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Bien d’autres soufrières

In 1- Presse, Chronique des matins calmes on 30 avril 2008 at 12:05

Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

Alain Foix

Après Césaire, de la poésie contemporaine

In Chronique des matins calmes on 27 avril 2008 at 8:49

Y a-t-il de la poésie après Césaire ? Oui, je l’ai trouvée sur un site interactif. Je vous en livre brut un échantillon avec son orthographe très spécifique et sa plus belle perle : les filtres à réponse impulsionelle infinie :

Putain si c’est pour disserter sur des sujets comme : non c’est pas Nyquist c’est Shannon !!!
on s’en branle, il s’avere que maintenant, on n’utilise plus souvent le nom du physicien Shannon pour le celebre Fe > 2*fmax mais perso j’en ai rien a fouttre qu’on attribue la frequence minimal necessaire a la restitution du son, a l’un ou a l’autre… sinon sur la frequence d’echantillonnage je pense que l’explication de Gabou au debut de l’article etait relativement bien synthetisé…Enfin maintenant on utilise le surrechantillonnage pour permettre de filtrer numeriquement car les filtres analogiques comme le dit Gabou ont tendence a induire des distortions de phases…..et la merveille du numerique c’est que les filtres n’induisent pas ces distortions…Donc on surrechantillonne, on filtre passe bas avec une marge importante ( pente faible -> distortion de phase quasi nulle), on echantillonne et quantifie, puis on filtre a nouveaux passe bas numeriquement ( pas de disto de phase), on decime les echantillons ( relatif au taux de surrechantillonnage) et finalement on retombe sur nos 44.1kHz…et c’est gagné

-Là, par contre, je t’arrête ( mais de manière courtoise, hein ). Un filtre introduit toujours une distorition de phase. Tu ne peux pas filtrer sans dephaser ( si, un filtre du style y = G * xn mais appeler un gain un filtre, c’est un peu pedant ). L’interêt du filtrage numérique, c’est que tu peux faire, entre entre, des filtres numérique à phase linéaire, ce qui est strictement impossible, ou en tout cas très difficile à faire en analogique. Mais de nombreux filtres ( comme ceux des synthés ou des EQ, en général ), sont des filtres dits à reponse impulsionnelle infinie, qui permettent de se rapprocher le mieux des filtres analogiques ( car ceux ci « sonnent » bien, sans que l’on sache très bien ce que sonner veut dire -> grand enjeu pour moi du numérique dans les prochianes années en audio ), mais ayant une réponse en phase assez non linéaire ( ie toutes les fréquences n’ont pas le même déphasage à la sortie du fil

Rue Gerty Archimède

In 4- Rencontres/événements, Chronique des matins calmes on 26 avril 2008 at 2:15
baptême de la rue Gerty Archimède en présence d'Anne Hidalgo et de madame la maire du 12è arrondissement

baptême de la rue Gerty Archimède en présence d'Anne Hidalgo et de madame la maire du 12è arrondissement

Gerty Archimède est née le 26 avril 1909. Elle aurait à ce jour 99 ans. Aînée de 5 ans du poète décédé il y a peu avec qui elle a mené des combats, elle a une rue à son nom depuis près d’un an, et Césaire en aura tout autant, comme Saint-George, il y a quelques ans. Les rues de Paris se créolisent.

discours

discours

Pour cet anniversaire je publie sur ce blog le discours que j’ai prononcé à l’occasion du baptême de la rue Gerty Archimède (12è) le 22 mai dernier:

