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Trop de sexe dans mon jardin

In Chronique des matins calmes on 16 décembre 2007 at 9:07

Mon jardin est merveilleux, d’une fécondité rare et d’une activité sans pareille. La sève bouillonne aux premières caresses du printemps. Angiospermes ou plantes à ovaires, gymnospermes et spermatophytes sont en émoi. Bourgeons et fleurs turgescentes, pistils enflammés. Mon bananier rêve de bananes. Mon cerisier laisse choir sa robe immaculée à dentelles virginales en rougissant sous l’explosion de cerises vermeilles que les amants accrochent en boucles à leurs oreilles. Bourdons bourdonnants et abeilles butinant sous la robe sombre de mon épicéa qui fait gicler sa sève en abondance et qui n’en a jamais assez, ce pinacée qui jette incontinent sur l’herbe folle mêlée de fleurs sauvages un grand tapis de pines vertes et rousses.  Sous le bosquet de noisetiers à l’air timide qui borde un petit chemin sentant bon la noisette où je circule à bicyclette, il s’en passe de vertes et de pas mures. Suffit de l’observer. C’est le domaine des chats du voisinage qui en ont fait un lupanar au clair de lune et le terrain renouvelé de tous les enfilages à l’ombre complice d’une vigne vierge montée à l’assaut d’un mur décrépit. Leurs râles me crispent à l’heure même où j’écris. Il n’y a guère qu’au sein du mini marais que j’ai creusé au cœur d’un bosquet de bambous qu’on trouve, sous la surface sereine et lisse d’une eau limpide, des êtres qui semblent imperméables au vice. Ce sont mes 7 poissons qui dansent en mouvements lancinants mais chastes et que j’observe depuis tant et tant de temps en espérant y voir naître un enfant. J’ai laissé choir l’espoir. Ils sont 7 et resteront 7 jusqu’à ce que mort s’en suive. Il m’a bien eu, ce bougre de marchand aquariophile me refilant  7 mâles ou 7 femelles. Alors, dépité, mais bien rasséréné par les caresses mentales de l’eau, je me retourne vers mon figuier filou et fabuleux aux mille couilles charnues et chatoyant du vert au violacé. Il prodigue en abondance 3 portées de figues délicieuses par an. Que mon épicéa à la taille gigantesque ou mon beau cerisier veuillent bien me pardonner, mais c’est bien lui le roi, le magnifique figuier qui trône à l’entrée de la cour arrière. Ou plutôt, c’était, car il commit l’outrecuidance de balancer insolemment ses attributs sexuels devant les fenêtres vertueuses aux tulles toujours tirés  de ma voisine de derrière, une vieille fille noiraude et triste, déjà exaspérée sans doute par ces lascifs ballets de chats et chattes en chaleur, ces balancements crispants des angiospermes et autres gymnospermes, ces bouillonnements de sève. Trop de sexe dans mon jardin. Alors elle m’assigna devant un tribunal pour me contraindre à ôter de sa vue tout ce sexe qu’elle ne saurait voir. L’arrêt du tribunal est sans appel. Monsieur Foix est condamné à ses entiers dépends à couper tout arbre dépassant de deux mètres le haut du mur de madame X. Adieu belles figues dorées. Je dus t’émasculer, mon beau figuier en ce dimanche ensoleillé et froid. N’empêche, le printemps reviendra et avec lui la transe libidinale d’un jardin luxuriant. Rejets et sauvageons sortiront de plus belle et la triste voisine de derrière n’aura pour elle que ses prières.  

Non danse

In Chronique des matins calmes on 14 décembre 2007 at 10:46

Voici un article du Monde signé Dominique Simonnet que m’envoie mon ami compositeur Patrick Marcland, paru le 11 décembre. Je le relaie in extenso sur mon blog car il mérite vraiment d’être lu. J’y souscris totalement et je n’ai pas une virgule à y ajouter. Nom de nom, y aurait-il encore des critiques de danse? Ce serait la bonne nouvelle de la journée.

Les précieux ridicules de la danse

La nouvelle mission du Théâtre de Chaillot, qui, en juin 2008, sera dédié à la danse et confié à José Montalvo et Dominique Hervieu, créateurs appréciés du grand public, a suscité une hostilité surprenante d’une poignée de leurs confrères (Le Monde du 29 novembre). Au lieu de se réjouir de voir leur art gagner un nouveau et prestigieux lieu d’expression, les chorégraphes signataires récriminent : ils craignent a priori que la danse dite « d’aventure » et « d’audace » n’y trouve pas sa place et que s’impose un « oecuménisme qui tente d’abord de divertir le plus grand nombre ».

