alainfoix

Archive for novembre 2010|Monthly archive page

En l’auberge de la Vieille Tour

In Pas de catégorie on 22 novembre 2010 at 6:11

Photo Niel Flemming (Auteur du réseau Fence)

Voici un poème écrit en l’auberge de la Vieille Tour qui serait un magnifique lieu de résidence d’écriture. C’est elle sans doute et la conversation avec les iguanes qui peuplent ses jardins qui m’ont inspiré ce poème dédié à la Guadeloupe.

Mon Amérique


Rien ici que la beauté épuise

Versant aux lèvres bleues du ciel

Les douceurs de la brise


Mon Amérique, ma terre aux épaules découvertes

 

Bercé aux rives d’un songe réel

Je rêve au balcon de Baudelaire

D’un Rimbaud noir du bateau délivré

 

En Guadeloupe mon île mon espoir et ma perte

 

D’une mâle armée de plumes libertaires

D’une terre écrite à l’ombre de Saint-John Perse

D’un cygne noir au cauchemar déchiré

 

Mon archipel à la chevelure verte

 

Et que du sol sous l’humus et la herse

Le cygne au soir sa belle palme et la plume

Sur l’horizon des désirs d’alizé

 

Mon île ma sœur  mon cœur qui me déserte

 

Soulève le poids du marteau sur l’enclume

Et sur le sable, la coquille d’un baiser

Et sur l’écume la lumière découverte

 

Ecrit en l’auberge de la Vieille Tour (Gosier) le 19 novembre 2010

Alain Foix

Photo Sarah Dickenson (Auteur du réseau Fence)

Le récit du monde, histoires d’identités

In 4- Rencontres/événements on 21 novembre 2010 at 2:14

Tandis que les voiles des derniers arrivants de la route du rhum se profilaient à l’horizon, s’ouvraient les deuxièmes rencontres caribéennes de théâtre associées à la treizième édition du Fence meeting.

Après les discours d’usage prononcés par Bernard Lagier, Président d’ETC_Caraïbe,  Danielle Vendée, sa directrice et moi-même, nous avons demandé à Michel Bangou, ancien directeur de l’office municipal de la culture de Pointe-à-Pitre, éminent homme de culture et référence incontournable de l’action culturelle locale et caribéenne de ces 40 dernières années, de nous brosser un tableau du contexte général, historique et culturel dans lequel nos auteurs invités étaient accueillis. Alors immédiatement les voiles de la route du rhum semblèrent grandir à l’horizon et se rapprocher de l’ajoupa dans laquelle nous étions réunis. Ces voiles de la route du rhum, symboles de la découverte par Christophe Colomb de l’Amérique, reçurent tout à coup un vent contraire, une véritable bourrasque. Quelle  prétention en effet. L’Amérique avait-elle attendu Christophe Colomb pour être découverte ? Ne devrions nous pas plutôt dire : « Et l’Amérique découvrit Christophe Colomb » ? Les indiens caraïbes et toutes ces tribus nomades qui depuis le détroit de Béring  jusqu’au fin fond du Pérou voyaient leur histoire gommée purement et simplement par cette affirmation aussi déclamatoire, incantatoire que réductrice.

photo Sarah Dickenson

Mais ce sont les Africains, transplantés de force dans ces îles paradisiaques où ils connurent l’enfer qui par l’adoption de leurs savoir-faire, de leurs culture, et par le marronnage les mettant sous la protection au cœur sombre des forêts de ces premiers habitants de l’île qu’on nomme ici les vieux-habitants, qu’a perduré et s’est transmise une mémoire, une culture amérindienne en passe de s’éteindre. Empruntant les canoës de la transhumance indienne, nous avons parcouru avec Michel Bangou toute l’histoire de l’arc caribéen en un seul trait. Arc caribéen se retournant vers l’Afrique et tendu par l’Europe, créant une tension dialectique et historique dont nous ne sommes pas encore sortis.

photo Sarah Dickenson

Alors un visage se profile à l’horizon,  celui de Toussaint Louverture le libérateur d’Haïti, suivi d’un autre visage portant bicorne : Napoléon. C’est à ce point que s’ouvrent le dialogue et la question. Il est question de dialectique du maître et de l’esclave, du dépassement nécessaire d’un moment historique dont nous avons encore du mal à sortir. Il est question du pardon, concept difficile sur lequel on s’achoppe et s’oppose. Et derrière lui, l’opposition jamais éteinte entre passion et raison.

