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San Francisco, impasse Isadora Duncan

In Cahiers de Californie on 15 août 2008 at 9:08

San Francisco, hôtel Adélaïde, impasse Isadora Duncan. C’est amusant. J’étais logé cet été en Avignon dans l’impasse des pensées. Je connais aussi une impasse du désir. Pourquoi baptise-t-on des impasses du nom de ce qui justement ouvre des voies ? Je ne connais pas de boulevard du désir, de la pensée ou du plaisir. Il n’est pas rare en revanche que boulevards et avenues soient dédiés à ceux qui ont crée des impasses. J’ai connu un boulevard Staline, par exemple, pour ne citer que lui. Impasse Isadora Duncan… Je ne suis pas superstitieux, et cependant je ne laisse pas de m’étonner de ces signes curieux que la vie souvent m’envoie. Il y a des centaines d’hôtels à San Francisco et il a fallu que je choisisse précisément celui qui est situé dans cette minuscule impasse qui rend hommage à la grande pionnière de l’histoire de la danse moderne. Je vois de la danse partout. Elle accompagne ma vie. Signe du destin ou signe de l’inconscient ? Autre signe, peut-être plus inquiétant celui-ci : mon périple en Californie commence à Los Angeles dans la maison d’une psychiatre qui m’héberge et se termine quasiment à San Francisco dans la maison d’un psychiatre, Irvin Yalom, qui me reçoit. Irvin Yalom, auteur du très beau roman « Et Nietzsche a pleuré » chez Galaade. Nietzsche, le philosophe danseur sombrant dans la folie, et à qui j’avais consacré une bonne part de ma thèse de philosophie intitulée précisément « danse et philosophie ». Une référence permanente pour moi. J’étais à Vienne l’été dernier, et étrangement je trouve en San Francisco une sorte de métissage entre Paris et Vienne. Pas étonnant que les psychiatres y pullulent. A première vue, cette ville semble tiraillée entre des extrêmes, entre l’Orient et l’Occident, entre l’esprit d’une capitale européenne et celui d’une mégalopole américaine. Ouvrant large ses avenues, cette ville humide et glacée, percée de courants d’airs, baignée de brume, semble assaillie par l’hiver en plein été, et cependant est enjouée d’une humeur estivale. A la fois pressée et indolente. On sent dans la circulation comme un danger jamais ressenti dans les autres villes de Californie. Le sentiment qu’à tout moment la folie meurtrière d’un automobiliste peut surgir à un carrefour. On revoit « Bullit » avec Steve Mac Queen au volant de sa mustang bondissant sur les dos de chameaux des rues en pentes de San Francisco, et on revoit ces nombreux films dont les courses poursuites de voitures ont choisi pour cadre précisément cette ville où la folie et la vitesse peuvent surgir à tout moment. Pourquoi le choix de San Francisco ? Sans doute pour la même raison qui a conduit Luc Besson à choisir Marseille pour décor de son film taxi. Pour la crédibilité. Frisco comme on dit (et pourquoi pas fresco qui lui irait très bien ?) est tendue entre le désir d’aller de l’avant, d’être à la pointe de l’innovation technique, sociale et politique, et un réflexe conservateur. Elle est indissociablement bourgeoise et populaire. Elle est bobo. L’identité forte de cette cité vient sans doute du fait qu’elle est profondément mélangée en son cœur même. Nietzsche aurait-il aimé cette cité ? Je ne crois pas, précisément parce qu’elle joue entre Paris et Vienne. Il avait horreur de Vienne la conservatrice et détestait Paris et son parisianisme. Exactement comme Freud. Ces deux là avaient une nette préférence pour la faconde et la franchise des villes italiennes. Il y a ici quelque chose qui joue faux, et cependant est totalement séduisant. J’arrive ici, à San Francisco. Je pose mes valises impasse Isadora Duncan et je regarde cette ville qui me séduit, m’intrigue et m’interroge. J’arrive dans un mythe, je débarque dans un de mes rêves. J’ai tant rêvé connaître cette cité. Mais maintenant qu’elle m’accueille au cœur de ses artères, je perçois qu’elle joue une espèce de comédie. Mais je ne vois pas encore clair dans son jeu. Demain peut-être un peu mieux quand ma fatigue et la brume se seront enfin levées.

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