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Archive for the ‘2.4- Théâtre’ Category

Martin sort, Mumia reste

In 2- Publications, 2.1- Essais, 2.3- Romans, 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 17 octobre 2012 at 10:41

Aujourd’hui, 18 octobre 2012, MARTIN LUTHER KING sort dans toutes les librairies en Folio-biographies sous ma signature.

Demain 19 octobre, MUMIA ABU-JAMAL reste en prison aux Etats-Unis malgré nos cris et nos écrits. La Dernière Scène où il dialogue avec Martin Luther King est un de ces cris. Petite goutte dans l’océan des protestations. Ce cri est encore à entendre demain dans la salle de CANAL 93 à Bobigny. Maintes oreilles se tendent: les deux séances de la journée sont déjà complètes. Nous espérons chaque fois le pousser le plus beau et le plus juste, le plus émouvant possible. Nous espérons surtout que par sa forme et son intensité, il se répercute en échos et réflexions. Ce n’est qu’un chant de poète poussé par deux beaux interprètes (Mariann Mathéus et Assane Timbo) et comme tel, il ne vaut que s’il est chanté et répercuté par d’autres, de loin en loin. Espérons, bouteille à la mer, qu’il atteigne les rives de l’Amérique. Depuis ses trente ans de solitude dans une geôle de Pennsylvanie, je sais que Mumia l’a déjà entendu par les oreilles de son fils venu l’entendre à Bobigny. Et si l’art avait comme Martin le disait du chant, la faculté d’aider à briser les barreaux? Et pourquoi pas? Why not?

Heureux événement

In 2- Publications, 2.3- Romans, 2.4- Théâtre on 2 octobre 2012 at 12:31

J’ai le plaisir de vous annoncer la naissance de mon nouvel ouvrage: Martin Luther King.

Il sera en librairie dès le 18 octobre.

C’est toujours très émouvant d’avoir en mains, tout juste sorti de l’imprimerie, un ouvrage réalisé après de long mois d’écriture.

J’ai hâte de le partager bientôt avec mes lecteurs.

Autre événement attendu, le lendemain de cette parution, le 19 octobre, la reprise à Canal 93 (Bobigny) de ma pièce LA DERNIERE SCENE crée à Avignon cet été.

Une rentrée riche en événements personnels.

ÉDITIONS GALLIMARD

LA DERNIERE SCENE

ET AUX EDITIONS GALAADE

la-derniere-scene

LA DANSE, THEATRE ABSTRAIT

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements on 20 janvier 2012 at 12:58

LA DANSE, THEATRE ABSTRAIT

Alwin Nikolais, Tensile involvement

Danse et stylisation

Les anthropologues nous ont montré depuis Marcel Mauss, en passant par Franziska Boas, Marcel Jousse, Ananda Coomaraswamy, Michel Leiris ou encore Jean-Michel Guilcher, que la danse est d’abord, dans sa fonction communautaire,  une stylisation des gestes quotidiens. Cette stylisation est donc une extraction de gestes à partir d’un substrat commun, connu et reconnu par tous.
C’est une abstraction qui dans son effectuation ne se sépare pas de l’élément dont elle est tirée, mais au contraire y renvoie avec force en reliant par le geste l’ensemble de la communauté d’où est issu le mouvement.  C’est la fonction de communication de la danse comme mise en commun (le premier sens donné à ce terme par des économistes du XVe siècle.). La danse est donc dans son abstraction même, partage.
Alors le signifiant de la danse renvoie à un signifié qui se lit dans le corps de tous et de chacun. Et si le danseur par son mouvement écrit sur le corps de sa communauté c’est parce qu’il est en lui-même un corps partagé. C’est un ferment de construction et de consolidation de l’unité humaine telle que chaque peuple, chaque culture se la représente pour elle-même. « Montre moi comment tu danses, je te dirai qui tu es. »
Mais la danse renvoie aussi à l’énigme de l’homme, sa complexité. Elle dessine bien un mur de clôture de la Cité sur elle-même, mais ce mur en son fondement renvoie à la complexité, l’énigme et le mystère existentiels.
« C’est sur les pas des premiers danseurs que fut construit le labyrinthe » écrivit Bataille dans Les larmes d’Eros.
La danse fait signe, mais c’est un signe qui se désigne lui-même. Qui ne renvoie à rien d’autre que lui-même, c’est-à-dire à l’homme comme un miroir énigmatique où il se reconnait en même temps qu’il se questionne.
Elle prend appui sur le signifié, le corps de tous, mais elle s’en sépare en même temps. Elle déploie un sens, non pas une signification, non pas un vouloir-dire. Mais un sens qui se délivre comme celui d’un poème : en le rejouant pour soi. C’est là que se trouve la limite entre danse et récit. La limite de l’usage du concept
de danse comme écriture.

Fred Hayes, illustration-expo-Alwin Nikolaïs

La danse comme dépense

Paul Valéry compare le corps de la danseuse à une pièce de monnaie. La valeur de son corps est sa dépense. L’argent ne vaut que dépensé. Il n’est rien en soi s’il n’est pas d’abord pour l’autre, pour l’échange.
Le corps du danseur est donc un corps abstrait, un corps anticorps. Pour renvoyer au corps de tous, pour se donner, il faut s’abstraire de soi-même.
Artaud parlait de corps métaphysique en voyant danser les danseurs balinais. Le théâtre de la cruauté dont il parlait est un théâtre où l’acteur dit-il « gesticule comme un supplicié sur un bûcher ». C’est un corps qui se brûle, se consume par nature. Qui se donne en s’abandonnant. Il y a quelque chose de christique dans cette saisie de l’acteur. Sa mise en croix en fait celui qui est au centre de tous les carrefours. Il est à la fois le carrefour et l’écartelé, le mis en croix, le crucifié. Il se donne pour tous, aux quatre vents, aux quatre points cardinaux..
Ceci explique en une certaine mesure pourquoi les danses paysannes furent tant rejetées par l’église. Si le danseur est une sorte de christ, le christ est une espèce de danseur. Or il ne peut y avoir deux Christ.
La conception du théâtre d’Artaud rejoint la danse comme théâtre fondamental. Théâtre comme âtre, âtre de Dieu (Theos), comme foyer alimentant l’humain. La danse n’est-elle pas toujours comparée à un feu ?
Elle est encore en ce sens fondamentalement abstraction car comme le feu, elle exprime ce qu’elle brûle.

Merce Cunningham, Beach birds

Les deux abstractions et la question de l’expression.

La danse comme théâtre du monde pose bien-sûr la question du récit du monde. Lorsque Noverre s’insurge contre cette formalité géométrique dans laquelle s’est enfermé le ballet de la fin du XVIIe siècle en opposant la vérité de la nature à l’artifice de la forme géométrique, il défend la nécessité de l’expression comme modalité de l’expression du monde. La vérité en chorégraphie s’impose à la joliesse de la forme. L’asymétrie devient vecteur de sens et de justesse contre le contentement d’un équilibre formel.
Il est ce faisant en accord avec la philosophie d’un Diderot telle qu’elle s’exprime dans Le Neveu de Rameau ou dans ses critiques picturales notamment  lorsqu’il critique le portrait de Campaspe de Falconnet comme faux car il montre une jeune fille sage belle et bien apprêtée, aux traits réguliers. La vérité aurait été de laisser voir dans ce portrait, les rides d’une vie de dépravation.
La peinture comme la chorégraphie doit saisir l’instant de l’expression et non se laisser guider par le désir d’une beauté abstraite et par là artificielle.
Noverre comme Diderot s’opposent alors à l’abstraction comme négation du réel, du naturel. Abstraction cartésienne basée sur le principe selon lequel la nature ou la matière est passive et résiste au vrai et au beau qui est dans l’esprit. L’abstraction géométrique étant expression du vrai et du beau.
Exprimer c’est délivrer. L’âme délivre le beau par l’abstraction géométrique. La beauté d’un théorème est alors de la même essence que la beauté d’un danseur dans l’abstraction de la forme. Le danseur pour Descartes est celui qui, par son ascension vers la beauté, montre une belle âme, c’est-à-dire une âme qui par sa volonté (dimension infinie de l’esprit, la seule qu’il partage avec l’infinité divine) montre la maîtrise de l’esprit sur le corps-matière. Il est la représentation idéale de l’homme comme être qui en son essence, domine la nature.
Dès lors Noverre pose la pantomime comme cœur du théâtre. La pantomime étant la mimesis du tout (pantos), donc de la nature. Il dit « l’imitation ». Mais l’imitation dont il parle n’est pas la reproduction servile, mais ce qu’on ne peut traduire autrement aujourd’hui que par mimesis. Mimesis, capacité de ressaisir en soi un objet dans sa représentation pour rejouer et affirmer l’essence pour soi, à travers soi. Il ne s’agit évidement pas de la conception du mime moderne du type de celui de Marceau qui a pour objet de soumettre le geste au signifiant.
Si dès lors la danse de Noverre se livre au récit et à la narration, c’est qu’elle cherche, au-delà de la signification, le sens profond délivré par le corps et son expressivité. Ceci renvoyant à la notion rousseauiste selon laquelle un geste juste dit plus qu’un long discours.
Ce théâtre chorégraphique de Noverre pose donc la nécessité de la dramaturgie en chorégraphie. Cette dramaturgie étant le déroulement logique des séquences du mouvement. Mais dans sa structure, ce déroulement est moins littéraire que pictural. Noverre le dit : « Le ballet est un tableau » et il ajoute qu’il en est même le modèle. Car l’expressivité d’un tableau est la saisie d’un instant du mouvement. Le tableau raconte une histoire dans sa composition même.
Cette théâtralité chorégraphique instaurée par Noverre sera ressaisie au début du XXè siècle par Rudolph Von Laban. Il mettra en œuvre cette conception de la dramaturgie chorégraphique comme opposé au récit. Il ne s’agit pas tant de raconter une histoire comme dans les ballets de Marius Petipa que d’exprimer un sens. Sens et signification devant là être distingués comme la prose de la poésie. Ainsi dit-il « Le mime est la prose du mouvement, la danse en est la poésie ».

Merce Cunningham, Beach birds

Il y a une logique dans le déroulement dramaturgique en chorégraphie comme il y a une logique en poésie. Mais cette dramaturgie est abstraite en ce sens qu’elle ne raconte pas une histoire et ne peut être soumise à un récit. Cette abstraction là renoue avec les dimensions propres aux danses traditionnelles car la lisibilité du geste du danseur vient du fait qu’il peut être lu par le spectateur qui partage avec le danseur le même matériau gestuel de base qui est dans l’homme et dans l’ensemble de ses fonctions gestuelles. Le mouvement en même temps que son sens est donc partagé grâce au sens kinesthésique.
Et c’est par l’abstraction comme délivrance de l’essence du geste commun que se structure la danse comme telle.
S’il y a de la danse dans les ballets classiques et narratifs. Ce n’est donc pas au cœur de la narration, mais précisément là où elle s’arrête pour laisser place au mouvement lui-même.