Chère tante Gerty,

Voilà, tu as une rue avec des cris d’enfants, une école, une volière, des oiseaux d’avenir dans une rue enfantée par ton nom. Ce n’est pas la première, mais elle est à Paris. Elle fleurit en ce temps des cerises. Et les merles moqueurs à compter de ce jour y mêleront un accent créole à celui des faubourgs. Mais elle est à Paris, près des quais de la Seine et tout près de Germaine, ta petite sœur tant aimée, décédée et noyée à deux pas, emportant un enfant dans son ventre. Un enfant que tu n’as jamais eu. Tu n’as pas eu d’enfants mais tu es la marraine de tous ceux que tu n’as pas eus. De Guadeloupe, de Martinique, de la Guyane et de la Caraïbe, et même aujourd’hui de Paris, tous peuvent se dire d’une façon ou d’une autre ton enfant, ton neveu ou ta nièce. Tous peuvent t’appeler comme je l’ai toujours fait « tante Gerty ». Car il ne fait aucun doute que tu es notre tante, à nous tous. C’est par toi et des êtres comme toi, par l’emblème de leur vie donnée en exemple, qu’une famille, élargie à une île apparaît. Et au-delà de cette île, d’autres îles, tout l’ensemble caraïbe attaché par le temps et l’espace aux immenses continents. Et il n’est pas à douter qu’en Afrique où tu portas ton combat pour les droits des plus faibles et des plus démunis, en Amérique où ta lutte a trouvé l’écho d’autres combats pour l’émancipation humaine, en Europe où, jusqu’à l’est des Balkans a retenti ta voix, il n’est pas à douter qu’il s’y trouve des personnes qui t’appellent tante Gerty. Tante Gerty, tu n’as pas eu d’enfants, mais on sait à quel point tu aimais t’entourer de leurs cris comme celui des oiseaux. Mais on sait à quel point ces marguerites blanches éclairant ton salon te chantaient en silence cet amour auquel tu auras renoncé. Ta robe noire d’avocate avec son seul pétale fit un deuil silencieux, tout comme fit la soutane de Raymonde, ta petite sœur religieuse appelée Sœur Suzanne. Les enfants comme les oiseaux ont ceci de commun qu’ils nous font mesurer tout le poids de ce monde. Toi tu l’as endossé tout comme sœur Suzanne avec le costume d’un cruel renoncement. Elle a, sur sa poitrine, porté toute sa vie une croix. Toi sa grande sœur, tu as combattu Sainte-Croix. Sainte-Croix, ton père. Sainte-Croix Archimède, maire de Morne-à-l’eau. Il est des noms aussi lourds que les choses qu’ils désignent. Ton père t’a montré un chemin que tu as suivi bien docile pour un temps et puis, tu t’es retournée et tu as ouvert ton propre chemin. Tu t’es faite avocate contre son gré, tu t’es engagée en politique dans l’arène réservée aux seuls hommes. Tu es entrée au parti communiste et tu as fondé un journal : l’Etincelle. Tu as pris le parti des femmes, celui de l’espoir et celui des enfants. Mais jamais un parti, une couleur, ou une position n’ont été synonymes à tes yeux d’un quelconque enfermement ou de quelque exclusion. Tu as défendu les femmes, mais pas contre les hommes : avec eux et pour eux. Tu as soutenu la cause noire, mais pas contre les blancs : avec eux et pour eux également. Tu as lutté pour les Antilles, la Guyane et les anciennes colonies, mais pas contre la France : pour la république fondatrice d’une nation. Ni le sexe, ni la couleur, ni la naissance n’ont été à tes yeux un destin. Tu as cru en l’idéal communiste parce qu’il montrait le chemin de l’histoire rimant en ce temps avec le mot espoir. On t’a fait députée, et tout près de la Seine, l’Assemblée nationale, et tout près de Germaine, tu gardais tes grands yeux vers l’aval, vers le Havre, le grand Ouest, les Antilles, la Guyane. Fidèle à toi-même, fidèle à tes promesses et tes engagements, fidèle à tes origines, fidèle à ton pays, ta nation, ton parti, tu étais amoureuse. Amoureuse d’un combat pour l’amour, la liberté et l’égalité. Tu étais femme, femme politique, femme, femme engagée, femme, femme communiste, femme, femme de combats, femme, femme créole et femme française, mais d’abord femme, et surtout femme. Et peut-être parce que tu étais femme, tu mesurais peut-être mieux que les hommes qui t’entouraient et te respectaient, toute l’ampleur du combat qui était à mener.

