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LA DANSE, THEATRE ABSTRAIT

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements on 20 janvier 2012 at 12:58

LA DANSE, THEATRE ABSTRAIT

Alwin Nikolais, Tensile involvement

Danse et stylisation

Les anthropologues nous ont montré depuis Marcel Mauss, en passant par Franziska Boas, Marcel Jousse, Ananda Coomaraswamy, Michel Leiris ou encore Jean-Michel Guilcher, que la danse est d’abord, dans sa fonction communautaire,  une stylisation des gestes quotidiens. Cette stylisation est donc une extraction de gestes à partir d’un substrat commun, connu et reconnu par tous.
C’est une abstraction qui dans son effectuation ne se sépare pas de l’élément dont elle est tirée, mais au contraire y renvoie avec force en reliant par le geste l’ensemble de la communauté d’où est issu le mouvement.  C’est la fonction de communication de la danse comme mise en commun (le premier sens donné à ce terme par des économistes du XVe siècle.). La danse est donc dans son abstraction même, partage.
Alors le signifiant de la danse renvoie à un signifié qui se lit dans le corps de tous et de chacun. Et si le danseur par son mouvement écrit sur le corps de sa communauté c’est parce qu’il est en lui-même un corps partagé. C’est un ferment de construction et de consolidation de l’unité humaine telle que chaque peuple, chaque culture se la représente pour elle-même. « Montre moi comment tu danses, je te dirai qui tu es. »
Mais la danse renvoie aussi à l’énigme de l’homme, sa complexité. Elle dessine bien un mur de clôture de la Cité sur elle-même, mais ce mur en son fondement renvoie à la complexité, l’énigme et le mystère existentiels.
« C’est sur les pas des premiers danseurs que fut construit le labyrinthe » écrivit Bataille dans Les larmes d’Eros.
La danse fait signe, mais c’est un signe qui se désigne lui-même. Qui ne renvoie à rien d’autre que lui-même, c’est-à-dire à l’homme comme un miroir énigmatique où il se reconnait en même temps qu’il se questionne.
Elle prend appui sur le signifié, le corps de tous, mais elle s’en sépare en même temps. Elle déploie un sens, non pas une signification, non pas un vouloir-dire. Mais un sens qui se délivre comme celui d’un poème : en le rejouant pour soi. C’est là que se trouve la limite entre danse et récit. La limite de l’usage du concept
de danse comme écriture.

Fred Hayes, illustration-expo-Alwin Nikolaïs

La danse comme dépense

Paul Valéry compare le corps de la danseuse à une pièce de monnaie. La valeur de son corps est sa dépense. L’argent ne vaut que dépensé. Il n’est rien en soi s’il n’est pas d’abord pour l’autre, pour l’échange.
Le corps du danseur est donc un corps abstrait, un corps anticorps. Pour renvoyer au corps de tous, pour se donner, il faut s’abstraire de soi-même.
Artaud parlait de corps métaphysique en voyant danser les danseurs balinais. Le théâtre de la cruauté dont il parlait est un théâtre où l’acteur dit-il « gesticule comme un supplicié sur un bûcher ». C’est un corps qui se brûle, se consume par nature. Qui se donne en s’abandonnant. Il y a quelque chose de christique dans cette saisie de l’acteur. Sa mise en croix en fait celui qui est au centre de tous les carrefours. Il est à la fois le carrefour et l’écartelé, le mis en croix, le crucifié. Il se donne pour tous, aux quatre vents, aux quatre points cardinaux..
Ceci explique en une certaine mesure pourquoi les danses paysannes furent tant rejetées par l’église. Si le danseur est une sorte de christ, le christ est une espèce de danseur. Or il ne peut y avoir deux Christ.
La conception du théâtre d’Artaud rejoint la danse comme théâtre fondamental. Théâtre comme âtre, âtre de Dieu (Theos), comme foyer alimentant l’humain. La danse n’est-elle pas toujours comparée à un feu ?
Elle est encore en ce sens fondamentalement abstraction car comme le feu, elle exprime ce qu’elle brûle.

Merce Cunningham, Beach birds

Les deux abstractions et la question de l’expression.

La danse comme théâtre du monde pose bien-sûr la question du récit du monde. Lorsque Noverre s’insurge contre cette formalité géométrique dans laquelle s’est enfermé le ballet de la fin du XVIIe siècle en opposant la vérité de la nature à l’artifice de la forme géométrique, il défend la nécessité de l’expression comme modalité de l’expression du monde. La vérité en chorégraphie s’impose à la joliesse de la forme. L’asymétrie devient vecteur de sens et de justesse contre le contentement d’un équilibre formel.
Il est ce faisant en accord avec la philosophie d’un Diderot telle qu’elle s’exprime dans Le Neveu de Rameau ou dans ses critiques picturales notamment  lorsqu’il critique le portrait de Campaspe de Falconnet comme faux car il montre une jeune fille sage belle et bien apprêtée, aux traits réguliers. La vérité aurait été de laisser voir dans ce portrait, les rides d’une vie de dépravation.
La peinture comme la chorégraphie doit saisir l’instant de l’expression et non se laisser guider par le désir d’une beauté abstraite et par là artificielle.
Noverre comme Diderot s’opposent alors à l’abstraction comme négation du réel, du naturel. Abstraction cartésienne basée sur le principe selon lequel la nature ou la matière est passive et résiste au vrai et au beau qui est dans l’esprit. L’abstraction géométrique étant expression du vrai et du beau.
Exprimer c’est délivrer. L’âme délivre le beau par l’abstraction géométrique. La beauté d’un théorème est alors de la même essence que la beauté d’un danseur dans l’abstraction de la forme. Le danseur pour Descartes est celui qui, par son ascension vers la beauté, montre une belle âme, c’est-à-dire une âme qui par sa volonté (dimension infinie de l’esprit, la seule qu’il partage avec l’infinité divine) montre la maîtrise de l’esprit sur le corps-matière. Il est la représentation idéale de l’homme comme être qui en son essence, domine la nature.
Dès lors Noverre pose la pantomime comme cœur du théâtre. La pantomime étant la mimesis du tout (pantos), donc de la nature. Il dit « l’imitation ». Mais l’imitation dont il parle n’est pas la reproduction servile, mais ce qu’on ne peut traduire autrement aujourd’hui que par mimesis. Mimesis, capacité de ressaisir en soi un objet dans sa représentation pour rejouer et affirmer l’essence pour soi, à travers soi. Il ne s’agit évidement pas de la conception du mime moderne du type de celui de Marceau qui a pour objet de soumettre le geste au signifiant.
Si dès lors la danse de Noverre se livre au récit et à la narration, c’est qu’elle cherche, au-delà de la signification, le sens profond délivré par le corps et son expressivité. Ceci renvoyant à la notion rousseauiste selon laquelle un geste juste dit plus qu’un long discours.
Ce théâtre chorégraphique de Noverre pose donc la nécessité de la dramaturgie en chorégraphie. Cette dramaturgie étant le déroulement logique des séquences du mouvement. Mais dans sa structure, ce déroulement est moins littéraire que pictural. Noverre le dit : « Le ballet est un tableau » et il ajoute qu’il en est même le modèle. Car l’expressivité d’un tableau est la saisie d’un instant du mouvement. Le tableau raconte une histoire dans sa composition même.
Cette théâtralité chorégraphique instaurée par Noverre sera ressaisie au début du XXè siècle par Rudolph Von Laban. Il mettra en œuvre cette conception de la dramaturgie chorégraphique comme opposé au récit. Il ne s’agit pas tant de raconter une histoire comme dans les ballets de Marius Petipa que d’exprimer un sens. Sens et signification devant là être distingués comme la prose de la poésie. Ainsi dit-il « Le mime est la prose du mouvement, la danse en est la poésie ».

Merce Cunningham, Beach birds

Il y a une logique dans le déroulement dramaturgique en chorégraphie comme il y a une logique en poésie. Mais cette dramaturgie est abstraite en ce sens qu’elle ne raconte pas une histoire et ne peut être soumise à un récit. Cette abstraction là renoue avec les dimensions propres aux danses traditionnelles car la lisibilité du geste du danseur vient du fait qu’il peut être lu par le spectateur qui partage avec le danseur le même matériau gestuel de base qui est dans l’homme et dans l’ensemble de ses fonctions gestuelles. Le mouvement en même temps que son sens est donc partagé grâce au sens kinesthésique.
Et c’est par l’abstraction comme délivrance de l’essence du geste commun que se structure la danse comme telle.
S’il y a de la danse dans les ballets classiques et narratifs. Ce n’est donc pas au cœur de la narration, mais précisément là où elle s’arrête pour laisser place au mouvement lui-même.

Alwin Nikolaïs, imago

Ainsi tout au long de l’histoire de la danse, s’opposent et se succèdent deux conceptions de l’abstraction liées à deux conceptions opposés de  la théâtralité du geste et de son logos.
D’une part une abstraction qui est comprise comme négation de quelque chose (négation du naturel par la géométrie, de l’objet par l’arithmétique ou l’algèbre, négation du récit par le « geste pur »).
D’autre part une abstraction comprise comme déploiement de l’essence du réel et de ses mouvements, et construction d’une logique interne au mouvement par laquelle se délivre un sens abstrait et cependant réel.
Du point de vue contemporain, nous pourrions opposer par exemple la conception de Cunningham comme abstraction qui serait liée à cette première conception à celle de Nikolaïs qui inscrit la danse dans sa dimension dramaturgique et expressive.
Mais ce qui fait la beauté de l’œuvre de Cunningham, c’est que cependant l’abstraction-négation de son geste renvoie toujours au danseur dans sa particularité, sa singularité matérielle, son incarnation individuelle.
Celle de Nikolaïs rejoue l’homme dans son cosmos, et sous l’abstraction parfois totalitaire de ses scénographies, de ses lumières et projections d’images sur le corps, on voit toujours l’individu s’agiter comme un « supplicié sur un bûcher » exprimant jusqu’au dernier moment son être comme volonté inaliénable de liberté.

Alain Foix
Albi, le 18 janvier 2012.

Tremblements de textes

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 7 décembre 2011 at 10:05
Fence

bibliothèque Denis Diderot de Bondy, lieu de ma résidence d'auteur et d'accueil de FENCE

Très bientôt, mes amis de Fence (réseau international d’auteurs de théâtre) viennent me rejoindre dans ma résidence de compagnie et d’auteur à Bondy pour y réaliser le 14eme meeting du réseau. Nous nous retrouverons pour, comme à notre habitude, y travailler autour des questions de l’écriture théâtrale et sur le thème général du « tremblement de terre », suite de cette thématique qui nous a réunis en novembre dernier en Guadeloupe pour notre 13eme meeting, en collaboration avec l’association ETC_Caraïbe. Nous y lirons des textes produits dans la collaboration internationale de 40 auteurs, mais aussi des textes écrits sur ce même thème par des lycéens de Bondy qui ont travaillé avec Kazem Sharyhari et moi même dans des ateliers d’écriture. Ce sera du 13 au 17 décembre.