Alwin Nikolaïs, imago

Ainsi tout au long de l’histoire de la danse, s’opposent et se succèdent deux conceptions de l’abstraction liées à deux conceptions opposés de  la théâtralité du geste et de son logos.
D’une part une abstraction qui est comprise comme négation de quelque chose (négation du naturel par la géométrie, de l’objet par l’arithmétique ou l’algèbre, négation du récit par le « geste pur »).
D’autre part une abstraction comprise comme déploiement de l’essence du réel et de ses mouvements, et construction d’une logique interne au mouvement par laquelle se délivre un sens abstrait et cependant réel.
Du point de vue contemporain, nous pourrions opposer par exemple la conception de Cunningham comme abstraction qui serait liée à cette première conception à celle de Nikolaïs qui inscrit la danse dans sa dimension dramaturgique et expressive.
Mais ce qui fait la beauté de l’œuvre de Cunningham, c’est que cependant l’abstraction-négation de son geste renvoie toujours au danseur dans sa particularité, sa singularité matérielle, son incarnation individuelle.
Celle de Nikolaïs rejoue l’homme dans son cosmos, et sous l’abstraction parfois totalitaire de ses scénographies, de ses lumières et projections d’images sur le corps, on voit toujours l’individu s’agiter comme un « supplicié sur un bûcher » exprimant jusqu’au dernier moment son être comme volonté inaliénable de liberté.

Alain Foix
Albi, le 18 janvier 2012.

Tremblements de textes

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 7 décembre 2011 at 10:05
Fence

bibliothèque Denis Diderot de Bondy, lieu de ma résidence d'auteur et d'accueil de FENCE

Très bientôt, mes amis de Fence (réseau international d’auteurs de théâtre) viennent me rejoindre dans ma résidence de compagnie et d’auteur à Bondy pour y réaliser le 14eme meeting du réseau. Nous nous retrouverons pour, comme à notre habitude, y travailler autour des questions de l’écriture théâtrale et sur le thème général du « tremblement de terre », suite de cette thématique qui nous a réunis en novembre dernier en Guadeloupe pour notre 13eme meeting, en collaboration avec l’association ETC_Caraïbe. Nous y lirons des textes produits dans la collaboration internationale de 40 auteurs, mais aussi des textes écrits sur ce même thème par des lycéens de Bondy qui ont travaillé avec Kazem Sharyhari et moi même dans des ateliers d’écriture. Ce sera du 13 au 17 décembre.

Programme:

-Le 13 décembre, carte blanche de Fence à la Maison de l’Europe et de l’Orient, 19h

-Le 14 décembre, séminaire à Bondy et lecture publique de textes à l’espace Chauzy de Bondy (19h 30)

-Le 15 décembre, séminaire entre auteurs, à Bondy  dans la journée et le soir, rencontre à l’Espace 1789 de Saint-Ouen autour de 4 courts-métrages  de Kazem Shahryari intitulés Air Taxi, et débat avec le public (18h)

– Le 16 décembre, rencontre à la SACD avec les auteurs de l’association EAT (écrivains associés du théâtre), du BAT (billet des auteurs de théâtre), les responsables de l’action culturelle de la SACD de 10h à 17h. A 19h, lectures publiques à la bibliothèque Denis Diderot de Bondy.

-Le 17 décembre 10h/16h, séminaire suite et fin. 17h lecture publique à la bibliothèque Denis Diderot de Bondy

Histoire bondynoise:
Vers 1775, Justine, renvoyée à douze ans du couvent parce qu’elle est soudain devenue orpheline et pauvre, mène, à Paris, une vie de misère et de combats pour sa vertu. Faussement accusée de vol par son maître, l’usurier Du Harpin, elle s’évade à seize ans de la Conciergerie, mais c’est pour courir au-devant d’un viol dans la forêt de Bondy.

Eh oui, c’est là que l’infortunée Justine de Sade a été violée. Mais n’ayez pas peur, gentes demoiselles, il n’y a plus de forêt à Bondy…non…non… non…

Diversité, divers cités? Pour un théâtre de la complexité universelle

In 2.4- Théâtre on 17 novembre 2011 at 10:23

Armelle Abibou

Demain matin, 18 novembre, 11h au Lucernaire, c’est elle qui lira la femme de science Saartjie Vénus Baartman alias Vénus. Elle, c’est Armelle Abibou, jeune comédienne, stagiaire de la Comédie Française, bourrée de talent. Je pense qu’il est important de tout faire pour mettre en valeur la multiplicité des talents nouveaux. Je dis multiplicité car j’ai un vrai problème avec le mot diversité (Divers Cité?) qui ramène l’homme à un objet sur un étal de commerçant. Et puis rappelez-vous toujours que le divers en français a toujours un sens péjoratif et minorant. Par exemple divers gauche ou divers droite renvoient à des quantités négligeables sur la balance politique. Alors divers cité…
Avez vous remarqué qu’en parlant des noirs et des arabes, par exemple, on dit « issus de la diversité ». Ce qui veut dire que les blancs ne font pas partie de cette diversité des hommes.
Mon théâtre n’est pas un théâtre de la diversité, mais de la multiplicité et de la complexité des hommes pris de façon universelle, c’est à dire un par un dans leur complexe singularité néanmoins partagée. Il n’est pas plus de la diversité que ne l’était celui de Shakespeare. Auteur qui intégrait des personnages de diverses origines dans un théâtre qu’on peut qualifier de baroque. Baroque parce qu’il ne s’inscrit pas dans une unité centrale mais une pluralité d’unités et de points focaux acteurs du mouvement et de la dramaturgie. En cela, Shakespeare s’était créé un outil capable de rendre compte de la complexité de son temps et des hommes.
Il faut sortir des dramaturgies classiques dans lesquelles s’enferme souvent le théâtre français, pour créer de nouveaux personnages aptes à faire participer le public (la société) à sa propre réalité complexe et créatrice. C’est peut-être parce que je suis excentrique et excentré, marginal et périphérique que mon écriture pose naturellement le multiple et le complexe comme donnée d’une unité dramaturgique.
C’est pour ces mêmes raisons que je me méfie du mot identité qui renvoie en fait à la pensée romantique de l’unité d’un peuple (mot à prendre avec des pincettes car trop souvent utilisé dans son acception romantique et corollaire du mot identité). Unité qui, s’inscrivant dans une vision structurelle de la diversité, gomme en réalité la complexité intrinsèque de l’individu.
Pour avoir fait de longues études d’ethnologie, je sais de quoi je parle. J’ai étudié à Paris VII auprès d’éminents ethnologues qui, comme Robert Jaulin, s’inscrivaient dans une ethnologie militante. Ethnologie qui, prenant parti pour les populations qu’elle étudiait, se battait contre une ethnologie officielle et souvent structuraliste tendant à mettre les « peuples » sous des étiquettes bien confortables et classés sur le rayonnage de la « paix blanche » (un peu comme le font les tenants de l’actuelle « diversité »). Une paix issue du massacre de la multiplicité de l’humain au nom d’une certaine vision de l’universel.
Je dis « une certaine vision » car je ne remets pas en question la notion d’universel pour me rouler comme le font beaucoup dans la fange du relativisme qui fait taire tant de bien-pensants devant les horreurs de l’intégrisme et de la domination de la femme par l’homme.
Toute bonne pensée a ses déviances, comme le rituel juju dont il est question dans ma pièce Vénus et Adam est une déviance du vaudou. Penser réellement c’est ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain ».
Ainsi le mot universel utilisé par les colonialistes du 19è et un Jules Ferry en particulier, est bien hérité du concept d’universel des Lumières. Mais il est aux Lumières ce que le juju est au vaudou: sa part maudite. Les Lumières, défendant l’idée révolutionnaire d’un individu citoyen et libre par nature et par sa complexité même, s’opposaient à l’absolutisme et au fanatisme. Pour tout dire à l’intégrisme et au totalitarisme. Diderot déjà, prenait parti dans le « Supplément au voyage de Bougainville » pour les habitants d’Otahiti (Tahiti) contre le prêtre missionnaire venu leur inculquer sa foi par la force.
Comme Diderot, je suis un libre penseur, et par ce fait mon théâtre met en scène la complexité d’un monde non réductible à sa résolution dramaturgique (ou idéologique). La fin n’est jamais une fin (en soi).
Vous en doutez? Alors venez demain matin 11h au Lucernaire.

Alain Foix

Vénus et Adam au Lucernaire (lecture)

In 2.3- Romans, 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 10 novembre 2011 at 10:55

Le 18 novembre 2011 à 11h du matin au théâtre du Lucernaire, je dirigerai une dernière lecture avant production de Vénus et Adam.

Cette pièce s’inspire en partie de ce fait divers rapporté par la presse anglaise en septembre 2001. Cette pièce fut écrite en 2004, avant le dénouement de l’affaire qui fut rapporté par la presse anglaise dix ans plus tard, en mai 2011.

Ce jour-là, j’étais précisément à Londres. Et à l’arrivée dans la gare d’Eurostar, j’ouvre un journal qui me dit que le réel a rencontré le dénouement de ma pièce.

Le réel et l’imaginaire s’épousant dans une même dramaturgie. Tout le problème du théâtre aujourd’hui est comment être aussi fort que la dramaturgie du réel et relire ce réel par l’imaginaire. Je pense que cette pièce est un mouvement en ce sens. Mouvement qui tend à ressaisir la poésie du réel et en faire une matière d’écriture.

Le roman que j’ai écrit à la suite de la pièce est un acte de mise en scène d’une dramaturgie dans l’écriture romanesque. Acte inversé de ce qui se fait couramment.

Pour la petite histoire, on a découvert le corps d’Adam sur le rivage du théâtre du Globe (celui de Shakespeare) au bord de la Tamise. Chose troublante: le premier poème connu de Shakespeare s’intitule « Vénus et Adonis ». Ce que je ne savais pas en trouvant le titre de ma pièce.

L\’étrange enquête sur le meurtre d\’Adam

En septembre 2007, au festival « La bibliothèque idéale », en compagnie d’Irvin Yalom, je parle à propos de Vénus et Adam de la relation fertile entre littérature, philosophie et psychanalyse. Relation créatrice où se joue bien-sûr la question du réel toujours ressaisi, toujours recommencé. La photo ci-dessous, prise à Strasbourg, en septembre 2007, illustre à quel point l’image est intégrée au réel. Le théâtre, mon théâtre en tout cas et ma littérature, tient compte de cette dimension du réel dans l’imaginaire, et réciproquement, de l’imaginaire dans le réel.

