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Une approche anthropologique du contexte de la révolte en Guadeloupe par Henry Petit-Jean Roget

In Chronique des matins calmes on 19 février 2009 at 5:06

Henry Petit-Jean Roget outre d’être une figure haute en couleurs de l’intelligentsia guadeloupéenne, fut le conservateur départemental des musées de la Guadeloupe. Spécialiste des arts amérindiens, notamment des pierres gravées des indiens de la caraïbe, il est également un écrivain ayant un net penchant pour la littérature pour la jeunesse, et un artiste de la vie dont la fréquentation est toujours stimulante et pleine d’enseignements. Cet homme taillé dans un sourire permanent est un de ces guadeloupéens à la peau blanche et dont la créolité ouverte et plongée dans des racines profondes va de sa Martinique originaire à la Guadeloupe en passant par l’ensemble de l’arc caribéen bandant sa flèche tout à la fois vers la métropole et l’Amérique continentale. Cet article très intéressant publié dans l’excellent magazine martiniquais Internet Madininart, donne une approche claire et juste des racines du problème guadeloupéen, à l’usage de ceux qui découvrent l’amérique, aujourd’hui, en Guadeloupe.

Emeutes en Guadeloupe février 2009.


La chanson de Jocelyne Labille :  » Je n’ai pas demandé mes dents blanches, mon nez plat, mes cheveux crépus…. » remporte en ce moment un succès incroyable. Cette reprise permanente sur les radios de cette chanson devrait nous amener à nous poser des questions sur les causes de ce succès.

En repartant assez loin en arrière dans le temps, on peut tenter de dégager les raisons profondes de l’adéquation entre une révolte populaire en cours – qui s’exprime par une grève générale dure et digne jusqu’à maintenant – et la chanson d’une artiste jusque là peu connue du grand public. Nous savons par expérience, et toute personne qui occupe des responsabilités le sait bien, dans le cas de la moindre négociation, que nous vivons dans une société dont les mots qu’utilisent ses membres ne disent pas ce qu’ils semblent exprimer.

L’exprimé se situe presque à chaque fois dans le registre du non-dit et pourtant du bien compris. Les échanges verbaux dans un contexte conflictuel ou de simple opposition hiérarchique, se produisent de façon croisée. On ne répond pas à ce qui est dit. On répond à ce qui est supposé avoir être signifié.

L’un des fantasmes exprimés les plus fortement et clairement se réfère à l’actualité de l’esclavage.  » nou pa esklav ! ». La locution signifie en fait que le locuteur veut imposer à l’autre sa croyance : Toi qui me parles, tu penses que je suis esclave. Alors, si on admet la forme de pensée à laquelle nous sommes confrontés quotidiennement pour appartenir à la société guadeloupéenne, le  » nou pa esklav   » ne veut pas dire que nous sommes au temps de l’esclavage. Le fait est admis. Il est du domaine de l’acquit.

Que signifierait alors la référence permanente à un état antérieur dont on sait bien qu’il n’existe plus. Il faut se souvenir que Lacan a bien montré, et l’école freudienne l’a accepté et utilisé, que « l’Imaginaire est le Réel ».

L’esclavage a bien été aboli, rétabli et aboli à nouveau. Ici, le rétablissement de l’esclavage dans sa proximité temporelle 1802 et sa présence dans les mémoires par la révolte de Delgrès, constitue un traumatisme et paradoxalement une honte. Il est curieux que personne ne parle en ce moment de Louis Delgrès, officier métis originaire de la Martinique, présenté pourtant comme le héros de l’indépendance temporaire et de la résistance au colonialisme de la Guadeloupe. C’est peut-être qu’il n’est pas considéré comme un héros dans un inconscient collectif traumatisé par le rétablissement d’un régime ancien abominable. Il est un perdant. Delgrès n’a pas gagné, il n’a pas rusé, il s’est suicidé. L’esclavage a été rétabli malgré la révolte. Plus tard, 1848, c’est l’abolition définitive. Le contexte tel qu’il est fantasmé présente cet évènement fondamental et fondateur sous un jour différent. L’esclavage n’a pas été aboli par un soulèvement général d’une population. La liberté a d’abord été concédée par la République, le maître blanc fantasmé, c’est un fait établi historiquement – bien que contesté et c’est leur droit par des auteurs – et exprimé par la formule lapidaire : « A pa Schoelcher ki libéré Nèg ! ». Les révoltes d’esclaves ont accéléré l’aboutissement d’un processus d’émancipation déjà enclenché, que des penseurs et des êtres éclairés avaient contribué à mettre en œuvre.