Enfants de l'école Gerty Archimède (12è arrondissement de Paris)

Enfants de l'école Gerty Archimède (12è arrondissement de Paris)

Combat pour le travail, combat pour l’égalité entre couleurs et entre sexes, combat pour les droits sociaux, combat pour l’éducation, le savoir et la culture. Alors, ici, tout près de la Seine, tout près de Germaine et du port de Bercy qui sent la même sueur que celle des dockers de Basse-terre, tes amis, qui résonne encore du bruit des barils éventrés de rhum ou de vin, peu importe, tu as ta rue dans Paris. Et quelle rue ! Toi qui connais si bien la Seine, toi qui comme elle, Archimède, Gerty Archimède, sais mieux que quiconque par l’histoire et par ton histoire, qu’un corps humain plongé dans un fluide reçoit de la part de celui-ci une poussée verticale, dirigée de bas en haut, largement supérieure au poids du volume de fluide déplacé. Toi qui as la mémoire douloureuse de l’histoire et l’utopie joyeuse du présent, tu nous invites dans ta rue qui commence par un lieu d’instruction et s’ouvre sur un lieu de culture à travers un espace de travail. Tu nous dis, à nous tous ici présents que nous ne sommes pas arrivés, que ce n’est qu’un chemin. Mais quel chemin ! Ton chemin.

Merci Gerty.

La danse contre le mime

In 1- Presse on 24 avril 2008 at 8:49

Pour les amateurs d’arts du mouvement, voici un petit article que j’ai écrit récemment dans le journal Lacroix en hommage aux grands disparus que sont Béjart et le mime Marceau:

Deux monstres sacrés de l’art du mouvement nous ont quittés : Marcel Marceau et Maurice Béjart dans les pas l’un de l’autre. Le mime et le pantomime. Deux artistes d’un même temps, d’une même époque, pourtant si différents. L’un aussi blanc et lunaire que l’autre est solaire autant que ténébreux. Le lisse et l’apollinaire, le dionysiaque et le mystérieux. L’un le regard clair et grand ouvert, mangé de ciel, accroché à la lune, et l’autre aux yeux perçants inondés d’ombre, le bouc saillant, la danse faite homme. Jamais le mime sans âge dont tout le geste gomme le sexe, livrant son corps abstrait comme page blanche à l’écriture des signes, ne fut au rendez-vous des danses du soleil. Dans la pénombre des sous-bois, le faune dansant brouillant les signes dans ses fourrés de gestes, fuira toujours les sourires blancs de l’astre pâle comme la peste. En vérité rien de plus proches et différents que ces deux là. Le pantomime qui épouse la danse séduit le mime mais ne caresse pas. Le pantomime, comme le dit bien son nom, veut tout (pantos). Ce tout, c’est la nature dans sa totalité. C’est le théâtre aussi qui convoque le monde. Théâtre total comme le rêvait Béjart où la danse est le centre. Mais c’est la pantomime, entre les drames, masques et caractères, les attitudes et les postures, les symphonies pour un homme seul, les messes pour le temps présent, les sacres du printemps et tous les boléros, qui mènera la danse. Héritier de Noverre, penseur de la pantomime, Béjart, un pied dans le siècle des Lumières et l’autre cherchant une nouvelle ère, restera à jamais en grand écart baroque au-dessus du grand siècle de l’ombre. Un siècle romantique qui eut le grand tort à ses yeux de faire sortir de ses abysses ces blanches corolles au venin foudroyant qu’on appela tutu, décimant peu à peu les danseurs mâles pour livrer toute la danse à la gent féminine. Et Béjart s’exclama : « Le tutu est un costume pornographique qui prouve combien était avilie la notion de danse ». Le danseur parle et hurle. Le mime se tait. Pierrot de lune, héritier pâle de ce siècle de l’ombre, le ballet blanc est passé sur son corps. Il reste homme sans être vraiment sexué. Son mouvement est silence. Mais un silence qui parle. Il articule les mots en gestes, cet « homme qui rit » au sourire dessiné, une larme dans les yeux. Un homme en négatif, sans poids, un Plume, plume blanche sur un fond noir. Un noir de l’existence, le tableau de la vie où il écrit sa prose. Le mime est une craie et la danse un fusain. L’un dit des histoires et l’autre trace des esquisses, des formes, des jaillissements qui laissent voir le mouvement. L’un de son corps abstrait fait lire des choses concrètes. L’autre, le danseur, s’emparant des signes qu’il s’amuse à brouiller, à mélanger comme les peintres la couleur, les transcende en mouvements qu’il mène à l’abstraction. Ainsi, le mime et le danseur, bien qu’utilisant tous deux les signes pour le mouvement, en font un usage différent. « Le mime est la prose du mouvement, la danse en est la poésie » disait Rudolph Laban. On peut bien-sûr trouver de la poésie dans la prose du mime Marceau, comme du prosaïsme dans la poésie de Béjart. Mais leur art est séparé par le mouvement comme la lune du soleil, même si tous deux éclairent l’humain en l’Homme.