L’après midi vient la question de la périphérie. Qu’est ce qu’un auteur périphérique ? Périphérie : mythe ou réalité pour l’auteur dramatique ? L’Europe comme l’enjeu de la périphérie. L’auteur caribéen à la périphérie de qui, de quoi ? Après une brève introduction de ma part touchant à la question de l’opposition entre l’unité centralisatrice du théâtre classique et la multifocalité du théâtre baroque comme matériau contemporain rendant compte de la décentralisation du monde, Oumar Ndao, auteur  et directeur des affaires culturelles de la Ville de Dakar pose la question de l’imagination théâtrale face à un monde dont la réalité dépasse parfois la fiction. Il nous introduit alors au cœur de la question dramaturgique et de sa nécessité sociale et politique. Comment lutter contre le récit du monde qui sous le masque de la réalité et de l’actualité produit une idéologie qui veut s’imposer comme représentation réelle du monde ? Et si ce récit du monde produit artificiellement des identités et des modes d’acceptation de ces identités imposées de manière extérieure, qu’est-ce donc que l’identité véritable ?

photo S. Dickenson

Alors vient la question de l’imagination comme productrice d’identité. A ce point je fais remarquer qu’il est nécessaire et fondamental de distinguer  les données de l’art et celle de la culture. La culture est l’ensemble des connaissances et comportements expressifs et perceptifs à un moment de l’histoire d’une civilisation ou simplement d’un groupe humain. C’est une donnée sédimentée dans laquelle surgit l’art et sur laquelle il s’impose. L’art en ce sens s’oppose à la culture pour recréer de nouvelles données culturelles. C’est une négation déterminée et non absolue puisqu’un individu s’exprime toujours à partir d’un humus culturel. Mais l’art est la dimension même de sa liberté. Il est l’expression d’un sujet qui s’empare des contraintes culturelles pour questionner la culture et par-delà le monde. L’art transcende la culture par sa dimension singulière, mais cette singularité touche immédiatement à l’universel. L’artiste ne doit donc pas se laisser prendre au piège de la culture comme volonté de le soumettre à l’identité collective. L’artiste qui se réfère unilatéralement à sa culture comme matrice indépassable de son œuvre produit bien plus de l’idéologie que de la création artistique. C’est un agent de la folklorisation de sa culture donc de son inertie de sa mise en bière.

Le soleil couchant et la danse déferlante des vagues sur la plage ont clôt ce débat d’ouverture dont la richesse toujours renouvelée au cours des débats suivants, ne fut jamais démentie. Hélas, un problème informatique m’empêcha comme je l’avais promis, de tenir la chronique de nos rencontres. N’ayant pas pris de notes, peut-être y revendrai-je lorsque ma mémoire me donnera le feu vert pour rendre compte aussi fidèlement que possible de nos échanges.

Société d’auteurs

In 4- Rencontres/événements on 13 novembre 2010 at 9:40

L’idée m’est venue dans la douceur d’un beau matin d’automne 2008 à Timisoara après une longue soirée abusée de vodka.  Une idée aussi improbable que cette brume légère qui couvre les matinées de la rivière Bega coulant en contrebas. « Et si on organisait une réunion FENCE en Guadeloupe ? » J’ai senti comme un léger flottement dans l’assistance. Les yeux tournés vers moi disaient « Il divague, la vodka est tenace. » Mais toutes les bouches comme une seule femme m’ont dit « oh oui ! Quelle bonne idée ». Me voilà pris au piège. Je me connais, moi et mon horreur de reprendre ma parole. Elle était dite, la messe, et il n’y avait plus qu’à…  en sortir.  Un beau pari, un vrai défi. Mais qu’est-ce qui m’a poussé à penser ça ? De Londres à Paris, d’Istanbul à Timisoara et de Chemnitz à Glasgow, tous ces meetings de FENCE auxquels j’ai assisté, sont comme de vastes salons littéraires, nomades et  informels où se convoque la différence au cœur de l’unité plurielle de l’acte d’écrire pour le théâtre. Une manière européenne de faire société. C’est ça. FENCE est une société d’auteurs qui n’a pas pour objet de défendre des droits, qui ne revendique rien, rien d’autre que cette liberté fondamentale d’écrire, d’écrire non pour la société, mais dans la société, au cœur battant de la Cité. FENCE par son action fait exister l’auteur comme fait social. Il y reprend corps et chair, il échange et il transmet par voie orale. Le théâtre est une écriture de l’oralité, un chant à plusieurs voix qui s’écoutent entre elles et se confrontent. Tout le contraire de la posture autistique dans laquelle le sens commun enferme l’auteur qui parfois se laisse prendre à ce piège narcissique. Et justement, si l’on va quelque part, c’est pour rencontrer quelqu’un. FENCE est en soi un symbole ou plutôt la moitié du symbole qui est originellement une demi -pièce de poterie qui nous permet en la réunissant avec celui qui porte l’autre moitié de reconnaître celui qu’on cherche. L’autre moitié pour moi n’était d’emblée pas seulement la Guadeloupe, mais son environnement, toute la Caraïbe dont la seule rencontre en un seul point de tous ses éléments est en soi un symbole.

