Miles en Guadeloupe, une épopée.

Miles en Guadeloupe

« Nous avons exploré toutes les possibilités de transport entre New-York et Pointe-à-Pitre.   Malheureusement nous ne pouvons pas faire venir Miles Davis et acheminer le matériel du concert en Guadeloupe. C’est impossible. »

Le fax venait de tomber comme une enclume. Le ciel sur ma tête. J’avais à peine plus de trente ans, mais je me sentis tout à coup si vieux, si las, si lourd. Assis par terre, dos cloué au mur de mon bureau, cherchant mon souffle, je relisais incrédule ce message du directeur logistique de Miles écrit en anglais. Peut-être avais-je mal lu. Mais non. « That’s impossible, that’s impossible… »

Ces mots résonnaient en écho. Je revoyais toutes ces affiches collées dans l’île, j’entendais les sceptiques qui répétaient « mais non, tu n’y arriveras pas. Miles ne viendra jamais », je me revoyais quelques mois plus tôt à Paris, à l’hôtel Continental avec Miles Davis en compagnie du journaliste Michel Reinette et du producteur de films Jean-Pierre Krief (qui projetaient de réaliser un film sur sa venue). Je revoyais les yeux de Miles qui me scrutaient cherchant à trouver en moi la confiance nécessaire pour donner son accord. Et enfin ses mots libérateurs : « oui, je viendrai en Guadeloupe ». Et il m’avait fait ce cadeau inestimable de m’offrir trois concerts pour le prix d’un.

Sa promesse ne serait donc pas tenue ? Le film ne serait pas réalisé ? Les incrédules et les jaloux auraient eu raison ? Et tout l’argent déjà dépensé jeté en pure perte ? La tonne et demi de lumières que nous devions faire venir de Paris pour les besoins du concert était déjà en partance. Non, impossible. Impossible ? Nous allions leur montrer, à ces Américains que c’était possible.

Dans un sursaut d’orgueil, je me relevai, appelai toute l’équipe de la scène nationale dans mon bureau, leur fis lecture du fax et leur demandai : « maintenant, quelle solution ? faisons un brainstorming ».

Le problème était qu’à l’époque, en ce mois de février 1990, il n’y avait aucune ligne directe entre New-York et Pointe-à-Pitre. Il fallait, à partir de Porto-Rico, faire des sauts de puce entre les îles de la Caraïbe avec des petits avions ATR. Or si Miles acceptait de monter dans ces coucous, son back line trop volumineux ne pouvait pas y entrer.

Nous décidâmes une réunion avec l’ensemble des compagnies aériennes de l’île, notamment avec Luc Michaux-Vignes, grand jazzophile et directeur de l’agence locale d’American Airlines, et les responsables d’Air-France, nos partenaires. Nous croisâmes toutes les destinations et les horaires des gros porteurs, ainsi que leurs cargaisons, leurs chargements et déchargements. Au bout de ce travail minutieux il s’avéra que le back line pouvait arriver à Saint-Martin. Il ne restait plus qu’à trouver une solution pour l’acheminer de là. J’appelai alors le commandant de l’armée de l’air basée à Pointe à Pitre. Son nom, on ne peut pas l’inventer : le colonel Macchabée.

  • Allô, colonel Macchabée ?
  • Lui-même
  • Bonjour, c’est Alain Foix, directeur de la Scène Nationale de la Guadeloupe.
  • Que puis-je pour vous jeune homme ?
  • Nous avons un petit problème mon colonel…
  • Colonel tout court, je ne vous appartiens pas.
  • Euh, oui, colonel… Nous faisons venir Miles Davis en Guadeloupe…
  • Miles Davis !! Eh bien, dites-donc !
  • Mais nous avons un problème. Son back line va rester coincé à Saint-Martin faute de gros porteur. Nous aurions besoin de votre aide, d’un avion de l’armée. Est-ce que vous…
  • Mais bien-sûr que je peux, affirmatif ! Pour Miles on peut vous donner ce coup de main.
  • Merci mon… euh merci colonel.
  • J’espère qu’il va nous jouer « ascenseur pour l’échafaud » et ses bons vieux trucs. Voyez, je suis un vieux réactionnaire.
  • Colonel, si vous aimez Miles, vous ne devez pas être si réactionnaire que ça.
  • Nous allons le faire venir.

Ma joie fut de courte durée car le lendemain il me rappela : « Négatif, mon gars, on ne peut pas aller le chercher. Le back line est sur le tarmac de la partie hollandaise de Saint-Martin. Je n’ai pas le droit de passer les frontières. Il me faut une autorisation spéciale du Ministre des armées. Appelez Chevènement. »

Quand bien même Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la défense aurait donné son accord, celui-ci serait venu trop tard. Il fallait trouver une autre solution. Nous dégottâmes un gros porteur qui transporta le matériel de Saint-Martin à Fort-de-France, Martinique. Mais le problème resta entier car aucun de ces avions n’était prévu entre nos deux îles avant le début du concert. Il y avait bien un avion de fret qui devait y déposer sa cargaison de melons et charger le matériel. Hélas, le gros oiseau avait gardé ses œufs sucrés pour les emporter ailleurs.

