Tremblement de terre à Hollywood

5h45. Etrange phénomène tout de même. Mon compteur est bloqué à cette heure là. Je tente de prolonger la nuit de force, mais rien à faire. Les phares antibrouillard sont allumés et le moteur monte en régime sous le capot. Faut se lever, en profiter. La brume se lève lentement sur Los Angeles. Encore un matin frais comme un yaourt, qui met en appétit, en appétit d’écrire. C’est sans doute un matin comme ce matin que ça viendra. Que ça viendra comme hier matin. Ce sera la dernière, la Big one, comme on dit ici. On en parle ici comme les surfeurs parlent de la grande vague mythique. Une dernière secousse, la grande, qui nous viendra de la faille de San Andrea sur laquelle nous dansons. Celle après laquelle il n’y aura rien, rien qu’une vague qui se retire sur une grande plage déserte. Peut-être dans cette brume renouvelée de ces matins si frais, renaîtront des marais ayant gagné le monde les diplodocus aux yeux si doux, au si long cou, et tous les dinosaures. Un monde lavé des hommes où tout serait de nouveau à refaire. C’est ce possible que j’ai touché du doigt où plutôt du pied hier matin dans un air si serein alors que tranquillement je pianotais sur mon clavier. C’est venu comme un grand éternuement. On se sent bousculé, on voit les murs bouger, on n’y croit pas, on continue de pianoter. Et puis le corps prend le relais du cerveau hébété. Earthquake ! Earthquake ! Tremblement de terre ! Dehors ! Dehors, vite ! Descendre les escaliers. Ca bouge, les pieds dérapent. S’accrocher à la rampe. La rampe est un serpent et l’escalier une queue de caïman qui vous envoie balader. Personne et rien à qui se fier, seulement à ce qui nous reste du sens de l’équilibre, l’héritage fondamental de la pesanteur. Dehors tout est devenu si calme. Comme si de rien n’était. Seulement les jambes, les pieds qui tremblent encore et le cerveau qui tente de débugger. Son écran est figé. Je regarde incrédule les murs de la villa. Pas une fissure, je me risque dedans. Pas une lézarde, tout est en place. Pourtant quelques secondes plus tôt elle gigotait comme une tige de tournesol sous un grand vent. C’est bien cela, un tournesol, cette maison, un habitat sismique. Tout est fondé ainsi sur ces collines dansantes.
Je repense à ce petit train truqué qui nous promenait avant-hier à travers les studios Universal. Entré dans un faux tunnel de métro, il s’était mis à secouer. Une rame cassée en deux nous a foncé tout droit dessus. Une vague artificielle a fait mine de nous submerger. D’énormes conduites fendues semblaient vouloir déverser tout le contenu des égouts de L.A. C’était un simulacre du Big One, comme un exorcisme, la fonction cathartique du cinéma. On vit là-dessus, on joue là-dessus. Un movie c’est bien ça, c’est ce qui bouge. La terre ne serait pas si elle n’était tremblée, le cinéma non plus qui s’inscrit dans la vie. Tout est construit ici sur le mouvement et tout est cinéma. Le cinéma, ne serait-ce pas cela depuis le premier train des frères Lumière : ce qui s’expose sur le possible d’une catastrophe, d’un crash ? Voilà sans doute pourquoi la première star du cinéma américain est la voiture, et le road-movie l’essence même de ce cinéma. Au Studio Universal, d’énormes machines faisaient danser entre elles des voitures dans un gigantesque ballet. Les voitures stars s’exposent fièrement, depuis celle des Marx brothers jusqu’à celles de Retour vers le futur en passant par celle des Blues Brothers ou de Marylin. C’est la voiture qui fait la star. Il suffit de voir se promener sur les boulevards ces interminables limousines blanches ou noires. Comme si le véhicule de leur destin était la voiture même. Je pense à James Dean, Isadora Duncan, Grace Kelly…

Sur le boulevard, les stars. Sous la lune hier au soir nous marchions sur les étoiles de Hollywood boulevard. Un boulevard cimetière taillé dans le marbre noir. Les étoiles ont un nom, un nom de star taillé dans ce ciel noir roulant sous les pas de la foule. Ava Gardner, Ray Charles, B.B. King, James Stewart, Mickey Mouse, humains et toons, vivants et morts, scintillant dans une voie lactée. Et ce sont nos pas, notre mouvement qui donnent vie à ces étoiles dorées. Nos pas qui viennent se poser auprès des empreintes de stars laissées dans le ciment. Mes pieds sont grands comme ceux de George Cloney. « Ca me fait une belle jambe, me dis-je ». Mais pourquoi diable vient-on mettre ses pieds dans les empreintes des stars ? Pour se dire qu’on existe ou pour se rassurer de l’existence réelle de ces idoles ? Au sol, en quelques endroits le marbre noir est éclaté et des étoiles aussi. Sans doute l’effet d’un tremblement de terre venu rappeler la vanité des hommes.

Je suis surexcité, ce soir je dine avec C.C.H. Pounder, héroïne de Bagdad Café, road movie par excellence, un des plus beaux actes poétique du cinéma de ces 20 dernières années. J’ai entendu sa voix au téléphone, et elle a ri, je l’ai fait rire malgré (à cause de) mon épouvantable parler anglais. Le si beau chant de ce beau film me trotte depuis ce matin dans la tête, et une question me hante : « de quoi allons nous donc parler ? » Nous sommes des étrangers. Elle me connait par une amie et moi par le cinéma. De quoi allons-nous donc parler ? Vivement ce soir.
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