Il y avait, à ma connaissance, une association nommée ETC_Caraïbe (et dont précisément je fus un lauréat du concours qu’il organise annuellement) qui s’était donnée pour mission de mettre en valeur la richesse de l’écriture théâtrale contemporaine de la Caraïbe. Un saut en Guadeloupe, et voici la chose conclue : nous allions organiser dans le cadre de leurs secondes rencontres caribéennes, un meeting FENCE qui opérera la rencontre entre un continent et un archipel d’écritures. L’idée était là, mais il y avait loin encore de la coupe aux lèvres. Il nous fallait un lieu, un lieu d’excellence et en même temps qui autorise une résidence d’écrivains sur une semaine avec des lieux de travail, de rencontre, de débats. Un simple appel au propriétaire de l’Auberge de la Vieille Tour qui soutient déjà les actions caribéennes de ma compagnie Quai des arts, et la chose est faite : notre premier partenaire financier et technique, et pas des moindres, était trouvé. ETC_Caraïbe gérait l’approche des caribéens et moi, je devais organiser la venue d’auteurs en provenance de toute l’Europe. Il fallait trouver les moyens institutionnels pour ce faire.

On parle de société d’auteurs. Qui d’autre que la Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques (SACD) était par son action culturelle la plus immédiatement à même de nous aider. Cela fut fait avec la grâce qu’on connait aux jeunes femmes responsables de ce secteur de la SACD. La Ville de Paris, saisie par cette idée de recevoir les fruits de notre travail caribéen au cœur même de Paris, la ville la plus caribéenne d’Europe, nous apporta sa contribution, puis ce fut au tour du Ministère de l’Outre-mer de soutenir cette action outre-mer. Le tour était joué. J’avais enfin les moyens de mon rêve roumain du bord de la Béga. Drôle comment une idée un peu farfelue devient réalité. J’ai le sourire aussi large que le lagon en contrebas. Je me prépare à recevoir à l’aéroport mes vingt écrivains encore tout étourdis de turbulences et qui n’ont jamais encore posé le pied  sur ma terre natale. Et je me demande au fond si c’est pour eux ou pour cette terre là que pendant ces deux années je me suis acharné à arrimer ce rêve. Les deux sans doute, mon général.

Enfin, puisque la route du rhum est terminée et que les marques de toute espèce reprennent la mer, il n’y a pas de raison de ne pas hisser en bas de cette page les couleurs de tous nos partenaires. Quelques logos sans logorrhée, et plus un mot. Voila : le rideau se lève sur le 13ème meeting de FENCE et sur les 2ème rencontres caribéennes de l’écriture théâtrale.

Pipirit chantant

In Chronique des matins calmes on 13 novembre 2010 at 11:53

C’est toujours, quoi que j’en dise, une émotion. Une émotion qui se lève là, au cœur de moi sitôt que sous l’aile blanche se dessine l’aquarelle des eaux bordant les côtes tout en dentelles de ma Guadeloupe. Qui se lève là, au premier choc du train d’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport Pole Caraïbe. Et cette puissante décélération dans le sifflement des turbines des rétro réacteurs qui vous écrase et vous fait tout petit, vous met en culotte courte. Et quand je sors, je ne suis pas au cœur de l’agitation climatisée de cet aéroport ultramoderne. Non, je descends là, par une passerelle branlante, dans le souvenir encore vivace du vieil aéroport du Raizet, recevant une nouvelle fois la bouffée de chaleur d’une île qui me prend dans ses bras. Et toujours mes yeux se lèvent là-haut vers les badauds du belvédère venus admirer ces fabuleuses machines à s’envoler qui déposent là leurs rampants à deux pieds encore tout étourdis, tout égarés. Toujours sans le vouloir, mes yeux recherchent des silhouettes qui reviennent du passé. Aurèle, toujours-là, toujours-là et à ses bras ma mère toute belle et jeune et en dentelles et chapeau blanc qui bat des ailes sous l’alizé. Elle n’est pas là, bien-sûr, elle est trop vieille maintenant et je la prie de laisser sa voiture, c’est moi qui la rejoins là bas, au bord de mer, au-dessus de l’église, sur les hauteurs ventées de la ville de Sainte-Anne. Et puis toujours le même rituel. La longue conversation dans le chant des grillons et des nouvelles de la famille et celles du voisinage, de madame Poumba et ses 97 ans au rire toujours tonitruant qui fait vibrer les planches de sa vieille case. On pleure une disparue, celle du coin de la rue. « Je l’ai vue le matin, elle était tout sourire et le soir elle nous a quittés avant même d’arriver à l’hôpital. Tu comprends ça, toi ? » me dit ma mère. Et le rétro freinage n’en finit pas de me faire tout petit. Et je suis avec elle dans ce salon mal éclairé. Sur la table, des lampes portatives. « C’est pour les coupures de courant et en cas de cyclone », m’explique-t-elle. Puis vient le temps des questions. Elle ne comprend pas bien l’intérêt de faire venir 40 écrivains dans un hôtel pour s’entretenir de littérature et de théâtre. Mais c’est bien quand même puisque je suis là. « Et ça ne te coûte pas de l’argent, j’espère ? ». « Mais, non, maman, mais non, rassure toi. » Elle allume la télé et, derrière elle j’ai encore rétréci. Ils passent une émission de variété à l’occasion du sommet de la francophonie en Suisse. Des chansons françaises des années 70. Joe Dassin et Nana Mouskouri, Claude François et Nino Ferrer. Les idoles de ma petite mère émue. Et on est là comme autrefois, comme dans cet HLM de Bondy Nord à regarder le Palmarès de la chanson avec Guy Lux.  C’est sa culture comme on dit et je respecte. Je la regarde s’endormir devant son vieux téléviseur et je l’embrasse sur le front avant de monter dans ma chambre.

