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Haïti, petite épine dans les scandales

In Chronique des matins calmes on 28 janvier 2010 at 7:53

Avant-hier je vous donnais des nouvelles de mon ami Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien. En voici de plus fraiches (en même temps cuisantes) montrant que le scandale ordinaire en Haïti est le petit poisson baignant dans ses eaux et alimentant au jour le jour le gros scandale qui fait le quotidien de ses habitants. Un exemple parmi tant d’autres qui montre que derrière l’urgence humanitaire, il y a une autre urgence: celle de reconsidérer ce peuple et de le respecter vraiment.

Cette mésaventure, il en fait part par lettre à Michel Le Bris, directeur du Festival Etonnants voyageurs, et je l’ai piquée sur le blog papalagui  de l’excellent Christian Tortel, journaliste de son état.

En Haïti, la littérature ne plaît pas à tout le monde

Voici la lettre envoyée de Port-au-Prince (Haïti) par Louis-Philippe Dalembert aux prises avec la petitesse rance et le colonialisme sordide.

Louis-Philippe Dalembert est auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier (université de Paris III-Sorbonne Nouvelle). Derniers titres parus : Les dieux voyagent la nuit Le Rocher, 2006, Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati (en créole), Éditions des Presses Nationales, 2008, Le roman de Cuba Le Rocher, 2009.

Cher Michel Le Bris,

Je ne sais plus si j’ai encore envie ni si, même en le voulant, je pourrai participer à l’émission La Grande Librairie à prévue le 28 janvier prochain en hommage aux victimes du tremblement de terre en Haïti. En tout cas, un certain M. Hervé Lebarbé m’a menacé, ce midi, de ne pas me laisser partir demain mercredi 27, malgré l’autorisation écrite déjà apposée sur mon passeport par la personne en charge. Dans cette situation difficile que nous vivons tous ici, je n’ai pas, en plus, envie de faire face aux préjugés de ce monsieur qui, visiblement, en a après les Haïtiens.

Tout a commencé à mon arrivée à la résidence de l’ambassadeur, le Manoir des Lauriers, où ont rendez-vous ceux qui souhaitent partir (repartir, dans mon cas) d’Haïti pour aller en Guadeloupe d’où ils peuvent prendre un avion pour Paris. De nombreuses personnes sont agglutinées devant la barrière de la résidence. Malgré la tension, l’ensemble des gendarmes en charge de la sécurité reste d’une grande courtoisie. Il convient à la fois de le souligner et d’apprécier à sa juste valeur leur fair-play. Idem pour le personnel de l’ambassade, en particulier Mme Chantal Roques. Jointe au téléphone, elle m’avait suggéré de préciser ma situation d’écrivain invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs qui, comme vous le savez, n’a pu avoir lieu à cause du séisme.

Tout le monde est donc très courtois, sauf ce monsieur que, à un moment, j’entends traiter les gens en attente de « bande de bourriques qui ne comprennent ni le créole ni le français ». Pour ma part, tandis qu’il vise mon passeport, après lui avoir fait savoir que je suis le dernier écrivain invité d’étonnants voyageurs à ne pas être encore reparti, je lui demande si, à sa connaissance, il y a un avion prévu aujourd’hui. J’ai droit à : « Ici, on ne fait pas de la littérature », alors qu’il vient juste de répondre à deux journalistes français qui lui avaient posé la même question de revenir vers 15 heures… Je n’ai, bien entendu, pas relevé la provocation. Une fois à l’intérieur, tous ceux qui sont passés par ses fourches caudines ne cessent de se plaindre de son arrogance. D’après ceux-là, certains ont l’air de bien le connaître, il serait venu en renfort de Guadeloupe.


Une heure plus tard, une dame, peut-être du service consulaire, procède à un dernier contrôle des passeports, destiné visiblement à établir les priorités. Monsieur Hervé Lebarbé est assis à ses côtés. Une Française d’origine haïtienne, venue de province, et qui en est à sa quatrième tentative de départ depuis samedi, a le malheur de demander à la dame s’il y a un avion prévu dans la journée. M. Lebarbé, qui décidément apprécie les formules provocatrices, intervient pour dire : « Ici, ce n’est pas un aérotap-tap » ; le tap-tap, comme tu le sais, désigne les taxis collectifs en Haïti. Il n’a pas d’heure de départ ni d’arrivée.

