Aaron et Othello, pour le pire et le meilleur

Dans son costume de général Othello, Hassane Kouyaté frappe par sa prestance. Il semble plus vrai que nature. Il ne porte pas ce vêtement comme un costume de théâtre, mais comme un habit qui lui serait usuel. Cette aisance me frappe à tel point que je me pose des questions dont j’aurai bientôt la réponse.

Au cours d’une anodine conversation entre deux services de répétitions, il nous montre la cicatrice laissée par une balle au cours d’un entraînement militaire dans l’armée de Sankara, au Burkina Faso, où il fut engagé dès son plus jeune âge. Il était délégué de classe dans son lycée lorsqu’ils sont venus le chercher pour prendre la tête d’un bataillon. Poussé par notre curiosité, il nous raconte, médusés, avec quelle facilité on peut amener un jeune homme humaniste et militant pour l’égalité des droits à devenir un candidat tueur. Il parle de lavage de cerveau et ne s’explique pas ce moment de bascule qui fait d’un jeune homme de bonne famille, lucide, calme et équilibré, un fanatique prêt à mourir pour la cause. La vie, c’est comme au cinéma. On peut passer « cut » d’un plan à l’autre, de la cour de récréation au champ de bataille sans trop comprendre comment le scénario a pu amener un tel montage. Avec une facilité déconcertante, ce conteur né dans une grande famille de griots, tout sourire dehors, nous entraîne avec lui sur le champ de bataille. Les balles sifflent tout près de ses oreilles. « Ce sifflement, c’est ce qui a de plus terrible, nous dit-il. Cela rend fou au point qu’on préfèrerait en finir avec une balle bien placée en plein milieu du front ». On le voit tirer avec rage dans un taillis. « Je n’ai tué personne, heureusement » constate-t-il encore soulagé, les yeux perdus dans le passé.

Aaron, de Titus Andronicus
Aaron, de Titus Andronicus

Quel est le poids d’un homme mort sur le dos d’un jeune militaire de 18 ans ? Enorme sans doute. Mais quel est le poids d’une mère sur le dos d’un enfant qu’il a tuée pour obéir aux ordres d’un pervers fanatique ? Le scénario que nous filme Hassane dans sa prose imagée a soudain basculé dans l’horreur. L’horreur prenant le visage terrifiant d’un enfant souriant fixant Hassane de ses grands yeux. Il nous raconte ce jeune garçon qui vient d’assister à une pièce de théâtre qu’il a présenté à un groupe d’ex enfants-soldats de la Sierra Leone qu’on tente de réintégrer dans la vie civile. Ce Petit Prince aux yeux candides vient vers Hassane Kouyaté et lui dit ceci : « Dans ta pièce, tu as sauvé ta mère. Pourquoi l’as-tu sauvée ? Moi, je l’ai tuée. Oui, pan, pan ! (il mime le geste), comme on me l’a demandé, je l’ai tuée ! » dit-il fièrement du haut de ses 12 ans. Et ces mots là furent comme un coup de poing dans le ventre des mamans (Anne Azoulay et Morgane Lombard) qui écoutaient comme moi ce récit incroyable. Le théâtre convoque la vie, et c’est sa vérité.

Hassane Kouyaté
Hassane Kouyaté

Mais jamais l’horreur représentée au théâtre sous forme de tragédie n’atteindra la mesure du théâtre de la vie. Jamais la cruauté mise en scène d’un Titus Andronicus de Shakespeare, n’atteindra celle, devenue tristement banale, du théâtre de la guerre. Je regarde Hassane au grand sourire masquant la profondeur d’une vie qui a croisé, et croise encore l’horreur. Il pourrait faire un formidable Aaron, ce Maure de Titus Andronicus, amant de Tamora, la reine des Goths. Aaron, le seul véritable humain de cette horrible histoire. Capable du pire mais choisissant le meilleur. Il donne sa vie pour sauver son fils. Que ne donnerait Hassane pour sauver cet enfant qui a tué sa mère, lui qui est père de 135 enfants adoptés et pour lesquels sa famille a créé une fondation, Wambde ? Pour l’heure, il est cet Othello de ma pièce « Le ciel est vide », hanté au-delà de sa mort par le crime de jalousie commis sur Desdémone, celui qui dit « l’horreur a ses délices… Mon Dieu, Shylock, j’étais un monstre ». « Un homme tout simplement » lui répond Shylock. Othello, est l’inversion existentielle d’Aaron. L’un est le meilleur des hommes capable du pire. L’autre est le pire des hommes capable du meilleur. Aaron et Othello, les deux plateaux d’une balance à égale distance du fléau des horreurs existentielles. Hassane est ce comédien qui par sa vie même mesure toute l’amplitude de cette balance. Balance qui sur un plateau de théâtre donne la mesure même de l’homme.

Hassane Kouyaté,Philippe Dormoy et Bernard Bloch
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