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Quels sourires pour 2010?

In Chronique des matins calmes on 31 décembre 2009 at 4:51

Le sourire est sans doute la plus belle invention de l’homme. Du sourire agressif, tous crocs dehors à celui intérieur, tendre ou énigmatique, l’homme réinvestit son héritage animal aux fins complexes de la sociabilité. Le sourire est en ceci également l’expression la plus aboutie de la complexité humaine. Il porte sa part d’énigme, et celui de la Joconde a  de singulier qu’il renvoie à l’énigme fondamentale de tout sourire. L’homme est celui qui pose la question de son identité énigmatique, et dans la réponse, il y a la question, celle que nous connaissons tous : l’homme.

Ainsi, le sphinx ou plutôt la sphinge, puisqu’il s’agit en l’occurrence d’un être féminin, est celui, celle, qui sourit renvoyant l’homme, en miroir de son sourire, à l’abysse de son identité fondamentale. Identité qui fait sourire puisqu’elle est par nature impénétrable, reflet de celui qui se regarde sourire.

Mona Lisa n’est autre que la Sphinge d’une renaissance.  En elle se reflète le peintre et sa peinture comme énigme de la représentation de l’énigme. Ce tableau de Léonard est en effet l’œuvre des œuvres, maître étalon, dont l’énigme renvoie à celle de toute œuvre d’art, comme un sourire renvoie à tout sourire. Sourire caché dans l’œuvre, qui, comme la mer de Valéry, est toujours recommencé.

C’est sans doute pour cela que les plus grands artistes questionnant l’art et son énigme, de Duchamp à Basquiat en passant par Fernand Léger, Picasso, Dali ou Wharol, ont questionné par un sourire recommencé le sourire de Mona Lisa.

L’art est ce qui pose question au temps. Au temps qu’il fait comme au temps qui passe, dans lequel l’homme, sur quatre, deux, trois pieds, avance son énigme au bord du précipice.

Alors, à l’aube d’une nouvelle année, il est sans doute d’actualité, sinon de nécessité, d’interroger de nouveau le sourire sans la question renouvelée duquel l’homme arrête de marcher pour revenir à quatre pattes et pour montrer ses crocs. Quels sourires pour 2010 ?

L’artiste est par nature et par fonction ce lui qui aide à l’interrogation. En voici quelques uns pour commencer.

Bonne et heureuse année, pleine de sourires créatifs et permanents (malgré tout). ALAIN FOIX

Je suis partout

In Chronique des matins calmes on 7 décembre 2009 at 10:41

Sarkozy veut supprimer l’histoire-géo en terminale S. On le comprend. C’est vrai quoi! Depuis que l’éducation nationale est devenue un centre de formation à l’industrie et au commerce, pourquoi maintenir des disciplines qui ne servent à rien comme l’histoire-géo, la philosophie, la musique, l’éducation physique, les arts plastiques, voire la littérature? Un comptable a-t-il besoin de ça pour faire des comptes? Un technicien ou un ingénieur doit-il s’embarasser l’esprit de ces choses superflues et risquer de n’être plus compétitif dans son domaine pointu? Dès le second cycle, on lui a préparé sa case toute chaude où il passera sa vie au coeur de l’industrie en attendant sa retraite. Et puis, en ce qui concerne l’histoire-géo, c’est notre président omniprésent himself qui se charge de la faire, photos (montées) à l’appui, puisque l’histoire, c’est désormais de l’image (« faut rigoler, faut rigoler pour empêcher le ciel de tomber » disait notre inénarrable et regretté philosophe chanteur en citant ses ancêtres les Gaulois):

Moi le jour de la chute du mur de Berlin

Moi à Yalta

Moi et mes amis scarabées

Moi le jour où j'ai battu le record du monde du 100 m

Moi le jour où les tours jumelles se sont effondrées

Moi et mes potes à l'île de Pâques

Moi en mai 68

Moi et mon pote Pelvis Presseles

Portrait de maman par Léo Vidi-VinciMoi et Marie (radieux)