 

Le plus grand nombre ! Voilà ce qui les effraie. Quelle est alors cette « danse d’audace », réservée aux initiés, qui serait menacée ? Depuis de nombreuses années, un courant impose son hégémonie dans la création contemporaine, qui cultive en effet l’élitisme. Il refuse l’esthétique, raille l’émotion, rejette le mouvement, revendiquant une « non-danse » qui se proclame d’avant-garde mais se traduit souvent par un conformisme affligeant ou, chez certains, par une surenchère de provocations vulgaires : on se roule par terre en sous-vêtements, on projette des liquides divers – eau, sang, urine, sperme, tout est bon. Comme les précieuses ridicules, les non-chorégraphes accompagnent leurs « créations » d’un propos ésotérique et pédant et taxent d’emblée de réactionnaire toute critique qui leur est adressée.

POUDRE AUX YEUX

Du coup, nombre de spectateurs ne s’autorisent même plus à juger, de peur de ne pas être branchés. Rares sont ceux qui, comme l’enfant du conte, osent crier que l’empereur est nu, et le chorégraphe… nul.

Ce courant, spécialité française que l’on regarde à l’étranger avec consternation, serait insignifiant si, depuis des années, il ne canalisait pas l’argent public, s’arrogeant les subventions et monopolisant le réseau des centres chorégraphiques régionaux, nuisant ainsi aux autres formes de création contemporaine.

Aujourd’hui ses défenseurs craignent que cette hégémonie se fissure et que se révèle une vérité qui les dérange : le public, le grand comme le petit, en a assez de la poudre aux yeux. Oui, il veut de l’aventure et de l’audace, c’est-à-dire de vrais spectacles dansés, travaillés, créatifs, inventifs, au-delà des modes et des prêts-à-penser. Il veut une danse avec un propos et un sens, fondée sur le talent, l’exigence et l’intelligence.

La vraie audace serait que les journalistes jouent à nouveau leur rôle critique, que la politique culturelle retrouve un peu de cohérence, que les élus dispensent l’argent public avec plus de discernement et que les centres chorégraphiques régionaux renouent avec leur mission : donner aux artistes de tous horizons la possibilité de créer et s’exprimer.

A Chaillot de relever le défi et de prouver qu’aujourd’hui, en France, loin de la vacuité de la « non-danse », on peut dire haut et fort : oui à la danse.

Rama aboie, Kadhafi passe

In Chronique des matins calmes on 13 décembre 2007 at 10:50

Heureux hasard du calendrier, Kadhafi à Paris, je plante ma tente à Nantes et pique-nique à Pornic, tandis qu’une autre, toute toile dehors, se pique au mitan du jardin d’Etat arraché des mauvaises herbes, (notamment la lex urticans dite communément droits de l’homme, recommandée en tisane pour les congestions poitrinaires). Mes poumons se gonflent au vent du large comme une voile en pleine mer tandis que Libye Baba et ses 400 pollueurs sèment la pagaille tout autour de la Seine. La France tousse dans le vent hivernal, de nouvelles tentes se dressent sur le canal Saint Martin. Une toux sanglante entre deux rafales, Marianne se courbe sous le blizzard. Sur son nez une verrue comme un tipi bédouin où loge un drôle d’indien. Pas très joli, mais comme dirait le Président : « Indien vaut mieux que deux tu l’auras ». Elle fait bien peine à voir, Marianne, jadis un vrai canon, plus explosive que mille miss Réunion. Mais voilà, à force de vendre ses mystères en montrant sa raison d’Etat, elle s’est flétrie. Que voulez vous ? Jeunesse passe, vieillesse ramasse. A propos de jeunesse, où est passée Rama au doux ramage ? Elle est dans l’escalier, notre gardienne des droits de l’homme. Elle passe l’éponge sur un vieux paillasson sali de bottes sanglantes. On la prie de se taire, ses vieilles chansons nuisent à la tranquillité des locataires. Est-ce qu’elle chante l’autre gardienne, celle des seaux ? Non, elle se tait et danse en robe Chanel et tutus haute couture avec les autres gardiennes, celles du corps de l’indien, bodyguards très sexy. Pétroleuses du pétrole, bien plus sexy que cette trop vieille démocratie. Hé ! Rama ! Le pétrole, il est noir, lui aussi. Alors, camembert !

Aujourd’hui rien ? Non, Stockhausen.

