée. 55 dollars ! Cela non plus ne changera pas. Faut pas rêver.