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La danse des géants

In Cahiers de Californie on 14 août 2008 at 7:37

Santa Cruz. Ils sont là, devant le seuil de leur maison, une ancienne gare, Olympia station, un nom qui leur va bien, perdue en pleine forêt. Ils n’ont pas bougé. 20 ans et plus qu’on ne s’est pas revus. Elle, Tandy Beal, belle, encore si belle, immense sourire et toujours ces cheveux de sirène tombant au bas des reins, toujours ce port de reine, ce regard clair, ces yeux grands ouverts portant sur l’horizon. Elle est danseuse, professeur, chorégraphe. Elle appartenait à la célébrissime compagnie de danse d’Alwin Nikolais et fut professeur au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers, un étonnant laboratoire d’expérimentation de l’humain par le mouvement qui a aujourd’hui laissé place à un banal centre de formation de danse d’Etat. C’est là qu’on s’est connus. Lui, Jon Scoville, toujours là, toujours là, bienveillant, souriant auprès d’elle. Moins solaire, plus lunaire, aucune ombre entre eux deux. Il l’accompagne dans la vie aussi bien que dans la danse. il est musicien et compositeur. Le temps s’est-il arrêté ici à Santa Cruz? L’effet magnétique d’un étrange tremblement de terre? C’est comme si entre nous le temps avait renoncé à suivre son cours. Comme si un doigt divin s’était posé sur « pause » puis après un temps de réflexion avait appuyé « play ». Elle parle d’emblée en français, s’étonne elle-même de son aisance dans la langue de Molière et avoue qu’elle n’avait pas parlé français depuis son séjour à Angers, il y cela plus de 20 ans.

A peine posés bagages que nous voici au marché du village. Produits bio uniquement, cela va de soi ici. Tandy explique que les gens du coin sont culturellement engagés. L’esprit californien des années 70 persiste, une philosophie de vie. Leur maison, immense et en bois, est remplie en permanence d’invités. Certains viennent pour un mois et y restent une année. Un calme et une sérénité étrange règnent en cet endroit. Tandy est fière d’être dans la commune des Etats-Unis qui a élu le premier maire socialiste de ce pays. On parle immédiatement de politique. Elle soutient Obama, naturellement, un pin’s à son effigie est accroché sur sa poitrine. Elle n’a pas de mots assez durs pour dire ce qu’elle pense de Bush et de la guerre en Irak. « Et Sarkhozy? » demande-t-elle? Je lui lance que les Etats-Unis font toujours mieux que la France. Par conséquent leur Président est encore pire que le nôtre. Eclats de rire: « Oh! Vous les français, vous êtes tellement arrogants. » C’est la deuxième fois dans l’après-midi que j’entends cette expression. Une heure plus tôt et à quelques miles de là, la même phrase dans un français impeccable sortait de la bouche d’une vieille dame à qui je demandais le chemin d’Olympia Station. Mais cela dit avec tellement de sympathie, une sympathie surprenante qui semble ici un fait général dès qu’on est perçu comme un français. Dans mon cas c’est au premier mot prononcé.

Et puis c’est le silence, silence impressionné, presque religieux. Nous sommes dans l’immense cathédrale naturelle de la forêt de Red Wood qui borde le village. Deuxième passage obligé, comme un cérémonial pour entrer dans l’esprit du paysage. Une forêt habitée par des géants silencieux et mystérieux: les séquoïas. Certains ont plus de deux mille ans. Une coupe d’un arbre mort nous indique la taille qu’il avait à la naissance de Jésus Christ, un tout jeune arbre. On pouvait encore en faire le tour de ses deux bras. Pour certains de ses congénères, il faut être une bonne douzaine dansant une ronde, une ronde d’enfant. Une ronde d’enfant ? C’est ça. Pourquoi ce sentiment persistant de redevenir enfant sous ces grands arbres? Sans doute un arbre est un peu comme un père, à la fois protecteur et menaçant. Il y a sans doute aussi un peu de chaperon rouge en chacun de nous. Mais quelque chose de spécial vibre dans l’air, comme un enchantement, un mystère irradiant de chacune de ces écorces fauves qui ont quelque chose d’une fourrure un peu épaisse. Hitchcock est venu là tourner des séquences d’un film. Rien d’étonnant. Et pourquoi cette envie de danser ? L’ambiance est à l’euphorie. Tandy se met à faire des mouvements qui me disent quelque chose. C’est elle qui a créé les mouvements des personnages du film de Tim Burton : « l’étrange noël de Mister Jack ». Oui il y a ici de la magie, de la forêt sacrée. Plus de 2 000 ans nous contemplent. Cette phrase célèbre semble soudain avoir une réalité vivante. Mais pourquoi cette envie de danser ? Nous marchons depuis un bon moment maintenant, toujours la tête en l’air, nous perdons nos repères. Il y a ici un rythme qui nous envoûte. Un rythme visuel donné par la structure naturelle de plantation des arbres. J’oserais dire maintenant comme une chorégraphie. Mais une chorégraphie silencieuse et immobile. Je vois ces arbres immenses. Sont-ils si immobiles que ça ? Ces feuilles qui bougent, bien-sûr, mais plus que ça. Une forêt de Shakespeare, mais sans les hommes derrière. Une forêt qui avance, un ballet gigantesque dont chacun de ces arbres est un danseur. Une danse immobile pour nous qui sommes pour eux des éphémères. Ce n’est pas l’espace ici, mais le sentiment du temps qui nous rend si petits. Ils dansent mais dans un temps que nous ne pouvons pas saisir, sinon peut-être un peu en dansant avec eux, comme des enfants dans ce bois de géants.

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