Rugby, poème gestuel

In 2.4- Théâtre, Chronique des matins calmes on 25 octobre 2011 at 3:00

Article paru dans Libération (pages Rebonds)

Rugby, poème gestuel

par Alain Foix, écrivain

Comme au sortir d’une mêlée, j’émerge ébouriffé et défrisé de cette finale de la coupe du monde de rugby que nous a offert ce matin l’Eden Park stadium d’Auckland. A l’affiche France contre All Blacks. Les All Blacks ! Ce mot me fait courir un frisson par tout le corps. Ce mot me couvre du maillot numéro 14, celui d’un trois quarts ailes droite trempé de sueur adolescente.

J’ai dix-huit ans, et mes quatre vingt cinq kilos sont lancés à 40km/h dans un étroit couloir bordé d’une demi-tonne de muscles et de rage tentant de m’empêcher d’écraser derrière la ligne adverse cet énorme œuf de poule que je porte sous le bras.

La ligne française en blanc et la ligne Black en noir, un jeu d’échec sur tapis vert. Un jeu d’échec tout en muscles et mouvements, en folles diagonales, en hommes tours, en hommes chevaux courant en zigzagant. Un jeu d’échec sans roi ni reine, aux règles claires et sans appel, à la confrontation directe. Un jeu aux sources moyenâgeuses où les buts érigés en H majuscules font figure de châteaux forts. Un jeu qui comme les échecs ne cache pas sa symbolique de guerre. Un jeu qui joue la guerre pour ne jamais la faire. Et avec les All-Blacks, tout commencera par un poème. Un poème gestuel qu’on attend dans un frisson, qui donne à cette confrontation sa dimension rituelle. C’est le Haka qui fait penser au Waka, cette forme poétique japonaise qui a donné naissance aux fameux haïkus.

Celui des All-Blacks fut écrit par le chef maori Te Rauparaha en hommage à un autre chef, Te Wharerangi (connu pour sa pilosité abondante), qui l’aida à échapper à une tribu ennemie lancée à ses trousses et le sauva d’une mort certaine. Voici donc ce que dansent les All Blacks, guerriers maoris, face aux lignes ennemies : « Frappez des mains sur les cuisses Que vos poitrines soufflent Pliez les genoux Laissez vos hanches suivre le rythme Tapez des pieds aussi fort que vous pouvez C’est la mort ! C’est la mort ! C’est la vie ! C’est la vie ! Voici l’homme poilu Qui est allé chercher le soleil, et l’a fait briller de nouveau Faites face ! Faites face en rang ! Faites face ! Faites face en rang ! Soyez solides et rapides devant le soleil qui brille ! »

Une danse de guerre scandée sur un poème tendu entre la vie et la mort, qui va chercher le soleil au fond de la nuit noire, qui va chercher la vie dans les mains de la mort.

Et avec ce poème, le sport devient théâtre. Ou plus exactement, retrouve dans le théâtre sa dimension profonde. Oui, les athlètes affectifs d’Artaud, c’est eux aussi car le théâtre est d’abord une mise à l’épreuve du corps, car le stade est un théâtre où se joue ce qui se joue dans tout théâtre : le jeu de la vie et de la mort, du hasard et de la nécessité, du réel et de sa mimesis, du conflit et de sa résolution, du vertige et de l’assiette, le tout dans une dramaturgie d’action et de mouvement donnée à l’ovation, à la critique et à l’arbitrage.

Ce matin, la rage de vaincre des français butant contre la nécessité de ne pas perdre des All Blacks nous a offert ce que le rugby a de plus beau. Et ce, dans le jeu d’apparence le plus simple, le plus archaïque du monde : une tête de bélier (les avants allant pilonner les lignes ennemies) et un bras armé comme une catapulte (la ligne des ailiers) qui transforme la force en mouvement et qui à son bout va lancer ce boulet humain, cette masse de chair, de vie, et d’espérance que je rêve d’être encore, lancée dans un frisson adolescent à 40 km/h vers la ligne ennemie avec sous les bras son œuf de Pâques, œuf d’un printemps toujours recommencé.

Alain Foix

Rue Saint-Denis en images et en mots

In 2.4- Théâtre on 2 avril 2011 at 4:14

Voici Rue Saint-Denis en images de Régis Durand de Girard et en mots de spectateurs

« Un bel oratorio claudélien » (Antoine Bourseiller, auteur-metteur en scène)

« Entre Prévert et Sophocle, Alain Foix défend le droit des peuples à disposer de leur Tragédie. Sa rue Saint-Denis vaut le détour » (Jean-Michel Helvig, journaliste)

Nous avons passé une très belle soirée avec ton « Rue Saint-Denis », une oeuvre faussement biscornue, comme le décor, et authentiquement écrite, poétique, profonde.   Que l’aventure de ce spectacle continue !  Gilles Costaz (journaliste, critique de théâtre)

« Une tragédie moderne aux couleurs de blues sensuel et poétique. Une belle histoire d’amour » (Marie-Noëlle Eusèbe, comédienne)

« Rue Saint-Denis est une déambulation dans le Paris des tout-seuls, une histoire racontée à tâtons dans l’obscurité de leur vie. Une dégringolade dans l’intime. » (Assane Timbo, comédien)

C’est une drôle d’histoire qui se passe à Paris, à moins qu’elle ne se passe en Caraïbe ou  même en Grèce; aujourd’hui, il y a 3000 ans ou après-demain, et qui raconte l’âme des femmes et des hommes (Jean-Horreaux, guitariste et directeur adjoint de l’école nationale de musique de Bobigny)

Toute la poésie d’Alain Foix converge dans cette tragédie d’hier et d’aujourd’hui, mêlant violence et grande tendresse. Sa « Rue Saint-Denis », habitée d’une Viktor Lazlo magnifique et d’une présence exceptionnelle de Jean-Claude Drouot, est un grand moment de théâtre, un superbe duo de deux générations, de deux mondes. J’ai adoré ! (Myriam B. Editions Gallimard)

« Les jambes des femmes, disait Truffaut, sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie… »
Rue Saint-Denis, le vieil Oreste, qui ne s’en laisse pourtant pas conter, ne se lasse pas de les contempler, les jambes des femmes qui font le trottoir, comme on dit, surtout la douce Marilyn, son oiseau des îles. Clic clac clic clac, pulsations de cette rue-monde où chacun court à son destin, l’homme et la femme, le fils et la mère, où se rejouent le tragique et l’antique, comme s’il était une fois, une première fois…
Alain Foix parle de cette rue comme d’un rêve ancien, assumant d’où l’on vient pour capter ce que l’on devient dans notre monde-Caraïbe. Consonances et dissonances, une partition magnifique dont les comédiens s’emparent avec une vraie jouissance. « Si l’on supprimait l’œdipe et le mariage, que nous resterait-il à raconter ? » disait Barthes. Courez à l’Epée de bois et vous saurez qui des comédiens ou du musicien, qui de l’auteur ou du conteur, sert le mieux cette histoire d’amour et de mort, « plus vieille que depuis bien longtemps ». Allez au théâtre, il est toujours temps…

Dominique Vochelle.

Au nom de tous les invités et en mon nom je tiens à vous remercier chaleureusement de votre invitation. Nous avons passé une soirée et une après-midi très agréables, déroutantes, surprenantes, éblouissantes ! A l’unanimité nous sommes ressortis ébahis par le jeu des comédiens, admiratifs du décor parisien que nous quittons à l’invitation de Marylin pour marcher sur les rivages antillais ! Enfin, contrairement à ce que nous prédisait le conteur-coryphée sa prestation nous a marqué au point de ne surtout pas l’oublier et de ressortir des citations plein la tête ! Quelle écriture ! Nous serons probablement plusieurs à aller découvrir l’œuvre littéraire de Mr Foix.

Une pensée également pour le rôle du saxophoniste magnifiquement tenu.

Bravo et félicitations pour ce spectacle réussi à tout point de vue !

Anne-Sophie ARNAUD, Chargée de Clientèle Associations CREDIT COOPERATIF AGENCE GARE DE L’EST

Merci Alain

Bonjour Alain, merci pour votre pièce,  » Rue Saint Denis » un vrai bijou, le texte est fluide et nous invite au voyage merci à vous Varance Landuzière

Rue Saint-Denis au théâtre de l’Epée de bois

In 2.4- Théâtre on 9 mars 2011 at 3:38

Après la création de Rue Saint-Denis à l’Artchipel, scène nationale de la Guadeloupe où elle y a connu un vif succès, nous voici de nouveau de retour à Paris où nous allons la reprendre pour la création Parisienne.

Si on écoute (comme il est souvent conseillé de le faire dans tous les théâtres) l’avis des techniciens et professionnels de cette scène nationale qui nous disent que réussir en Guadeloupe devant un public aussi difficile et exigent, est un gage de réussite en tous lieux, alors nous voici assez confiants à 15 jours de la première parisienne. Il est vrai qu’en Guadeloupe, même les nombreuses classes de lycéeens qui sont venus, ont plébiscité ce spectacle, incitant leurs parents à aller le voir (nous avons, paraît-il, battu le record de fréquentation en matière de théâtre, de cette salle de 550 places).

Les raisons de ma confiance (toute relative, il est vrai, je cache mon trac) tiennent essentiellement en la qualité des interprètes (Viktor Lazlo, Jean-Claude Drouot, Cathy Bodet, Modeste Nzapassara, Mike Fédée), de la musique composée par Patrick Marcland et brillamment interprétée par Joonatan Rautiola, de la lumière créée par Ivan Mathis, du son géré par Kenan Trevien, des costumes créés par Charlotte Villermet, du décor créé par Laurent Berman et aussi à la qualité et au soutien sans faille de l’ensemble de l’équipe (collaboration gestuelle de Manuèle Robert, assistance à la mise en scène assurée par Natasha Mashkevitch, relations presse de Murielle Richard, relations publiques et communication mises en oeuvre par Ghislaine Gadjard, affiche de Nelson Foix, le tout de la production suivie par Jean-Jacques Barey).

Pour le reste, à savoir le texte et la mise en scène qui sont l’oeuvre de votre serviteur, je vous laisse seuls juges et vous invite à venir sur place vous faire votre idée, au théâtre de l’Epée de bois du 24 mars au 17 avril.

Venez nombreux. Même pas peur!

