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De la poésie comme jouvence

In Chronique des matins calmes on 16 avril 2008 at 1:26

A la maison de l’Amérique latine ce lundi soir 14 avril, une belle tribune devant un public attentif et conquis. Autour de Jean Daniel, Régis Debray, Elias Sanbar et Edwy Plénel qui assume le rôle de présentateur. Il s’agit du dernier livre de Jean Daniel « Israël, les Arabes, la Palestine » édité par les éditions Galaade, qui organisent cette table ronde en partenariat avec la librairie Gallimard. Des mots empreints d’une belle humanité et baignés dans la profondeur. Des mots forts et ciselés. On parle de l’optimisme comme nécessité, comme position éthique (Sanbar) face à l’implacable rouleau compresseur du réel qui pousse au pessimisme (Debray). Ethique du dépassement du réel. Ethique de résistance. Et qu’est-ce qu’un résistant sinon un optimiste qui n’accepte pas le verdict du fait réel ? (Sanbar). Il est question du droit palestinien contre le fait israélien (Jean Daniel). Il est question du mensonge des mots (médiatiques et diplomatiques) laissant croire à des solutions de paix dans une situation bloquée (Debray). Mais Israéliens et Palestiniens n’ont-ils pas justement besoin des mots pour exister les uns face aux autres ? Les uns, Palestiniens revendiquant un mot, un nom, la Palestine, dont ils furent d’emblée dépouillés. Un mot recouvrant tout un peuple mis à nu. Les autres, Israéliens, n’ont-ils pas eux aussi besoin des mots pour recouvrir la nudité d’une conscience mise à mal par l’acte d’occupation ? Jean Daniel note la contradiction fondamentale entre le fait israélien comme territoire et le lieu d’énonciation du décalogue. Des mots en contradiction totale avec le fait. Israël comme géographie s’oppose à Israël comme lieu éthique. Sanbar note, en reprenant l’analyse de Debray (qui dénonce l’impasse et l’échec de l’espérance par la cartographie des territoires) que si l’on cherche sur une carte les frontières d’Israël, on est bien en mal d’en définir les lignes. Comme si finalement la conscience du décalogue empêchait le dessin définitif, l’avènement de la figure, du visage d’un Israël comme fait, comme Etat de fait. Alors il n’y aurait d’autre issue que les mots, en dernier ressort la poésie. Une poétique d’Israël contre une poïésis de la Palestine. Cela me rappelle ce mot que j’ai écrit un jour dans Libération : « La poésie est la peau brûlée du monde ». Elle est l’expression d’une souffrance qui veut recouvrir de beauté la laideur de sa peau brûlée en partant de la peau elle-même. Tant qu’il y a de la poésie, il y a de l’espoir.

Dans la salle, parmi les spectateurs, je remarque la présence de Stéphane Hessel. La beauté de ce vieil homme silencieux et attentif irradie de ses 90 ans la salle entière. Cet homme, mon ami Jean-Michel Helvig m’en avait abondamment parlé depuis quelques mois puisqu’il préparait avec lui un livre d’entretiens : « Stéphane Hessel, citoyen sans frontières » chez Fayard. Deux jours auparavant, lors d’un dîner entre amis, il m’avait remis cet ouvrage terminé avec en couverture ce beau visage de sage que je découvrais là, sous les lustres de cette grande salle. Je suis frappé, lors de quelques mots que j’échange avec lui à l’issue de la table ronde, de sa chaleur humaine et de l’empathie de son regard. Nous passons à table avec quelques convives choisis et, à côté de moi, sa femme me parle de cet homme, de leurs voyages réguliers dans les territoires occupés, logés chez l’habitant. Ils continuent à toute force le dialogue, de franches discussions avec Arafat de son vivant, le Hamas et les Israéliens. Des mots contre les bombes. Des mots vitaux. En fin de soirée, cet homme se lève et nous dit trois poèmes : l’un en allemand, de Hölderlin, l’autre en anglais, de Yates, le troisième en français d’Apollinaire. Je regarde ce pionnier de l’ONU, ce rescapé des camps de la mort, ce messager de l’espoir qui reste intact, sauvé de l’horreur par la poésie qui est sa mémoire motrice, qui le construit contre le pire. Cet homme ne vieillit pas. Il me rappelle ma grand-mère qui le jour de ses 100 ans nous avait récité « La mort de Jeanne d’Arc » de Péguy, un des plus longs poèmes de la langue française qu’elle avait appris sur les bancs de l’école communale quittés très jeune pour travailler les champs. Un long poème en français par une dame qui ne parlait que créole. Ces deux là usent de la poésie comme eau de jouvence. La poésie serait donc la jeunesse sans cesse réitérée de Candide contre la défaite de l’espérance.

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