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Philippe Dormoy et le démon des mots

In Chronique des matins calmes on 30 septembre 2008 at 11:10
Philippe Dormoy

Philippe Dormoy

Un orchestre tsigane fait la balance de son concert, le son du violon semble s’enrouler autour du visage de Philippe Dormoy et lui fleurir la barbe. Je le sens pénétré par la musique. Il a le sourire du bon vin. Dans ce bar chaleureux du marché de Montreuil, il me fait face, assis à la table. Je lui mets mentalement le chapeau de Shylock. A vrai dire, je ne sais pas vraiment si je parle à Philippe Dormoy ou au personnage de la pièce. Il semble comme retiré derrière le quatrième mur du théâtre encore présent entre nous. C’est que nous sortons tout juste d’un filage de répétition du « Ciel est vide », ma nouvelle pièce mise en scène par Bernard Bloch. En regardant Philippe travailler sur la scène, je faisais remarquer à Charlotte Villermet, costumière de la pièce assise à côté de moi, à quel point Philippe semblait pénétré par son personnage. A le voir parfois immobile comme un sphinx durant de longues minutes, se déplaçant à pas comptés, concentré pendant des heures, écoutant attentivement et pourtant retiré, je prenais conscience qu’il n’était pas sur les planches du théâtre Berthelot mais dans un non-lieu, un purgatoire, un désert sans temps où est plongé Shylock. « C’est curieux, dis-je à Charlotte, on a l’impression que Philippe a pris 400 ans depuis le début des répétitions. Je le vois tous les jours s’enfoncer dans le corps du personnage ». « Sais-tu, me répondit Charlotte, qu’il a refusé la barbe postiche que je lui proposais en me répondant que sa barbe devait pousser de l’intérieur ? » Comme son personnage. Shylock fleurit sur Philippe. Ce n’est pas tant lui qui s’enfonce dans son personnage que le personnage qui sort de lui et le recouvre. Comme sa barbe. Je suis sur des œufs car j’ai conscience d’être en face de lui l’auteur de cette pâte de mots qu’il a pétri et malaxée avec les mains de Bernard Bloch pour lever en son corps un personnage de chair, de sang, d’intelligence. Je suis d’une prudence de sioux. Je mesure mes mots de peur superstitieuse qu’un verbe mal placé fragilise l’édifice si patiemment construit. Tout est interprétation. Tout ce que je dis peut être utilisé pour renforcer ou modifier un aspect du personnage. Peur infondée sans doute. Mais tout de même, tout de même… Je ressens chez lui cette même nature de prudence. Je tâtonne et cherche mes mots. Je les mesure non à l’aune de Philippe Dormoy mais à celle du personnage de Shakespeare que j’ai réécrit. Nous ne sommes pas deux dans cette conversation mais il y aussi l’ombre du grand poète anglais et celle de Bernard Bloch. Quatre complices pour un personnage. Et c’est lui, Philippe, qui a la lourde responsabilité de le porter avec mes mots ruminés en son âme, remâchés en son corps. Philippe, c’est peu de le dire, est un ruminant de mots, un amoureux du verbe. Il les savoure avec un plaisir non dissimulé et les fait partager. C’est dans ce goût des mots, dans leur musicalité autant que dans leurs sens jamais épuisés qu’il ancre toute sa vocation de comédien. Passionné de Bobby Lapointe, je l’ai vu récemment faire un récital de ses chansons sur cette même scène du théâtre Berthelot. Il était Bobby Lapointe lui-même semblant réinventer ses mots. Alors c’est sur les mots que notre conversation a roulé, filée par le violon tsigane. Nous sommes allés ensemble en Israël en empruntant le véhicule du verbe. Oui, Israël. Ce n’est pas la foi, ni une quelconque recherche d’identité qui l’a portée là-bas devant le mur. Mais le mot mur lui-même. Le mur murmure mille mots glissés en ses interstices. Le mur est mot, mot avant tout, mot mur. Et là, en Israël, Philippe le môme mûr murmure devant le mot mur.