Après nous être fait dire qu’il n’y a pas de vol prévu aujourd’hui et de revenir le lendemain, certains d’entre nous sont restés dans la cour de la résidence en attendant qu’on vienne nous chercher. A l’invitation d’une autre dame, M. Barbé s’approche et nous demande, en hurlant, de ne pas rester dans la cour. Ce que, soit dit en passant, il n’a pas cessé de faire chaque fois qu’une voiture pénétrait ou sortait de la cour. Cette fois-ci, je lui demande de s’adresser aux gens sur un autre ton. Il nous doit, ai-je ajouté, au moins le respect. Ce à quoi il répond qu’il a le droit de nous adresser la parole comme bon lui semble, et que nous pouvions, si nous le voulions, porter plainte : « Je n’en ai rien à branler », dit-il en appelant les gendarmes. En ce qui me concerne, s’est-il adressé à moi en particulier, je n’aurai qu’à prendre un avion privé, car il ne me laissera pas rentrer à la résidence.

Au moment où des marques de sollicitude nous viennent du monde entier, en particulier de la France, voilà comment ce monsieur Lebarbé se permet de traiter les gens. Je tenais, cher Michel, à ce que tu le saches.

Bien amicalement,

Louis-Philippe Dalembert

Solidarité artistique Haïti

In Pas de catégorie on 26 janvier 2010 at 7:39

Les membres du conseil d’administration d’AVIGNON FESTIVAL & COMPAGNIES souhaitent apporter leur soutien aux artistes d’HAÏTI. Ils ont créé, au sein de la Fondation de France, un fonds qui leur est destiné. Ecoutez l’appel aux dons de Pierrette Dupoyet, vice-présidente d’AF&C dans la vidéo ci-dessous.

http://www.caspevi.com/solidarite-artistique-haiti/

AUTRE INITIATIVE DE SOLIDARITE ARTISTIQUE: CELLE de ETC_CARAIBE

Voici la lettre que nous a fait parvenir Danielle Vandé sa directrice artistique

Bonjour à tous,

Etc_caraibe compte parmi ses membre une douzaine d’auteurs haïtiens fortement touchés par la catastrophe qui s’est abattue sur eux, leur maison, leur pays, leur famille… Nous avons reçu des nouvelles de certains d’entre eux: Saint Just Louvenson va bien mais il n’a aucune nouvelle de sa famille qui vit sur Port au Prince, il ne parvient pas à rejoindre la capitale, les rues sont bloquées; la famille de Guy Régis est sauve, celui  ci cherche à les rejoindre pour leur porter secours et assistance.
Je venais de recevoir un mail de Jean Durosier Desrivière qui était heureux de m’annoncer qu’il avait trouvé un poste au ministère de la culture auprès de Magalie Comeau Denis, une heure plus tard il n’y avait plus de ministère et nous sommes sans nouvelle d’eux.
Nous n’avons pas non plus de nouvelles des autres: Evelyne Trouillot, Emanuel St Hilaire, Jean Marc Voltaire, Jean Joseph, Franck Etienne, Charitable Ducchens,Dovilars Anderson, Dominique Batraville..

Toute l’équipe d’Etc_caraibe tient à leur assurer son soutien.
Voilà pourquoi le bureau a décidé d’organiser une collecte de soutien auprès des auteurs d’Etc pour aider leurs amis et compagnons d’écriture d’Haïti.

Vous trouverez ci-dessous l’adresse d’Etc_caraibe qui vous permettra d’envoyer vos dons que nous nous engageons à remettre et répartir équitablement entre tous nos auteurs qui, sur place, se battent et aident leur famille à survivre.
Nos vous tiendrons régulièrement informés des dons perçus et de la répartition mise en place.

