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Diversité, divers cités? Pour un théâtre de la complexité universelle

In 2.4- Théâtre on 17 novembre 2011 at 10:23

Armelle Abibou

Demain matin, 18 novembre, 11h au Lucernaire, c’est elle qui lira la femme de science Saartjie Vénus Baartman alias Vénus. Elle, c’est Armelle Abibou, jeune comédienne, stagiaire de la Comédie Française, bourrée de talent. Je pense qu’il est important de tout faire pour mettre en valeur la multiplicité des talents nouveaux. Je dis multiplicité car j’ai un vrai problème avec le mot diversité (Divers Cité?) qui ramène l’homme à un objet sur un étal de commerçant. Et puis rappelez-vous toujours que le divers en français a toujours un sens péjoratif et minorant. Par exemple divers gauche ou divers droite renvoient à des quantités négligeables sur la balance politique. Alors divers cité…
Avez vous remarqué qu’en parlant des noirs et des arabes, par exemple, on dit « issus de la diversité ». Ce qui veut dire que les blancs ne font pas partie de cette diversité des hommes.
Mon théâtre n’est pas un théâtre de la diversité, mais de la multiplicité et de la complexité des hommes pris de façon universelle, c’est à dire un par un dans leur complexe singularité néanmoins partagée. Il n’est pas plus de la diversité que ne l’était celui de Shakespeare. Auteur qui intégrait des personnages de diverses origines dans un théâtre qu’on peut qualifier de baroque. Baroque parce qu’il ne s’inscrit pas dans une unité centrale mais une pluralité d’unités et de points focaux acteurs du mouvement et de la dramaturgie. En cela, Shakespeare s’était créé un outil capable de rendre compte de la complexité de son temps et des hommes.
Il faut sortir des dramaturgies classiques dans lesquelles s’enferme souvent le théâtre français, pour créer de nouveaux personnages aptes à faire participer le public (la société) à sa propre réalité complexe et créatrice. C’est peut-être parce que je suis excentrique et excentré, marginal et périphérique que mon écriture pose naturellement le multiple et le complexe comme donnée d’une unité dramaturgique.
C’est pour ces mêmes raisons que je me méfie du mot identité qui renvoie en fait à la pensée romantique de l’unité d’un peuple (mot à prendre avec des pincettes car trop souvent utilisé dans son acception romantique et corollaire du mot identité). Unité qui, s’inscrivant dans une vision structurelle de la diversité, gomme en réalité la complexité intrinsèque de l’individu.
Pour avoir fait de longues études d’ethnologie, je sais de quoi je parle. J’ai étudié à Paris VII auprès d’éminents ethnologues qui, comme Robert Jaulin, s’inscrivaient dans une ethnologie militante. Ethnologie qui, prenant parti pour les populations qu’elle étudiait, se battait contre une ethnologie officielle et souvent structuraliste tendant à mettre les « peuples » sous des étiquettes bien confortables et classés sur le rayonnage de la « paix blanche » (un peu comme le font les tenants de l’actuelle « diversité »). Une paix issue du massacre de la multiplicité de l’humain au nom d’une certaine vision de l’universel.
Je dis « une certaine vision » car je ne remets pas en question la notion d’universel pour me rouler comme le font beaucoup dans la fange du relativisme qui fait taire tant de bien-pensants devant les horreurs de l’intégrisme et de la domination de la femme par l’homme.
Toute bonne pensée a ses déviances, comme le rituel juju dont il est question dans ma pièce Vénus et Adam est une déviance du vaudou. Penser réellement c’est ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain ».
Ainsi le mot universel utilisé par les colonialistes du 19è et un Jules Ferry en particulier, est bien hérité du concept d’universel des Lumières. Mais il est aux Lumières ce que le juju est au vaudou: sa part maudite. Les Lumières, défendant l’idée révolutionnaire d’un individu citoyen et libre par nature et par sa complexité même, s’opposaient à l’absolutisme et au fanatisme. Pour tout dire à l’intégrisme et au totalitarisme. Diderot déjà, prenait parti dans le « Supplément au voyage de Bougainville » pour les habitants d’Otahiti (Tahiti) contre le prêtre missionnaire venu leur inculquer sa foi par la force.
Comme Diderot, je suis un libre penseur, et par ce fait mon théâtre met en scène la complexité d’un monde non réductible à sa résolution dramaturgique (ou idéologique). La fin n’est jamais une fin (en soi).
Vous en doutez? Alors venez demain matin 11h au Lucernaire.

Alain Foix

Laïcité positive contre positivisme

In Chronique des matins calmes on 17 septembre 2008 at 12:19

Cela a sauté aux yeux, mais tellement violemment que les médias en sont restés aveugles. Nulle part je n’ai vu relever dans les journaux la curieuse concomitance entre la déclaration de Benoît XVI stigmatisant « une société imprégnée de positivisme et de matérialisme. Ces idéologies, qui ont conduit à un enthousiasme excessif pour le progrès, déterminent la conception de la vie d’amples secteurs de la société » et celle de Nicolas Sarkozy affirmant la nécessité d’une laïcité positive. Appel à une laïcité positive et critique du positivisme, les deux termes pourraient dans ce contexte et en surface apparaître contradictoires, mais il n’en est rien, bien entendu. De fait, notre Président de la République ne fait qu’emboiter le pas du Saint-Père en lui empruntant son propre vocabulaire. Effet, le concept de laïcité positive est forgé par Benoît XVI et se rapporte aux Etats-Unis : « Il y a une chose que je trouve fascinante aux États-Unis : c’est que ce pays est né avec une conception positive de la laïcité. Ce nouveau peuple était constitué de communautés et de personnes ayant fui des Églises d’état. Elles voulaient un état laïc pour permettre aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur propre religion. […] Ils étaient laïcs justement par amour de la religion, de l’authenticité de la religion, qui ne peut être vécue que dans la liberté. […] Je pense que c’est quelque chose de fondamental et de positif, à prendre en considération, y compris en Europe » (discours prononcé le 29 février dernier, quand il a reçu au Vatican le nouvel ambassadeur des États-Unis près le Saint-Siège).