Programme:

-Le 13 décembre, carte blanche de Fence à la Maison de l’Europe et de l’Orient, 19h

-Le 14 décembre, séminaire à Bondy et lecture publique de textes à l’espace Chauzy de Bondy (19h 30)

-Le 15 décembre, séminaire entre auteurs, à Bondy  dans la journée et le soir, rencontre à l’Espace 1789 de Saint-Ouen autour de 4 courts-métrages  de Kazem Shahryari intitulés Air Taxi, et débat avec le public (18h)

– Le 16 décembre, rencontre à la SACD avec les auteurs de l’association EAT (écrivains associés du théâtre), du BAT (billet des auteurs de théâtre), les responsables de l’action culturelle de la SACD de 10h à 17h. A 19h, lectures publiques à la bibliothèque Denis Diderot de Bondy.

-Le 17 décembre 10h/16h, séminaire suite et fin. 17h lecture publique à la bibliothèque Denis Diderot de Bondy

Histoire bondynoise:
Vers 1775, Justine, renvoyée à douze ans du couvent parce qu’elle est soudain devenue orpheline et pauvre, mène, à Paris, une vie de misère et de combats pour sa vertu. Faussement accusée de vol par son maître, l’usurier Du Harpin, elle s’évade à seize ans de la Conciergerie, mais c’est pour courir au-devant d’un viol dans la forêt de Bondy.

Eh oui, c’est là que l’infortunée Justine de Sade a été violée. Mais n’ayez pas peur, gentes demoiselles, il n’y a plus de forêt à Bondy…non…non… non…

Censure à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration

In 4- Rencontres/événements on 16 mai 2011 at 2:23

Je devais participer les 20 et 21 mai aux deux journées de lancement du numéro spécial de la revue Hommes et Migrations sur « La France postcoloniale », ou notamment des extraits de textes d’écrivains (dont moi-même) devaient être lus. Malheureusement, Madame Esther Benbassa, universitaire et organisatrice de l’événement, a dû annuler ce colloque pour cause de censure avérée de la part des responsables de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration. Elle s’en explique dans une lettre ci-dessous, adressée à ces responsables: Marie Poinsot et Luc Gruson.  Déplorable! Encore une preuve de la manipulation de l’Histoire par ceux qui ont pour mission de la transmettre au public.

Madame,

L’article de M. Bancel fait partie intégrante de ce dossier. M. Bancel était d’ailleurs l’un des principaux intervenants du colloque dont ce dossier constitue les actes. Les textes de ce dossier dans leur intégralité, y compris l’article de M. Bancel, vous ont été transmis le 11 février, corrigés et préparés à nos frais. A aucun moment le contenu l’article de M. Bancel n’a été contesté par vous, alors que nous avons travaillé ensemble sur ce dossier pendant plus de deux mois. Vous avez seulement demandé à M. Bancel d’abréger son texte, ce qu’il a fait, et m’avez suggéré de le placer en fin de dossier, ce que j’ai accepté.

Le 5 mai, vous m’avez transmis, au format PDF, le dossier tel qu’il devait être imprimé, en m’indiquant qu’il allait être soumis pour BAT au directeur de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, m’annonçant déjà, fort étrangement, que (je vous cite) « ce thème est sensible pour cette institution » (sic) et qu’il « peut se passer que certains articles soient refusés tels quels par la direction » (re-sic). Mercredi dernier (11 mai), à la veille de l’envoi de la revue chez l’imprimeur, vous m’annoncez que votre comité de rédaction a décidé de censurer M. Bancel, à moins qu’il ne revoie son texte, et m’avez transmis les remarques dudit comité pour qu’il puisse procéder – sous vingt-quatre heures – à cette révision. Jeudi (12 mai), M. Bancel nous a transmis une nouvelle mouture de son article. Vous m’annoncez ce jour (16 mai) que le directeur de la CNHI, qui est à l’origine de cette censure et de cet imbroglio, maintient sa décision d’une publication censurée de ce dossier. M. Luc Gruson, que je viens d’avoir au téléphone, m’a présenté cette décision comme sans appel.

Je ne puis en aucune façon cautionner de telles pratiques, où paraissent se combiner mauvaise foi, amateurisme et claire volonté de censure politique. Je refuse donc catégoriquement une publication censurée de ce dossier dans Hommes et migrations. J’annule évidemment la participation du Pari(s) du Vivre-Ensemble et du Centre Alberto-Benveniste à la manifestation qui était prévue, les 20 et 21 mai, pour marquer la sortie de ce numéro. J’avise l’ensemble des auteurs du dossier, l’ensemble des intervenants des journées des 20 et 21 mai, ainsi que les organismes – l’ACSE notamment – qui ont cofinancé le colloque et le dossier censuré, de ma décision et de ses motifs.

En une trentaine d’années d’activités scientifiques, je ne me suis encore jamais heurtée à de telles manoeuvres, ni à pareil manque de professionnalisme. Je ne puis de toute évidence y associer mon nom ni ceux du Pari(s) du Vivre-Ensemble et du Centre Alberto-Benveniste. J’entends les dénoncer publiquement comme il se doit, ne serait-ce que pour que d’autres chercheurs ne tombent pas à leur tour dans un tel piège.

Ce dossier paraîtra ailleurs, dans son intégrali

J’abandonne la revue Hommes et migrations et sa rédaction à leur triste condition de revue officielle et de rédaction aux ordres.

Esther Benbassa

Dak(art) 5, La fille du Président et l’art du contretemps

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 22 décembre 2010 at 12:24

Syndjely Wade et Alain Foix

Les lumières s’éteignent sur les derniers applaudissements. Nous plions le décor et rangeons les costumes lorsqu’une pimpante hôtesse, tout sourire dehors s’adresse à moi, me tendant une poignée de badges.

–       Voici vos badges, monsieur, vous êtes combien ?

–       Nos badges ? je ne comprends pas.

–       Oui, vos badges VIP vous permettant de circuler dans le festival.

–       Mademoiselle, il est 24 heures et nous sommes le 17 décembre. Notre contrat vient de prendre fin, nous sommes censés décoller demain et vous nous donnez maintenant nos badges pour circuler ?

–       Ils viennent juste d’arriver, dit-elle sans se démonter. Ce sourire ! Désarmant.

–       Nous n’en n’avons jamais eu besoin, heureusement. Bon, je vous en prends une poignée. Ca fera un souvenir.

Au bar de l’Institut, Oumar est venu nous saluer et nous féliciter chaleureusement. Il a beaucoup aimé. L’homme est sincère, je le crois. Alors je lui pose les deux questions essentielles :

1) quand honore-t-on nos contrats ? (Une rumeur alarmante court selon laquelle le festival ne serait pas en mesure d’honorer ses engagements. Je ne peux y croire).

2) le contrat stipule que nous devons absolument rentrer le 18, c’est à dire demain. Où sont nos billets ? A quelle heure part-on ?

–       Alain, mon ami, à l’heure qu’il est, je ne peux répondre à ces deux questions. Moi-même je les pose quotidiennement à la direction générale, sans réponse. J’ai déjà menacé de ma démission. Je t’ai fait venir, confiant dans les engagements de mon pays au plus haut de l’Etat. Ayant signé le contrat, tu as accepté de venir sur la confiance que tu me fais. Presque tous les artistes présents ont fait ainsi sinon il n’y aurait pas eu de festival. Maintenant je suis dans l’embarras car je n’ai aucune réponse à te donner. Désolé, il faut attendre demain maintenant. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Demain matin on saura.

–       A quelle heure est en général le vol pour Paris ?

–       A 22 ou 23 h.

–       Bon, ça nous laisse un peu de temps.

Samedi 18, 12h

–       Allô Oumar ?

–       Bonjour Alain, comment vas-tu, bien dormi ?

–       Ca va. Dis moi, quelles nouvelles ?

–       Ca ne répond pas au niveau de la direction générale. Injoignables.

–       Oumar, Oumar, nous ne resterons pas, nous ne pouvons pas. Quelles solutions ?

–       Je n’en ai pas.

–       Bon, passons à la vitesse supérieure. Je contacte personnellement  A. A. Sow, le Président du Festival et Syndjiély Wade, la fille du Président de la République du Sénégal. C’est elle qui nous a mis dans un avion pour venir. C’est elle qui doit nous renvoyer chez nous.

–       Bonne idée, fais le.

–       Allô Jean-Michel ?

–       Salut Alain, j’ai lu ton blog. Incroyable ce qui t’arrive.

–       Attends, ce n’est pas fini. Figure toi que…

–       Insensé. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

–        Toi rien, juste me renvoyer un email m’encourageant à écrire un article. Ils verront à ta signature que je ne bluffe pas.

–       Ok, je te fais ça.

–       Allô, Alain Foix ?

–       Oui, bonjour

–       Syndjiély Wade. Je viens de recevoir votre email alarmant. Je ne comprends pas. Rien n’a été fait pour votre vol retour ?

–       Non, mademoiselle. Aussi étonnant que cela puisse paraître.

–       Je vous ai réservé 5 places sur Air-France en première classe. Pouvez vous m’envoyer les noms pour éditer les billets ? Je viendrai à l’aéroport vous remettre personnellement votre cachet et le contrat signé.

–       Merci mademoiselle, à tout à l’heure.

Aéroport de Dakar, 22h.

–       Mesdames messieurs, votre attention s’il vous plaît. Suite à une neige abondante tombant sur Roissy Charles de Gaulle, le vol Air-France de 23h 30 est reporté demain à 6h du matin.

–       Oh ! non.

–       Allô, monsieur Foix ?

–       Oui, mademoiselle Wade ?

–       Je viens d’apprendre que votre vol a été reporté pour demain matin.

–       Oui et là, personne n’y peut rien. Vous venez tout de même ?

–       Une promesse est une promesse. Installez vous dans le salon VIP, Mon équipe s’occupe pour vous de toutes les formalités de douane et nous vous trouvons un hôtel près de l’aéroport. Voulez-vous venir avec moi au concert de Stanley Clarke ?

–       Avec plaisir.

–       Je viens vous chercher.

Cindjely Wade

Etonnant comme une voix peut correspondre intimement à un physique. Je l’ai reconnue dès que je l’ai vue au loin. Venue seule, sans apparat, sans garde du corps, en jeans et boléro, des cheveux de métisse aux reflets auburn chatoyant, une démarche, un regard, un sourire. C’est elle à n’en pas douter. Elle me reconnaît au loin et se dirige droit vers moi. Charmante, vraiment charmante et simple. Le genre copine de classe qui aurait, l’air de rien, un niveau supérieur d’éducation.

Et nous voilà dans sa Range Rover noire. Elle, une main sur le volant, l’autre sur le clavier du téléphone. Elle fait mille choses en même temps, réglant le problème d’un avion bloqué à Los Angeles, étudiant mentalement les possibilités horaires de rallier un transit sur Chicago, traitant de l’hébergement de Kassav qui joue demain, s’occupant de la santé d’un collègue qui vient de s’évanouir d’épuisement (des nuits sans sommeil). Elle semble en activité permanente. Hop ! Elle évite habilement un scooter ivre. Elle accélère tout en parlant au téléphone pour doubler un véhicule problématique. Je fixe l’aiguille du compteur dans son irrésistible ascension, thermomètre de ma frayeur. Je m’accroche au fauteuil.