Alain Foix

Dak(art) 5, La fille du Président et l’art du contretemps

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 22 décembre 2010 at 12:24

Syndjely Wade et Alain Foix

Les lumières s’éteignent sur les derniers applaudissements. Nous plions le décor et rangeons les costumes lorsqu’une pimpante hôtesse, tout sourire dehors s’adresse à moi, me tendant une poignée de badges.

–       Voici vos badges, monsieur, vous êtes combien ?

–       Nos badges ? je ne comprends pas.

–       Oui, vos badges VIP vous permettant de circuler dans le festival.

–       Mademoiselle, il est 24 heures et nous sommes le 17 décembre. Notre contrat vient de prendre fin, nous sommes censés décoller demain et vous nous donnez maintenant nos badges pour circuler ?

–       Ils viennent juste d’arriver, dit-elle sans se démonter. Ce sourire ! Désarmant.

–       Nous n’en n’avons jamais eu besoin, heureusement. Bon, je vous en prends une poignée. Ca fera un souvenir.

Au bar de l’Institut, Oumar est venu nous saluer et nous féliciter chaleureusement. Il a beaucoup aimé. L’homme est sincère, je le crois. Alors je lui pose les deux questions essentielles :

1) quand honore-t-on nos contrats ? (Une rumeur alarmante court selon laquelle le festival ne serait pas en mesure d’honorer ses engagements. Je ne peux y croire).

2) le contrat stipule que nous devons absolument rentrer le 18, c’est à dire demain. Où sont nos billets ? A quelle heure part-on ?

–       Alain, mon ami, à l’heure qu’il est, je ne peux répondre à ces deux questions. Moi-même je les pose quotidiennement à la direction générale, sans réponse. J’ai déjà menacé de ma démission. Je t’ai fait venir, confiant dans les engagements de mon pays au plus haut de l’Etat. Ayant signé le contrat, tu as accepté de venir sur la confiance que tu me fais. Presque tous les artistes présents ont fait ainsi sinon il n’y aurait pas eu de festival. Maintenant je suis dans l’embarras car je n’ai aucune réponse à te donner. Désolé, il faut attendre demain maintenant. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Demain matin on saura.

–       A quelle heure est en général le vol pour Paris ?

–       A 22 ou 23 h.

–       Bon, ça nous laisse un peu de temps.

Samedi 18, 12h

–       Allô Oumar ?

–       Bonjour Alain, comment vas-tu, bien dormi ?

–       Ca va. Dis moi, quelles nouvelles ?

–       Ca ne répond pas au niveau de la direction générale. Injoignables.

–       Oumar, Oumar, nous ne resterons pas, nous ne pouvons pas. Quelles solutions ?

–       Je n’en ai pas.

–       Bon, passons à la vitesse supérieure. Je contacte personnellement  A. A. Sow, le Président du Festival et Syndjiély Wade, la fille du Président de la République du Sénégal. C’est elle qui nous a mis dans un avion pour venir. C’est elle qui doit nous renvoyer chez nous.

–       Bonne idée, fais le.

–       Allô Jean-Michel ?

–       Salut Alain, j’ai lu ton blog. Incroyable ce qui t’arrive.

–       Attends, ce n’est pas fini. Figure toi que…

–       Insensé. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

–        Toi rien, juste me renvoyer un email m’encourageant à écrire un article. Ils verront à ta signature que je ne bluffe pas.

–       Ok, je te fais ça.

–       Allô, Alain Foix ?

–       Oui, bonjour

–       Syndjiély Wade. Je viens de recevoir votre email alarmant. Je ne comprends pas. Rien n’a été fait pour votre vol retour ?

–       Non, mademoiselle. Aussi étonnant que cela puisse paraître.

–       Je vous ai réservé 5 places sur Air-France en première classe. Pouvez vous m’envoyer les noms pour éditer les billets ? Je viendrai à l’aéroport vous remettre personnellement votre cachet et le contrat signé.

–       Merci mademoiselle, à tout à l’heure.

Aéroport de Dakar, 22h.

–       Mesdames messieurs, votre attention s’il vous plaît. Suite à une neige abondante tombant sur Roissy Charles de Gaulle, le vol Air-France de 23h 30 est reporté demain à 6h du matin.

–       Oh ! non.

–       Allô, monsieur Foix ?

–       Oui, mademoiselle Wade ?

–       Je viens d’apprendre que votre vol a été reporté pour demain matin.

–       Oui et là, personne n’y peut rien. Vous venez tout de même ?

–       Une promesse est une promesse. Installez vous dans le salon VIP, Mon équipe s’occupe pour vous de toutes les formalités de douane et nous vous trouvons un hôtel près de l’aéroport. Voulez-vous venir avec moi au concert de Stanley Clarke ?

–       Avec plaisir.

–       Je viens vous chercher.

Cindjely Wade

Etonnant comme une voix peut correspondre intimement à un physique. Je l’ai reconnue dès que je l’ai vue au loin. Venue seule, sans apparat, sans garde du corps, en jeans et boléro, des cheveux de métisse aux reflets auburn chatoyant, une démarche, un regard, un sourire. C’est elle à n’en pas douter. Elle me reconnaît au loin et se dirige droit vers moi. Charmante, vraiment charmante et simple. Le genre copine de classe qui aurait, l’air de rien, un niveau supérieur d’éducation.

Et nous voilà dans sa Range Rover noire. Elle, une main sur le volant, l’autre sur le clavier du téléphone. Elle fait mille choses en même temps, réglant le problème d’un avion bloqué à Los Angeles, étudiant mentalement les possibilités horaires de rallier un transit sur Chicago, traitant de l’hébergement de Kassav qui joue demain, s’occupant de la santé d’un collègue qui vient de s’évanouir d’épuisement (des nuits sans sommeil). Elle semble en activité permanente. Hop ! Elle évite habilement un scooter ivre. Elle accélère tout en parlant au téléphone pour doubler un véhicule problématique. Je fixe l’aiguille du compteur dans son irrésistible ascension, thermomètre de ma frayeur. Je m’accroche au fauteuil.

–       Vous conduisez bien lui glissé-je l’air impassible.

–       Je suis pilote automobile. Je fais des rallyes.

–       Vous avez fait Paris/Dakar ?

–       Oui, deux fois. C’est formidable. Ce n’est pas une course, c’est un véritable voyage.

–       Votre père voit ça d’un bon œil ?

–       Bien sûr que non. Il dit que j’ai des choses plus importantes à faire.

–       Le côté garçon manqué aussi…

–       Oui, il reproche à ma mère de ne m’avoir pas élevé comme il faut.

–       A part déesse Shiva d’un festival mondial des arts, que faites vous dans la vie ?

–       Des expertises financières et de l’organisation… Je m’occupe de l’équipe de rugby du Sénégal.

–       Des études de gestion financières ?

–       Oui, à la Sorbonne, Paris 1. Zut ! Nous allons rater la fin du concert.

En effet, dernier rif, dernier solo de batterie. Ca avait l’air formidable. Bises à Stanley Clarke, pose devant les photographes, et nous voici repartis. Bing, le véhicule percute en marche arrière un poteau. Elle ne décolle pas son téléphone de l’oreille.

–       Allô ? Oui, tu n’aurais pas l’adresse d’un bon carrossier ?

–       Où allons nous maintenant, glissé-je ?

–       Au concert de Ky Mani Marley.

Même scénario, même vitesse, même frénésie téléphonique, même fin : le concert se termine devant une foule immense.

–       Zut, encore raté. Allons au Radisson.

–       Il vous arrive de dormir ?

–       Deux heures dans la journée. Pas le temps.

Le Radisson

Lieu incroyable le Radisson de Dakar. La fête bat son plein, genre de fête stéréotypée qu’on trouve à Paris, New York, Hong Kong ou Sydney, mêmes attitudes, mêmes manières de montrer qu’on s’éclate. On n’est plus vraiment à Dakar.  Hâte de sortir de là.

L’aube se lève bientôt sur Dakar. Dans le salon VIP, des brésiliens jouent encore.

Salut Dakar.

Ce matin, première répétition de Rue Saint Denis. Sur le quai de Jemmapes, des Africains balaient la neige.

Dak (art) 4 Epervier de ma faiblesse…

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 18 décembre 2010 at 5:53

Scène de l'Institut Français sous vol d'éperviers

Le ballet ennivrant de centaines d’éperviers dessine sur le bleu d’un ciel impassible la fin du dernier acte d’une journée de plomb. La stridence de leurs cris rythme les gestes mesurés des techniciens qui, depuis le point du jour installent la scène pour notre pièce enfin annoncée. Bien qu’épuisé, je suis d’un calme qui me surprend, tout pénétré que je suis de la sérénité de ce ciel qui recouvre Dakar d’un manteau de douceur. Le chant du muezzin s’est tu et le vert minaret se laisse enrober du chant silencieux des rayons de soleil mordorés. Il nous reste deux heures à peine pour implanter les lumières dans cette nuit qui nous vient à petit pas. Cette nuit est à nous. Cette nuit est la nôtre. Il me faut être maintenant d’une grande précision. Toute erreur est fatale pour le spectacle, tout malentendu nous est décompté sur le peu de temps qui nous est alloué. Il faut faire avec ce qu’ils ont et jamais essayer de tenter l’impossible. Peu de projecteurs, peu de possibilités de combinaison. Ici la découpe sur la table. Là la douche sur Angela Davis. Les gelatines ambres sont trop sombres. Ca ne fait rien, enlevons les on fera en blanc avec moins d’intensité. Les palmiers en pot empruntés dans le jardin d’à côté feront un beau rideau d’arrière scène signifiant le parc de la maison de Gerty. Les douches diagonales sur leurs palmes sont du plus bel effet. D’un seul coup, le mouvement des éperviers s’accélère, une vraie frénésie. Le ciel s’épaissit. Ils crient la nuit qui vient et saluent les derniers rayons du soleil avant de venir se poser en grappes sur les branches de l’immense fromager qui coiffe la scène. Le drap blanc qui recouvre la table et que j’ai fait repasser garde encore des plis qui joueront le jeu d’un théâtre pauvre et voulu ainsi. Une tache de fiente d’éperviers le macule déjà. On craint qu’un nouvel envol, un ernier baroud de ces guerriers du ciel ne vienne bombarder cette nappe de manière définitive. Le vent souffle, et dans le mauvais sens. Il faut absolument soutenir la voix des comédiens par des micros posés discrètement à fleur de scène. Le réglage du son est délicat. Effet par effet nous avançons. Ces techniciens sont formidables. Jamais un mot plus haut que l’autre. Ils cherchent immédiatement une solution la plus ingénieuse possible avec leurs faibles moyens techniques. Le temps passe trop vite. Il n’est plus temps. Nous n’aurons pas de filage technique. Je décide de l’annuler. Il est primordial que tous les effets soient le mieux calés possible. La fébrilité monte. Problèmes de son. Le lecteur ne lit pas des passages. Heureusement, ce n’est que du vent enregistré. On décale le minutage. Pas question de mémoriser les effets et leur durée. On fera à la main en improvisant sur le jeu. Je ne suis pas régisseur, mais je commence à prendre un peu d’assurance à la régie entre le régisseur son et celui de la lumière. Je me dis que ça ira. Mais je redoute encore les effets qui ne partent pas au bon moment. On essaie encore le niveau du son. On lance le premier passage du vent, c’est le cyclone et les éperviers s’envolent tout à coup, terrifiés. Des effets lumière ne fonctionnent pas. Tant pis, on simplifie. Il reste un quart d’heure avant le début du spectacle. Les comédiens sont déjà en scène, concentrés derrière les panneaux de bois qui nous servent de rideaux de fond de scène. 21h 15. On n’a qu’un quart d’heure de retard. Une vraie performance. Le public est venu nombreux. Top départ. Noir, son 1, effet lumière 1. Ca marche mais on n’entend pas Marie Noëlle. « Si ce n’est le vent… » dit-elle. En effet, c’est le vent qui te souffle ta voix, la bouscule, la bouleverse. Le technicien son ne comprend pas tout de suite mes gestes. On a perdu 3 ou 4 phrases si on est sur le haut des gradins. Ouf, on l’entend. C’est parti. Effet 2, effet 3. Ca roule. Mais je vois des entrées et des sorties de spêctateurs qui perturbent. On m’avait prévenu. C’est ainsi ici. Des spectateurs qui croyaient être venus à un concert s’en vont tandis que d’autres arrivent. Un militaire passe et repasse plusieurs fois devant la scène pendant qu’Angela dit; « Je suis communiste et j’en suis fier ». Je vois un photographe qui s’approche de la scène.