C’est une goutte d’eau dans l’océan mais c’est aussi un engagement, une solidarité nécessaire, d’auteurs à auteurs.

Bien cordialement,
Danielle VENDE directrice
Bernard Lagier Président

ECRITURES THEATRALES CONTEMPORAINES EN CARAIBE

19 lot Monplaisir

Rue de l’espoir Sainte Catherine

97200 FORT DE FRANCE


PENSEES POUR LAURENCE DURAND

Laurence Durand, magnifique comédienne, également diplomate haïtienne en poste à Rome que l’on a pu voir notamment voir dans Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire mis en scène par feu Hervé Denis (ministre de la culture d’Haïti), nous a annoncé qu’elle vient de perdre son père, Hermogène Durand, homme remarquable, dans le séisme qui vient de secouer Haïti. Elle nous envoie cette photo ci-dessus qui est sans commentaire.

NOUVELLES DE LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT

Notre ami écrivain Louis-Philippe Dalembert nous a laissé un moment dans l’inquiétude. J’ai reçu plusieurs emails d’associations culturelles me demandant de ses nouvelles. Il vient de répondre qu’il va bien ainsi que sa famille et qu’il s’occupe activement de l’aide aux plus démunis.

La santé du malheur

In Chronique des matins calmes on 22 janvier 2010 at 12:01

Mon amie Murielle Bloch me fait parvenir ce beau texte sur Haïti que je me fais un plaisir de publier ici.


Haïti ou la santé du malheur

TRIBUNE

Yanick Lahens enseigne la littérature à Port-au-Prince. Le 14 janvier, elle a envoyé un message : «La famille est vivante.»

Par YANICK LAHENS

·

A 4 heures 53 minutes, le mardi 12 janvier 2010, Haïti a basculé dans l’horreur. Le séisme a duré une minute trente secondes. Debout dans l’embrasure d’une porte, pendant que les murs semblent vouloir céder tout autour, le sol se dérober sous vos pieds, une minute trente secondes c’est long, très long. Dans les secondes qui ont suivi, la clameur grosse de milliers de hurlements d’effroi, de cris de douleur, est montée comme d’un seul ventre des bidonvilles alentour, des immeubles plus cossus autour de la place et est venue me saisir à la gorge jusqu’à m’asphyxier. Et puis j’ai ouvert le portail de la maison. Sur le commencement de l’horreur. Là, déjà, au bout de ma rue. Des corps jonchés au sol, des visages empoussiérés, des murs démolis. Avec cette certitude que plus loin, plus bas dans la ville, ce serait terrifiant. Nous avons tout de suite porté secours aux victimes mais nous ne pouvions pas ne pas pleurer.

Et dans ce crépuscule tropical toujours si prompt à se faire dévorer par la nuit, je n’ai pas pu m’empêcher de poser cette question qui me taraude depuis : pourquoi nous les Haïtiens ? Encore nous, toujours nous ? Comme si nous étions au monde pour mesurer les limites humaines, celles face à la pauvreté, face à la souffrance, et tenir par une extraordinaire capacité à résister et à retourner les épreuves en énergie vitale, en créativité lumineuse. J’ai trouvé mes premières réponses dans la ferveur des chants qui n’ont pas manqué de se lever dans la nuit. Comme si ces voix qui montaient, tournaient résolument le dos au malheur, au désespoir. J’ai parcouru le lendemain matin une ville chaotique, jonchée de cadavres, certains déjà recouverts d’un drap blanc ou d’un simple carton, des corps d’enfants, de jeunes, empilés devant des écoles, des mouches dansant déjà autour de certains autres, des blessés, des vieillards hagards, des bâtiments et des maisonnettes détruits. Il ne manquerait que les trompettes de l’Ange de l’Apocalypse pour annoncer la fin du monde si le courage, la solidarité et l’immense patience des uns et des autres n’étaient venus nous rattacher au plus tenu de l’essentiel…

Une longueur d’avance

A ce principe d’humanité, de solidarité qui ne devrait jamais faire naufrage et que les pauvres connaissent si bien. Pour dire la puissance de la vie. ces vivants si farouchement vivants dans une ville morte. Patients jusqu’à l’extrême limite.Les quelques inévitables pillards systématiquement relayés par la presse internationale ne font pas le poids face à tant de vie et de dignité revendiquées.