Révolte et opposition au pouvoir dans un cas (c’est le soulèvement de la Guadeloupe en 1802 avec la rébellion conduite par Louis Delgrès) acceptation et concession d’un nouvel état en 1848 malgré des sursauts de révolte (émeutes à Trois Rivières, Guadeloupe, par exemple).

Nous vivrions ici dans une société analogue dans son fonctionnement à l’une de celles que l’ethnopsychiatre G. Devereux a étudiées et qualifiées de sociétés « pathologiques normales ». C’est à dire une société dans laquelle la névrose collective établit la normalité des comportements. L’une des différences entre la constitution de la société Guadeloupéenne et celle de la Martinique provient des conséquences sur sa formation sociale de l’absence de l’épisode révolutionnaire conduit par Victor Hugues, celui du soulèvement de Delgrès et le traumatisme d’un rétablissement de la servitude. Les différences de structure sociale entre ces deux sociétés insulaires n’excluent pas les ressentiments et l’ambigüité des relations inter communautaires en Martinique dus à la présence toujours tangible d’un groupe endogame, descendant des colons. Ce groupe qui assoie sa légitimité sur l’antériorité de l’occupation d’un territoire conquis, comme pendant des centenaires d’autres groupes l’ont fait avant lui, a engendré une société métisse avec laquelle il entretient des relations de haine et d’amour dont la complexité n’a rien à envier à celles d’autres sociétés pluriethniques.

En Guadeloupe, la position du groupe des blancs créoles est différente. Ils ne sont pas perçus comme étant au sommet de la pyramide sociale et économique. Ils sont guadeloupéens, historiquement là, et peut-être même que leur statut de survivants des révolutions de 1774 et 1802 concourt à leur faire reconnaître leur légitimité dans une société qui est sans homogénéité, sans classes définies, sans stratifications affichées. La caractéristique de la Guadeloupe, me semble-t-il, est d’être constituée de groupes ethniques, de communautés. Ces groupes, les Indiens, les Syro-libanais, les Blancs-créoles, les Métropolitains, les Haïtiens et depuis quelques années les Juifs d’Afrique du Nord, se côtoient et se mélangent, peu ou pas du tout. Cette hétérogénéité sur un territoire éclaté sur plusieurs îles est sans doute l’un des facteurs qui explique l’absence de projet d’ensemble pour la Guadeloupe. Chaque élu ne pense qu’à ses échéances électorales et met en œuvre une politique à courte vue, quand la motivation d’une élection ne serait pas les perspectives de l’enrichissement personnel toujours possible que confère la détention du pouvoir au détriment de l’intérêt général du pays. C’est pourquoi la question de l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour. La population a une vision négative de ses élus alors qu’elle constitue la clientèle de la classe politique qu’elle met au pouvoir, dont elle sollicite les faveurs et l’octroi de privilèges. Le revendication évoquée d’un changement de statut, sous jacent au discours, comme remède à tous les maux, solution à tous les problèmes est actuellement, une autre ruse. S’agit-il-pour la Guadeloupe du statut politique qu’il faut revoir, ou plutôt d’une forte demande de changement de statut social, de respect, que réclame la population toute entière ? N’avons-nous pas entendu à maintes reprises au cours des négociations : « Respectez-nous » ?