Alain Foix

De la couleur de ceux qu’on persécute

In Chronique des matins calmes on 17 avril 2008 at 10:52

« La faiblesse de beaucoup d’hommes est qu’ils ne savent pas devenir ni une pierre, ni un arbre » disait Césaire aujourd’hui arbre sous le marbre. Mais pierre insaisissable sur laquelle on tentera en vain d’écrire toute sorte d’épitaphe pour tenir par le mot celui qui renversait les mots. Mais arbre d’éternité repoussant sitôt abattu, broyant la pierre qu’il ne peut être dans ses racines puissantes. Si arbre il est, il est comme disait de lui-même Toussaint Louverture : celui de la liberté des noirs qui sitôt abattu, « repoussera par toutes ses racines qui sont aussi profondes que nombreuses ». Mais là encore, les mots ne peuvent pas enfermer les êtres. Le noir de Toussaint Louverture comme le nègre de Césaire ne sont pas des pierres. On ne peut les enfermer dans leur couleur, car ces mots là sont du mouvement, mouvement de liberté. On ne peut être nègre que si on ne l’est pas seulement, que si on est dans le mouvement qui vous sort de vous-même, de votre identité fermée. La négritude bien comprise est d’abord une libération de soi sans reniement de soi. Pour avoir été mal compris, ce mot fut transformé en pierre de Palestine dans une guerre inégale, lapidant finalement celui-là même qui le lançait à l’univers hostile pour crier son identité dans la douleur. La négritude comme liberté est l’expression exacte de la liberté des noirs de Toussaint Louverture, car pour celui-ci, la liberté générale et l’émancipation humaine furent la condition posée pour cette liberté singulière. Mais dialectiquement, la libération des noirs est le fer de lance historique d’une émancipation humaine non encore totalement advenue. Ainsi Michel Leiris comme Alfred Métraux ou encore Blaise Cendrars et Jean Rouch, pour ne citer qu’eux, peuvent s’affirmer nègres sans rougir, car ils peuvent dire à l’instar de Lamartine : « Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute ». Césaire est bien vivant car ses racines repoussent. Mais tout rejet suppose d’autres formes et d’autres chemins de croissance, des ouvertures à l’avenir. Comme tout penseur et tout poète Césaire nous fait grandir si on questionne sans cesse son dire sans le prendre à son mot.