–       Vous conduisez bien lui glissé-je l’air impassible.

–       Je suis pilote automobile. Je fais des rallyes.

–       Vous avez fait Paris/Dakar ?

–       Oui, deux fois. C’est formidable. Ce n’est pas une course, c’est un véritable voyage.

–       Votre père voit ça d’un bon œil ?

–       Bien sûr que non. Il dit que j’ai des choses plus importantes à faire.

–       Le côté garçon manqué aussi…

–       Oui, il reproche à ma mère de ne m’avoir pas élevé comme il faut.

–       A part déesse Shiva d’un festival mondial des arts, que faites vous dans la vie ?

–       Des expertises financières et de l’organisation… Je m’occupe de l’équipe de rugby du Sénégal.

–       Des études de gestion financières ?

–       Oui, à la Sorbonne, Paris 1. Zut ! Nous allons rater la fin du concert.

En effet, dernier rif, dernier solo de batterie. Ca avait l’air formidable. Bises à Stanley Clarke, pose devant les photographes, et nous voici repartis. Bing, le véhicule percute en marche arrière un poteau. Elle ne décolle pas son téléphone de l’oreille.

–       Allô ? Oui, tu n’aurais pas l’adresse d’un bon carrossier ?

–       Où allons nous maintenant, glissé-je ?

–       Au concert de Ky Mani Marley.

Même scénario, même vitesse, même frénésie téléphonique, même fin : le concert se termine devant une foule immense.

–       Zut, encore raté. Allons au Radisson.

–       Il vous arrive de dormir ?

–       Deux heures dans la journée. Pas le temps.

Le Radisson

Lieu incroyable le Radisson de Dakar. La fête bat son plein, genre de fête stéréotypée qu’on trouve à Paris, New York, Hong Kong ou Sydney, mêmes attitudes, mêmes manières de montrer qu’on s’éclate. On n’est plus vraiment à Dakar.  Hâte de sortir de là.

L’aube se lève bientôt sur Dakar. Dans le salon VIP, des brésiliens jouent encore.

Salut Dakar.

Ce matin, première répétition de Rue Saint Denis. Sur le quai de Jemmapes, des Africains balaient la neige.

Dak(art)3 Pas des moustiques

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 17 décembre 2010 at 1:29

« Nous ne sommes pas des moustiques. Pas agressifs et nous ne piquons pas. Plutôt des mouches, un peu collantes », dit-il en me tendant une poignée de « Rolex » vendue au prix d’une Kelton de bureau tabac. Dans l’autre main une poignée de « stylos Mont-Blanc ».

–       Des vrais, mais pas cher.

–       Des vrais ? Fais voir la plume, c’est écrit dessus.

–       Mais oui, regarde, c’est écrit (il me tend le stylo et je lis « made in China »)

–       Tu vois, ce n’est pas inscrit

–       Mais oui, insiste-t-il, c’est écrit là, tu ne sais pas lire ?

–       Et toi tu sais ? (c’est clair, il ne sait pas).

–       Bon, bon, je te les donne (il me les met dans la main), tu es sympa. Je t’invite à la maison, je viens d’avoir deux jumelles et on doit fêter ça. Tu as des enfants ?

–       Merci pour l’invitation, mais je n’ai pas le temps.

–       Viens, viens à ma boutique, je te donne ma carte. Tu m’appelles et je vais t’aider. Tu es un ami. Tiens, regarde ce sac, il te plait ?

–       Tu as vu que je le regardais ?

–       Je te le donne, pour rien.

–       Combien ?

–       45 000 francs CFA (30 euros)

–       Salut, j’ai à faire.

–       Bon, 30 000.

–       10 000 pas plus.

–       Tu veux me tuer ? (Il regarde son acolyte qui rigole). Il est fou l’ami.

–       Ok, salut.

–       Allez, va regarde cet autre sac, pour ta fiancée. Je te fais les deux pour 60 000. C’est mon dernier prix.

–       Hon, hon

–       Et prends les « Mont Blanc », je te les donne avec.

–       Ecoute, je ne suis pas venu pour acheter. Tu es sympathique, je t’ai suivi, mais je n’ai pas le temps.

–       Tiens, prends une chemise. Elle te plaît celle-ci ?

–       Oui, elle est belle.

–       Je te la fais pour 30 000. Et tiens, voilà de beaux bijoux pour ta copine. Un bracelet et un collier. Gratis. Je te les donne, ma parole.

–       Ok, la chemise, les bijoux, les deux sacs et les stylos, pas les Mont Blanc, ceux-là. Le tout pour 45 000. C’est mon dernier prix.

–       Je te dis qu’il est fou, dit-il à son acolyte. Viens, viens manger le couscous pour la nouvelle année des musulmans. Je te fais cadeau. Viens.

–       45 000, c’est tout.

–       Tu m’égorges

–       Salut (je tends les 45 000).

–       Bon d’accord

–       Donne moi ce stylo en plus. Allez, tu as gagné ta journée, pas vrai ?

–       Oui.

–       En tout cas, vous êtes de très bons comédiens tous les deux. La prochaine fois je vous engage.

–       Eh l’ami ! Ne pars pas si vite. Tu viens manger le couscous ? J’ai mes petites jumelles qui…

Petit, j’avais honte et regardais mes souliers lorsque ma mère marchandait outrageusement jusqu’à faire gémir le vendeur. Mais elle s’en sortait toujours victorieuse. Je pense à elle en ce moment. Merci, maman.

–       Oui, allô ?

–       C’est la police.

–       La police ?

–       Nous avons trouvé votre numéro sur un portable volé.

–       Celui de Mariann. Vous l’avez trouvé ? Où ça ?

–       Dans les chaussettes d’un gars près du théâtre national.

–       Et le passeport ?

–       Quel passeport ? Où êtes vous ?

–       A l’hôtel Atlantic.

–       Je viens.

–       …

–       Oui, allô, je suis là, en bas.

–       Bonjour, vous êtes le policier?

–       Elève policier.

–       Comment l’avez vous trouvé.

–       Dans des chaussettes.

–       Comment ?

–       Vous êtes le propriétaire ?

–       Non, la voici.

Quelques heures plus tard, Mariann croise le gendarme qui a pris sa déposition et elle lui annonce que le portable a été trouvé.

–       Ah ! bon, déjà ? C’est bizarre.

–       Par un policier.

–       Quoi ? Par un policier ?

–       Un élève policier.

–       Un élève policier… Bizarre, bizarre… Vous n’êtes as venu reprendre votre déposition.

–       J’étais très prise…

–       Mouais… suivez moi au poste.

Trois heures plus tard, Mariann ressort avec un rendez vous pour le lendemain matin. Le supérieur du gendarme à qui on ne l’a fait pas, regarde Mariann avec un air étrange. Mariann lit dans ses yeux un peu plus que de la suspicion. Ne serait-il pas en train de se demander s’il n’est pas en présence d’une espèce de… magicienne ?

– Allô?

-Allô, Alain.

– Oui, Oumar…

– Bon, vous êtes programmés demain, à 21 heures à l’Institut Français.

– Enfin.

Dak(art)2 Unité Africaine

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 15 décembre 2010 at 5:07

Village des arts en construction pendant le festival

Contrairement à une croyance répandue, ce n’est pas le temps qu’il fait qui est le plus grand facteur de dépaysement d’un pays l’autre, mais le temps qui passe. Dès lors qu’un occidental (et j’en suis un bel et bien) pose le pied en Afrique, il doit savoir qu’il prend un billet pour la compagnie WAIT (West African International Time) ou pour Peut-être Airlines. Un Sénégalais rencontre un Suisse et lui dit : « Vous, vous avez la montre, mais nous, on a le temps ». Comment le dire mieux ?  Une affiche de CFAO motors du Sénégal croisée à Dakar le dit explicitement : « Plus forts ensemble avec le temps ». CQFD.  Depuis que la compagnie est ici, nous sommes ballotés entre WAIT et Peut-être. Etre zen comme un bonzaï de baobab. Rien d’autre à faire. S’émerveiller devant les formes et les couleurs. Regarder les ouvriers terminer le village des artistes, danser avec les musiciens, rester les yeux rêveurs face à la mer, et attendre. On doit venir nous chercher pour nous emmener à notre nouvel hôtel, Al Baraka. Le nom sonne comme une chance. Il est 19h. Mariann, les yeux face à la mer s’est fait subtiliser son passeport, son portable et 6000 francs CFA posés à côtés de moi, le regard perdu à l’horizon. Il est 23 heures, nous sommes encore assis devant les gendarmes qui recueillent notre déposition, dehors, assis sur des chaises, une pointe Bic et une feuille blanche à la main. Pas de machine à écrire, mais pas plus rapide que le policier parisien qui, un doigt après l’autre, tape sur les touches qu’il cherche l’une après l’autre.

–       Vous étiez assis à une table face à la mer, c’est bien ça.

–       Oui, c’est ça.

–       Les objets volés étaient sur la table à côté de vous ?

–       C’est exact.

–       Et vous n’avez rien vu.

–       Non rien, ni personne s’approcher.

–       C’est de la magie.

–       Ca y ressemble. Vous savez traquer les magiciens ?

–       Ca nous arrive.

–       Nom et prénom, date et lieu de naissance

–       Alain Foix, 4 juillet…

–       Profession

–       Ecrivain

–       Dernière question : savez vous lire ?

–       Je suis écrivain.

–       Répondez à ma question par oui ou par non : savez vous lire ?

–       …

–       Bon, signez ici.

24 h départ en car pour le centre ville, hôtel El Baraka.

1h, comptoir d’Al Baraka.

–       Alain Foix, Quai des arts ? Non, nous n’avons pas votre nom.

–       Le festival a réservé 5 chambres.

–       Il ne nous en reste que 2.

–       Allô Oumar ?

–       Oui, Alain, comment ça va.

–       Il est bientôt 2 heures du matin et l’hôtel dit que vous n’avez pas réservé nos chambres.

–       J’arrive.

 

3 heures du matin, après moult conciliabules, les deux garçons (Alain A. et moi), restent dans les chambres tandis que les filles retournent au village après qu’on leur ai préparé des chambres aussi loin que possible des ouvriers finissant le village. Quand et où allons nous jouer ? Nous ne savons pas encore. Le théâtre dans lequel on nous avait finalement programmé n’est pas encore terminé.

Je n’en veux pas à Oumar. Il fait tout ce qu’il peut, mais il n’est « que » le Directeur des Affaires Culturelles de Dakar et ce festival n’est pas un véritable festival des arts car les arts et les artistes ne sont pas le centre (cela devient une habitude). Cela apparaît de plus en plus comme l’habit chamarré d’une opération politique d’envergure dont Kadhafi a donné hier sous  l’imposant monument de l’Unité Africaine, le la. Un discours agressif mais fin, volontariste et efficace où il appelle les peuples plus que leurs dirigeant à la construction d’une Afrique dotée d’une armée unique (sous les ordres de qui ?).  Nous nous sommes approchés du monument et, lorsque j’ai vu que le directeur artistique du festival avait toutes les peines à entrer dans l’enceinte de cette cérémonie sous le regard armé des gendarmes, tout devint très clair. Alors à suivre…

P.S. Je lis dans les journaux ce matin qu’un « festival de protestations » émanant des artistes qui s’estiment mal traités s’élève. Alors peut-être finalement, les artistes auront-ils leur mot à dire. Le public aussi. A suivre toujours…

 

DAK (ART) 1

In 4- Rencontres/événements on 14 décembre 2010 at 5:04

Dimanche 12 décembre 22h, appel d’Oumar Ndao, directeur des affaires culturelles de la Ville de Dakar et commissaire pour le théâtre du Festival Mondial des Arts du Sénégal.