Un autre élément venait épaissir l’angoisse de savoir ce matériel en souffrance dans l’île d’Aimé Césaire : la colère de son fils Jean-Paul Césaire alors directeur du SERMAC, lieu culturel de Fort-de-France. Celui-ci s’était réveillé dix jours auparavant en apprenant tardivement que Fanny Auguiac, directrice du CMAC, la scène nationale de la Martinique avec laquelle nous étions partenaires, avait jeté l’éponge faute de salle assez grande pour recevoir Miles, me laissant seul à assumer l’opération. Jean-Paul Césaire s’était rué sur son téléphone pour m’intimer l’ordre de lui livrer Miles avant le concert en Guadeloupe.

Avant le concert en Guadeloupe ? Hors de question. Son lieu était alors dépourvu de moyens techniques suffisants, son acoustique catastrophique, et j’estimais qu’une semaine de préparation de sa part serait insuffisante pour bien accueillir Miles.  Le danger était que constatant les mauvaises conditions de concert, l’artiste fasse carrément demi-tour et rentre chez lui. Même si le risque était minime, je ne pouvais le prendre, quitte à me fâcher avec le fils d’Aimé Césaire. Je reçus d’ailleurs un fax lapidaire et autoritaire du cabinet même du maire-poète : « We want Miles ! ». Je fis l’autruche, quitte à essuyer plus tard une volée de bois vert. Mais Miles viendrait en Guadeloupe et serait bien reçu… à condition que le fameux back line ne reste pas trop longtemps en Martinique. Je n’en dormais pas.

Nous louâmes alors un ATR d’une compagnie privée et le fîmes dépouiller de tout son contenu pour que le back line puisse y entrer. Mais il était dit que le ciel ne nous faciliterait pas la tâche. Le matin du départ, mon administrateur, Claude Kiavué, devenu plus tard directeur du Centre des Arts de Pointe-à-Pitre, m’apprit que cette compagnie s’était mise en grève. Il s’occupa d’urgence d’en relouer un autre dans une autre compagnie, et par sécurité j’envoyai mon régisseur général en Martinique.

Le matériel récupéré, et sur le chemin du retour au-dessus de l’Atlantique, le pilote dit à mon régisseur :

  • Il faut faire demi-tour
  • Pourquoi ?
  • Regardez (il montra le moteur de l’aile droite tombé en panne)
  • Ecoutez, lui dit le régisseur à bout de nerfs, est-ce que cet avion peut voler avec un seul moteur ?
  • OK, pour Miles, il le fera.

Miles était là, enfin, sur le tarmac de Pointe-à-Pitre, face à une foule venue l’acclamer. Je vins l’accueillir à sa descente d’avion avec une limousine prêtée par notre sponsor automobile. Tout le personnel de l’aéroport était figé d’admiration, y compris les douaniers qui constatèrent, furieux, mais trop tard, qu’ils l’avaient laissé sortir sans vérifier ses papiers.

Le lendemain, j’allais le chercher au Méridien hôtel de Saint-François et il me dit de sa voix éraillée : « Ton pays est beau, mais il y a trop de blancs ». Du Miles tout craché. Nous éclatâmes de rire. Nous l’emmenâmes à sa demande dans Pointe-à-Pitre où il entra dans les boutiques de disque fourailler, devant les disquaires stupéfaits, dans les rayons à la recherche de musique traditionnelle, de zouk et des albums de Kassav qu’il aimait beaucoup. Puis nous fîmes la visite de peintres, notamment de Michel Rovelas dont il acheta des tableaux.

Je croyais rêver. Le concert avait bien lieu, à l’heure exacte. Trois incroyables concerts se succédèrent. Les 1 500 places du Centre des Arts s’avérèrent très insuffisantes et firent des malheureux restés dehors. Nous nous arrangeâmes pour que tous ceux venus de Martinique et des îles voisines, trouvent une place. Claude Kiavué, grand négociateur, réussit à gagner l’accord de Miles pour deux concerts supplémentaires. Mais son médecin personnel refusa car il était déjà très malade. Ce monstre du jazz décédera un an plus tard.

Au début du premier concert, il me restait encore une légère crainte. Les paroles des médisants sonnaient encore à mes oreilles : « même s’il venait, il ferait comme d’habitude, il tournerait le dos au public et ne joueraient que dix minutes. » Mais Miles était venu les faire mentir. Dès les premières mesures, on entendit des coulisses le son inimitable de sa trompette, et il entra dans son habit de lumière pour se poster en avant-scène face au public littéralement envoûté, pour jouer quasiment une heure et demi de suite. Trois concerts mémorables. Un formidable cadeau aux Guadeloupéens.

Paris, 2013.  Concert de Jacques Schwarz-Bart. Le fils des écrivains Simone et André Schwarz-Bart vient vers moi au cocktail qui s’ensuit :

  • Salut Alain
  • Tu me connais ?
  • Bien-sûr, c’est grâce à toi que je joue du saxophone et du jazz.
  • Comment ça ?
  • Quand j’étais petit, mes parents m’ont emmené voir cet incroyable concert de Miles en Guadeloupe.

 

Alain Foix

 

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