Le Ministère des DOM TOM de la rue Oudinot ne se trompe-t-il pas ? A-t-il une vision claire de l’Outremer. Le pouvoir central d’une France perçue d’ici comme lointaine, blanche et dominatrice, s’oppose point par point à l’image idéalisée d’une Caraïbe proche, noire et libérée. Il n’y a pas l’Outremer des Départements Français d’Amérique, DFA. Il y a des Outremers. Ce sont trois pays, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique, avec trois structures sociales et trois histoires différentes. Le reconnaître marquerait un respect pour les populations de ces trois DFA et la reconnaissance de leurs identités particulières. Alors, si ce qui est dit n’est pas ce qui est signifié, le succès d’une chanson qui défie toute les ventes au hit parade des chansons en créole en cette période de grève générale et de fortes revendications, traduit bien ce qui n’est pas exprimé. Si on continue à emprunter le chemin du langage camouflé, on découvre alors que l’abolition de l’esclavage est une réalité admise contre laquelle on ne peut pas aller. Les faits sont là dans leur réalité. Personne sur le territoire de la République française n’est encore maintenu en esclavage. Cette situation serait perçue comme effroyable car elle ne peut pas être changée. Personne n’est plus esclave, et contre quoi pourrions-nous nous insurger, contre qui pourrions-nous nous révolter ?

Il semble alors apparemment possible de saisir ce qu’exprime profondément et tragiquement la chanson de Jocelyne Labille. Ce serait le désamour pour eux-mêmes des individus qui composent notre société post esclavagiste. Le, Je n’aime pas le, Moi. Je ne m’aime pas. Je suis un Noir. C’est là, sur cette question, – comme l’a montré l’anthropologue Jean Luc Bonniol dans son ouvrage « La couleur comme maléfice » – d’être différent du « Blanc », qui reste chaque fois la référence en tant qu’individu et comme couleur. C’est autour de la question de couleur que se situe le point de convergence de toutes les contradictions de notre société, le cœur du problème social. Ce qui est exprimé dépasse ce qui est pensé et autocensuré.

Le langage devient précis, car l’expression dans sa réalité n’est pas l’expression du : « Je suis descendant d’esclave », mais bien celle d’un imaginaire rendu réel et actuel : « Je suis fils d’esclave ». Autrement dit, moi en tant qu’individu, je me perçois comme étant dans la relation d’immédiateté qu’établit le lien père-fils, celle d’un père présent et esclave. La notion de père présent semble contradictoire et devoir s’opposer à la réalité sociologique d’une société matrifocale au sein de laquelle le père est absent ou relégué au rang de géniteur. C’est aussi un des points sur lequel il faudrait s’attarder pour l’englober au sein d’une analyse plus vaste.

Le fait historique est aboli au profit d’une réalité actuelle. Dans l’expression orale, les discours, les revendications, on parle de l’esclavage pour n’avoir pas à accepter la réalité d’un fait perçu comme une souillure indélébile qui, elle, ne peut pas être lavée, celle de se situer dans la lignée d’une descendance d’asservis. Ce fait, être le descendant d’êtres humains chassés, capturés, déportés contre leur gré, vendus, réduits en esclavage, considérés comme des biens meubles, est vécu comme une souffrance permanente et odieusement insupportable. Il occulte toutes les autres situations qui permettraient à l’inconscient collectif de faire le travail nécessaire d’une psychothérapie de groupe. C’est pourtant peut-être ce qui se passe en ce moment avec la libération de la parole à laquelle on assiste. Jamais on n’a autant échangé, confronté d’idées, de façon affichée ou de façon anonyme par le truchement d’internet. L’écrivain Ernest Pépin l’a fait, l’un des tout premiers après le professeur de philosophie Jacky Dahomay, qui a pris position par un article paru dans la presse locale dès le début des évènements. Il n’en reste pas moins qu’à aucun moment autant de personnes ont laissé si librement cours à leur besoin de s’exprimer, d’évacuer un mal-être. Nous vivons un mai 68 guadeloupéen.