–       Votre avion part demain matin à 7h. C’est un avion spécialement affrété, pas besoin de billets.

–       Trop tôt. Impossible de joindre tout le monde. Mariann est en train de jouer quelque part à Paris.

–       Je te rappelle.

Dimanche 12 décembre 23h, nouvel appel d’Oumar :

–       Nous avons un autre avion qui décolle demain à 13h, Roissy Charles de Gaulle, Terminal 3. Se présenter à 11h à l’enregistrement

–       Ok, je te rappelle.

–       Dis moi si a priori c’est d’accord et tu confirmes plus tard.

–       Nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas si on veut jouer avant le 18 ?

–       C’est exact.

–       Je te rappelle pour confirmer.

Lundi 13 décembre 2h du matin :

–       Allô Oumar ?

–       Oui, Alain. Alors c’est ok ?

–       Je n’ai pas réussi à joindre Mariann. Le reste de l’équipe est ok. Prenons le risque. Je lui ai laissé plusieurs messages.

–       Ok. Je vous mets sur la liste.

Lundi 13 décembre 7h 30 du matin. Message sms de Mariann.

–       Alain, je suis fatiguée.

–       Allô, Mariann. Tu viens ou tu ne viens pas ?

–       Je suis fatiguée, Alain. Je suis lasse.

–       Tu te reposeras dans l’avion, Mariann, on t’attend à l’aéroport à 11h. Désolé, nous n’avons pas le choix. Ou bien on annule.

Lundi 13 décembre, 11h du matin, aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Marie-Noëlle est déjà là, pimpante. Etonnée et ravie qu’on parte réellement. Je vais au comptoir d’enregistrement.

–       Bonjour, nous sommes la compagnie Quai des arts. Nous sommes 5. C’est bien ici l’avion spécial pour Dakar ?

–       Votre nom s’il vous plait ?

–       Alain Foix

–       Il n’y a pas d’Alain Foix sur la liste.

–       Regardez à Mariann Matheus, Alain Aithnard, Marie-Noëlle Eusèbe, Nanténé Traoré, Quai des arts.

–       Aucun de ces noms. Vous ne partez pas si vous n’êtes pas sur la liste.

–       Allô Oumar.

–       Oui, Alain, comment vas-tu ? Vous êtes à l’aéroport ?

–       Nous y sommes mais pas sur la liste nous ne pouvons pas décoller. Il faut absolument que nos noms soient faxés d’ici une demi-heure avant que le comptoir ferme.

–       Je ne m’occupe pas des réservations. Je vais voir ce que je peux faire.

Lundi 13 décembre, aéroport Charles de Gaulle, 12h 15.

–       Monsieur, je vous passe mademoiselle Sindjély Wade, la fille du Président du Sénégal.

–       La fille du président ?

–       Oui, c’est elle qui s’occupe de la logistique et des réservations.

–       Allô, monsieur Foix ? (La voix est douce, charmante, le ton clair et direct).

–       Oui, bonjour mademoiselle.

–       Vous êtes 5, c’est bien cela ?

–       C’est exact

–       Pouvez vous me confirmer les noms des passagers de votre groupe ?… C’est bien ça.  Vous pouvez enregistrer. Bon voyage.

–       Merci, mademoiselle, merci beaucoup.

12h 20

–       Vous êtes 5 où est le 5ème ? me demande-t-on à l’enregistrement.

–       C’est Mariann, on l’attend d’une minute à l’autre.

–       Nous fermons l’enregistrement à 12h 30.

–       Marie-Noëlle, tu as réussi à la joindre ?

–       Je lui ai laissé un message. Elle ne répond pas, ça peut être bon signe.

–       Tu es sure qu’elle vient ?

–       Mais oui, je lui ai parlé ce matin au téléphone. Elle est fatiguée, épuisée, mais elle vient.

12h 30

–       Monsieur, nous allons fermer l’enregistrement. L’avion décolle dans une demi-heure. Que fait-on ? (la voix du préposé est ferme, autoritaire, sans appel).

–       Elle arrive, laissez nous 5 minutes. (La responsable de l’agence d’affrètement de l’avion spécial, une femme charmante aux yeux et au sourire d’une grande douceur et d’un calme à toute épreuve intervient tout sourire)

–       Laissons leur 5 minutes.

–       D’accord.

–       Allô Alain.

–       Oui, Mariann, où es-tu ? Tout l’avion t’attend.

–       J’arrive je suis dans un taxi.

–       Loin d’ici ?

–       Sur l’autoroute. Je suis là dans 5 minutes. (mentalement, je multiplie par 3).

–       Elle est là dans 5 minutes, à peine.

–       Très bien, nous attendons.

12h 45

–       Mariann, je n’ai jamais été aussi  heureux de te revoir.

–       Et moi donc.

–       Dépêche toi, ça ferme.

19 h 30 heure locale , Aéroport de Dakar. Température extérieure 26°. Accueil chaleureux dans le salon VIP en compagnie du groupe des Concerts du Chevalier Saint-George avec lequel nous avons sympathisé pendant le voyage. Je suis frappé une fois de plus par la grâce, la beauté, l’élégance, la gentillesse et la noblesse naturelle des Sénégalais. Le moment est doux, mais il dure. Nous sommes fatigués. 3 heures plus tard, un car emporte le groupe imposant du Chevalier Saint-George au Novotel. Une fois de plus, nous ne sommes pas dans la liste. On nous fait savoir qu’il faut attendre. On viendra nous chercher.

–       Allô Oumar

–       Oui, Alain Comment ça va ? Bien voyagé ?

–       Oui, merci. Mais nous sommes encore à l’aéroport. Que se passe-t-il pour nous.

–       C’est compliqué. Nous cherchons un hôtel pour vous. Ne t’inquiète pas. On te rappelle.

Une heure plus tard, toujours rien. Personne ne peut nous donner la moindre information sur notre lieu d’hébergement. Mais tout le monde est calme. Tout sourire. « On s’occupe de vous » est le leitmotiv. Le car arrive enfin.

–       On va vous héberger au village des artistes.

–       C’est loin ?

–       Non, tout à côté.

–       C’est bien ?

–       Oh, oui, c’est convenable. C’est tout neuf, on l’a construit juste pour le festival.

22h 20, Village des artistes, Dakar.

–       Monsieur, dis-je, nous sommes fatigué, nous avons faim. L’équipe n’a pas mangé. Qu’est-il prévu ?

–       Laissez vos bagages, nous nous en occupons. Dépêchez vous, le restaurant ferme à 22h 30.

22h 29

–       Bonsoir

–       Bonsoir mademoiselle.

–       Viande ou poisson ?

–       Poisson. Accompagné de quoi ?

–       Pas d’accompagnement. Il n’y en a plus. Poisson seulement.

–       Bon, alors poisson, accompagné de rien, mais beaucoup de rien, un peu de sauce, s’il vous plait.

23h, arrivée dans les chambres. Des ouvriers travaillent encore. Le village n’est pas terminé. Les chambres non plus. Pas de drap, pas de serviette. On apporte des lits. Un concert pour perceuses, marteau et groupe électrogène accompagné de cornemuses berbères sonnant non loin annonce une nuit des plus agitées.

–       Allô, Oumar ?

–       Oui, Alain. Bien mangé ? Bien installé ?

–       Euh… Si ce n’étaient les perceuses, les marteaux, le groupe électrogène, les préfabriqués pas terminés, le manque  de literie et de serviettes, tout irait bien.

–       C’est juste pour cette nuit, on vous trouve quelque chose.

–       Et quand et où joue-t-on ? Ce n’est plus au théâtre national, paraît-il.

–       C’est compliqué, on  tout déprogrammé à cause des problèmes de transport et on reprogramme au jour le jour.

–       Nous avons besoin de certitude pour pouvoir bien honorer notre contrat et par respect du public.

–       Prends un taxi et viens me voir au Centre Culturel Français. Je t’y attends . On va faire le point.

Centre Culturel français, 1 heure du matin (après 1heure de taxi).

–       Alain, quel plaisir de te retrouver ici.

–       Et moi donc, Oumar.

–       Viens, je te présente des amis, ils viennent de Tunisie. Ils sont arrivés depuis plusieurs jours. Ils te raconteront et tu verras que par rapport à eux, tu es chanceux. Ils ont essuyé les plâtres. Ezzedine est directeur d’un théâtre école à Tunis. C’est dans sa troupe qu’une actrice s’est évanouie en scène ce soir.

–       Les artistes et leur art sont les premiers à pâtir des problèmes de l’organisation, dis-je (Oumar acquiesce tristement de la tête).

–       Et comment tu trouves le village ? Me demande Ezzedine.

–       C’est l’horreur, répliquai-je spontanément et très parisiennement avant de me reprendre : non, le terme est bien trop fort.

–       Tu dois être un très bon dramaturge, me coupe Ezzedine, car tu as trouvé immédiatement le terme approprié. Oui, c’est une horreur. Et ces constructions ! Tu crois que nous, Africains, on n’aurait pas pu faire quelque chose de beaucoup mieux ? Pourquoi demander aux Occidentaux de nous faire des choses pareilles et tellement plus chères ? C’est pareil pour l’organisation de ce festival. Si au lieu de faire appel à cet élu parisien qui a dépensé l’argent, le temps (plus de 8 ans, tu te rends compte ? Le festival était prévu en 2003 !) et détourné à son profit, paraît-il, des milliards de francs CFA (maintenant le Sénégal est en procès avec lui), si au lieu de cela, on avait fait appel d’abord aux Africains compétents (et il y en a, cela ne manque pas), tu crois qu’on en serait là ? Le président Wade a dû, il y a six mois demander à sa fille de tout remettre à plat l’organisation de son festival et nommer les commissaires comme Oumar qui font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles.

–       Est-elle compétente ? demandé-je ?

–       Oui, très compétente, répondent-ils en chœur.

–       C’est bien ce qu’il m’a semblé. Je l’ai eu peu de temps au téléphone à Roissy, mais ça se sent immédiatement. Mais pourquoi sa fille ?

–       Pour être sûr que l’argent ne sera pas détourné, me répond Oumar.

3 heures du matin. En rentrant dans le brouhaha nocturne du village des artistes, je me dis qu’encore une fois, c’est sur les épaules des Africains que retombent les problèmes issus de la relation tellement ambivalente et ambiguë entre l’Afrique et l’Occident. L’air de la mer toute proche me remplit les poumons dans la douceur du soir. Je me sens calme et serein. Je suis bien ici, si bien reçu malgré tout. Je pense à Oumar qui se bagarre. Oumar mon ami, tu as raison de tenir au fait que ton prénom est l’anagramme d’amour. Mais l’amour ne peut pas tout.

