Haïti, Martinique, identité française, même combat

Les personnes qui ont réagi le plus positivement à mon précédent article « Pensées pour Haïti » sont les amis haïtiens eux-mêmes, ou plus généralement des Antillais. Rien d’étonnant car l’émotion suscitée par une telle catastrophe et qui est due à un mouvement de sympathie naturelle (au sens précis qu’Adam Smith donne à ce terme) voudrait empêcher l’immédiate prise de distance qui se manifeste dans cet article. Sans doute ai-je pu écrire sur ce ton parce que l’Antillais en moi a réagi. Ceux qui sont victimes d’un accident sont souvent ceux qui, au moment de l’accident sont les plus distanciés par rapport à l’événement. Chacun a pu faire cette expérience. Cela n’empêche pas l’inquiétude pour ses proches ni pour soi. L’humour est comme on dit la politesse du désespoir, mais il n’y a pas de désespoir sans capacité d’espérer.

Ce qui me fait désespérer cependant, est le Niagara de pleurs et contritions sur cette  île frappée, dit-on, de fatalité, et l’on entend derrière ces pleurs une lamentation sur ces pauvres noirs qui ne peuvent gérer eux-mêmes leur destin. Tout est contre eux : la nature autant que l’économie, la politique, la misère résidente (comme on dit des fantômes), la peste et le choléra. J’entends dans les médias s’étonner du fait que dans des interviews, ces pauvres malheureux s’expriment cependant avec distance, clairvoyance et lucidité dans un langage qu’on dit châtié. Alors je ris. Oui, je ris encore une fois (toujours le désespoir). On a tout oublié. On a par exemple oublié que c’est à Haïti que fut instituée la première école laïque, gratuite et obligatoire du monde, ce par Toussaint Louverture secondé en cela par Sonthonax émissaire de la République française. République alors bien intentionnée après que celui-là ait contraint celui-ci à déclarer la première abolition de l’esclavage le 29 Août 1793 (date tombée, oops, dans les poubelles de l’histoire). On a simplement oublié que pendant la gouvernance de Toussaint Louverture, Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), fut un pays prospère (eh oui), dirigé par un noir, et qui plus est ancien esclave devenu général de la République française.

Ah ! me dira-t-on, de la République française. C’est donc que la France était présente. Oui, mais ce n’est pas elle qui dirigeait l’économie, mais ce même Toussaint Louverture. Et si Napoléon n’avait grossièrement mis ses grosses bottes dans le plat antillais en voulant rétablir l’esclavage en 1802, nul doute que Louverture aurait continué à faire prospérer ce pays, notamment en continuant à développer comme il le faisait le commerce avec les Etats-Unis et l’ensemble de la Caraïbe. Tiens, justement, c’est bien parce que les puissances mondiales comme la France, l’Angleterre et finalement les Etats-Unis ont eu peur que la contagion de la liberté et de l’exemple de la réussite haïtienne ne contamine leurs peuples noirs soumis à l’esclavage que fut fermé ce robinet d’abondance, et Toussaint envoyé se glacer dans l’endroit le plus froid de France, le Fort de Joux. On dit à tort que Toussaint voulait l’indépendance totale de Saint-Domingue. Rien de plus faux. Il désirait simplement une autonomie commerciale lui permettant de développer l’économie et donc la liberté réelle de ses concitoyens. Il savait d’expérience que la République française garantissait la liberté en droit, mais pas en fait. Il distinguait donc la nécessité de rester dans le cadre du droit français et de sa nation et celle, tout aussi vitale de vivre en usant de la richesse productive et naturelle de son environnement immédiat. Distinguer le commerce et le politique, une hérésie ? Oui, on le dit. Mais peut-être faudrait-il réviser nos manières de penser la politique. Un tel mode de pensée qui pèse tant sur les actuelles Antilles françaises, par exemple.  Et l’on s’étonne que la Martinique ait voté à près de 80%, non à l’autonomie politique. La raison en est que les Martiniquais ont bien conscience comme en son temps Toussaint Louverture, que s’il est important d’avoir une liberté de commerce avec la Caraïbe et les pays voisins, il est tout aussi vital, voire primordial que les lois de la République ne puissent être préemptées et gauchies par une poignée de politiques qui en usent à leur manière pas forcément républicaine. Un acte de méfiance vis à vis des politiques locaux ? Oui, mais surtout ils ont voté pour une liberté de droit garantie par la France sachant que leur liberté de fait, même si elle est fort bousculée par une économie problématique, leur laisse même dans l’indigence, aménager leur vie dans une condition pas trop inacceptable encore pour les plus pauvres, loin de celle d’Haïti qui, on le sait, évidemment, sert de repoussoir. Mais justement, n’y a-t-il pas corrélation entre une misère haïtienne née en partie par l’impossibilité de développer le commerce avec les autres îles, notamment françaises, et cette problématique de l’autonomie commerciale désirée depuis tant de temps par les Antillais français ?

Alors peut-être, faudrait-il enfin  se pencher sur l’histoire de France et ses erreurs (horreurs) politiques. Sans doute découvririons nous alors que nous sommes tous, nous Français, grandement responsables de cette situation et que ô surprise ! La misère d’Haïti fait partie intégrante de l’identité française, puisque liée à son histoire même et sa manière, devenue culturelle, de gérer la relation avec ses ex (colonies).

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