Cette libération de l’expression de toutes les frustrations par la grève générale pourrait entraîner, et on doit l’espérer, la fin de ce repli confortable dans la rébellion d’un état névrotique que l’on pourrait qualifier d’infantile. Ecartons d’emblée le cliché du Noir grand enfant que laisserait supposer l’emploi du qualificatif « infantile ». Utilisé dans un contexte d’examen des manifestations discursives d’une crise sociale, avec les outils que fournit l’anthropologie, il se réfère à la phase d’opposition par laquelle passent tous les êtres humains quand ils grandissent. A un moment donné de leur existence, pour mûrir, pour affirmer leur personnalité, ils doivent s’opposer à l’autorité, quelle qu’elle soit. C’est la période du refus de céder, du non ! Alors, la rupture de négociations dont on rejette la responsabilité sur l’autre partenaire au risque d’entraîner des dommages irréparables, économiques et sociologiques, sur une société déjà fragilisée par un coût de la vie contre lequel elle s’insurge, la mise en cause de l’action de l’Etat pour faire respecter la libre circulation des personnes par la destructions de barrages érigés par des adolescents révoltés, trouverait peut-être ses fondements psychologiques dans un système traditionnel d’éducation de l’enfant. N’alterne-t-il pas permissivité la plus totale et ferme répression, soudaine et imprévue, le châtiment corporel, le coup de ceinture ? Une personnalité solide ne peut pas se construire sans la frustration dans l’enfance des désirs, et sans les limites qu’impose l’éducation à la vie en société, quelle que soit la société, sa localisation et sa culture. L’absence de bornes mises à l’infini possible du vouloir, débouche immanquablement sur l’insatisfaction perpétuelle.

Le slogan, refrain phare des manifestants du LKP, « »liyannaj kont pwofitasyon » » contre la vie chère, se situe lui aussi dans le registre du dit non dit. Ce slogan scandé, chanté par la foule des manifestants, rythme depuis un mois tous les déplacements du collectif : «La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo»… la Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux ! Le « yo » qui se traduit par « eux » renvoie à un autre indéterminé. Les « eux » ne sont pas nommés. Eux, ne désigne personne en particulier. Il s’inscrit dans le registre d’une pensée somme toute commune à nombre de sociétés précapitalistes ou traditionnelles qui ont conservé des relations étroites avec leur environnement naturel. Dans ces sociétés, il est interdit de nommer une chose dangereuse, un être craint, sous peine de le faire apparaître. En Martinique, le chasseur ou le pêcheur d’écrevisses en forêt ne prononce jamais le mot « serpent ». Il parlera prudemment de la bête longue, d’une cravate pour le désigner. Le «yo» dans un climat de crise, de tensions inter ethniques ravivées par un reportage télévisé, «Les derniers maîtres de la Martinique», et commenté pour les propos racistes, inadmissibles, d’un membre de la communauté békée, désigne l’oppresseur, l’exploiteur, et met en garde. La Guadeloupe ne leur appartient pas, ils n’y feront pas ce qu’ils veulent.

On pourrait craindre que le slogan fédérateur du mouvement LKP ne se transforme et ne livre précisément à la vindicte populaire l’oppresseur, le colon toujours présent, le « blanc pays. La signification apparente esquive la confrontation. On ne dit pas : «La Gwadloup sé tan nou, sé pa ta zot», la Guadeloupe n’est pas à vous. On ne peut pas soutenir cette affirmation sans rentrer dans le champ ambivalent de l’admis et du contesté. C’est un fait que les blancs au 17° siècle, s’insérant au sein de la société des Caraïbes insulaires, qui occupent les îles depuis au moins 600 ans, avec violence en Guadeloupe, avec plus de douceur en Martinique, ont forgé ces pays. Ils l’ont fait d’abord en tant qu’engagés, les 36 mois, ou comme petits colons, les habitants, puis avec l’aide et l’exploitation d’esclaves. Personne pour l’instant ne veut transgresser le tabou de l’institutionnalisation des clivages sociaux historiques. Le langage camouflé permet un artifice pour rejeter l’animosité sur un objet caché, afin que chacun des protagonistes du jeu dramatique qui se déroule, s’exonère de la culpabilité de ne pas pouvoir entamer le dialogue. Se parler, se connaître conduirait l’une et l’autre communauté à apprendre à se comprendre, à abandonner les relations intransgressibles dans le registre du dominant/dominé, au profit de relations entre classes socialement différentes, qui seraient, elles, porteuses d’espoir et d’apaisement, car la mobilité sociale y aurait sa place.