In Chronique des matins calmes on 8 décembre 2007 at 1:41

« Aujourd’hui, rien ». Cette phrase écrite par Louis XVI sur son journal intime le jour de la prise de la Bastille a quelque chose de… royal. La faire mienne ce jour vide était tentant. Tentant d’apposer le sceau d’une négation superbe sur le tumulte du monde. Le vide d’une petite vie sur le chaos de l’univers. Un geste plein d’impérial isolement. Il est certain que l’annonce de 105 morts dans une mine de Chine, le crash d’un avion Rafale, la mise en examen d’un journaliste pour « divulgation » de documents de la DGSE, sans compter tous les drames quotidiens mâchés et remâchés comme un chewing-gum amer de l’âme, avaient de quoi ralentir mon geste. Mais tous ces drames ne donnaient ils pas plus de force et d’absurde mélancolie à ce rien tapé dans un bureau sur un petit clavier ?

Mais voilà que Stockhausen vient par sa mort inattendue arrêter net mon geste. Ce 7 décembre 2007, une grande lumière de la musique contemporaine vient de s’éteindre. Lui qui fit du chaos même du monde le matériau d’un univers sonore. Peut-être est-ce cette superbe tentative de faire entendre l’inouï et parler l’indicible qui lui fit dire le 11 septembre 2001 cette belle absurdité : « l’attaque contre le World Trade Center est le plus grand acte artistique de tous les temps », avant heureusement, de se rétracter. Mais c’était dit, comme ce « rien » de Louis XVI qui restera suspendu au-dessus de son col comme lame de guillotine. Il y a des riens qui néantisent et des mots absurdes qui expriment tout le sens d’une œuvre. Karlheinz Stockhausen était un génie musical, et sa musique a empli tant de jours où je n’aurais pu écrire « rien » tant elle portait au cœur de la désespérance l’enchantement chaotique du monde. Ce n’est pas une musique, c’est une quête. C’est un voyage dans l’âme. Stockhausen fait partie de ces grands amiraux musicaux comme Ligeti, Kagel et quelques autres qui nous font affronter les lames de fond d’un monde tumultueux. Ils ont armé notre âme. Leur mort ne donne que plus de force à leur vie même et à leur œuvre qui est résistance au néant. Alors, en ce sens là nous pouvons dire comme on le disait du roi. Karlheinz est mort. Vive Stockhausen.

Pourquoi un blog ? Parce que « Je est un autre, et le moi haïssable »

In Chronique des matins calmes on 6 décembre 2007 at 12:43

Depuis quelque temps, cette question lancinante me taraude : « Pourquoi as-tu fait un blog ? Pour parler de quoi ? De toi, de ce que tu fais, de tes petits états d’âme, à qui ? Ou est-ce tout simplement pour faire ton autopromotion comme c’est le cas dans une grande majorité de blogs dont c’est l’objet ouvertement avoué ? Mais pour la promotion de ton activité professionnelle n’avais tu pas le site de Quai des arts tombé aujourd’hui en désuétude ? » Il est vrai qu’à l’origine j’avais l’intention de reconstruire ce site pour une meilleure utilisation, car son format associant du flash à de l’HTML requiert une maîtrise technique que je n’ai pas, et sa mise à jour devint vite problématique sans la présence d’un webmaster qui en maîtrise les codes. Il fallait trouver une solution permettant de faire connaître les différentes activités et projets de la compagnie dont je suis le directeur artistique. Il est cependant vite apparu que, nécessité faisant loi, les activités de cette compagnie d’auteur sont intimement liées à la multiplicité de mes propres activités. Elle est la structure qui permet à l’auteur que je suis, s’associant parfois à d’autres auteurs, compositeurs, artistes multimédias ou chorégraphes, à des associations et des institutions, de développer des créations, des actions artistiques et éducatives dans un champ très large associant l’écriture, l’image et le spectacle vivant.

Alors on me souffla à plusieurs reprises : « Pourquoi pas un blog ? ». Idée à laquelle j’ai longtemps résisté tant le blog me paraissait par sa nature un espace narcissique. Je ne suis pas de ceux qui prennent plaisir à se livrer comme les auteurs de tant d’ouvrages où l’introspection nombriliste fait office de sujet. J’associe deux propositions que certains pensent à tort contradictoires : 1. « Le Moi est haïssable », 2. « Je est un autre ». L’artiste contemporain n’a pas d’autre choix que de partir de « Je », de sa conscience de soi comme sujet dans le monde qui parle du monde à partir de son identité subjective assumée. Mais pour parler du monde et pas seulement de lui dans le monde, il doit rechercher cet autre « je » pour qui le moi devient haïssable à chaque fois qu’il tire la couverture à lui. Cet autre « je » est un « je » étranger à soi, et pourtant à l’intérieur de soi et dont l’identité est insaisissable par nature. Par nature car il est essentiellement mouvant. Il est celui qui met « je » en mouvement et s’oppose à l’inertie du moi dans son immobilité centralisatrice. Il le déborde vers l’autre, cet autre « je » ou ce « je » autre qui est une espèce de miroir d’identité toujours déformé où « je » cherche à se reconnaître dans l’autre. Ce mouvement là, ce débordement de soi, s’appelle dans l’art la création. Elle est comme la mer, toujours recommencée. Elle est au jour le jour.