Installation technique

Catastrophe! Il flashe et Marie Noëlle est en avant-scène. Je sais qu’elle va très mal le prendre. Je fais signe au régisseur lumière d’intervenir. Il a le temps. Le prochain effet est dans un peu de temps. Il descend les marches quatre par quatre pour interpeler l’olibrius qui, heureusement s’exécute. Il remonte essouflé. Il était temps. Effet 4. Le public semble concentré, accroché. Je suis nerveux. C’est toujours ainsi lorsque je suis à la console. J’entends tout, je vois tout, le moindre mot échangé dans le texte me fait sursauter et j’analyse pour voir si le spectateur a compris tout de même et si cela n’a pas d’incidence sur le reste du texte. Non ça va, c’est juste quand même pour l’essentiel. Il y a toujours des râtés mes c’est le spectacle vivant. Partout c’est du bruit. On entend la ville qui fait monter sa musique nocturne, le vent réel qui s’y met, une porte qui bat pas loin, quelqu’un dans la régie qui fait tomber un lourd objet. Ca suit quand même. Enfin, j’espère. Je suis toujours étonné par la capacité de concentration du public. J’ai l’impression que moi-même je ne saurais pas. Plus que quelques répliques et mon calvaire se termine. Ne pas rater la fin et le dernier effet son surtout. Toujours un problème à caler. Bon c’est lancé. Un peut trop tôt peut-être. Marie Noelle se débrouille avec. Sa passe. Sa voix n’est pas couverte par le son du cyclone qui monte. Pas encore. Noir, longtemps, près d’une minute. La nuit de Dakar sous un cyclone guadeloupéen. C’est fini. La lumière se rallume trop vite, mais tant pis, c’est fini. Applaudissements. Le public  a aimé visiblement. Trop nerveux pour vraiment apprécier. Je ne suis pas dans la chose, dans cette chose que j’ai écrite et que je viens de diriger en régie. Trop d’événements à gérer pour goûter ce moment. Je remercie le pûblic, je remercie encore une fois Oumar Ndao sans lequel nous ne serions pas ici, pour son amour de l’art et son respect des artistes. Je dis ce que j’ai à dire d’une organisation trop peu préparée et dont l’impréparation met les artistes en difficultés. Je le dis. Peut-être ne devrais-je pas. Mais il faut que le public soit toujours considéré autrement que comme des simples spectateurs. Ce sont d’abord des citoyens et le théâtre est art de citoyenneté. « Il faut dire, informer, ne pas cacher… » dit Gerty Archimède. Oumar me congratule. Il est heureux du spectacle et me félicite pour ce que j’ai dit. Merci Oumar. Je suis aussi venu pour toi.

Dak(art)3 Pas des moustiques

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 17 décembre 2010 at 1:29

« Nous ne sommes pas des moustiques. Pas agressifs et nous ne piquons pas. Plutôt des mouches, un peu collantes », dit-il en me tendant une poignée de « Rolex » vendue au prix d’une Kelton de bureau tabac. Dans l’autre main une poignée de « stylos Mont-Blanc ».

–       Des vrais, mais pas cher.

–       Des vrais ? Fais voir la plume, c’est écrit dessus.

–       Mais oui, regarde, c’est écrit (il me tend le stylo et je lis « made in China »)

–       Tu vois, ce n’est pas inscrit

–       Mais oui, insiste-t-il, c’est écrit là, tu ne sais pas lire ?

–       Et toi tu sais ? (c’est clair, il ne sait pas).

–       Bon, bon, je te les donne (il me les met dans la main), tu es sympa. Je t’invite à la maison, je viens d’avoir deux jumelles et on doit fêter ça. Tu as des enfants ?

–       Merci pour l’invitation, mais je n’ai pas le temps.

–       Viens, viens à ma boutique, je te donne ma carte. Tu m’appelles et je vais t’aider. Tu es un ami. Tiens, regarde ce sac, il te plait ?

–       Tu as vu que je le regardais ?

–       Je te le donne, pour rien.

–       Combien ?

–       45 000 francs CFA (30 euros)

–       Salut, j’ai à faire.

–       Bon, 30 000.

–       10 000 pas plus.

–       Tu veux me tuer ? (Il regarde son acolyte qui rigole). Il est fou l’ami.

–       Ok, salut.

–       Allez, va regarde cet autre sac, pour ta fiancée. Je te fais les deux pour 60 000. C’est mon dernier prix.

–       Hon, hon

–       Et prends les « Mont Blanc », je te les donne avec.

–       Ecoute, je ne suis pas venu pour acheter. Tu es sympathique, je t’ai suivi, mais je n’ai pas le temps.

–       Tiens, prends une chemise. Elle te plaît celle-ci ?

–       Oui, elle est belle.

–       Je te la fais pour 30 000. Et tiens, voilà de beaux bijoux pour ta copine. Un bracelet et un collier. Gratis. Je te les donne, ma parole.

–       Ok, la chemise, les bijoux, les deux sacs et les stylos, pas les Mont Blanc, ceux-là. Le tout pour 45 000. C’est mon dernier prix.

–       Je te dis qu’il est fou, dit-il à son acolyte. Viens, viens manger le couscous pour la nouvelle année des musulmans. Je te fais cadeau. Viens.

–       45 000, c’est tout.

–       Tu m’égorges

–       Salut (je tends les 45 000).

–       Bon d’accord

–       Donne moi ce stylo en plus. Allez, tu as gagné ta journée, pas vrai ?

–       Oui.

–       En tout cas, vous êtes de très bons comédiens tous les deux. La prochaine fois je vous engage.

–       Eh l’ami ! Ne pars pas si vite. Tu viens manger le couscous ? J’ai mes petites jumelles qui…

Petit, j’avais honte et regardais mes souliers lorsque ma mère marchandait outrageusement jusqu’à faire gémir le vendeur. Mais elle s’en sortait toujours victorieuse. Je pense à elle en ce moment. Merci, maman.

–       Oui, allô ?

–       C’est la police.

–       La police ?

–       Nous avons trouvé votre numéro sur un portable volé.

–       Celui de Mariann. Vous l’avez trouvé ? Où ça ?

–       Dans les chaussettes d’un gars près du théâtre national.

–       Et le passeport ?

–       Quel passeport ? Où êtes vous ?

–       A l’hôtel Atlantic.

–       Je viens.

–       …

–       Oui, allô, je suis là, en bas.

–       Bonjour, vous êtes le policier?

–       Elève policier.

–       Comment l’avez vous trouvé.

–       Dans des chaussettes.

–       Comment ?

–       Vous êtes le propriétaire ?

–       Non, la voici.

Quelques heures plus tard, Mariann croise le gendarme qui a pris sa déposition et elle lui annonce que le portable a été trouvé.

–       Ah ! bon, déjà ? C’est bizarre.

–       Par un policier.

–       Quoi ? Par un policier ?

–       Un élève policier.

–       Un élève policier… Bizarre, bizarre… Vous n’êtes as venu reprendre votre déposition.

–       J’étais très prise…

–       Mouais… suivez moi au poste.

Trois heures plus tard, Mariann ressort avec un rendez vous pour le lendemain matin. Le supérieur du gendarme à qui on ne l’a fait pas, regarde Mariann avec un air étrange. Mariann lit dans ses yeux un peu plus que de la suspicion. Ne serait-il pas en train de se demander s’il n’est pas en présence d’une espèce de… magicienne ?

– Allô?

-Allô, Alain.

– Oui, Oumar…

– Bon, vous êtes programmés demain, à 21 heures à l’Institut Français.

– Enfin.

Dak(art)2 Unité Africaine

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 15 décembre 2010 at 5:07

Village des arts en construction pendant le festival

Contrairement à une croyance répandue, ce n’est pas le temps qu’il fait qui est le plus grand facteur de dépaysement d’un pays l’autre, mais le temps qui passe. Dès lors qu’un occidental (et j’en suis un bel et bien) pose le pied en Afrique, il doit savoir qu’il prend un billet pour la compagnie WAIT (West African International Time) ou pour Peut-être Airlines. Un Sénégalais rencontre un Suisse et lui dit : « Vous, vous avez la montre, mais nous, on a le temps ». Comment le dire mieux ?  Une affiche de CFAO motors du Sénégal croisée à Dakar le dit explicitement : « Plus forts ensemble avec le temps ». CQFD.  Depuis que la compagnie est ici, nous sommes ballotés entre WAIT et Peut-être. Etre zen comme un bonzaï de baobab. Rien d’autre à faire. S’émerveiller devant les formes et les couleurs. Regarder les ouvriers terminer le village des artistes, danser avec les musiciens, rester les yeux rêveurs face à la mer, et attendre. On doit venir nous chercher pour nous emmener à notre nouvel hôtel, Al Baraka. Le nom sonne comme une chance. Il est 19h. Mariann, les yeux face à la mer s’est fait subtiliser son passeport, son portable et 6000 francs CFA posés à côtés de moi, le regard perdu à l’horizon. Il est 23 heures, nous sommes encore assis devant les gendarmes qui recueillent notre déposition, dehors, assis sur des chaises, une pointe Bic et une feuille blanche à la main. Pas de machine à écrire, mais pas plus rapide que le policier parisien qui, un doigt après l’autre, tape sur les touches qu’il cherche l’une après l’autre.