Et je tirai ma leçon en pensant à un mot de Camus envoyé par un ami écrivain : «Nous avons maintenant la familiarité du pire. Cela nous aide à lutter encore.» Cet acharnement m’a semblé non point le fait d’une quelconque fatalité (laissons cela à ceux qui voudraient encore par paresse ou dérobade évoquer le cliché d’une Haïti maudite) mais celui d’une suite de hasards qui nous ont propulsés au cœur de tous les enjeux du monde moderne. Pour de nouvelles leçons d’humanité. Encore et encore…

Hasard géologique qui nous a fixés sur la faille dantesque des séismes, hasard géographique qui nous a placés sur la route des cyclones en nous sommant, en sommant le monde de repenser à chacune de ces catastrophes, les causes profondes de la pauvreté. Hasard historique qui nous a amenés à réaliser l’impensable au début du XIXe siècle, une révolution pour sortir du joug de l’esclavage et du système colonial. Notre révolution est venue indiquer aux deux autres qui l’avaient précédée l’américaine et la française, leurs contradictions et leurs limites, qui sont celles de cette modernité dont elles ont dessiné les contours, la difficulté à humaniser le Noir et à faire de leurs terres des territoires à part entière. A la démesure du système qui nous oppressait nous avons répondu par la démesure d’une révolution. Pour exister. Exister, entre autres, au prix d’une dette à payer à la France, au prix d’une mise au ban des nations. Ce qui ne nous a pas soustraits du devoir de solidarité agissante envers tous ceux qui, comme Bolivar en Amérique latine ou ailleurs, au début de ce XIXe siècle, luttaient pour leur liberté. Et puisque nous avons ouvert la terre d’Haïti à tous ceux-là, nous avons une longueur d’avance dans ce savoir-là. Savoir qui se révèle d’une brûlante actualité dans ce moment où, à travers la catastrophe qui frappe Haïti, devrait se jouer la réciproque et pourquoi pas la redéfinition sinon la refondation des principes de la solidarité à l’échelle mondiale.

La Révolution américaine et la Révolution française, contrairement à la nôtre, ont, elles, su faire avancer la question de la citoyenneté. Nous n’avons pas su user de la constance et de la mesure qu’exigeait la construction de la citoyenneté qui aurait dû mettre les hommes et les femmes de cette terre à l’abri de conditions infra-humaines de vie. Parce que la démesure a ses limites, la glorification stérile du passé comme refuge aussi. Qu’on se souvienne de Césaire qui fait dire à l’épouse du roi Christophe, dans la tragédie du même nom, de prendre garde que l’on ne juge les malheurs des fils à la démesure du père.

Sur un pied d’égalité

En dépit de ces limites-là, en dépit de sa pauvreté, de ses vicissitudes politiques, de son exiguïté, Haïti n’est pas une périphérie. Son histoire fait d’elle un centre. Je l’ai toujours vécu comme tel. Comme une métaphore de tous les défis auxquels l’humanité doit faire face aujourd’hui et pour lesquels cette modernité n’a pas tenu ses promesses. Son histoire fait qu’elle dialogue sur un pied d’égalité avec le reste du monde. Qu’elle oblige encore aujourd’hui à la faveur de cette catastrophe à poser les questions essentielles des rapports Nord-Sud, celles aussi fondamentales des rapports Sud-Sud, et à ne pas esquiver les questions et les urgences de fond. Qu’elle somme aussi plus que jamais ses élites dirigeantes à changer radicalement de paradigme de gouvernance. Tous les symboles déjà faibles de l’Etat se sont effondrés, la population est aux abois et la ville dévastée. De cetteTabula rasa devra naître un Etat enfin réconcilié (même partiellement) avec sa population.