Que Sarkozy reprenne à son compte un concept forgé par l’Eglise, a des implications extrêmement importantes. Cela suppose le fait que le chef de l’Etat français se rallie à la notion de la laïcité édictée par l’église et qui se résume en ces mots de Benoît XVI : « laïc par amour de la religion ». Ainsi, sous l’apparente bonhommie de ce terme qui vient en se glissant derrière le concept déjà très contesté de discrimination positive, se cache une violente attaque contre une certaine conception de la démocratie à laquelle on veut en substituer une autre, celle d’une démocratie comme simple moyen. Conception partagée à la fois par les capitalistes intégristes du marché, par Bachar El Assad, Président Syrien (qui, juste après la visite de Sarkozy a déclaré au journaliste de France 2 qui a sursauté et le lui a fait répéter, que : « la démocratie est un simple moyen … pour libérer le commerce. ») , et par Jean-Paul II qui dans le n° 70 d’Evangelium vitae écrit : « Fondamentalement, elle (la démocratie) est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain: il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. Si l’on observe aujourd’hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positif (souligné par moi), ainsi que le Magistère de l’Église l’a plusieurs fois souligné. Autrement dit, la loi morale édictée par l’Eglise et la religion, est seule garante de la bonne marche d’un Etat. » Le cardinal Ratzinger (le futur Benoît XVI) dans une note en date de 2002 en rajoute une couche : « Pour la doctrine morale catholique la laïcité est comprise comme une autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique,- mais pas par rapport à la sphère morale…. la “laïcité”, en effet, désigne en premier lieu l’attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la connaissance naturelle sur l’homme vivant en société. Peu importe que ces vérités soient enseignées aussi par telle ou telle religion particulière puisque la vérité est une. ». Le professeur Thierry Boutet dans sa conférence du 26 juin 2008 au Vatican intitulée « Politique, forme exigeante de charité » enfonce le clou : « Le religieux précède le politique Il le précède historiquement mais aussi anthropologiquement et ontologiquement. La quête de sens, la quête religieuse, l’instinct religieux sont connaturels à l’homme… Comme l’a très bien remarqué Nicolas Sarkozy (souligné par moi), le politique n’a pas vocation à répondre à cette quête…A l’origine donc, l’autorité procède du religieux… Le questionnement religieux est bien antérieur au questionnement politique… La politique est fille de la religion et de la métaphysique (souligné par moi »)

Qu’on ne s’y méprenne pas. Il s’agit d’une attaque en règle de la philosophie des Lumières d’où nous vient l’esprit de la révolution française et notre conception de la laïcité comme séparation de ce qui est de l’ordre de la raison, de la sphère publique et de la foi appartenant au domaine de la sphère privée. A cette pensée philosophique posée comme négative, on veut affirmer une autre pensée qui serait positive. Le mot positif si fréquent dans la bouche de Sarkozy est de cet ordre. Cette positivité est à opposer au positivisme que Benoît XVI attaque de front. Qu’est-ce que le positivisme ? C’est la doctrine d’Auguste Comte qui affirme que seule la connaissance des faits est féconde, que le domaine des « choses en soi » est inaccessible et que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois. Affirmant la primauté de la notion de progrès, Auguste Comte met en valeur une avancée de l’histoire liée à l’esprit humain qui s’élève des ténèbres du passé. Il ne s’agit évidemment pas pour moi de soutenir la pensée de ce philosophe qui eut dans ses applications des conséquences absolument néfastes, notamment dans la pensée coloniale du XIXè siècle. Mais ce qui est important ici, est de savoir pourquoi Benoit XVI s’y attaque si violemment. Tout simplement parce qu’il est pour lui l’expression de l’horreur absolue, celle « d’une société sécularisée dont l’horizon est devenu le siècle, où l’homme est devenu la mesure de toute chose et qui n’a plus comme but ultime sa sanctification, mais sa sécurité et sa prospérité (dixit Thierry Boutet qui cite avec répugnance Auguste Comte : « Tout est relatif au temps… voila le seul principe absolu». Une telle philosophie empêche d’en revenir aux fondamentaux, notamment ceux de l’église, qui sont transhistoriques et qui depuis le passé le plus lointain, fonde le présent.

C’est ce qui s’appelle une position fondamentalement réactionnaire. Mais qui chez nos politiques s’élève aujourd’hui fortement contre de telles affirmations ? Je n’entends que silence, à gauche dans les rangs. On positive, comme il se dit à Carrefour, et bientôt, notre Président qui sait user des slogans publicitaires nous vendra son contrat de confiance comme il se dit chez Darty, sa belle famille, contre l’abandon du contrat social.

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