J’écris ces mots au pipirit chantant, à l’aube (littéralement à l’heure où chante le coq). Sur  un ciel sombre aux multicouches vermeil, moutonnent des nuages noirs qui peu à peu rosissent. C’est drôle ici comme chaque matin est un vieillard semblant sortir du plus profond du temps pour peu à peu se déplisser et donner vie à la jeunesse d’un jour nouveau.

Glasgow sur scène

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements on 8 novembre 2010 at 12:10

Glasgow (bridge)

Les artistes sont sans doute les meilleurs ambassadeurs de leur pays, pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté.

Les rencontres organisées par l’IETM (Informal European Theater Meeting) ou par FENCE, réseau d’auteurs auquel j’appartiens, ont pour objet de créer des ponts enjambant les frontières culturelles, politiques, sociales, afin que les individus porteurs de leurs horizons dialoguent, se questionnent, communiquent des informations pouvant aider non seulement à la production et à la diffusion (c’est l’aspect marché) mais aussi à la réflexion sur son propre travail, le cadre de sa créativité, et à la compréhension de l’autre, une meilleure appréciation de son horizon esthétique.

Dire des artistes qu’ils sont des ambassadeurs pourrait être reçu au mieux comme un poncif dont le danger réside dans la légèreté d’une telle affirmation qui pourtant porte à conséquence, au pire comme un postulat qui du point de vue du politique fait des artistes leurs vassaux et de l’art un objet de marchandisation et un outil politique (deux dimensions que l’on retrouve dans la notion de « vitrine culturelle à l’étranger»). Il est donc clair qu’il faut porter une attention toute particulière à la deuxième partie de la proposition : « pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté ».

Un artiste est d’abord un citoyen et un individu qui exprime un point de vue personnel. Ce point de vue est forcément le produit d’une analyse critique. Critique au sens de réflexion distanciée prenant en compte les paramètres d’une situation, d’un événement. Il n’y a pas meilleure manière de comprendre un pays qu’à travers le regard critique d’un de ses ressortissants. L’artiste est un être social et l’art dont il est porteur porte en lui l’essence même d’une dimension de la société. L’art n’est pas nécessairement en soi social mais il exprime une relation au social et questionne en ceci la cité.

Rien de plus européen donc que ces meetings d’artistes européens qui, à leur manière construisent une Europe faite d’individualités, de diversités, et de volonté de mouvement vers l’autre.

Ces rencontres FENCE, les douzièmes du nom, organisées à Glasgow dans le cadre de l’IETM, par  le Playwrights’ Studio of Scotland dirigé par la charmante et dynamique Julie Ellen, fut comme les précédentes, passionnantes. Il fut question d’identités et de séparation artificielle des nations. Des Tchèques et des Slovaques, nous ont parlé de leur ancien pays commun : la Tchécoslovaquie. L’Afrique aussi était présente et on entendit parler de néocolonialisme dans la manière dont est organisée la diffusion européenne des œuvres et des artistes africains. Nous nous sommes lu, comme d’habitude, nous nous sommes traduits, nous avons bu et dansé et partagé nos rires et, pour certains nous nous sommes donnés rendez-vous en Guadeloupe dans une semaine et pour d’autres à Stockholm au début du printemps prochain.

Alors ne pas croire que la pluie écossaise sur Glasgow soit porteuse de frimas et de claquements de dents. Elle est comme la douche du même nom. Elle cache entre ses gouttes une chaleur étonnante…