On constate le repli grandissant d’une Guadeloupe sur elle-même, la montée de la xénophobie, les bouffées discriminatoires. Cette attitude de protection narcissique dans sa quête de construction, reconstruction, de son identité, exclue toute ouverture de la Guadeloupe sur le monde, d’accepter ce qui vient de l’extérieur et d’envisager avec réalisme un projet de société qui reste à élaborer et à bâtir. Il ne suffit pas de dire qu’il y a des jeunes diplômés et que l’on recrute des non guadeloupéens, façon déguisée de ne pas dire un métropolitain, un blanc, un « étranger ». Il conviendrait de s’interroger sur les raisons qui font que nombre de ces jeunes diplômés d’origine guadeloupéenne, quand ils reviennent au pays, sont rejetés. Beaucoup d’entre eux insérés dans la vie professionnelle dans l’Hexagone, n’envisagent même pas de revenir en Guadeloupe malgré le désir qu’ils ont de rapporter au pays leur expérience, leurs qualités. Ils sont ici considérés de façon méprisante, comme des « Bounty », noirs dehors, blancs dedans.

L’acceptation de l’histoire, du métissage culturel et biologique de la société qui compose la Guadeloupe, conduira peut être notre pays à se tourner vers l’avenir pour préparer et travailler avec réalisme et sans exclusion à ce désir contenu ou exprimé, un changement de statut. Ce qui est encore du domaine de l’utopie pourrait devenir alors une réalité tangible et offrir à toutes les composantes ethniques de la Guadeloupe, d’origine européenne, africaine, indienne, syro libanaise, pour citer les plus anciennes, qui chacune a sa justification historique de guadeloupéanité, un fonctionnement de société démocratique, respectueuse de toutes ses différences et résolument tournée vers le futur. Prendre une autre voie risquerait de nous conduire, après la destruction totale du tissu social, à rebâtir une société entièrement fondée sur les abus de toutes sortes, les passe-droits, l’instauration d’une nomenklatura et de ses gardes, autant de ces « pwofitasyon », que tous dénoncent aujourd’hui. La Guadeloupe comme sa parente proche et différente, la Martinique, doit devenir une île cannibale non pas pour dévorer tous ceux qui la gênent, mais au contraire où tout ce qui passerait à sa portée, courants littéraires, musicaux, plastiques… serait examiné, reniflé, capturé, transformé et assimilé pour créer un nouveau courant métis multiforme, une nouvelle créolité guadeloupéenne.

H. PR. le 17 février

Henry Petitjean Roget Dpl. VI° section Sciences Economiques et Sociales
EHSS Paris.
Docteur en Préhistoire

Cette approche repose en grande partie sur les travaux de, Jean Benoist, Edith Kovacks-Beaudoux, Jean Luc Bonniol, A et J Petitjean Roget, Michel Giraud, Georges Devereux, Claude Levi-Strauss, Sydney Mintz, R et S Price …

De l’héritage d’une infamie

In Chronique des matins calmes on 17 février 2009 at 10:17

Voici un article de Toni Delsham qu’il vient de me faire parvenir. Toni est Martiniquais, écrivain, journaliste. Libre penseur. Ses interventions, souvent pertinentes, donnent toujours à méditer sur une situation complexe qui est celle de la société antillaise.

LA CONFRONTATION DIRECTE ENTRE BEKES NEGRES MULATRES EST-ELLE ENFIN ENCLENCHÉE ?

Martiniquais et Guadeloupéens sont des milliers à descendre dans la rue pour exiger l’augmentation de leur pouvoir d’achat quand le reportage de Roman Bolzinger de Canal + est diffusé sur les écrans télé. Jamais, journaliste ne pouvait trouver pareille audience. Ces brutales affirmations qui, sans doute aucun,  vont acculer le monde béké à faire entendre sa voix et ses vérités, vont-elles enfin conduire à cette confrontation martinico- martiniquaise, que j’ai toujours souhaitée car, me semble-t-il, indispensable pour l’amorce de solutions pour le futur. Voilà ce que j’écrivais dans Cénesthésie et l’urgence d’être, il y a quatre ans de cela.