Alain Foix

De la poésie comme jouvence

In Chronique des matins calmes on 16 avril 2008 at 1:26

A la maison de l’Amérique latine ce lundi soir 14 avril, une belle tribune devant un public attentif et conquis. Autour de Jean Daniel, Régis Debray, Elias Sanbar et Edwy Plénel qui assume le rôle de présentateur. Il s’agit du dernier livre de Jean Daniel « Israël, les Arabes, la Palestine » édité par les éditions Galaade, qui organisent cette table ronde en partenariat avec la librairie Gallimard. Des mots empreints d’une belle humanité et baignés dans la profondeur. Des mots forts et ciselés. On parle de l’optimisme comme nécessité, comme position éthique (Sanbar) face à l’implacable rouleau compresseur du réel qui pousse au pessimisme (Debray). Ethique du dépassement du réel. Ethique de résistance. Et qu’est-ce qu’un résistant sinon un optimiste qui n’accepte pas le verdict du fait réel ? (Sanbar). Il est question du droit palestinien contre le fait israélien (Jean Daniel). Il est question du mensonge des mots (médiatiques et diplomatiques) laissant croire à des solutions de paix dans une situation bloquée (Debray). Mais Israéliens et Palestiniens n’ont-ils pas justement besoin des mots pour exister les uns face aux autres ? Les uns, Palestiniens revendiquant un mot, un nom, la Palestine, dont ils furent d’emblée dépouillés. Un mot recouvrant tout un peuple mis à nu. Les autres, Israéliens, n’ont-ils pas eux aussi besoin des mots pour recouvrir la nudité d’une conscience mise à mal par l’acte d’occupation ? Jean Daniel note la contradiction fondamentale entre le fait israélien comme territoire et le lieu d’énonciation du décalogue. Des mots en contradiction totale avec le fait. Israël comme géographie s’oppose à Israël comme lieu éthique. Sanbar note, en reprenant l’analyse de Debray (qui dénonce l’impasse et l’échec de l’espérance par la cartographie des territoires) que si l’on cherche sur une carte les frontières d’Israël, on est bien en mal d’en définir les lignes. Comme si finalement la conscience du décalogue empêchait le dessin définitif, l’avènement de la figure, du visage d’un Israël comme fait, comme Etat de fait. Alors il n’y aurait d’autre issue que les mots, en dernier ressort la poésie. Une poétique d’Israël contre une poïésis de la Palestine. Cela me rappelle ce mot que j’ai écrit un jour dans Libération : « La poésie est la peau brûlée du monde ». Elle est l’expression d’une souffrance qui veut recouvrir de beauté la laideur de sa peau brûlée en partant de la peau elle-même. Tant qu’il y a de la poésie, il y a de l’espoir.

Dans la salle, parmi les spectateurs, je remarque la présence de Stéphane Hessel. La beauté de ce vieil homme silencieux et attentif irradie de ses 90 ans la salle entière. Cet homme, mon ami Jean-Michel Helvig m’en avait abondamment parlé depuis quelques mois puisqu’il préparait avec lui un livre d’entretiens : « Stéphane Hessel, citoyen sans frontières » chez Fayard. Deux jours auparavant, lors d’un dîner entre amis, il m’avait remis cet ouvrage terminé avec en couverture ce beau visage de sage que je découvrais là, sous les lustres de cette grande salle. Je suis frappé, lors de quelques mots que j’échange avec lui à l’issue de la table ronde, de sa chaleur humaine et de l’empathie de son regard. Nous passons à table avec quelques convives choisis et, à côté de moi, sa femme me parle de cet homme, de leurs voyages réguliers dans les territoires occupés, logés chez l’habitant. Ils continuent à toute force le dialogue, de franches discussions avec Arafat de son vivant, le Hamas et les Israéliens. Des mots contre les bombes. Des mots vitaux. En fin de soirée, cet homme se lève et nous dit trois poèmes : l’un en allemand, de Hölderlin, l’autre en anglais, de Yates, le troisième en français d’Apollinaire. Je regarde ce pionnier de l’ONU, ce rescapé des camps de la mort, ce messager de l’espoir qui reste intact, sauvé de l’horreur par la poésie qui est sa mémoire motrice, qui le construit contre le pire. Cet homme ne vieillit pas. Il me rappelle ma grand-mère qui le jour de ses 100 ans nous avait récité « La mort de Jeanne d’Arc » de Péguy, un des plus longs poèmes de la langue française qu’elle avait appris sur les bancs de l’école communale quittés très jeune pour travailler les champs. Un long poème en français par une dame qui ne parlait que créole. Ces deux là usent de la poésie comme eau de jouvence. La poésie serait donc la jeunesse sans cesse réitérée de Candide contre la défaite de l’espérance.

