Demande à la poussière

Sans doute quittant le coquet cottage de Deetjens à Big Sur avec son lit douillet et son confort caché sous l’esthétique austérité de ses cabanes en bois (esthétique minimaliste, faïence sur bois brut, et dépouillement raffiné), sans doute étais-je loin de me douter qu’ici à Monterey qui sent la sardine fraîche et le jazz à plein nez, je passerais dans ces bois brumeux du Vétéran Memorial Park, une des nuits les plus dures de mon existence. J’ai pu de nouveau, après si longtemps, vérifier que l’expression « dormir à la dure n’était pas vaine ». Reins en capilotade et jointures en marmelade, je suis sorti à quatre pattes de sous ma toile de pénitent qui me fit protection nocturne contre l’accolade humide et fraîche de ce brouillard naissant de l’étreinte d’un courant frisquet et d’une terre un peu chaude. A peine parues les premières et timides lueurs de l’aube, je me suis hissé dans le confort de ma berline aussi gracieusement qu’un phoque sur un rocher sous les croassements goguenards des corbeaux résidents. Contrastes des jours : hier j’écrivais sous le regard amical d’Henry Miller dans la coquette bibliothèque toute en bois et verre de l’auberge de Deetjens laissée à l’usage des clients et j’allais quelques pas plus loin à la Librairy Henry Miller poster mon texte sur Internet. Aujourd’hui, c’est coincé entre le fauteuil et le volant de mon véhicule, et sous la mine d’instituteur sévère de Robert-Louis Stevenson que je fais ce devoir quotidien. Devoir que je me suis imposé depuis mon arrivée en Californie. Robert-Louis Stevenson, sa présence ici est partout. Sa maison à la façade austère et glaçante abrite aujourd’hui une auberge française. J’ai pu voir quelques miles en amont, émerger au milieu des baleines, dans la brume d’une mer démontée pourvoyeuse de cadavres, la silhouette inquiétante de l’île mystérieuse dont Stevenson a hanté mes nuits d’enfant. Et par association d’idées, je ne serais pas loin de lui attribuer la responsabilité de ce mal de reins dont je suis affligé.

vieilles dames en goguette à Monterey
vieilles dames en goguette à Monterey

Ne suis-je finalement pas un peu influencé par Stevenson alors que j’écris dans la brume de son ciel, moi qui, il y a moins d’années que je n’ai de doigts à une main, sous le soleil du midi de la France, je lisais son « Voyage avec un âne dans les Cévennes » ? Peut-être me dis-je, que ce glissement des jours tranquilles à Big Sur, à cette nuit dure de Monterey a-t-il un sens. Peut-être même, sans le savoir vraiment, que cette envie d’écrire au jour le jour mes pérégrinations en Californie, me vient de quelqu’un dont la présence hante ces lieux. Quelqu’un dont la littérature de voyage a puisé depuis son siècle dans cette tradition du 18è que j’aime tant. Je suis, de Big Sur à Monterey en pays de littérature, un pays dont la beauté prégnante des paysages, les mouvements de mer, d’ombre et de lumière, les fantasmes dessinés par la main de la brume, forment les esquisses d’œuvres redessinées par les plumes d’écrivains arrachées aux pélicans, aux goélands et aux aigles marins. Et sur la côte jusqu’à San Francisco je suivrai encore les traces des Jack London et Kerouac, écrivains errants dont la littérature suit les mouvements des vents, de l’écume et des pieds arpentant les rochers. J’irai voir Steinbeck à Salinas au milieu des vignes qui on pressé ses raisins de la colère. Je retrouverai Miller méditant sous le cyprès solitaire au bord de la 17 Miles drive, et Clint Eastwood, ancien maire de la luxueuse Carmel, retiré à un mile de sa commune et plus près de Miles l’unique, le « 1 Miles drive », là où la côte jazze au chorus des phoques et des otaries, dans sa superbe solitude, comme ce cyprès célèbre en face de sa maison qui semble répondre en miroir à ce « lonesome cow-boy ». Et puis je monterai vers Santa Cruz empruntant cette côte au graphisme torturé qui écrit mon récit, et penserai alors à John Fante qui, les semelles usées comme tout écrivain filant les chemins d’écriture, « demande à la poussière », toujours.

ouvriers agricoles mexicains à Salinas
ouvriers agricoles mexicains à Salinas
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