« La racisation des rapports intergroupe à la Martinique  comme le démontre Juliette Esméralda Amon dans son ouvrage, suivie par ce qui ressemble à une dérive raciale, anti-mulâtre, anti-blanc, anti-kouli,   par les utilisateurs politiques  du concept de la Négritude, ont déjà rendu pareilles situations  dangereuses  et explosives, car portant en elles les germes d’une exclusion ou d’un repli   conduisant droit à l’affrontement. L’exploration interne de la Martinique traversée d’autoroute et désormais amputée  de poches de résistance, ne révèle  pas un pays déstructuré en attente du baiser, ou de l’épée, qui réveillerait la belle aux  bras dormants,  mais bien un  pays en formation stoppée et déchiqueté par des obus à tête chercheuse. La  mise en relation dominés dominants n’a pas obéi au schéma classique, à savoir : des  ressortissants d’un pays colonisateur imposés dans un lieu habité par un peuple identitaire et  d’origine que l’on se hâtait d’exterminer. Il y a eu brutale mise en présence, dans un lieu étranger, d’individus transplantés et disparates d’Europe et d’Afrique, déjà nourris l’un et l’autre par des matrices concurrentes, déjà adultes de souffrances communes, déjà forgés de guerres et d’épidémies, déjà illuminés de joies et d’espoirs. Mais, contrairement aux Amériques, la résultante ne fut pas l’apparition d’un peuple composite uni sous la bannière de la digenèse, comme aux U.S.A, comme au Brésil, comme en Argentine, etc. Dans la Caraïbe  le départ de la  métropole anglaise et de la métropole espagnole enclencha le processus de formation des peuples.   Le cursus très particulier des Martiniquais  est vide de l’action collective, situation   les   dressant les uns contre les autres, les  affaiblissant de douleurs rentrées et  partagées, dans la soumission et la fatalité,  ne les grandit pas d’actions  guerrières, les étourdit, au contraire, de l’écho de leurs propres lamentations,  les   contraint à la lecture de leur mal-être,  et non à la conscience de leur force. Pourtant les Martiniquais, tous les Martiniquais, ont soif de ne plus être   les bâtards que l’on n’attend pas. Ils ont hâte, quelles  que soient leurs convictions politiques, de signifier leur  existence, d’abord à leurs propres yeux, ensuite au reste du monde. Cette fois,  forts de ce que l’exploration interne leur a  révélé : En premier lieu, la nécessité d’une convergence d’intérêts qui passe par une normalisation des rapports entre les différentes composantes de leur personnalité, de leur identité à savoir : Négres, békés, mulâtres, koulis. Les instruments de cette normalisation peuvent, et doivent être les lois. Soient celles qui existent déjà dans le cadre français et européen si tel est le souhait de la Martinique, soient les lois que se donneront les Martiniquais, s’ils décident d’un changement  de statut. L’important est, que cette décision soit prise par un peuple guéri de toute schizophrénie, car  ayant stabilisé et intégré sa propre image.  En pays du métissage et de   créolisation accélérée, à cause du déséquilibre existant entre les ingrédients en concurrence, on ne saurait substituer au racisme blanc, un racisme noir avec comme victime expiatoire le … métis, le mulâtre. Il est fou de prétendre lutter contre le vent en niant éternellement notre réalité. Dès lors, que les éléments racistes  des héritiers du groupe des blancs  ne soient pas d’accord sur le discours du métissage et de la créolisation,  ou que ceux qui, parmi les héritiers des deux autres groupes,  autoproclamés légataires universels et exclusifs de l’esclave martyrisé, ne soient pas d’accord, eux non plus, importe peu. Le temps, à son rythme, fait ses affaires. Le François n’est qu’une étape de plus, un défi de plus, une ultime résistance des pesanteurs du passé. Hélas, avoir tant  tardé à poser le problème afin de le résoudre dans un franc débat martinico- martiniquais, a multiplié les quartiers clos,  à Trinité, au Diamant, mais cette fois  avec de la terre   apportée qui expriment une autre approche des conflits raciaux, car n’ayant pas l’expérience de plusieurs siècles de cohabitation tumultueuse, aux règles établies dans un tragi-comique ballet amour- haine, des descendants des immigrants du dix sept et dix huitième siècle. »

PLANTER LES INGRÉDIENTS DE LA CONVERGENCE D’INTÉRÈTS.