–       Vous étiez assis à une table face à la mer, c’est bien ça.

–       Oui, c’est ça.

–       Les objets volés étaient sur la table à côté de vous ?

–       C’est exact.

–       Et vous n’avez rien vu.

–       Non rien, ni personne s’approcher.

–       C’est de la magie.

–       Ca y ressemble. Vous savez traquer les magiciens ?

–       Ca nous arrive.

–       Nom et prénom, date et lieu de naissance

–       Alain Foix, 4 juillet…

–       Profession

–       Ecrivain

–       Dernière question : savez vous lire ?

–       Je suis écrivain.

–       Répondez à ma question par oui ou par non : savez vous lire ?

–       …

–       Bon, signez ici.

24 h départ en car pour le centre ville, hôtel El Baraka.

1h, comptoir d’Al Baraka.

–       Alain Foix, Quai des arts ? Non, nous n’avons pas votre nom.

–       Le festival a réservé 5 chambres.

–       Il ne nous en reste que 2.

–       Allô Oumar ?

–       Oui, Alain, comment ça va.

–       Il est bientôt 2 heures du matin et l’hôtel dit que vous n’avez pas réservé nos chambres.

–       J’arrive.

 

3 heures du matin, après moult conciliabules, les deux garçons (Alain A. et moi), restent dans les chambres tandis que les filles retournent au village après qu’on leur ai préparé des chambres aussi loin que possible des ouvriers finissant le village. Quand et où allons nous jouer ? Nous ne savons pas encore. Le théâtre dans lequel on nous avait finalement programmé n’est pas encore terminé.

Je n’en veux pas à Oumar. Il fait tout ce qu’il peut, mais il n’est « que » le Directeur des Affaires Culturelles de Dakar et ce festival n’est pas un véritable festival des arts car les arts et les artistes ne sont pas le centre (cela devient une habitude). Cela apparaît de plus en plus comme l’habit chamarré d’une opération politique d’envergure dont Kadhafi a donné hier sous  l’imposant monument de l’Unité Africaine, le la. Un discours agressif mais fin, volontariste et efficace où il appelle les peuples plus que leurs dirigeant à la construction d’une Afrique dotée d’une armée unique (sous les ordres de qui ?).  Nous nous sommes approchés du monument et, lorsque j’ai vu que le directeur artistique du festival avait toutes les peines à entrer dans l’enceinte de cette cérémonie sous le regard armé des gendarmes, tout devint très clair. Alors à suivre…

P.S. Je lis dans les journaux ce matin qu’un « festival de protestations » émanant des artistes qui s’estiment mal traités s’élève. Alors peut-être finalement, les artistes auront-ils leur mot à dire. Le public aussi. A suivre toujours…

 

Naissance d’une marionnette

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 10 décembre 2010 at 2:36

Début janvier, nous commençons le travail de mise en scène de ma pièce Rue Saint Denis. Même si les quelques lectures sur table que nous avons organisées avec les comédiens dans le cadre du casting, ont commencé à donner chair au texte, et m’ont permis de mieux fouiller au coeur de ses entrailles, tout cela reste encore abstrait et les intentions scéniques flottent encore dans le monde des idées platoniciennes.

Bientôt donc commence l’épreuve du réel et la tombée dans le monde sublunaire comme disait Aristote. L’esprit devient anima, mouvement, conjugaison intime entre l’âme et le corps, le sprituel et le réel. Mouvement est ce qui donne vie, motion comme on dit en anglais, de même racine que motus, moteur ou encore motion en français qui signifie aussi mouvement. La motion divine, c’est la grâce, c’est à dire ce mouvement propre (motu proprio) qui exprime la grâce d’un individu exprimant la liberté de son corps. Ainsi le texte dans la mise en scène doit trouver sa grâce, motu proprio. Le but est donc bien de créer un monde par le mouvement et en mouvement, mais un mouvement propre. Une entité qui a sa vie autonome et qui de fait, échappe à son créateur. Petrouchka échappe à Fokine comme Pinocchio à Gepetto. Et on comprend la fascination de Kleist pour la marionnette qui, en action, exprime encore mieux que le danseur le mouvement de l’esprit. Mais la marionnette vit. Elle vit réellement. Plus, elle donne vie. C’est en tout cas ce que je perçois dans la naissance à petits pas de celle de la Mère Paulin, personnage à part entière de ma pièce Rue Saint Denis. Nous avions déjà la maquette du décor conçu et construit par Laurent Berman. Elle nous donne un espace, une ambiance, mais projetés dans une miniature, encore abstraits tant que ses 5 mètres de haut, ses 8 de profondeur et ses 10 de large n’auront pas pris possession de la scène. Mais la marionnette, elle, naissant grandeur nature, nous donne le la de cette chair, de cette vie qui prend corps sur la scène. Ombline de Benque sa créatrice nous la présente et nous restons bouche-bée. Elle est déjà si vivante. Voici le 7eme comédien de la troupe et c’est lui qui ouvre le bal, nous met en mouvement. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Puis viendront les costumes de Charlotte Villermet qui eux aussi ont leur vie. Ils doivent habiter le comédien autant qu’ils l’habillent. Ils sont une part indéfectible du personnage. Que seraitArlequin sans son manteau? Oui, les personnages vivent et c’est ce que nous dit d’emblée notre marionnette. Cette vie a une âme et un corps, ceux du comédien, alchimistes du verbe et du mouvement qui transmutent la matière scénique en l’or du drame. Le texte? Oui, bien-sûr le texte. Le metteur en scène? oui, bien-sûr le metteur en scène. Que serait le texte s’il n’était déjà habité par les personnages qu’il fait parler, s’il n’était conçu pour être porté par les comédiens qui s’en habillent? Que serait le metteur en scène si, comme le meilleur des cavaliers, il ne savait accompagner le mouvement du texte, des comédiens et des personnages pour mieux leur indiquer sa direction?

décor de Laurent Berman

Et en tant qu’auteur je vois dans cette marionnette mon texte qui prend déjà vie, et en tant que metteur en scène, je suis comme Gepetto qui fabrique son pantin et rêve en son for intérieur que ce sera un enfant vrai. Et c’est ce qui peut arriver de mieux à un auteur ou un metteur en scène: que cet enfant soit vrai, c’est à dire qu’il sorte des chemins imaginés et pré dessinés, qu’il prenne ses jambes à son cou et trace son bonhomme de chemin, le chemin de son indépendance en tant qu’oeuvre pour prendre le risque de toutes les rencontres avec le spectateur. C’est ce que me dit la marionnette de la mère Paulin dans son silence si éloquent.

Glasgow sur scène

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements on 8 novembre 2010 at 12:10

Glasgow (bridge)

Les artistes sont sans doute les meilleurs ambassadeurs de leur pays, pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté.

Les rencontres organisées par l’IETM (Informal European Theater Meeting) ou par FENCE, réseau d’auteurs auquel j’appartiens, ont pour objet de créer des ponts enjambant les frontières culturelles, politiques, sociales, afin que les individus porteurs de leurs horizons dialoguent, se questionnent, communiquent des informations pouvant aider non seulement à la production et à la diffusion (c’est l’aspect marché) mais aussi à la réflexion sur son propre travail, le cadre de sa créativité, et à la compréhension de l’autre, une meilleure appréciation de son horizon esthétique.

Dire des artistes qu’ils sont des ambassadeurs pourrait être reçu au mieux comme un poncif dont le danger réside dans la légèreté d’une telle affirmation qui pourtant porte à conséquence, au pire comme un postulat qui du point de vue du politique fait des artistes leurs vassaux et de l’art un objet de marchandisation et un outil politique (deux dimensions que l’on retrouve dans la notion de « vitrine culturelle à l’étranger»). Il est donc clair qu’il faut porter une attention toute particulière à la deuxième partie de la proposition : « pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté ».

Un artiste est d’abord un citoyen et un individu qui exprime un point de vue personnel. Ce point de vue est forcément le produit d’une analyse critique. Critique au sens de réflexion distanciée prenant en compte les paramètres d’une situation, d’un événement. Il n’y a pas meilleure manière de comprendre un pays qu’à travers le regard critique d’un de ses ressortissants. L’artiste est un être social et l’art dont il est porteur porte en lui l’essence même d’une dimension de la société. L’art n’est pas nécessairement en soi social mais il exprime une relation au social et questionne en ceci la cité.

Rien de plus européen donc que ces meetings d’artistes européens qui, à leur manière construisent une Europe faite d’individualités, de diversités, et de volonté de mouvement vers l’autre.

Ces rencontres FENCE, les douzièmes du nom, organisées à Glasgow dans le cadre de l’IETM, par  le Playwrights’ Studio of Scotland dirigé par la charmante et dynamique Julie Ellen, fut comme les précédentes, passionnantes. Il fut question d’identités et de séparation artificielle des nations. Des Tchèques et des Slovaques, nous ont parlé de leur ancien pays commun : la Tchécoslovaquie. L’Afrique aussi était présente et on entendit parler de néocolonialisme dans la manière dont est organisée la diffusion européenne des œuvres et des artistes africains. Nous nous sommes lu, comme d’habitude, nous nous sommes traduits, nous avons bu et dansé et partagé nos rires et, pour certains nous nous sommes donnés rendez-vous en Guadeloupe dans une semaine et pour d’autres à Stockholm au début du printemps prochain.