Le récit du monde, histoires d’identités

In 4- Rencontres/événements on 21 novembre 2010 at 2:14

Tandis que les voiles des derniers arrivants de la route du rhum se profilaient à l’horizon, s’ouvraient les deuxièmes rencontres caribéennes de théâtre associées à la treizième édition du Fence meeting.

Après les discours d’usage prononcés par Bernard Lagier, Président d’ETC_Caraïbe,  Danielle Vendée, sa directrice et moi-même, nous avons demandé à Michel Bangou, ancien directeur de l’office municipal de la culture de Pointe-à-Pitre, éminent homme de culture et référence incontournable de l’action culturelle locale et caribéenne de ces 40 dernières années, de nous brosser un tableau du contexte général, historique et culturel dans lequel nos auteurs invités étaient accueillis. Alors immédiatement les voiles de la route du rhum semblèrent grandir à l’horizon et se rapprocher de l’ajoupa dans laquelle nous étions réunis. Ces voiles de la route du rhum, symboles de la découverte par Christophe Colomb de l’Amérique, reçurent tout à coup un vent contraire, une véritable bourrasque. Quelle  prétention en effet. L’Amérique avait-elle attendu Christophe Colomb pour être découverte ? Ne devrions nous pas plutôt dire : « Et l’Amérique découvrit Christophe Colomb » ? Les indiens caraïbes et toutes ces tribus nomades qui depuis le détroit de Béring  jusqu’au fin fond du Pérou voyaient leur histoire gommée purement et simplement par cette affirmation aussi déclamatoire, incantatoire que réductrice.

photo Sarah Dickenson

Mais ce sont les Africains, transplantés de force dans ces îles paradisiaques où ils connurent l’enfer qui par l’adoption de leurs savoir-faire, de leurs culture, et par le marronnage les mettant sous la protection au cœur sombre des forêts de ces premiers habitants de l’île qu’on nomme ici les vieux-habitants, qu’a perduré et s’est transmise une mémoire, une culture amérindienne en passe de s’éteindre. Empruntant les canoës de la transhumance indienne, nous avons parcouru avec Michel Bangou toute l’histoire de l’arc caribéen en un seul trait. Arc caribéen se retournant vers l’Afrique et tendu par l’Europe, créant une tension dialectique et historique dont nous ne sommes pas encore sortis.

photo Sarah Dickenson

Alors un visage se profile à l’horizon,  celui de Toussaint Louverture le libérateur d’Haïti, suivi d’un autre visage portant bicorne : Napoléon. C’est à ce point que s’ouvrent le dialogue et la question. Il est question de dialectique du maître et de l’esclave, du dépassement nécessaire d’un moment historique dont nous avons encore du mal à sortir. Il est question du pardon, concept difficile sur lequel on s’achoppe et s’oppose. Et derrière lui, l’opposition jamais éteinte entre passion et raison.

L’après midi vient la question de la périphérie. Qu’est ce qu’un auteur périphérique ? Périphérie : mythe ou réalité pour l’auteur dramatique ? L’Europe comme l’enjeu de la périphérie. L’auteur caribéen à la périphérie de qui, de quoi ? Après une brève introduction de ma part touchant à la question de l’opposition entre l’unité centralisatrice du théâtre classique et la multifocalité du théâtre baroque comme matériau contemporain rendant compte de la décentralisation du monde, Oumar Ndao, auteur  et directeur des affaires culturelles de la Ville de Dakar pose la question de l’imagination théâtrale face à un monde dont la réalité dépasse parfois la fiction. Il nous introduit alors au cœur de la question dramaturgique et de sa nécessité sociale et politique. Comment lutter contre le récit du monde qui sous le masque de la réalité et de l’actualité produit une idéologie qui veut s’imposer comme représentation réelle du monde ? Et si ce récit du monde produit artificiellement des identités et des modes d’acceptation de ces identités imposées de manière extérieure, qu’est-ce donc que l’identité véritable ?

photo S. Dickenson

Alors vient la question de l’imagination comme productrice d’identité. A ce point je fais remarquer qu’il est nécessaire et fondamental de distinguer  les données de l’art et celle de la culture. La culture est l’ensemble des connaissances et comportements expressifs et perceptifs à un moment de l’histoire d’une civilisation ou simplement d’un groupe humain. C’est une donnée sédimentée dans laquelle surgit l’art et sur laquelle il s’impose. L’art en ce sens s’oppose à la culture pour recréer de nouvelles données culturelles. C’est une négation déterminée et non absolue puisqu’un individu s’exprime toujours à partir d’un humus culturel. Mais l’art est la dimension même de sa liberté. Il est l’expression d’un sujet qui s’empare des contraintes culturelles pour questionner la culture et par-delà le monde. L’art transcende la culture par sa dimension singulière, mais cette singularité touche immédiatement à l’universel. L’artiste ne doit donc pas se laisser prendre au piège de la culture comme volonté de le soumettre à l’identité collective. L’artiste qui se réfère unilatéralement à sa culture comme matrice indépassable de son œuvre produit bien plus de l’idéologie que de la création artistique. C’est un agent de la folklorisation de sa culture donc de son inertie de sa mise en bière.

Le soleil couchant et la danse déferlante des vagues sur la plage ont clôt ce débat d’ouverture dont la richesse toujours renouvelée au cours des débats suivants, ne fut jamais démentie. Hélas, un problème informatique m’empêcha comme je l’avais promis, de tenir la chronique de nos rencontres. N’ayant pas pris de notes, peut-être y revendrai-je lorsque ma mémoire me donnera le feu vert pour rendre compte aussi fidèlement que possible de nos échanges.

Société d’auteurs

In 4- Rencontres/événements on 13 novembre 2010 at 9:40

L’idée m’est venue dans la douceur d’un beau matin d’automne 2008 à Timisoara après une longue soirée abusée de vodka.  Une idée aussi improbable que cette brume légère qui couvre les matinées de la rivière Bega coulant en contrebas. « Et si on organisait une réunion FENCE en Guadeloupe ? » J’ai senti comme un léger flottement dans l’assistance. Les yeux tournés vers moi disaient « Il divague, la vodka est tenace. » Mais toutes les bouches comme une seule femme m’ont dit « oh oui ! Quelle bonne idée ». Me voilà pris au piège. Je me connais, moi et mon horreur de reprendre ma parole. Elle était dite, la messe, et il n’y avait plus qu’à…  en sortir.  Un beau pari, un vrai défi. Mais qu’est-ce qui m’a poussé à penser ça ? De Londres à Paris, d’Istanbul à Timisoara et de Chemnitz à Glasgow, tous ces meetings de FENCE auxquels j’ai assisté, sont comme de vastes salons littéraires, nomades et  informels où se convoque la différence au cœur de l’unité plurielle de l’acte d’écrire pour le théâtre. Une manière européenne de faire société. C’est ça. FENCE est une société d’auteurs qui n’a pas pour objet de défendre des droits, qui ne revendique rien, rien d’autre que cette liberté fondamentale d’écrire, d’écrire non pour la société, mais dans la société, au cœur battant de la Cité. FENCE par son action fait exister l’auteur comme fait social. Il y reprend corps et chair, il échange et il transmet par voie orale. Le théâtre est une écriture de l’oralité, un chant à plusieurs voix qui s’écoutent entre elles et se confrontent. Tout le contraire de la posture autistique dans laquelle le sens commun enferme l’auteur qui parfois se laisse prendre à ce piège narcissique. Et justement, si l’on va quelque part, c’est pour rencontrer quelqu’un. FENCE est en soi un symbole ou plutôt la moitié du symbole qui est originellement une demi -pièce de poterie qui nous permet en la réunissant avec celui qui porte l’autre moitié de reconnaître celui qu’on cherche. L’autre moitié pour moi n’était d’emblée pas seulement la Guadeloupe, mais son environnement, toute la Caraïbe dont la seule rencontre en un seul point de tous ses éléments est en soi un symbole.

Il y avait, à ma connaissance, une association nommée ETC_Caraïbe (et dont précisément je fus un lauréat du concours qu’il organise annuellement) qui s’était donnée pour mission de mettre en valeur la richesse de l’écriture théâtrale contemporaine de la Caraïbe. Un saut en Guadeloupe, et voici la chose conclue : nous allions organiser dans le cadre de leurs secondes rencontres caribéennes, un meeting FENCE qui opérera la rencontre entre un continent et un archipel d’écritures. L’idée était là, mais il y avait loin encore de la coupe aux lèvres. Il nous fallait un lieu, un lieu d’excellence et en même temps qui autorise une résidence d’écrivains sur une semaine avec des lieux de travail, de rencontre, de débats. Un simple appel au propriétaire de l’Auberge de la Vieille Tour qui soutient déjà les actions caribéennes de ma compagnie Quai des arts, et la chose est faite : notre premier partenaire financier et technique, et pas des moindres, était trouvé. ETC_Caraïbe gérait l’approche des caribéens et moi, je devais organiser la venue d’auteurs en provenance de toute l’Europe. Il fallait trouver les moyens institutionnels pour ce faire.

On parle de société d’auteurs. Qui d’autre que la Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques (SACD) était par son action culturelle la plus immédiatement à même de nous aider. Cela fut fait avec la grâce qu’on connait aux jeunes femmes responsables de ce secteur de la SACD. La Ville de Paris, saisie par cette idée de recevoir les fruits de notre travail caribéen au cœur même de Paris, la ville la plus caribéenne d’Europe, nous apporta sa contribution, puis ce fut au tour du Ministère de l’Outre-mer de soutenir cette action outre-mer. Le tour était joué. J’avais enfin les moyens de mon rêve roumain du bord de la Béga. Drôle comment une idée un peu farfelue devient réalité. J’ai le sourire aussi large que le lagon en contrebas. Je me prépare à recevoir à l’aéroport mes vingt écrivains encore tout étourdis de turbulences et qui n’ont jamais encore posé le pied  sur ma terre natale. Et je me demande au fond si c’est pour eux ou pour cette terre là que pendant ces deux années je me suis acharné à arrimer ce rêve. Les deux sans doute, mon général.

Enfin, puisque la route du rhum est terminée et que les marques de toute espèce reprennent la mer, il n’y a pas de raison de ne pas hisser en bas de cette page les couleurs de tous nos partenaires. Quelques logos sans logorrhée, et plus un mot. Voila : le rideau se lève sur le 13ème meeting de FENCE et sur les 2ème rencontres caribéennes de l’écriture théâtrale.

Glasgow sur scène

In 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements on 8 novembre 2010 at 12:10

Glasgow (bridge)

Les artistes sont sans doute les meilleurs ambassadeurs de leur pays, pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté.

Les rencontres organisées par l’IETM (Informal European Theater Meeting) ou par FENCE, réseau d’auteurs auquel j’appartiens, ont pour objet de créer des ponts enjambant les frontières culturelles, politiques, sociales, afin que les individus porteurs de leurs horizons dialoguent, se questionnent, communiquent des informations pouvant aider non seulement à la production et à la diffusion (c’est l’aspect marché) mais aussi à la réflexion sur son propre travail, le cadre de sa créativité, et à la compréhension de l’autre, une meilleure appréciation de son horizon esthétique.