philippe Dormoy et Morgane Lombard

philippe Dormoy et Morgane Lombard

Il est mot le mur car au commencement était le verbe. Un verbe retiré laissant le vide empli, jamais comblé, par un mur où se murmurent les mots devant l’imprononçable. Il est allé là-bas en Israël trouver une langue première : l’hébreu. Une langue écrite, une langue mère. La mère du mur. Une écriture qui sème sa polysémie. Elle s’écrit avec des consommes de telle sorte que c’est souvent la manière de prononcer induite par le sens qui donne le mot lui-même. Deux ou trois consonnes liées donnent un mot racine. Par exemple MR donnant mur, mère, mort. Le mot serait donc la racine de toute interprétation. Celui qui donne corps à celui qui le prend pour autant qu’il le prenne. Responsabilité de celui qui prononce. Celui qui prononce s’avance, se prononce. Celui qui dit se meut. Le mot dit est mouvement. Motion. Moteur. Moteur ! Mais avant le moteur, il y a le silence, motus. Mots tus. Silence d’avant le mot. Le mot tourne. Silence comme vide nécessaire pour que s’avance le mot, le mot porté par un porteur de mots. Le messager est le message qui s’avance. Philippe s’avance devant le mur des mots. Le mur des mots est au théâtre le quatrième. Il pose ses mots, turbulent message, messager message, c’est Shylock, mais si, c’est Philippe mais sage.

avec Bernard Bloch

avec Bernard Bloch

Artistes, médias, morale et tolérance

In Chronique des matins calmes on 27 septembre 2008 at 6:28
Dessin de baha boukhari

Dessin de baha boukhari commenté par Plantu

Plantu m’a envoyé ce dessin de Baha Boukhari, dessinateur palestinien qui se passerait de commentaire si le contexte dans lequel il l’a présenté ne soulevait pas un certain nombre de questions de fond.

Ce contexte, que notre dessinateur du Monde a pris en photo, il l’expose dans une légende placée en-dessous. C’était en novembre 2005, une rencontre de cartoonistes à Jérusalem. Boukhari y a présenté une série de dessins, dont celui-ci, devant une nombreuse assemblée composée en grande partie par des collègues israéliens. A-t-il été voué aux gémonies ? L’a-t-on immédiatement frappé d’ostracisme médiatique à vie pour antisémitisme flagrant ? A-t-on même tenté de lui casser la figure ou tout simplement hué ?

Non. Comme le dit Plantu, « le public israélien a applaudi le caricaturiste palestinien ». Incroyable non ? Pourtant ce dessin est un geste mûrement réfléchi, un acte prémédité, et il n’a rien de furtif. Le vrai public israélien serait-il plus intelligent que certains bien-pensants qui font la pluie et le beau temps dans nos médias ? On pourrait le croire. En tout cas cet événement rapporté par Plantu encourage cette conclusion, et je ne vois pas pour l’heure d’autre explication à cette incroyable différence de traitement entre celui réservé en Israël à ce dessinateur palestinien et celui dont fut l’objet un certain Dieudonné.

Loin de moi l’idée de prendre fait et cause pour ce comique français qui s’est surtout caractérisé en la matière par un sketch de très mauvais goût et pas drôle du tout. J’affirme par ailleurs que toutes les provocations qui ont suivi cette affaire, et ont amené Dieudonné à fréquenter le marigot d’extrême droite, m’ont profondément choqué. Mais fallait-il sanctionner une outrance par une autre outrance qui révèle un caractère d’intolérance et donne à celui qui en est victime une aura de martyr qu’il exploite commercialement et politiquement en renforçant auprès de son public resté fidèle, l’idée d’une conjuration masquée ?

Ce public là est constitué en partie par tous ceux qui, se considérant comme des « minorités visibles » invisibles des médias, voient en Dieudonné un porte-parole qui « dit tout haut ce qu’ils ne peuvent que penser tout bas ». On n’a pas cassé Dieudonné en l’interdisant de télévision. Il suffit de voir avec quelle facilité il remplit les zéniths en faisant peu de publicité, d’évaluer le nombre incroyable de dvd de ses sketchs qui circulent dans les banlieues et au-delà, et de suivre ses tournées nombreuses, nationales et internationales (les Québécois par exemple en sont friands). On n’a pas cassé Dieudonné, mais pire, on lui a donné paradoxalement une visibilité qu’il n’aurait pas eue en fréquentant naturellement ces médias. Au lieu de le banaliser, on l’a épinglé sur la stèle des victimes de l’intolérance. On n’a pas cassé Dieudonné, mais on a cassé en revanche une certaine idée de la transparence et de la démocratie propre au pouvoir médiatique.