Merci aux lectrices

In Chronique des matins calmes on 10 avril 2008 at 12:19

Il est des jours, où dans sa solitude d’écrivain, levant les yeux de son clavier et relâchant la nuque sur son dossier, on se dit « à quoi bon ? » Et on est saisi d’un puissant sentiment d’inutilité. Et puis il nous arrive que la poste ou Internet vous apporte ces témoignages qui vous disent que vous n’écrivez pas pour rien. D’abord ce commentaire d’une lectrice apparemment vivant à Bondy qui me rapporte cette étonnante anecdote :

Quel étonnement d’entendre parler d’une communiste, d’une avocate et d’une religieuse, en clair, de votre pièce de théâtre “Pas de prison pour le Vent” à l’homélie du vendredi Saint, à St Louis de Bondy !
Meilleures pensées

Signé Prats

Puis cette jolie lettre manuscrite d’une lectrice parisienne. Il y en a bien d’autres, mais celle-ci est tellement mignonne que je la publie ici in extenso :

C’était par un joli matin d’hiver où le soleil inondait les trottoirs vides de Barbès… Dame chocolat, bien que chatouillée par les rayons du bel astre, avait bien du mal à se maintenir éveillée. Allons, allons, Dame Chocolat, un petit effort ! Il lui fallait au moins cela pour rassembler toute son énergie pour l’important rendez-vous qui l’attendait. Ce n’était décidément pas le jour où elle pouvait se laisser porter… il lui fallait se concentrer.

Nous y voilà. Dame Chocolat est arrivée et il ne lui reste que quelques marches à gravir avant son entrée en scène. Un tantinet dans la lune malgré ses efforts, elle s’achemine doucement vers cette grande porte qu’elle se voit déjà franchir… 3, 2, 1 et… « PATATRAS » !! Voilà Dame Chocolat à terre ! Se croyant déjà arrivée, elle avait tout simplement oublié de lever le pied… Tête dans la lune a tôt fait de redescendre. « VROUM … Bienvenue aux urgences ! » La bonne blague… En deux coups de cuiller à pot, voilà Dame Chocolat privée de son bras pour un mois… « BOUH » un mois, rien que ça !! C’est un comble, cette histoire !! Dame Chocolat qui a pourtant toujours le pied si léger… la voilà enfermée pour un mois dans un monde tout rétréci. Alors, de peur d’étouffer, elle s’échappe en se transportant dans un autre univers, une mémoire, celle de Petit Monde. De bien jolis mots, du grand monde des petits au petit monde des grands. Au fil des lignes, chaque soir a eu son petit morceau de mémoire. Et puis, de Lino à Lino, la boucle est bouclée et Dame Chocolat a été libérée !!

Soyez remercié, sire Cacahuète, pour cet oxygène que, chaque jour, vos mots m’ont apporté : une promesse d’évasion, un torrent d’émotions, un plongeon dans une histoire, la vôtre.

Merci

Signé Dame Chocolat, Céline.

Merci chères lectrices, de ces témoignages qui relèvent la tête de l’écrivain et replongent ses yeux dans la danse de ses doigts sur un petit clavier.