Alors ne pas croire que la pluie écossaise sur Glasgow soit porteuse de frimas et de claquements de dents. Elle est comme la douche du même nom. Elle cache entre ses gouttes une chaleur étonnante…

Cher blog

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 30 octobre 2010 at 12:11

Mon cher blog, je t’avais oublié. Abandonné comme une épave au milieu du silence agité du vaste webocéan. Vide de tout mot nouveau et charriant le souvenir des mots anciens. Presque deux mois déjà. Mais je dois t’avouer que tu ne m’as pas manqué. J’étais ailleurs et libéré du goût d’écrire et même, disons le franchement puisque nous y sommes, du goût de lire. Plus une trace de cette drôle d’addiction qui m’entraînait chaque matin devant le clavier de mon ordinateur pour jouer cette étrange musique qui s’écoute par les yeux et fait danser les mots. Fini ce besoin pressant de communiquer presque en direct mes sentiments, révoltes, enthousiasmes, passions et pensées pêle-mêle à des lecteurs sans nom et sans visage que j’imagine de l’autre côté du masque anonyme de mon écran d’ordinateur. Pourtant, ils restent toujours là, peut-être les mêmes, peut-être d’autres, mais en bon nombre très régulier, comme en atteste ton outil statistique, venant se cogner à la page vide du jour ou butiner toutes les archives. Cela a quelque chose d’à la fois rassurant et inquiétant. Par toi, je me suis fait des amis comme on dit sur facebook, c’est à dire des relations virtuelles qui parfois sortent de cette virtualité pour réellement communiquer en se donnant un nom, un visage, des pensées vraies, des sentiments aussi, et puis s’effacent un temps pour parfois revenir. Ce n’est pas toi qui m’a manqué, mais eux sans doute, ces anonymes lecteurs qui prennent forme, une forme spectrale dans le graphique du spectrogramme de statistiques. Ils étaient mille, deux mille, trois mille et parfois plus en fonction des moments, des titres et de l’actualité. Et au milieu du nombre, des permanents et des fidèles. C’est pour eux que j’écris sans doute. Ecrire c’est bien plus qu’un simple acte solitaire. C’est une manière d’offrir et partager toute l’épaisseur d’une solitude. Ecrire c’est être seul, mais on écrit pour ne pas l’être. Tu ne m’as pas manqué, cher blog, mais si je reviens à toi et reprends pied sur ton pont délaissé, c’est que sans doute, comme le vent se lève, le goût de l’écriture reprend possession de moi. Pourquoi? Sans doute comme disait ma grand-mère, il y a un temps pour tout. L’action avait mangé l’écrit. Pourtant c’est pour l’écrit que j’étais en action. Action de produire la mise en scène de ma nouvelle pièce « Rue Saint Denis » qui sera créée le 3 février 2011 à la scène nationale de la Guadeloupe et reviendra à Paris pour être jouée au Théâtre de l’Epée de bois de la Cartoucherie de Vincennes. Action aussi, entre autres, d’organiser une rencontre inédite en Guadeloupe en l’Auberge de la Vieille Tour entre 20 auteurs de théâtre d’Europe, mais aussi du Sénégal et du Bélarus, et 20 auteurs de la Caraïbe venant d’Haïti, de Cuba, de Sainte-Lucie, de la Jamaïque, de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique. 6 jours qui feront trembler le monde puisqu’on écrira tous ensemble sur le thème « le tremblement de terre ». Six jours qui promettent d’être passionnants et qui méritent bien que j’aie passé autant d’énergie à les organiser en collaboration avec une autre association de promotion de l’écriture théâtrale de la caraïbe (locale celle-ci): ETC_Caraïbe.  Ce sera bientôt: du 14 au 20 novembre 2010. Et, promis, cher blog, j’en ferai part à tes lecteurs.

Alain

Sur le pont d’Avignon

In 2.4- Théâtre on 24 juin 2009 at 12:01

A quelques jours du départ pour Avignon, c’est le branle-bas de combat. L’équipe entoure la nouvelle venue, Yane Mareine qui a courageusement relevé le défi de reprendre en peu de temps le rôle pivot de Gerty Archimède. C’est un bonheur de la voir entrer dans le rôle, chercher son personnage pour l’incarner avec justesse. Intéressant d’autant plus que ce personnage réel, je l’ai bien connu puisque c’était ma tante et que je la vois peu à peu revivre et investir le corps et l’esprit de cette belle comédienne qui semble avoir le même tempérament naturel, la même force de persuasion, le même type de charisme et d’autorité que la personne qu’elle incarne. J’observe Antoine Bourseiller au travail. C’est toujours un vrai plaisir de voir ce sculpteur de la scène s’emparer de la matière du texte et modeler avec rigueur et précision le jeu de l’acteur qui, emportant ses qualités et son interprétation personnelle, se laisse littéralement prendre en mains par le maître. Celui-ci en  profite pour mettre une nouvelle touche à sa mise en scène, cherchant les déplacements et les actions les plus justes, les plus signifiants, les plus propres à éclairer le texte et la dramaturgie. Le crû d’Avignon promet d’être riche. J’aime aussi observer la manière dont l’équipe peu à peu inscrit la nouvelle venue dans le groupe et dans la partition. Le théâtre est un lieu de solidarité et de conflits où se joue l’humain en sa totalité. En quelques années, nous avons formé, à travers ce spectacle et quelques actions un véritable esprit de troupe, et cela me plaît. Je ne résiste pas à présenter, même succintement, chacun de ces artistes qui vont participer à la fournaise théâtrale d’Avignon:

Antoine Bourseiller met en scène

Bourseille-AntoineMetteur en Scène de théâtre et d’opéra, auteur de pièces dramatiques, comédien, directeur de théâtre, fut aussi ami de Jean Genet dont il a monté Le Balcon et Le Bagne. Il est un des découvreurs d’auteurs du théâtre contemporain. Chevalier de la légion d’honneur et Commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres. Il a dirigé dans ses mises en scène Danielle Delorme, Edwidge Feuillère, Maria Casarès, Suzanne Flon, Christine Fersen, Annie Decaux, Anna Karina, Sami Frey, Yves Robert, Jean-Paul Roussillon, Serge Reggiani, Pierre Richard, Chantal Darget, Fanny Ardant, Jean-Louis Trintignant, Roland Bertin, Henri Tisot, Jean-Paul Farré, Jean Pierre Bisson…

Yane Mareine joue Gerty Archimède

Tatie 083-1

Comédienne et chanteuse. Elle s’est formée au métier de comédienne aux cours Charles Dullin à Paris, puis a multiplié les masters class, entre autres avec le maître Grotowski. A partir de 1979, elle joue en Allemagne des rôles du répertoire classique, notamment  Hélène de Troie, qu’elle interprète entièrement  en  langue allemande. Dès lors, elle jouera dans divers théâtres d’Europe, enchaînant de nombreuses  créations  sous la direction notamment  de Jorge Zuluetta, Jacobo Romano, Astor Piazzolla, Yves  Jansen. Elle inscrit ses choix théâtraux dans une véritable exigence du théâtre de texte

Sonia Floire joue Angela Davis

sonia-floire1Elle a été formée à la classe libre du cours Florent puis au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (CNSAD) par Philippe Adrien, Dominique Valadié, Gilberte Tsaï, Caroline Marcadé, Christian Benedetti, Daniel Mesguich. Au cinéma, elle a joué dans « Les amants reguliers » – Réalisation Philippe Garrel et dans « Une famille très ordinaire » – Réalisation Julius Amédée-Laou.Au théâtre, elle a joué notamment dans « Un songe, une nuit d’été » d’après Shakespeare – mise en scène par Pauline Bureau, « Dom Juan » de Molière – mise en scène Jacques Osinski et « Sur le vif (2) Le gai savoir » – mise en scène Gilberte Tsaï.

Mariann Matheus joue Soeur Suzanne

mariann-mElle a joué au Théâtre du Campagnol Mémoires d’Isles, de Ina Césaire, mise en scène Jean-Claude Penchenat, pièce pour laquelle elle collabore à l’adaptation de récits transmis par des femmes âgées des Antilles.

Puis, « La Bonne âme de Se-Tchouan » (rôle principal), adaptation en créole du texte de Brecht, mise en scène Pierre Vial à Fort-de-France, au Centre dramatique de la Soif nouvelle. En 1987, « Ton beau capitaine » de Simone Schwarz-Bart, mise en scène S. Cave, en Guadeloupe, et reprise au Théâtre National de Chaillot. En 1991, « La Tragédie du Roi Christophe » (rôle du conteur-chanteur), de d’Aimé Césaire, mise en scène Idrissa Ouedraogo à la Comédie- Française et « Grand Hôtel » (rôle principal), pièce de V. Placoly, mes de Y. Labejof, pour les Rencontres Caraïbéennes de Théâtre au C.M.A.C à Fort-de-France. Parallèlement au théâtre, Mariann Mathéus poursuit son travail musical pour « revisiter » la tradition dont elle est issue.

Alain Aithnard joue Joachim

aithnard2Comédien et musicien, Alain Aithnard est un habitué des grandes scènes et joue régulièrement avec de grands metteurs en scène comme Jacques Nichet (Combat de Nègre et de Chiens de B.M. Koltes -2003, La Tragédie du Roi Christophe (Aimé Cesaire,1997 ), Joël Jouanneau (Madame, on meurt ici -2002, Mamie Ouate en Papouasie – 2000, Les Dingues de Knoxville-1999 Gaucheuppercut- 1996, La Main Bleue-1998, L´Aigle À Deux Têtes-1998, Le  Marin perdu en mer -1990, Pierre Beziers (Les Lettres Perdues d´Honoré Bonaventure de jean Cocteau – 2000, BELOVED OU LA MEDEE DU 124 d´apres le roman de Toni Morrison), Richard Demarcy (LES Rêves de Lolita et Laverdure 1992, POUR VOUS Lucio Mad -1987, L´Etranger dans la Maison 1982, Voyages d´Hiver,-1986, ALBATROS-1984), Gabriel Garran (Le Destin Glorieux du Maréchal NNIKKON NNIKKU de tchicaya U’Tamsi-1987, PARCOURS (d´apres Sur le Chemin des glaces de Werner Herzog)-1981, Disparitions (d´apres les textes de Lewis Caroll)- 1979), Jean Paul Wenzel (Garance SPARDAKOS d´après le roman Spartacus d´Arthur Koestler-1975, LE MANDAT (d´après le roman de Sembene Ousmane)…

Vénus et Adam (teasing)

In 2.4- Théâtre on 20 juin 2009 at 12:16

Lundi 22 juin, 20h au théâtre Darius Milhaud à Paris, lecture de Vénus et Adam.

Voici un petit extrait de la pièce (l’entrée) à mettre en bouche:

VENUS ET ADAM

1

Noir, musique comme un générique. Lumière progressive sur une scène nue ou presque, un plateau de télévision. Un personnage, le journaliste, entre et vient à l’avant-scène. Il s’adresse à une caméra. Son image est projetée en fond de scène comme chaque intervention filmée dans cette scène.