Que ce geste de mauvais goût ait choqué beaucoup de téléspectateurs, il n’y a aucun doute là-dessus, et on peut le comprendre comme on peut bien comprendre le fait que des caricatures de Mahomet aient choqué beaucoup de musulmans. Mais le fait d’être choqué doit-il mettre en cause le fond de la liberté d’expression ? La justice est-elle le bras armé du désir de vengeance ? Si on ne peut se faire justice soi-même, n’est-ce pas parce que la justice suppose l’organisation sociale du vivre-ensemble ? Si le média qui représente un pouvoir et une personne morale, se fait justice lui-même au nom des seuls spectateurs qui ont émis une critique, ne se rend-il pas de fait coupable de non-respect des lois qui font de notre justice l’expression même de notre démocratie ? Les Israéliens qui ont applaudi Baha Boukhari se sont honorés non en signifiant par leurs applaudissements leur accord au fond ou à la forme d’un acte de pensée politique présenté de manière volontairement choquante, mais par le fait qu’ils ont souligné avec élégance leur respect d’un artiste au-delà du contenu de sa pensée politique. Ils ont signifié également par là qu’ils distinguaient clairement ce qui est de l’ordre d’une pensée politique présentée de manière outrée de ce qui ressort de la condamnation de tout un peuple en tant que peuple. Autrement dit, ils ont également signifié par ces applaudissements qu’ils n’ont pas vu en ce dessinateur un antisémite, ni peut-être même un antisioniste, mais une personne qui veut dénoncer avec force les excès d’un certain sionisme.

Le message de Boukkari peut clairement se lire ainsi : « S’il vous plaît, par pitié et par humanité, vous qui, on en a conscience, fûtes victimes du pire, ne prenez pas le chemin qui mène au même carrefour du pire ». Si selon Brecht « le ventre est encore fécond d’où peut renaître la bête immonde », c’est qu’il peut être fécondé par sa victime même. Au nom de la simple raison, prenant le risque de choquer, il est parfois nécessaire de mettre en garde ceux qui se croyant moralement protégés par leur statut de victimes peuvent sans même en avoir conscience reproduire ce dont ils ont été victimes. C’est un fait avéré par les psychologues que les victimes peuvent tendre à reproduire sur d’autres les exactions de leurs bourreaux. Ce n’est heureusement pas toujours le cas et cela ne l’est quasiment jamais lorsque la victime a pu ou su dépasser le stade victimaire, c’est-à-dire surmonter les fixations douloureuses de sa mémoire pour poser l’avenir. L’avenir ne se construit pas à partir de rien, bien-sûr. Il se construit à partir de l’histoire comme refondation consciente du passé. Ne pas confondre ainsi l’histoire et la mémoire. L’histoire est construction et ouverture. La mémoire est retour du même dans le présent.

Les applaudissements du public israélien ont ceci de réconfortant qu’ils expriment la bonne santé d’un Etat démocratique qui suppose la liberté d’expression et le débat contradictoire. C’est en cela qu’ils donnent une leçon universelle à ceux qui, se croient moralement fondés par leur seule conscience d’eux-mêmes à condamner sans jugement autre que leur sentiment moral. Condamner moralement ne signifie pas prendre des mesures punitives. Entre la condamnation morale et la punition existe la tolérance. La tolérance est sans doute une des plus hautes vertus de l’intelligence sociale et la démocratie est ce qui garantit l’expression de cette intelligence. Cette démocratie se fonde notamment en France par la séparation des pouvoirs. Seule la justice garante du respect des lois (et non de la moralité) peut condamner au nom de tous. Nous assistons au sein de notre démocratie à des dérives dangereuses dues au fait que les décisions de justice sont anticipées ou ne sont pas respectées en tant que telles par ceux-là mêmes qui en sont institutionnellement les garants et qui tendent au non respect de la séparation des pouvoirs (médiatique y compris).

Le dernier exemple en date d’une telle dérive où sont mêlés les médias, des artistes et l’Etat, est cette affaire qui concerne le groupe de rap La Rumeur. Affaire défendue par mon excellent ami Maître Dominique Tricaud. Dans cette affaire opposant le rappeur Hamé au ministère de l’Intérieur, relaxé par la cour d’Appel de Versailles le mardi 23 septembre 2008, un second pourvoi en cassation vient d’être déposé par le procureur général de Versailles. Un acharnement judiciaire qui marque le double fait d’un mépris profond pour la décision de justice et d’une volonté de se servir de la justice pour punir des propos qui auraient choqué le ministre de l’intérieur de l’époque. Suivez mon regard. Maître Tricaud parle à ce propos d’un acte « de portée historique ». Si on ne laisse pas la justice démêler d’elle-même ce qui est de l’ordre de l’expression libre de la presse et/ou de l’art, le risque est d’accréditer le fait d’un pouvoir autoritaire et partial, à des années lumières de l’intelligence de ce public israélien qui est l’objet de ce papier. Pour plus d’informations sur cette affaire, je vous renvoie à ce lien : Coup de théâtre, coup de tonnerre.