Mais Haïti donne une autre mesure tout essentielle du monde, celle de la créativité. Parce que nous avons aussi forgé notre résistance au pire dans la constante métamorphose de la douleur en créativité lumineuse. Dans ce que René Char appelle «la santé du malheur».Je n’ai aucun doute que nous, écrivains, continuerons à donner au monde une saveur particulière.

Port-au-Prince, Haïti, dimanche 17 janvier 2010



Fais danser la poussière, le film

In Chronique des matins calmes on 17 janvier 2010 at 1:29

Dehors, la pluie étend son empire sur les Champs Elysées. La vie continue tête baissée, dos courbé et moi, j’offre mon visage à l’averse, laissant pleurer le ciel sur mes yeux embués. Camouflage baudelairien. Il pleut dans mon cœur. De belles larmes en vérité. Je sors de la projection privée de  Fais danser la poussière. L’émotion m’est venue par les pieds, poussant ses racines de la terre vers l’écran, m’accrochant littéralement à cette danse de la vie qui me happe dès les premiers mouvements de caméra. Ce n’est pas une femme, mais la ville qui danse. New-York en ballet, «New-York city ballet » dont le corps étiré en gratte-ciels danse un branle de vertige sous le son lancinant d’une ambulance alarmée qui sinue, à ses pieds. Contre-plongée abyssale qui me projette dans le tumulte d’une autre ouverture, celle de la musique de Léonard Bernstein et son envol vertigineux sur la danse des quartiers de Los Angeles dans West Side Story. Magnifiques entrées en matière qui là, dans cette plongée nous dessine un ballet sociétal dont les héros, Roméo et Juliette modernes, enlacent dans la danse de l’amour des corps arrachés à la haine des quartiers opposés, et ici en cette contreplongée New-yorkaise, nous ramène à un corps allongé dans une ambulance hurlant sa souffrance, sa détresse solitaire. Et l’on voit que c’est de ce corps allongé, entre la vie et la mort, que naîtra la danse d’une vie. Je n’en saurai pas plus car un impératif horaire m’arrachera à contrecœur de ce film à 30 minutes de la fin. Je ne saurai pas ce qu’il est advenu de cette enfant métissée que j’ai vu commencer à danser dans la poussière d’une cour de ferme devant son grand-oncle qui joue de l’accordéon. Cette enfant non désirée née de l’amour contrarié d’un père africain qui passait par là et d’une mère envoyée au purgatoire des solitudes de filles mères ayant accouché d’un enfant noir sur le lit d’un monde blanc. Enfant rejetée par la famille bourgeoise de son beau-père, solitaire lui aussi, ayant épousé sa mère malgré l’infirmité sociale d’une fille handicap dont elle lisse  sans cesse les cheveux crépus.

Cette enfant, lâchant pour la première fois ses cheveux sauvages dans la danse impulsée par l’accordéon de ce grand-oncle paysan, humaniste et aimant, s’élèvera peu à peu par la danse. Ruant dans les brancards et sautant la barrière où voulait l’enfermer son beau-père au cœur amidonné de conventions, elle cherchera son corps, sa liberté autant que sa vérité. Un corps pour elle et non pour les autres. Cette flamme noire filiforme trouvera une nouvelle cage, celle de la danse classique, mais pour apprendre l’oiseau.

Par ses pieds elle s’élève tandis que sa mère s’effondre terrassée par une sclérose en plaques foudroyante qui lui vole la marche. Elle, elle s’envole pour New York rejoignant la troupe noire d’Alwin Ailey (Calvin Bailey dans le film), foyer irradiant de flammes noires où l’amant qu’elle avait enlacé à Paris en dansant se brûlera parce que blanc. Il l’abandonnera à sa négritude non voulue pour rentrer à Paris. Elle, déchirée, perdue de nouveau entre le blanc et le noir dans la ville qui hurle, océan de sirènes. C’est là que je l’ai laissée, emportée par la vague d’un malheur dont tout me porte à croire qu’il dévore la couleur de sa peau.

