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Qui es tu San Francisco?

In Cahiers de Californie on 16 août 2008 at 8:43


Qui es-tu San Francisco ? Je te questionne et tu me jettes au visage ton puzzle multicolore et te couvres de brume, et ton Golden Gate Bridge, arc en ciel de métal posant ton auréole tout au bout du Sunset, se cache sous les nuages abandonnant son empire d’horizon à cette affreuse grimace, cette verrue sur la mer qui a pour nom de sinistre mémoire la prison d Alcatraz. Je t’ai parcouru de part en part, depuis Union Square et le quartier chinois, ai traversé Haight-Ashbury, ton ancien quartier de hippies aujourd’hui couvert de bobos faisant commerce de pacotille de ce qui fut autrefois une pensée et un mode de vie. J’ai bu le thé servi par des pseudo geishas en robes traditionnelles au milieu de ton tea garden japonais, et parcouru un de tes parcs immenses où se situe ce beau musée de Jong que j’ai préféré pour commencer au Moma. Et puis j’ai vu tes pauvres jetés sur tes trottoirs opulents et arrogants, noirs pour la plupart, tes nuits frivoles, tes bars festifs, tes défilés de mode et ton clinquant. Demain, je prendrai le bateau et passerai sur le Golden Gate Bridge pour t’embrasser depuis la mer avec un recul nécessaire, puis monterai tout en haut de ta tête, aux Russian et Nob Hills, pour plonger de très haut sur ton identité Mais je sais déjà que je ne saurai pas plus sur toi qu’une femme sur qui on lorgne au passage du décolleté généreux. Du reste je sais bien qu’il est illusoire de vouloir saisir le vrai visage d’une ville en si peu de jours. Je ne suis pas de ces voyageurs collectionneurs qui s’illusionnent de leur regards et qui se « font » des villes comme ils disent : « j’ai fait Hong-Kong, New-York, Moscou… ». Se faire une ville comme on se fait une pute. Et sincèrement peut-on d’ailleurs se faire une pute si on n’est pas soi-même déjà fait ? Fait comme un rat, comme ces rongeurs de dépliants touristiques, modernes tapettes pour rats des villes.

San Francisco, je te connais à peine, et déjà tu m’exaspères. Il est des villes comme des humains qui se laissent saisir d’un regard, même s’ils savent garder le mystère derrière ce qu’ils offrent au premier coup d’œil. Tu es d’une autre nature. Tu joues un jeu et tu minaudes comme le premier travelo venu. Oui, tu es une ville qui joue, et ce jeu semble faire partie de ta personne même. Tu joues ta vie comme une adolescente. Comment une ville jeune comme toi, enflammée en 1848 par la fièvre de l’or et fortifiée sur le tissu du jean de Levi-Strauss, peut-elle être autre qu’adolescente. Tu es une adolescente qui a grandi trop vite, mal dans un corps trop grand pour toi qui te vis encore un enfant, toi qui es une mégalopole alors que tu te voudrais encore village. Alors tu joues. Tu joues à ce que tu n’es pas, avec la grâce, la fougue, la sincérité d’une lolita. Tu m’agaces San Francisco et me séduis. Tu as dans ta frivolité la profondeur de ceux qui dansent leur vie sur un volcan. Toi, tu danses sur la faille de San Andréa avec frénésie et indolence. Tu sais qu’à tout moment l’océan peut te reprendre aussi vite qu’il t’a conçue dans un des ses violents coïts avec la terre qui se frotte sous lui. Quelle autre ville sait mieux que toi dans l’univers la fragilité de notre présence ici-bas? Peut être autrefois la frivole Pompéi dont les amants enlacés furent saisis sur le vif par la main léthale de la terre.