Le journaliste : A quoi ça tient la paix ! Juste une question de lumière. Un œil distrait qui se détourne, un petit crachin, du vent faisant friser la chevelure du fleuve, et ça passait pour l’ombre filante d’une mouette rieuse. Encore un peu de brume et moi je continuais comme chaque matin à mâchouiller tranquille mes œufs brouillés les yeux perdus dans la Tamise. Un petit peu de brume et on dormait tranquille sans ce morceau de bois flottant à l’air insignifiant, qui vient gâter notre sommeil.

Ce 21 septembre 2001, le monde avait de quoi s’occuper et c’est au ciel qu’on regardait l’enfer. Mais il y a toujours des gens qui gardent la tête baissée, qui ne veulent rien savoir, qui rêvent au fil de l’eau. Au tout début, ça n’avait l’air de rien. Un petit matin d’automne comme Londres les aime bien. Blanchâtre, clairet et tristounet comme le thé tiède d’une vieille rombière, avec un vent frisquet qui vous ramène des feuilles mortes, des petits bateaux sur l’eau. Elles voguaient en rangs serrés sur la Tamise en frissonnant vers le grand large. Qu’est-ce qu’on avait à faire de ça ? Un bout de bois flottant au fil de l’eau. Ce n’était rien d’autre que rien, du genre non-événement. Un truc qui aurait pu passer incognito devant les yeux indifférents de l’univers. C’était pas fait pour être vu. Un truc intime qui ne regardait que ceux qui l’avaient fait. Un truc communautaire, un truc vicieux en cercle fermé. Eh bien voilà que ça s’étale en plein mitan du jour, dans les journaux, à la télé, dans tout ce qui parle et qui se lit et c’est l’écho du monde, tiré aux quatre coins. Jusqu’à New-York, jusqu’à Pékin, Paris, Johannesbourg ou Istanbul. Et moi qui suis journaliste, un envoyé spécial, je vis tranquille à Londres et j’écris pour Paris. Je suis contraint de mettre les mains dans cette horreur. Mon Dieu oui, cette horreur. De la décortiquer et de la découper, et mon stylo est un scalpel qui a l’odeur du sang, qui va fouiller profond, qui a pris goût à ça. Ma main est comme un chien sauvage. Elle fouille, elle fouille, elle gratte, elle gratte car l’opinion réclame, car l’opinion a faim.

Voix off : coupez !

Noir, sur l’écran du fond de scène, le journaliste sur fond d’images d’eau, de fleuve et de brouillard, musique. Un autre personnage entre. On aperçoit juste sa silhouette sur le fond d’images qui suggèrent un ambiance londonienne. Il s’adresse au public.

Le détective: Que voulez-vous ? on a besoin, des journalistes. Enfin, maintenant bien plus qu’avant. Avant, c’était plus simple. C’était un jeu d’enfants. On coursait les voleurs et ils nous couraient après. Les assassins passaient à table et eux mangeaient les restes. Fallait faire attention à ne pas laisser de bons morceaux parce qu’ils étaient sitôt lâchés à la grande meute et ils partaient hurler à tous les vents. Maintenant, ils font partie de notre métier. On nous apprend à faire avec, à les utiliser. Un journaliste bien dressé, ça vous en ramène des trucs et des pas clairs. Non, non, je plaisante. Oui, bien-sûr, c’est ça, je ris jaune, comme ils disent mes collègues, toujours très spirituels. Il ne faut pas croire, il n’y a pas que des gentlemen à Scotland Yard. Y a plein de rigolos. Au début, ils rigolaient, c’était comme un réflexe. Ils se marraient comme des gorets, après, ils riaient jaune et je riais avec. Dans ces cas là, on est bien tous pareils.

Voix off : on tourne !

Le journaliste (à la caméra) : Ce bout de bois flottant, c’était du bois d’ébène. Du bois qu’on entassait dans des silos flottants bien attaché à de grosses chaînes. Parce que ce genre de bois sauvage, ça remuait dans le voyage. Ca ne bougeait pas seulement, mais ça criait, mais ça mordait et ça pleurait. Du bois vivant avec des yeux exorbités, des jambes faites pour courir, des bras pour étouffer, des mains pour étrangler. Eh oui, du bois d’ébène. Mais celui-là, qui se baladait dans la Tamise, et qui aurait bien pu tomber d’un des navires du temps passé, ce n’était rien qu’un tout petit bout de bois. Quarante ou cinquante centimètres à peine. Oh, presque rien ou pas grand-chose. Il n’avait rien en soi de dangereux. Pas de dents pour arracher le nez, pas d’œil pour effrayer, pas de voix et pas de cri. Pas de jambes pour maronner et se carapater. Pas même de mains pour étrangler. Il n’avait rien. Rien. Juste un tronc, un petit tronc. Un tronc sans branche, avec rien qui dépasse. Tout lisse.

Voix off : coupez !

Le détective (au public) : Ce rire nous faisait mal, il nous serrait les tripes à dégueuler. C’était de l’humour noir. On est œcuméniques dans la police (il pouffe). Et l’autre qui la ramène : « pas même moyen de lui mettre des menottes » (il contient un fou-rire). Ah oui, je vous jure, on rigole bien dans la police. Ca fait passer l’angoisse.

Le journaliste (au public hors caméra pendant que la caméra filme le détective)

Un tronc humain, mon dieu. Un tronc humain. Sans tête, sans bras, sans jambes. Un tronc d’enfant. C’était… presque un bébé. Emmailloté au fil de l’eau, juste habillé d’un short orange. Un petit Moïse mais sans berceau. Mais c’était quoi, Bon Dieu. Mais c’était quoi sa terre promise ?

Le détective (à la caméra) : Quel Hyde ? quel Jack ? quel éventreur ? Pour quel mobile ? sur un enfant ! un truc sexuel, de pédophile ? Un crime raciste ? On en voit plein. Mais pas comme ça. Ca, c’est pas du racisme ou alors, sauce martienne bien pimentée, un gars qui en a contre toute l’humanité. On a même pensé à un déchet de trafic d’organe. Mais pourquoi jeter ça dans la Tamise, pourquoi le vider de tout son sang, bien le nettoyer à l’intérieur comme un poisson de court-bouillon et l’habiller d’un short orange ? Parce que le môme, c’est sûr, quand on l’a égorgé, il n’avait pas sur lui de short orange. On lui a mis le short après. Le sang était à l’intérieur.

Voix off : coupez !

Le journaliste (toujours hors caméra) : Mais c’était quoi sa terre promise ? Il allait où ? Il venait d’où l’enfant de l’eau, le petit poisson? Quelles étaient ses attaches ? A qui accrochait-il ses petits bras? Quels seins lui donnaient la tétée, l’enfant sans tête ?

Voix off : ça tourne !

Le détective : (à la caméra) : Mais plus le temps passait, et moins ça rigolait. Petit à petit, on voyait bien que les regards ne se croisaient plus, on évitait de se parler en face de peur de voir sur nos visages les plis des draps froissés.

Voix off : coupez !

Le journaliste :(hors caméra): Il venait d’où l’enfant de l’eau et c’était quoi sa terre promise ?

Le détective : (à la caméra  pendant que le journaliste s’apprête à se faire filmer)

L’enfant sans tête nous grignotait nos nuits et nous mettait dans l’embarras. On ne savait plus quoi faire de lui. Une armée de sans-papiers à côté de ça, c’est de la plaisanterie. C’est qu’il revendiquait, de jour en jour un petit peu plus de place. C’est qu’il manifestait dans son silence. Mais pas moyen de l’expulser. Aucune identité, aucune adresse, pas de destination. Drôle de colis. Ca nous est tombé dessus. Drôle d’héritage. Un petit paquet de chair que nul ne réclamait.

Le journaliste (à la caméra, avec un autre ton) : Il allait où, il venait d’où, quelles étaient ses attaches?

Pas de prison en photos

In 2.4- Théâtre on 15 juin 2009 at 12:01

Galerie photos de Pas de prison pour le vent

La vraie Gerty Archimède, députée après-guerre avec pain et gendarme

La vraie Gerty Archimède, députée après-guerre avec pain et gendarme


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Photos ci-dessus: Brigitte Enguerrand

Antoine Bourseiller, metteur en scène

Antoine Bourseiller, metteur en scène

Alain Aithnard (Joachim)

Alain Aithnard (Joachim)

Mariann Mathéus (Soeur Suzanne)

Mariann Mathéus (Soeur Suzanne)

Sonia Floire (Angela Davis)

Sonia Floire (Angela Davis)

L'auteur embrassant la statue de sa grande tante Gerty

L'auteur embrassant la statue de sa grande tante Gerty

La toute première lecture à l'occasion de la journée de la femme (mars 2006) dans la grande salle de conférences de l'espace Niemeyer place du Colonel Fabien

La toute première lecture à l'occasion de la journée de la femme (mars 2006) dans la grande salle de conférences de l'espace Niemeyer place du Colonel Fabien

Inauguration de la rue Gerty Archimède (mai 2007) en présence de mme Hidalgo et de la maire du 12è arrondissement de Paris

Inauguration de la rue Gerty Archimède (mai 2007) en présence de mme Hidalgo et de la maire du 12è arrondissement de Paris

Photos ci-dessous: Brigitte Enguerrand

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Mariann Matheus, Sonia Floire et Marie-Noelle Eusèbe (remplacée à Avignon)

Mariann Matheus, Sonia Floire et Marie-Noelle Eusèbe (remplacée à Avignon) Photo Alain Foix

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Avis pour Avignon

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant on 14 juin 2009 at 1:44

Nous relançons l’aventure de Pas de prison pour le vent à Avignon cet été (du 8 au 31 juillet, 12h40 tous les jours) dans le magnifique théâtre du Petit Louvre (tout près du Palais des Papes).

J’y serai dès le 29 juin pour le montage technique avec Antoine Bourseiller, metteur en scène.

Dès le 29 juin, je compte lancer une chronique avignonaise (cahiers d’Avignon) portant un regard sur la vie de cette ville lors du festival, un peu à la manière de mes chroniques hollywoodiennes (cahiers de Californie) de l’été dernier (voir les archives). Ainsi, ceux qui n’ont pu se rendre sur place pourront vivre à travers le prisme de mes textes une aventure d’un mois faite sans aucun doute de galères en tous genres d’une compagnie se produisant dans le off d’Avignon. Restez à l’écoute.

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Ci-dessous, la salle de la chapelle au théâtre du Petit Louvre (225 places à remplir tous les jours au milieu de plus de 800 spectacles présentés à Avignon. Ca c’est téméraire! Que ceux qui ont déjà vu et apprécié ce spectacle fassent circuler le bouche à oreilles. C’est vital.) P.S. Salle climatisée, fauteuils confortables, on peut y dormir à l’aise (voilà un argument publicitaire). En prime, deux extraits vidéos: extrait1, extrait2

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