Quoi de neuf à Babylone?

En septembre 1987, jeune journaliste, je faisais partie de la soixantaine de représentants des médias occidentaux invités par Saddam Hussein au festival de Babylone. En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé cet article écrit à Bagdad il y a 21 ans. Il m’a paru intéressant de le publier sur ce blog, juste pour la perspective.

DE NABUCHODONOSOR A SADDAM HUSSEIN

Babylon by bus. Cahotant entre le Tigre et l’Euphrate, notre vieux car climatisé suit cahin-caha la cohorte diplomatique en grande pompe, arborant à la proue des limousines les pavillons multicolores des USA, de l’URSS, de la Pologne, de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Inde, de la Grèce, de la Palestine, du Liban, de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de la France, du Maroc, de la Hongrie, de la Norvège, de la Chine, de l’Italie et tutti quanti.

Chaleur et poussière. Le monde entier s’est donné rendez-vous sur cette route qui va de Bagdad à Babylone et qui traverse la Mésopotamie, terre blessée entre deux fleuves où la Genèse a vu naître de cette âcre poussière, nos premiers parents : Adam et Eve. Le paradis l’Irak ? Plus vraiment. L’histoire de la pomme n’a laissé que des pépins et de la discorde, et la manne pétrolière aura bientôt fait mordre la sainte poussière à un million d’âmes dans l’indifférence générale.

Mais qu’est-ce que nous fichons là, nous, la soixantaine de journalistes occidentaux, coincés dans nos sièges à regarder hébétés, défiler ces hordes d’enfants et d’adolescents en uniforme militaire, amassés sur notre passage et qui nous saluent comme des seigneurs, les yeux pleins d’espoir et de gratitude, brandissant des centaines de portraits de Saddam Hussein l’Unique, maître de ces lieux ? Eh bien, nous allons au festival de musique et de danse de Babylone, tout simplement.

La guerre ? quelle guerre ? Pour un peu on l’oublierait en flânant dans les rues tranquilles de Bagdad, s’il ne nous venait parfois l’idée de sortir un appareil photo ou une caméra. Pour l’avoir fait, l’équipe de TF1 a fini au poste, les Japonais se sont fait soustraire des cassettes et la Cinq s’est vue empêcher l’accès au satellite de transmission. Pas un seul plan de la ville n’est disponible. Et si d’aventure vous en trouvez un, vieux de vingt ans dans l’arrière fond d’une boutique du souk des libraires, essayez donc de vous en servir ou d’en faire une photocopie. La machine tombera irrémédiablement en panne.

Visiblement, notre présence inquiète les autorités. Nous ne sommes pas vraiment invités pour faire notre travail. L’information ? il y a un ministre pour cela.

Non, décidément, ce n’est pas tant pour voir que pour être vus que nous sommes ici. Nous sommes les acteurs involontaires d’un immense péplum en forme de comédie musicale, mis en scène par le musicien Munir Bashir nommé à la supervision technique. Le héros de l’histoire ? Gilgamesh alias Saddam Hussein, star nationale et unique top model dont tous les portraits, le représentant dans toutes les tenues et dans toutes les attitudes, plus nobles les unes que les autres, recouvrent tout l’espace publicitaire du pays. Le festival n’a-t-il pas pour titre De Nabuchodonosor à Saddam Hussein ? Le médaillon du festival babylonien le représente d’ailleurs de profil avec son illustre prédécesseur.

Notre rôle ? celui de petits satans venus des quatre coins du monde pour danser un vaste ballet en forme de pichenette à la barbe de « l’imam maudit » qui se presse aux frontières iraniennes de l’Irak. Notre corps de ballet diplomatique joue ainsi le rôle de tous les corps de ballet : magnifier l’image de l’étoile et donner de l’amplitude à son mouvement.

Dans son discours d’ouverture prononcé le 22 septembre en l’absence remarquable de Saddam Hussein, Latif N’Sayef Jassim, ministre de la culture et de l’information, met l’accent sur le caractère symbolique de ce festival à Babylone. C’est très clair. Il s’agit de faire la démonstration de la supériorité de la civilisation irakienne sur la barbarie atavique des iraniens, montrer la légitimité de la défense irakienne qui, en repoussant l’Iran, ne défend pas seulement une terre, mais le flambeau de la civilisation et de la culture contre la « sauvagerie persane ». Saddam Hussein, véritable réincarnation de Nabuchodonosor, héraut du progrès et de la science, retrouve face à lui, en la personne de Khomeiny, un nouveau Cyrus qui, il y a 2500 ans, porteur de « la mentalité persane avoisinant avec toutes ses haines et avec son esprit agressif…conclut un pacte avec les juifs se trouvant à l’intérieur de la ville de Babylone et réussit ainsi à l’occuper et à mettre fin à sa civilisation ». (sic)

A bon entendeur, salut ! Et maintenant, place à la fête et à la Culture. « L’heure de la poésie a sonné » titre un magazine culturel Irakien au-dessus de la photo glacée du ministre de la culture qui, dans son uniforme militaire vous regarde droit dans les yeux.