J’attends avec impatience de voir la suite de cette histoire devant mon téléviseur car c’est un téléfilm. Téléfilm ? Non, cinéma pour la télévision mais qui sur grand écran ouvre ses ailes. Film français de télévision pour France2, d’une vérité, d’une authenticité qui en fait toute la beauté. Un scénario tout en justesse aux dialogues percutants qui sonnent juste, écrit à quatre mains par Bruno Tardon et Marie Dô auteur du roman dont ce film est une adaptation (une histoire autobiographique), réalisé avec maestria et une belle direction d’acteurs par Christian Faure, produit par Eloa production. Une belle brochette d’acteurs danseurs parmi lesquels on trouve le magnifique Lario Ekson  campant avec sa prestance naturelle « Calvin Bailey », et une mention spéciale pour toutes les petites, moyennes et grandes filles qui incarnent Maïa, l’héroïne du film à toutes les époques de sa vie.

Haïti, Martinique, identité française, même combat

In Chronique des matins calmes on 14 janvier 2010 at 5:18

Les personnes qui ont réagi le plus positivement à mon précédent article « Pensées pour Haïti » sont les amis haïtiens eux-mêmes, ou plus généralement des Antillais. Rien d’étonnant car l’émotion suscitée par une telle catastrophe et qui est due à un mouvement de sympathie naturelle (au sens précis qu’Adam Smith donne à ce terme) voudrait empêcher l’immédiate prise de distance qui se manifeste dans cet article. Sans doute ai-je pu écrire sur ce ton parce que l’Antillais en moi a réagi. Ceux qui sont victimes d’un accident sont souvent ceux qui, au moment de l’accident sont les plus distanciés par rapport à l’événement. Chacun a pu faire cette expérience. Cela n’empêche pas l’inquiétude pour ses proches ni pour soi. L’humour est comme on dit la politesse du désespoir, mais il n’y a pas de désespoir sans capacité d’espérer.

Ce qui me fait désespérer cependant, est le Niagara de pleurs et contritions sur cette  île frappée, dit-on, de fatalité, et l’on entend derrière ces pleurs une lamentation sur ces pauvres noirs qui ne peuvent gérer eux-mêmes leur destin. Tout est contre eux : la nature autant que l’économie, la politique, la misère résidente (comme on dit des fantômes), la peste et le choléra. J’entends dans les médias s’étonner du fait que dans des interviews, ces pauvres malheureux s’expriment cependant avec distance, clairvoyance et lucidité dans un langage qu’on dit châtié. Alors je ris. Oui, je ris encore une fois (toujours le désespoir). On a tout oublié. On a par exemple oublié que c’est à Haïti que fut instituée la première école laïque, gratuite et obligatoire du monde, ce par Toussaint Louverture secondé en cela par Sonthonax émissaire de la République française. République alors bien intentionnée après que celui-là ait contraint celui-ci à déclarer la première abolition de l’esclavage le 29 Août 1793 (date tombée, oops, dans les poubelles de l’histoire). On a simplement oublié que pendant la gouvernance de Toussaint Louverture, Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), fut un pays prospère (eh oui), dirigé par un noir, et qui plus est ancien esclave devenu général de la République française.