Si le reportage de Canal + permet le débat entre Martiniquais blancs et Martiniquais noirs, alors vive Canal+. Dans un pays né dans de telles conditions, je doute que la volonté d’épuration ethnique soit le souhait, ni pour l’un, ni pour l’autre. Le reproche de la Martinique du plus grand nombre n’est pas le François replié sur lui-même, avec une volonté affirmée de préserver une identité Martiniquaise plus proche de l’Europe que de l’Afrique, mais bien d’être le repère de ceux que Camille Chauvet appelle les héritiers du crime. Le dictionnaire précise qu’un héritier est la  personne qui reçoit ou qui doit recevoir des biens en héritage. Le même dictionnaire dit que  l’héritier est également le continuateur, le successeur. Et d’illustrer la définition par un exemple : les héritiers d’une civilisation. Jusqu’en 1848, les békés étaient tous des esclavagistes jouissant du système, donc acceptant d’être les héritiers d’une « civilisation ».

Après cette date quelques uns, extrêmement minoritaires, hommes ou femmes, refusèrent cet héritage. Ils, et  elles, furent bannis du clan. Alors, peut-être que l’héritier du crime est celui qui s’obstine à être le continuateur, le successeur de la « civilisation » des racistes et des esclavagistes. Comment  démontrer que l’on n’est pas l’héritier de la « civilisation » du crime ? Sans doute en courant le vidé du carnaval, en hurlant à s’éclater les poumons sur un stade, en cessant de penser qu’un béké peut   faire des enfants à une noire mais…  ne doit pas l’épouser, en n’exilant pas sa fille aux Etats-Unis parce qu’elle est amoureuse d’un nègre, en  ne  contrariant pas les projets de Dieu quand l’amour fait battre le cœurs des enfants noirs et blancs, blancs et noirs. Bref, vivre  normalement dans un pays normal.  A ce niveau-là, c’est vrai, il est urgent que les Békés communiquent sur leur passé, leur présent et leur futur. Car, je le répète la Martinique, département, ou autonome, a besoin de toutes ses forces vives unies dans une convergence d’intérêts.  En cas d’indépendance la question ne se pose pas, les nouveaux patrons établiront les règles du jeu.

Je crois.

Tony DELSHAM

La peau du volcan

In Pas de catégorie on 16 février 2009 at 5:11

Les Guadeloupéens, c’est bien connu, ont un tempérament volcanique. Mais ce volcanisme si spécifique, ne se manifeste qu’en de rares moments meurtriers où, à l’instar d’une éruption de la soufrière, la rue s’embrase d’une nuée ardente. Nuée ardente, phénomène propre à certains volcans comme celui de la Guadeloupe ou de la Martinique, tout à fait différent du tempérament italien qui fait spectacle de sa violence périodique en belles coulées de lave fort prévisibles et finalement peu meurtrières comme celles du Stromboli. C’est que la poussée tellurique est, aux Antilles, contenue par la masse solide d’une croûte épaisse qui maintient longtemps la violence tellurique sous pression avant qu’elle n’explose. C’est que ces terres là ont très peu d’exutoires où s’exprime la colère profonde. Seuls çà et là quelques tremblements de terre sporadiques en grèves multipliées de l’eau, de l’électricité, du pétrole et autres services publics, et en barrages tout à coup élevés sur les routes, marquent l’expression d’un mal-être souterrain qui bée par ses failles un rictus noir à la face joyeuse d’un soleil tropical. Cette croûte si lourde à lever et qui retombe lourdement une fois l’explosion survenue, est vieille d’au moins 500 ans. Elle est blanche et sa masse représente à peine un centième de celle du territoire. C’est la masse des békés (blancs créoles) et des propriétaires et dirigeants d’entreprises et de commerces qui dominent l’ensemble de l’activité de ces îles. Le blanc de cette peau posait autrefois au fer rouge son lys noir sur peaux noires ou dites telles. Descendants de familles de nobles négriers, ils se sont imposés par la violence et sur la violence, au-dessus d’une masse noire qu’elle voudrait indéterminée et soumise au poids d’une histoire qui les plie et les enferme dans le noir. Victor Hughes, envoyé par la convention en 1794, les avait décimés en Guadeloupe au nom de l’égalité et de l’abolition de l’esclavage. Mais les Békés de la Montagne Pelée, surent se mettre au couvert de la couronne d’Angleterre pour narguer la République de leur peau de lys bien blanche. Avec l’aide de Joséphine et de Napoléon, ils restaurèrent l’esclavage, en 1802, et purent imposer de nouveau la domination sur l’ensemble des petites Antilles. Cette croûte blanche posée sur une peau de douleur aux blessures jamais cicatrisées, sait attendre avec la bénédiction du pouvoir central, que le pus s’exprime et s’assèche pour se reposer de nouveau sur la plaie. Ainsi vont les explosions cutanées de la Guadeloupe. La dernière en date d’une telle importance était celle de mai 1967, déclenchée par le geste d’un commerçant blanc menaçant de lancer son chien sur un noir. Le chien, le kapo éternel du négrier dans la conscience locale, celui qu’on écrase sur les routes sans aucun état d’âme. Celui sur lequel s’exprime toute la haine du noir contre le blanc dominant et sa haine de lui-même. Le mépris qu’on lui porte n’a d’égal que celui supposé par le noir du blanc sur lui-même. Un mépris en miroir. Briser cette croûte, c’est penser autrement la circulation des énergies, en finir avec la mécanique de la colère noire contre la force blanche. Des blancs et des noirs aujourd’hui réfléchissent ensemble à une autre distribution de la force qui organiserait différemment la société et l’économie au-delà de l’opposition noir/blanc. Mais cela signifie que ce cône volcanique, cette pyramide générant une violence endémique s’inscrive dans l’ensemble du territoire français dans une écologie nouvelle. Une politique de la relation qui ne parte pas du haut du cratère, mais du niveau de la mer. Là où se joue réellement le droit du sol qui fonde notre nation française, et non celui du sang sur lequel se fixent des lymphocytes qui nous reviennent du fond des temps et phagocytent de leur blancheur toutes les couleurs de notre belle île en forme de papillon.