Dire des artistes qu’ils sont des ambassadeurs pourrait être reçu au mieux comme un poncif dont le danger réside dans la légèreté d’une telle affirmation qui pourtant porte à conséquence, au pire comme un postulat qui du point de vue du politique fait des artistes leurs vassaux et de l’art un objet de marchandisation et un outil politique (deux dimensions que l’on retrouve dans la notion de « vitrine culturelle à l’étranger»). Il est donc clair qu’il faut porter une attention toute particulière à la deuxième partie de la proposition : « pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté ».

Un artiste est d’abord un citoyen et un individu qui exprime un point de vue personnel. Ce point de vue est forcément le produit d’une analyse critique. Critique au sens de réflexion distanciée prenant en compte les paramètres d’une situation, d’un événement. Il n’y a pas meilleure manière de comprendre un pays qu’à travers le regard critique d’un de ses ressortissants. L’artiste est un être social et l’art dont il est porteur porte en lui l’essence même d’une dimension de la société. L’art n’est pas nécessairement en soi social mais il exprime une relation au social et questionne en ceci la cité.

Rien de plus européen donc que ces meetings d’artistes européens qui, à leur manière construisent une Europe faite d’individualités, de diversités, et de volonté de mouvement vers l’autre.

Ces rencontres FENCE, les douzièmes du nom, organisées à Glasgow dans le cadre de l’IETM, par  le Playwrights’ Studio of Scotland dirigé par la charmante et dynamique Julie Ellen, fut comme les précédentes, passionnantes. Il fut question d’identités et de séparation artificielle des nations. Des Tchèques et des Slovaques, nous ont parlé de leur ancien pays commun : la Tchécoslovaquie. L’Afrique aussi était présente et on entendit parler de néocolonialisme dans la manière dont est organisée la diffusion européenne des œuvres et des artistes africains. Nous nous sommes lu, comme d’habitude, nous nous sommes traduits, nous avons bu et dansé et partagé nos rires et, pour certains nous nous sommes donnés rendez-vous en Guadeloupe dans une semaine et pour d’autres à Stockholm au début du printemps prochain.

Alors ne pas croire que la pluie écossaise sur Glasgow soit porteuse de frimas et de claquements de dents. Elle est comme la douche du même nom. Elle cache entre ses gouttes une chaleur étonnante…

L’auberge de la Vieille tour, partenaire de notre meeting d’écrivains de théâtre

In 4- Rencontres/événements on 30 octobre 2010 at 3:37

En 2008, l’Auberge de la Vieille Tour à Gosier (Guadeloupe), a initié un partenariat avec ma compagnie Quai des arts, à l’occasion de la tournée antillaise de ma pièce « Pas de prison pour le vent ». Le meeting des écrivains de théâtre du monde et de la Caraïbe regroupant les auteurs du réseau Fence piloté par Quai des arts et celui, caribéen, d’ETC_Caraïbe, fut l’occasion du renouvellement de ce partenariat.


Après la Route du Rhum, l’Auberge de la Vieille Tour accueille pour une semaine les 40 écrivains de ce meeting et leur offre des conditions exceptionnelles de travail en ateliers, de réceptions et de rencontres avec le public de la Guadeloupe.

Pouvait-on rêver d’un plus bel écrin pour un travail d’imagination collective, pour des débats littéraires et scéniques, et pour des rencontres approfondies entres diverses personnalités venant d’horizons si différents? Pouvait-on offrir aux invités européens et non caribéens une meilleure image des Antilles?

Certes, nous ne resterons pas enfermés dans ce cadre luxueux et nous irons rencontrer le monde dit réel, les gens, « les vrais » gens, les lieux, les faubourgs de Pointe-à-Pitre, et bien entendu, nous parlerons du contexte social et historique très particulier de la Guadeloupe et des Caraïbes. Car les auteurs de théâtre, et ceux de Fence en particulier, n’écrivent pas dans une tour d’ivoire et se confrontent à la réalité du monde.

Le sujet sur lequel nous travaillerons et écrirons collectivement: « tremblement de terre » en témoigne amplement, mais aussi le thème global de cette rencontre qui est « écrire en périphérie ».

Mais l’implication d’un tel établissement rattaché au groupe Sofitel est suffisamment rare et précieuse pour ne pas en parler. Notre résidence en ses lieux est une des concrétisations de sa volonté de n’être pas seulement un espace d’accueil et de résidence luxueux, mais également une plateforme avancée de visibilité culturelle de la Guadeloupe et du monde caribéen.

Cher blog

In 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements on 30 octobre 2010 at 12:11

Mon cher blog, je t’avais oublié. Abandonné comme une épave au milieu du silence agité du vaste webocéan. Vide de tout mot nouveau et charriant le souvenir des mots anciens. Presque deux mois déjà. Mais je dois t’avouer que tu ne m’as pas manqué. J’étais ailleurs et libéré du goût d’écrire et même, disons le franchement puisque nous y sommes, du goût de lire. Plus une trace de cette drôle d’addiction qui m’entraînait chaque matin devant le clavier de mon ordinateur pour jouer cette étrange musique qui s’écoute par les yeux et fait danser les mots. Fini ce besoin pressant de communiquer presque en direct mes sentiments, révoltes, enthousiasmes, passions et pensées pêle-mêle à des lecteurs sans nom et sans visage que j’imagine de l’autre côté du masque anonyme de mon écran d’ordinateur. Pourtant, ils restent toujours là, peut-être les mêmes, peut-être d’autres, mais en bon nombre très régulier, comme en atteste ton outil statistique, venant se cogner à la page vide du jour ou butiner toutes les archives. Cela a quelque chose d’à la fois rassurant et inquiétant. Par toi, je me suis fait des amis comme on dit sur facebook, c’est à dire des relations virtuelles qui parfois sortent de cette virtualité pour réellement communiquer en se donnant un nom, un visage, des pensées vraies, des sentiments aussi, et puis s’effacent un temps pour parfois revenir. Ce n’est pas toi qui m’a manqué, mais eux sans doute, ces anonymes lecteurs qui prennent forme, une forme spectrale dans le graphique du spectrogramme de statistiques. Ils étaient mille, deux mille, trois mille et parfois plus en fonction des moments, des titres et de l’actualité. Et au milieu du nombre, des permanents et des fidèles. C’est pour eux que j’écris sans doute. Ecrire c’est bien plus qu’un simple acte solitaire. C’est une manière d’offrir et partager toute l’épaisseur d’une solitude. Ecrire c’est être seul, mais on écrit pour ne pas l’être. Tu ne m’as pas manqué, cher blog, mais si je reviens à toi et reprends pied sur ton pont délaissé, c’est que sans doute, comme le vent se lève, le goût de l’écriture reprend possession de moi. Pourquoi? Sans doute comme disait ma grand-mère, il y a un temps pour tout. L’action avait mangé l’écrit. Pourtant c’est pour l’écrit que j’étais en action. Action de produire la mise en scène de ma nouvelle pièce « Rue Saint Denis » qui sera créée le 3 février 2011 à la scène nationale de la Guadeloupe et reviendra à Paris pour être jouée au Théâtre de l’Epée de bois de la Cartoucherie de Vincennes. Action aussi, entre autres, d’organiser une rencontre inédite en Guadeloupe en l’Auberge de la Vieille Tour entre 20 auteurs de théâtre d’Europe, mais aussi du Sénégal et du Bélarus, et 20 auteurs de la Caraïbe venant d’Haïti, de Cuba, de Sainte-Lucie, de la Jamaïque, de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique. 6 jours qui feront trembler le monde puisqu’on écrira tous ensemble sur le thème « le tremblement de terre ». Six jours qui promettent d’être passionnants et qui méritent bien que j’aie passé autant d’énergie à les organiser en collaboration avec une autre association de promotion de l’écriture théâtrale de la caraïbe (locale celle-ci): ETC_Caraïbe.  Ce sera bientôt: du 14 au 20 novembre 2010. Et, promis, cher blog, j’en ferai part à tes lecteurs.

Alain

L’amour d’écrire (encore)

In 4- Rencontres/événements on 3 mai 2009 at 9:49

Voici mon rapport (tardif) sur la soirée L’amour d’écrire en direct organisée le 14 avril dans la salle Le vent se lève (La Villette) par Marc-Michel Georges. Les écrivains invités étaient : Denis Baronnet, Agnès Dominici, Moni Grégo, Christophe Roturier. Jury : Pamela Edouard et le public (nombreux). And the winner wax : Christophe Roturier.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Des sifflets serpentins par dizaines et des langues colorées déroulant leur humeur, versatile agaçante et gourmande surgissant de cent bouches affamées se massant aux abords d’une scène. Camés de mots, de mots, Léon, caméléons aux langues de glu. Les gloutons déglutissent, dévorant mot à mot à la bouche des mouches qui les couchent aux rayons lumineux de quatre tables en métal, guéridons dans un cercle de lumière où se pressent quatre abeilles laborieuses agitées des élytres et soumises au dictat des minutes sous le règne d’un soleil éphémère. 7 minutes top chrono pour sortir dans la fièvre de leurs pattes de mouches à partir d’un pollen imposé tout le miel de leurs mots qui s’étalent, sueurs d’encre sur pétales angoissés de page blanche, en vermeils filaments, perles de mots à rosée, arrosés d’inconscients exposés. 7 minutes sous les airs d’Offenbach, une mezzo enivrée et un gris flamboyant baryton ton sur ton qui nous chantent les chansons à tonton. 7 minutes sous l’écran délirant d’un clown blanc schizophrène et dansant déchiré en deux moi divorçant en deux mots, le mot moi et le moi à l’envers et comprenne qui pourra mais pas moi. 7 minutes et le gong, rugissement enroué de la nuit d’un vieux lion cacochyme dans son mal d’aurore, le pelé des savanes oublié de l’arène, de l’arène des abeilles butinant tous les mots balancés : une savate, un beau comme, une rencontre fortuite, une table de dissection, un parapluie, une machine à coudre et un iconoclaste. Gare au lion avaleur de vils verbes à l’aval. L’autre est amont, Isidore, le dormeur bien vivant qui n’est pas mort ce soir comme le vieux lion gobeur de gouteuses mouches à mots. Et elle court la gazelle. L’autre, la gazelle, danse sa danse des abeilles sous le verbe arc en ciel, ô le Rimbaud Warrior des verts mots! Le mot rit, tu ris. Je te salue gladiateur, auteur de l’arène, combattant de mille mots. Je lève mon verre, écrivain, pas en vain, à tes phrases déroulées en rubans d’ADN. A ton Acide Désoxyribo Nucléique qui enroule en hélice tous tes mots molécules, tes mots dits de poète, tes vers blancs, tes vers veines rouges ou bleus. Les vers veines ne mentent pas, ni vers l’âme ni vers l’aine. A ton Adénosine triphosphate aussi où phosphore le suc si précieux de ton adrénaline créatrice. Toi l’acharnée butineuse qui te bats contre vents et marées pour garnir nos rayons de ton miel, toi qui te risques aux abords de la langue tournée et poisseuse du tue-mouches et ses mots endormis, les éculés des mouches. Toi qui fais face ce beau soir sur la scène à la foule bigarrée des camés et Léons de La Villette aux grandes langues enroulées et qui sifflent sur nos têtes. Tu fais Ourcq en avalant ta glotte et hoches la tête incrédule aux paroles d’une linotte qui te sert en dessous de ceinture tout un plat indécent pour l’auteur que tu es. Alors tu t’élèves, 7 minutes et pas plus, mais pas trop en métro aérien et tu sors du sous sol de la langue, où s’agitent scarabées scribouillards et Sysiphes cryptographes, des mots mets enfilés du métal de ton style et des phrases viaducs pour transports en commun. Quatre épreuves en stations avalées mot à mot, un supplice délicieux, aussi doux et exquis qu’un cadavre, et la messe nous est dite. Ite missa est. Un curé autrichien sans son chien nous attendra dehors après que nous eussions presque enjambé le cadavre d’un mannequin écroulé sous le poids de ces mots. Il est peintre mais plus drôle qu’un vieux chien autrichien aboyant aux étoiles de tissus qui mangeaient les poitrines. Il nous sert en hosties gigantesques, designées en icônes déconnantes, le corps blanc et de rouge lacéré à manger et sucré d’un très vieux cadavre sans son sang. Celui dont le père nous a laissé cette phrase du temps longtemps, du temps où les poules avaient encore toutes leurs dents: « au commencement était le verbe ». Ce sera mon dernier mot, Marc-Michel. Et merci pour cette soirée qui vaut bien un retour. Alain Foix