Ah ! me dira-t-on, de la République française. C’est donc que la France était présente. Oui, mais ce n’est pas elle qui dirigeait l’économie, mais ce même Toussaint Louverture. Et si Napoléon n’avait grossièrement mis ses grosses bottes dans le plat antillais en voulant rétablir l’esclavage en 1802, nul doute que Louverture aurait continué à faire prospérer ce pays, notamment en continuant à développer comme il le faisait le commerce avec les Etats-Unis et l’ensemble de la Caraïbe. Tiens, justement, c’est bien parce que les puissances mondiales comme la France, l’Angleterre et finalement les Etats-Unis ont eu peur que la contagion de la liberté et de l’exemple de la réussite haïtienne ne contamine leurs peuples noirs soumis à l’esclavage que fut fermé ce robinet d’abondance, et Toussaint envoyé se glacer dans l’endroit le plus froid de France, le Fort de Joux. On dit à tort que Toussaint voulait l’indépendance totale de Saint-Domingue. Rien de plus faux. Il désirait simplement une autonomie commerciale lui permettant de développer l’économie et donc la liberté réelle de ses concitoyens. Il savait d’expérience que la République française garantissait la liberté en droit, mais pas en fait. Il distinguait donc la nécessité de rester dans le cadre du droit français et de sa nation et celle, tout aussi vitale de vivre en usant de la richesse productive et naturelle de son environnement immédiat. Distinguer le commerce et le politique, une hérésie ? Oui, on le dit. Mais peut-être faudrait-il réviser nos manières de penser la politique. Un tel mode de pensée qui pèse tant sur les actuelles Antilles françaises, par exemple.  Et l’on s’étonne que la Martinique ait voté à près de 80%, non à l’autonomie politique. La raison en est que les Martiniquais ont bien conscience comme en son temps Toussaint Louverture, que s’il est important d’avoir une liberté de commerce avec la Caraïbe et les pays voisins, il est tout aussi vital, voire primordial que les lois de la République ne puissent être préemptées et gauchies par une poignée de politiques qui en usent à leur manière pas forcément républicaine. Un acte de méfiance vis à vis des politiques locaux ? Oui, mais surtout ils ont voté pour une liberté de droit garantie par la France sachant que leur liberté de fait, même si elle est fort bousculée par une économie problématique, leur laisse même dans l’indigence, aménager leur vie dans une condition pas trop inacceptable encore pour les plus pauvres, loin de celle d’Haïti qui, on le sait, évidemment, sert de repoussoir. Mais justement, n’y a-t-il pas corrélation entre une misère haïtienne née en partie par l’impossibilité de développer le commerce avec les autres îles, notamment françaises, et cette problématique de l’autonomie commerciale désirée depuis tant de temps par les Antillais français ?

Alors peut-être, faudrait-il enfin  se pencher sur l’histoire de France et ses erreurs (horreurs) politiques. Sans doute découvririons nous alors que nous sommes tous, nous Français, grandement responsables de cette situation et que ô surprise ! La misère d’Haïti fait partie intégrante de l’identité française, puisque liée à son histoire même et sa manière, devenue culturelle, de gérer la relation avec ses ex (colonies).

Pensées pour Haïti

In Chronique des matins calmes on 13 janvier 2010 at 3:52

J’étais en grande conversation avec Toussaint Louverture auquel une importante chaîne de télévision française souhaite (enfin) consacrer deux longs téléfilms (dont je suis en train de coécrire le scénario), lorsque j’ai appris la catastrophe dont est victime son pays, Haïti. Haïti qui vient tout juste de célébrer, ce 1er janvier, le 206e anniversaire de sa naissance en tant que première république du monde occidental dite noire et indépendante.

Haïti devenue malgré elle le symbole universel du malheur de la condition humaine. Haïti, anciennement pays de cocagne et grenier de la France, dont les sillons fertiles se creusaient des coups de fouets sur le dos de l’Afrique. Haïti à laquelle Toussaint Louverture a relevé la tête, refleuri les vergers, offert la corne d’abondance et qui, malgré l’acharnement haineux d’un petit corse au grand bicorne terrassé sur terre noire par un petit homme à tête de Maure ceinte de madras, fut le premier pays réel de cette liberté universelle dont avaient rêvé tant de philosophes.

Haïti, jadis paradis sur terre, refleuri après l’incendie puis tourné en enfer. Enfer non par le fait d’une utopie déréalisante mais  par la trahison d’une utopie en marche. Trahison fomentée par ceux-là mêmes qui à l’ombre du bicorne couvrant l’arène d’une liberté conquise, affutaient les banderilles sur le sang séché noir d’un rêve mort-né.

Banderilles comme longs tuteurs d’une liane envahissante qu’on appellera libéralisme. Une liane vivant comme toute liane sur l’arbre qu’elle étouffe.

Haïti pleure encore sur le ventre tremblé de sa terre, de la terre mère de liberté et d’espérance de ce peuple nouveau-né, né dans les spasmes.