Trente trois pays invités, cinquante groupes d’artistes chorégraphiques et musicaux de tous genres pour un festival qui s’étend sur un mois, du 22 septembre au 22 octobre. S’y côtoient l’Opéra de Paris et le Ballet de Leningrad, la Scala de Milan donnant la Traviata et le quartet Kodaly de Hongrie, un ensemble flamenco espagnol et Patrick Lama, compositeur contemporain Palestinien, des ensembles folkloriques en veux tu en voilà et le groupe de danse acrobatique Chinois, des orchestres de chambre et des orchestres symphoniques etc.. La liste est très longue et le luxe des moyens mis en œuvre témoigne, en pleine guerre, de ressources susceptibles de faire réfléchir les Iraniens. Il faut cependant souligner une aide importante que la France a apportée par l’intermédiaire de l’association des amitiés franco-irakiennes, notamment en ce qui concerne la création de Enuma Elish Babylon, spectacle inaugural du festival produit par le Studio Grame de Lyon, conçu par le compositeur Pierre-Alain Jaffrenou et réalisé avec le soutien financier du Ministère de la Culture et de la Communication Français. C’est un spectacle son et lumière conçu dans un esprit résolument moderne. Il associe une superbe composition de feux d’artifices réalisée par la société Ruggieri, à un jeu de laser composé par la Société Laser Movement qui accompagnent la musique électroacoustique de Pierre Alain Jaffrenou. Celle-ci intègre dans son mouvement une partie instrumentale jouée et signée par Munir Bashir sur fond de ruines babyloniennes.

L’ensemble de cette composition s’inscrit fort bien, de par sa conception, dans le thème global du festival qui est l’interpénétration du contemporain et de l’ancien, du traditionnel et du moderne. Les trois chants successifs de cette musique jouant du poids des silences, des soulèvements intempestifs, déchirants et des lentes retombées de la masse sonore, ont quelque chose de profondément émouvant dans cette ambiance nocturne de fin du monde où une palmeraie au loin, s’embrase tout à coup sous un napalm rouge vif et où Munir Bashir, au cœur du silence instauré, égrène sur son oud phénoménal quelques notes d’espoir qui se perdent, en même temps que les images projetées d’écritures cunéiformes et de bas-reliefs sumériens, dans les ruines de la civilisation perdue.

Jaffrenou, en s’appuyant sur le contexte historique et politique de Babylone, réussit à le transcender dans une musique universelle qui parle à toutes les oreilles de tous les naufrages, véhiculant dans un chemin abyssal l’image acoustique d’une réversibilité possible. L’apaisement final témoigne ainsi d’une résolution des tensions, d’un équilibre retrouvé.

C’est loin d’être le cas pour Gilgamesh play qui clôture la soirée de façon assez significative. Chorégraphié par l’Irakien Saadi Younis Bahri, ce ballet témoigne, lui, du pire, c’est-à-dire de la pure allégeance de l’artiste à la mise en scène politique ci-dessus décrite.

Conçu sur un mode allégorique, il présente d’abord les premières dynasties sumériennes et leur panthéon de dieux qui ont des gestes de fresques égyptiennes. Ishtar, la déesse de la Volupté et de la Guerre, apparaît alors. « Ishtar is born » dit la voix off, sans humour. Elle cherche son Gilgamesh et le trouve en final dans la personne de Saddam Hussein auquel elle délègue ses pouvoirs pour sauver le peuple Sumérien. Alors, s’ensuit, sur une musique guerrière, follement scandée par la foule, une danse grotesque entre les dieux sumériens et les jeunes soldats de la République Iraquienne qui, portant le flambeau, chantent la gloire de Saddam Hussein.

Si le ridicule ne tue pas, espérons qu’il n’est pas ce virus inconnu qui est cause du naufrage des civilisations.

Mais ce qui demeure le plus beau bouquet de ce début de festival, c’est cette déclaration de notre ministre français monsieur Cabannat à la résidence de l’ambassadeur de France ce 23 septembre : « Vous avez sans doute remarqué l’absence de journaux français et occidentaux à Bagdad. Eh bien, je peux affirmer que vous avez beaucoup de chance et que ça vous fait des vacances. En effet, tout ce qu’ils disent en ce moment sur la situation du pays est faux. Tout va pour le mieux. Tous les indices sont en hausse et la situation de politique intérieure est au beau fixe » Il ignorait sans doute qu’il s’adressait à des journalistes.

Cabannat, ministre de la Culture et de l’Information. Une bonne idée, non ?

Alain Foix

Bagdad le 23 septembre 1987.

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