De retour

In Chronique des matins calmes on 5 février 2009 at 2:21

Pardon à tous mes lecteurs pour ce long silence. Il n’est pas toujours simple de tenir à jour un blog lorsqu’on est par ailleurs submergé par l’écriture et autres activités très prenantes comme le théâtre. Je viens enfin de mettre un point final aux premiers jets avant corrections de deux ouvrages à paraître bientôt. Le premier intitulé Marianne et le mystère de l’Assemblée nationale est un livre pour la jeunesse illustré par Benjamin Bachelier. C’est le deuxième épisode des aventures de Marianne, petite députée junior qui s’était déjà illustrée dans l’album intitulé Histoires de l’esclavage racontées à Marianne. Elle est taillée pour devenir un personnage récurrent qui parle aux enfants de questions citoyennes, éthiques et politiques par le truchement de ses aventures pleines de fantaisie et de rêves. C’est une coédition de l’Assemblée nationale et de Gallimard qui me l’ont commandé. Il est à paraître au mois de mai, juste avant l’assemblée des députés juniors qui se tiendra à l’Assemblée Nationale au mois de juin. Cet ouvrage, mis en vente dans le circuit commercial, sera offert aux 577 petits édiles représentant l’ensemble des circonscriptions françaises.

Le second ouvrage est une commande de Galaade dans la collection intitulée « Auteur de vues ». Ce sera le deuxième d’une collection inaugurée par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau dont le livre intitulé « L’intraitable beauté du monde » vient de faire un véritable tabac médiatique. Le mien sera tout simplement intitulé « Noir ». Gageons que son contenu sera de nature à soulever une belle polémique. A paraître dans les semaines qui viennent.

J’entends derrière moi la calme rumeur du port de plaisance de Saint-Raphaël où nous venons de présenter ma pièce « Pas de prison pour le vent ». Nous rentrons fatigués et heureux de l’accueil qui lui a été réservé. Un spécial coup de chapeau aux comédiens, et en particulier Nanténé Traoré qui, pour une seule date isolée, a repris avec brio le rôle très conséquent d’Angela Davis crée par Sonia Floire. Une incroyable performance. Après seulement cinq séances de répétitions, elle a joué son rôle comme s’i elle en était à la 15è représentation.  Elle fait l’admiration de toute l’équipe. Un nom à suivre. Coup de chapeau aussi aux techniciens de ce très beau théâtre à l’étonnate acoustique et au parfait rapport scène-salle. Une équipe formidable, professionnelle et artisane qui communique à tout ce qu’elle touche l’amour de leur beau métier. On le fait rarement et eux, méritent comme on dit, une spéciale dédicace.

La journée fut très longue. Bonne nuit.