Dans ma Guadeloupe natale, j’entendis rire juste après l’ouragan Hugo. On racontait qu’après avoir dévasté Cuba, Sainte-Lucie, la Dominique et la Guadeloupe, mais épargné Césaire, le cyclone s’approcha des rivages d’Haïti, et regardant le paysage, il se dit : « Suis-je bête, je suis déjà passé par là ».

Oui, on rit après l’ouragan comme on rit parfois en son œil. Un rire secousse, frottement et mélancolie comme une biguine. Un rire existentiel. Et ce rire là se lève dans l’explosion florale des flamboyants, des hibiscus et des bougainvillées comme une manière de pied de nez à un cyclone au dos tourné. Au cœur même de l’ouragan, ma grand-mère réfugiée chez ses voisins voyant Hugo soulever une à une les pauvres tôles de sa vieille case s’amusa : « Il l’aime, un peu, beaucoup, passionnément… »

La nature est stoïcienne et le stoïcisme philosophie de la nature, car son principe est dans la grâce, autrement dit la liberté inaliénable de l’homme comme la nature en son moment de surgissement. Instant insaisissable qui rit de celui qui entend le soumettre par le corps supplicié.  C’est le rire moqueur d’Epictète, élève de Rufus (cela ne s’invente pas) qui dit, esclave, à son maître qui lui écrase la jambe dans un outil de torture : « Maître, tu vas la casser ». Une fois la jambe cassée : « Je te l’avais bien dit. » Ce rire là, c’est la force de l’instant, moment d’éternité de toute liberté et de son expression. Cette force là s’exprime chez l’homme dans toutes les terres tremblées et secouées, depuis la Californie où naquit le « flower power », passant par les Antilles où se dit en riant : « demain est un couillon », puis ceinturant la terre jusqu’au Japon où le seul Zen et son instant d’éternité défie d’avance tout tremblement de terre. Le maître Zen est l’homme qui rit.

Et cependant, Haïti ne rit pas. Cela sans doute parce qu’on ne peut l’imaginer Sisyphe heureux, pour parodier Camus. La roche qu’elle roule n’atteint aucun sommet car son sommet est derrière elle, sa liberté volée. Volée par ses élites mêmes qui l’ont trahie en se revendiquant de la lignée des grands libérateurs, comme d’aucuns aujourd’hui se revendiquent de Jean Jaurès, ou le libéralisme de la liberté. Et comment rire lorsque la vie est derrière soi et la douleur devant. Les zombis ne rient pas.

Mais l’Haïtien est un beau peuple et Haïti une belle nation. Elle garde en elle cet essentiel qui fait sa force : la puissance d’espérance.

Alors, après ce tremblement de terre comme après l’ouragan, elle peut encore nous dire en reprenant les mots de Toussaint Louverture: « Vous avez arraché l’arbre de la liberté mais il repoussera par ses racines car elles sont profondes et nombreuses. »

Ah! La France.

In Chronique des matins calmes on 2 janvier 2010 at 4:20

Chose vue : une jeune et jolie beurette occupe toute en grâce et mouvements ondulatoires le comptoir d’un bureau de tabac, gare de Bondy. Elle s’y attarde. Derrière une telle dépense de séduction dans chaque geste, la queue de clients qui s’allonge prend patience et observe le manège, un sourire en coin. La belle est une enquiquineuse, elle prend un article, le repose, demande un briquet, non, celui-ci, c’est trop cher, elle le rend, critique ceci et cela. Le buraliste, un maghrébin d’une cinquantaine d’années, semble moins accessible au charme de la belle, et on voit l’impatience dessiner en grands traits noirs et gras ses sourcils, rides et commissures. Il est au bord d’exploser quand celle-ci se décide enfin. Elle n’achète rien et s’en va en tournant les talons (jolis talons). Un œil noir et de braise suit la flamme qui s’en va virevoltant sans briquet. Le buraliste, bras tombés, yeux au ciel, se lâche : « Ah ! La France. »

Tout est dit, rien à rajouter.

A propos, où en est ce débat imbécile sur l’identité nationale ?