Rugby, poème gestuel

Article paru dans Libération (pages Rebonds)

Rugby, poème gestuel

par Alain Foix, écrivain

Comme au sortir d’une mêlée, j’émerge ébouriffé et défrisé de cette finale de la coupe du monde de rugby que nous a offert ce matin l’Eden Park stadium d’Auckland. A l’affiche France contre All Blacks. Les All Blacks ! Ce mot me fait courir un frisson par tout le corps. Ce mot me couvre du maillot numéro 14, celui d’un trois quarts ailes droite trempé de sueur adolescente.

J’ai dix-huit ans, et mes quatre vingt cinq kilos sont lancés à 40km/h dans un étroit couloir bordé d’une demi-tonne de muscles et de rage tentant de m’empêcher d’écraser derrière la ligne adverse cet énorme œuf de poule que je porte sous le bras.

La ligne française en blanc et la ligne Black en noir, un jeu d’échec sur tapis vert. Un jeu d’échec tout en muscles et mouvements, en folles diagonales, en hommes tours, en hommes chevaux courant en zigzagant. Un jeu d’échec sans roi ni reine, aux règles claires et sans appel, à la confrontation directe. Un jeu aux sources moyenâgeuses où les buts érigés en H majuscules font figure de châteaux forts. Un jeu qui comme les échecs ne cache pas sa symbolique de guerre. Un jeu qui joue la guerre pour ne jamais la faire. Et avec les All-Blacks, tout commencera par un poème. Un poème gestuel qu’on attend dans un frisson, qui donne à cette confrontation sa dimension rituelle. C’est le Haka qui fait penser au Waka, cette forme poétique japonaise qui a donné naissance aux fameux haïkus.

Celui des All-Blacks fut écrit par le chef maori Te Rauparaha en hommage à un autre chef, Te Wharerangi (connu pour sa pilosité abondante), qui l’aida à échapper à une tribu ennemie lancée à ses trousses et le sauva d’une mort certaine. Voici donc ce que dansent les All Blacks, guerriers maoris, face aux lignes ennemies : « Frappez des mains sur les cuisses Que vos poitrines soufflent Pliez les genoux Laissez vos hanches suivre le rythme Tapez des pieds aussi fort que vous pouvez C’est la mort ! C’est la mort ! C’est la vie ! C’est la vie ! Voici l’homme poilu Qui est allé chercher le soleil, et l’a fait briller de nouveau Faites face ! Faites face en rang ! Faites face ! Faites face en rang ! Soyez solides et rapides devant le soleil qui brille ! »

Une danse de guerre scandée sur un poème tendu entre la vie et la mort, qui va chercher le soleil au fond de la nuit noire, qui va chercher la vie dans les mains de la mort.

Et avec ce poème, le sport devient théâtre. Ou plus exactement, retrouve dans le théâtre sa dimension profonde. Oui, les athlètes affectifs d’Artaud, c’est eux aussi car le théâtre est d’abord une mise à l’épreuve du corps, car le stade est un théâtre où se joue ce qui se joue dans tout théâtre : le jeu de la vie et de la mort, du hasard et de la nécessité, du réel et de sa mimesis, du conflit et de sa résolution, du vertige et de l’assiette, le tout dans une dramaturgie d’action et de mouvement donnée à l’ovation, à la critique et à l’arbitrage.

Ce matin, la rage de vaincre des français butant contre la nécessité de ne pas perdre des All Blacks nous a offert ce que le rugby a de plus beau. Et ce, dans le jeu d’apparence le plus simple, le plus archaïque du monde : une tête de bélier (les avants allant pilonner les lignes ennemies) et un bras armé comme une catapulte (la ligne des ailiers) qui transforme la force en mouvement et qui à son bout va lancer ce boulet humain, cette masse de chair, de vie, et d’espérance que je rêve d’être encore, lancée dans un frisson adolescent à 40 km/h vers la ligne ennemie avec sous les bras son œuf de Pâques, œuf d’un printemps toujours recommencé.

Alain Foix

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