Moi, pourtant, j'étais là ce jour là, mais là, j'ai pas pu

Identité toi-même, identité ta mère

In Chronique des matins calmes on 4 décembre 2009 at 6:50

L’initiative prise par Sarkozy-Besson de lancer un vaste débat sur l’identité nationale relève non seulement d’une grande perversité, mais qui plus est d’une escroquerie intellectuelle. Escroquerie car la particularité même du concept d’identité appliquée à un individu « je » ou à une communauté ou nation « nous » est que ce « je » ou ce « nous » ne peuvent s’identifier eux-mêmes. C’est l’autre qui nous identifie et c’est dans le regard de l’autre que se dessinent les contours de notre identité. L’identité est un outil de combat soit pour une minorité en regard du dominant, soit pour un camp en regard du camp adverse. Elle est ce qui nous enferme dans une posture définie en fonction de l’image qu’elle renvoie à l’autre ou qu’elle nous renvoie du regard de l’autre.

Il faut donc qu’il y ait crise pour lever la question de l’identité. Ainsi, poser le débat sur l’identité est, en soi, affirmer l’état de crise et créer nécessairement en face de celui qui cherche à définir son identité un autre, bouc émissaire dont la fonction est à la fois de justifier le sentiment de crise et de l’expliquer. Ce n’est donc pas une question critique sur soi-même, mais sur l’autre dans son rapport à un soi cherchant à se définir.

Outre le simple constat d’arrière-pensées politiques à deux pas des élections régionales, on pourrait aussi penser que nos dirigeants actuels ont lancé en période de crise une vaste opération de narcissisme national qui n’aurait finalement pour conséquence que de passer du baume devant un miroir tendu. Il n’y aurait donc pas de mal à se faire du bien comme dit la voix populaire. Hélas, c’est une erreur communément répandue que de penser que Narcisse est amoureux de lui-même. Non, il l’est de son image, et son image n’est pas lui mais une illusion, au mieux une projection. Narcisse est donc fondamentalement malheureux car il ne peut s’atteindre lui-même, et la surface de l’eau qui lui renvoie son image en miroir l’efface à la moindre caresse. L’image de soi n’est pas en soi mais pour soi, et fait de soi un autre. L’image n’est que le retour d’une expression. Retour comme Echo dont la mythologie dit qu’elle est amoureuse de Narcisse. Car elle aime celui qui lui ressemble, non pas physiquement mais ontologiquement.

La vérité est que l’identité est en soi une énigme. Elle n’a pas de définition, pas de clef, elle est un mot. Il n’est pas juste lexicalement de dire la clef, mais bien le mot de l’énigme. Et c’est le mot, le nom, seul qui identifie.

Etre identifié c’est être nommé, rien de plus, et l’on ne se nomme pas soi-même, sauf à être en crise vis à vis de son ascendance ou de son passé. Celui qui ne se connaît pas car il ne connaît pas son père, ni sa mère, passe devant le sphinx et découvre que le mot de l’énigme est « homme ». Faute d’avoir été nommé par eux et se reconnaître en eux, il tuera son père et profanera sa mère avant de se crever les yeux pour ne plus voir son image, car celle-ci devient mensonge flagrant, n’est plus en mesure de créer l’illusion de son identification en tant qu’homme.

Alors, il n’y a d’autre identité française que l’entité nationale qui vous définit français. A la question « qu’est-ce que l’identité française », il faudrait donc répondre : « être français ». Et qu’est-ce qu’être français sinon être nommé, identifié comme tel par l’instance qui vous dépasse car elle est autre que vous et antérieure à vous, et qui a la capacité comme vos parents, de vous donner un nom. C’est bien pour cela qu’une nation est, pour reprendre une expression de Barack Obama, « bien plus que la somme de ses parties ».

Or les termes de ce débat sur l’identité nationale semble présupposer que la nation française est la somme de ses parties se reconnaissant en elle. C’est cette vision qui appartient au nationalisme comme une des expressions du totalitarisme. Lequel fait de la mère patrie un monstre dangereux. Si ma mère qui me nomme ne suppose pas que je suis en soi différent d’elle, c’est une mère abusive et monstrueuse qui ne veut qu’elle pour seul horizon et qui, pour mon plus grand malheur fera lever en moi Narcisse tenant la main aveugle d’Œdipe.