Alors j’approche de ma réponse concernant l’entretien d’un blog. Moi qui n’ai jamais tenu de journal intime, je m’efforce au quotidien d’écrire et publier mes expériences et réflexions personnelles, et je le fais avec joie. Pourquoi ? Parce que c’est vous, parce que c’est moi. Parce que ce faisant j’entretiens l’activité de ce « je » qui me demande toujours «  Pourquoi fais tu ça ? Pourquoi dis tu ça ? En quoi ça intéresse les autres ? » Ce « je » de l’écriture qui parle à l’autre en se posant question. Un je par nature expérimental car vivant dans et par l’expérience qu’il cherche à communiquer. Communiquer au sens premier qui signifie « mettre en commun ». Le blog n’est pas pour moi un espace créatif, mais plutôt un des espaces possibles d’un exercice quotidien visant à l’entretien d’un esprit créatif. Esprit luttant contre le repli de « je » sur soi, l’ouvrant constamment à l’interrogation du monde et qui espère, par la modestie même d’un regard subjectif, forcément subjectif, communiquer avec d’autres regards.

E finita la commedia

In Chronique des matins calmes on 2 décembre 2007 at 2:20

Quel plus bel hommage pour un auteur que des comédiennes en pleurs saluant les spectateurs et venant l’arracher de l’ombre protectrice de la salle pour l’obliger à saluer sur scène avec elles. C’était hier soir, au Lucernaire, le soir de la dernière. Cette irruption subite, incontrôlée, de longs sanglots, ce n’est pas mon ego qui s’en est abreuvé. Je n’ai pas affaire ici à des gonfleuses d’ego, et c’est cela qui au fond m’a touché. Elles pleuraient de bonheur et de tristesse mêlées. Le bonheur d’avoir pu tant donner d’elles, être allées chercher chaque soir pendant six longues semaines toutes les ressources pour donner corps et vie à chacun de leur personnage. « Ce sont des lionnes, des combattantes, des guerrières » m’a dit Antoine Bourseiller qui sait de quoi il parle du haut de ses 77 ans et de ses 50 ans de théâtre. Ces guerrières là en pleurs, pleuraient aussi la fin d’un combat. Elles se sont battues corps et âme pour un texte, un texte qui parlaient d’elles et qui les transcendait. Leur donnait à donner. Toutes ces larmes qu’elles avaient arrachées aux spectateurs tout au long des soirées, elles leur restituaient sur scène. Grand moment d’émotion qui signait la fin d’un combat mais promettait d’autres combats. Ne serait-ce que pour ça, ne serait-ce que pour elles, je me battrai pour que cette pièce se joue encore et leur permette sur scène de vider leur vie et la remplir encore. Qu’est-ce le théâtre sinon de la vie partagée ? Pas un loisir, pas un divertissement mais une confrontation sur l’exigence du sens, un frottement d’épiderme dont personne ne sort indemne. Je suis heureux que mon texte, écrit dans la solitude propre à l’écrivain, mais confronté au corps scénique des acteurs, mâché et remâché, manié et remanié pour donner vie aux mots dans les bouches et les gestes qui les portent avec tant de plaisir, ait provoqué des moments si forts de partage entre acteurs, entre acteurs et spectateurs, entre spectateurs eux-mêmes.

A côté de Marie-Noëlle Eusèbe qui jouait Gerty Archimède, Sonia Floire qui jouait Angela Davis, Mariann Matheus qui jouait sœur Suzanne, il y avait le somptueux comédien et musicien Alain Aithnard qui jouait tous les rôles masculins et accompagnait les scènes de ses guitares. Son œil était humide, mais son sourire mutin et ses facéties, masquaient savamment son émotion. « Nous les hommes, on n’est pas éduqués pour pleurer ainsi » me fit-il remarquer comme à regrets. Il a cette présence discrète et forte qui est le signe des amis fidèles. Un homme ami par excellence. Tout au long de ces semaines, il fut l’ami des comédiennes, de l’auteur et du metteur en scène, passant le baume de ses sourires et de ses mots sur les frottements d’épiderme. Une troupe est née ici, troupe éphémère peut-être mais troupe quand même, autrement dit une société. Société de théâtre qui n’est rien d’autre que la pure extraction d’une société dans son ensemble, constituée autour d’un texte à renvoyer à toute la société. C’est pour cela, que m’arrachant de l’ombre pour me mouiller sous les spot-lights de tous leurs pleurs, ils voulaient signifier non seulement une reconnaissance, mais surtout que l’auteur de théâtre fait partie intégrante de cette société vivante.