L’amour d’écrire

In 4- Rencontres/événements on 13 avril 2009 at 6:39

Le 14 avril à partir de 20h 30, au 181 rue Jean Jaurès, Paris 19è, je joue les auteurs journalistes dans cette manifestation littéraire tout à fait décalée, singulière et étonnante, mais avant tout ludique et conviviale qui a pour nom l’amour d’écrire en direct. J’ai accepté l’invitation de Marc Michel George à la confiance, sans bien savoir ce qui m’attend, mais c’est amusant et excitant. Si vous êtes tentés par l’aventure, vous pouvez réserver auprès de Marc Michel à l’adresse suivante: marcmichelgeorge@aol.com ou au 06 82 38 63 51, en vous munissant de 10 euros et d’un petit objet comme il est indiqué sur le flyer ci-dessous.

A tout bientôt peut-être…

lamourauventle14avril09

Rue Gerty Archimède

In 4- Rencontres/événements, Chronique des matins calmes on 26 avril 2008 at 2:15
baptême de la rue Gerty Archimède en présence d'Anne Hidalgo et de madame la maire du 12è arrondissement

baptême de la rue Gerty Archimède en présence d'Anne Hidalgo et de madame la maire du 12è arrondissement

Gerty Archimède est née le 26 avril 1909. Elle aurait à ce jour 99 ans. Aînée de 5 ans du poète décédé il y a peu avec qui elle a mené des combats, elle a une rue à son nom depuis près d’un an, et Césaire en aura tout autant, comme Saint-George, il y a quelques ans. Les rues de Paris se créolisent.

discours

discours

Pour cet anniversaire je publie sur ce blog le discours que j’ai prononcé à l’occasion du baptême de la rue Gerty Archimède (12è) le 22 mai dernier:

Chère tante Gerty,

Voilà, tu as une rue avec des cris d’enfants, une école, une volière, des oiseaux d’avenir dans une rue enfantée par ton nom. Ce n’est pas la première, mais elle est à Paris. Elle fleurit en ce temps des cerises. Et les merles moqueurs à compter de ce jour y mêleront un accent créole à celui des faubourgs. Mais elle est à Paris, près des quais de la Seine et tout près de Germaine, ta petite sœur tant aimée, décédée et noyée à deux pas, emportant un enfant dans son ventre. Un enfant que tu n’as jamais eu. Tu n’as pas eu d’enfants mais tu es la marraine de tous ceux que tu n’as pas eus. De Guadeloupe, de Martinique, de la Guyane et de la Caraïbe, et même aujourd’hui de Paris, tous peuvent se dire d’une façon ou d’une autre ton enfant, ton neveu ou ta nièce. Tous peuvent t’appeler comme je l’ai toujours fait « tante Gerty ». Car il ne fait aucun doute que tu es notre tante, à nous tous. C’est par toi et des êtres comme toi, par l’emblème de leur vie donnée en exemple, qu’une famille, élargie à une île apparaît. Et au-delà de cette île, d’autres îles, tout l’ensemble caraïbe attaché par le temps et l’espace aux immenses continents. Et il n’est pas à douter qu’en Afrique où tu portas ton combat pour les droits des plus faibles et des plus démunis, en Amérique où ta lutte a trouvé l’écho d’autres combats pour l’émancipation humaine, en Europe où, jusqu’à l’est des Balkans a retenti ta voix, il n’est pas à douter qu’il s’y trouve des personnes qui t’appellent tante Gerty. Tante Gerty, tu n’as pas eu d’enfants, mais on sait à quel point tu aimais t’entourer de leurs cris comme celui des oiseaux. Mais on sait à quel point ces marguerites blanches éclairant ton salon te chantaient en silence cet amour auquel tu auras renoncé. Ta robe noire d’avocate avec son seul pétale fit un deuil silencieux, tout comme fit la soutane de Raymonde, ta petite sœur religieuse appelée Sœur Suzanne. Les enfants comme les oiseaux ont ceci de commun qu’ils nous font mesurer tout le poids de ce monde. Toi tu l’as endossé tout comme sœur Suzanne avec le costume d’un cruel renoncement. Elle a, sur sa poitrine, porté toute sa vie une croix. Toi sa grande sœur, tu as combattu Sainte-Croix. Sainte-Croix, ton père. Sainte-Croix Archimède, maire de Morne-à-l’eau. Il est des noms aussi lourds que les choses qu’ils désignent. Ton père t’a montré un chemin que tu as suivi bien docile pour un temps et puis, tu t’es retournée et tu as ouvert ton propre chemin. Tu t’es faite avocate contre son gré, tu t’es engagée en politique dans l’arène réservée aux seuls hommes. Tu es entrée au parti communiste et tu as fondé un journal : l’Etincelle. Tu as pris le parti des femmes, celui de l’espoir et celui des enfants. Mais jamais un parti, une couleur, ou une position n’ont été synonymes à tes yeux d’un quelconque enfermement ou de quelque exclusion. Tu as défendu les femmes, mais pas contre les hommes : avec eux et pour eux. Tu as soutenu la cause noire, mais pas contre les blancs : avec eux et pour eux également. Tu as lutté pour les Antilles, la Guyane et les anciennes colonies, mais pas contre la France : pour la république fondatrice d’une nation. Ni le sexe, ni la couleur, ni la naissance n’ont été à tes yeux un destin. Tu as cru en l’idéal communiste parce qu’il montrait le chemin de l’histoire rimant en ce temps avec le mot espoir. On t’a fait députée, et tout près de la Seine, l’Assemblée nationale, et tout près de Germaine, tu gardais tes grands yeux vers l’aval, vers le Havre, le grand Ouest, les Antilles, la Guyane. Fidèle à toi-même, fidèle à tes promesses et tes engagements, fidèle à tes origines, fidèle à ton pays, ta nation, ton parti, tu étais amoureuse. Amoureuse d’un combat pour l’amour, la liberté et l’égalité. Tu étais femme, femme politique, femme, femme engagée, femme, femme communiste, femme, femme de combats, femme, femme créole et femme française, mais d’abord femme, et surtout femme. Et peut-être parce que tu étais femme, tu mesurais peut-être mieux que les hommes qui t’entouraient et te respectaient, toute l’ampleur du combat qui était à mener.

Enfants de l'école Gerty Archimède (12è arrondissement de Paris)

Enfants de l'école Gerty Archimède (12è arrondissement de Paris)

Combat pour le travail, combat pour l’égalité entre couleurs et entre sexes, combat pour les droits sociaux, combat pour l’éducation, le savoir et la culture. Alors, ici, tout près de la Seine, tout près de Germaine et du port de Bercy qui sent la même sueur que celle des dockers de Basse-terre, tes amis, qui résonne encore du bruit des barils éventrés de rhum ou de vin, peu importe, tu as ta rue dans Paris. Et quelle rue ! Toi qui connais si bien la Seine, toi qui comme elle, Archimède, Gerty Archimède, sais mieux que quiconque par l’histoire et par ton histoire, qu’un corps humain plongé dans un fluide reçoit de la part de celui-ci une poussée verticale, dirigée de bas en haut, largement supérieure au poids du volume de fluide déplacé. Toi qui as la mémoire douloureuse de l’histoire et l’utopie joyeuse du présent, tu nous invites dans ta rue qui commence par un lieu d’instruction et s’ouvre sur un lieu de culture à travers un espace de travail. Tu nous dis, à nous tous ici présents que nous ne sommes pas arrivés, que ce n’est qu’un chemin. Mais quel chemin ! Ton chemin.

Merci Gerty.

De la place de l’auteur au théâtre

In 4- Rencontres/événements on 23 novembre 2007 at 1:47

Au théâtre de Soho, à Londres, un débat passionnant a été ouvert sur la place de l’auteur dramatique dans les théâtres contemporains anglais et français. Ahmed Ghazali, auteur, a désiré prolonger ce débat en s’en ouvrant aux différents participants dans une lettre à laquelle je réponds.

Ahmed Ghazali:
Comme nous nous sommes promis de continuer notre échange, je me propose d’ouvrir le bal. En fait, je ressens le besoin de parler parce que je suis resté un peu frustré après notre débat au théâtre Soho. J’ai le sentiment que nous étions trop hâtifs dans notre jugement sur l’expérience française en matière de relation entre l’auteur dramatique et la scène. Si je résume bien, il a été dit ceci : Contrairement à ce qui se passe en Grande-Bretagne, en France, l’auteur dramatique serait mis à l’écart de la scène à cause de l’hégémonie du metteur en scène. Je voudrais nuancer cette vision.
On ne peut pas expliquer la distance qui existe en France entre l’auteur dramatique et la scène uniquement de manière négative par l’hégémonie du metteur en scène. En partie, elle est le fruit d’une tradition philosophique riche et influente (Barthes, Foucault, Derrida,…) qui a amené à voir le texte théâtral (et littéraire en général) comme un objet autonome, indépendant de son auteur, et même plus grand que lui quand il fonctionne bien. De cela découle que l’auteur n’est pas nécessairement le meilleur lecteur de son texte, mais plus encore cela conditionne l’attitude créative de l’auteur. Un auteur qui croit que son texte est autonome et lui échappe n’écrit pas de la même manière qu’un auteur qui pense qu’il tient toutes les ficelles de son processus d’écriture.
Par ailleurs en France on a tendance à croire que le métier d’auteur dramatique gagne à être indépendant de la scène et qu’il tient sa force de cette autonomie là. On pense que la fonction de l’écriture dramatique n’est pas d’obéir à la scène mais de la mettre en question et même la réinventer. Un auteur trop attaché à la scène aura tendance à lui obéir et respecter ses normes. Une écriture trop attachée aurait-elle pu donner Claudel, Beckett, Genet, Koltès, Novarina, Lagarce? Nous savons que ces auteurs ont écrit dans l’isolement des textes qui ont été d’abord rejetés par la scène de leur époque avant que de nouvelles mises en scène n’aient vu le jour pour les porter. De ce point de vue, le théâtre britannique nous semble peu intéressé par ces expériences de rupture, les auteurs anglais nous semblent répéter à l’infini une même structure narrative qui leur réussit bien (mais peut-être est-ce une vision simplifiée ?).
Voilà de quoi brasser un peu plus nos idées. Et puisque nous avons commencé à penser à un thème ou un sujet de réflexion pour une éventuelle prochaine rencontre, je mets dans la cagnotte celui-ci : La troisième voie. On reconnaît là la fameuse expression qui a fait la réputation de Tony Blair, et qui semble-t-il fait rêver Sarkozy. Y-a-t-il une troisième voie entre (ou au dessus) des expériences française et britannique? Est-ce une illusion qui fera son temps? L’intérêt de cette expression est que l’auteur peut l’interpréter thématiquement (modèle sociale, économique,…) mais aussi esthétiquement (une façon d’écrire, de faire le théâtre,…) et surtout elle oblige à penser les deux expériences (pour ne pas dire le deux modèles) en même temps.
Bonne réflexion à tous.