Tremblement de terre à Hollywood

In Cahiers de Californie on 30 juillet 2008 at 6:59
5h45. Etrange phénomène tout de même. Mon compteur est bloqué à cette heure là. Je tente de prolonger la nuit de force, mais rien à faire. Les phares antibrouillard sont allumés et le moteur monte en régime sous le capot. Faut se lever, en profiter. La brume se lève lentement sur Los Angeles. Encore un matin frais comme un yaourt, qui met en appétit, en appétit d’écrire. C’est sans doute un matin comme ce matin que ça viendra. Que ça viendra comme hier matin. Ce sera la dernière, la Big one, comme on dit ici. On en parle ici comme les surfeurs parlent de la grande vague mythique. Une dernière secousse, la grande, qui nous viendra de la faille de San Andrea sur laquelle nous dansons. Celle après laquelle il n’y aura rien, rien qu’une vague qui se retire sur une grande plage déserte. Peut-être dans cette brume renouvelée de ces matins si frais, renaîtront des marais ayant gagné le monde les diplodocus aux yeux si doux, au si long cou, et tous les dinosaures. Un monde lavé des hommes où tout serait de nouveau à refaire. C’est ce possible que j’ai touché du doigt où plutôt du pied hier matin dans un air si serein alors que tranquillement je pianotais sur mon clavier. C’est venu comme un grand éternuement. On se sent bousculé, on voit les murs bouger, on n’y croit pas, on continue de pianoter. Et puis le corps prend le relais du cerveau hébété. Earthquake ! Earthquake ! Tremblement de terre ! Dehors ! Dehors, vite ! Descendre les escaliers. Ca bouge, les pieds dérapent. S’accrocher à la rampe. La rampe est un serpent et l’escalier une queue de caïman qui vous envoie balader. Personne et rien à qui se fier, seulement à ce qui nous reste du sens de l’équilibre, l’héritage fondamental de la pesanteur. Dehors tout est devenu si calme. Comme si de rien n’était. Seulement les jambes, les pieds qui tremblent encore et le cerveau qui tente de débugger. Son écran est figé. Je regarde incrédule les murs de la villa. Pas une fissure, je me risque dedans. Pas une lézarde, tout est en place. Pourtant quelques secondes plus tôt elle gigotait comme une tige de tournesol sous un grand vent. C’est bien cela, un tournesol, cette maison, un habitat sismique. Tout est fondé ainsi sur ces collines dansantes.
Je repense à ce petit train truqué qui nous promenait avant-hier à travers les studios Universal. Entré dans un faux tunnel de métro, il s’était mis à secouer. Une rame cassée en deux nous a foncé tout droit dessus. Une vague artificielle a fait mine de nous submerger. D’énormes conduites fendues semblaient vouloir déverser tout le contenu des égouts de L.A. C’était un simulacre du Big One, comme un exorcisme, la fonction cathartique du cinéma. On vit là-dessus, on joue là-dessus. Un movie c’est bien ça, c’est ce qui bouge. La terre ne serait pas si elle n’était tremblée, le cinéma non plus qui s’inscrit dans la vie. Tout est construit ici sur le mouvement et tout est cinéma. Le cinéma, ne serait-ce pas cela depuis le premier train des frères Lumière : ce qui s’expose sur le possible d’une catastrophe, d’un crash ? Voilà sans doute pourquoi la première star du cinéma américain est la voiture, et le road-movie l’essence même de ce cinéma. Au Studio Universal, d’énormes machines faisaient danser entre elles des voitures dans un gigantesque ballet. Les voitures stars s’exposent fièrement, depuis celle des Marx brothers jusqu’à celles de Retour vers le futur en passant par celle des Blues Brothers ou de Marylin. C’est la voiture qui fait la star. Il suffit de voir se promener sur les boulevards ces interminables limousines blanches ou noires. Comme si le véhicule de leur destin était la voiture même. Je pense à James Dean, Isadora Duncan, Grace Kelly…

Sur le boulevard, les stars. Sous la lune hier au soir nous marchions sur les étoiles de Hollywood boulevard. Un boulevard cimetière taillé dans le marbre noir. Les étoiles ont un nom, un nom de star taillé dans ce ciel noir roulant sous les pas de la foule. Ava Gardner, Ray Charles, B.B. King, James Stewart, Mickey Mouse, humains et toons, vivants et morts, scintillant dans une voie lactée. Et ce sont nos pas, notre mouvement qui donnent vie à ces étoiles dorées. Nos pas qui viennent se poser auprès des empreintes de stars laissées dans le ciment. Mes pieds sont grands comme ceux de George Cloney. « Ca me fait une belle jambe, me dis-je ». Mais pourquoi diable vient-on mettre ses pieds dans les empreintes des stars ? Pour se dire qu’on existe ou pour se rassurer de l’existence réelle de ces idoles ? Au sol, en quelques endroits le marbre noir est éclaté et des étoiles aussi. Sans doute l’effet d’un tremblement de terre venu rappeler la vanité des hommes.

Je suis surexcité, ce soir je dine avec C.C.H. Pounder, héroïne de Bagdad Café, road movie par excellence, un des plus beaux actes poétique du cinéma de ces 20 dernières années. J’ai entendu sa voix au téléphone, et elle a ri, je l’ai fait rire malgré (à cause de) mon épouvantable parler anglais. Le si beau chant de ce beau film me trotte depuis ce matin dans la tête, et une question me hante : « de quoi allons nous donc parler ? » Nous sommes des étrangers. Elle me connait par une amie et moi par le cinéma. De quoi allons-nous donc parler ? Vivement ce soir.