Ahmed Ghazali

Ahmed Ghazali

Alain Foix:
Ahmed, ta question est intéressante et je te remercie de t’être ouvert de cette « frustration » au sujet de nos débats au Soho theatre.
Je dois dire que je ne partage pas du tout ton point de vue. Tu évoques l’évolution du rapport au texte théâtral par cette « tradition » philosophique née en France qui vise à penser l’autonomie du texte par rapport à son auteur. Tu cites Barthes, Foucault, Derrida, mais on pourrait citer l’ensemble des penseurs structuralistes. Ce structuralisme dont l’interprétation fallacieuse et l’utilisation mal comprise tant par des artistes que par des politiques a ouvert à de véritables catastrophes à partir de la fin des années 70. Ce n’est pas tant ces philosophes que je mets en cause (bien que d’un point de vue purement philosophique, il y a un vrai débat déjà ouvert en son temps par des philosophes, ethnologues, sociologues, psychologues… s’opposant à cette « pensée à étagères ». Débat loin d’être terminé.) mais leurs interprétations pratiques par les tenants d’un post-modernisme artistique et politique qui ont essentiellement tiré de cette pensée la notion d’un néo-relativisme. Ainsi (pour grossir le trait), il était devenu normal d’accepter l’excision puisque cela procédait d’un respect de l’identité d’un peuple basé sur la structure spécifique de son langage culturel. Un texte valait par sa structure signifiante, sa forme, indépendamment du sens qu’y inscrivait l’auteur. Ainsi le signifiant a pris son autonomie par rapport au signifié. On en est arrivé du point de vue artistique à un nouveau formalisme et un maniérisme contemporain qui finalement n’intéressait que ceux qui le produisaient et ceux qui en détenaient les codes. En littérature, il y eut par exemple cette période catastrophique (qu’a dénoncée récemment Michel Le Bris à la télévision) où il était devenu ridicule et ringard de raconter une histoire. Il y eut la mort annoncée du roman par sa coupure avec le lecteur même. La mise à l’écart de l’auteur par la saisie de son propre texte a fait de celui-ci un objet comme tu le dis si bien. Mais le texte est-il vraiment un objet ? Où est passé le sujet ? That is the question.
S’emparant du rhizome de Deleuze et Guattari, du fragment barthien ou de la « différance » derridienne, les metteurs en scène se pensant artistes autonomes ont agi avec les textes comme des plasticiens. Ils déclarèrent alors qu’on peut « faire théâtre de tout » même d’un bottin ou d’un agenda. Il ont alors oublié que le texte de théâtre était d’abord texte de théâtre, c’est-à-dire développant une dramaturgie, un sens purement théâtral. Bien entendu, je ne suis pas du tout contre le fait de faire d’un roman une adaptation théâtrale comme le fait parfois avec brio Didier Bezace (notamment la Femme Changée en Renard, magnifique pièce adaptée du roman de David Garnett). Mais cela veut dire que le metteur en scène devient réellement dramaturge, donc un second auteur.
Ce qui fut oublié, en écartant l’auteur, c’est sa relation de sens, relation organique avec le public. Ce que j’admire chez les metteurs en scène serviteurs du texte (j’ai la chance de travailler notamment avec Antoine Bourseiller et Bernard Bloch) qui font encore le gros de la tradition anglaise, c’est leur immense respect du sens et de la compréhension du public. Donc de la présence de l’auteur dans son œuvre face au public. Le travail entre l’auteur et le metteur en scène reste capital car ils travaillent tous deux sur le sens du texte. Texte qui, bien-sûr, échappe à son auteur d’une certaine façon puisqu’il le met aux mains des interprètes (ce mot signifie encore quelque chose). Mais justement, raison de plus. Puisque le texte acquiert sur scène son autonomie, il est plus que vital pour le faire naître ainsi dans tout le déploiement de son sens (de ses sens), que l’auteur et le metteur en scène qui devient alors une sage femme ou un maïeuticien, accouchent ensemble d’un bébé qui doit dès ses premiers pas acquérir une réelle autonomie.
Le débat reste ouvert.

De gauche à droite Ahmed Ghazali, Jonathan Meth, Alain Foix, Gabriel Gbadamosi

De gauche à droite Ahmed Ghazali, Jonathan Meth, Alain Foix, Gabriel Gbadamosi

Invitation au café philo AUTREMENT

In 4- Rencontres/événements on 15 novembre 2007 at 9:49

Voici une invitation émanant du CAFE PHILO AUTREMENT

Bonjour à tous,
Voici le sujet et l’invité de samedi 17 novembre à 16.45h à l’AROBASE
101, rue du Chevaleret, Paris 13e, métro François Mitterand:
Sujet du 17 novembre 2007 :

Quelle résistance contre la discrimination raciale ?
OBEISSANCE OU TRANSGRESSION ?

NOTRE INVITE sera ALAIN FOIX, philosophe et dramaturge, auteur de la pièce « Pas de prison pour le vent », actuellement jouée au LUCERNAIRE
www.cafephiloautrement.fr

La discrimination est-elle affaire de philosophie?
Assurément, au moins depuis que les Grecs ont inventé la démocratie pour les Athéniens, mais non pour des BARBARES, à savoir les étrangers, ni pour les esclaves, les femmes et les enfants.
Il faut attendre les LUMIERES et la Révolution française de 1789 pour inscrire les droits de l’homme dans la constitution et abolir l’esclavage en 1848, ce qui n’a pas empêché les discriminations de refleurir dans les guerres coloniales, puis dans les pratiques néocolonialistes.
Pourquoi serions-nous tous concernés?
Parce que la philosophie est une affaire de tous et qu¹elle s¹efforce de lutter contre les préjugés qui réduisent l¹autre à son faciès ou sa couleur de peau, sans tenir compte ni de ce qu¹il est ni de ce qu’il fait.
Quelle résistance opposer à de tels préjugés quand ils s¹appliquent de façon sournoise? Telle est la question au coeur de la pièce de théâtre d’Alain FOIX, philosophe et dramaturge, que nous allons discuter avec lui.
Soyez concernés et invitez vos amis!
Cordialement
Britt et Christian

Salon du Livre de l’Outre-Mer

In 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements on 16 octobre 2007 at 4:23


logo_salonoutremer.jpg1) Rencontre avec Alain FoixSamedi 20 Octobre 2007
Salon Delgrès : 15h45 – 16h15

2) Représentation théâtrale de Pas de prison pour le vent
Dimanche 21 Octobre – Salle Félix Eboué – 14h30
Mise en scène d’Antoine Bourseiller. Avec Marie-Noelle Eusèbe, Sonia Floire, Mariann Mathéus, Alain Aithnard.

Entrée libre et gratuite
Secrétariat d’Etat à l’Outre-Mer
27 rue Oudinot, 75007 Paris
www.outre-mer.gouv.fr

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FENCE A ISTANBUL

LE FENCE, réseau européen d’auteurs de théâtre se réunissait à Istanbul du 31 mars au 8 avril 2007 dans le cadre du festival de théâtre Oyun Yaz. Au programme réunions débat sur l’état du théâtre en Turquie et en Europe, la place de l’auteur, du metteur en scène, les réseaux et moyens de production. Egalement spectacles et lectures.

FENCE ISTANBUL EN IMAGES:

séance de travail au hammam
autre groupe de travail au hammam
no comment

no comment

autre groupe de travail au hammam

Littérature, psychanalyse et philosophie

In 4- Rencontres/événements on 24 septembre 2007 at 11:53

Débat intéressant au festival La bibliothèque Idéale de Strabourg autour des ouvrages d’Irvin Yalom. Notamment Et Nietzsche a pleuré (passionnant roman dans lequel Nietzsche rencontre le professeur Breuer, maître de Freud par l’entremise de Lou Andréas Salomé). Je suis également invité à parler sur ce thème de mon roman Vénus et Adam.

photo Jean Marie Steinlein

photo Jean Marie Steinlein

Rencontre au Maud’huy avec Maryse Condé autour de Ta Mémoire, Petit Monde

In 4- Rencontres/événements on 16 juin 2007 at 4:12

Bel entretien avec Maryse Condé dans la maison coloniale Le Maud’huy à Saint-François (Guadeloupe), formidable jouteuse et critique rigoureuse autour de mon ouvrage Ta Mémoire, Petit Monde. En présence du Maire de Saint-François, du DRAC de Guadeloupe, et de personnalités Guadeloupéennes de la Culture sous les auspices bienveillants de la maîtresse des lieux, organisatrice de la rencontre: Marie Abraham, et le regard amusé de ma mère à qui ce livre est dédié.

Maryse Condé, Marie Abraham Despointes, Alain Foix

De gauche à droite: Maryse Condé, Marie Abraham Despointes, Alain Foix

joute sans merci et assistance nombreuse

joute sans merci et assistance nombreuse

Maryse Condé au premier plan

Maryse Condé au premier plan

Regards Croisés à Bruxelles

In 4- Rencontres/événements on 1 juin 2007 at 6:30

La Communauté Francophone de Belgique auprès de l’Union Européenne organise des colloques à Bruxelles intitulés Regards Croisés autour des questions culturelles touchant à la construction européennes. Ces questions sont pour les organisateurs des données déterminantes pour l’identité européenne. La culture entendue aussi comme partage, échange et dialogue non seulement avec les pays européens mais aussi les autres pays du monde. En juin 2007, je fus invité à modérer le débat sur la question de la relation culturelle entre l’Europe et le monde. Etaient présents des représentants de la Chine, du Maghreb et des pays arabes, de l’Afrique, des pays en voie d’intégration à l’Union Européenne, et bien-sûr des pays d’Europe. Voir le lien et les photos ci-dessous:

Regards croisés